ACADEMIE DES SCIENCES DE L'U.R.S.S.
INSTITUT D'ECONOMIE
MANUEL
D'ECONOMIE POLITIQUE
TEXTE CONFORME
a la 2e Edition (1955)
Cet ouvrage, traduit du russe, a été publié dans son texte original
sous le titre :
POLITITCHESKAIA ÉKONOMIIA (Outchebnik)
(Gossoudarstvennoié Izdatelstvo, polititcheskoï litératoury, Moscou 1955)
Edition électronique réalisée par Vincent Gouysse.
D'autres textes présents sur ce site proviennent également du travail de numérisation de Vincent Gouysse, qu'il en soit remercier
(ci-dessous l'adresse de son site )
http://www.lescommunistes.net/~bolchevisme
TABLE DES MATIERES
La portée internationale d’un manuel marxiste d’économie politique
Préface de la première édition
Préface de la deuxième édition
Introduction
PREMIÈRE PARTIE — Les modes de production précapitalistes
Chapitre I — Le mode de production de la communauté primitive :
L'apparition de la société humaine — Les conditions de la vie matérielle dans la société primitive. Le perfectionnement des instruments de travail — Les rapports de production dans la société primitive. La division naturelle du travail — Le régime de la gens. Le droit maternel. Le droit paternel — Les débuts de la division sociale du travail et de rechange — L'apparition de la propriété privée et des classes. La désagrégation de la communauté primitive — Les représentations sociales à l'époque primitive — Résumé…………………………………………………………………..p. 13
Chapitre II — Le mode de production fondé sur l'esclavage :
La naissance de l'esclavage — Les rapports de production de la société esclavagiste. La situation des esclaves — Le développement de l'échange. Le capital commercial et le capital usuraire — L'aggravation des contradictions du mode de production esclavagiste — La lutte de classe des exploités contre leurs exploiteurs. Les révoltes d'esclaves. La fin du régime de l'esclavage — Les conceptions économiques de l'époque de l'esclavage — Résumé..... p. 20
Chapitre III — Le mode de production féodal :
L'avènement de la féodalité — Les rapports de production de la société féodale. L'exploitation du paysan par le seigneur — La ville médiévale. Les corporations. Les guildes des marchands — Les classes et les castes de la société féodale. La hiérarchie féodale — Le développement des forces productives de la société féodale — La naissance de la production capitaliste au sein du régime féodal. Le rôle du capital marchand — L'accumulation primitive du capital. L’expropriation violente des paysans. L’accumulation des richesses — Les révoltes des serfs. Les révolutions bourgeoises. La chute du régime féodal — Les conceptions économiques de l'époque féodale — Résumé…………………………………………..… p. 30
DEUXIEME PARTIE — Le mode de production capitaliste
A — Le capitalisme prémonopoliste
Chapitre IV — La production marchande. La marchandise et la monnaie :
La production marchande est le point de départ et le trait général du capitalisme — La marchandise et ses propriétés. Le double caractère du travail incorporé dans la marchandise — Le temps de travail socialement nécessaire. Le travail simple et le travail complexe — L’évolution des formes de la valeur. Le caractère de la monnaie — Les fonctions de la monnaie – L’or et le papier-monnaie — La loi de la valeur est la loi économique de la production marchande — Le caractère fétiche de la marchandise – Résumé…………………………………………………..…. p. 49
Chapitre V — La coopération capitaliste simple et la manufacture :
La coopération capitaliste simple — La phase manufacturière du capitalisme — Le mode capitaliste du travail à domicile — Le rôle historique de la manufacture — La différenciation de la paysannerie. Le passage de l’économie fondée sur la corvée à l’économie capitaliste — La formation du marché intérieur pour l’industrie capitaliste — Résumé………………………………………………………………………...… p. 61
Chapitre VI — La phase du machinisme sous le capitalisme :
Le passage de la manufacture à l’industrie mécanique — La révolution industrielle — L’industrialisation capitaliste — le développement des villes et des centres industriels. La formation de la classe des prolétaires — La fabrique capitaliste. La machine comme moyen d’exploitation du travail salarié par le capital — La grande industrie et l’agriculture — La socialisation capitaliste du travail et de la production. Les limites de l’usage des machines en régime capitaliste — Résumé……………………………………………………………………………………………………… p. 68
Chapitre VII — Le capital et la plus-value. La loi économique fondamentale du capitalisme :
La base des rapports de production en régime capitaliste — La transformation de l’argent en capital — La force de travail en tant que marchandise. La valeur et la valeur d’usage de la marchandise force de travail — La production de plus-value est la loi économique fondamentale du capitalisme — Le capital en tant que rapport social de production. Le capital constant et le capital variable — Le taux de la plus-value — Deux moyens d'augmentation du degré d'exploitation du travail par le capital. La plus-value absolue et la plus-value relative — La plus-value extra — La journée de travail et ses limites. La lutte pour sa réduction — La structure de classe de la société capitaliste. L'Etat bourgeois — Résumé…………………………………………………………………………..………. p. 78
Chapitre VIII — Le salaire :
Le prix de la force de travail. La nature du salaire — Les formes principales du salaire — Les systèmes de salaires de surexploitation — Le salaire nominal et le salaire réel — La baisse du salaire réel en régime capitaliste — La lutte de la classe ouvrière pour l'augmentation des salaires — Résumé……………………………………………………….. p. 90
Chapitre IX — L'accumulation du capital et la paupérisation du prolétariat :
La production et la reproduction — La reproduction capitaliste simple — La reproduction capitaliste élargie. L'accumulation du capital — La composition organique du capital. La concentration et la centralisation du capital — L'armée industrielle de réserve — La surpopulation agraire — La loi générale de l'accumulation capitaliste. La paupérisation relative et absolue du prolétariat — La contradiction fondamentale du mode de production capitaliste — Résumé…………………………………………………………………………………………...… p. 100
Chapitre X — Le cycle et la rotation du capital :
Le cycle du capital. Les trois formes du capital industriel — La rotation du capital. Le temps de production et le temps de circulation — Le capital fixe et le capital circulant — Le taux annuel de la plus-value. Les méthodes d'accélération de la rotation du capital — Résumé…………………………………..…………………………… p. 109
Chapitre XI — Le profit moyen et le prix de production :
Les coûts de production capitalistes et le profit. Le taux du profit — La formation du taux moyen du profit et la transformation de la valeur des marchandises en prix de production — La baisse tendancielle du taux de profit — Résumé……………………………………………………………………………………...… p. 115
Chapitre XII — Le capital commercial et le profit commercial :
Le profit commercial et sa source — Les frais de circulation — Les formes du commerce capitaliste. Les Bourses de marchandises — Le commerce extérieur — Résumé…………………… p. 123
Chapitre XIII — Le capital de prêt et l'intérêt de prêt. La circulation monétaire :
Le capital de prêt — L'intérêt et le bénéfice d'entrepreneur. Le taux d'intérêt et sa tendance à la baisse — Les formes de crédit. Les banques et leurs opérations — Les sociétés par actions. Le capital fictif — La circulation monétaire des pays capitalistes — Résumé…………………...………………… p. 128
Chapitre XIV — La rente foncière. Les rapports agraires en régime capitaliste :
Le régime capitaliste de l'agriculture et la propriété privée de la terre — La rente différentielle — La rente absolue. Le prix de la terre — La rente dans l'industrie extractive. La rente sur les terrains à bâtir — La grande et la petite production agricole — L'aggravation de l'opposition entre la ville et la campagne — La propriété privée de la terre et la nationalisation de la terre — Résumé………………………………………... p. 135
Chapitre XV — Le revenu national :
Le produit social total et le revenu national — La répartition du revenu national — Le budget de l'Etat — Résumé……………………………………………………………………...……………………………….. p. 147
Chapitre XVI — La reproduction du capital social :
Le capital social. La composition du produit social total — Les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste simple — Les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste élargie — Le problème du marché. Les contradictions de la reproduction capitaliste — Résumé………………………………………… p. 153
Chapitre XVII — Les crises économiques :
Le fondement des crises capitalistes de surproduction — Le caractère cyclique de la reproduction capitaliste — Les crises agraires — Les crises et l'aggravation des contradictions du capitalisme — La tendance historique du développement du capitalisme. Le prolétariat, fossoyeur du capitalisme — Résumé…………………………….. p. 159
