ACADEMIE DES SCIENCES DE L'U.R.S.S.
INSTITUT D'ECONOMIE
MANUEL D'ECONOMIE POLITIQUE
TEXTE CONFORME
a la 2e Edition (1955)
Cet ouvrage, traduit du russe, a été publié dans son texte original sous le titre :
POLITITCHESKAIA ÉKONOMIIA (Outchebnik)
(Gossoudarstvennoié Izdatelstvo, polititcheskoï litératoury, Moscou 1955)
TABLE DES MATIERES
La portée internationale d’un manuel marxiste d’économie politique
Préface de la première édition
Préface de la deuxième édition
Introduction
PREMIÈRE PARTIE — Les modes de production précapitalistes
Chapitre I — Le mode de production de la communauté primitive : L'apparition de la société humaine — Les conditions de la vie matérielle dans la société primitive. Le perfectionnement des instruments de travail — Les rapports de production dans la société primitive. La division naturelle du travail — Le régime de la gens. Le droit maternel. Le droit paternel — Les débuts de la division sociale du travail et de rechange — L'apparition de la propriété privée et des classes. La désagrégation de la communauté primitive — Les représentations sociales à l'époque primitive — Résumé…………………………………………………………………..p. 13
Chapitre II — Le mode de production fondé sur l'esclavage : La naissance de l'esclavage — Les rapports de production de la société esclavagiste. La situation des esclaves — Le développement de l'échange. Le capital commercial et le capital usuraire — L'aggravation des contradictions du mode de production esclavagiste — La lutte de classe des exploités contre leurs exploiteurs. Les révoltes d'esclaves. La fin du régime de l'esclavage — Les conceptions économiques de l'époque de l'esclavage — Résumé..... p. 20
Chapitre III — Le mode de production féodal : L'avènement de la féodalité — Les rapports de production de la société féodale. L'exploitation du paysan par le seigneur — La ville médiévale. Les corporations. Les guildes des marchands — Les classes et les castes de la société féodale. La hiérarchie féodale — Le développement des forces productives de la société féodale — La naissance de la production capitaliste au sein du régime féodal. Le rôle du capital marchand — L'accumulation primitive du capital. L’expropriation violente des paysans. L’accumulation des richesses — Les révoltes des serfs. Les révolutions bourgeoises. La chute du régime féodal — Les conceptions économiques de l'époque féodale — Résumé…………………………………………..… p. 30
DEUXIEME PARTIE — Le mode de production capitaliste
A — Le capitalisme prémonopoliste
Chapitre IV — La production marchande. La marchandise et la monnaie : La production marchande est le point de départ et le trait général du capitalisme — La marchandise et ses propriétés. Le double caractère du travail incorporé dans la marchandise — Le temps de travail socialement nécessaire. Le travail simple et le travail complexe — L’évolution des formes de la valeur. Le caractère de la monnaie — Les fonctions de la monnaie – L’or et le papier-monnaie — La loi de la valeur est la loi économique de la production marchande — Le caractère fétiche de la marchandise – Résumé…………………………………………………..…. p. 49
Chapitre V — La coopération capitaliste simple et la manufacture : La coopération capitaliste simple — La phase manufacturière du capitalisme — Le mode capitaliste du travail à domicile — Le rôle historique de la manufacture — La différenciation de la paysannerie. Le passage de l’économie fondée sur la corvée à l’économie capitaliste — La formation du marché intérieur pour l’industrie capitaliste — Résumé………………………………………………………………………...… p. 61
Chapitre VI — La phase du machinisme sous le capitalisme : Le passage de la manufacture à l’industrie mécanique — La révolution industrielle — L’industrialisation capitaliste — le développement des villes et des centres industriels. La formation de la classe des prolétaires — La fabrique capitaliste. La machine comme moyen d’exploitation du travail salarié par le capital — La grande industrie et l’agriculture — La socialisation capitaliste du travail et de la production. Les limites de l’usage des machines en régime capitaliste — Résumé……………………………………………………………………………………………………… p. 68
Chapitre VII — Le capital et la plus-value. La loi économique fondamentale du capitalisme : La base des rapports de production en régime capitaliste — La transformation de l’argent en capital — La force de travail en tant que marchandise. La valeur et la valeur d’usage de la marchandise force de travail — La production de plus-value est la loi économique fondamentale du capitalisme — Le capital en tant que rapport social de production. Le capital constant et le capital variable — Le taux de la plus-value — Deux moyens d'augmentation du degré d'exploitation du travail par le capital. La plus-value absolue et la plus-value relative — La plus-value extra — La journée de travail et ses limites. La lutte pour sa réduction — La structure de classe de la société capitaliste. L'Etat bourgeois — Résumé…………………………………………………………………………..………. p. 78
Chapitre VIII — Le salaire : Le prix de la force de travail. La nature du salaire — Les formes principales du salaire — Les systèmes de salaires de surexploitation — Le salaire nominal et le salaire réel — La baisse du salaire réel en régime capitaliste — La lutte de la classe ouvrière pour l'augmentation des salaires — Résumé……………………………………………………….. p. 90
Chapitre IX — L'accumulation du capital et la paupérisation du prolétariat : La production et la reproduction — La reproduction capitaliste simple — La reproduction capitaliste élargie. L'accumulation du capital — La composition organique du capital. La concentration et la centralisation du capital — L'armée industrielle de réserve — La surpopulation agraire — La loi générale de l'accumulation capitaliste. La paupérisation relative et absolue du prolétariat — La contradiction fondamentale du mode de production capitaliste — Résumé…………………………………………………………………………………………...… p. 100
Chapitre X — Le cycle et la rotation du capital : Le cycle du capital. Les trois formes du capital industriel — La rotation du capital. Le temps de production et le temps de circulation — Le capital fixe et le capital circulant — Le taux annuel de la plus-value. Les méthodes d'accélération de la rotation du capital — Résumé…………………………………..…………………………… p. 109
Chapitre XI — Le profit moyen et le prix de production : Les coûts de production capitalistes et le profit. Le taux du profit — La formation du taux moyen du profit et la transformation de la valeur des marchandises en prix de production — La baisse tendancielle du taux de profit — Résumé……………………………………………………………………………………...… p. 115
Chapitre XII — Le capital commercial et le profit commercial : Le profit commercial et sa source — Les frais de circulation — Les formes du commerce capitaliste. Les Bourses de marchandises — Le commerce extérieur — Résumé…………………… p. 123
Chapitre XIII — Le capital de prêt et l'intérêt de prêt. La circulation monétaire : Le capital de prêt — L'intérêt et le bénéfice d'entrepreneur. Le taux d'intérêt et sa tendance à la baisse — Les formes de crédit. Les banques et leurs opérations — Les sociétés par actions. Le capital fictif — La circulation monétaire des pays capitalistes — Résumé…………………...………………… p. 128
Chapitre XIV — La rente foncière. Les rapports agraires en régime capitaliste : Le régime capitaliste de l'agriculture et la propriété privée de la terre — La rente différentielle — La rente absolue. Le prix de la terre — La rente dans l'industrie extractive. La rente sur les terrains à bâtir — La grande et la petite production agricole — L'aggravation de l'opposition entre la ville et la campagne — La propriété privée de la terre et la nationalisation de la terre — Résumé………………………………………... p. 135
Chapitre XV — Le revenu national : Le produit social total et le revenu national — La répartition du revenu national — Le budget de l'Etat — Résumé……………………………………………………………………...……………………………….. p. 147
Chapitre XVI — La reproduction du capital social : Le capital social. La composition du produit social total — Les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste simple — Les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste élargie — Le problème du marché. Les contradictions de la reproduction capitaliste — Résumé………………………………………… p. 153
Chapitre XVII — Les crises économiques : Le fondement des crises capitalistes de surproduction — Le caractère cyclique de la reproduction capitaliste — Les crises agraires — Les crises et l'aggravation des contradictions du capitalisme — La tendance historique du développement du capitalisme. Le prolétariat, fossoyeur du capitalisme — Résumé…………………………….. p. 159
B. — Le capitalisme monopoliste ou impérialisme.
Chapitre XVIII — L'impérialisme, stade suprême du capitalisme. La loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste : Le passage à l'impérialisme — La concentration de la production et les monopoles. Les monopoles et la concurrence — La concentration et les monopoles dans les banques. Le nouveau rôle des banques — Le capital financier et l'oligarchie financière — L'exportation des capitaux — Le partage économique du monde entre les unions de capitalistes. Les monopoles internationaux — L'achèvement du partage territorial du globe entre les grandes puissances et la lutte pour un nouveau partage — La loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste — Résumé……………………………………………………… p. 167
Chapitre XIX — Le système colonial de l'impérialisme : Le rôle des colonies dans la période de l'impérialisme — Les colonies, réserves de produits agricoles et de matières premières pour les métropoles — Les méthodes d'exploitation coloniale des masses laborieuses — La lutte des peuples coloniaux pour la libération nationale — Résumé…………………………………….…… p. 181
Chapitre XX — La place historique de l'impérialisme : L'impérialisme, dernier stade du capitalisme — L'impérialisme, capitalisme parasite ou pourrissant — L’impérialisme, prélude de la révolution socialiste — Le capitalisme monopoliste d'Etat — La loi de l'inégalité du développement économique et politique des pays capitalistes à l'époque de l'impérialisme et la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays — Résumé………………………………………………………………………….. p. 188
Chapitre XXI — La crise générale du capitalisme : L'essence de la crise générale du capitalisme — La première guerre mondiale et le début de la crise générale du capitalisme — La victoire de la Grande Révolution socialiste d'Octobre et la scission du monde en deux systèmes : capitaliste et socialiste — La crise du système colonial de l'impérialisme — L'aggravation du problème des marchés, la sous-production chronique des entreprises et le chômage chronique de niasse — L'aggravation des crises de surproduction et les modifications dans le cycle capitaliste — Résumé………………………………………………………… p. 196
Chapitre XXII — L'aggravation de la crise générale du capitalisme. Après la deuxième guerre mondiale : La deuxième guerre mondiale et la deuxième phase de la crise générale du capitalisme — La formation de deux camps sur la scène internationale et la désagrégation du marché mondial unique — L'aggravation de la crise du système colonial de l'impérialisme — L'accentuation du développement inégal du capitalisme. L'expansion de l'impérialisme américain — La militarisation de l'économie des pays capitalistes. Les modifications dans le cycle capitaliste — L'accentuation de la paupérisation de la classe ouvrière des pays capitalistes — Le renforcement de la domination des monopoles dans l'agriculture des pays capitalistes et la ruine de la paysannerie — Résumé…………………………………………………………………………………………………………….………….. p. 207
Théories économiques de l'époque du capitalisme : L'économie politique bourgeoise classique — La naissance de l'économie politique vulgaire — L'économie politique petite-bourgeoise — Les socialistes utopistes — Les démocrates révolutionnaires en Russie — La révolution accomplie par K. Marx et F. Engels en économie politique — Le déclin de la science économique bourgeoise. L'économie politique bourgeoise contemporaine — La critique petite bourgeoise de l'impérialisme — Les théories économiques des opportunistes de la IIe Internationale et des socialistes de droite contemporains — Le développement par Lénine de l'économie politique marxiste du capitalisme. L'élaboration d'une série de nouvelles thèses de l'économie politique du capitalisme par Staline…………………………………………………………………………………………………………..…………….. p. 220
La portée internationale d’un manuel marxiste d’économie politique
Je pense que les camarades ne tiennent pas suffisamment compte de la portée d'un manuel marxiste d'économie politique. Ce manuel n'est pas seulement nécessaire à notre jeunesse soviétique. Il t'est surtout aux communistes de tous les pays et à ceux qui sympathisent avec eux. Nos camarades à l'étranger veulent savoir comment nous avons fait pour secouer le joug capitaliste, réorganiser l'économie du pays dans l'esprit du socialisme, pour gagner l'amitié de la paysannerie ; comment nous avons fait pour qu'un pays hier encore misérable et faible se transforme en pays riche, puissant ; ce que sont les kolkhoz ; pourquoi, malgré la socialisation des moyens de production, nous maintenons la production marchande, l'argent, le commerce, etc. Ils veulent savoir tout cela et bien d'autres choses, non point par simple curiosité, mais pour apprendre de nous et utiliser notre expérience dans leur propre pays. Ainsi la publication d'un bon manuel marxiste d'économie politique a-t-elle une importance non seulement nationale, mais encore une immense portée internationale.
Il faut donc un manuel pouvant servir de livre de chevet à ta jeunesse révolutionnaire non seulement à l'intérieur du pays, mais aussi au-delà de ses frontières. Il ne doit pas être trop volumineux, sinon il ne pourra pas être un livre de chevet, et l'on aura de la peine à l'assimiler, à en venir à bout. Mais il doit contenir toutes les choses essentielles concernant aussi bien l'économie de notre pays que celle du capitalisme et du système colonial. Certains camarades ont proposé, au cours des débats, d'inclure dans le manuel plusieurs nouveaux chapitres, les historiens : sur l'histoire, les hommes politiques : sur la politique, les philosophes : sur la philosophie, les économistes : sur l'économie. Mais cela aurait fait prendre au manuel des proportions illimitées. Naturellement, il ne faut pas le faire. Le manuel utilise la méthode historique pour illustrer les problèmes d'économie politique mais cela ne veut pas encore dire que nous devions faire du manuel d'économie politique une histoire des rapports économiques.
Il nous faut un manuel de 500, de 600 pages au plus. Ce sera un livre de chevet en matière d'économie politique marxiste, un excellent cadeau aux jeunes communistes de tous les pays. Du reste, étant donné le niveau insuffisant de la formation marxiste de la plupart des Partis communistes étrangers, ce manuel pourrait être d'une grande utilité aussi pour les cadres communistes plus âgés de ces pays.
J. Staline
Les problèmes économiques du socialisme
février 1952.
Préface de la première édition
Ce manuel d'économie politique est l'œuvre collective des économistes K. Ostrovitianov, de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., D. Chepilov et L. Leontiev, correspondants de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.; I. Laptev, de l'Académie Lénine des Sciences agricoles de l'U.R.S.S.; du professeur I. Kouzminov; L. Gatovski, docteur es sciences économiques; P. Ioudine, de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.; A. Pachkov, correspondant de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.; V. Peresleguine, candidat ès sciences économiques. La sélection et la présentation des données statistiques ont été faites avec le concours de V. Starovski, docteur ès sciences économiques.
Lors de la mise au point du projet de cet ouvrage, un grand nombre d'économistes soviétiques ont apporté, sur le texte, de précieuses observations critiques et d'utiles suggestions, dont les auteurs ont tenu compte par la suite.
La discussion économique organisée par le Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique en novembre 1951 a eu la plus grande importance pour la mise au point de ce manuel : au cours de cette discussion, à laquelle des centaines d'économistes soviétiques prirent une part active, le projet de manuel d'économie politique présenté par les auteurs fut l'objet d'un ample examen critique. Les propositions formulées à la suite de la discussion ont grandement contribué à en améliorer la composition et à en enrichir le contenu.
K. Ostrovitianov, D. Chepilov, L. Leontiev, I. Laptev, I. Kouzminov et L. Gatovski ont procédé à la rédaction définitive. Conscients de l'importance d'un manuel marxiste d'économie politique, les auteurs s'appliqueront à améliorer le texte du présent ouvrage en tenant compte des observations critiques et des propositions qui leur seront faites sur cette première édition. Ils prient donc les lecteurs de faire parvenir leurs appréciations et suggestions à l'Institut d'Economie de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., Volkhonka, 14, Moscou.
Les auteurs.
Moscou, août 1954.
Préface de la deuxième édition
La première édition du " Manuel d'économie politique ", publiée à la fin de 1954 à un tirage de plus de six millions d'exemplaires, a été rapidement épuisée. En plus de l'édition russe, le manuel a été édité en un grand nombre de langues des peuples de l'U.R.S.S., ainsi que dans plusieurs pays étrangers. Une deuxième édition était nécessaire. En préparant cette édition, les auteurs se sont proposé de compléter l'ouvrage par des thèses et des faits nouveaux illustrant l'essor constant de l'économie socialiste en U.R.S.S. et dans les pays de démocratie populaire, ainsi que l'aggravation de la crise générale du capitalisme.
Les auteurs se sont efforcés de tenir compte au maximum de l'expérience de l'étude de l'économie politique dans les établissements d'enseignement supérieur, les écoles et les cercles du Parti communiste, ainsi que de l'étude individuelle d'après ce manuel. Au cours de l'année qui vient de s'écouler, ce manuel a été discuté dans de nombreuses chaires d'économie politique. Les auteurs ont reçu également un grand nombre de lettres de lecteurs qui proposaient des améliorations au texte. En mars-avril 1955 a eu lieu une large réunion d'économistes : travailleurs scientifiques, professeurs, directeurs d'entreprises de Moscou, Leningrad, Kiev, Minsk, Riga, Tallin, Vilnious, Tbilissi, Erevan, Bakou, Tachkent, Achkhabad, Stalinabad, Alma-Ata, Sverdlovsk, au cours de laquelle il a été procédé à un examen complet de la première édition du manuel.
Les auteurs ont fait une étude minutieuse des critiques et suggestions de toutes origines, qui leur ont été communiquées et ils ont cherché à utiliser tout ce qui était susceptible d'améliorer ce manuel. Néanmoins, ils ont jugé nécessaire de s'en tenir au même type d'ouvrage, destiné à un large public, et de n'en pas augmenter sensiblement le volume. La deuxième édition de ce manuel a été mise au point par K. Ostrovitianov, D. Chcpilov, L. Léontiev, I. Laptev, I. Kouz-minov et L. Gatovski et pour la sélection et la présentation des données statistiques par V. Starovski.
Les auteurs remercient toutes les personnes qui par leurs critiques et leurs suggestions ont contribué à cette deuxième édition. Ils ont l'intention de poursuivre l'amélioration de ce manuel et prient les lecteurs de leur faire part de leur opinion et de leurs suggestions à l'Institut d'Economie de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., Volkhonka, 14, Moscou.
Moscou, septembre 1955.
Introduction
L'économie politique fait partie des sciences sociales ("Economie politique" vient des mots grecs " oïkonomia " et " politéia ". Le mot " oïkonomia " se compose lui-même de deux mots : " oïkos " (maison, ménage), et " nomos " (loi). " Politéia " signifie " organisation sociale". Le terme d'" économie politique" n'est apparu qu'au début du XVIIe siècle.). Elle étudie les lois de la production sociale et de la répartition des biens matériels aux différents stades du développement de la société humaine.
La production matérielle constitue la base de la vie de la société. Pour vivre, les hommes doivent avoir de la nourriture, des vêtements et d'autres biens matériels. Pour se procurer ces biens, ils sont dans l'obligation de les produire, dans l'obligation de travailler. Les hommes produisent les biens matériels, c'est-à-dire luttent contre la nature, non pas isolément mais en commun, en groupes, en sociétés. C'est pourquoi la production est toujours et quelles que soient les conditions une production sociale, et le travail une forme d'activité de l'homme social.
La production des biens matériels suppose : 1° le travail de l'homme; 2° l'objet du travail et 3° les moyens de travail.
Le travail est une activité rationnelle de l'homme au cours de laquelle celui-ci modifie et utilise pour la satisfaction de ses besoins les objets fournis par la nature. Le travail est une nécessité naturelle, une condition absolue de l'existence des hommes. Sans lui, la vie humaine serait impossible.
Est objet de travail tout ce à quoi l'homme applique son travail. Les objets du travail peuvent être donnés directement par la nature : ainsi, l'arbre que l'on abat dans la forêt, le minerai que l'on extrait du sol. Les objets du travail qui ont déjà été soumis à l'action d'un travail, comme le minerai à l'usine métallurgique, le coton à la filature, les filés à l'usine textile portent le nom de matières premières.
Les moyens de travail désignent toutes les choses à l'aide desquelles l'homme agit sur l'objet de son travail et le modifie : ce sont avant tout les instruments de production, ainsi que la terre, les bâtiments d'exploitation, les routes, les canaux, les entrepôts, etc. Parmi eux le rôle déterminant appartient aux instruments de production. Ces derniers comprennent les instruments variés que l'homme utilise dans son travail, depuis les grossiers instruments de pierre des primitifs jusqu'aux machines modernes. Le niveau de développement des instruments de production donne la mesure du pouvoir de la société sur la nature, la mesure du développement de la production. Ce qui distingue entre elles les différentes époques économiques, ce n'est pas ce qu'elles produisent mais la manière de produire les biens matériels, les instruments de production dont elles se servent.
Les objets du travail et les moyens de travail constituent les moyens de production. S'ils ne sont associés à la force de travail, ceux-ci ne peuvent rien créer par eux-mêmes. Pour que le processus du travail, le processus de création des biens matériels puissent commencer, la force de travail doit s'associer aux instruments de production.
La force de travail est la faculté que l'homme a de travailler, la somme des forces physiques et spirituelles grâce auxquelles il est capable de produire des biens matériels. La force de travail est l'élément actif de la production; c'est elle qui met en œuvre les moyens de production. Avec le progrès des instruments de production se développent aussi chez l'homme l'aptitude au travail, le savoir-faire, l'habileté, l'expérience de la production.
Les instruments de production à l'aide desquels les biens matériels sont produits, les hommes qui mettent en œuvre ces instruments et produisent les biens matériels, grâce à une certaine expérience de la production et à des habitudes de travail, constituent les forces productives de la société. Les masses laborieuses sont la principale force productive de la société humaine à toutes les étapes de son développement.
Les forces productives traduisent les rapports des hommes avec les objets et les forces de la nature dont ils se servent pour produire les biens matériels. Cependant, dans la production les hommes agissent non seulement sur la nature, mais aussi les uns sur les autres.
Ils ne produisent qu'en collaborant d'une manière, déterminée et en échangeant entre eux leurs activités. Pour produire, ils entrent en relations et en rapports déterminés les uns avec les autres, et ce n'est que dans les limites de ces relations et de ces rapports sociaux que s'établit leur action sur la nature, la production. (Karl Marx : Travail salarié cl capital, suivi de Salaire, prix et profit, p. 31, Editions Sociales, Paris, 1952.)
