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LES COURS DE

L'UNIVERSITE OUVRIERE DE PARIS

 

 

LES GRANDS PROBLÈMES

DE LA POLITIQUE CONTEMPORAINE

 

 

par

 

ETIENNE FAJON

 

DÉPUTÉ DE LA SEINE

 

 

Cours professés à l'Université Ouvrière de Paris de février à avril 1938.

 

1. L'ACTION POLITIQUE ET LE MARXISME (p. 2)

2. L'ÉTAT ET LA RÉVOLUTION (p. 11)

3. LA DÉMOCRATIE ET LE SOCIALISME (p. 22)

4. PLANISME ET SOCIALISME (p. 33)

5. LA CLASSE OUVRIÈRE ET LES PAYSANS (p. 43)

6. LA NATION ET L'INTERNATIONALISME (p. 54)

7. LES PROBLÈMES DE L'UNION (p. 65)

 

 

 

1. L'ACTION POLITIQUE ET LE MARXISME

I. — Le marxisme, science de l'action politique

La théorie dont Marx est le fondateur est désignée indistinctement par deux expressions différentes, l'expression : marxisme ou l'expression : socialisme scientifique.

 

En effet, une des caractéristiques principales de l'œuvre de Marx, de ses continuateurs et des marxistes en général, c'est d'avoir élargi aux phénomènes sociaux le domaine de la science, qui, jusqu'à eux, ne s'étendait qu'aux phénomènes de la nature.

 

Le socialisme utopique.

 

Marx n'est pas le premier penseur qui se soit consacré à l'étude des problèmes sociaux. Ces problèmes sont étudiés depuis des centaines d'années. Les premières œuvres du marxisme adulte datent du milieu du XIXe siècle, mais l'histoire de la première moitié du XIXe siècle est marquée dans les principaux pays capitalistes, par l'œuvre d'un certain nombre de socialistes, les plus connus en France étant Saint-Simon et Fourier.

 

Ces socialistes, qui ont précédé Marx, font le procès de la société capitaliste, apportant à l'appui de leurs critiques et de leur condamnation un nombre considérable de faits et de documents qui confèrent une grande richesse à leurs œuvres, d'ailleurs utilisées dans la suite par le marxisme. Mais ces socialistes, si positive, si intéressante que soit leur œuvre, ne trouvent pas la solution des maux qu'ils condamnent.

 

Ils critiquent la société capitaliste, mais ils ignorent les lois qui régissent son développement et ils ne découvrent pas les forces capables de conduire à l'instauration d'une société meilleure. Dans leur propagande, ils ne s'adressent pas particulièrement à la classe ouvrière ou à telle autre classe, mais à la société tout entière et notamment à la classe capitaliste considérée comme la plus instruite et par conséquent la plus apte à comprendre la justesse des positions socialistes. En outre, ils repoussent toute action politique, toute action de masse, et ils essaient de précipiter le triomphe de leurs vues en réalisant ou plutôt en essayant de réaliser des expériences sur une échelle réduite.

 

Par exemple, Fourier avait imaginé la création de « phalanstères », sociétés composées de quelques centaines d'individus, essayant de réaliser entre eux le socialisme. Ces expériences, bien entendu, échouent.

Comme on le voit, les socialistes qui ont précédé Marx ont le mérite de faire une critique très intéressante de la société dans laquelle ils vivent, mais ils recherchent les solutions à la situation qu'ils condamnent, non pas dans le domaine de la science, mais dans le domaine de leurs idées, de leurs rêves. C'est pourquoi on les appelle socialistes utopiques.

Lénine a résumé dans Karl Marx et sa doctrine notre appréciation du socialisme utopique dans les termes suivants :

 

Mais le socialisme utopique ne pouvait pas indiquer la bonne solution. Il ne savait ni expliquer la nature de l'esclavage salarié en régime capitaliste, ni découvrir les lois de son évolution, ni trouver la force sociale susceptible d'entreprendre la création d'une nouvelle société. (V. I. Lénine : Karl Marx et sa doctrine, p. 45. Paris, Bureau d'Editions, 1937 (Collection les Eléments du communisme).)

 

Le matérialisme dialectique.

 

C'est après ces socialistes qu'est venu Marx.

 

Comme nous l'avons dit plus haut, une caractéristique essentielle de Marx, et par la suite des marxistes, c'est d'étendre à l'étude des phénomènes sociaux la méthode scientifique qui permet d'étudier et de connaître les phénomènes de la nature. Cette méthode scientifique de connaissance s'appelle le matérialisme dialectique.

 

En quoi consiste le matérialisme dialectique ? Nous sommes obligés de l'expliquer de façon très sommaire.

 

Le matérialisme dialectique consiste d'une part, à expliquer les choses en partant de faits qui existent, qui sont contrôlables, en utilisant les acquisitions de la science, et à renoncer à toute explication idéaliste, surnaturelle.

 

Prenons un exemple : l'exemple de la grêle. Un matérialiste explique la grêle en montrant que d'abord l'eau s'est évaporée, puis que cette vapeur, soumise à certaines conditions atmosphériques, s'est condensée en liquide, puis en glaçons solides qui se sont abattus sur la terre. Un idéaliste cherchera la cause de la grêle en dehors des faits existants, par exemple dans les desseins de la Providence. Et la différence est que le matérialiste se protège de la grêle en lançant vers le ciel des fusées paragrêles, tandis que l'idéaliste, essaie de s'en protéger en lançant vers le ciel des prières ou l'aveu de son impuissance. Voilà un exemple qui peut montrer en quoi consiste la conception matérialiste. Le matérialisme dialectique consiste d'autre part à considérer les choses non pas comme immuables et figées, mais dans leur mouvement, dans leur développement, dans leur transformation continuelle. Pour le géographe, par exemple, le matérialisme dialectique consiste, quand il étudie une région montagneuse telle que le Massif central, à la considérer non pas uniquement comme il la voit, comme elle existe aujourd'hui, mais en tenant compte des transformations qu'elle a subies, des conditions dans lesquelles les volcans d'autrefois sont devenus des puits, etc... Voilà un exemple, qui montre en quoi consiste la conception dialectique.

 

Le matérialisme dialectique, en un mot, consiste à étudier toutes les questions en partant uniquement de faits existants, contrôlés, et en considérant tous les phénomènes dans leur mouvement et non pas sous une forme figée, arrêtée. Un des principaux mérites de Marx, c'est d'avoir étendu cette méthode d'étude, cette méthode de connaissance aux problèmes de la société, aux phénomènes sociaux, en un mot, à l'histoire.

 

Le matérialisme historique.