B. — Le capitalisme monopoliste ou impérialisme.
Chapitre XVIII — L'impérialisme, stade suprême du capitalisme. La loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste :
Le passage à l'impérialisme — La concentration de la production et les monopoles. Les monopoles et la concurrence — La concentration et les monopoles dans les banques. Le nouveau rôle des banques — Le capital financier et l'oligarchie financière — L'exportation des capitaux — Le partage économique du monde entre les unions de capitalistes. Les monopoles internationaux — L'achèvement du partage territorial du globe entre les grandes puissances et la lutte pour un nouveau partage — La loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste — Résumé……………………………………………………… p. 167
Chapitre XIX — Le système colonial de l'impérialisme :
Le rôle des colonies dans la période de l'impérialisme — Les colonies, réserves de produits agricoles et de matières premières pour les métropoles — Les méthodes d'exploitation coloniale des masses laborieuses — La lutte des peuples coloniaux pour la libération nationale — Résumé…………………………………….…… p. 181
Chapitre XX — La place historique de l'impérialisme :
L'impérialisme, dernier stade du capitalisme — L'impérialisme, capitalisme parasite ou pourrissant — L’impérialisme, prélude de la révolution socialiste — Le capitalisme monopoliste d'Etat — La loi de l'inégalité du développement économique et politique des pays capitalistes à l'époque de l'impérialisme et la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays — Résumé………………………………………………………………………….. p. 188
Chapitre XXI — La crise générale du capitalisme :
L'essence de la crise générale du capitalisme — La première guerre mondiale et le début de la crise générale du capitalisme — La victoire de la Grande Révolution socialiste d'Octobre et la scission du monde en deux systèmes : capitaliste et socialiste — La crise du système colonial de l'impérialisme — L'aggravation du problème des marchés, la sous-production chronique des entreprises et le chômage chronique de niasse — L'aggravation des crises de surproduction et les modifications dans le cycle capitaliste — Résumé………………………………………………………… p. 196
Chapitre XXII — L'aggravation de la crise générale du capitalisme. Après la deuxième guerre mondiale :
La deuxième guerre mondiale et la deuxième phase de la crise générale du capitalisme — La formation de deux camps sur la scène internationale et la désagrégation du marché mondial unique — L'aggravation de la crise du système colonial de l'impérialisme — L'accentuation du développement inégal du capitalisme. L'expansion de l'impérialisme américain — La militarisation de l'économie des pays capitalistes. Les modifications dans le cycle capitaliste — L'accentuation de la paupérisation de la classe ouvrière des pays capitalistes — Le renforcement de la domination des monopoles dans l'agriculture des pays capitalistes et la ruine de la paysannerie — Résumé…………………………………………………………………………………………………………….………….. p. 207
Théories économiques de l'époque du capitalisme :
L'économie politique bourgeoise classique — La naissance de l'économie politique vulgaire — L'économie politique petite-bourgeoise — Les socialistes utopistes — Les démocrates révolutionnaires en Russie — La révolution accomplie par K. Marx et F. Engels en économie politique — Le déclin de la science économique bourgeoise. L'économie politique bourgeoise contemporaine — La critique petite bourgeoise de l'impérialisme — Les théories économiques des opportunistes de la IIe Internationale et des socialistes de droite contemporains — Le développement par Lénine de l'économie politique marxiste du capitalisme. L'élaboration d'une série de nouvelles thèses de l'économie politique du capitalisme par Staline…………………………………………………………………………………………………………..…………….. p. 220
La portée internationale d’un manuel marxiste d’économie politique
Je pense que les camarades ne tiennent pas suffisamment compte de la portée d'un manuel marxiste d'économie politique. Ce manuel n'est pas seulement nécessaire à notre jeunesse soviétique. Il t'est surtout aux communistes de tous les pays et à ceux qui sympathisent avec eux. Nos camarades à l'étranger veulent savoir comment nous avons fait pour secouer le joug capitaliste, réorganiser l'économie du pays dans l'esprit du socialisme, pour gagner l'amitié de la paysannerie ; comment nous avons fait pour qu'un pays hier encore misérable et faible se transforme en pays riche, puissant ; ce que sont les kolkhoz ; pourquoi, malgré la socialisation des moyens de production, nous maintenons la production marchande, l'argent, le commerce, etc. Ils veulent savoir tout cela et bien d'autres choses, non point par simple curiosité, mais pour apprendre de nous et utiliser notre expérience dans leur propre pays. Ainsi la publication d'un bon manuel marxiste d'économie politique a-t-elle une importance non seulement nationale, mais encore une immense portée internationale.
Il faut donc un manuel pouvant servir de livre de chevet à ta jeunesse révolutionnaire non seulement à l'intérieur du pays, mais aussi au-delà de ses frontières. Il ne doit pas être trop volumineux, sinon il ne pourra pas être un livre de chevet, et l'on aura de la peine à l'assimiler, à en venir à bout. Mais il doit contenir toutes les choses essentielles concernant aussi bien l'économie de notre pays que celle du capitalisme et du système colonial. Certains camarades ont proposé, au cours des débats, d'inclure dans le manuel plusieurs nouveaux chapitres, les historiens : sur l'histoire, les hommes politiques : sur la politique, les philosophes : sur la philosophie, les économistes : sur l'économie. Mais cela aurait fait prendre au manuel des proportions illimitées. Naturellement, il ne faut pas le faire. Le manuel utilise la méthode historique pour illustrer les problèmes d'économie politique mais cela ne veut pas encore dire que nous devions faire du manuel d'économie politique une histoire des rapports économiques.
Il nous faut un manuel de 500, de 600 pages au plus. Ce sera un livre de chevet en matière d'économie politique marxiste, un excellent cadeau aux jeunes communistes de tous les pays. Du reste, étant donné le niveau insuffisant de la formation marxiste de la plupart des Partis communistes étrangers, ce manuel pourrait être d'une grande utilité aussi pour les cadres communistes plus âgés de ces pays.
J. Staline
Les problèmes économiques du socialisme
février 1952.
Préface de la première édition
Ce manuel d'économie politique est l'œuvre collective des économistes K. Ostrovitianov, de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., D. Chepilov et L. Leontiev, correspondants de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.; I. Laptev, de l'Académie Lénine des Sciences agricoles de l'U.R.S.S.; du professeur I. Kouzminov; L. Gatovski, docteur es sciences économiques; P. Ioudine, de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.; A. Pachkov, correspondant de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.; V. Peresleguine, candidat ès sciences économiques. La sélection et la présentation des données statistiques ont été faites avec le concours de V. Starovski, docteur ès sciences économiques.
Lors de la mise au point du projet de cet ouvrage, un grand nombre d'économistes soviétiques ont apporté, sur le texte, de précieuses observations critiques et d'utiles suggestions, dont les auteurs ont tenu compte par la suite.
La discussion économique organisée par le Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique en novembre 1951 a eu la plus grande importance pour la mise au point de ce manuel : au cours de cette discussion, à laquelle des centaines d'économistes soviétiques prirent une part active, le projet de manuel d'économie politique présenté par les auteurs fut l'objet d'un ample examen critique. Les propositions formulées à la suite de la discussion ont grandement contribué à en améliorer la composition et à en enrichir le contenu.
K. Ostrovitianov, D. Chepilov, L. Leontiev, I. Laptev, I. Kouzminov et L. Gatovski ont procédé à la rédaction définitive. Conscients de l'importance d'un manuel marxiste d'économie politique, les auteurs s'appliqueront à améliorer le texte du présent ouvrage en tenant compte des observations critiques et des propositions qui leur seront faites sur cette première édition. Ils prient donc les lecteurs de faire parvenir leurs appréciations et suggestions à l'Institut d'Economie de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., Volkhonka, 14, Moscou.
Les auteurs.
Moscou, août 1954.
Préface de la deuxième édition
La première édition du " Manuel d'économie politique ", publiée à la fin de 1954 à un tirage de plus de six millions d'exemplaires, a été rapidement épuisée. En plus de l'édition russe, le manuel a été édité en un grand nombre de langues des peuples de l'U.R.S.S., ainsi que dans plusieurs pays étrangers. Une deuxième édition était nécessaire. En préparant cette édition, les auteurs se sont proposé de compléter l'ouvrage par des thèses et des faits nouveaux illustrant l'essor constant de l'économie socialiste en U.R.S.S. et dans les pays de démocratie populaire, ainsi que l'aggravation de la crise générale du capitalisme.
Les auteurs se sont efforcés de tenir compte au maximum de l'expérience de l'étude de l'économie politique dans les établissements d'enseignement supérieur, les écoles et les cercles du Parti communiste, ainsi que de l'étude individuelle d'après ce manuel. Au cours de l'année qui vient de s'écouler, ce manuel a été discuté dans de nombreuses chaires d'économie politique. Les auteurs ont reçu également un grand nombre de lettres de lecteurs qui proposaient des améliorations au texte. En mars-avril 1955 a eu lieu une large réunion d'économistes : travailleurs scientifiques, professeurs, directeurs d'entreprises de Moscou, Leningrad, Kiev, Minsk, Riga, Tallin, Vilnious, Tbilissi, Erevan, Bakou, Tachkent, Achkhabad, Stalinabad, Alma-Ata, Sverdlovsk, au cours de laquelle il a été procédé à un examen complet de la première édition du manuel.
Les auteurs ont fait une étude minutieuse des critiques et suggestions de toutes origines, qui leur ont été communiquées et ils ont cherché à utiliser tout ce qui était susceptible d'améliorer ce manuel. Néanmoins, ils ont jugé nécessaire de s'en tenir au même type d'ouvrage, destiné à un large public, et de n'en pas augmenter sensiblement le volume. La deuxième édition de ce manuel a été mise au point par K. Ostrovitianov, D. Chcpilov, L. Léontiev, I. Laptev, I. Kouz-minov et L. Gatovski et pour la sélection et la présentation des données statistiques par V. Starovski.
Les auteurs remercient toutes les personnes qui par leurs critiques et leurs suggestions ont contribué à cette deuxième édition. Ils ont l'intention de poursuivre l'amélioration de ce manuel et prient les lecteurs de leur faire part de leur opinion et de leurs suggestions à l'Institut d'Economie de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., Volkhonka, 14, Moscou.
Moscou, septembre 1955.