Les rapports sociaux déterminés des hommes entre eux dans le processus de la production des biens matériels constituent les rapports de production. Les rapports de production comprennent : a) les formes de propriété des moyens de production; b) la position des divers groupes sociaux dans la production qui en découle et les rapports entre eux; c) tes formes de répartition des produits qui dépendent de la propriété des moyens de production et de la position des hommes dans la production.
Le caractère des rapports de production est déterminé par celui de la propriété des moyens de production (terre, forêts, eaux, sous-sol, matières premières, instruments de production, bâtiments d'exploitation, moyens de transport et de communication, etc.) : ou bien cette propriété est celle d'individus, de groupes sociaux ou de classes qui s'en servent pour exploiter les travailleurs, ou bien celle d'une société dont le but est de satisfaire les besoins matériels et culturels des masses populaires. L'état des rapports de production montre comment les moyens de production, et par conséquent les biens matériels produits par les hommes, sont répartis entre les membres de la société. Ainsi, c'est la forme particulière de la propriété des moyens de production qui constitue le trait déterminant des rapports de production.
Les rapports de production déterminent aussi les rapports de répartition qui leur correspondent. La répartition constitue le lien entre la production et la consommation. Les produits fabriqués dans la société servent soit à la consommation productive, soit à la consommation individuelle. La consommation productive, c'est l'utilisation des moyens de production en vue de créer des biens matériels. La consommation individuelle satisfait les besoins de l'homme en nourriture, vêtements, logement, etc.
La répartition des articles de consommation individuelle qui ont été produits dépend elle-même de la répartition des moyens de production. Dans la société capitaliste les moyens de production, et par suite les produits du travail, appartiennent aux capitalistes. Les ouvriers sont privés des moyens de production, et pour ne pas mourir de faim, ils sont obligés de travailler pour les capitalistes qui s'approprient les fruits de leur travail. Dans la société socialiste les moyens de production sont propriété sociale. Aussi les fruits du travail appartiennent-ils aux travailleurs.
Dans les formations sociales où existe la production marchande, la répartition des biens matériels s'accomplit par l'échange des marchandises. Production, répartition, échange et consommation forment une unité où le rôle déterminant appartient à la production. Les formes déterminées de répartition, d'échange et de consommation réagissent à leur tour activement sur la production, favorisant ou freinant son développement. L'ensemble des
rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. (Karl Marx : Contribution à la critique de l'économie politique, Préface. Voir Marx-Engels : Etudes philosophiques, p. 73, Editions Sociales, 1951.)
Une fois venue au monde, la superstructure réagit activement à son tour sur la base dont elle accélère ou entrave le développement. La production présente un aspect technique et un aspect social. L'aspect technique de la production est étudié par les sciences naturelles et techniques, telles que la physique, la chimie, la métallurgie, la mécanique, l'agronomie, etc. L'économie politique étudie l'aspect social de la production, les rapports des hommes entre eux dans la production sociale, c'est-à-dire les rapports économiques.
L'économie politique, écrivait Lénine, ne s'occupe nullement de la " production ", mais bien des rapports sociaux des individus dans la production, de la structure sociale de la production. (V. Lénine : " Le développement du capitalisme en Russie ", Œuvres, t. III, p. 40-41 (4e éd. russe).
L'économie politique étudie les rapports de production dans leur interaction avec les forces productives. Les forces productives et les rapports de production forment un ensemble qui est le mode de production. Les forces productives sont l'élément le plus mobile et le plus révolutionnaire de la production. Le développement de la production commence par des changements dans les forces productives et, avant tout, par le changement et le développement des instruments de production; des changements correspondants se produisent ensuite dans les rapports de production. Les rapports de production entre les hommes, dont le développement dépend de celui des forces productives, exercent à leur tour une puissante action sur les forces productives.
Celles-ci ne peuvent se développer pleinement que si les rapports de production correspondent à l'état des forces productives. A un certain degré de leur développement, les forces productives dépassent le cadre des rapports de production existants et entrent en conflit avec eux. Les rapports de production, de forme de développement des forces productives qu'ils étaient, deviennent leurs chaînes.
C'est pourquoi les anciens rapports de production sont tôt ou tard remplacés par de nouveaux rapports qui correspondent au niveau de développement et au caractère des forces productives de la société. Un changement de la base économique de la société entraîne un changement de sa superstructure. Les conditions matérielles du passage des anciens rapports de production à des rapports nouveaux apparaissent et se développent au sein même de la vieille formation. Les nouveaux rapports de production donnent libre cours au développement des forces productives. La loi de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives est donc une loi économique du développement de la société.
Dans une société qui repose sur la propriété privée et l'exploitation de l'homme par l'homme, les conflits entre les forces productives et les rapports de production se manifestent par la lutte des classes. Le passage de l'ancien au nouveau mode de production s'accomplit alors par une révolution sociale. L'économie politique est une science historique. Elle étudie la production matérielle dans ses formes sociales historiquement déterminées, les lois économiques propres aux différents modes de production. Les lois économiques expriment l'essence des phénomènes et des processus économiques, le rapport interne de cause à effet et d'interdépendance qui existe entre eux.
Les lois du développement économique sont des lois objectives. Elles naissent et agissent sur la base de conditions économiques déterminées, indépendamment de la volonté des hommes. Les hommes peuvent connaître ces lois et les utiliser dans l'intérêt de la société, mais ils ne peuvent pas abolir ou créer des lois économiques. L'utilisation des lois économiques dans une société de classes a toujours un contenu de classe : la classe d'avant-garde de chaque formation sociale utilise les lois économiques dans l'intérêt d'un développement progressiste de la société, tandis que les classes qui ont fait leur temps s'y opposent. Chaque mode de production a sa loi économique fondamentale qui en exprime l'essence et en définit les principaux aspects et les principales lignes de développement. L'économie politique
étudie d'abord les lois particulières à chaque degré d'évolution de la production et de l'échange, et ce n'est qu'à la fin de cette étude qu'elle pourra établir les quelques lois tout à fait générales qui sont valables en tout cas pour la production et l'échange. (F. Engels : Anti-Dühring, 2e partie, ch. I, p. 179, Editions Sociales, Paris, 1950.)
Par conséquent, le développement des différentes formations sociales obéit tant aux lois économiques qui leur sont propres, qu'à celles aussi qui sont valables pour toutes les formations, comme, par exemple, la loi de la correspondance nécessaire des rapports de production et du caractère des forces productives. Les formations sociales ne sont donc pas seulement séparées par les lois économiques propres uniquement au mode de production considéré; elles sont aussi reliées l'une à l'autre par des lois économiques valables pour toutes.
L'économie politique étudie les types fondamentaux de rapports de production que connaît l'histoire : la communauté primitive, l'esclavage, la féodalité, le capitalisme, le socialisme. La communauté primitive est un régime social antérieur à l'existence des classes. L'esclavage, la féodalité et le capitalisme sont des formes différentes de sociétés fondées sur l'asservissement et l'exploitation des masses laborieuses. Le socialisme est un régime social qui a mis fin à l'exploitation de l'homme par l'homme.
L'économie politique étudie l'évolution de la production sociale, des formes inférieures aux formes supérieures ; l'apparition, le développement et la disparition des régimes sociaux fondés sur l'exploitation de l'homme par l'homme. Elle montre comment toute la marche de l'histoire prépare la victoire du mode de production socialiste. Elle étudie, ensuite, les lois économiques du socialisme, les lois de la naissance de la société socialiste et de son développement vers la phase supérieure du communisme.
Ainsi, l'économie politique est la science qui traite du développement des rapports des hommes entre eux dans la production sociale, c'est-à-dire des rapports économiques des hommes. Elle fait apparaître les lois qui régissent la production et la répartition des biens matériels dans la société humaine aux différents stades de son développement. La méthode de l'économie politique marxiste est celle du matérialisme dialectique. L'économie politique marxiste- léniniste applique les principes fondamentaux du matérialisme dialectique et du matérialisme historique à l'étude du régime économique de la société.
A la différence des sciences de la nature, telles que la physique, la chimie, etc., l'économie politique ne peut recourir, pour étudier le régime économique de la société, à des essais, des expériences de laboratoire faites dans des conditions artificielles, éliminant les phénomènes qui empêchent l'examen d'un processus à l'état pur.
L'analyse des formes économiques, signalait Marx, ne peut s'aider du microscope et des réactifs fournis par la chimie ; l'abstraction est la seule force qui puisse lui servir d'instrument. (K. Marx : Le Capital, livre I, t. I. Préface de la première édition allemande, p. 18, Editions Sociales, Paris, 1947.)
Tout régime économique offre une physionomie complexe et contradictoire. Une étude scientifique doit aller au-delà des apparences superficielles que présentent les phénomènes économiques et, s'aidant de l'analyse théorique, mettre en évidence les processus sous-jacents, les traits économiques fondamentaux qui expriment l'essence des rapports de production considérés, et faire abstraction des traits secondaires. Cette analyse scientifique conduit aux catégories économiques, c'est-à-dire aux notions qui sont l'expression théorique des rapports réels de production de ta formation sociale considérée, tels que, par exemple, la marchandise, la valeur, la monnaie, la gestion équilibrée, le prix de revient, la journée-travail, etc.
La méthode de Marx consiste à s'élever progressivement des catégories économiques les plus simples aux plus complexes, ce qui correspond au mouvement ascendant de la société évoluant des formes inférieures aux formes supérieures. Dans cette étude des catégories de l'économie politique, la recherche logique se double d'une analyse historique du développement social.
Marx, analysant les rapports de production capitalistes, commence par dégager le rapport général le plus simple et le plus fréquent : l'échange d'une marchandise contre une autre. Il montre dans la marchandise, cellule de l'économie capitaliste, le germe des contradictions du capitalisme. Partant de l'analyse de la marchandise, il explique l'apparition de la monnaie, retrace, le processus de la transformation de l'argent en capital, dévoile l'essence de l'exploitation capitaliste. Il montre comment le développement social conduit inéluctablement à la chute du' capitalisme, à la victoire du communisme.
Lénine a indiqué que l'exposé de l'économie politique devait caractériser les périodes successives du développement économique. Aussi le présent cours examine-t-il les principales catégories de l'économie politique — marchandise, valeur, monnaie, capital, etc. — dans l'ordre historique où elles sont apparues aux différents stades de l'évolution de la société humaine. C'est ainsi qu'on trouvera déjà des notions élémentaires sur la marchandise et la monnaie dans les chapitres consacrés aux formations précapitalistes. Mais ces catégories sont examinées plus à fond dans la partie où est étudiée l'économie capitaliste évoluée, où elles atteignent leur plein développement. Le même ordre d'exposition est suivi pour l'économie socialiste. Dans la partie consacrée à la période de transition du capitalisme au socialisme, il est donné une notion élémentaire de la loi économique fondamentale du socialisme, de la loi du développement harmonieux, proportionné de l'économie nationale, de la répartition selon le travail, de la valeur, de la monnaie, etc. Mais l'étude complète de ces lois et de ces catégories est abordée dans la partie consacrée au " Système socialiste d'économie nationale ".
L'économie politique, à la différence de l'histoire, ne se propose nullement d'étudier l'histoire du développement de la société dans toute sa diversité concrète. Elle donne des notions fondamentales sur les traits essentiels de chaque système d'économie sociale. A côté de l'économie politique, il existe d'autres disciplines scientifiques qui étudient les rapports économiques dans les branches particulières de l'économie nationale, sur la base des lois découvertes par l'économie politique : l'économie de l'industrie, l'économie de l'agriculture, etc.
L'économie politique s'occupe non de problèmes nébuleux, détachés de la vie, mais de problèmes réels et brûlants s'il en est, qui affectent les intérêts vitaux des hommes, de la société, des classes. La chute du capitalisme et la victoire du système socialiste d'économie sont-elles inévitables ? Les intérêts du capitalisme sont-ils en contradiction avec ceux de la société et du progrès humain ? La classe ouvrière est-elle le fossoyeur du capitalisme ? Est-elle appelée à libérer la société du capitalisme ? A toutes ces questions et à d'autres questions semblables les économistes donnent des réponses différentes selon les intérêts des classes dont ils se font les interprètes. On s'explique ainsi qu'il n'existe pas à l'heure actuelle une économie politique commune à toutes les classes de la société, mais qu'il en existe plusieurs : l'économie politique bourgeoise, l'économie politique prolétarienne, et enfin celle des classes intermédiaires, l'économie politique petite-bourgeoise.
Il est donc absolument faux de prétendre, comme certains économistes, que l'économie politique est une science neutre, qu'elle n'est pas une science de parti, qu'elle est indépendante de la lutte des classes sociales et sans aucune attache, directe ou indirecte, avec un parti politique quelconque.
Peut-il exister une économie politique objective, impartiale, qui ne craint pas la vérité ? Sans aucun doute. Ce ne peut être que celle de la classe qui n'a pas intérêt à dissimuler les contradictions et les plaies du capitalisme, à voir se perpétuer l'ordre capitaliste, de la classe dont les intérêts se confondent avec ceux de l'affranchissement de la société asservie par le capitalisme, de la classe dont les intérêts sont aussi ceux du progrès humain. Cette classe, c'est la classe ouvrière. Aussi seule une économie politique qui défend les intérêts de la classe ouvrière peut-elle être objective et désintéressée. Cette économie politique est celle du marxisme-léninisme.
L'économie politique marxiste est un élément essentiel de la théorie marxiste-léniniste. Les grands dirigeants et théoriciens de la classe ouvrière, Karl Marx et Friedrich Engels, ont été les fondateurs de l'économie politique prolétarienne. Dans son ouvrage génial, Le Capital, Marx a mis en lumière les lois qui régissent la naissance, le développement et la chute du capitalisme ; il a apporté la démonstration économique de la nécessité de la révolution socialiste et de l'établissement de la dictature du prolétariat Marx et Engels ont formulé dans ses grandes lignes la théorie de la période de transition du capitalisme au socialisme et des deux phases de la société communiste.
La doctrine économique du marxisme a été développée dans les ouvrages de Lénine, fondateur du Parti communiste et de l'Etat soviétique et génial continuateur de l'œuvre de Marx et d'Engels. Lénine a enrichi la science économique marxiste d'une synthèse de l'expérience acquise dans les conditions nouvelles du développement historique en créant la théorie marxiste de l'impérialisme; il a montré la nature économique et politique de l'impérialisme et fourni les premiers éléments de la loi économique fondamentale du capitalisme moderne; il a élaboré dans ses grandes lignes la théorie de la crise générale du capitalisme; il est l'auteur d'une théorie nouvelle, achevée, de la révolution socialiste; il a donné une solution scientifique aux principaux problèmes de l'édification du socialisme et du communisme.
S'appuyant sur les ouvrages fondamentaux de Marx, Engels et Lénine, qui ont créé une économie politique réellement scientifique, Staline, le grand compagnon d'armes et le disciple de Lénine, a formulé et développé un certain nombre de thèses nouvelles. Les décisions du Parti communiste de l'Union soviétique et des partis communistes frères, les travaux des compagnons d'armes et des disciples de Lénine et de Staline, dirigeants de ces partis, ne cessent d'enrichir la théorie économique marxiste-léniniste de déductions et de thèses nouvelles en partant de la synthèse de la pratique de la lutte révolutionnaire et de l'édification du socialisme et du communisme.
L'économie politique marxiste-léniniste est une arme idéologique puissante entre les mains de la classe ouvrière et de toute l'humanité laborieuse qui luttent pour s'affranchir de l'oppression capitaliste. Ce qui fait la force et la vitalité de la théorie économique du marxisme-léninisme, c'est qu'elle arme la classe ouvrière et les masses laborieuses de la connaissance des lois du développement économique de la société, qu'elle leur donne de claires perspectives et la certitude de la victoire définitive du communisme.
PREMIÈRE PARTIE
LES MODES DE PRODUCTION PRÉCAPITALISTES
CHAPITRE I – LE MODE DE PRODUCTION DE LA COMMUNAUTE PRIMITIVE
L'apparition de la société humaine.
L'homme est apparu au début de la période actuelle de l'histoire de la Terre, dite période quaternaire, qui compte selon les savants un peu moins d'un million d'années. Dans différentes régions d'Europe, d'Asie et d'Afrique au climat chaud et humide vivait une espèce très évoluée de singes anthropomorphes dont l'homme est descendu à la suite d'une longue évolution qui passe par toute une série de stades intermédiaires.
L'apparition de l'homme a marqué un tournant décisif dans le développement de la nature. Ce tournant s'est opéré lorsque les ancêtres de l'homme se sont mis à confectionner des instruments de travail. L'homme commence à se distinguer foncièrement de l'animal au moment où il se met à fabriquer des instruments, aussi simples soient-ils. On sait que les singes se servent souvent d'un bâton ou d'une pierre pour abattre les fruits de l'arbre ou se défendre quand ils sont attaqués. Mais jamais aucun animal n'a confectionné même l'outil le plus primitif. Les conditions d'existence incitaient les ancêtres de l'homme à fabriquer des instruments. L'expérience leur suggéra qu'ils pouvaient utiliser des pierres aiguisées pour se défendre en cas d'attaque ou pour chasser. Ils se mirent à confectionner des outils de pierre en frappant une pierre contre une autre. Ceci marque le début de la fabrication des outils. Et c'est par la fabrication des outils que le travail a commencé.
Grâce au travail, les extrémités des membres antérieurs du singe anthropomorphe sont devenues les mains de l'homme, ainsi qu'en témoignent les restes du pithécanthrope (être intermédiaire entre le singe et l'homme) trouvés par les archéologues. Le cerveau du pithécanthrope était beaucoup moins développé que celui de l'homme, mais déjà sa main se distinguait relativement peu de la main humaine. La main est donc l'organe, mais aussi le produit du travail. A mesure que les mains se déchargeaient de tout emploi autre que le travail, les ancêtres de l'homme s'habituaient de plus en plus à la station verticale. Quand les mains furent prises par le travail, s'accomplit le passage définitif à la station verticale, ce qui joua un rôle très important dans la formation de l'homme.
Les ancêtres de l'homme vivaient en hordes, en troupeaux; les premiers hommes aussi. Mais entre les hommes un lien était apparu, qui n'existait pas, et ne pouvait pas exister, dans le règne animal ; ce lien, c'était le travail. C'est en commun que les hommes fabriquaient des outils, en commun qu'ils les mettaient en œuvre. Par conséquent, l'apparition de l'homme a aussi marqué le début de la société humaine, le passage de l'état zoologique à l'état social.
Le travail en commun a entraîné l'apparition et le développement du langage articulé. Le langage est un moyen, un instrument à l'aide duquel les hommes communiquent entre eux, échangent leurs idées et parviennent à se faire comprendre. L'échange des idées est une nécessité constante et vitale ; sans elle les hommes ne pourraient se concerter pour lutter ensemble contre les forces de la nature, la production sociale elle-même ne pourrait exister.
Le travail et le langage articulé ont exercé une influence déterminante sur le perfectionnement de l'organisme de l'homme, sur le développement de son cerveau. Les progrès du langage sont étroitement solidaires des progrès de la pensée. Dans le processus du travail, l'homme étendait le champ de ses perceptions et de ses représentations, il perfectionnait ses organes des sens. A la différence des actes instinctifs des animaux, les actes de l'homme au travail prirent peu à peu un caractère conscient. Ainsi, le travail est
la condition fondamentale première de toute vie humaine, et il l'est à un point tel que, dans un certain sens, il nous faut dire : le travail a créé l'homme lui-même. (F. Engels : " Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme ", Dialectique de la nature, p. 171, Editions Sociales, Paris, 1952.)
C'est grâce au travail que la société humaine est née et qu'elle a commencé à se développer.
Les conditions de la vie matérielle dans la société primitive. Le perfectionnement des instruments de travail.
L'homme primitif dépendait dans une très large mesure de la nature environnante ; il était complètement écrasé par les difficultés de l'existence, de la lutte contre la nature. Ce n'est qu'avec une extrême lenteur qu'il est parvenu à dompter les forces de la nature, par suite du caractère rudimentaire de ses instruments de travail. Une pierre grossièrement taillée et un bâton ont été ses premiers outils. Ils continuaient en quelque sorte artificiellement les organes de son corps, la pierre prolongeant le poing et le bâton le bras tendu. Les hommes vivaient en groupes comptant au plus quelques dizaines de membres : un nombre plus élevé d'individus n'aurait pu trouver à se nourrir ensemble. Quand deux groupes se rencontraient, des conflits éclataient parfois entre eux. Beaucoup de ces groupes mouraient de faim ou devenaient la proie des bêtes féroces. Aussi le travail en commun était-il pour les hommes la seule possibilité et une nécessité absolue.
Longtemps l'homme primitif a surtout vécu de la cueillette et de la chasse effectuées collectivement à l'aide des instruments les plus simples. Les fruits du travail en commun étaient de même consommés en commun. La précarité de la nourriture explique l'existence chez les hommes primitifs du cannibalisme. Au cours des millénaires, les hommes ont appris en quelque sorte à tâtons, par une expérience très lentement accumulée, à fabriquer les instruments les plus simples, propres à frapper, à couper, à creuser et à exécuter les autres actions peu compliquées auxquelles se réduisait alors presque toute la production.
La découverte du feu a été une grande conquête de l'homme primitif en lutte contre la nature. Il a d'abord appris à se servir du feu allumé fortuitement : il voyait la foudre enflammer un arbre, il observait les incendies de forêt et les éruptions des volcans. Le feu obtenu par hasard était longuement et soigneusement entretenu. Ce n'est qu'après des millénaires que l'homme perça le secret de la production du feu. A un stade plus avancé de la fabrication des instruments, il nota que le feu s'obtenait par le frottement, et il apprit à le produire.
La découverte et l'usage du feu permirent aux hommes de dominer certaines forces de la nature. L'homme primitif se détacha définitivement du règne animal; la longue période de la formation de l'homme avait pris fin. La découverte du feu modifia profondément les conditions de sa vie matérielle. D'abord, le feu lui servit à préparer les aliments et à en augmenter ainsi le nombre : il put désormais se nourrir de poisson, de viande, de racines et de tubercules féculents, etc., en les taisant cuire. Ensuite, le feu commença à jouer un rôle important dans la fabrication des instruments de production ; d'autre part il protégeait du froid, ce qui permit aux hommes de se répandre sur une partie plus étendue du globe. Enfin, il permettait de mieux se défendre contre les bêtes féroces.