Avant Marx, comment expliquait-on l'histoire, c'est-à-dire la suite des changements qui se produisent dans la société ? On l'expliquait par les idées changeantes des principales personnalités historiques, le plus souvent sans rechercher les mobiles qui déterminent ces idées changeantes. Nombre d'historiens célèbres attribuaient les changements historiques à des causes surnaturelles. C'est ainsi qu'un grand historien du XVIIe siècle, l'évêque Bossuet, employait la formule : L'Histoire est l'œuvre de la Providence. Dans ces conditions, l'ensemble de faits qui constituent l'histoire de la société apparaissait comme un chaos inexplicable.

 

Marx a découvert, grâce à sa méthode scientifique, les lois qui régissent l'évolution et les transformations de la société. Il a établi en particulier que les actions des hommes sont déterminées, en dernière analyse, par leur situation économique, \par des causes économiques, et il a établi aussi le rôle fondamental, décisif, dans la succession des faits de l'histoire, qui est joué par les niasses populaires et par la lutte des masses.

Le matérialisme historique réside dans cette application de la science aux problèmes sociaux, à l'histoire.

 

La science de l'action politique

Cette découverte étant faite, le marxisme ayant établi que l'action des masses est le moteur de l'histoire, il en résulte que Marx et les marxistes vont s'efforcer d'élaborer les principes, les règles de cette action des masses qui joue dans la succession des événements un rôle décisif. Or, les principes et les règles de l'action des masses, c'est la politique.

 

 

Comme on le voit, la politique qui est élaborée par les marxistes est une politique scientifique. D'abord parce qu'elle est élaborée en tenant compte des expériences. Vous savez que l'expérience est le fondement de toute science. Par exemple, quand Marx trace des directives aux masses populaires de son époque, il ne les sort pas uniquement de sa tête, si géniale soit-elle. Il les sort des expériences qu'il a vécues ou étudiées, des mouvements de 1848 en France, de l'expérience de la Commune de Paris. Quand Lénine trace des directives aux masses populaires pour la Révolution de 1917, il les sort, entre autres expériences, de celle du mouvement de 1905 en Russie. Quand Staline fixe les principes de la lutte des masses populaires contre le fascisme, il les dégage de l'expérience douloureuse de la lutte contre !e fascisme en Allemagne, et de l'expérience positive de la lutte contre le fascisme en France.

 

La politique marxiste est scientifique aussi parce qu'elle est élaborée sur la base d'une étude rigoureuse du rapport des forces dans la société à chaque moment. Montrons par un exemple ce que cela signifie.

 

Les formes de l'action dans une usine, par exemple, ne sauraient être déterminées en tenant compte uniquement de la combativité des ouvriers de cette usine à un moment donné ; mais en tenant compte également de la force du patronat au même moment, de l'état d'esprit, au même moment, des ouvriers des autres usines et des gens des classes moyennes. Cette idée, nous la trouvons clairement exprimée dans la brochure de Lénine que je vous citais tout à l'heure, Karl Marx et sa doctrine. Lénine s'exprime ainsi :

 

Seule l'étude objective de l'ensemble des rapports de toutes les classes sans exception d'une société donnée peut servir de base à une tactique juste. (Lénine : ouvrage cité, page 36.)

 

En un mot, avec le marxisme, la politique de la classe ouvrière et des masses populaires dans leur ensemble n'est plus une affaire de spontanéité, d'impatience plus ou moins légitime, mais devient, nous l'avons montré, une véritable science.

 

II. — Le caractère vivant du marxisme.

Ainsi, sous tous ses aspects, et sous l'aspect politique en particulier, le marxisme est une science. Mais le propre de toutes les sciences, c'est qu'elles ne sont jamais achevées, qu'elles se développent sans cesse. Prenons n'importe laquelle, la chimie par exemple. La découverte de nouveaux corps, la réalisation de certaines expériences font que la chimie s'enrichit, se développe, et lorsque les savants chimistes d'aujourd'hui auront disparu elle continuera à s'enrichir et à se développer. Pour le marxisme, c'est la même chose. Le marxisme, nous l'avons vu, n'est pas le total des formules qui ont été écrites par Marx pendant qu'il vivait, mais la science créée par Marx.

 

Le marxisme est une science comme les autres, qui tire son nom du nom de l'homme qui, le premier, en a posé la pierre angulaire. C'est la science des phénomènes sociaux dont Marx a été l'initiateur. Pour que cette science ne se développe pas, il faudrait que les phénomènes sociaux qu'elle étudie soient des phénomènes figés, immobiles.

 

Le développement des phénomènes sociaux

Or, pour avoir une idée du développement des phénomènes sociaux, il suffit de réfléchir aux transformations les plus visibles qui se sont produites dans le domaine social depuis que Marx est mort, c'est-à-dire, en gros, depuis un demi-siècle.

 

Au point de vue technique, la lumière électrique est actuellement d'un emploi universel ; Marx n'a pas connu la lumière électrique, les automobiles sillonnent les rues ; Marx n'a pas connu l'automobile. Le téléphone est pour chacun d'un usage courant ; Marx n'a pas connu le téléphone. Nous voyons déjà, seulement au point de vue de la technique usuelle, les transformations considérables qui se sont produites dans la société depuis la disparition de Marx.

 

Au point de vue économique, ceux d'entre nous qui militent dans des organisations diverses, qui font des réunions, n'en font jamais une sans parler des trusts, sans attaquer l'oligarchie capitaliste. Or, quand Marx vivait, il n'y avait pas de trusts et l'oligarchie capitaliste ne s'était pas encore formée.

 

Au point de vue politique, chacun d'entre nous apprécie l'importance de faits sociaux comme la Révolution russe ou le fascisme. Ce sont des faits sociaux qui, du temps de Marx, n'existaient pas.

 

Les changements depuis quinze ans.

Si nous restons plus près de l'actualité, si nous regardons seulement le développement des faits sociaux dans la toute dernière période, dans les quinze dernières années, nous voyons qu'il y a quinze ans, le socialisme n'était pas édifié en U.R.S.S. ; il l'est aujourd'hui. La crise économique mondiale sans précédent qui a ravagé l'univers au cours des années dernières n'existait pas voici quinze ans. Il y a quinze ans, le fascisme était un phénomène encore isolé ; il n'avait triomphé que dans un seul pays important, en Italie ; aujourd'hui, c'est un des problèmes essentiels de la politique dans le monde. Il y a quinze ans, on ne possédait pas d'expériences aussi riches que celle de l'Allemagne à la suite de la victoire d'Hitler, et que celle de la France, où, grâce au Front Populaire on a réussi à empêcher jusqu'ici le succès du fascisme.