Introduction
L'économie politique fait partie des sciences sociales ("Economie politique" vient des mots grecs " oïkonomia " et " politéia ". Le mot " oïkonomia " se compose lui-même de deux mots : " oïkos " (maison, ménage), et " nomos " (loi). " Politéia " signifie " organisation sociale". Le terme d'" économie politique" n'est apparu qu'au début du XVIIe siècle.). Elle étudie les lois de la production sociale et de la répartition des biens matériels aux différents stades du développement de la société humaine.
La production matérielle constitue la base de la vie de la société. Pour vivre, les hommes doivent avoir de la nourriture, des vêtements et d'autres biens matériels. Pour se procurer ces biens, ils sont dans l'obligation de les produire, dans l'obligation de travailler. Les hommes produisent les biens matériels, c'est-à-dire luttent contre la nature, non pas isolément mais en commun, en groupes, en sociétés. C'est pourquoi la production est toujours et quelles que soient les conditions une production sociale, et le travail une forme d'activité de l'homme social.
La production des biens matériels suppose : 1° le travail de l'homme; 2° l'objet du travail et 3° les moyens de travail.
Le travail est une activité rationnelle de l'homme au cours de laquelle celui-ci modifie et utilise pour la satisfaction de ses besoins les objets fournis par la nature. Le travail est une nécessité naturelle, une condition absolue de l'existence des hommes. Sans lui, la vie humaine serait impossible.
Est objet de travail tout ce à quoi l'homme applique son travail. Les objets du travail peuvent être donnés directement par la nature : ainsi, l'arbre que l'on abat dans la forêt, le minerai que l'on extrait du sol. Les objets du travail qui ont déjà été soumis à l'action d'un travail, comme le minerai à l'usine métallurgique, le coton à la filature, les filés à l'usine textile portent le nom de matières premières.
Les moyens de travail désignent toutes les choses à l'aide desquelles l'homme agit sur l'objet de son travail et le modifie : ce sont avant tout les instruments de production, ainsi que la terre, les bâtiments d'exploitation, les routes, les canaux, les entrepôts, etc. Parmi eux le rôle déterminant appartient aux instruments de production. Ces derniers comprennent les instruments variés que l'homme utilise dans son travail, depuis les grossiers instruments de pierre des primitifs jusqu'aux machines modernes. Le niveau de développement des instruments de production donne la mesure du pouvoir de la société sur la nature, la mesure du développement de la production. Ce qui distingue entre elles les différentes époques économiques, ce n'est pas ce qu'elles produisent mais la manière de produire les biens matériels, les instruments de production dont elles se servent.
Les objets du travail et les moyens de travail constituent les moyens de production. S'ils ne sont associés à la force de travail, ceux-ci ne peuvent rien créer par eux-mêmes. Pour que le processus du travail, le processus de création des biens matériels puissent commencer, la force de travail doit s'associer aux instruments de production.
La force de travail est la faculté que l'homme a de travailler, la somme des forces physiques et spirituelles grâce auxquelles il est capable de produire des biens matériels. La force de travail est l'élément actif de la production; c'est elle qui met en œuvre les moyens de production. Avec le progrès des instruments de production se développent aussi chez l'homme l'aptitude au travail, le savoir-faire, l'habileté, l'expérience de la production.
Les instruments de production à l'aide desquels les biens matériels sont produits, les hommes qui mettent en œuvre ces instruments et produisent les biens matériels, grâce à une certaine expérience de la production et à des habitudes de travail, constituent les forces productives de la société. Les masses laborieuses sont la principale force productive de la société humaine à toutes les étapes de son développement.
Les forces productives traduisent les rapports des hommes avec les objets et les forces de la nature dont ils se servent pour produire les biens matériels. Cependant, dans la production les hommes agissent non seulement sur la nature, mais aussi les uns sur les autres.
Ils ne produisent qu'en collaborant d'une manière, déterminée et en échangeant entre eux leurs activités. Pour produire, ils entrent en relations et en rapports déterminés les uns avec les autres, et ce n'est que dans les limites de ces relations et de ces rapports sociaux que s'établit leur action sur la nature, la production. (Karl Marx : Travail salarié cl capital, suivi de Salaire, prix et profit, p. 31, Editions Sociales, Paris, 1952.)
Les rapports sociaux déterminés des hommes entre eux dans le processus de la production des biens matériels constituent les rapports de production. Les rapports de production comprennent : a) les formes de propriété des moyens de production; b) la position des divers groupes sociaux dans la production qui en découle et les rapports entre eux; c) tes formes de répartition des produits qui dépendent de la propriété des moyens de production et de la position des hommes dans la production.
Le caractère des rapports de production est déterminé par celui de la propriété des moyens de production (terre, forêts, eaux, sous-sol, matières premières, instruments de production, bâtiments d'exploitation, moyens de transport et de communication, etc.) : ou bien cette propriété est celle d'individus, de groupes sociaux ou de classes qui s'en servent pour exploiter les travailleurs, ou bien celle d'une société dont le but est de satisfaire les besoins matériels et culturels des masses populaires. L'état des rapports de production montre comment les moyens de production, et par conséquent les biens matériels produits par les hommes, sont répartis entre les membres de la société. Ainsi, c'est la forme particulière de la propriété des moyens de production qui constitue le trait déterminant des rapports de production.
Les rapports de production déterminent aussi les rapports de répartition qui leur correspondent. La répartition constitue le lien entre la production et la consommation. Les produits fabriqués dans la société servent soit à la consommation productive, soit à la consommation individuelle. La consommation productive, c'est l'utilisation des moyens de production en vue de créer des biens matériels. La consommation individuelle satisfait les besoins de l'homme en nourriture, vêtements, logement, etc.
La répartition des articles de consommation individuelle qui ont été produits dépend elle-même de la répartition des moyens de production. Dans la société capitaliste les moyens de production, et par suite les produits du travail, appartiennent aux capitalistes. Les ouvriers sont privés des moyens de production, et pour ne pas mourir de faim, ils sont obligés de travailler pour les capitalistes qui s'approprient les fruits de leur travail. Dans la société socialiste les moyens de production sont propriété sociale. Aussi les fruits du travail appartiennent-ils aux travailleurs.
Dans les formations sociales où existe la production marchande, la répartition des biens matériels s'accomplit par l'échange des marchandises. Production, répartition, échange et consommation forment une unité où le rôle déterminant appartient à la production. Les formes déterminées de répartition, d'échange et de consommation réagissent à leur tour activement sur la production, favorisant ou freinant son développement. L'ensemble des
rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. (Karl Marx : Contribution à la critique de l'économie politique, Préface. Voir Marx-Engels : Etudes philosophiques, p. 73, Editions Sociales, 1951.)
Une fois venue au monde, la superstructure réagit activement à son tour sur la base dont elle accélère ou entrave le développement. La production présente un aspect technique et un aspect social. L'aspect technique de la production est étudié par les sciences naturelles et techniques, telles que la physique, la chimie, la métallurgie, la mécanique, l'agronomie, etc. L'économie politique étudie l'aspect social de la production, les rapports des hommes entre eux dans la production sociale, c'est-à-dire les rapports économiques.
L'économie politique, écrivait Lénine, ne s'occupe nullement de la " production ", mais bien des rapports sociaux des individus dans la production, de la structure sociale de la production. (V. Lénine : " Le développement du capitalisme en Russie ", Œuvres, t. III, p. 40-41 (4e éd. russe).
L'économie politique étudie les rapports de production dans leur interaction avec les forces productives. Les forces productives et les rapports de production forment un ensemble qui est le mode de production. Les forces productives sont l'élément le plus mobile et le plus révolutionnaire de la production. Le développement de la production commence par des changements dans les forces productives et, avant tout, par le changement et le développement des instruments de production; des changements correspondants se produisent ensuite dans les rapports de production. Les rapports de production entre les hommes, dont le développement dépend de celui des forces productives, exercent à leur tour une puissante action sur les forces productives.
Celles-ci ne peuvent se développer pleinement que si les rapports de production correspondent à l'état des forces productives. A un certain degré de leur développement, les forces productives dépassent le cadre des rapports de production existants et entrent en conflit avec eux. Les rapports de production, de forme de développement des forces productives qu'ils étaient, deviennent leurs chaînes.
C'est pourquoi les anciens rapports de production sont tôt ou tard remplacés par de nouveaux rapports qui correspondent au niveau de développement et au caractère des forces productives de la société. Un changement de la base économique de la société entraîne un changement de sa superstructure. Les conditions matérielles du passage des anciens rapports de production à des rapports nouveaux apparaissent et se développent au sein même de la vieille formation. Les nouveaux rapports de production donnent libre cours au développement des forces productives. La loi de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives est donc une loi économique du développement de la société.
Dans une société qui repose sur la propriété privée et l'exploitation de l'homme par l'homme, les conflits entre les forces productives et les rapports de production se manifestent par la lutte des classes. Le passage de l'ancien au nouveau mode de production s'accomplit alors par une révolution sociale. L'économie politique est une science historique. Elle étudie la production matérielle dans ses formes sociales historiquement déterminées, les lois économiques propres aux différents modes de production. Les lois économiques expriment l'essence des phénomènes et des processus économiques, le rapport interne de cause à effet et d'interdépendance qui existe entre eux.