Longtemps la chasse resta la principale source de moyens d'existence. Elle procurait aux hommes les peaux dont ils se vêtaient, les os dont ils faisaient des outils, une nourriture carnée qui influa sur le développement ultérieur de l'organisme humain, et surtout du cerveau. A mesure qu'il se développait physiquement et intellectuellement, l'homme devenait capable de produire des instruments de plus en plus perfectionnés. Il se servait pour chasser d'un bâton à bout aiguisé. Puis il fixa à ce bâton une pointe de pierre. Il eut ensuite des lances à pointe de pierre, des haches, des râcloirs, des couteaux, des harpons et des crochets de pierre, instruments qui permirent de chasser le gros gibier et de développer la pêche.
La pierre est restée très longtemps la principale matière dont on faisait les outils. On a donné le nom d'âge de la pierre à l'époque où prédominent les instruments de pierre, et qui s'étend sur des centaines de milliers d'années. Plus tard l'homme apprit à fabriquer des outils en métal, en métal natif pour commencer, et d'abord en cuivre (mais le cuivre, métal mou, ne pouvait être largement utilisé pour la fabrication d'outils), puis en bronze (alliage de cuivre et d'étain) et ensuite en fer. A l'âge de la pierre succède l'âge du bronze, puis l'âge du fer.
Les traces les plus anciennes de la fonte du cuivre remontent, dans l'Asie antérieure, aux Ve-IVe millénaires avant notre ère ; dans l'Europe méridionale et centrale, aux IIIe-IIe millénaires. Les premiers vestiges du bronze datent en Mésopotamie du IV millénaire avant notre ère. Les traces les plus anciennes de la fonte du fer ont été découvertes en Egypte et en Mésopotamie et se situent 2.000 ans avant notre ère. En Europe occidentale, l'âge du fer commence environ 1.000 ans avant notre ère.
L'invention de l'arc et des flèches marqua une importante étape dans l'histoire du perfectionnement des instruments de travail. Désormais la chasse fournit en quantités accrues les moyens d'existence indispensables. Les progrès de la chasse donnèrent naissance à l'élevage primitif. Les chasseurs se mirent à domestiquer les animaux : le chien d'abord, puis la chèvre, les bovidés, le porc et le cheval.
L'agriculture primitive constitua un nouveau progrès considérable dans le développement des forces productives de la société. En récoltant les fruits et les racines, les hommes primitifs avaient remarqué des milliers de fois, sans comprendre pourquoi, que les graines tombées à terre se mettaient à germer. Mais un jour arriva où leur esprit établit un rapport entre ces faits, et ils commencèrent à cultiver les plantes. Ce fut le début de l'agriculture. Longtemps les procédés de culture restèrent des plus primitifs. On ameublissait le sol au moyen d'un simple bâton, et plus tard, d'un bâton à bout recourbé : la houe. Dans les vallées des cours d'eau, on jetait les semences sur le limon déposé par les crues. La domestication des animaux permit d'utiliser le bétail comme force de trait. Par la suite, quand les hommes apprirent à fondre les métaux, l'emploi d'outils en métal rendit le travail agricole plus productif. L'agriculture reçut une base plus solide. Les tribus primitives devinrent progressivement sédentaires.
Les rapports de production dans la société primitive. La division naturelle du travail.
Les rapports de production sont déterminés par le caractère, l'état des forces productives. Dans la communauté primitive, la propriété commune des moyens de production constitue la base des rapports de production. La propriété commune correspond alors au caractère des forces productives, les instruments de travail étant trop primitifs pour permettre aux hommes de lutter isolément contre les forces de la nature et les bêtes féroces.
Ce type primitif de la production collective ou coopérative, écrit Marx, fut, bien entendu, le résultat de la faiblesse de l'individu isolé, et non de la socialisation des moyens de production. (Brouillon d'une lettre de Marx à Véra Zassoulitch : K. Marx et F. Engels : Œuvres, t. XXVII, p. 681 (éd. russe).)
D'où la nécessité du travail collectif, de la propriété commune de la terre et des autres moyens de production, ainsi que des produits du travail. Les hommes primitifs n'avaient pas la notion de la propriété privée des moyens de production. Seuls quelques instruments de production, qui constituaient en même temps des moyens de défense contre les bêtes féroces, étaient leur propriété individuelle et étaient utilisés par certains membres de la communauté.
Le travail de l'homme primitif ne créait aucun excédent par rapport au strict nécessaire, autrement dit aucun produit supplémentaire ou surproduit. Il ne pouvait donc exister ni classes ni exploitation de l'homme par l'homme. La propriété sociale ne s'étendait qu'à de petites communautés plus ou moins isolées les unes des autres. Ainsi que l'a fait observer Lénine, le caractère social de la production n'englobait que les membres d'une même communauté. Le travail, dans la société primitive, reposait sur la coopération simple. La coopération simple, c'est l'emploi simultané d'une quantité plus ou moins grande de force de travail pour exécuter des travaux du même genre. La coopération simple permettait déjà aux hommes primitifs de s'acquitter de tâches qu'il aurait été impossible à un homme seul d'accomplir (par exemple, la chasse aux grands fauves).
Le niveau extrêmement bas des forces productives imposait la division d'une maigre nourriture en parts égales. Toute autre méthode de partage était impossible, les produits du travail suffisant à peine à satisfaire les besoins les plus pressants : si un membre de la communauté avait reçu une part supérieure à celle de chacun, un autre aurait été condamné à mourir de faim. Ainsi la répartition égalitaire des produits du travail commun était une nécessité.
L'habitude de tout diviser en parts égales était profondément ancrée chez les peuples primitifs. Les voyageurs qui ont séjourné dans les tribus se trouvant encore à un stade inférieur du développement social ont pu le constater. Il y a plus d'un siècle le grand naturaliste Darwin, accomplissant un voyage autour du monde, rapportait le fait suivant : on avait fait cadeau d'un morceau de toile à des indigènes de la Terre de Feu ; ils le déchirèrent en parties absolument égales pour que chacun en eût autant.
La loi économique fondamentale du régime de la communauté primitive consiste à assurer aux hommes les moyens d'existence nécessaires à l'aide d'instruments de production primitifs, sur la base de la propriété communautaire des moyens de production, par le travail collectif et par la répartition égalitaire des produits. Le développement des instruments de production entraîne la division du travail dont la forme la plus simple est la division naturelle du travail d'après le sexe et l'âge : entre les hommes et les femmes, entre les adultes, les enfants et les vieillards.
Le célèbre explorateur russe Mikloukho-Maklaï, qui a étudié la vie des Papous de la Nouvelle-Guinée dans la seconde moitié du XIXe siècle, décrit ainsi le travail collectif dans l'agriculture. Quelques hommes alignés enfoncent profondément des bâtons pointus dans le sol, puis d'un seul coup soulèvent un bloc de terre. Derrière eux, des femmes s'avancent à genoux et émiettent à l'aide de bâtons la terre retournée par les hommes. Viennent ensuite les enfants de tout âge qui triturent la terre avec leurs mains. Quand le sol a été ameubli, les femmes pratiquent des trous à l'aide de bâtonnets et y enfouissent les graines ou les racines des plantes. Le travail a donc un caractère collectif et est divisé d'après le sexe et l'âge.
Avec le développement des forces productives, la division naturelle du travail s'affermit et se stabilise. La chasse est devenue la spécialité des hommes, la récolte des aliments végétaux et le ménage celle des femmes, d'où un certain accroissement de la productivité du travail. Le régime de la " gens " [Nom latin de la communauté réunissant des membres unis par les liens du sang. Au pluriel : " gentes " ; de là l'adjectif : gentilice. (N.T.)]. Le droit maternel. Le droit paternel. Tant que l'humanité ne s'était pas entièrement détachée du règne animal, les hommes vivaient en troupeaux, en hordes, comme leurs ancêtres immédiats. Par la suite, quand une économie primitive se fut constituée et que la population eut augmenté peu à peu, la société s'organisa en " génies ".
Seuls des hommes unis par les liens du sang pouvaient, à cette époque, se grouper pour travailler ensemble. Le caractère primitif des instruments de production ne permettait au travail collectif de s'exercer que dans le cadre restreint d'un groupe d'individus liés entre eux par la consanguinité et la vie en commun. L'homme primitif considérait d'ordinaire comme un ennemi quiconque n'était pas lié à lui par la parenté consanguine et la vie en commun au sein de la gens. La gens s'est d'abord composée de quelques dizaines d'individus unis par les liens du sang. Chacune de ces gentes vivait repliée sur elle-même. Avec le temps, l'effectif du groupe augmenta et atteignit plusieurs centaines d'individus ; l'habitude de la vie en commun se développa ; les avantages du travail collectif incitèrent de plus en plus les hommes à rester ensemble.
Morgan qui a étudié la vie des primitifs, décrit le régime gentilice encore en vigueur chez les Indiens Iroquois au milieu du siècle dernier. Les principales occupations des Iroquois étaient la chasse, la pêche, la cueillette des fruits et la culture. Le travail était divisé entre les hommes et les femmes. La chasse et la pêche, la fabrication des armes et des outils, le défrichement, la construction des cases et les travaux de fortification étaient le lot des hommes. Les femmes s'acquittaient des principaux travaux des champs, levaient et rentraient la récolte, cuisaient la nourriture, confectionnaient les vêtements et les ustensiles d'argile, cueillaient les fruits sauvages, les baies et les noisettes, récoltaient les tubercules. La terre était la propriété de la gens. Les gros travaux : coupe du bois, essouchage, grandes chasses, étaient exécutés en commun. Les Iroquois vivaient dans ce qu'ils appelaient de " grandes maisons " pouvant abriter vingt familles et plus. Chaque groupe de ce genre avait ses entrepôts communs où étaient déposées les provisions. La femme qui se trouvait à la tête du groupe distribuait la nourriture entre les familles. En cas de guerre, la gens élisait un chef militaire qui ne bénéficiait d'aucun avantage matériel et dont le pouvoir prenait fin en même temps que les hostilités.
Au premier stade du régime gentilice, la femme occupait une situation prépondérante, ce qui découlait des conditions de la vie matérielle d'alors. La chasse à l'aide d'instruments des plus primitifs, qui était alors l'affaire des hommes" ne pouvait assurer entièrement l'existence de la communauté, ses résultats étant plus ou moins aléatoires. Dans ces conditions, les formes même embryonnaires de la culture du sol et de l'élevage (domestication des animaux) acquéraient une grande importance économique. Elles étaient une source de subsistance plus sûre et plus régulière que la chasse. Or, la culture et l'élevage primitifs étaient surtout le lot des femmes restées au foyer pendant que les hommes allaient à la chasse. La femme joua pendant une longue période le rôle prépondérant dans la société gentilice. C'est par la mère que s'établissait la filiation. C'était la gens matriarcale, la prédominance du droit maternel.
Avec le développement des forces productives, quand l'élevage nomade (pâturage) et l'agriculture plus évoluée (culture des céréales), qui étaient l'affaire des hommes, commencèrent à jouer un rôle déterminant dans la vie de la communauté primitive, la gens matriarcale fut remplacée par la gens patriarcale. La prépondérance passa à l'homme qui prit la tête de la communauté. C'est par le père que s'établit désormais la filiation. La gens patriarcale a existé au dernier stade de la communauté primitive.
L'absence de propriété privée, de division en classes et d'exploitation de l'homme par l'homme rendait impossible l'existence de l'Etat.
Dans la société primitive,... on ne trouve pas encore de traces de l'existence de l'Etat. Nous y voyons la domination des usages, l'autorité, le respect, le pouvoir dont jouissaient les chefs du clan; nous voyons que ce pouvoir était reconnu parfois aux femmes — la situation de la femme ne ressemblait pas alors à celle qu'elle occupe aujourd'hui, privée de tous droits et opprimée — mais à cette époque nous ne voyons nulle part d'hommes élevés à un rang spécial et se distinguant des autres pour les gouverner et qui systématiquement, continuellement dans les intérêts et les buts du gouvernement, possédaient un appareil de contrainte, un appareil de violence. (V. Lénine : " De l'Etat ", L'Etat et la révolution, pp. 112-113. Editions Sociales, 1947.)
Les débuts de la division sociale du travail et de l'échange.
Avec le passage à l'élevage et à la culture du sol apparut la division sociale du travail : diverses communautés, puis les différents membres d'une même communauté commencèrent à exercer des activités productrices distinctes. La formation de tribus de pasteurs a marqué la première grande division sociale du travail. En se livrant à l'élevage, les tribus de pasteurs réalisèrent d'importants progrès. Elles apprirent à soigner le bétail de manière à obtenir plus de viande, de laine, de lait. Cette première grande division sociale du travail entraîna à elle seule une élévation sensible pour l'époque de la productivité du travail.
Toute base d'échange fit longtemps défaut entre les membres de la communauté primitive : le produit était tout entier créé et consommé en commun. L'échange naquit et se développa d'abord entre les gentes et garda durant une longue période un caractère accidentel. La première grande division sociale du travail modifia cette situation. Les tribus de pasteurs disposaient de certains excédents de bétail, de produits laitiers, de viande, de peaux, de laine. Mais elles avaient aussi besoin de produits agricoles. A leur tour, les tribus qui cultivaient le sol réalisèrent avec le temps des progrès dans la production des denrées agricoles. Agriculteurs et pasteurs avaient besoin d'objets qu'ils ne pouvaient produire dans leur propre exploitation. D'où le développement des échanges.
A côté de l'agriculture et de l'élevage, d'autres activités productrices prenaient leur essor. Les hommes avaient appris à fabriquer des récipients en argile dès l'âge de la pierre. Puis apparut le tissage à la main. Enfin, avec la fonte du fer, il fut possible de fabriquer en métal des instruments de travail (araire à soc de fer, hache de fer) et des armes (épées de fer). Il s'avérait de plus en plus difficile de cumuler ces formes de travail avec la culture ou l'élevage. Peu à peu se constitua au sein de la communauté une catégorie d'hommes exerçant des métiers. Les articles produits par les artisans : forgerons, armuriers, potiers, etc., devenaient de plus en plus des objets d'échange. Les échanges prirent de l'extension.
L'apparition de la propriété privée et des classes. La désagrégation de la communauté primitive.
Le régime de la communauté primitive atteignit son apogée à l'époque du droit maternel; la gens patriarcale renfermait déjà les germes de la désagrégation de la communauté primitive. Les rapports de production, dans la communauté primitive, correspondirent jusqu'à une certaine époque au niveau de développement des forces productives. Il n'en fut plus de même au dernier stade de la gens patriarcale, après l'apparition d'outils plus perfectionnés (âge du fer). Le cadre trop étroit de la propriété commune, la répartition égalitaire des produits du travail commencèrent à freiner le développement des nouvelles forces productives.
Jusque là, l'effort collectif de quelques dizaines d'individus permettait seul de cultiver un champ. Dans ces conditions, le travail en commun était une nécessité. Avec le perfectionnement des instruments de production et l'élévation de la productivité du travail, une famille à elle seule était déjà capable de cultiver un terrain et de s'assurer les moyens d'existence dont elle avait besoin. L'amélioration de l'outillage permit donc de passer à l'exploitation individuelle, plus productive dans les nouvelles conditions historiques. La nécessité du travail en commun, de l'économie communautaire se faisait de moins en moins sentir. Si le travail en commun entraînait nécessairement la propriété commune des moyens de production, le travail individuel requérait la propriété privée.
L'apparition de la propriété privée est inséparable de la division sociale du travail et du progrès des échanges. Ceux-ci se firent au début par l'entremise des chefs des communautés gentilices (anciens, patriarches) au nom de la communauté qu'ils représentaient. Ce qu'ils échangeaient appartenait à la communauté. Mais avec le développement de la division sociale du travail et l'extension des échanges, les chefs des gentes en vinrent peu à peu à considérer le bien de la communauté comme leur propriété.
Le principal article d'échange fut d'abord le bétail. Les communautés de pasteurs possédaient de grands troupeaux de moutons, de chèvres, de bovins. Les anciens et les patriarches, qui jouissaient déjà d'un pouvoir étendu dans la société, s'habituèrent à disposer de ces troupeaux comme s'ils étaient à eux. Leur droit effectif de disposer des troupeaux était reconnu par les autres membres de la communauté. De la sorte le bétail, puis peu à peu tous les instruments de production devinrent propriété privée. C'est la propriété commune du sol qui se maintint le plus longtemps.
Le développement des forces productives et la naissance de la propriété privée entraîna la désagrégation de la gens. Celle-ci se décomposa en un certain nombre de grandes familles patriarcales. Du sein de ces dernières se dégagèrent par la suite certaines cellules familiales qui firent des instruments de production, des ustensiles de ménage et du bétail leur propriété privée. Avec les progrès de la propriété privée les liens de la gens se relâchaient. La communauté rurale, ou territoriale, se substitua à la gens. A la différence de celle-ci, elle se composait d'individus qui n'étaient pas forcément liés par la consanguinité. L'habitation, l'exploitation domestique, le bétail étaient la propriété privée de chaque famille. Les forêts, les prairies, les eaux et d'autres biens restèrent propriété commune, de même que, pendant une certaine période, les terres arables. Celles-ci, d'abord périodiquement redistribuées entre les membres de la communauté, devinrent à leur tour propriété privée.
L'apparition de la propriété privée et de l'échange marqua le début d'un bouleversement profond de toute la structure de la société primitive. Les progrès de la propriété privée et de l'inégalité des biens déterminèrent chez les divers groupes de la communauté des intérêts différents. Les individus qui exerçaient les fonctions d'anciens, de chefs militaires, de prêtres mirent leur situation à profit pour s'enrichir. Ils s'approprièrent une partie considérable de la propriété commune. Les hommes qui avaient été investis de ces fonctions sociales, se détachaient de plus en plus de la grande masse des membres et formaient une aristocratie dont le pouvoir se transmettait de plus en plus par hérédité. Les familles aristocratiques devenaient aussi les plus riches, et la grande masse des membres de la communauté tombait peu à peu, d'une manière ou d'une autre, sous leur dépendance économique.
Grâce à l'essor des forces productives, le travail de l'homme, dans l'élevage et l'agriculture, lui procura plus de moyens d'existence qu'il n'en fallait pour son entretien. Il devint possible de s'approprier le surtravail ou travail supplémentaire et le surproduit ou produit supplémentaire, c'est-à-dire la partie du travail et du produit qui excédait les besoins du producteur. Il était donc profitable de ne pas mettre à mort les prisonniers de guerre, comme auparavant, mais de les faire travailler, d'en faire des esclaves. Les esclaves étaient accaparés par les familles les plus puissantes et les plus riches. A son tour, le travail servile aggrava l'inégalité existante, car les exploitations utilisant des esclaves s'enrichissaient rapidement. Avec les progrès de l'inégalité des fortunes, les riches se mirent à réduire en esclavage non seulement les prisonniers de guerre, mais aussi les membres de leur propre tribu appauvris et endettés. Ainsi naquit la première division de la société en classes : la division en maîtres et en esclaves. Ce fut le début de l'exploitation de l'homme par l'homme, c'est-à-dire de l'appropriation sans contre-partie par certains individus des produits du travail d'autres individus.
Peu à peu les rapports de production propres au régime de la communauté primitive se désagrégeaient et étaient remplacés par des rapports nouveaux, qui correspondaient au caractère des nouvelles forces productives. Le travail en commun fit place au travail individuel, la propriété sociale à la propriété privée, la société gentilice à la société de classes. Désormais l'histoire de l'humanité sera, jusqu'à l'édification de la société socialiste, l'histoire de la lutte des classes.
Les idéologues de la bourgeoisie prétendent que la propriété privée a toujours existé. L'histoire dément cette assertion ; elle atteste que tous les peuples ont passé par le stade de la communauté primitive, qui est fondée sur la propriété commune et ignore la propriété privée.
Les représentations sociales à l'époque primitive.
A l'origine, l'homme primitif, accablé par le besoin et les difficultés de la lutte pour l'existence, ne s'était pas encore entièrement détaché de la nature environnante. Il n'eut pendant longtemps aucune notion cohérente ni de lui-même, ni des conditions naturelles de son existence.
Ce n'est que peu à peu qu'apparaissent chez lui des représentations très limitées et primitives sur lui-même et sur les conditions de sa vie. Il ne pouvait encore être question de conceptions religieuses, que les défenseurs de la religion prétendent inhérentes de toute éternité à la conscience humaine. C'est seulement par la suite que l'homme primitif, incapable de comprendre et d'expliquer les phénomènes de la nature et de la vie sociale, se mit à peupler le monde d'êtres surnaturels, d'esprits, de forces magiques. Il animait les forces de la nature. C'est ce qu'on a appelé l'animisme (du latin animas : âme). De ces notions confuses sur l'homme et la nature naquirent les mythes primitifs et la religion primitive où l'on retrouvait l'égalitarisme du régime social. L'homme, qui ignorait la division en classes et l'inégalité des fortunes dans la vie réelle, ne hiérarchisait pas non plus le monde imaginaire des esprits. II divisait ceux-ci en esprits familiers et étrangers, favorables et hostiles. La hiérarchisation des esprits date de l'époque de la désagrégation de la communauté primitive.
L'homme se sentait intimement lié à la gens ; il ne se concevait pas en dehors de celle-ci. Le culte des ancêtres communs était le reflet idéologique de cet état de choses. Il est significatif que les mots " moi " et " mon " n'apparaissent qu'assez tard dans la langue. La gens exerçait sur chacun de ses membres un pouvoir extraordinairement étendu. La désagrégation de la communauté primitive s'accompagna de la naissance et de la diffusion de notions centrées sur la propriété privée, ce dont témoignent éloquemment les mythes et les idées religieuses. A l'époque où s'établirent les rapports de propriété privée et où l'inégalité des fortunes commença à s'affirmer, on prit l'habitude dans de nombreuses tribus, de conférer un caractère sacré (" tabou ") aux biens que s'étaient attribués les chefs des familles riches (dans les îles du Pacifique le mot " tabou " s'applique à tout ce qui est frappé d'interdiction, soustrait à l'usage général). Avec la désagrégation de la communauté primitive et l'apparition de la propriété privée, l'interdit religieux consacra les nouveaux rapports économiques et l'inégalité des fortunes.