 

Je rappelle tout cela pour que l'on sente bien que si on mettait un point final à la science marxiste à la mort de Marx son fondateur, on la transformerait en une espèce de catéchisme mort, sans signification, pour que l'on sente bien, une fois de plus, que le marxisme n'est pas l'ensemble des choses dites ou écrites par Marx, mais le développement incessant, à travers les phénomènes nouveaux et les découvertes nouvelles, de la science créée par Marx et Engels eux-mêmes.

 

Ceux qui « révisent » Marx.

Le marxisme, comme toute science, est progressif, et par conséquent, comme toute science, il est combattu par les forces de conservation. De même que les féodaux d'autrefois torturaient Galilée pour lui faire avouer qu'il s'était trompé en découvrant que la terre tourne, de même la science marxiste est combattue par la couche conservatrice de la société, par la classe exploiteuse de la société actuelle, la grande bourgeoisie.

 

Quand on parle de la lutte de la grande bourgeoisie contre le marxisme, il ne faut pas avoir en vue seulement les articles anti-marxistes des journaux fascistes ou réactionnaires, il faut aussi avoir en vue le fait que la classe ouvrière, en France comme partout, n'est pas une classe isolée, qu'elle vit en contact avec les autres classes de la société, y compris avec la classe dominante, et qu'ainsi la classe dominante a certaines possibilités de faire pénétrer jusque dans les rangs de la classe ouvrière son idéologie, et parfois même ses hommes.

 

C'est ainsi seulement qu'on peut apprécier la lutte antimarxiste, anti-scientifique qui est menée à l'intérieur même des rangs du prolétariat. Cette lutte idéologique permanente contre le marxisme se déroule sur deux fronts différents, suivant les circonstances et suivant les intérêts du moment de la grande bourgeoisie.

 

Le premier front, c'est le front de ceux qui combattent ouvertement Marx et les marxistes. C'est ce qu'on appelle les « révisionnistes », parce qu'ils affirment que le marxisme est périmé ou erroné et qu'il faut, par conséquent, le réviser. Par exemple, en France, des hommes comme Déat, comme Montagnon, qui furent naguère les théoriciens du parti socialiste, combattent ouvertement le marxisme. Les révisionnistes veulent bien parfois adorer Marx comme une icône inoffensive, mais ils entendent retirer de son œuvre toute la substance vivante, progressive, toute la substance de lutte.

 

En Belgique, le ministre socialiste De Man intitule sa théorie « Au delà du marxisme », et affirme, contre Marx, qu'on peut « faire l'économie de la révolution ».

 

L'opportunisme

D'aucuns s'efforcent de conduire la classe ouvrière et le peuple dans une voie conforme à ces théories. Pour ceux-là, il n'est pas vrai que l'action des masses populaires soit le moteur de l'histoire ; manquant de confiance dans le peuple et ses forces créatrices, ils le détournent de l'action, lui enseignent qu'il faut se plier devant les événements du moment : le terme opportunisme désigne les tenants de cette politique au sein du mouvement ouvrier.

 

Les opportunistes sont les ennemis de la féconde action populaire ; en France, ils condamnaient plus ou moins ouvertement, en juin 1936, le magnifique et unanime mouvement ouvrier dont les résultats furent si heureux.

 

Les opportunistes, ennemis de l'action des masses, tentent d'entraîner celles-ci dans le chemin de la collaboration avec la grande bourgeoisie et des capitulations devant elle. Ce fut la politique de la social-démocratie allemande, qui a facilité grandement l'accession d'Hitler au pouvoir. En France, après les victoires de 1936, l'opportunisme fut à la base de maints reculs gouvernementaux devant l'offensive économique, financière et politique du grand capital (pause, dévaluation, non-intervention, etc.).

 

Les opportunistes développent dans le mouvement ouvrier les illusions parlementaires et prêchent la passivité au peuple. Ils accusent les marxistes d'être les adversaires des réformes, alors que les marxistes, forts de toute l'expérience passée, affirment seulement qu'il n'est pas de réforme sérieuse et durable sans le concours des masses populaires unies et actives (exemple : lois sociales de 1936).

 

Absence de confiance dans le peuple, recul devant les attaques de la grande bourgeoisie, « crétinisme » parlementaire, tels sont les traits les plus visibles de l'opportunisme. Tel est le premier front de lutte contre le marxisme au sein du mouvement ouvrier.

 

Les faux marxistes

Une autre forme de lutte contre le marxisme, c'est celle qui consiste à mettre sans cesse en avant des formules rigoureusement extraites de l'œuvre de Marx ou de marxistes authentiques, dans des situations différentes de celles auxquelles ces formules s'appliquaient. Nous allons nous arrêter sur cette forme de lutte contre le marxisme, mais je voudrais tout de suite l'illustrer par un exemple simple.

 

Supposons que l'on veuille aller en Algérie. On peut partir jusqu'au bord de la mer Méditerranée en automobile, c'est un moyen de transport rigoureusement scientifique et nul ne s'étonnera de le voir adopté ; par contre, si une fois au bord de la mer, on désire continuer le voyage vers l'Algérie, toujours en automobile, on est sûr de se noyer.

 

Pour la solution des problèmes sociaux ou politiques, il en est exactement de même. Il faut comprendre que ce n'est pas être marxiste que de prétendre résoudre les problèmes politiques du moment avec des formules de Marx, d'Engels ou de Lénine, qui ont été écrites à propos d'autres problèmes. Un marxiste russe, parlant un jour de ceux qui répètent constamment des formules de Marx et qui croient ainsi (ou feignent de croire) être des marxistes, disait que ces gens-là « ne se tenaient pas, mais gisaient sur la plate-forme du marxisme ». Et il avait parfaitement raison.

 

Une formule marxiste appliquée dans une situation différente de celle pour laquelle elle a été écrite, peut devenir une formule contre-révolutionnaire. C'est si vrai que le trotskisme, agence du fascisme hitlérien, ne se prive pas d'employer des formules révolutionnaires, des formules qu'on peut parfois retrouver dans tel ou tel livre de Marx ou de ses continuateurs. Quelques exemples : En 1905, en Russie, Trotski lançait le mot d'ordre : gouvernement ouvrier. En apparence, c'est très révolutionnaire, mais en Russie, en 1905, cela signifiait rupture entre les ouvriers, minorité de la population, et les paysans, majorité de la population, donc échec certain.

 

En Espagne, aujourd'hui, le parti trotskiste, le P.O.U.M., préconise l'instauration immédiate du socialisme. La socialisation des grands moyens de production est, sans conteste, un mot d'ordre marxiste, mais lancer ce mot d'ordre en Espagne en ce moment, cela signifie créer la division entre les anti-fascistes, partisans de la socialisation et les antifascistes, non partisans de la socialisation, donc travailler ouvertement pour Franco.