Les lois du développement économique sont des lois objectives. Elles naissent et agissent sur la base de conditions économiques déterminées, indépendamment de la volonté des hommes. Les hommes peuvent connaître ces lois et les utiliser dans l'intérêt de la société, mais ils ne peuvent pas abolir ou créer des lois économiques. L'utilisation des lois économiques dans une société de classes a toujours un contenu de classe : la classe d'avant-garde de chaque formation sociale utilise les lois économiques dans l'intérêt d'un développement progressiste de la société, tandis que les classes qui ont fait leur temps s'y opposent. Chaque mode de production a sa loi économique fondamentale qui en exprime l'essence et en définit les principaux aspects et les principales lignes de développement. L'économie politique
étudie d'abord les lois particulières à chaque degré d'évolution de la production et de l'échange, et ce n'est qu'à la fin de cette étude qu'elle pourra établir les quelques lois tout à fait générales qui sont valables en tout cas pour la production et l'échange. (F. Engels : Anti-Dühring, 2e partie, ch. I, p. 179, Editions Sociales, Paris, 1950.)
Par conséquent, le développement des différentes formations sociales obéit tant aux lois économiques qui leur sont propres, qu'à celles aussi qui sont valables pour toutes les formations, comme, par exemple, la loi de la correspondance nécessaire des rapports de production et du caractère des forces productives. Les formations sociales ne sont donc pas seulement séparées par les lois économiques propres uniquement au mode de production considéré; elles sont aussi reliées l'une à l'autre par des lois économiques valables pour toutes.
L'économie politique étudie les types fondamentaux de rapports de production que connaît l'histoire : la communauté primitive, l'esclavage, la féodalité, le capitalisme, le socialisme. La communauté primitive est un régime social antérieur à l'existence des classes. L'esclavage, la féodalité et le capitalisme sont des formes différentes de sociétés fondées sur l'asservissement et l'exploitation des masses laborieuses. Le socialisme est un régime social qui a mis fin à l'exploitation de l'homme par l'homme.
L'économie politique étudie l'évolution de la production sociale, des formes inférieures aux formes supérieures ; l'apparition, le développement et la disparition des régimes sociaux fondés sur l'exploitation de l'homme par l'homme. Elle montre comment toute la marche de l'histoire prépare la victoire du mode de production socialiste. Elle étudie, ensuite, les lois économiques du socialisme, les lois de la naissance de la société socialiste et de son développement vers la phase supérieure du communisme.
Ainsi, l'économie politique est la science qui traite du développement des rapports des hommes entre eux dans la production sociale, c'est-à-dire des rapports économiques des hommes. Elle fait apparaître les lois qui régissent la production et la répartition des biens matériels dans la société humaine aux différents stades de son développement. La méthode de l'économie politique marxiste est celle du matérialisme dialectique. L'économie politique marxiste- léniniste applique les principes fondamentaux du matérialisme dialectique et du matérialisme historique à l'étude du régime économique de la société.
A la différence des sciences de la nature, telles que la physique, la chimie, etc., l'économie politique ne peut recourir, pour étudier le régime économique de la société, à des essais, des expériences de laboratoire faites dans des conditions artificielles, éliminant les phénomènes qui empêchent l'examen d'un processus à l'état pur.
L'analyse des formes économiques, signalait Marx, ne peut s'aider du microscope et des réactifs fournis par la chimie ; l'abstraction est la seule force qui puisse lui servir d'instrument. (K. Marx : Le Capital, livre I, t. I. Préface de la première édition allemande, p. 18, Editions Sociales, Paris, 1947.)
Tout régime économique offre une physionomie complexe et contradictoire. Une étude scientifique doit aller au-delà des apparences superficielles que présentent les phénomènes économiques et, s'aidant de l'analyse théorique, mettre en évidence les processus sous-jacents, les traits économiques fondamentaux qui expriment l'essence des rapports de production considérés, et faire abstraction des traits secondaires. Cette analyse scientifique conduit aux catégories économiques, c'est-à-dire aux notions qui sont l'expression théorique des rapports réels de production de ta formation sociale considérée, tels que, par exemple, la marchandise, la valeur, la monnaie, la gestion équilibrée, le prix de revient, la journée-travail, etc.
La méthode de Marx consiste à s'élever progressivement des catégories économiques les plus simples aux plus complexes, ce qui correspond au mouvement ascendant de la société évoluant des formes inférieures aux formes supérieures. Dans cette étude des catégories de l'économie politique, la recherche logique se double d'une analyse historique du développement social.
Marx, analysant les rapports de production capitalistes, commence par dégager le rapport général le plus simple et le plus fréquent : l'échange d'une marchandise contre une autre. Il montre dans la marchandise, cellule de l'économie capitaliste, le germe des contradictions du capitalisme. Partant de l'analyse de la marchandise, il explique l'apparition de la monnaie, retrace, le processus de la transformation de l'argent en capital, dévoile l'essence de l'exploitation capitaliste. Il montre comment le développement social conduit inéluctablement à la chute du' capitalisme, à la victoire du communisme.
Lénine a indiqué que l'exposé de l'économie politique devait caractériser les périodes successives du développement économique. Aussi le présent cours examine-t-il les principales catégories de l'économie politique — marchandise, valeur, monnaie, capital, etc. — dans l'ordre historique où elles sont apparues aux différents stades de l'évolution de la société humaine. C'est ainsi qu'on trouvera déjà des notions élémentaires sur la marchandise et la monnaie dans les chapitres consacrés aux formations précapitalistes. Mais ces catégories sont examinées plus à fond dans la partie où est étudiée l'économie capitaliste évoluée, où elles atteignent leur plein développement. Le même ordre d'exposition est suivi pour l'économie socialiste. Dans la partie consacrée à la période de transition du capitalisme au socialisme, il est donné une notion élémentaire de la loi économique fondamentale du socialisme, de la loi du développement harmonieux, proportionné de l'économie nationale, de la répartition selon le travail, de la valeur, de la monnaie, etc. Mais l'étude complète de ces lois et de ces catégories est abordée dans la partie consacrée au " Système socialiste d'économie nationale ".
L'économie politique, à la différence de l'histoire, ne se propose nullement d'étudier l'histoire du développement de la société dans toute sa diversité concrète. Elle donne des notions fondamentales sur les traits essentiels de chaque système d'économie sociale. A côté de l'économie politique, il existe d'autres disciplines scientifiques qui étudient les rapports économiques dans les branches particulières de l'économie nationale, sur la base des lois découvertes par l'économie politique : l'économie de l'industrie, l'économie de l'agriculture, etc.
L'économie politique s'occupe non de problèmes nébuleux, détachés de la vie, mais de problèmes réels et brûlants s'il en est, qui affectent les intérêts vitaux des hommes, de la société, des classes. La chute du capitalisme et la victoire du système socialiste d'économie sont-elles inévitables ? Les intérêts du capitalisme sont-ils en contradiction avec ceux de la société et du progrès humain ? La classe ouvrière est-elle le fossoyeur du capitalisme ? Est-elle appelée à libérer la société du capitalisme ? A toutes ces questions et à d'autres questions semblables les économistes donnent des réponses différentes selon les intérêts des classes dont ils se font les interprètes. On s'explique ainsi qu'il n'existe pas à l'heure actuelle une économie politique commune à toutes les classes de la société, mais qu'il en existe plusieurs : l'économie politique bourgeoise, l'économie politique prolétarienne, et enfin celle des classes intermédiaires, l'économie politique petite-bourgeoise.
Il est donc absolument faux de prétendre, comme certains économistes, que l'économie politique est une science neutre, qu'elle n'est pas une science de parti, qu'elle est indépendante de la lutte des classes sociales et sans aucune attache, directe ou indirecte, avec un parti politique quelconque.
Peut-il exister une économie politique objective, impartiale, qui ne craint pas la vérité ? Sans aucun doute. Ce ne peut être que celle de la classe qui n'a pas intérêt à dissimuler les contradictions et les plaies du capitalisme, à voir se perpétuer l'ordre capitaliste, de la classe dont les intérêts se confondent avec ceux de l'affranchissement de la société asservie par le capitalisme, de la classe dont les intérêts sont aussi ceux du progrès humain. Cette classe, c'est la classe ouvrière. Aussi seule une économie politique qui défend les intérêts de la classe ouvrière peut-elle être objective et désintéressée. Cette économie politique est celle du marxisme-léninisme.
L'économie politique marxiste est un élément essentiel de la théorie marxiste-léniniste. Les grands dirigeants et théoriciens de la classe ouvrière, Karl Marx et Friedrich Engels, ont été les fondateurs de l'économie politique prolétarienne. Dans son ouvrage génial, Le Capital, Marx a mis en lumière les lois qui régissent la naissance, le développement et la chute du capitalisme ; il a apporté la démonstration économique de la nécessité de la révolution socialiste et de l'établissement de la dictature du prolétariat Marx et Engels ont formulé dans ses grandes lignes la théorie de la période de transition du capitalisme au socialisme et des deux phases de la société communiste.
La doctrine économique du marxisme a été développée dans les ouvrages de Lénine, fondateur du Parti communiste et de l'Etat soviétique et génial continuateur de l'œuvre de Marx et d'Engels. Lénine a enrichi la science économique marxiste d'une synthèse de l'expérience acquise dans les conditions nouvelles du développement historique en créant la théorie marxiste de l'impérialisme; il a montré la nature économique et politique de l'impérialisme et fourni les premiers éléments de la loi économique fondamentale du capitalisme moderne; il a élaboré dans ses grandes lignes la théorie de la crise générale du capitalisme; il est l'auteur d'une théorie nouvelle, achevée, de la révolution socialiste; il a donné une solution scientifique aux principaux problèmes de l'édification du socialisme et du communisme.