Résumé
1. C'est grâce au travail que les hommes se sont dégagés du règne animal et que la société humaine a pu se constituer. Le travail humain est avant tout caractérisé par la confection d'instruments de production.
2. Les forces productives de la société primitive se trouvaient à un niveau extrêmement bas, les instruments de production étaient extrêmement primitifs. D'où la nécessité du travail collectif, de la propriété sociale des moyens de production et de la répartition égalitaire. Sous le régime de la communauté primitive, l'inégalité des fortunes, la propriété privée des moyens de production, les classes et l'exploitation de l'homme par l'homme étaient inconnues. La propriété sociale des moyens de production était limitée au cadre restreint de petites communautés plus ou moins isolées les unes des autres.
3. La loi économique fondamentale du régime de la communauté primitive consiste à assurer aux hommes les moyens d'existence nécessaires à l'aide d'instruments de production primitifs, sur la base de la propriété communautaire des moyens de production, par le travail collectif et par la répartition égalitaire des produits.
4. Pendant longtemps les hommes, qui travaillaient en commun, accomplirent le même genre de travail. L'amélioration progressive des instruments de production contribua à l'établissement de la division naturelle du travail selon le sexe et l'âge. Le perfectionnement ultérieur des instruments de production et du mode d'obtention des moyens d'existence, le développement de l'élevage et de l'agriculture firent apparaître la division sociale du travail et l'échange, la propriété privée et l'inégalité des fortunes, entraînèrent la division de la société en classes et l'exploitation de l'homme par l'homme. Ainsi, les forces productives accrues entrèrent en conflit avec les rapports de production ; en conséquence, le régime de la communauté primitive fit place à un autre type de rapports de production, à la société esclavagiste.
CHAPITRE II - LE MODE DE PRODUCTION FONDÉ SUR L'ESCLAVAGE
La naissance de l'esclavage.
L'esclavage est, historiquement, la première et la plus grossière forme d'exploitation. Il a existé chez presque tous les peuples.
Le passage du régime de la communauté primitive à celui de l'esclavage s'est d'abord produit dans les pays d'Orient. Le mode de production fondé sur l'esclavage était prépondérant en Mésopotamie (Sumerie, Babylonie. Assyrie, etc.), en Egypte, dans l'Inde et en Chine du IVe au IIe millénaire avant notre ère. Au Ier millénaire avant notre ère, il régnait en Transcaucasie (Ourartou) ; depuis les VIIIe et VIIe siècles avant notre ère jusqu'aux Ve et VIe siècles de notre ère, il a existé au Khorezm un puissant Etat esclavagiste. La civilisation des pays de l'Orient antique, où régnait l'esclavage, exerça une influence considérable sur les peuples européens. En Grèce, l'apogée du mode de production basé sur l'esclavage se situe aux Ve et IVe siècles avant notre ère. Par la suite, l'esclavage se développa en Asie mineure, en Egypte, en Macédoine (du IVe au Ier siècle avant notre ère). Il atteignit son plus haut degré de développement à Rome, du IIe siècle avant notre ère au IIe siècle de notre ère.
L'esclavage revêtit d'abord un caractère patriarcal, domestique. Les esclaves étaient relativement peu nombreux. Le travail servile ne constituait pas encore la base de la production et ne jouait qu'un rôle auxiliaire dans l'économie dont le but restait de subvenir aux besoins de la grande famille patriarcale qui n'avait presque pas recours aux échanges. Le maître avait déjà sur ses esclaves un pouvoir illimité, mais le champ d'application du travail servile restait limité.
Le passage de la société au régime de l'esclavage s'explique par le progrès des forces productives, le développement de la division sociale du travail et des échanges. Le passage des outils de pierre aux outils de métal ouvrit au travail humain des domaines nouveaux. L'invention du soufflet de forge permit de fabriquer des instruments de fer d'une solidité encore inconnue. La hache de fer rendit possible le défrichement des terrains couverts de forêts et de buissons et leur mise en culture; l'araire à soc de fer permit de cultiver des superficies relativement étendues. L'économie primitive fondée sur la chasse céda la place à la culture et à l'élevage. Les métiers firent leur apparition.
Dans l'agriculture, qui restait la principale branche de la production, les procédés de culture et d'élevage s'améliorèrent. De nouvelles plantes furent cultivées : vigne, lin, plantes oléagineuses, etc. Les troupeaux s'accrurent rapidement dans les familles riches. L'entretien du bétail réclamait toujours plus de bras. Le tissage, l'art de traiter les métaux, la poterie et les autres métiers se perfectionnèrent. Le métier, qui était auparavant une occupation annexe pour le cultivateur et l'éleveur, devint pour beaucoup une activité autonome. Le métier se détacha de l'agriculture.
Ce fut la deuxième grande division sociale du travail.
Avec la division de la production en deux branches essentielles : l'agriculture et le métier, apparaît la production directe pour l'échange, sous une forme encore peu développée, il est vrai. L'élévation de la productivité du travail augmenta la masse du surproduit, ce qui, en raison de l'existence de la propriété privée des moyens de production, permit à une minorité de la société d'accumuler des richesses et, grâce à elles, d'assujettir la majorité laborieuse à la minorité exploiteuse, de réduire les travailleurs en esclavage.
Dans les conditions de l'esclavage, l'économie était avant tout une économie naturelle. On entend par économie naturelle une économie dans laquelle les fruits du travail ne font pas l'objet d'échange et sont consommés dans l'exploitation même. Mais en même temps l'échange se développait. Les artisans produisirent d'abord sur commande, puis pour le marché. Beaucoup, du reste, continuèrent longtemps encore à cultiver de petits lopins de terre pour subvenir à leurs besoins. Les paysans, qui vivaient pour l'essentiel en économie naturelle, se voyaient pourtant obligés de vendre une partie de leurs produits sur le marché pour acheter des articles aux artisans et payer les impôts. Ainsi une partie des produits du travail des artisans et des paysans se transforma peu à peu en marchandises.
La marchandise est un produit fabriqué non pour être directement consommé, mais pour être échangé, vendu sur le marché.. La production pour l'échange caractérise l'économie marchande. Ainsi, la séparation du métier d'avec l'agriculture, l'apparition du métier comme activité autonome marquaient la naissance de la production marchande.
Tant que l'échange ne fut qu'occasionnel, on échangeait directement un produit du travail contre un autre. Mais quand les échanges prirent de l'extension et devinrent réguliers, une marchandise se dégagea peu à peu, contre laquelle on échangeait volontiers toute autre marchandise. C'est ainsi qu'apparut la monnaie. La monnaie est la marchandise universelle qui sert à évaluer toutes les autres marchandises et joue le rôle d'intermédiaire dans les échanges.
Le développement du métier et de l'échange eut pour conséquence la formation des villes. Celles-ci sont apparues dès la plus haute antiquité, à l'aube du mode de production esclavagiste. La ville se distingua d'abord fort peu du village. Mais peu à peu le métier et le commerce s'y concentrèrent. Par le genre d'occupation de leurs habitants, par leur mode de vie, les villes se différencièrent de plus en plus de la campagne. Ainsi commença la séparation de la ville et de la campagne et se dessina leur opposition.
A mesure que la masse des marchandises à échanger augmentait, les limites territoriales de l'échange s'élargissaient elles aussi. Des marchands apparurent qui, pour réaliser un gain, achetaient les marchandises aux producteurs, les amenaient sur des marchés parfois assez éloignés du lieu de la production, et les revendaient aux consommateurs.
L'extension de la production et des échanges accrut l'inégalité des fortunes. La monnaie, les animaux de trait, les instruments de production, les semences s'accumulaient entre les mains des riches. De plus en plus souvent les pauvres étaient obligés de recourir à ces derniers pour obtenir un prêt, la plupart du temps en nature, mais parfois aussi en argent. Les riches prêtaient instruments de production, semences, argent, assujettissant leurs débiteurs qu'ils réduisaient en esclavage et dépouillaient de leur terre en cas de non-remboursement de la dette. Ainsi naquit l'usure. Elle apporta aux uns un surcroît de richesses, aux autres la sujétion du débiteur.
La terre, à son tour, devint propriété privée. On se mit à la vendre et à l'hypothéquer. Si le débiteur ne pouvait rembourser l'usurier, il devait abandonner sa terre, vendre ses enfants et se vendre lui-même comme esclaves. Parfois, sous un prétexte quelconque, les gros propriétaires fonciers s'emparaient de prairies et de pâturages appartenant aux communautés rurales.
C'est ainsi que la propriété foncière, l'argent et la masse des esclaves se concentrèrent entre les mains de riches propriétaires. La petite exploitation paysanne se ruinait de plus en plus alors que l'économie fondée sur l'esclavage se renforçait, s'élargissait et s'étendait à toutes les branches de la production.
L'accroissement constant de la production, et avec elle de la productivité du travail, accrut la valeur de la force de travail humaine; l'esclavage qui, au stade antérieur, était encore à l'origine et restait sporadique, devient maintenant un composant essentiel du système social; les esclaves cessent d'être de simples auxiliaires; c'est par douzaines qu'on les pousse au travail, dans les champs et à l'atelier. (F. Engels : L'origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, p 149, Editions Sociales, Paris, 1954.)
C'est sur le travail servile que repose désormais l'existence de la société. Celle-ci se divise en deux grandes classes antagonistes : celle des esclaves et celle des propriétaires d'esclaves.
Ainsi se constitua le mode de production fondé sur l'esclavage.
Sous le régime de l'esclavage, la population se divisait en hommes libres et en esclaves. Les hommes libres jouissaient de tous les droits civiques, politiques et de propriété (sauf les femmes réduites en fait à la condition d'esclaves). Les esclaves étaient privés de ces droits et l'accès de la classe des hommes libres leur était interdit. Les hommes libres, à leur tour, se divisaient en deux classes : les grands propriétaires fonciers, qui étaient en même temps de grands propriétaires d'esclaves, et les petits producteurs (paysans, artisans) dont les plus aisés utilisaient également le travail servile et possédaient des esclaves. Les prêtres, qui jouaient un rôle important à l'époque de l'esclavage, se rattachaient par leur situation à la classe des grands propriétaires de terres et d'esclaves.
Outre la contradiction de classe entre maîtres et esclaves, il en existait une autre : entre grands propriétaires fonciers et paysans. Mais étant donné qu'avec le développement du régime esclavagiste le travail servile, qui était le moins coûteux, s'étendit à la plupart des branches d'activité et finit par constituer la principale base de la production, la contradiction entre maîtres et esclaves devint la contradiction fondamentale de la société.
La division de la société en classes rendit nécessaire la formation de l'Etat. Avec les progrès de la division sociale du travail et le développement de l'échange, les gentes et les tribus se rapprochèrent, s'unirent en confédérations. Le caractère des institutions gentilices se modifia. Les organes du régime gentilice perdirent de plus en plus leur caractère populaire. Ils se transformèrent en organes de domination sur le peuple, en organes ayant pour objet de spolier et d'opprimer leurs propres tribus et les tribus voisines. Les anciens et les chefs militaires des gentes et des tribus devinrent des princes et des rois. Ils devaient autrefois leur autorité à leur qualité d'élus de la gens ou d'une fédération de gentes. Ils usèrent dorénavant de leur pouvoir pour défendre les intérêts des couches possédantes, pour tenir en bride leurs concitoyens en train de se ruiner, pour réprimer les esclaves. C'est aussi à quoi servirent les détachements armés, les tribunaux, les organismes punitifs.
Ainsi naquit le pouvoir d'Etat.
C'est seulement quand la première forme de division de la société en classes, l'esclavage, est apparue, quand une classe d'hommes, en se consacrant aux formes les plus rudes du travail agricole, a pu produire un certain excédent; quand le propriétaire d'esclaves s'est approprié cet excédent qui n'était pas absolument indispensable à l'existence misérable de 1’esclave ; quand, de la sorte, l'existence de cette classe de propriétaires d'esclaves s'est affermie, et pour qu'elle pût s'affermir, qu'il fallut que l'Etat apparut. (V. Lénine : " De l'Etat ", L'Etat et la révolution, p. 116. Editions Sociales, 1947.)
L'Etat a surgi pour tenir en bride la majorité exploitée dans l'intérêt de la minorité exploiteuse. L'Etat esclavagiste a joué un rôle considérable dans le développement et la consolidation des rapports de production de la société fondée sur l'esclavage. Il maintenait dans l'obéissance les foules d'esclaves. Il grandit, se ramifia et devint un vaste appareil de domination et de violence dirigé contre les masses populaires. Les démocraties de la Grèce et de la Rome antiques, qu exaltent les manuels d'histoire bourgeois, n'étaient au fond que des démocraties de propriétaires d'esclaves.
Les rapports de production de la société esclavagiste. La situation des esclaves.
La propriété du maître non seulement sur les moyens de production, mais aussi sur les producteurs, les esclaves, formait la base des rapports de production de la société esclavagiste. L'esclave était considéré comme une chose; son maître avait sur lui un pouvoir absolu. Il n'était pas seulement exploité; on pouvait le vendre et l'acheter comme du bétail, ou même le tuer impunément. Si, à l'époque de l'esclavage patriarcal, il était regardé comme un membre de la famille, avec le développement du mode de production esclavagiste, il cessa même d'être considéré comme un homme.
L'esclave ne vendait pas sa force de travail au possesseur d'esclaves, pas plus que le bœuf ne vend le produit de son travail au paysan. L'esclave est vendu, y compris sa force de travail, une fois pour toutes à son propriétaire. (K. Marx : Travail salarié et capital, suivi de Salaire, prix et profit, p. 32, Editions Sociales.)
Le travail servile avait un caractère de contrainte non dissimulé. On obligeait les esclaves à travailler par les moyens les plus brutaux. On les poussait au travail à coups de fouet, on les punissait férocement à la moindre peccadille. On les marquait pour les retrouver plus facilement s'ils s'enfuyaient. Beaucoup portaient jour et nuit un collier de fer sur lequel était inscrit le nom de leur maître.
Celui-ci s'appropriait la totalité des fruits du travail servile. Il ne donnait aux esclaves qu'un minimum de moyens d'existence, juste assez pour qu'ils ne meurent pas de faim et puissent continuer à travailler pour lui. Il s'attribuait le surproduit, mais aussi une grande partie du produit nécessaire.
Le développement du mode de production fondé sur l'esclavage s'accompagnait d'une demande d'esclaves toujours accrue. Dans certains pays les esclaves, en règle générale, n'avaient pas de famille. Une exploitation brutale entraînait leur usure rapide. Il en fallait sans cesse de nouveaux. La guerre était la grande pourvoyeuse d'esclaves. Les Etats esclavagistes de l'Orient ancien étaient sans cesse en guerre pour conquérir d'autres peuples. L'histoire de la Grèce antique est pleine des guerres que se livraient les cités entre elles, les métropoles et les colonies, les Etats grecs et orientaux. Rome fit constamment la guerre; à son apogée, elle soumit la plus grande partie du monde alors connu. On réduisait en esclavage non seulement les soldats faits prisonniers, mais encore une grande partie de la population des pays conquis.
Les provinces et les colonies fournissaient également des esclaves. Elles procuraient cette " marchandise vivante " au même titre que toute autre marchandise. Le commerce des esclaves était une des branches de l'activité économique les plus lucratives et les plus florissantes. Il existait à cet effet des centres spéciaux, des marchés où vendeurs et acheteurs, venus de lointains pays, se rencontraient.
Le mode de production esclavagiste ouvrait de plus larges possibilités à l'accroissement des forces productives que la communauté primitive. La concentration d'un grand nombre d'esclaves entre les mains de l'Etat esclavagiste et des propriétaires d'esclaves permettait d'appliquer la coopération simple sur une très large échelle. En témoignent les ouvrages gigantesques réalisés dans l'antiquité par les peuples de la Chine, de l'Inde, de l'Egypte, de l'Italie, de la Grèce, de la Transcaucasie, de l'Asie Centrale, et d'autres encore : systèmes d'irrigation, routes, ponts, fortifications, monuments.
La division sociale du travail se développait, elle aboutissait à la spécialisation dans l'agriculture et les métiers, et par suite à une augmentation de la productivité du travail.
En Grèce, la main-d'œuvre servile était largement employée dans les métiers. De grands ateliers (ergasteries) firent leur apparition, où des dizaines d'esclaves travaillaient ensemble. Le travail servile était également utilisé dans la construction, l'extraction du minerai de fer, de l'argent et de l'or. A Rome, il était très répandu dans l'agriculture. L'aristocratie romaine possédait des latifundia, vastes domaines où peinaient des centaines et des milliers d'esclaves. Ces latifundia avaient été constitués par l'accaparement des terres paysannes et par des usurpations sur le domaine public.
Le bon marché du travail servile et les avantages de la coopération simple permettaient aux latifundia de produire du blé et d'autres denrées agricoles à meilleur compte que les petites exploitations des paysans libres. La petite paysannerie était évincée, réduite en esclavage, ou allait à la ville grossir les rangs des couches misérables de la population.
L'opposition entre la ville et la campagne, qui était apparue dès le passage du régime de la communauté primitive au régime esclavagiste, s'accroissait de plus en plus. Les villes deviennent les centres de rassemblement de l'aristocratie esclavagiste, des marchands, des usuriers, des fonctionnaires de l'Etat esclavagiste, qui tous exploitaient les masses de la population paysanne.
Grâce au travail servile, le monde antique atteignit un degré de développement économique et culturel remarquable Mais un régime fondé sur l'esclavage ne pouvait créer les conditions d'un progrès technique de quelque importance. Le travail servile était caractérisé par un rendement extrêmement bas. L'esclave ne portait aucun intérêt à son travail. Il avait en haine le labeur auquel il était astreint. Souvent sa protestation et son indignation se traduisaient par des détériorations d'outils. Aussi ne lui confiait-on que des instruments grossiers qu'il eût été difficile de détériorer.
La production restait à un niveau technique très bas. Malgré un certain développement des sciences naturelles et des sciences exactes, celles-ci n'étaient presque pas appliquées dans la production. Si quelques inventions techniques étaient utilisées, c'était uniquement pour la guerre et dans la construction. Au cours des siècles que dura sa domination, le mode de production esclavagiste se contenta d'instruments manuels empruntés au petit cultivateur et à l'artisan, il ne dépassa jamais le stade de la coopération simple. La principale force motrice restait la force physique de l'homme et des animaux domestiques.
L'emploi généralisé de la main-d'œuvre servile permit aux possesseurs d'esclaves de se décharger sur ces derniers de tout travail physique. Les propriétaires d'esclaves méprisaient le travail, qu'ils regardaient comme une activité indigne d'un homme libre, et menaient une existence de parasites. A mesure que l'esclavage se développait, des masses de plus en plus considérables de la population libre tournaient le dos à toute activité productrice. Seule une partie de la couche privilégiée des propriétaires d'esclaves et du reste de la population libre s'occupait des affaires publiques, de science et d'art. Ceux-ci atteignirent un important développement.
Le régime de l'esclavage a engendré l'opposition entre le travail manuel et le travail intellectuel, a creusé entre eux un fossé.
L'exploitation des esclaves par leurs maîtres est le trait essentiel des rapports de production de la société esclavagiste. Mais dans chaque pays le mode de production fondé sur l'esclavage présente des particularités.
Dans l'Orient antique, la prédominance de l'économie naturelle était encore plus accusée que dans le monde gréco-romain. Le travail servile était largement utilisé dans les domaines de l'Etat, des grands propriétaires d'esclaves et des temples. L'esclavage domestique était très répandu. Dans l'agriculture chinoise, indienne, babylonienne et égyptienne, les membres des communautés paysannes étaient exploités en masse parallèlement aux esclaves. L'esclavage pour dettes prit une grande extension. Le membre de la communauté rurale, qui ne s'était pas acquitté de sa dette envers l'usurier ou n'avait pas payé son fermage au propriétaire foncier, se voyait contraint de travailler pendant un certain temps dans les domaines de ces derniers en qualité d'esclave débiteur.
Dans les pays d'esclavage de l'Orient ancien, la terre appartenait souvent à la communauté ou à l'Etat. Ces formes de propriété étaient liées au système d'agriculture, fondé sur l'irrigation. Dans les vallées fluviales, l'agriculture irriguée exigeait de grands travaux pour la construction de digues, de canaux et de réservoirs, pour l'assèchement des marais. D'où la nécessité de centraliser la construction et l'exploitation des systèmes d'irrigation à l'échelle de vastes territoires.
L'irrigation artificielle y constitue la première condition de l'agriculture, et ceci est l'affaire des communautés, des provinces ou du gouvernement central. (Lettre de Friedrich Engels à Karl Marx, du 6 juin 1853. Cf. Correspondance K. Marx-F. Engels, t. III.)
Avec le développement de l'esclavage, les terres des communautés se concentrèrent de plus en plus entre les mains de l'Etat. Le roi, qui exerçait un pouvoir absolu, devint le propriétaire suprême du sol. Monopolisant la propriété de la terre, l'Etat esclavagiste accablait les paysans d'impôts, faisait peser sur eux toutes sortes de charges, les réduisant ainsi à la condition d'esclaves. Les paysans continuaient à faire partie de leurs communautés. Mais la terre se trouvant aux mains de l'Etat esclavagiste, la communauté formait la base permanente du despotisme oriental, c'est-à-dire d'un pouvoir monarchique absolu et sans contrôle. L'aristocratie sacerdotale jouait un rôle important dans les pays d'Orient où dominait l'esclavage. Les vastes domaines appartenant aux temples reposaient sur le travail servile.
Sous le régime de l'esclavage, la majeure partie du travail servile et de son produit était, dans tous les pays, dépensée par les propriétaires d'esclaves de façon improductive pour satisfaire des caprices individuels, amasser des trésors, construire des ouvrages militaires et mettre sur pied des armées, bâtir et entretenir des palais et des temples somptueux. Les pyramides d'Egypte sont un exemple frappant de ces énormes dépenses de travail improductives. Seule une partie infime du labeur servile et de son produit était consacrée à l'extension de la production dont le développement, de ce fait, était très lent. Les guerres dévastatrices entraînaient la destruction des forces productives, l'extermination d'une grande partie de la population non combattante et la disparition de civilisations entières.