 

A quoi aboutit le gauchisme.

Quand en France aujourd'hui, on propose de remplacer le Front Populaire par un « front révolutionnaire », en apparence c'est aussi très « gauche », mais objectivement cela signifie préconiser la rupture entre la classe ouvrière et les classes moyennes, c'est-à-dire préconiser la réalisation d'une des conditions de la victoire du fascisme. Quand se tient à Paris un meeting où on se dresse contre le gouvernement de la République Espagnole, si « gauches » que soient les discours qu'on prononce à ce meeting, le seul qui puisse s'en féliciter est Franco, parce que le gouvernement de la République espagnole est le gouvernement qu'il veut abattre.

 

Tel est l'aboutissement du bavardage gauchiste. C'est pourquoi Marx, Engels, Lénine et Staline ont constamment lutté, non seulement pour la pureté des principes du marxisme, mais aussi contre le gauchisme, contre la tendance petite-bourgeoise consistant à remplacer par des phrases toutes faites l'analyse scientifique des situations qui se présentent devant nous.

Marx a consacré une part importante de son activité à lutter contre les gauchistes de son temps, notamment contre Bakounine. Lénine a consacre une part importante de son activité à la lutte contre le trotskisme. C'est Lénine qui nous a dit — il ne faut jamais l'oublier — : Ce qui a fait le plus de mal au mouvement ouvrier français, c'est la phrase anarchiste, c'est-à-dire la tendance à croire qu'on résout les problèmes en prononçant des phrases révolutionnaires qu'on a lues dans un livre.

 

La phraséologie gauchiste est tellement contraire aux intérêts du mouvement ouvrier et du mouvement populaire que, si on la suit jusqu'au bout de son développement, elle aboutit tout simplement à la contre-révolution fasciste.

 

Des exemples ? Le trotskisme, en U.R.S.S., a d'abord été un courant gauchiste, un courant phraseur ; il est devenu une bande d'assassins financés par Hitler et dirigée par la Gestapo. Le P.O.U.M., en Espagne, a commencé par être un mouvement gauchiste ; il est devenu l'instrument de Franco. En France, certains connaissent un ancien membre du Parti communiste français, symbole du gauchisme sectaire, un nommé Barbé, qui avait lancé la formule « la lutte pour le beefsteak est dépassée, maintenant il faut se battre pour la Révolution ». C'était une phrase très « gauche ». Aujourd'hui, Barbé est le lieutenant de Doriot, agent hitlérien en France.

 

Comme on le voit, les formules ne résolvent rien et peuvent servir aux plus misérables besognes.

 

Voilà pourquoi il ne faut jamais oublier que le marxisme n'est pas un catéchisme mort, mais une science vivante.

 

III. — Pas de politique figée

Chacun connaît l'idéal, le but des marxistes ; c'est une société sans classes, par conséquent sans exploitation et sans oppression, une société dans laquelle l'essor matériel et culturel des hommes sera libéré de toute entrave. Les marxistes ont établi, je l'ai rappelé plus haut, que le facteur déterminant pour la réalisation de cet objectif, c'est l'action des masses, c'est-à-dire des diverses classes qui composent la population laborieuse. Et la politique marxiste tend à diriger cette action des masses. Si l'on est d'accord avec ces prémisses, il est facile de comprendre que notre politique, c'est-à-dire le chemin de notre idéal, ne sera pas une ligne droite, mais va sans cesse se modifier.

 

Le chemin de notre idéal se modifie sans cesse.

 

Pour que l'action des masses soit soumise à des règles définitives, pour qu'elle se déroule suivant une ligne rigide, il faudrait que les classes qui composent ces masses soient toujours identiques, qu'elles ne subissent aucun changement.

 

Or, il suffit de réfléchir pour comprendre que les classes sociales ne sont pas des forces immobiles, sans changement. Le nombre des individus qui les composent change ; les idées de ces individus changent aussi.

 

Par exemple, on compte dix fois plus d'ouvriers d'industrie en France aujourd'hui qu'on en comptait il y a un siècle. La classe ouvrière de 1938, par le nombre de ses unités, n'est pas la classe ouvrière de 1838. De plus, les idées des hommes, l'état d'esprit d'une classe sociale, tout cela change, n'a rien d'immuable. Prenons les paysans français ; en juin 1936, au lendemain de la victoire du Front Populaire, par exemple, ils approuvent les mouvements ouvriers qui hâtent la réalisation des lois sociales, avec l'espoir que les réformes attendues par eux viendront aussitôt après. Plus tard, les réformes paysannes ne venant pas, il arrive que les paysans considèrent avec inquiétude, voire avec irritation tel mouvement gréviste qui se prolonge.

 

Par conséquent, de quel côté que nous examinions la question, nous voyons que les classes sociales sont des forces changeantes, qui n'ont rien de figé, rien d'immuable.

 

Voilà une des raisons pour lesquelles notre politique ne peut pas suivre une ligne droite.

Mais nous avons vu également que la politique marxiste était scientifique, parce qu'elle était fondée sur l'expérience. Or, l'expérience des masses s'enrichit sans cesse, et chaque expérience nouvelle impose des modifications pour la politique des marxistes. L'action des masses ne peut pas être la même après la Commune de Paris qu'avant la Commune de Paris. Elle ne peut pas être la même après la victoire d'Hitler en Allemagne qu'avant la victoire d'Hitler en Allemagne. Voilà la deuxième raison.

 

Faits nouveaux, obstacles nouveaux.

La troisième raison, c'est que le chemin, de notre idéal est un chemin semé d'obstacles, et ces obstacles on ne les connaît pas à l'avance. Il faut cependant en tenir compte.

 

Peut-on penser, par exemple, qu'à l'époque où le fascisme a réussi à s'implanter dans quelques-uns des grands pays du globe, on puisse ne pas tenir compte d'un fait aussi considérable, d'un obstacle de cette grandeur ? Il est clair que la victoire du fascisme dans un certain nombre de pays aggrave les difficultés de notre chemin, modifie le rapport des forces en présence, exige des changements dans la politique marxiste, dans la tactique de lutte des masses populaires.

 

Voilà une série de raisons qui montrent pourquoi la politique marxiste ne peut pas être une politique figée. Cette idée essentielle est brillamment exprimée par Lénine dans la Maladie infantile du communisme. Lénine s'exprime ainsi :

 

S'interdire d'avance tout louvoiement, n'est-ce pas exactement comme si, au moment d'entreprendre l'ascension malaisée d'une montagne inexplorée et inaccessible jusqu'à ce jour, nous nous interdisions d'avance de marcher parfois en zig zag, de revenir parfais sur nos pas et de renoncer à la direction choisie pour essayer des directions différentes ? (V. I. Lénine : la Maladie infantile du communisme, p. 56-57. Paris Bureau d'Editions, 1937 (Collection les Eléments du communisme).