S'appuyant sur les ouvrages fondamentaux de Marx, Engels et Lénine, qui ont créé une économie politique réellement scientifique, Staline, le grand compagnon d'armes et le disciple de Lénine, a formulé et développé un certain nombre de thèses nouvelles. Les décisions du Parti communiste de l'Union soviétique et des partis communistes frères, les travaux des compagnons d'armes et des disciples de Lénine et de Staline, dirigeants de ces partis, ne cessent d'enrichir la théorie économique marxiste-léniniste de déductions et de thèses nouvelles en partant de la synthèse de la pratique de la lutte révolutionnaire et de l'édification du socialisme et du communisme.
L'économie politique marxiste-léniniste est une arme idéologique puissante entre les mains de la classe ouvrière et de toute l'humanité laborieuse qui luttent pour s'affranchir de l'oppression capitaliste. Ce qui fait la force et la vitalité de la théorie économique du marxisme-léninisme, c'est qu'elle arme la classe ouvrière et les masses laborieuses de la connaissance des lois du développement économique de la société, qu'elle leur donne de claires perspectives et la certitude de la victoire définitive du communisme.
PREMIÈRE PARTIE
LES MODES DE PRODUCTION PRÉCAPITALISTES
CHAPITRE I – LE MODE DE PRODUCTION DE LA COMMUNAUTE PRIMITIVE
L'apparition de la société humaine.
L'homme est apparu au début de la période actuelle de l'histoire de la Terre, dite période quaternaire, qui compte selon les savants un peu moins d'un million d'années. Dans différentes régions d'Europe, d'Asie et d'Afrique au climat chaud et humide vivait une espèce très évoluée de singes anthropomorphes dont l'homme est descendu à la suite d'une longue évolution qui passe par toute une série de stades intermédiaires.
L'apparition de l'homme a marqué un tournant décisif dans le développement de la nature. Ce tournant s'est opéré lorsque les ancêtres de l'homme se sont mis à confectionner des instruments de travail. L'homme commence à se distinguer foncièrement de l'animal au moment où il se met à fabriquer des instruments, aussi simples soient-ils. On sait que les singes se servent souvent d'un bâton ou d'une pierre pour abattre les fruits de l'arbre ou se défendre quand ils sont attaqués. Mais jamais aucun animal n'a confectionné même l'outil le plus primitif. Les conditions d'existence incitaient les ancêtres de l'homme à fabriquer des instruments. L'expérience leur suggéra qu'ils pouvaient utiliser des pierres aiguisées pour se défendre en cas d'attaque ou pour chasser. Ils se mirent à confectionner des outils de pierre en frappant une pierre contre une autre. Ceci marque le début de la fabrication des outils. Et c'est par la fabrication des outils que le travail a commencé.
Grâce au travail, les extrémités des membres antérieurs du singe anthropomorphe sont devenues les mains de l'homme, ainsi qu'en témoignent les restes du pithécanthrope (être intermédiaire entre le singe et l'homme) trouvés par les archéologues. Le cerveau du pithécanthrope était beaucoup moins développé que celui de l'homme, mais déjà sa main se distinguait relativement peu de la main humaine. La main est donc l'organe, mais aussi le produit du travail. A mesure que les mains se déchargeaient de tout emploi autre que le travail, les ancêtres de l'homme s'habituaient de plus en plus à la station verticale. Quand les mains furent prises par le travail, s'accomplit le passage définitif à la station verticale, ce qui joua un rôle très important dans la formation de l'homme.
Les ancêtres de l'homme vivaient en hordes, en troupeaux; les premiers hommes aussi. Mais entre les hommes un lien était apparu, qui n'existait pas, et ne pouvait pas exister, dans le règne animal ; ce lien, c'était le travail. C'est en commun que les hommes fabriquaient des outils, en commun qu'ils les mettaient en œuvre. Par conséquent, l'apparition de l'homme a aussi marqué le début de la société humaine, le passage de l'état zoologique à l'état social.
Le travail en commun a entraîné l'apparition et le développement du langage articulé. Le langage est un moyen, un instrument à l'aide duquel les hommes communiquent entre eux, échangent leurs idées et parviennent à se faire comprendre. L'échange des idées est une nécessité constante et vitale ; sans elle les hommes ne pourraient se concerter pour lutter ensemble contre les forces de la nature, la production sociale elle-même ne pourrait exister.
Le travail et le langage articulé ont exercé une influence déterminante sur le perfectionnement de l'organisme de l'homme, sur le développement de son cerveau. Les progrès du langage sont étroitement solidaires des progrès de la pensée. Dans le processus du travail, l'homme étendait le champ de ses perceptions et de ses représentations, il perfectionnait ses organes des sens. A la différence des actes instinctifs des animaux, les actes de l'homme au travail prirent peu à peu un caractère conscient. Ainsi, le travail est
la condition fondamentale première de toute vie humaine, et il l'est à un point tel que, dans un certain sens, il nous faut dire : le travail a créé l'homme lui-même. (F. Engels : " Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme ", Dialectique de la nature, p. 171, Editions Sociales, Paris, 1952.)
C'est grâce au travail que la société humaine est née et qu'elle a commencé à se développer.
Les conditions de la vie matérielle dans la société
primitive. Le perfectionnement des instruments de travail.
L'homme primitif dépendait dans une très large mesure de la nature environnante ; il était complètement écrasé par les difficultés de l'existence, de la lutte contre la nature. Ce n'est qu'avec une extrême lenteur qu'il est parvenu à dompter les forces de la nature, par suite du caractère rudimentaire de ses instruments de travail. Une pierre grossièrement taillée et un bâton ont été ses premiers outils. Ils continuaient en quelque sorte artificiellement les organes de son corps, la pierre prolongeant le poing et le bâton le bras tendu. Les hommes vivaient en groupes comptant au plus quelques dizaines de membres : un nombre plus élevé d'individus n'aurait pu trouver à se nourrir ensemble. Quand deux groupes se rencontraient, des conflits éclataient parfois entre eux. Beaucoup de ces groupes mouraient de faim ou devenaient la proie des bêtes féroces. Aussi le travail en commun était-il pour les hommes la seule possibilité et une nécessité absolue.
Longtemps l'homme primitif a surtout vécu de la cueillette et de la chasse effectuées collectivement à l'aide des instruments les plus simples. Les fruits du travail en commun étaient de même consommés en commun. La précarité de la nourriture explique l'existence chez les hommes primitifs du cannibalisme. Au cours des millénaires, les hommes ont appris en quelque sorte à tâtons, par une expérience très lentement accumulée, à fabriquer les instruments les plus simples, propres à frapper, à couper, à creuser et à exécuter les autres actions peu compliquées auxquelles se réduisait alors presque toute la production.
La découverte du feu a été une grande conquête de l'homme primitif en lutte contre la nature. Il a d'abord appris à se servir du feu allumé fortuitement : il voyait la foudre enflammer un arbre, il observait les incendies de forêt et les éruptions des volcans. Le feu obtenu par hasard était longuement et soigneusement entretenu. Ce n'est qu'après des millénaires que l'homme perça le secret de la production du feu. A un stade plus avancé de la fabrication des instruments, il nota que le feu s'obtenait par le frottement, et il apprit à le produire.
La découverte et l'usage du feu permirent aux hommes de dominer certaines forces de la nature. L'homme primitif se détacha définitivement du règne animal; la longue période de la formation de l'homme avait pris fin. La découverte du feu modifia profondément les conditions de sa vie matérielle. D'abord, le feu lui servit à préparer les aliments et à en augmenter ainsi le nombre : il put désormais se nourrir de poisson, de viande, de racines et de tubercules féculents, etc., en les taisant cuire. Ensuite, le feu commença à jouer un rôle important dans la fabrication des instruments de production ; d'autre part il protégeait du froid, ce qui permit aux hommes de se répandre sur une partie plus étendue du globe. Enfin, il permettait de mieux se défendre contre les bêtes féroces.
Longtemps la chasse resta la principale source de moyens d'existence. Elle procurait aux hommes les peaux dont ils se vêtaient, les os dont ils faisaient des outils, une nourriture carnée qui influa sur le développement ultérieur de l'organisme humain, et surtout du cerveau. A mesure qu'il se développait physiquement et intellectuellement, l'homme devenait capable de produire des instruments de plus en plus perfectionnés. Il se servait pour chasser d'un bâton à bout aiguisé. Puis il fixa à ce bâton une pointe de pierre. Il eut ensuite des lances à pointe de pierre, des haches, des râcloirs, des couteaux, des harpons et des crochets de pierre, instruments qui permirent de chasser le gros gibier et de développer la pêche.
La pierre est restée très longtemps la principale matière dont on faisait les outils. On a donné le nom d'âge de la pierre à l'époque où prédominent les instruments de pierre, et qui s'étend sur des centaines de milliers d'années. Plus tard l'homme apprit à fabriquer des outils en métal, en métal natif pour commencer, et d'abord en cuivre (mais le cuivre, métal mou, ne pouvait être largement utilisé pour la fabrication d'outils), puis en bronze (alliage de cuivre et d'étain) et ensuite en fer. A l'âge de la pierre succède l'âge du bronze, puis l'âge du fer.