La loi économique fondamentale du régime de l'esclavage réside dans la production d'un surproduit pour la satisfaction des besoins des possesseurs d'esclaves en exploitant brutalement les esclaves sur la base de la propriété complète des moyens de production et des esclaves par les possesseurs d'esclaves, par la ruine et l'asservissement des paysans et des artisans, ainsi que par la conquête et l'asservissement des peuples des autres pays.
Le développement de l'échange. Le capital commercial et le capital usuraire.
L'économie esclavagiste restait pour l'essentiel une économie naturelle. Ce qu'elle produisait était surtout destiné à être directement consommé par le propriétaire d'esclaves, ses nombreux parasites et sa valetaille, et non à être échangé. L'échange joua pourtant un rôle de plus en plus marquant, surtout à l'apogée du régime esclavagiste. Dans certaines branches de la production, une partie des produits était régulièrement vendue sur le marche, autrement dit convertie en marchandises.
Avec le progrès des échanges, le rôle de la monnaie s'accrut. D'ordinaire, c'était la marchandise le plus fréquemment échangée qui devenait monnaie. Chez de nombreux peuples, notamment ceux qui s'adonnaient à l'élevage, le bétail remplit d'abord cet office. Ailleurs, ce fut le sel, le blé, les fourrures. Peu à peu ces différentes formes de monnaie furent remplacées par la monnaie métallique.
Les premières monnaies métalliques firent leur apparition dans l'Orient antique où elles circulèrent sous forme de lingots de bronze, d'argent et d'or dès les IIIe et IIe millénaires avant notre ère, et sous forme de monnaies frappées à partir du VIIe siècle avant notre ère. Des monnaies de fer avaient cours en Grèce huit siècles avant notre ère. Aux Ve et IVe siècles avant notre ère, Rome ne connaissait encore que la monnaie de cuivre. Par la suite, l'argent et l'or remplacèrent le fer et le cuivre en qualité de monnaie.
Les cités grecques entretenaient un commerce assez actif, notamment avec leurs colonies dispersées le long du littoral de la Méditerranée et de la mer Noire. Les colonies fournissaient régulièrement des esclaves, principale force de travail, des matières premières et des moyens d'existence : peaux, laine, bétail, blé, poisson.
Outre le commerce des esclaves et d'autres marchandises, le commerce des objets de luxe jouait un rôle important à Rome comme en Grèce. Ces objets étaient fournis par les peuples d'Orient, principalement à titre de tribut. Le commerce s'accompagnait du pillage, de la piraterie et de l'asservissement des colonies.
. Sous le régime de l'esclavage, l'argent n'était pas seulement un moyen d'acheter et de vendre des marchandises. Il servait aussi à s'approprier le travail d'autrui par le commerce et l'usure. L'argent dépensé pour s'approprier le surtravail et son produit devient capital, c'est-à-dire un moyen d'exploitation. Le capital commercial et le capital usuraire ont été, historiquement, les premières formes de capital. Le capital commercial est le capital engagé dans la sphère de l'échange des marchandises. En achetant et en revendant, les marchands s'appropriaient une importante partie du surproduit créé par les esclaves, les petits paysans et les artisans. Le capital usuraire est le capital utilisé sous forme de prêts d'argent, de moyens de production ou d'objets de consommation pour s'approprier le surtravail des paysans et des artisans par le prélèvement d'intérêts élevés. Les usuriers prêtaient également de l'argent à l'aristocratie et avaient ainsi part au surproduit que fournissait à celle-ci le travail de ses esclaves.
L'aggravation des contradictions du mode de production esclavagiste.
L'esclavage a été une étape nécessaire dans l'histoire de l'humanité.
Ce fut seulement l'esclavage qui rendit possible sur une assez grande, échelle la division du travail entre agriculture et industrie et, par suite, l'apogée du monde antique, l'hellénisme. Sans esclavage, pas d'Etat grec, pas d'art et de science grecs ; sans esclavage, par d'Empire romain. Or, sans la base de l'hellénisme et de l'Empire romain, pas non plus d'Europe moderne. (F. Engels : Anti-Dühring, p. 213.)
C'est sur les ossements de générations d'esclaves que s'est épanouie la civilisation qui a été à la base des progrès ultérieurs de l'humanité. De nombreuses branches du savoir : mathématiques, astronomie, mécanique, architecture, ont atteint dans le monde antique un degré de développement remarquable. Les objets d'art, les chefs-d'œuvre de la littérature, de la sculpture et de l'architecture que nous a légués l'antiquité, font à jamais partie du trésor de la culture humaine.
Mais le régime esclavagiste était déchiré par des contradictions insolubles, qui le conduisirent finalement à sa perte. La forme d'exploitation qu'était l'esclavage détruisait la principale force productive de la société : les esclaves. La lutte de ces derniers contre l'exploitation féroce dont ils étaient les victimes, se traduisait de plus en plus fréquemment par des révoltes. L'afflux ininterrompu de nouveaux esclaves, leur bon marché, était la condition d'existence de l'économie esclavagiste. La guerre était la grande pourvoyeuse d'esclaves. La puissance militaire de la société esclavagiste reposait sur la masse des petits producteurs libres : paysans et artisans, qui composaient l'armée et supportaient le poids principal des impôts nécessités par la guerre. Mais la concurrence de la grande production fondée sur le travail servile meilleur marché, et les charges écrasantes ruinaient les paysans et les artisans. L'antagonisme irréductible entre les latifundia et les exploitations paysannes ne cessait de s'aggraver.
La disparition de la paysannerie libre sapait la puissance économique, mais aussi la puissance militaire et politique des Etats esclavagistes, et notamment de Rome. Aux victoires succédèrent les défaites, aux guerres de conquête des guerres défensives. La source était tarie, qui fournissait jadis sans arrêt des esclaves à bon compte. Les côtés négatifs du travail servile se manifestaient avec toujours plus de netteté. Les deux derniers siècles de l'Empire romain furent marqués par un déclin général de la production. Le commerce fut désorganisé; des contrées autrefois riches s'appauvrirent; la population diminua; les métiers dépérirent; les villes se vidèrent.
Les rapports de production fondés sur le travail servile étaient devenus des entraves pour les forces productives accrues de la société. Le travail des esclaves, aucunement intéressés à la production, avait épuisé ses possibilités. Il était devenu historiquement nécessaire de remplacer les rapports de production fondés sur l'esclavage par d'autres rapports, qui permettraient de modifier la situation sociale des masses laborieuses, principale force productive. La loi de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives exigeait que les esclaves fussent remplacés par des travailleurs ayant quelque intérêt aux résultats de leur travail.
Comme la grande production fondée sur l'esclavage avait cessé d'être rémunératrice, le maître affranchissait en masse ses esclaves, dont le travail ne lui fournissait plus de revenus. Les grands domaines furent morcelés en petites parcelles remises à certaines conditions soit à d'anciens esclaves, soit à des citoyens autrefois libres, qui étaient astreints désormais à toutes sortes de redevances au bénéfice du propriétaire foncier. Ces nouveaux cultivateurs étaient attachés à leurs parcelles et pouvaient être vendus avec elles. Mais ils n'étaient plus esclaves.
C'était une nouvelle catégorie de petits producteurs dont la situation était intermédiaire entre celles des hommes libres et des esclaves, et qui avait quelque intérêt au travail. Ces colons, comme on les appelait, furent les prédécesseurs des serfs du Moyen âge.
Ainsi apparaissaient, au sein même de la société esclavagiste, les éléments d'un mode de production nouveau, le mode féodal.
La lutte de classe des exploités contre leurs exploiteurs. Les révoltes d'esclaves. La fin du régime de l'esclavage.
L'histoire des sociétés fondées sur l'esclavage dans l'Orient ancien, en Grèce et à Rome montre qu'avec le développement de l'économie esclavagiste la lutte de classe des masses asservies contre leurs oppresseurs s'intensifiait. Les révoltes d'esclaves se combinaient avec la lutte des petits paysans exploités contre la couche privilégiée des grands propriétaires d'esclaves et de terres.
La contradiction entre les petits producteurs et les grands propriétaires fonciers donna naissance dès le début du développement de la société esclavagiste, parmi les hommes libres, à un mouvement démocratique qui se proposait d'annuler les dettes, de procéder au partage des terres, de retirer ses privilèges à l'aristocratie foncière, de donner le pouvoir au peuple, au " démos ".
Parmi les nombreuses révoltes d'esclaves dont l'Empire romain fut le théâtre, la plus importante est celle que dirigea Spartacus (74-71 avant notre ère), au nom duquel se rattache l'épisode le plus glorieux de la lutte des esclaves contre leurs maîtres. Au cours des siècles, les soulèvements d'esclaves furent fréquents; les paysans ruinés se joignaient à eux. Les plus importants éclatèrent aux IIe et Ier siècles avant notre ère et du IIIe au Ve siècle de notre ère. Les propriétaires d'esclaves réprimèrent ces révoltes avec la dernière cruauté.
Les soulèvements des masses exploitées, et surtout des esclaves, minèrent la puissance de Rome. Ces poussées internes étaient de plus en plus souvent accompagnées de poussées externes. Les habitants des pays voisins emmenés en esclavage se soulevaient dans les champs d'Italie tandis que leurs compatriotes restés en liberté attaquaient et forçaient les frontières de l'Empire, renversaient la domination romaine. Toutes ces circonstances hâtèrent la fin du régime esclavagiste à Rome. C’est dans l'Empire romain que le mode de production fondé sur l'esclavage atteignit son apogée. La chute de l'Empire romain marqua aussi la fin du régime de l'esclavage dans son ensemble.
A ce régime succéda la féodalité.
Les conceptions économiques de l'époque de l'esclavage.
Les conceptions économiques de la période de l'esclavage ont trouvé leur expression dans maints ouvrages que nous ont laissés les poètes, les philosophes, les historiens, les hommes d'Etat et les personnalités publiques, pour qui l'esclave n'était pas un homme, mais une chose entre les mains de son maître. Le travail servile était méprisé; or, le travail devenait de plus en plus le lot des esclaves; aussi fut-il bientôt considéré comme une activité indigne d'un homme libre.
Le code du roi Hammourabi (XVIIIe siècle avant notre ère) témoigne des conceptions économiques de la société esclavagiste babylonienne. Ce code protège la propriété et les droits des riches et des nobles, des propriétaires d'esclaves et de terres. Quiconque cache un esclave fugitif est passible de mort. Le paysan qui n'a pas payé sa dette au créancier ou son fermage au propriétaire foncier doit livrer sa femme, son fils ou sa fille qui sont réduits en esclavage, jusqu'à ce qu'ils aient acquitté la dette par leur travail. Les lois de Manou, dans l'Inde antique, sont un recueil de prescriptions sociales, religieuses et morales qui consacrent l'esclavage. L'esclave n'a aucune propriété. La loi punissait de mort quiconque "cachait dans sa maison un esclave fugitif".
Les idées des classes dominantes se retrouvaient dans la religion. Ainsi le bouddhisme, qui se répandit dans l'Inde à partir du VIe siècle avant notre ère, prêchait la résignation, la non-résistance à la violence et l'humilité devant les classes dominantes ; l'aristocratie esclavagiste s'en servit pour consolider sa domination.
Même les penseurs éminents de l'Antiquité ne pouvaient se représenter une société sans esclaves. Ainsi le philosophe grec Platon (Ve-IVe siècles avant notre ère), qui composa la première utopie connue, maintenait l'esclavage dans sa république idéale. Le travail des esclaves, des cultivateurs et des artisans devait procurer les moyens d'existence indispensables à la classe supérieure, celle des gouvernants et des guerriers.
Aux yeux d'Aristote, le plus grand penseur de l'Antiquité (IVe siècle avant notre ère), l'esclavage était pour la société une nécessité éternelle. Aristote a exercé une influence considérable sur la vie intellectuelle de l'Antiquité et du Moyen âge. Tout en s'élevant bien au-dessus de son temps lorsqu'il formule ses hypothèses et ses prévisions scientifiques, il reste, sur la question de l'esclavage, prisonnier des idées de la société de son époque. Son raisonnement est le suivant : de même que le gouvernail est pour le pilote un instrument inanimé, l'esclave est un instrument animé. Si les outils travaillaient d'eux-mêmes sur notre ordre, si par exemple les navettes tissaient toutes seules, on n'aurait pas besoin d'esclaves. Mais comme nombre d'occupations exigent un travail grossier, peu compliqué, la nature, dans sa sagesse, a créé les esclaves. Certains sont nés pour être esclaves et les autres pour les diriger. Le travail servile procure aux hommes libres des loisirs pour leur perfectionnement. Tout l'art du maître consiste donc à tirer le meilleur parti de ses esclaves.
C'est Aristote qui a créé le terme d' " oïkonomia ". De son temps l'échange, le commerce et l'usure avaient déjà pris un certain développement, mais dans l'ensemble l'économie restait une économie naturelle, consommatrice. Aristote considérait tomme seuls légitimes les biens acquis par l'agriculture et le métier; c'est un partisan de l'économie naturelle. Mais il comprenait la nature réelle de l'échange, trouvant parfaitement normal l'échange pour la consommation " puisque les hommes ont d'ordinaire certains objets en quantité supérieure, et d'autres objets en quantité inférieure à leurs besoins ". Il comprenait que la monnaie était nécessaire aux échanges.
Par ailleurs Aristote condamnait le commerce s'il était exercé à des fins de lucre, ainsi que l'usure. A la différence de l'agriculture et du métier, ces activités, disait-il, ne posent aucune borne à l'acquisition des richesses.
Les anciens Grecs avaient déjà une idée de la division du travail et de son rôle dans la vie sociale. Platon, par exemple, la plaçait à la base du régime dont il dotait sa république idéale.
Les idées des Romains en matière économique étaient également fonction du mode de production fondé sur l'esclavage, qui prédominait alors.
Les écrivains et les hommes politiques, idéologues de la classe des propriétaires d'esclaves, considéraient les esclaves comme de simples instruments. C'est au polygraphe Varron (Ier siècle avant notre ère), qui composa entre autres une sorte de manuel d'agriculture à l'usage des propriétaires d'esclaves, qu'appartient la célèbre division des instruments en : 1, instruments muets (chariots); 2, instruments qui émettent des sons inarticulés (bétail) ; et 3, instruments doués de la parole (esclaves). Il ne faisait qu'exprimer par là les opinions généralement admises par les propriétaires d'esclaves.
L'art de diriger les esclaves préoccupait les esprits, à Rome comme en Grèce. L'historien Plutarque (Ier-IIe" siècles de notre ère) rapporte que Caton, maître " modèle ", achetait ses esclaves encore enfants, " dans un âge où, pareils aux petits chiens et aux poulains, ils se prêtent facilement à l'éducation et au dressage ". Il relate ensuite qu' " il imaginait sans cesse de nouveaux moyens d'entretenir parmi les esclaves la discorde et la division, car il craignait leur bonne entente, qu'il considérait comme dangereuse ".
Par la suite, dans l'Empire romain, l'écroulement et la désagrégation de l'économie fondée sur le travail forcé des esclaves s'accentuèrent. L'écrivain latin Columelle (Ier siècle de notre ère) se plaignait en ces termes : " Les esclaves causent un grave préjudice aux champs. Ils prêtent les bœufs et soignent mal le troupeau. Ils labourent de façon déplorable. " Pline l'Ancien, son contemporain, déclarait: " Les latifundia ont perdu l'Italie et les provinces. "
De même que les Grecs, les Romains considéraient comme normale l'économie naturelle où le maître n'échange que ses excédents. Les ouvrages de l'époque condamnent parfois les profits commerciaux élevés et l'intérêt usuraire. Mais les marchands et les usuriers n'en amassaient pas moins d'immenses fortunes. Dans la dernière période de l'histoire romaine des voix s'élevèrent pour condamner l'esclavage et proclamer l'égalité naturelle des hommes.
Il va sans dire que ces idées ne trouvaient point d'écho parmi la classe dominante, celle des propriétaires d'esclaves. Quant aux esclaves, ils étaient si accablés par leur situation misérable, si abrutis et si ignorants, qu'ils étaient incapables d'élaborer une idéologie plus progressiste que les idées périmées de la classe esclavagiste. C'est d'ailleurs là une des raisons du caractère tout spontané et inorganisé des révoltes d'esclaves.
La lutte entre la grande et la petite propriété foncière constituait une des contradictions profondes du régime de l'esclavage. La paysannerie dont la situation devenait de plus en plus difficile réclamait dans son programme la limitation de la grande propriété foncière et le partage des terres. Tel était aussi le but de la réforme agraire défendue par les Gracques (IIe siècle avant notre ère).
A l'époque de la désagrégation de l'Empire romain, alors que la grande majorité de la population des villes et des campagnes, esclaves et hommes libres, n'apercevait aucune issue à la situation, l'idéologie de la Rome esclavagiste traversa une crise profonde.
Les contradictions de classe de l'Empire agonisant donnèrent naissance à une nouvelle idéologie religieuse : le christianisme, qui traduisait à l'époque la protestation des esclaves, des masses ruinées de la paysannerie, des artisans et des déclassés contre l'esclavage et l'oppression. Le christianisme répondait aussi à l'état d'esprit de larges fractions des classes dominantes qui avaient conscience de leur situation sans issue. C'est pourquoi, tout en adressant des avertissements sévères aux riches et aux puissants, le christianisme de la chute de l'Empire romain exhortait à l'humilité et à la recherche du salut dans la vie d'outre-tombe.
Dans les siècles qui suivirent, le christianisme devint définitivement la religion des classes dominantes, l'arme spirituelle chargée de défendre et de justifier l'exploitation et l'oppression des masses laborieuses.
RESUME
1. Le mode de production fondé sur l'esclavage s'est instauré grâce à l'accroissement des forces productives de la société, à l'apparition du surproduit, à la naissance de la propriété privée des moyens de production, y compris la terre, et à l'appropriation du surproduit par les détenteurs des moyens de production.
L'esclavage est la première et la plus grossière forme d'exploitation de l'homme par l'homme. Le maître avait la propriété pleine et entière de son esclave. Il disposait à sa guise non seulement du travail de l'esclave, mais encore de sa vie.
2. Avec le régime de l'esclavage naquit aussi l'Etat. Celui-ci est le résultat de la scission de la société en classes irréductiblement hostiles ; c'est un appareil permettant à une minorité exploiteuse d'opprimer la majorité exploitée de la société.
3. L'économie esclavagiste était essentiellement une économie naturelle. Le monde antique se subdivisait en une multitude d'unités économiques subvenant elles-mêmes à leurs besoins. Le commerce portait principalement sur les esclaves et les objets de luxe. Le développement de l'échange engendra la monnaie métallique.
4. La loi économique fondamentale du mode de production fondé sur l'esclavage réside dans la production d'un surproduit pour la satisfaction des besoins des propriétaires d'esclaves en exploitant sauvagement les esclaves sur la base de la propriété complète des moyens de production et des esclaves par les possesseurs d'esclaves, par la ruine et l'asservissement des paysans et des artisans, ainsi que par la conquête et l'asservissement des peuples des autres pays.
5. L'esclavage permit l'essor d'une civilisation (sciences, philosophie, arts) d'un niveau relativement élevé, mais dont la mince couche privilégiée de la société esclavagiste était seule à bénéficier. La conscience sociale du monde antique correspondait au mode de production fondé sur l'esclavage. Les classes dominantes et leurs idéologues ne considéraient pas l'esclave comme un homme. Le travail manuel, lot des esclaves, était regardé comme une activité déshonorante, indigne d'un homme libre.
6. Le mode de production esclavagiste entraîna un accroissement des forces productives de la société par rapport au régime de la communauté primitive. Mais par la suite, le travail des esclaves, qui n'avaient aucun intérêt à la production, épuisa toutes ses possibilités. L'extension du travail servile et la situation de parias faite aux esclaves avaient pour conséquence la destruction de la main-d'œuvre, principale force productive de la société, et la ruine des petits producteurs libres : paysans et artisans. D'où la chute inévitable du régime esclavagiste.
7. Les révoltes d'esclaves ébranlèrent le régime esclavagiste et hâtèrent sa destruction. Le mode de production fondé sur l'esclavage fut remplacé par le mode de production féodal, ta forme d'exploitation esclavagiste par la forme d'exploitation féodale qui permettait dans une certaine mesure un développement nouveau des forces productives de la société.
CHAPITRE III - LE MODE DE PRODUCTION FÉODAL
L'avènement de la féodalité.
Le régime féodal a existé, avec des particularités différentes, dans presque tous les pays.
La féodalité s'étend sur une longue période. En Chine, le régime féodal a existé plus de deux mille ans. En Europe occidentale, il a duré plusieurs siècles, depuis la chute de l'Empire romain (Ve siècle) jusqu'aux révolutions bourgeoises d'Angleterre (XVIIe siècle) et de France (xyiiie siècle); en Russie, du IXe siècle à la réforme paysanne de 1861; en Transcaucasie, du IVe siècle jusque vers 1870 ; chez les peuples de l'Asie centrale, des VIIe et VIIIe siècles à la victoire de la révolution prolétarienne en Russie. En Europe occidentale, la féodalité s'est constituée sur les ruines de la société romaine esclavagiste, d'une part, et sur celles de la gens, chez les tribus conquérantes, d'autre part; elle résulta de l'action réciproque de ces deux processus.
Des éléments de féodalisme existaient, nous l'avons déjà dit, au sein de la société esclavagiste sous la forme du colonat. Les colons étaient tenus de cultiver la terre de leur maître, grand propriétaire foncier, de lui verser une somme d'argent ou de lui remettre une importante partie de la récolte; ils étaient en outre astreints à certaines redevances. Néanmoins, les colons avaient plus d'intérêt à leur travail que les esclaves, puisqu'ils possédaient leur propre exploitation.
Ainsi se formèrent de nouveaux rapports de production, qui reçurent leur plein développement à l'époque féodale.