 

L'image choisie par Lénine est suffisamment expressive. Je veux toutefois compléter cette démonstration par un certain nombre d'exemples tendant à bien montrer qu'il n'existe pas de formules applicables à toutes les situations.

 

Un exemple chez Marx.

Les plus grands des marxistes, à commencer par Marx lui-même, ont fréquemment modifié leur attitude à l'égard d'un problème donné, parce que la situation avait changé. Prenons d'abord l'exemple de Marx en 1870, au moment de la guerre franco-allemande. Quand la guerre éclate, Marx la caractérise comme une guerre progressive du côté allemand. Quelques mois après, il dénonce la guérie de conquête menée par l'Allemagne à l'égard de la France.

Marx modifie sa position parce que la situation s'est modifiée. Quand la guerre avait éclaté, l'Allemagne était formée d'une série d'Etats non unifiés, séparés par des barrières féodales ; la guerre, provoquée d'ailleurs par la politique aventurière de Napoléon III, allait avoir comme conséquence de faciliter l'unité allemande, la destruction des vestiges féodaux en Allemagne, le passage de ce pays au rang des grands pays capitalistes, progrès considérable par rapport au régime féodal. C'est pour cela que Marx souhaite à ce moment-là la défaite de la France napoléonienne. Puis l'Allemagne s'unifie en cours de guerre. Napoléon III est renversé, et la République est proclamée en France. Les années allemandes envahissent alors la France, et la guerre devient, du côté allemand, une guerre de conquête et de rapine. Situation absolument changée, et Marx aussitôt modifie radicalement, sa position à l'égard de la guerre franco-allemande.

 

Un exemple chez Lénine.

Prenons maintenant un exemple chez Lénine. En 1905, en Russie, le tsar envisage la convocation de la Douma (le Parlement). Il se propose d'organiser des élections à cet effet. Lénine recommande alors de boycotter ces élections, il appelle à l'action pour les empêcher d'avoir lieu. Et, en 1907, il condamne plusieurs membres du Comité Central du Parti bolchevik qui préconisaient une tactique analogue à celle qu'il avait fait triompher en 1905. Comment expliquer un tel changement chez Lénine ? Tout simplement par les changements survenus dans la situation, entre 1905 et 1907. En 1905, c'était la Révolution. Le tsar voulait organiser les élections à la Douma pour détourner les masses de l'action révolutionnaire et pour les orienter vers la compétition électorale. Les élections étaient, par conséquent, l'antidote de la Révolution, la planche de salut cherchée par les oppresseurs. Il fallait donc les combattre, les empêcher. En 1907, la révolution est battue, le mouvement prolétarien en recul, provisoirement écrasé. Il s'agit alors de s'accrocher à toutes les possibilités pour les marxistes de faire entendre la voix des masses, par quelque moyen que ce soit. Et à ce moment-là les élections peuvent être un moyen de parler, de reprendre contact avec les masses, de ne pas être complètement étouffé. Il serait criminel de boycotter les élections dans de telles conditions. D'où la position de Lénine.

 

Exemples d'aujourd'hui.

Autre exemple, la position des marxistes à l'égard de la Société des Nations. En 1930, les marxistes la dénonçaient, la combattaient. Aujourd'hui, ils la défendent. Peut-on expliquer un tel changement d'attitude ? Pourquoi la position des marxistes à l'égard de la S.D.N. s'est-elle modifiée ? C'est que la Société des Nations aujourd'hui n'a pas du tout la même signification, le même rôle que la Société des Nations en 1920. En 1920, elle est édifiée pour assurer la conservation des clauses du traité de Versailles, traité qui opprime économiquement, financièrement, les peuples vaincus, notamment le peuple allemand et qui — les marxistes l'avaient prévu — sera une des bases de la démagogie nationale d'Hitler, un des facteurs du succès du fascisme en Allemagne. Il faut, par conséquent, la combattre comme une institution malfaisante, nocive. Et aujourd'hui ? Aujourd'hui, en Allemagne, ce n'est plus la menace du fascisme, mais le pouvoir du fascisme, la dictature hitlérienne. Les clauses économiques et financières du traité de Versailles sont depuis longtemps démantelées. La Société des Nations est abandonnée par les puissances les plus agressives (Allemagne, Italie et Japon fascistes) dans la mesure où, avec son pacte, avec sa procédure, elle représente un obstacle, si faible soit-il, sur le chemin de la guerre.

Aujourd'hui, pour défendre la paix, pour lutter contre le fascisme et ses plans, il est indispensable de renforcer l'obstacle que la S.D.N. constitue sous les pas des fauteurs de guerre. D'où notre changement d'attitude à l'égard de la Société des Nations.

 

Prenons un dernier exemple, celui de la situation en Chine et de la position des marxistes en Chine. Il y a une dizaine d'années, la révolution populaire dans leur pays ayant été trahie par les éléments réactionnaires de la bourgeoisie chinoise, les marxistes en Chine tendent tous leurs efforts contre les forces de réaction en Chine ; l'armée rouge populaire chinoise combat ces forces de réaction. Aujourd'hui, cette armée populaire des marxistes chinois combat aux côtés de toutes les forces armées chinoises contre l'intervention japonaise. Les marxistes chinois avaient raison voici dix ans comme ils ont raison aujourd'hui ; le problème d'aujourd'hui n'est pas celui d'il y a dix ans. Aujourd'hui la question essentielle du moment n'est pas : Est-ce que la révolution populaire chinoise va se développer ou rétrograder, la question immédiate est : Est-ce que le fascisme japonais va devenir maître de la Chine et écraser par là toute possibilité d'essor progressif dans le pays pour des années, ou bien est-ce que la Chine va rester indépendante avec les possibilités que cette indépendance comporte pour le développement du bien-être et des libertés de son peuple. Tel est le problème d'aujourd'hui, telle est la raison du changement de position des marxistes en Chine.

 

Voilà une série d'exemples qui montrent comment il est impossible de comprendre une formule de Marx, d'Engels, de Lénine ou de Staline, si on ne la rattache pas aux conditions précises dans lesquelles elle a été écrite ou prononcés.

 

IV. — Le développement de la science marxiste.

Abordons maintenant la dernière partie de la question : le développement de la science marxiste.

 

Nous avons vu que Marx et Engels ont les premiers élargi la science à l'étude des phénomènes sociaux et nous avons montré comment, après eux, il avait fallu développer leurs découvertes dans les conditions nouvelles qu'ils n'avaient pas connues. Ce développement de la science marxiste a été assuré dans toutes les directions par les continuateurs de Marx et d'Engels, qui s'appellent Lénine et Staline.