Les traces les plus anciennes de la fonte du cuivre remontent, dans l'Asie antérieure, aux Ve-IVe millénaires avant notre ère ; dans l'Europe méridionale et centrale, aux IIIe-IIe millénaires. Les premiers vestiges du bronze datent en Mésopotamie du IV millénaire avant notre ère. Les traces les plus anciennes de la fonte du fer ont été découvertes en Egypte et en Mésopotamie et se situent 2.000 ans avant notre ère. En Europe occidentale, l'âge du fer commence environ 1.000 ans avant notre ère.
L'invention de l'arc et des flèches marqua une importante étape dans l'histoire du perfectionnement des instruments de travail. Désormais la chasse fournit en quantités accrues les moyens d'existence indispensables. Les progrès de la chasse donnèrent naissance à l'élevage primitif. Les chasseurs se mirent à domestiquer les animaux : le chien d'abord, puis la chèvre, les bovidés, le porc et le cheval.
L'agriculture primitive constitua un nouveau progrès considérable dans le développement des forces productives de la société. En récoltant les fruits et les racines, les hommes primitifs avaient remarqué des milliers de fois, sans comprendre pourquoi, que les graines tombées à terre se mettaient à germer. Mais un jour arriva où leur esprit établit un rapport entre ces faits, et ils commencèrent à cultiver les plantes. Ce fut le début de l'agriculture. Longtemps les procédés de culture restèrent des plus primitifs. On ameublissait le sol au moyen d'un simple bâton, et plus tard, d'un bâton à bout recourbé : la houe. Dans les vallées des cours d'eau, on jetait les semences sur le limon déposé par les crues. La domestication des animaux permit d'utiliser le bétail comme force de trait. Par la suite, quand les hommes apprirent à fondre les métaux, l'emploi d'outils en métal rendit le travail agricole plus productif. L'agriculture reçut une base plus solide. Les tribus primitives devinrent progressivement sédentaires.
Les rapports de production dans la société primitive. La division naturelle du travail.
Les rapports de production sont déterminés par le caractère, l'état des forces productives. Dans la communauté primitive, la propriété commune des moyens de production constitue la base des rapports de production. La propriété commune correspond alors au caractère des forces productives, les instruments de travail étant trop primitifs pour permettre aux hommes de lutter isolément contre les forces de la nature et les bêtes féroces.
Ce type primitif de la production collective ou coopérative, écrit Marx, fut, bien entendu, le résultat de la faiblesse de l'individu isolé, et non de la socialisation des moyens de production. (Brouillon d'une lettre de Marx à Véra Zassoulitch : K. Marx et F. Engels : Œuvres, t. XXVII, p. 681 (éd. russe).)
D'où la nécessité du travail collectif, de la propriété commune de la terre et des autres moyens de production, ainsi que des produits du travail. Les hommes primitifs n'avaient pas la notion de la propriété privée des moyens de production. Seuls quelques instruments de production, qui constituaient en même temps des moyens de défense contre les bêtes féroces, étaient leur propriété individuelle et étaient utilisés par certains membres de la communauté.
Le travail de l'homme primitif ne créait aucun excédent par rapport au strict nécessaire, autrement dit aucun produit supplémentaire ou surproduit. Il ne pouvait donc exister ni classes ni exploitation de l'homme par l'homme. La propriété sociale ne s'étendait qu'à de petites communautés plus ou moins isolées les unes des autres. Ainsi que l'a fait observer Lénine, le caractère social de la production n'englobait que les membres d'une même communauté. Le travail, dans la société primitive, reposait sur la coopération simple. La coopération simple, c'est l'emploi simultané d'une quantité plus ou moins grande de force de travail pour exécuter des travaux du même genre. La coopération simple permettait déjà aux hommes primitifs de s'acquitter de tâches qu'il aurait été impossible à un homme seul d'accomplir (par exemple, la chasse aux grands fauves).
Le niveau extrêmement bas des forces productives imposait la division d'une maigre nourriture en parts égales. Toute autre méthode de partage était impossible, les produits du travail suffisant à peine à satisfaire les besoins les plus pressants : si un membre de la communauté avait reçu une part supérieure à celle de chacun, un autre aurait été condamné à mourir de faim. Ainsi la répartition égalitaire des produits du travail commun était une nécessité.
L'habitude de tout diviser en parts égales était profondément ancrée chez les peuples primitifs. Les voyageurs qui ont séjourné dans les tribus se trouvant encore à un stade inférieur du développement social ont pu le constater. Il y a plus d'un siècle le grand naturaliste Darwin, accomplissant un voyage autour du monde, rapportait le fait suivant : on avait fait cadeau d'un morceau de toile à des indigènes de la Terre de Feu ; ils le déchirèrent en parties absolument égales pour que chacun en eût autant.
La loi économique fondamentale du régime de la communauté primitive
consiste à assurer aux hommes les moyens d'existence nécessaires à l'aide d'instruments de production primitifs, sur la base de la propriété communautaire des moyens de production, par le travail collectif et par la répartition égalitaire des produits. Le développement des instruments de production entraîne la division du travail dont la forme la plus simple est la division naturelle du travail d'après le sexe et l'âge : entre les hommes et les femmes, entre les adultes, les enfants et les vieillards.
Le célèbre explorateur russe Mikloukho-Maklaï, qui a étudié la vie des Papous de la Nouvelle-Guinée dans la seconde moitié du XIXe siècle, décrit ainsi le travail collectif dans l'agriculture. Quelques hommes alignés enfoncent profondément des bâtons pointus dans le sol, puis d'un seul coup soulèvent un bloc de terre. Derrière eux, des femmes s'avancent à genoux et émiettent à l'aide de bâtons la terre retournée par les hommes. Viennent ensuite les enfants de tout âge qui triturent la terre avec leurs mains. Quand le sol a été ameubli, les femmes pratiquent des trous à l'aide de bâtonnets et y enfouissent les graines ou les racines des plantes. Le travail a donc un caractère collectif et est divisé d'après le sexe et l'âge.
Avec le développement des forces productives, la division naturelle du travail s'affermit et se stabilise. La chasse est devenue la spécialité des hommes, la récolte des aliments végétaux et le ménage celle des femmes, d'où un certain accroissement de la productivité du travail. Le régime de la " gens " [Nom latin de la communauté réunissant des membres unis par les liens du sang. Au pluriel : " gentes " ; de là l'adjectif : gentilice. (N.T.)]. Le droit maternel. Le droit paternel. Tant que l'humanité ne s'était pas entièrement détachée du règne animal, les hommes vivaient en troupeaux, en hordes, comme leurs ancêtres immédiats. Par la suite, quand une économie primitive se fut constituée et que la population eut augmenté peu à peu, la société s'organisa en " génies ".
Seuls des hommes unis par les liens du sang pouvaient, à cette époque, se grouper pour travailler ensemble. Le caractère primitif des instruments de production ne permettait au travail collectif de s'exercer que dans le cadre restreint d'un groupe d'individus liés entre eux par la consanguinité et la vie en commun. L'homme primitif considérait d'ordinaire comme un ennemi quiconque n'était pas lié à lui par la parenté consanguine et la vie en commun au sein de la gens. La gens s'est d'abord composée de quelques dizaines d'individus unis par les liens du sang. Chacune de ces gentes vivait repliée sur elle-même. Avec le temps, l'effectif du groupe augmenta et atteignit plusieurs centaines d'individus ; l'habitude de la vie en commun se développa ; les avantages du travail collectif incitèrent de plus en plus les hommes à rester ensemble.
Morgan qui a étudié la vie des primitifs, décrit le régime gentilice encore en vigueur chez les Indiens Iroquois au milieu du siècle dernier. Les principales occupations des Iroquois étaient la chasse, la pêche, la cueillette des fruits et la culture. Le travail était divisé entre les hommes et les femmes. La chasse et la pêche, la fabrication des armes et des outils, le défrichement, la construction des cases et les travaux de fortification étaient le lot des hommes. Les femmes s'acquittaient des principaux travaux des champs, levaient et rentraient la récolte, cuisaient la nourriture, confectionnaient les vêtements et les ustensiles d'argile, cueillaient les fruits sauvages, les baies et les noisettes, récoltaient les tubercules. La terre était la propriété de la gens. Les gros travaux : coupe du bois, essouchage, grandes chasses, étaient exécutés en commun. Les Iroquois vivaient dans ce qu'ils appelaient de " grandes maisons " pouvant abriter vingt familles et plus. Chaque groupe de ce genre avait ses entrepôts communs où étaient déposées les provisions. La femme qui se trouvait à la tête du groupe distribuait la nourriture entre les familles. En cas de guerre, la gens élisait un chef militaire qui ne bénéficiait d'aucun avantage matériel et dont le pouvoir prenait fin en même temps que les hostilités.
Au premier stade du régime gentilice, la femme occupait une situation prépondérante, ce qui découlait des conditions de la vie matérielle d'alors. La chasse à l'aide d'instruments des plus primitifs, qui était alors l'affaire des hommes" ne pouvait assurer entièrement l'existence de la communauté, ses résultats étant plus ou moins aléatoires. Dans ces conditions, les formes même embryonnaires de la culture du sol et de l'élevage (domestication des animaux) acquéraient une grande importance économique. Elles étaient une source de subsistance plus sûre et plus régulière que la chasse. Or, la culture et l'élevage primitifs étaient surtout le lot des femmes restées au foyer pendant que les hommes allaient à la chasse. La femme joua pendant une longue période le rôle prépondérant dans la société gentilice. C'est par la mère que s'établissait la filiation. C'était la gens matriarcale, la prédominance du droit maternel.