L'Empire romain fut détruit par les tribus germaniques, gauloises, slaves et autres, qui habitaient différentes parties de l'Europe. Le pouvoir des propriétaires d'esclaves fut renversé, l'esclavage disparut. Les latifundia et les grands ateliers artisanaux reposant sur le travail servile se disloquèrent. Après la chute de l'Empire romain, la population se composait de grands propriétaires fonciers (anciens propriétaires d'esclaves qui avaient adopté le système du colonat), d'esclaves affranchis, de colons, de petits paysans et d'artisans. A l'époque où elles soumirent Rome, les tribus conquérantes se trouvaient au stade de la communauté primitive en voie de désagrégation. La communauté rurale, qui chez les Germains portait le nom de " marche ", jouait un rôle important dans la vie sociale de ces peuplades. La terre, à l'exception des grands domaines de l'aristocratie de la gens, était bien communal. Les forêts, les friches, les pacages, les étangs restaient indivis pour l'usage collectif. Au bout de quelques années, on procédait à un nouveau partage des champs et des prairies entre les membres de la communauté. Mais, peu à peu, le terrain attenant à l'habitation, puis toute la terre arable, passèrent aux familles, en jouissance héréditaire. La répartition des terres, l'examen des affaires concernant la communauté, le règlement des litiges qui s'élevaient entre ses membres, étaient du ressort de l'assemblée de la communauté, des anciens et des juges qu'elle élisait. A la tête des tribus conquérantes se trouvaient des chefs militaires qui, ainsi que leurs suites, possédaient de vastes étendues de terre.
Les tribus qui soumirent l'Empire romain s'emparèrent de la plus grande partie des terres publiques et d'une partie des terres appartenant aux gros propriétaires fonciers. Les forêts, les prairies et les pacages restèrent en jouissance commune, alors que la terre arable était divisée entre les exploitations. Les terres ainsi partagées devinrent par la suite la propriété privée des paysans. Ainsi se constitua une couche nombreuse de petits paysans indépendants.
Mais les paysans ne pouvaient garder longtemps leur indépendance. L'inégalité des fortunes entre les membres de la communauté rurale devait nécessairement s'accentuer du fait de l'existence de la propriété privée de la terre et des autres moyens de production. Il y eut, parmi la paysannerie, des familles pauvres et des familles aisées. A mesure que grandissait l'inégalité des fortunes, les membres enrichis de la communauté acquéraient sur celle-ci un pouvoir toujours croissant. La terre se concentrait entre les mains des familles riches, de l'aristocratie de la gens et des chefs militaires. Les paysans perdaient petit à petit leur liberté personnelle au profit des grands propriétaires fonciers.
La conquête de l'Empire romain hâta la décomposition du régime de la gens chez les tribus conquérantes. Pour maintenir et consolider leur pouvoir sur les paysans dépendants, les grands propriétaires fonciers devaient renforcer le pouvoir d'Etat. Les chefs militaires, s'appuyant sur l'aristocratie de la " gens " et les guerriers de leurs suites, concentrèrent le pouvoir en leurs mains et se transformèrent en rois, en monarques.
Sur les ruines de l'Empire romain se constituèrent un certain nombre d'Etats nouveaux ayant des rois à leur tête. Ces rois distribuaient généreusement à leurs proches, à titre viager, puis héréditaire, les terres qu'ils avaient conquises; ceux-ci leur devaient en échange le service militaire. L'Eglise, appui important du pouvoir royal, reçut elle aussi de nombreuses terres. Le sol était cultivé par les paysans désormais tenus de s'acquitter de certaines obligations au bénéfice de leurs nouveaux maîtres. D'immenses propriétés foncières passèrent aux mains des guerriers et des serviteurs du roi, du haut clergé et des monastères. Les terres ainsi concédées étaient désignées sous le nom de fiefs (en bas latin : feodum). D'où le nom de féodalité donné au nouveau régime social.
En Europe, la transformation graduelle des terres des paysans en propriété féodale et l'asservissement des masses paysannes (féodalisation) se poursuivit pendant des siècles (des Ve et VIe siècles aux IXe et Xe siècles). Le service militaire ininterrompu, les pillages et les impôts ruinaient la paysannerie libre. Réduit à demander assistance au grand propriétaire foncier, le paysan devenait dépendant de ce dernier. Il était souvent contraint de se placer sous la " protection " du seigneur féodal; un homme isolé, sans défense, n'aurait pu subsister en raison des guerres continuelles, des incursions de brigandage. La propriété de sa parcelle passait au seigneur et le paysan ne pouvait la cultiver qu'en échange de diverses redevances qu'il devait au seigneur. Parfois aussi, les représentants et les fonctionnaires du roi accaparaient, par la fraude et la violence, les terres des paysans libres, les obligeant à reconnaître leur pouvoir.
La féodalisation s'accomplit différemment dans les divers pays, mais elle aboutit partout aux mêmes résultats : les paysans autrefois libres devenaient personnellement dépendants des féodaux qui s'étaient emparés de leur terre. Cette dépendance était plus ou moins dure. Avec le temps, les différences qui avaient d'abord existé entre anciens esclaves, colons et paysans libres, finirent par s'effacer, et tous se fondirent dans la masse de la paysannerie serve. Peu à peu se constitua un état de choses caractérisé par l'adage du Moyen âge : " Pas de terre sans seigneur ". Les rois étaient les propriétaires suprêmes de la terre.
La féodalité a été un stade nécessaire dans l'histoire de la société. L'esclavage avait épuisé toutes ses possibilités. Un nouveau développement des forces productives n'était désormais possible que grâce au travail de la masse des paysans dépendants possédant leur propre exploitation, leurs instruments de production et ayant quelque intérêt au travail.
Pourtant l'histoire atteste qu'il n'est nullement obligatoire que chaque peuple parcourre successivement toutes les étapes de l'évolution sociale. Beaucoup de peuples se trouvent placés dans des conditions qui leur permettent d'éviter telle ou telle phase du développement et de passer d'emblée à un stade supérieur.
En Russie, l'esclavage patriarcal fît son apparition à l'époque de la désagrégation de la communauté. Mais ici le développement social s'engagea pour l'essentiel, non dans la voie de l'esclavage, mais dans celle de la féodalisation. Les tribus slaves, où régnait encore le régime gentilice, attaquèrent l'Empire romain esclavagiste à partir du IIIe siècle de notre ère pour libérer les villes du littoral nord de la mer Noire et jouèrent un rôle important dans la chute de l'esclavage. Le passage de la communauté primitive à la féodalité s'effectua en Russie au moment où l'esclavage avait depuis longtemps disparu et où les rapports féodaux s'étaient consolidés dans les pays de l'Europe occidentale.
Chez les Slaves de l'Est, la communauté rurale portait le nom de " verv " ou de " mir ". Les prairies, les forêts, les étangs restaient indivis, alors que la terre arable devenait possession des différentes familles. A la tête de la communauté se trouvait un ancien. Le développement de la propriété privée de la terre entraîna peu à peu la décomposition de la communauté. Les anciens et les princes de la tribu s'emparèrent du sol. Les paysans (smerdy), d'abord membres libres de la communauté, tombèrent sous la dépendance des grands propriétaires fonciers, ou boyards.
L'Eglise devint le plus important des propriétaires féodaux de l'époque. Les dons des princes, les donations et les legs testamentaires la mirent en possession de vastes territoires et de très riches domaines.
Quand se constitua l'Etat russe centralisé (XVe et XVIe siècles) les grands princes et les tsars prirent l'habitude d' " installer " (en russe pomechtchat) comme on disait alors, sur des terres leurs proches et leurs serviteurs, autrement dit de leur concéder terres et paysans, à charge pour eux de les servir à la guerre. De là sont venus les noms de pomestié (fief) et de pomechtchik (seigneur féodal).
A l'époque, les paysans n'étaient pas encore définitivement attachés au propriétaire foncier et à la glèbe : ils avaient le droit de changer de seigneur. A la fin du XVIe siècle, les grands propriétaires fonciers intensifièrent l'exploitation de la paysannerie afin de produire davantage de céréales pour la vente. Aussi, en 1581, l'Etat retira-t-il aux paysans le droit de changer de seigneur. Les paysans, désormais complètement attachés à la terre de leur propriétaire, furent ainsi transformés en serfs.
Sous la féodalité, l'économie rurale, et surtout la culture du sol, jouaient un rôle prépondérant. Des améliorations furent apportées au cours des siècles à la culture des céréales; la culture maraîchère, le jardinage, l'industrie vinicole, la fabrication de l'huile se développèrent.
Durant la première phase de la féodalité prédominait un système de culture à jachère complète, ou à brûlis dans les régions boisées. On pratiquait la même culture sur une terre plusieurs années de suite jusqu'à ce que le sol fût épuisé. Après quoi on mettait en culture une autre terre. Ce système fut ensuite remplacé par l'assolement triennal : la terre arable était divisée en trois soles dont chacune était alternativement cultivée en céréale d'hiver, en céréale de printemps et laissée en friche. L'assolement triennal se répandit en Europe occidentale et en Russie à partir des XIe et XIIe siècles. Il resta en usage pendant des centaines d'années, jusqu'au XIXe siècle, et est encore appliqué aujourd'hui dans maints pays.
Au début de la féodalité, l'outillage agricole restait médiocre, Les instruments de travail étaient l'araire à soc de fer, faucille, la faux, la bêche. Puis on se mit à employer la charrue de fer et la herse. La mouture du grain s'effectua longtemps à la main, jusqu'au moment où se répandit l'usage des moulins à vent et à eau.
Les rapports de production de la société féodale. L'exploitation du paysan par le seigneur.
La base des rapports de production de la société féodale était la propriété du seigneur sur la terre et sa propriété limitée sur le serf. Ce dernier n'était pas un esclave. Il avait sa propre exploitation. Le seigneur ne pouvait plus le tuer, mais il pouvait le vendre. La propriété féodale coexistait avec la propriété individuelle du paysan et de l'artisan sur les instruments de production et sur leur exploitation privée; cette propriété individuelle était fondée sur le travail personnel.
La grande propriété foncière féodale était à la base de l'exploitation du paysan par le seigneur. Le domaine proprement dit du féodal s'étendait sur une partie de sa terre. L'autre partie, le seigneur la donnait en jouissance aux paysans à des conditions qui les asservissaient. Le féodal " lotissait " le paysan et s'assurait ainsi une main-d'œuvre. En échange de la jouissance héréditaire de son lot, le paysan devait travailler pour le propriétaire, cultiver la terre de celui-ci avec ses propres instruments et son bétail, ou bien lui remettre son surproduit, en nature ou en argent.
Ce système d'économie supposait qu'un lien de dépendance personnelle attachait le paysan au propriétaire foncier, il supposait une contrainte extra-économique :
Si le seigneur n'avait été expressément le maître de la personne du paysan, il n'aurait pu obliger à travailler pour lui un homme possédant son lopin de terrer et l'exploitant lui-même. (V. Lénine : " Le développement du capitalisme en Russie ", Œuvres, t. III, p. 159 (en russe).)
Le temps de travail du serf se divisait en deux parties : le temps nécessaire et le temps supplémentaire. Pendant le temps nécessaire, le paysan créait le produit nécessaire à sa subsistance et à celle de sa famille. Pendant le temps supplémentaire, il créait le produit supplémentaire, le surproduit, que le seigneur s'appropriait. Le fruit du surtravail du paysan travaillant dans le domaine seigneurial, ou le surproduit créé par le paysan dans sa propre exploitation et que s'appropriait le seigneur, constituaient la rente foncière féodale.
Souvent la rente féodale absorbait non seulement le surproduit du paysan, mais encore une partie de son produit nécessaire. Cette rente avait sa base dans la propriété féodale de la terre, à laquelle se rattachait la domination directe du propriétaire féodal sur les paysans placés sous sa dépendance.
Il a existé sous la féodalité trois formes de rente foncière :
La rente-travail, la rente en nature et la rente en argent ; elles sont toutes trois la manifestation non déguisée de l'exploitation des paysans par leurs propriétaires.
La rente-travail ou corvée a prédominé aux premiers stades de la féodalité : le paysan travaillait une partie de la semaine — trois jours ou davantage — avec ses instruments de production (araire, bêtes de somme, etc.) dans le domaine du seigneur, et les autres jours de la semaine dans son exploitation. De la sorte, le travail nécessaire et le surtravail du paysan étaient nettement délimités dans le temps et dans l'espace. Les travaux à exécuter pendant la corvée étaient très nombreux : le paysan labourait, semait et rentrait la récolte, paissait le bétail, charpentait, coupait du bois, transportait a l'aide de son cheval des denrées agricoles et des matériaux de construction.
Le serf astreint à la corvée n'avait intérêt à accroître le rendement de son travail que sur son exploitation. Il en allait autrement sur la terre du seigneur. Aussi celui-ci avait-il des surveillants pour obliger les paysans à travailler.
Par la suite, la rente-travail lit place à la rente en nature, à la redevance en nature. Le paysan était tenu de livrer régulièrement au seigneur une certaine quantité de blé, de bétail, de volailles et d'autres produits agricoles; le plus souvent la redevance s'ajoutait à certaines survivances de la corvée, c'est-à-dire à des travaux à exécuter par le paysan dans le domaine seigneurial.
La rente en nature permettait au paysan de disposer à son gré de son travail nécessaire comme de son surtravail. Le travail nécessaire et le surtravail ne se distinguaient plus de façon aussi tangible que dans la rente-travail. Le paysan acquérait une indépendance relative, ce qui l'encourageait jusqu'à un certain point à accroître la productivité de son travail.
A un stade ultérieur de la féodalité, quand l'échange eut pris une assez large extension, apparut la rente en argent sous la forme d'une redevance en argent. La rente en argent est caractéristique de la période où la féodalité se désagrège et où les rapports capitalistes font leur apparition.
Les différentes formes de la rente féodale ont souvent coexisté.
Dans toutes les formes étudiées, nous avons admis que celui qui payait la rente possédait et travaillait réellement la terre, et que son surtravail non rétribué revenait directement au propriétaire foncier. Dans la rente en argent, transformation de la rente en nature, c'est non seulement possible, c'est la réalité ! (K. Marx : Le Capital, Livre III, chap. XLVII, § IV.)
Pour accroître leurs revenus, les seigneurs levaient une foule de taxes sur les paysans. Souvent, ils monopolisaient les moulins, les forges et autres entreprises auxquelles le paysan était obligé de recourir moyennant un paiement exorbitant en nature ou en argent. Outre la redevance en nature ou en argent qu'il versait au seigneur, le paysan devait acquitter une série d'impôts d'Etat, de taxes locales et, dans certains pays, payer la dîme, c'est-à-dire remettre à l'Eglise le dixième de sa récolte.
Le travail des serfs était donc à la base de l'existence de la société féodale. Les paysans non seulement produisaient les denrées agricoles, mais encore travaillaient dans les domaines seigneuriaux en qualité d'artisans, construisaient châteaux et monastères, faisaient les routes; ce sont eux qui ont bâti les villes.
L'économie seigneuriale, surtout au début, était essentiellement une économie naturelle. Chaque domaine féodal, qui se composait de la résidence du seigneur et des villages lui appartenant, vivait en économie fermée et avait rarement recours aux échanges. Les besoins du seigneur, de sa famille et de sa nombreuse valetaille étaient couverts au début par les produits provenant du domaine seigneurial et par les redevances des paysans. Les domaines plus ou moins importants disposaient d'un nombre suffisant d'artisans, pour la plupart des serfs attachés à la demeure seigneuriale. Ces artisans confectionnaient des vêtements et des chaussures, fabriquaient et réparaient les armes, les engins de chasse et le matériel agricole, construisaient les bâtiments.
L'exploitation du paysan était elle aussi une économie naturelle. Les paysans se livraient non seulement aux travaux agricoles, mais aussi à des travaux d'artisanat, notamment au traitement des matières premières provenant de leur exploitation : ils filaient, tissaient, fabriquaient des chaussures et des outils pour leur exploitation.
La féodalité fut longtemps caractérisée par l'association de l'agriculture', principale branche d'activité, et du métier à domicile, qui ne jouait qu'un rôle auxiliaire. Les quelques produits importés dont on ne pouvait se passer, comme le sel, les articles en fer, étaient d'abord fournis par des marchands ambulants. Par la suite, avec le développement des villes et de la production artisanale, la division du travail et le développement des échanges entre la ville et la campagne réalisèrent d'importants progrès.
L'exploitation des paysans dépendants par les seigneurs constitue le principal trait de la féodalité chez tous les peuples. Mais dans certains pays le régime féodal a présenté des particularités. En Orient, les rapports féodaux se sont longtemps combinés avec l'esclavage, comme ce fut le cas en Chine, dans l'Inde, au Japon et dans quelques autres pays. La propriété d'Etat féodale sur la terre y a joué un rôle important. Ainsi, à l'époque du califat de Bagdad, sous la domination arabe (notamment aux VIIIe et IXe siècles de notre ère), une partie considérable des membres des communautés rurales vivait sur les terres du calife et payait la rente féodale directement à l'Etat. En Orient, la féodalité était également caractérisée par la survivance des rapports patriarcaux que les seigneurs mettaient à profit pour intensifier l'exploitation des paysans. Dans les pays d'Orient où l'agriculture irriguée joue un rôle déterminant, les paysans se trouvaient sous la coupe des féodaux du fait que non seulement la terre, mais aussi l'eau et les systèmes d'irrigation étaient la propriété de l'Etat féodal ou des seigneurs.
Chez les peuples nomades, la terre était utilisée comme pâturage. L'étendue des terres possédées par les féodaux était déterminée par l'importance de leurs troupeaux. Les grands seigneurs propriétaires de bétail étaient aussi en fait de grands propriétaires de pâturages. Ils asservissaient et exploitaient la paysannerie.
La loi économique fondamentale de la féodalité réside dans la production d'un surproduit pour la satisfaction des besoins des seigneurs féodaux en exploitant les paysans dépendants sur la base de la propriété du féodal sur la terre et de sa propriété limitée sur les producteurs les paysans serfs.
La ville médiévale. Les corporations. Les guildes des marchands.
Les villes sont apparues dès l'époque de l'esclavage : ainsi Rome, Florence, Venise, Gênes en Italie; Constantinople, Alexandrie dans le Proche-Orient; Paris, Lyon et Marseille en France; Londres en Angleterre, Samarcande en Asie centrale et bien d'autres encore sont un héritage qu'a reçu le Moyen âge de l'époque de l'esclavage. Le régime fondé sur l'esclavage s'écroula, mais les villes restèrent. Les grands ateliers d'esclaves se morcelèrent, mais les métiers continuèrent d'exister.
Dans le haut Moyen âge, les villes et les métiers ne connurent qu'un faible développement. Les artisans des villes produisaient des articles pour la vente, mais c'est par leur travail personnel qu'ils tiraient la plupart des biens de consommation dont ils avaient besoin. Beaucoup possédaient une parcelle de terre, un jardin, du bétail. Les femmes filaient le lin et la laine pour les vêtements. Ce qui témoignait du caractère limité des marchés et de l'échange.
A la campagne, le traitement des matières premières agricoles ne fut d'abord pour le cultivateur qu'une activité auxiliaire. Puis des artisans, desservant leur village, commencèrent à se détacher de la masse paysanne. La productivité de leur travail s'accrut. On put fabriquer plus d'articles qu'il n'était nécessaire au seigneur ou aux paysans d'un seul village. Les artisans commencèrent à se grouper autour des châteaux forts et des monastères, dans les gros bourgs et autres centres commerciaux. C'est ainsi que petit à petit on vit apparaître de nouvelles cités, la plupart du temps sur des cours d'eau (comme ce fut en Russie le cas de Kiev, Pskov, Novgorod, Vladimir).
Avec le temps, les métiers devinrent de plus en plus lucratifs. L'habileté des artisans augmenta. Le seigneur féodal prit l'habitude d'acheter des articles artisanaux chez les citadins, ceux de ses propres serfs ayant cessé de le satisfaire. Le métier, en se développant, se détacha définitivement de l'agriculture.
Les villes, qui se trouvaient sur les terres des féodaux laïques et ecclésiastiques, relevaient de leur juridiction. Les citadins étaient tenus à certaines obligations envers le seigneur, ils lui versaient des redevances en nature ou en argent, ils étaient justiciables de son administration et de ses tribunaux. De bonne heure, la population des villes engagea la lutte pour s'affranchir de cette dépendance féodale. De force ou en se rachetant, les villes obtinrent le droit de s'administrer, d'avoir leurs tribunaux, de battre monnaie et de lever des impôts.
La population urbaine se composait surtout d'artisans et de marchands. Beaucoup de villes donnaient asile aux serfs fugitifs. La ville représentait la production marchande, par opposition à la campagne, où dominait l'économie naturelle. La concurrence croissante des serfs fugitifs affluant dans les villes, la lutte contre l'exploitation et les exactions des seigneurs obligèrent les artisans à se grouper en corporations. Le régime corporatif a, sous la féodalité, existé dans presque tous les pays.
Les corporations sont apparues à Byzance et en Italie aux IXe et Xe siècles et, par la suite, dans toute l'Europe occidentale et en Russie. En Orient (Egypte, Chine, califat arabe), les corporations sont nées plus tôt encore. Elles groupaient les artisans urbains exerçant la même profession ou des professions connexes. Seuls les maîtres de métier en étaient membres de plein droit. Le maître de métier avait sous ses ordres un petit nombre de compagnons et d'apprentis. La corporation protégeait jalousement le droit exclusif de ses membres d'exercer leur métier et réglementait strictement la production : elle fixait la durée de la journée de travail, le nombre des compagnons et des apprentis que chaque maître pouvait avoir, la qualité des matières premières et des articles finis, ainsi que les prix; elle organisait souvent l'achat en commun des matières premières. Les procédés de travail, consacrés par une longue tradition, étaient obligatoires pour tous. Une réglementation sévère visait à empêcher qu'un maître de métier s'élevât au-dessus des autres. Les corporations étaient en outre des organisations de secours mutuel.
Les corporations étaient la forme féodale de l'organisation du métier. Elles jouèrent au début un rôle bienfaisant en contribuant à affermir et à développer les métiers dans les villes. Mais avec la croissance de la production marchande et l'extension du marché, elles devinrent de plus en plus un frein au progrès des forces productives.