 

Lénine et Staline ont développé, enrichi le marxisme dans le domaine philosophique. Lénine et Staline ont généralisé toutes les découvertes scientifiques qui ont été faites après la mort de Marx et d'Engels et qui permettent d'enrichir la philosophie. Ils ont réfuté et démasqué les falsificateurs de la pensée philosophique marxiste. Lénine a notamment consacré à ce travail une de ses œuvres les plus importantes : Matérialisme et Empiriocriticisme. (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome XIII. Paris, Éditions Sociales Internationales, 1928.)

 

Lénine et Staline ont développé, enrichi le marxisme dans le domaine économique ; ils ont appliqué la méthode scientifique de Marx et d'Engels à l'étude des phases et systèmes économiques que Marx et Engels n'avaient pas connus. C'est ainsi que Lénine a étudié la phase impérialiste avec ses cartels, ses trusts, ses lois nouvelles de développement. C'est ainsi que les lois de l'économie socialiste ont été élaborées par Staline.

 

Lénine et Staline ont développé, enrichi le marxisme dans le domaine politique ; ils ont développé la théorie marxiste de l'Etat dans les conditions nouvelles, dans les conditions de la défaite de la bourgeoisie dans un pays, en U.R.S.S., puis dans les conditions de la liquidation des classes dans ce même pays entouré d'Etats capitalistes ; ils ont cherché et défini les conditions de la victoire du socialisme, et notamment résolu les problèmes de l'alliance du prolétariat et des paysans, de l'alliance du prolétariat des métropoles avec les mouvements nationaux et coloniaux.

 

Après la disparition de Lénine (1934), il reviendra à Staline d'analyser le fascisme, forme de domination nouvelle du grand capital sur le peuple.

 

Lénine et Staline ont enfin généralisé toutes les expériences du mouvement des masses postérieures à Marx et Engels, en particulier les révolutions russes de 1905 et 1917 et plus récemment les défaites du mouvement populaire allemand et les expériences positives du mouvement français.

 

Beaucoup de gens qui se disent marxistes, ne se privent pas d'adorer et de vénérer Marx et Engels, mais nient résolument l'étape léniniste, staliniste du développement du marxisme. Ces gens-là se prétendent marxistes, mais, comme on le voit, ils s'écartent du matérialisme dialectique, fondement de la science marxiste et conception du mouvement, du développement incessant ; comme on le voit, ils veulent ignorer les transformations subies par le capitalisme depuis Marx et Engels, notamment son passage à la phase impérialiste. Nier le développement du marxisme après Marx, c'est nier le marxisme lui-même.

 

D'autres gens veulent bien convenir que le marxisme a été développé après Marx, qu'il se développe encore, mais attribuent à d'autres que Lénine et Staline le rôle de continuateurs du marxisme.

 

Que répondre à cette objection ? Ce sont les faits eux-mêmes qui répondent. Que nous disent les faits ? Ils nous disent que dans tous les domaines les thèses de Lénine et de Staline, contrairement à celles de certains « marxistes distingués » ont le mérite d'avoir été vérifiées : par les événements et d'être réalisées dans la vie.

 

Chacun sait, par exemple, qu'en 1938, en pleine prospérité apparente des pays capitalistes, Staline annonçait la proximité d'une crue profonde, tandis qu'à la même époque certains théoriciens prévoyaient une période de hauts salaires et de prospérité pour le peuple. La vie s'est chargée de dire qui avait raison.

 

Autre exemple. En 1931, alors que Lénine expliquait, sur la base des riches expériences de la guerre et de l'après-guerre, les difficultés extrêmes de la lutte pour le pouvoir, les conditions de son succès, le « marxiste » autrichien Otto Bauer calculait, sur la base des progrès électoraux de son parti, la date approximative à laquelle il pourrait, ayant obtenu 51 % des voix, assurer en. Autriche le pouvoir du prolétariat. Les faits, là aussi, disent où est l'homme de science, le marxiste, le chef.

 

Enfin, Lénine et Staline ne se sont pas contentés de théoriser sur la révolution, sur le socialisme ou sur la lutte antifasciste, mais leur théorie, la théorie marxiste-léniniste a guidé pratiquement en U.R.S.S. la révolution, puis la construction du socialisme ; en France, leur théorie a guidé les initiateurs de la lutte victorieuse contre le fascisme.

La vérification par la pratique constitue, vous le savez, le critérium de toute science. La science de Marx, d'Engels, de Lénine et de Staline, le marxisme-léninisme a subi et subit chaque jour avec succès l'épreuve de la vie, qui réduit en poussière les théories des révisionnistes et des bavards, ennemis du marxisme. 

 

18 février 1937.

 

LECTURES

Friedrich Engels : Socialisme utopique et socialisme scientifique, première partie. Paris, Bureau d'éditions, 1937.

V. I. Lénine : la Maladie infantile du communisme, chapitre IV. Paris, Bureau d'éditions, 1937,

V. I. Lénine : Karl Marx et sa doctrine, pages 19 à 25 et 45 à 52. Paris, Bureau d'éditions, 1937.

J. Staline : Questions du léninisme, tome II ; Entretiens avec une délégation d'ouvriers américains. Paris, Editions sociales internationales, 1937.

Maurice Thorez : Fils du peuple. Paris, Editions sociales internationales, 1937.

 

2. L'ÉTAT ET LA RÉVOLUTION

L'étude du problème de l'Etat est indispensable à qui veut comprendre les questions fondamentales de la politique contemporaine, et notamment les questions posées par la lutte contre le fascisme, pour la défense de la liberté.

 

I. — L'Etat avant la Révolution de 1789.

Il faut d'abord préciser ce qu'est l'Etat ; il faut le définir.

 

Comme chacun le sait, le gouvernement d'un pays se réalise au moyen d'un certain nombre d'organismes. Par exemple, pour la France d'aujourd'hui : le Conseil des Ministres, le Parlement, les divers corps de fonctionnaires, les juges, la police, etc.

 

L'Etat c'est l'ensemble des organismes par lesquels se réalise le gouvernement d'un pays.

 

Les origines de l'Etat.

L'Etat n'a pas toujours existé. Il n'y a pas toujours eu d'organismes chargés uniquement de gouverner.

 

Si l'on remonte à l'origine des sociétés humaines, si l'on étudie ce qui se passait voici plusieurs milliers d'années, on constate que les hommes primitifs, encore très arriérés, vivaient par tribus plus ou moins importantes. Ils produisaient si peu, leur technique était si rudimentaire qu'il était impossible aux uns de vivre aux dépens des autres. Il ne pouvait y avoir ni exploiteurs, ni exploités. La société n'était pas encore divisée en classes.