Avec le développement des forces productives, quand l'élevage nomade (pâturage) et l'agriculture plus évoluée (culture des céréales), qui étaient l'affaire des hommes, commencèrent à jouer un rôle déterminant dans la vie de la communauté primitive, la gens matriarcale fut remplacée par la gens patriarcale. La prépondérance passa à l'homme qui prit la tête de la communauté. C'est par le père que s'établit désormais la filiation. La gens patriarcale a existé au dernier stade de la communauté primitive.
L'absence de propriété privée, de division en classes et d'exploitation de l'homme par l'homme rendait impossible l'existence de l'Etat.
Dans la société primitive,... on ne trouve pas encore de traces de l'existence de l'Etat. Nous y voyons la domination des usages, l'autorité, le respect, le pouvoir dont jouissaient les chefs du clan; nous voyons que ce pouvoir était reconnu parfois aux femmes — la situation de la femme ne ressemblait pas alors à celle qu'elle occupe aujourd'hui, privée de tous droits et opprimée — mais à cette époque nous ne voyons nulle part d'hommes élevés à un rang spécial et se distinguant des autres pour les gouverner et qui systématiquement, continuellement dans les intérêts et les buts du gouvernement, possédaient un appareil de contrainte, un appareil de violence. (V. Lénine : " De l'Etat ", L'Etat et la révolution, pp. 112-113. Editions Sociales, 1947.)
Les débuts de la division sociale du travail et de l'échange.
Avec le passage à l'élevage et à la culture du sol apparut la division sociale du travail : diverses communautés, puis les différents membres d'une même communauté commencèrent à exercer des activités productrices distinctes. La formation de tribus de pasteurs a marqué la première grande division sociale du travail. En se livrant à l'élevage, les tribus de pasteurs réalisèrent d'importants progrès. Elles apprirent à soigner le bétail de manière à obtenir plus de viande, de laine, de lait. Cette première grande division sociale du travail entraîna à elle seule une élévation sensible pour l'époque de la productivité du travail.
Toute base d'échange fit longtemps défaut entre les membres de la communauté primitive : le produit était tout entier créé et consommé en commun. L'échange naquit et se développa d'abord entre les gentes et garda durant une longue période un caractère accidentel. La première grande division sociale du travail modifia cette situation. Les tribus de pasteurs disposaient de certains excédents de bétail, de produits laitiers, de viande, de peaux, de laine. Mais elles avaient aussi besoin de produits agricoles. A leur tour, les tribus qui cultivaient le sol réalisèrent avec le temps des progrès dans la production des denrées agricoles. Agriculteurs et pasteurs avaient besoin d'objets qu'ils ne pouvaient produire dans leur propre exploitation. D'où le développement des échanges.
A côté de l'agriculture et de l'élevage, d'autres activités productrices prenaient leur essor. Les hommes avaient appris à fabriquer des récipients en argile dès l'âge de la pierre. Puis apparut le tissage à la main. Enfin, avec la fonte du fer, il fut possible de fabriquer en métal des instruments de travail (araire à soc de fer, hache de fer) et des armes (épées de fer). Il s'avérait de plus en plus difficile de cumuler ces formes de travail avec la culture ou l'élevage. Peu à peu se constitua au sein de la communauté une catégorie d'hommes exerçant des métiers. Les articles produits par les artisans : forgerons, armuriers, potiers, etc., devenaient de plus en plus des objets d'échange. Les échanges prirent de l'extension.
L'apparition de la propriété privée et des classes. La désagrégation de la communauté primitive.
Le régime de la communauté primitive atteignit son apogée à l'époque du droit maternel; la gens patriarcale renfermait déjà les germes de la désagrégation de la communauté primitive. Les rapports de production, dans la communauté primitive, correspondirent jusqu'à une certaine époque au niveau de développement des forces productives. Il n'en fut plus de même au dernier stade de la gens patriarcale, après l'apparition d'outils plus perfectionnés (âge du fer). Le cadre trop étroit de la propriété commune, la répartition égalitaire des produits du travail commencèrent à freiner le développement des nouvelles forces productives.
Jusque là, l'effort collectif de quelques dizaines d'individus permettait seul de cultiver un champ. Dans ces conditions, le travail en commun était une nécessité. Avec le perfectionnement des instruments de production et l'élévation de la productivité du travail, une famille à elle seule était déjà capable de cultiver un terrain et de s'assurer les moyens d'existence dont elle avait besoin. L'amélioration de l'outillage permit donc de passer à l'exploitation individuelle, plus productive dans les nouvelles conditions historiques. La nécessité du travail en commun, de l'économie communautaire se faisait de moins en moins sentir. Si le travail en commun entraînait nécessairement la propriété commune des moyens de production, le travail individuel requérait la propriété privée.
L'apparition de la propriété privée est inséparable de la division sociale du travail et du progrès des échanges. Ceux-ci se firent au début par l'entremise des chefs des communautés gentilices (anciens, patriarches) au nom de la communauté qu'ils représentaient. Ce qu'ils échangeaient appartenait à la communauté. Mais avec le développement de la division sociale du travail et l'extension des échanges, les chefs des gentes en vinrent peu à peu à considérer le bien de la communauté comme leur propriété.
Le principal article d'échange fut d'abord le bétail. Les communautés de pasteurs possédaient de grands troupeaux de moutons, de chèvres, de bovins. Les anciens et les patriarches, qui jouissaient déjà d'un pouvoir étendu dans la société, s'habituèrent à disposer de ces troupeaux comme s'ils étaient à eux. Leur droit effectif de disposer des troupeaux était reconnu par les autres membres de la communauté. De la sorte le bétail, puis peu à peu tous les instruments de production devinrent propriété privée. C'est la propriété commune du sol qui se maintint le plus longtemps.
Le développement des forces productives et la naissance de la propriété privée entraîna la désagrégation de la gens. Celle-ci se décomposa en un certain nombre de grandes familles patriarcales. Du sein de ces dernières se dégagèrent par la suite certaines cellules familiales qui firent des instruments de production, des ustensiles de ménage et du bétail leur propriété privée. Avec les progrès de la propriété privée les liens de la gens se relâchaient. La communauté rurale, ou territoriale, se substitua à la gens. A la différence de celle-ci, elle se composait d'individus qui n'étaient pas forcément liés par la consanguinité. L'habitation, l'exploitation domestique, le bétail étaient la propriété privée de chaque famille. Les forêts, les prairies, les eaux et d'autres biens restèrent propriété commune, de même que, pendant une certaine période, les terres arables. Celles-ci, d'abord périodiquement redistribuées entre les membres de la communauté, devinrent à leur tour propriété privée.
L'apparition de la propriété privée et de l'échange marqua le début d'un bouleversement profond de toute la structure de la société primitive. Les progrès de la propriété privée et de l'inégalité des biens déterminèrent chez les divers groupes de la communauté des intérêts différents. Les individus qui exerçaient les fonctions d'anciens, de chefs militaires, de prêtres mirent leur situation à profit pour s'enrichir. Ils s'approprièrent une partie considérable de la propriété commune. Les hommes qui avaient été investis de ces fonctions sociales, se détachaient de plus en plus de la grande masse des membres et formaient une aristocratie dont le pouvoir se transmettait de plus en plus par hérédité. Les familles aristocratiques devenaient aussi les plus riches, et la grande masse des membres de la communauté tombait peu à peu, d'une manière ou d'une autre, sous leur dépendance économique.
Grâce à l'essor des forces productives, le travail de l'homme, dans l'élevage et l'agriculture, lui procura plus de moyens d'existence qu'il n'en fallait pour son entretien. Il devint possible de s'approprier le surtravail ou travail supplémentaire et le surproduit ou produit supplémentaire, c'est-à-dire la partie du travail et du produit qui excédait les besoins du producteur. Il était donc profitable de ne pas mettre à mort les prisonniers de guerre, comme auparavant, mais de les faire travailler, d'en faire des esclaves. Les esclaves étaient accaparés par les familles les plus puissantes et les plus riches. A son tour, le travail servile aggrava l'inégalité existante, car les exploitations utilisant des esclaves s'enrichissaient rapidement. Avec les progrès de l'inégalité des fortunes, les riches se mirent à réduire en esclavage non seulement les prisonniers de guerre, mais aussi les membres de leur propre tribu appauvris et endettés. Ainsi naquit la première division de la société en classes : la division en maîtres et en esclaves. Ce fut le début de l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est-à-dire de l'appropriation sans contre-partie par certains individus des produits du travail d'autres individus.
Peu à peu les rapports de production propres au régime de la communauté primitive se désagrégeaient et étaient remplacés par des rapports nouveaux, qui correspondaient au caractère des nouvelles forces productives. Le travail en commun fit place au travail individuel, la propriété sociale à la propriété privée, la société gentilice à la société de classes. Désormais l'histoire de l'humanité sera, jusqu'à l'édification de la société socialiste, l'histoire de la lutte des classes.
Les idéologues de la bourgeoisie prétendent que la propriété privée a toujours existé. L'histoire dément cette assertion ; elle atteste que tous les peuples ont passé par le stade de la communauté primitive, qui est fondée sur la propriété commune et ignore la propriété privée.
Les représentations sociales à l'époque primitive.