La réglementation stricte du travail par les corporations paralysait l'initiative des artisans et entravait le développement de la technique. Pour limiter la concurrence les corporations firent dépendre l'acquisition de la maîtrise de conditions de plus en plus restrictives. Les apprentis et les compagnons, dont le nombre avait fortement augmenté, étaient pratiquement dans l'impossibilité d'accéder à la maîtrise. Ils étaient condamnés à rester toute leur vie des salariés. Aussi les rapports entre le maître et ses subordonnés perdirent-ils leur caractère plus ou moins patriarcal. Les maîtres intensifiaient l'exploitation de leurs subordonnés, les faisant travailler quatorze ou seize heures par jour pour un salaire misérable. Les compagnons commencèrent à se grouper, pour défendre leurs intérêts, en associations secrètes, ou compagnonnages, que les corporations et les autorités de la ville persécutaient violemment.
Les marchands formaient la partie la plus riche de la population urbaine. Le commerce se développait dans les villes, nées à l'époque de l'esclavage ou apparues sous la féodalité. Aux corporations dans l'artisanat correspondaient les guildes dans le commerce. Les guildes des marchands ont existé un peu partout à l'époque de la féodalité. On constate leur existence en Orient à partir du IXe siècle, en Europe occidentale à partir des IXe et Xe siècles, en Russie à partir du XIIe siècle. Elles se proposaient surtout de lutter contre la concurrence des autres marchands, d'assurer l'unification des poids et mesures, de protéger les droits des marchands contre les entreprises des seigneurs.
Aux IXe et Xe siècles, il existait déjà un commerce important entre l'Orient et l'Europe occidentale, commerce auquel la Russie de Kiev prenait une part active. Les croisades (du XIe au XIIIe siècle) contribuèrent à son extension en ouvrant aux marchands d'Europe occidentale les marchés du Proche-Orient. L'or et l'argent d'Orient affluèrent en Europe. La monnaie fit son apparition là où on l'ignorait encore. Les villes italiennes, notamment Gênes et Venise, dont les navires assuraient le transport et le ravitaillement des croisés, participèrent directement à la conquête des marchés orientaux.
Les ports de la Méditerranée furent longtemps les principaux intermédiaires entre l'Europe occidentale et l'Orient. Mais le commerce se développa également dans les villes de l'Allemagne du Nord et des Pays-Bas situées sur les voies commerciales de la mer du Nord et de la Baltique. Au XIVe siècle il s'y constitua une confédération commerciale, la Ligue hanséatique, qui groupa au cours des deux siècles qui suivirent près de 80 villes de différents pays d'Europe. La Ligue faisait le commerce avec l'Angleterre, la Scandinavie, la Pologne et la Russie. Les produits industriels d'Europe occidentale : draps de Flandre et d'Angleterre, toiles, articles métalliques d'Allemagne, vins de France, étaient échangés contre les fourrures, les peaux, le lard, le miel, le blé, le bois, la poix, les tissus de lin et autres articles artisanaux du nord-est de l'Europe. Les marchands rapportaient d'Orient les épices (poivre, clous de girofle, muscade), des parfums, des teintures, des cotonnades et des soieries, des tapis, et bien d'autres produits.
Aux XIIIe et XIVe siècles les villes russes : Novgorod, Pskov et Moscou, étaient en relations très suivies avec l'Asie et l'Europe occidentale. Les marchands de Novgorod entretenaient des relations commerciales régulières avec les peuples du Nord (littoral de l'océan Glacial et pays au-delà de l'Oural), d'une part, avec la Scandinavie et l'Allemagne, d'autre part.
Le développement des villes et les progrès du commerce exercèrent une influence considérable sur la campagne féodale. L'économie seigneuriale était peu à peu entraînée dans la circulation marchande. Les seigneurs avaient besoin d'argent pour se procurer les objets de luxe et les articles de la ville. Aussi préféraient-ils remplacer la corvée et la redevance en nature par une redevance en argent. L'exploitation féodale se fit dès lors plus lourde. L'opposition entre la ville et la campagne, apparue avec l'esclavage, s'accentuait.
Les classes et les castes de la société féodale. La hiérarchie féodale.
La société féodale se composait de deux classes principales : les féodaux et les paysans. Elle
présentait une division en classes où l'énorme majorité — la paysannerie serve — se trouvait sous l'entière dépendance d'une infime minorité : les propriétaires fonciers. (V. Lénine : " De l'Etat ", L'Etat et la révolution, p. 119.)
La classe féodale n'était pas homogène. Les petits féodaux payaient tribut aux grands, les aidaient dans la guerre, mais bénéficiaient en revanche de leur protection. Le protecteur s'appelait suzerain, le protégé vassal. Les suzerains étaient à leur tour les vassaux de seigneurs plus puissants. C'est ainsi que se forma la hiérarchie féodale.
Classe dominante, les propriétaires fonciers féodaux étaient à la tête de l'Etat. Ils formaient une couche sociale : la noblesse. Au sommet de l'échelle sociale, les nobles jouissaient de privilèges politiques et économiques étendus.
Le clergé (séculier et régulier) était, lui aussi, un gros propriétaire foncier. Il possédait de vastes territoires sur lesquels vivait une nombreuse population dépendante et serve, et formait, comme la noblesse, une couche sociale dominante.
La hiérarchie féodale reposait sur la large base que constituait la paysannerie. Les paysans devaient obéissance au seigneur et se trouvaient placés sous la juridiction suprême du premier féodal : le roi. La paysannerie était une couche sociale dépourvue de tout droit politique. Les seigneurs pouvaient vendre leurs serfs, et ils usaient largement de ce droit. Ils infligeaient aux paysans des châtiments corporels. Lénine a appelé le servage l' " esclavage de l'homme attaché à la glèbe ". Le serf était presque aussi férocement exploité que l'Antiquité. Il pouvait toutefois travailler une partie de son temps sur son lopin de terre, il pouvait jusqu'à un certain point être son propre maître.
La contradiction de classe entre féodaux et paysans serfs domine l'histoire de la société féodale. La lutte de la paysannerie exploitée contre les seigneurs s'est poursuivie durant toute la féodalité; elle devint particulièrement aiguë à la fin de cette époque, quand l'exploitation des serfs se fut aggravée à l'extrême.
Dans les villes qui s'étaient affranchies de la dépendance féodale, le pouvoir appartenait aux riches citadins : marchands, usuriers, propriétaires de terrains et d'immeubles. Les artisans des corporations, qui formaient la grande masse de la population des villes, étaient souvent en lutte contre l'aristocratie urbaine pour obtenir le droit de participer conjointement avec elle à l'administration de la cité. Les petits artisans et les compagnons luttaient contre l'exploitation que leur faisaient subir les maîtres de métier et les marchands.
A la fin de l'époque féodale, une différenciation déjà très poussée s'était opérée parmi la population des villes. Il y avait, d'un côté, les riches marchands et les maîtres de métier; de l'autre, la masse des compagnons et des apprentis, des pauvres gens. Les couches inférieures de la population luttaient contre l'aristocratie urbaine et les seigneurs coalisés. Leur lutte rejoignait celle des paysans serfs contre l'exploitation féodale.
Le pouvoir suprême était censé appartenir aux rois (en Russie, aux grands princes, puis aux tsars). Mais hors de leurs domaines, le pouvoir des rois était infime au début de l'époque féodale, souvent même purement nominal. Toute l'Europe était divisée en une foule d'Etats grands et petits. Les grands feudataires étaient maîtres absolus sur leurs terres. Ils édictaient les lois, en assuraient l'exécution, rendaient la justice, possédaient une armée, se livraient à des incursions contre leurs voisins; ils ne se faisaient pas faute non plus de piller sur les grands chemins. Beaucoup d'entre eux battaient monnaie. Les féodaux moins puissants jouissaient aussi de droits très étendus sur leurs sujets et cherchaient à s'aligner en tout sur les grands seigneurs.
Avec le temps, les rapports féodaux finirent par constituer un écheveau extrêmement embrouillé de droits et de devoirs. Les désaccords et les conflits étaient continuels entre seigneurs. Ils étaient d'ordinaire tranchés par la force, au cours de guerres intestines.
Le développement des forces productives de la société féodale.
Les forces productives atteignirent à l'époque féodale un niveau plus élevé qu'à l'époque de l'esclavage.
La technique agricole se perfectionna. L'emploi de la charrue en fer et d'autres instruments en fer se généralisa. De nouvelles cultures furent introduites, la viticulture, l'industrie vinicole, les cultures maraîchères connurent un essor remarquable. L'élevage progressa, surtout celui du cheval, en raison des besoins militaires des féodaux; la fabrication du beurre se développa. Dans certaines régions, l'élevage du mouton prit une grande extension. On agrandit et on améliora les prairies et les pâturages.
Les outils des artisans et le traitement des matières premières se perfectionnèrent. Les anciens métiers commencèrent à se spécialiser. C'est ainsi que du métier du forgeron, qui produisait d'abord tous les articles de métal, se détachèrent l’armurerie, la clouterie, la coutellerie, la serrurerie; de la peausserie, la cordonnerie et la bourrellerie. Aux XVIe et XVIIe siècles, le rouet se répandit en Europe. Le métier à étirer fut inventé en 1600.
L'amélioration des procédés de la fonte et du traitement du fer joua un rôle décisif dans le perfectionnement des instruments de travail. Au début, on produisait le fer par des méthodes tout à fait primitives. Au XIVe siècle, on commença à utiliser la roue hydraulique, pour actionner les soufflets de forge et les gros marteaux destinés à concasser le minerai. Un meilleur tirage dans les fours permit d'obtenir, au lieu d'une masse malléable, une niasse en fusion : la fonte. Avec l'emploi de la poudre à des fins militaires et l'apparition de l'artillerie (XIVe siècle), il fallut de grosses quantités de métal pour fabriquer les boulets; à partir du début du XVe siècle, on prit l'habitude de les couler en fonte. La confection des outils agricoles et d'autres instruments demandait aussi toujours plus de métal. Les premiers hauts fourneaux firent leur apparition dans la première moitié du XVe siècle. L'invention de la boussole contribua aux progrès de la navigation. L'invention et la diffusion de l'imprimerie eurent une importance considérable.
La Chine, où les forces productives et la civilisation connurent déjà du VIe au XIe siècle un développement remarquable, devança l'Europe sur bien des points. C'est aux Chinois que l'on doit l'invention de la boussole, de la poudre, du papier et de l'imprimerie sous sa forme la plus élémentaire.
Le développement des forces productives de la société se heurtait de plus en plus au cadre trop étroit des rapports de production féodaux. La paysannerie, courbée sous le joug de l'exploitation féodale, était incapable de produire davantage de denrées agricoles. Le rendement du travail du paysan asservi était extrêmement bas. Dans les villes, l'augmentation de la productivité du travail artisanal se heurtait aux statuts et aux règlements corporatifs. La lenteur des progrès de la production, la routine, l'empire de la tradition, caractérisaient le régime féodal.
Les forces productives qui s'étaient développées dans la société féodale réclamaient de nouveaux rapports de production. La naissance de la production capitaliste au sein du régime féodal. Le rôle du capital marchand.
On assiste, à l'époque féodale, au développement graduel de la production marchande et à l'extension de l'artisanat urbain; les produits de l'économie paysanne sont de plus en plus entraînés dans le mouvement des échanges.
La production des petits artisans et des paysans, fondée sur la propriété privée et le travail personnel, et créant des produits pour l'échange, est ce qu'on appelle la production marchande simple.
Le produit fabriqué en vue de l'échange est, nous l'avons déjà dit, une marchandise. Les différents producteurs de marchandises dépensent pour produire des marchandises identiques une quantité différente de travail, qui dépend des conditions dans lesquelles ils se trouvent placés. Ceux qui disposent d'instruments plus perfectionnés dépensent moins de travail que les autres pour produire une même marchandise. Les travailleurs diffèrent également par la force, l'adresse, l'habileté, etc. Mais peu importe au marché dans quelles conditions et à l'aide de quels instruments a été produite telle ou telle marchandise. On paye sur le marché la même somme d'argent pour des marchandises identiques, quelles que soient les conditions individuelles de travail dans lesquelles elles ont été fabriquées.
Aussi les producteurs de marchandises, chez qui les dépenses individuelles du travail sont supérieures à la moyenne du fait qu'ils se trouvent placés dans de plus mauvaises conditions, ne couvrent-ils qu'une partie de ces dépenses en vendant leurs marchandises et ils finissent par se ruiner. Par contre, ceux chez qui les dépenses individuelles de travail sont inférieures à la moyenne, grâce à de meilleures conditions, sont en excellente posture pour vendre, et s'enrichissent. D'où une aggravation de la concurrence. Une différenciation s'opère parmi les petits producteurs de marchandises : la majorité s'appauvrit de plus en plus, alors qu'une infime minorité s'enrichit.
Le morcellement politique fut, sous le régime féodal, un gros obstacle au développement de la production marchande. Les féodaux établissaient à leur guise des droits sur les marchandises amenées du dehors, percevaient des péages et créaient ainsi de graves obstacles au commerce. Les besoins de celui-ci, et plus généralement du développement économique de la société, exigeaient la suppression du morcellement féodal. Les progrès de la production artisanale et agricole, de la division sociale du travail entre la ville et la campagne eurent pour conséquence l'établissement de relations économiques plus actives entre les différentes régions d'un même pays, la formation d'un marché national. Celui-ci créa à son tour les conditions économiques d'une centralisation du pouvoir politique. La bourgeoisie naissante des villes avait intérêt à la destruction des barrières féodales; aussi était-elle favorable à la constitution d'un Etat centralisé.
S'appuyant sur la couche plus large de la petite noblesse, sur les " vassaux de leurs vassaux ", ainsi que sur les villes dont l'ascension se poursuit, les rois portent à l'aristocratie féodale des coups décisifs et affermissent leur domination. Ils deviennent les maîtres de l'Etat non plus seulement de nom, mais aussi en fait. De grands Etats nationaux se constituent sous forme de monarchies absolues. La fin du morcellement féodal et l'établissement d'un pouvoir politique centralisé contribuent à l'apparition et au développement de rapports capitalistes.
La formation d'un marché mondial joua également un rôle considérable dans l'avènement du régime capitaliste.
Dans la seconde moitié du XVe siècle, les Turcs s'emparèrent de Constantinople et de toute la partie orientale de la Méditerranée. La grande route commerciale était coupée, qui mettait l'Europe occidentale en communication avec l'Orient. Christophe Colomb découvrit en 1492 1'Amérique, alors qu'il cherchait la voie maritime des Indes, que Vasco de Gama trouva en 1498, après avoir fait le tour de l'Afrique.
A la suite de ces découvertes, la Méditerranée perdit sa primauté commerciale au profit de l'Atlantique, et la première place dans le Commerce échut aux Pays-Bas, à l'Angleterre et à la France. La Russie jouait elle aussi un rôle important dans le commerce européen.
Avec la naissance du commerce mondial et d'un marché mondial, l'artisanal n'était plus en mesure de satisfaire la demande accrue de marchandises. Cette circonstance hâta le passage de la petite production artisanale à la grande production capitaliste fondée sur l'exploitation d'ouvriers salariés.
Le passage du mode de production féodal au mode de production capitaliste s'accomplit de deux façons : d'une part, la différenciation des petits producteurs de marchandises fit apparaître des entrepreneurs capitalistes; d'autre part, le capital commercial, en la personne des marchands, plaça directement la production sous sa dépendance.
Les corporations pouvaient limiter la concurrence et la différenciation parmi les artisans tant que la production marchande restait peu développée. Avec les progrès de l'échange, la concurrence se fit de plus en plus âpre. Les maîtres de métier travaillant pour un marché plus étendu cherchaient à obtenir l'abolition des restrictions corporatives, ou bien les tournaient purement et simplement. Ils allongeaient la journée de travail des compagnons et des apprentis, en augmentaient le nombre, appliquaient des méthodes de travail plus productives. Les plus riches d'entre eux devenaient peu à peu des capitalistes; les plus pauvres, les compagnons et les apprentis, devenaient des ouvriers salariés.
En désagrégeant l'économie naturelle, le capital commercial contribua à l'avènement de la production capitaliste. Il ne fut d'abord qu'un intermédiaire dans l'échange des marchandises des petits producteurs — artisans et paysans — et lors de la réalisation par les féodaux d'une partie du surproduit que ceux-ci s'appropriaient. Puis le marchand se mit à acheter régulièrement aux petits producteurs les marchandises qu'ils fabriquaient, pour les revendre sur un marché plus large. Il devenait de la sorte un accapareur [Le mot est pris ici dans son sens propre, sans la nuance péjorative qu'il a prise aujourd'hui (N.T.).]. Avec les progrès de la concurrence et l'apparition de l'accapareur, la situation de la masse des artisans se modifia sensiblement. Les maîtres de métier appauvris imploraient l'aide du marchand accapareur qui leur avançait de l'argent, des matières premières et des matériaux, à la condition qu'ils lui vendent le produit fini à un prix très bas, convenu d'avance. Les petits producteurs tombaient de la sorte sous la dépendance économique du capital commercial.
Peu à peu un grand nombre de maîtres de métier appauvris se trouvèrent dépendre d'un riche accapareur. Celui-ci leur distribuait des matières premières, par exemple des filés dont ils faisaient des tissus, contre le payement d'une certaine somme, et devenait ainsi un distributeur.
La ruine de l'artisan fit que l'accapareur dut lui fournir non seulement la matière première, mais encore les instruments de travail. De la sorte, l'artisan perdit son dernier semblant d'autonomie et devint définitivement un ouvrier salarié, tandis que l'accapareur se transformait en capitaliste industriel.
Groupés dans l'atelier du capitaliste, les artisans d'autrefois exécutaient un même travail. Mais il apparut bientôt que certaines opérations réussissaient mieux aux uns, et d'autres opérations aux autres. Il était donc plus avantageux de confier à chacun la partie du travail où il était le plus habile. C'est ainsi que la division du travail s'introduisit peu à peu dans les ateliers employant une main-d'œuvre plus ou moins nombreuse. Les entreprises capitalistes où des ouvriers salariés accomplissent un travail manuel sur la base de la division du travail, sont appelées manufactures [" Manufacture " signifie littéralement travail fait à la main.].
Les premières sont apparues dès les XIVe et XVe siècles à Florence et dans certaines républiques italiennes du Moyen âge. Du xvie au xviiie siècle, les manufactures produisant du drap, des tissus de lin et de soie, de l'horlogerie, des armes, de la verrerie, se multiplièrent dans tous les pays d'Europe.
Elles firent leur apparition en Russie au XVIIe siècle. Au début du XVIIIe siècle, sous Pierre Ier, elles connurent un essor rapide, notamment les manufactures d'armes, de drap, de soieries. Des usines sidérurgiques, des mines, des sauneries furent créées dans l'Oural.
A la différence des manufactures d'Europe occidentale, reposant sur le travail salarié, les entreprises russes des XVIIe et XVIIIe siècles, tout en recourant à des travailleurs libres salariés, employaient surtout des paysans et des ouvriers serfs. A partir de la fin du XVIIIe siècle, les manufactures fondées sur le travail libre salarié reçurent une large extension. Ce processus s'intensifia au cours des dernières décennies qui précédèrent l'abolition du servage.
La désagrégation des rapports féodaux se poursuivait également à la campagne. A mesure que se développait la production marchande, le pouvoir de l'argent augmentait. Les seigneurs remplaçaient les obligations en nature des paysans par des obligations en argent. Les paysans durent vendre les produits de leur travail et remettre aux féodaux l'argent qu'ils en avaient retiré. D'où, chez les paysans, un perpétuel besoin d'argent. Les accapareurs et les usuriers mettaient à profit cette situation pour les asservir. L'oppression féodale devenait plus lourde, la situation des serfs s'aggravait.
Le développement des relations monétaires donna une forte impulsion à la différenciation de la paysannerie, autrement dit à sa division en différents groupes sociaux. L'immense majorité de la paysannerie était dans la misère, s'épuisait au travail et se ruinait. Parallèlement apparurent des paysans riches qui exploitaient leurs voisins par des prêts léonins, en achetant à vil prix leurs produits agricoles, leur cheptel, leurs instruments de travail.
C'est ainsi que la production capitaliste naquît au sein du régime féodal. L'accumulation primitive du capital. L'expropriation violente des paysans. L'accumulation des richesses.
La production capitaliste suppose réalisées deux conditions principales : 1° l'existence d'une masse de non-possédants personnellement libres mais dépourvus de moyens de production et d'existence, obligés par suite de se louer aux capitalistes et de travailler pour eux; et 2° l'accumulation des richesses monétaires indispensables pour créer de grandes entreprises capitalistes.
Nous avons vu que le capitalisme a pour milieu nourricier la petite production marchande fondée sur la propriété privée, où la concurrence enrichit quelques-uns et ruine la plupart des autres. Mais la lenteur de ce processus ne correspondait pas aux besoins du nouveau marché mondial créé par les grandes découvertes de la fin du XVe siècle. L'avènement du mode de production capitaliste fut accéléré par l'emploi des méthodes de contrainte les plus brutales de la part des grands propriétaires fonciers, de la bourgeoisie et du pouvoir d'Etat qui se trouvait aux mains des classes exploiteuses. La violence, selon l'expression de Marx, a été l'accoucheuse qui a hâté la venue au monde du nouveau mode de production capitaliste.
Les savants bourgeois dépeignent sous des couleurs idylliques la naissance de la classe capitaliste et de la classe ouvrière. Dans des temps immémoriaux, assurent-ils, une poignée d'hommes laborieux et économes accumulèrent des richesses par leur travail, alors qu'une foule de paresseux et d'oisifs gaspillaient tout leur avoir et devenaient des prolétaires.
Ces fables imaginées par les défenseurs du capitalisme n'ont rien de commun avec la réalité. En fait, la formation d'une masse de non-possédants — les prolétaires — et l'accumulation de richesses aux mains de quelques-uns résultèrent du fait que les petits producteurs furent privés par la violence de leurs moyens de production. Le processus de séparation des producteurs de leurs moyens de production (terre, instruments de production, etc.) s'accompagna de spoliations et de cruautés sans nombre. Il a reçu le nom d'accumulation primitive du capital, car il a précédé l'apparition de la grande production capitaliste.