 

Dans cette société primitive, il n'y avait pas d'Etat. Le besoin de gouverner, d'imposer un « ordre » quelconque ne ce faisait pas sentir. Les hommes suivaient volontairement les usages de la tribu, ils suivaient sans aucune contrainte les conseils de leurs chefs, librement choisis parmi les plus anciens et les plus expérimentés de la tribu.

 

Mais, au sein de la société primitive, la technique se développe progressivement et la division du travail apparaît. La production se développe en conséquence. Et quand la société arrive à produire plus que ce qui est indispensable à sa subsistance, apparaît la possibilité pour certains hommes de vivre du travail des autres. C'est à ce degré du développement social que la société se divise en esclaves et en maîtres d'esclaves, qu'elle se divise en classes.

 

En même temps que s'effectue cette division de la société en classes, apparaît un groupe spécial d'hommes occupés uniquement à gouverner et ayant besoin pour cela d'un appareil fait pour la contrainte, prisons, détachements spéciaux d'hommes, armée, etc. (Lénine : De l'Etat, p. 11. Paris, au Bureau d'Editions, 1937 (Petite bibliothèque Lénine).)

 

Cet ensemble d'organismes chargés de gouverner, qui apparaît avec la division de la société en classes, c'est l'Etat.

 

L'Etat antique.

Pourquoi l'Etat apparaît-il à l'époque où la société se divise en classes, en esclaves et en maîtres ? Tout simplement parce que les esclaves n'acceptaient pas de plein gré de vivre dans l'esclavage et d'être exploités par leurs maîtres. L'histoire du temps de l'esclavage, l'histoire antique, est marquée par de nombreuses révoltes d'esclaves dont la plus, célèbre était dirigée par Spartacus.

 

Dans ces conditions, pour maintenir les esclaves sous leur domination, les maîtres d'esclaves sont obligés d'user de la contrainte ; ils se servent de l'Etat, de l'appareil de l'Etat pour contenir la lutte des esclaves, pour maintenir ceux-ci sous leur domination.

 

Ainsi l'Etat de cette époque, l'Etat antique, constitue aux mains des maîtres d'esclaves un instrument qui leur permet d'exercer leur domination sur les esclaves.

 

L'Etat féodal

La société qui a succédé, dans l'histoire, à la société antique, à la société des esclaves et des maîtres d'esclaves, c'est la société féodale. L'époque féodale s'étend en France sur les siècles qui précèdent la Révolution de 1789. Deux principales classes composent la société française dans cette période : la noblesse (seigneurs féodaux) qui possède la plupart des terres, et les paysans.

 

Les seigneurs exploitent les paysans sous des formes diverses, les principales étant la corvée (travail gratuit du paysan pour le seigneur pendant une partie de son temps) et la redevance (livraison au seigneur, gratuitement, d'une partie des récoltes et des produits créés par le paysan). L'histoire de France nous renseigne sur les luttes séculaires, les soulèvements des paysans contre les seigneurs qui les exploitaient et les écrasaient. La noblesse a réussi pendant des siècles à maintenir sa domination sur les paysans et les autres couches de la population (bourgeois, artisans, ouvriers). Le maintien de la domination de la noblesse n'a été possible que par la contrainte, par l'utilisation de l'Etat.

 

Ainsi l'Etat de cette époque, l'Etat féodal constitue l'instrument de domination de la noblesse sur les autres classes de la société.

 

Caractéristiques de l'Etat féodal

La première caractéristique de l'Etat féodal, c'est le pouvoir absolu du roi, représentant de la, noblesse. La nation n'a aucun droit de regard sur les affaires publiques.

 

La deuxième caractéristique de l'Etat féodal, c'est l'inégalité devant la loi. Les membres de la classe dominante d'alors, la noblesse, ne sont pas soumis aux mêmes lois que les membres des classes exploitées. Par exemple, si un homme commet un crime, suivant qu'il est noble ou qu'il n'est pas noble, il ne comparaît pas devant les mêmes tribunaux et il n'est pas passible des mêmes peines. Par exemple encore, la noblesse, malgré ses richesses, est exemptée officiellement du paiement de l'impôt. Toutes les charges fiscales incombent aux classes exploitées de la population.

 

La troisième caractéristique de l'Etat féodal, c'est l'absence totale de liberté pour le peuple laborieux.

 

Pas de liberté individuelle. Le paysan n'a même pas le droit, dans bien des cas, de se déplacer, de quitter la terre sur laquelle il travaille ; le serf est « rivé » à la terre.

 

Pas de liberté d'opinion. Les protestants, par exemple, furent l'objet de terribles persécutions aux 16e et 17e siècles.

 

Pas de liberté de recherche. On torture Galilée pour avoir découvert et dit que la terre se meut autour du soleil.

 

Pas de liberté d'expression. Au XVIIIe siècle, l'Etat empêchait la parution de l'Encyclopédie et emprisonnait les grands philosophes et écrivains, comme Diderot.

 

Seuls, les nobles, les féodaux étaient libres.

 

Ainsi, dans la société féodale comme dans la société antique, nous apprenons en premier lieu qu'une minorité de la population exploite la majorité, vit à ses dépens et en second lieu que cette minorité se sert de l'Etat pour maintenir sa domination sur la majorité.

 

C'est la lutte du peuple entier (paysans, bourgeois, artisans, ouvriers) au sein de la société féodale, contre la noblesse, pour la liberté, qui aboutit à la Révolution de 1789. Cette Révolution brisa l'Etat féodal et mit fin au règne de la noblesse.

 

II. — La démocratie dans la société capitaliste

Par la Révolution de 1789, le peuple français conquit d'importantes libertés. A l'Etat féodal, détruit par la Révolution, va succéder un nouvel Etat, basé sur des principes nouveaux, les principes de la démocratie. Les plus essentiels de ces principes sont inscrits dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, élaborée en 1791.

 

Les principes essentiels de la démocratie

Le premier principe de la démocratie, c'est la souveraineté nationale.

 

Avant 1789, nous avions la souveraineté d'un homme, le pouvoir absolu du roi. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen dit que le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Elle institue le principe de la soumission de la minorité à la majorité.

 

Le second principe de la démocratie, c'est l'égalité des citoyens devant la loi.

Dans l'Etat féodal, nous l'avons vu, l'inégalité des droits est non seulement pratiquée, mais proclamée. La démocratie pose le principe de l'égalité de tous les citoyens.

 

Le troisième principe de la démocratie, c'est la liberté.

Dans l'Etat féodal, il n'y a, pour la majorité de la population, ni liberté individuelle, ni liberté de pensée.