A l'origine, l'homme primitif, accablé par le besoin et les difficultés de la lutte pour l'existence, ne s'était pas encore entièrement détaché de la nature environnante. Il n'eut pendant longtemps aucune notion cohérente ni de lui-même, ni des conditions naturelles de son existence.
Ce n'est que peu à peu qu'apparaissent chez lui des représentations très limitées et primitives sur lui-même et sur les conditions de sa vie. Il ne pouvait encore être question de conceptions religieuses, que les défenseurs de la religion prétendent inhérentes de toute éternité à la conscience humaine. C'est seulement par la suite que l'homme primitif, incapable de comprendre et d'expliquer les phénomènes de la nature et de la vie sociale, se mit à peupler le monde d'êtres surnaturels, d'esprits, de forces magiques. Il animait les forces de la nature. C'est ce qu'on a appelé l'animisme (du latin animas : âme). De ces notions confuses sur l'homme et la nature naquirent les mythes primitifs et la religion primitive où l'on retrouvait l'égalitarisme du régime social. L'homme, qui ignorait la division en classes et l'inégalité des fortunes dans la vie réelle, ne hiérarchisait pas non plus le monde imaginaire des esprits. II divisait ceux-ci en esprits familiers et étrangers, favorables et hostiles. La hiérarchisation des esprits date de l'époque de la désagrégation de la communauté primitive.
L'homme se sentait intimement lié à la gens ; il ne se concevait pas en dehors de celle-ci. Le culte des ancêtres communs était le reflet idéologique de cet état de choses. Il est significatif que les mots " moi " et " mon " n'apparaissent qu'assez tard dans la langue. La gens exerçait sur chacun de ses membres un pouvoir extraordinairement étendu. La désagrégation de la communauté primitive s'accompagna de la naissance et de la diffusion de notions centrées sur la propriété privée, ce dont témoignent éloquemment les mythes et les idées religieuses. A l'époque où s'établirent les rapports de propriété privée et où l'inégalité des fortunes commença à s'affirmer, on prit l'habitude dans de nombreuses tribus, de conférer un caractère sacré (" tabou ") aux biens que s'étaient attribués les chefs des familles riches (dans les îles du Pacifique le mot " tabou " s'applique à tout ce qui est frappé d'interdiction, soustrait à l'usage général). Avec la désagrégation de la communauté primitive et l'apparition de la propriété privée, l'interdit religieux consacra les nouveaux rapports économiques et l'inégalité des fortunes.
Résumé
1. C'est grâce au travail que les hommes se sont dégagés du règne animal et que la société humaine a pu se constituer. Le travail humain est avant tout caractérisé par la confection d'instruments de production.
2. Les forces productives de la société primitive se trouvaient à un niveau extrêmement bas, les instruments de production étaient extrêmement primitifs. D'où la nécessité du travail collectif, de la propriété sociale des moyens de production et de la répartition égalitaire. Sous le régime de la communauté primitive, l'inégalité des fortunes, la propriété privée des moyens de production, les classes et l'exploitation de l'homme par l'homme étaient inconnues. La propriété sociale des moyens de production était limitée au cadre restreint de petites communautés plus ou moins isolées les unes des autres.
3. La loi économique fondamentale du régime de la communauté primitive consiste à assurer aux hommes les moyens d'existence nécessaires à l'aide d'instruments de production primitifs, sur la base de la propriété communautaire des moyens de production, par le travail collectif et par la répartition égalitaire des produits.
4. Pendant longtemps les hommes, qui travaillaient en commun, accomplirent le même genre de travail. L'amélioration progressive des instruments de production contribua à l'établissement de la division naturelle du travail selon le sexe et l'âge. Le perfectionnement ultérieur des instruments de production et du mode d'obtention des moyens d'existence, le développement de l'élevage et de l'agriculture firent apparaître la division sociale du travail et l'échange, la propriété privée et l'inégalité des fortunes, entraînèrent la division de la société en classes et l'exploitation de l'homme par l'homme. Ainsi, les forces productives accrues entrèrent en conflit avec les rapports de production ; en conséquence, le régime de la communauté primitive fit place à un autre type de rapports de production, à la société esclavagiste.
CHAPITRE II - LE MODE DE PRODUCTION FONDÉ SUR L'ESCLAVAGE
La naissance de l'esclavage.
L'esclavage est, historiquement, la première et la plus grossière forme d'exploitation. Il a existé chez presque tous les peuples.
Le passage du régime de la communauté primitive à celui de l'esclavage s'est d'abord produit dans les pays d'Orient. Le mode de production fondé sur l'esclavage était prépondérant en Mésopotamie (Sumerie, Babylonie. Assyrie, etc.), en Egypte, dans l'Inde et en Chine du IVe au IIe millénaire avant notre ère. Au Ier millénaire avant notre ère, il régnait en Transcaucasie (Ourartou) ; depuis les VIIIe et VIIe siècles avant notre ère jusqu'aux Ve et VIe siècles de notre ère, il a existé au Khorezm un puissant Etat esclavagiste. La civilisation des pays de l'Orient antique, où régnait l'esclavage, exerça une influence considérable sur les peuples européens. En Grèce, l'apogée du mode de production basé sur l'esclavage se situe aux Ve et IVe siècles avant notre ère. Par la suite, l'esclavage se développa en Asie mineure, en Egypte, en Macédoine (du IVe au Ier siècle avant notre ère). Il atteignit son plus haut degré de développement à Rome, du IIe siècle avant notre ère au IIe siècle de notre ère.
L'esclavage revêtit d'abord un caractère patriarcal, domestique. Les esclaves étaient relativement peu nombreux. Le travail servile ne constituait pas encore la base de la production et ne jouait qu'un rôle auxiliaire dans l'économie dont le but restait de subvenir aux besoins de la grande famille patriarcale qui n'avait presque pas recours aux échanges. Le maître avait déjà sur ses esclaves un pouvoir illimité, mais le champ d'application du travail servile restait limité.
Le passage de la société au régime de l'esclavage s'explique par le progrès des forces productives, le développement de la division sociale du travail et des échanges. Le passage des outils de pierre aux outils de métal ouvrit au travail humain des domaines nouveaux. L'invention du soufflet de forge permit de fabriquer des instruments de fer d'une solidité encore inconnue. La hache de fer rendit possible le défrichement des terrains couverts de forêts et de buissons et leur mise en culture; l'araire à soc de fer permit de cultiver des superficies relativement étendues. L'économie primitive fondée sur la chasse céda la place à la culture et à l'élevage. Les métiers firent leur apparition.
Dans l'agriculture, qui restait la principale branche de la production, les procédés de culture et d'élevage s'améliorèrent. De nouvelles plantes furent cultivées : vigne, lin, plantes oléagineuses, etc. Les troupeaux s'accrurent rapidement dans les familles riches. L'entretien du bétail réclamait toujours plus de bras. Le tissage, l'art de traiter les métaux, la poterie et les autres métiers se perfectionnèrent. Le métier, qui était auparavant une occupation annexe pour le cultivateur et l'éleveur, devint pour beaucoup une activité autonome. Le métier se détacha de l'agriculture.
Ce fut la deuxième grande division sociale du travail.
Avec la division de la production en deux branches essentielles : l'agriculture et le métier, apparaît la production directe pour l'échange, sous une forme encore peu développée, il est vrai. L'élévation de la productivité du travail augmenta la masse du surproduit, ce qui, en raison de l'existence de la propriété privée des moyens de production, permit à une minorité de la société d'accumuler des richesses et, grâce à elles, d'assujettir la majorité laborieuse à la minorité exploiteuse, de réduire les travailleurs en esclavage.
Dans les conditions de l'esclavage, l'économie était avant tout une économie naturelle. On entend par économie naturelle une économie dans laquelle les fruits du travail ne font pas l'objet d'échange et sont consommés dans l'exploitation même. Mais en même temps l'échange se développait. Les artisans produisirent d'abord sur commande, puis pour le marché. Beaucoup, du reste, continuèrent longtemps encore à cultiver de petits lopins de terre pour subvenir à leurs besoins. Les paysans, qui vivaient pour l'essentiel en économie naturelle, se voyaient pourtant obligés de vendre une partie de leurs produits sur le marché pour acheter des articles aux artisans et payer les impôts. Ainsi une partie des produits du travail des artisans et des paysans se transforma peu à peu en marchandises.
La marchandise est un produit fabriqué non pour être directement consommé, mais pour être échangé, vendu sur le marché.. La production pour l'échange caractérise l'économie marchande. Ainsi, la séparation du métier d'avec l'agriculture, l'apparition du métier comme activité autonome marquaient la naissance de la production marchande.
Tant que l'échange ne fut qu'occasionnel, on échangeait directement un produit du travail contre un autre. Mais quand les échanges prirent de l'extension et devinrent réguliers, une marchandise se dégagea peu à peu, contre laquelle on échangeait volontiers toute autre marchandise. C'est ainsi qu'apparut la monnaie. La monnaie est la marchandise universelle qui sert à évaluer toutes les autres marchandises et joue le rôle d'intermédiaire dans les échanges.
Le développement du métier et de l'échange eut pour conséquence la formation des villes. Celles-ci sont apparues dès la plus haute antiquité, à l'aube du mode de production esclavagiste. La ville se distingua d'abord fort peu du village. Mais peu à peu le métier et le commerce s'y concentrèrent. Par le genre d'occupation de leurs habitants, par leur mode de vie, les