 

La démocratie accorde, en principe, à tous les citoyens la liberté d'opinion, de réunion, de presse, d'association, etc...

 

La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen proclame : Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

 

Tels sont les principes de la démocratie, conquis en 1789.

 

La démocratie et les classes sociales.

Nous connaissons maintenant les principes de la démocratie. Mais cela ne saurait suffire. Il nous faut aussi examiner comment ces principes sont appliqués, en quoi consiste exactement la démocratie, dans la société où nous vivons.

 

D'abord une première constatation. Si la Révolution de 1789 a instauré la démocratie, si elle a supprimé l'inégalité devant la loi, qui existait auparavant, elle n'a pas supprimé l'inégalité devant la fortune; elle n'a pas supprimé l'exploitation de l'homme par l'homme. En conséquence, la démocratie française se situe, se développe dans une société qui continue à être divisée en classes.

 

La bourgeoisie financière, commerçante et industrielle, qui était déjà riche en 1789, a connu depuis un développement considérable. Aujourd'hui une oligarchie capitaliste composée d'un nombre restreint d'individus, les 200 familles, possède les richesses essentielles de la nation, exploite économiquement des millions d'ouvriers, en même temps qu'elle pressure et qu'elle ruine des millions de paysans et de petites gens des villes. Voilà dans quel milieu social se situe la démocratie conquise en 1789.

 

Il est aisé de comprendre que la domination de cette oligarchie sur l'ensemble de la population, c'est-à-dire la domination de la minorité sur la majorité, est incompatible avec l'application conséquente des principes de la démocratie, puisque ces principes ont pour hase la domination de la majorité sur la minorité.

 

Ces considérations éclairent l'histoire de notre pays depuis 1789 ; depuis qu'est instaurée en France la démocratie, une lutte constante oppose d'une part la grande bourgeoisie, qui s'efforce, pour maintenir sa domination, de fausser la démocratie, d'en empêcher le véritable exercice ; d'autre part, le peuple, classe ouvrière en tête, qui lutte pour défendra et pour élargir, dans la plus large mesure possible, la démocratie.

 

Cette lutte traverse toute l'histoire de la société française depuis 1789. Parfois le peuple remporte des succès dans la lutte pour l'élargissement de la démocratie. Par exemple, en 1848, le peuple français conquiert le suffrage universel qui constitue l'application véritable du principe de la souveraineté nationale. En 1864, la classe ouvrière française conquiert le droit de grève. En 1884, elle conquiert le droit syndical.

 

D'un autre côté, la bourgeoisie lutte pour fausser, pour rétrécir la démocratie.

 

Restriction de la souveraineté nationale.

Jusqu'en 1848, la principale méthode utilisée par la grande bourgeoisie française pour maintenir sa domination malgré la démocratie, a été la restriction de la souveraineté nationale par le moyen du suffrage censitaire. En quoi consiste ce moyen ? Il consiste à subordonner le droit d'être électeur au paiement d'une certaine somme au titre des impôts directs. Il consiste à subordonner le droit d'être éligible au paiement de contributions directes plus élevées encore. En d'autres termes, avec le suffrage censitaire, pour avoir le droit de vote, il faut être riche et pour être éligible, il faut être plus riche encore.

 

C'est ainsi que jusqu'en 1848, la grande bourgeoisie a réussi, malgré les principes démocratiques, à maintenir sa domination en écartant du droit de vote l'immense majorité des citoyens.

 

La Constitution de 1875.

Aujourd'hui les choses sont moins simples. Le suffrage universel a été conquis en 1848. La Constitution qui nous régit à l'heure actuelle, la Constitution de 1875, comporte le suffrage universel, le droit de vote pour tout le monde. Certes, la grande bourgeoisie a réussi à faire inclure dans cette constitution, élaborée par une assemblée à majorité monarchiste, un certain nombre de restrictions anti-démocratiques. C'est ainsi que la Constitution de 1875 n'accorde pas le droit de vote aux femmes, aux soldats. C'est ainsi qu'elle pose le principe du suffrage universel, mais ne l'organise pas, ce qui laisse place à la possibilité de fausser la souveraineté nationale par des lois électorales antidémocratiques, lésant les candidats défenseurs du peuple. Les exemples qui illustrent cet aspect antidémocratique de la Constitution de 1875 sont connus, mais nous pouvons en rappeler deux.

 

Aux élections cantonales dernières, si chaque Parti avait obtenu un nombre d'élus proportionnel au chiffre de ses voix, le Parti communiste aurait eu 476 élus, alors qu'il en a eu 107 seulement.

 

Le second exemple est celui du Conseil municipal de Paris. Cette assemblée est gouvernée par une majorité de conseillers réactionnaires, alors que la grosse majorité du corps électoral de la capitale vote pour les partis du Front populaire.

 

La Constitution de 1875 présente d'autres aspects non démocratiques ; elle a institué le Sénat, assemblée élue au suffrage restreint, qui peut, dans certains cas, faire échec aux volontés populaires exprimées par le suffrage universel. C'est ainsi que, dans la dernière période, un certain nombre de textes favorables aux paysans et aux petites gens des villes se heurtent à l'hostilité du Sénat.

 

Comme on le voit, le texte de la Constitution qui nous régît ne permet pas une application conséquente des principes de la souveraineté nationale, des principes de la démocratie.

 

Mais l'oligarchie capitaliste dispose de bien d'autres moyens pour faire échec à la démocratie.

 

Les procédés de la grande bourgeoisie pour fausser la démocratie.

La possession, par la grande bourgeoisie, des principales richesses de la nation, lui permet de fausser par divers procédés le fonctionnement normal de la démocratie.

 

Examinons, parmi ces procédés, les plus courants, les principaux.

 

Les fonctions de l'Etat sont exercées par des hommes. L'argent permet à la grande bourgeoisie, en premier lieu, de corrompre une partie de ces hommes.

 

Ou bien elle les achète directement (par exemple, Staviski rétribuant Tardieu, Oustric rétribuant Raoul Péret), ou bien elle s'assure indirectement leur concours (Flandin, avocat de l'Aéropostale, le général Weygand dans le Conseil d'administration de la Compagnie de Suez).

 

Les scandales qui ont éclaté périodiquement dans l'histoire de la IIIe République (scandale de Panama, scandale de la Légion d'honneur sous Jules Grévy, scandales Staviski et Oustric) attestent la profondeur de la corruption.

 

En second lieu, la grande bourgeoisie a la possibilité d'avoir à sa dévotion la plupart des hauts fonctionnaires qui dirigent les grandes administrations.

 

Le mode de recrutement de ces hauts fonctionnaires interdit