C'est d'abord en Angleterre que la production capitaliste prit un développement considérable. A la fin du XVe siècle, un douloureux processus d'expropriation violente de la paysannerie s'amorça dans ce pays. L'impulsion directe fut donnée par la demande accrue de laine de la part des grandes manufactures de drap apparues d'abord en Flandre, puis en Angleterre même. Les seigneurs se mirent à élever de grands troupeaux de moutons. Ils avaient besoin pour cela de pâturages. Ils chassaient en masse les paysans de leurs demeures, s'emparaient de la terre dont ceux-ci avaient toujours eu la jouissance, et transformaient les champs cultivés en pâturages.
L'expropriation des paysans s'accomplit de différentes façons, mais principalement par une mainmise éhontée sur les terres communales. Les seigneurs entouraient ces terres de clôtures, démolissaient les maisons des paysans, expulsaient ces derniers. Si ceux-ci tentaient de recouvrer la terre dont ils avaient été illégalement dépossédés, la force armée de l'Etat volait au secours du seigneur. Une série de lois sur les " enclosures " consacrèrent au XVIIIe siècle cette spoliation du paysan.
La foule des paysans ruinés et dépouillés encombrait les villes, les bourgs et les routes d'Angleterre. Privés de moyens d'existence, ils étaient réduits à la mendicité. Les autorités édictèrent contre les expropriés des lois sanguinaires, d'une cruauté exceptionnelle. Ainsi, sous le règne d'Henri VIII (XVIe siècle), 72.000 personnes furent exécutées pour " vagabondage ". Au xviiie siècle, la peine de mort fut remplacée pour les " vagabonds " et les sans-logis par l'incarcération dans des " maisons de travail ", qui méritèrent le nom de " maisons d'horreur ". La bourgeoisie entendait ainsi plier la population rurale, chassée de ses terres et réduite au vagabondage, à la discipline du travail salarié.
Dans la Russie des tsars, engagée après les autres pays d'Europe dans la voie du développement capitaliste, la séparation du producteur de ses moyens de production fut réalisée par les mêmes méthodes qu'ailleurs. En 1861, le gouvernement tsariste, sous la pression des soulèvements paysans, se vit contraint d'abolir le servage.
Cette réforme constitua une gigantesque spoliation de la paysannerie. Les grands propriétaires fonciers s'emparèrent des deux tiers du sol. Ils se réservèrent des enclaves (" otrezki "), sur les terres les mieux situées, et parfois aussi les pacages, les abreuvoirs, les chemins conduisant aux champs, etc., dont les paysans avaient auparavant la jouissance. Les enclaves devinrent pour les propriétaires fonciers un moyen d'asservir les paysans, obligés de prendre des terres à bail aux plus dures conditions. La loi établissant la liberté personnelle du paysan maintint provisoirement la corvée et la redevance. En échange du lot tronqué qu'il avait reçu, le paysan devait satisfaire à ces obligations au bénéfice du propriétaire foncier tant que la terre n'aurait pas été rachetée. Le montant des droits de rachat avait été calculé sur la base de prix de la terre fortement majorés, et il s'éleva à environ deux milliards de roubles.
Caractérisant la réforme paysanne de 1861, Lénine écrivait :
C'est une première violence massive contre la paysannerie au profit du capitalisme naissant dans l'agriculture. Les propriétaires fonciers ont déblayé le terrain pour le capitalisme. (V. Lénine : Le Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907, p. 72. Editions en langues étrangères, Moscou, 1954. (Traduction revue.))
L'expropriation des paysans eut un double résultat. D'une part, la terre devint la propriété privée d'un nombre relativement restreint de grands propriétaires fonciers. La propriété féodale de la terre, la propriété d'une couche sociale, se transforma en propriété bourgeoise. D'autre part, l'industrie bénéficia d'un afflux considérable d'ouvriers libres, prêts à se louer aux capitalistes.
Pour que la production capitaliste pût apparaître, il fallait non seulement une main-d'œuvre à bon marché, mais encore une accumulation de richesses considérables entre les mains de quelques-uns sous forme de sommes d'argent pouvant être transformées en moyens de production et servir à embaucher des ouvriers.
Au Moyen âge, marchands et usuriers avaient édifié de grandes fortunes qui permirent par la suite de créer de nombreuses entreprises capitalistes.
La conquête de l'Amérique, qui s'accompagna du pillage massif et de l'extermination de la population indigène, procura aux conquérants des richesses incalculables qu'accrut plus rapidement encore l'exploitation des mines de métaux précieux d'une richesse extraordinaire. Pour faire valoir ces mines, il fallait de la main-d'œuvre. Les Indiens périssaient en masse par suite des conditions inhumaines dans lesquelles ils travaillaient. Les marchands européens organisèrent en Afrique la chasse aux nègres comme s'il s'était agi de bêtes sauvages. Le commerce des nègres d'Afrique réduits en esclavage était des plus lucratifs. Les négriers réalisaient des profits fabuleux. Le travail servile des nègres reçut une grande extension dans les plantations de coton américaines.
Le commerce colonial fut, lui aussi, à l'origine de grosses fortunes. Les marchands de Hollande, d'Angleterre et de France fondèrent les compagnies des Indes orientales pour faire le commerce avec l'Inde. Ces compagnies bénéficiaient de l'appui de leurs gouvernements. Elles monopolisaient le commerce des produits coloniaux et avaient reçu le droit d'exploiter sans aucune restriction les colonies en usant des pires méthodes de violence. Leurs bénéfices annuels dépassaient de plusieurs fois le capital engagé. En Russie, le commerce avec la Sibérie qui mettait en coupe réglée les populations et la ferme de l'eau-de-vie, par laquelle l'Etat accordait à des traitants le droit exclusif de produire et de vendre des spiritueux contre le payement d'une certaine somme, procuraient de gros profits aux marchands.
Le capital commercial et le capital usuraire concentrèrent de la sorte de prodigieuses richesses monétaires. C'est ainsi que par le pillage et la ruine de la masse des petits producteurs s'accumulèrent les ressources monétaires indispensables à la création de grandes entreprises capitalistes. Analysant ce processus, Marx a écrit que le capital arrive au monde " suant le sang et la boue par tous les pores ". (K. Marx : Le Capital, livre I, t. III, p. 202.)
Les révoltes des serfs. Les révolutions bourgeoises. La chute du régime féodal.
La lutte de la paysannerie contre les seigneurs féodaux s'est poursuivie durant toute l'époque féodale, mais c'est à la fin de celle-ci qu'elle a atteint sa plus grande acuité.
Au XIVe siècle, la France fut le théâtre d'une guerre des paysans connue dans l'histoire sous le nom de Jacquerie. La bourgeoisie naissante des villes, qui avait d'abord appuyé le mouvement, s'en détourna au moment décisif.
A la fin du XIVe siècle, une révolte paysanne éclata dans une grande partie de l'Angleterre. Les paysans armés, ayant à leur tête Wat Tyler, se répandirent à travers le pays, détruisant les demeures seigneuriales et les monastères, et s'emparèrent de Londres. Les seigneurs étouffèrent le soulèvement par la violence et la ruse. Tyler fut tué par trahison. Confiants dans les promesses du roi et des seigneurs, les révoltés rentrèrent chez eux, après quoi des expéditions punitives passèrent dans le" villages; la répression fut féroce.
Au début du XVIe siècle, une guerre des paysans soutenus par les petites gens des villes et conduits par Thomas Münzer se déroula en Allemagne. Les paysans réclamaient la cessation de l'arbitraire et des violences des nobles.
En Russie, citons les grandes guerres paysannes dirigées par Stépan Razine au XVIIe siècle et Emélian Pougatchev au XVIIIe. Les révoltés demandaient l'abolition du servage, la remise aux paysans des terres de la noblesse et de l'Etat, la fin de la domination féodale. L'aggravation de la crise du système féodal d'économie entre 1850 et 1860 se traduisit par une puissante vague d'insurrections paysannes à la veille de la réforme de 1861.
Des guerres et des révoltes paysannes d'une ampleur exceptionnelle se sont déroulées en Chine pendant des siècles. L'insurrection des Taïpings, sous la dynastie des Tsing (milieu du XIXe siècle), mit en mouvement des millions de paysans. Les révoltés occupèrent Nankin, ancienne capitale de la Chine. La loi agraire des Taïpings proclamait l'égalité dans le droit, la jouissance de la terre et des autres biens. Leur organisation politique combinait de façon originale la monarchie avec la démocratie paysanne, trait que l'on retrouve aussi dans les mouvements paysans d'autres pays.
Les révoltes paysannes ont une importance révolutionnaire, car elles ont ébranlé les bases mêmes de la féodalité et conduit en définitive à l'abolition du servage.
Le passage du régime féodal au capitalisme en Europe occidentale s'est accompli grâce aux révolutions bourgeoises. La bourgeoisie montante profita de la lutte des paysans contre les seigneurs pour hâter la chute du régime féodal, remplacer l'exploitation féodale par l'exploitation capitaliste, et s'emparer du pouvoir. Lors des révolutions bourgeoises, les paysans fournirent le gros des forces qui renversèrent le régime féodal. Il en fut ainsi au cours de la première révolution bourgeoise dans les Pays-Bas, au XVIe siècle, pendant la révolution anglaise du xviie siècle, pendant la révolution bourgeoise en France à la fin du xviiie siècle.
La bourgeoisie s'appropria les fruits de la lutte révolutionnaire de la paysannerie et se hissa au pouvoir sur les épaules de celle-ci. La force des paysans résidait dans leur haine des oppresseurs. Mais leurs révoltes étaient spontanées. La paysannerie, en tant que classe de petits propriétaires privés, était morcelée; elle ne pouvait formuler un programme clair ni mettre sur pied une organisation solide et cohérente pour mener la lutte. Pour triompher, les révoltes paysannes doivent se combiner avec le mouvement ouvrier et être dirigées par les ouvriers. Mais lors des révolutions bourgeoises des XVIIe et XVIIIe siècles la classe ouvrière était encore faible, peu nombreuse et inorganisée.
C'est au sein même de la société féodale qu'avaient mûri les formes plus ou moins achevées du régime capitaliste; une nouvelle classe exploiteuse, celle des capitalistes, avait grandi en même temps qu'étaient apparues des masses d'hommes dépourvus de moyens de production : les prolétaires.
A l'époque des révolutions bourgeoises, la bourgeoisie a utilisé contre la féodalité la loi économique de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives; elle a renversé les rapports de production féodaux, créé des rapports de production nouveaux, des rapports bourgeois, et fait concorder les rapports de production avec le caractère des forces productives développées au sein du régime féodal.
Les révolutions bourgeoises mirent fin au régime féodal et instaurèrent la domination du capitalisme.
Les conceptions économiques de l'époque féodale.
Les conceptions économiques de l'époque féodale reflètent les rapports sociaux qui régnent alors. Toute la vie intellectuelle se trouve sous le contrôle du clergé et revêt de préférence pour cette raison une forme religieuse et scolastique. Aussi les considérations sur la vie économique forment-elles des chapitres particuliers des traités de théologie.
En Chine, les conceptions économiques furent pendant des siècles Influencées par la doctrine de Confucius. Idéologie religieuse, le confucianisme naquit au Ve siècle avant notre ère. Il exige le maintien strict de la hiérarchie féodale des castes dans l'ordre politique aussi bien que dans la famille. " Les ignorants, dit Confucius, doivent obéir aux nobles et aux sages. L'insubordination des petites gens à l'autorité supérieure est principe de désordre. " Cependant Confucius demandait aux hommes " bien nés " de faire preuve d' " humanité " et de ne pas être trop durs envers les pauvres. Confucius prônait la nécessité de l'union de la Chine, alors morcelée, sous le pouvoir d'un monarque. Confucius et ses disciples idéalisent les formes d'économie arriérées. Ils exaltent " l'âge d'or " que représente pour eux le passé patriarcal. La paysannerie, écrasée par l'aristocratie féodale et les marchands, mettait dans le confucianisme ses espérances d'une amélioration de sa situation, bien que cette doctrine n'exprimât pas les intérêts de classe de la paysannerie. Au cours de son évolution, le confucianisme devint l'idéologie officielle de l'aristocratie féodale. Il fut exploité par les classes dirigeantes pour élever le peuple dans l'esprit d'une soumission servile aux seigneurs féodaux, pour perpétuer le régime féodal.
Saint Thomas d'Aquin (XIIIe siècle), un des idéologues du féodalisme de l'Europe médiévale, a tenté de justifier par la théologie la nécessité de la société féodale. Tout en proclamant que la propriété féodale est nécessaire et raisonnable, et en déclarant que les serfs sont des esclaves, il affirme, contrairement aux esclavagistes de l'antiquité, que " l'esclave est libre en esprit " et que par conséquent son maître n'a pas le droit de le tuer. Il ne considère plus le travail comme indigne d'un homme libre. Le travail manuel est à ses yeux une activité d'ordre inférieur, et le travail intellectuel une occupation noble; il voit dans cette distinction la base de la division de la société en différents ordres. Ses idées sur la richesse s'inspirent du même point de vue de caste. L'homme doit disposer de la richesse à laquelle lui donne droit la situation qu'il occupe dans la hiérarchie féodale. Très caractéristique à cet égard est la théorie des théologiens du Moyen âge sur le " juste " prix. Le " juste " prix doit correspondre à la quantité de travail dépensée pour produire un objet et à la situation sociale du producteur.
Les défenseurs du " juste " prix ne protestaient nullement contre le profit du marchand. Ce qu'ils voulaient, c'était lui fixer des bornes pour qu'il ne compromît pas l'existence économique des autres ordres. Ils condamnaient l'usure comme déshonorante et immorale. Mais avec le développement de la production marchande et de l'échange, le clergé lui-même se livra à l'usure pour laquelle l'Eglise se montra de plus en plus indulgente.
La lutte de classe des masses opprimées contre les classes dominantes de la société féodale prit pendant des siècles une forme religieuse. Les paysans et les compagnons exploités citaient souvent la Bible à l'appui de leurs revendications. D'innombrables sectes prirent une grande extension. L'Eglise catholique et l'Inquisition persécutaient férocement les " hérétiques ", les envoyaient au bûcher.
Avec le développement de la lutte de classe, le mouvement des masses opprimées se dégagea de plus en plus de son enveloppe religieuse, et son caractère révolutionnaire s'affirma avec une netteté croissante. Les paysans réclamaient l'abolition du servage et des privilèges féodaux, l'égalité des droits, la suppression des ordres, etc.
Au cours des guerres paysannes en Angleterre, en Bohême et en Allemagne, les mots d'ordre des révoltés prirent un caractère toujours plus radical. L'aspiration à l'égalité des masses exploitées de la campagne et de la ville se traduisit par la revendication de la communauté des biens, c'est-à-dire de l'égalité en matière de consommation. Revendication impossible à réaliser, mais qui avait à l'époque une portée révolutionnaire, car elle soulevait les masses pour la lutte contre l'oppression féodale.
C'est au déclin de l'époque féodale qu'apparurent les deux premiers grands socialistes utopistes : l'Anglais Thomas More, auteur de l'Utopie (XVIe siècle), et l'Italien Tommaso Campanella qui écrivit La Cité du soleil (XVIIe siècle). Constatant dans la société de leur temps une inégalité et des contradictions croissantes, ces penseurs ont exposé sous une forme originale leurs idées sur la cause des maux dont elle souffre; ils ont donné la description d'un régime qu'ils considèrent comme idéal et où ces maux auront été supprimés.
Le régime social qu'ils préconisent ignore la propriété privée et les vices qu'elle entraîne. Chacun est à la fois artisan et agriculteur. La journée de travail est de six, voire de quatre heures par jour, ce qui suffit parfaitement à couvrir tous les besoins. Les produits sont répartis selon les besoins. L'éducation des enfants est confiée à la société.
Les ouvrages de More et de Campanella jouèrent un rôle progressiste dans l'histoire de la pensée sociale. Ils renfermaient des idées très en avance sur leur temps. Mais faute de tenir compte des lois du développement social, ces idées étaient irréalisables, utopiques. On ne pouvait alors supprimer l'inégalité sociale: le niveau des forces productives exigeait que l'exploitation féodale fît place à l'exploitation capitaliste.
L'apparition du capitalisme remonte au XVIe siècle. C'est aussi à cette époque que furent faites les premières tentatives pour interpréter et pour expliquer certains phénomènes propres au capitalisme. Ainsi prit naissance et se développa, du XVIe au XVIIIe siècle, le courant de la pensée et de la politique économiques, qui a reçu le nom de mercantilisme.
Né en Angleterre, le mercantilisme se répandit ensuite en France, en Italie et dans les autres pays. II posait le problème de la richesse nationale, de ses formes et des moyens de l'accroître.
C'était à l'époque où le capital, sous sa forme commerciale et usuraire, dominait le commerce et le crédit. Il ne faisait encore que ses premiers pas dans la production où il fondait des manufactures. Après la découverte et la conquête de l'Amérique les métaux précieux affluèrent en Europe. Les guerres et le commerce opéraient une redistribution permanente de l'or et de l'argent entre les Etats européens.
Dans leur conception de la nature de la richesse, les mercantilistes partaient de l'analyse des phénomènes superficiels de la circulation. Leur attention se portait non sur la production, mais sur le commerce et la circulation monétaire, en particulier sur les mouvements de l'or et do l'argent.
Pour les mercantilistes, la seule richesse véritable est constituée non Par la production sociale, mais par la monnaie : l'or et l'argent. Ils demandent que l'Etat intervienne énergiquement dans la vie économique pour faire en sorte que la monnaie afflue le plus possible dans le pays et s'en aille le moins possible à l'étranger. Les mercantilistes pensèrent d'abord y parvenir en interdisant par de simples mesures administratives la sortie de la monnaie. Ils estimèrent par la suite qu'il était nécessaire pour cela de développer le commerce extérieur. Ainsi, l'Anglais Thomas Mun (1571-1641), gros marchand et directeur de la Compagnie des Indes orientales, écrivait : " Le moyen ordinaire d'augmenter notre richesse et nos trésors est le commerce avec l'étranger où nous devons toujours avoir pour règle de vendre chaque année aux étrangers nos marchandises pour une somme supérieure à celle que nous dépensons pour nous procurer les leurs ".
Les mercantilistes exprimaient les intérêts de la bourgeoisie, qui naissait au sein du régime féodal, et qui était impatiente d'accumuler des richesses sous forme d'or et d'argent en développant le commerce extérieur, en pillant les colonies et en engageant des guerres commerciales, en asser-vissant les peuples moins évolués. Avec le progrès du capitalisme, ils exigèrent que l'Etat protégeât le développement des entreprises industrielles, des manufactures. Des primes à l'exportation furent accordées aux marchands qui vendaient des marchandises à l'étranger. Les droits d'entrée acquirent bientôt une importance plus grande encore. A mesure que se développaient les manufactures, puis les fabriques, l'imposition de droits de douane sur les produits importés devint la mesure la plus fréquemment appliquée pour protéger l'industrie nationale contre la concurrence étrangère.
C'est ce qu'on appelle le protectionnisme, politique qui a subsisté dans de nombreux pays bien après l'abandon des théories mercantilistes.
En Angleterre, les tarifs protecteurs jouèrent un rôle important aux XVIe et XVIIe siècles, alors qu'il s'agissait d'écarter la concurrence des manufactures plus développées des Pays-Bas. A partir du XVIIIe siècle, l'Angleterre t'assura de façon durable la primauté industrielle. Les autres pays, moins évolués, ne pouvaient rivaliser avec elle. Aussi l'idée du libre-échange commença-t-elle à se faire jour en Angleterre.
Il en allait autrement dans les pays qui s'étaient engagés dans la voie du capitalisme après l'Angleterre. En France, le ministre de Louis XIV, Colbert, encouragea les manufactures par tout un ensemble de mesures protectionnistes : droits de douane élevés, interdiction d'exporter les matières premières, implantation d'industries nouvelles et création de compagnies pour le commerce extérieur, etc.
Le mercantilisme joua à l'époque un rôle progressiste. La politique protectionniste qu'il inspira contribua dans une mesure appréciable a l'extension des manufactures. Mais la théorie mercantiliste de la richesse traduisait le faible développement de la production capitaliste. Les progrès du capitalisme firent de mieux en mieux apparaître la faiblesse de cette théorie.
En Russie, le système féodal prédomina aux XVIIe et XVIIIe siècles. L'économie était essentiellement une économie naturelle. Néanmoins le commerce et l'artisanat prirent un développement considérable, un marché national se constitua, des manufactures furent fondées; ces transformations contribuèrent à renforcer l'absolutisme.
Les économistes russes développèrent certaines idées propres au mercantilisme en tenant compte des particularités historiques et économiques du pays. Toutefois, à la différence de nombreux mercantilistes d'Europe occidentale, ils attachaient une grande importance non seulement au commerce, mais aussi au développement de l'industrie et de l'agriculture.
Les conceptions économiques de cette époque ont inspiré les ouvrages et les actes de A. L. Ordyne-Nachtchokine, homme d'Etat russe du XVIIe siècle, la politique économique de Pierre le Grand, les œuvres de I. T. Possochkov, le plus éminent des économistes russes du début du XVIIIe siècle.
Dans son livre De la pauvreté et de la richesse (1724), I.T. Possochkov expose un vaste programme de développement économique de la Russie qu'il justifie dans te détail. Il y montre la nécessité d'appliquer un certain nombre de mesures pour protéger l'industrie nationale, le commerce et l'agriculture, améliorer le système financier.
A partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, une tendance à la désagrégation des rapports fondés sur la féodalité et le servage se dessina en Russie; elle s'accentua au cours du premier quart du XIXe siècle et aboutit à une véritable crise du servage.
A.N. Radichtchev (1749-1802), qui est à l'origine du courant démocratique et révolutionnaire dans la pensée sociale russe, fut un économiste éminent. S'élevant vigoureusement contre le servage et prenant la défense de la paysannerie opprimée, il soumit le régime féodal à une critique impitoyable, dénonça l'exploitation à laquelle les seigneurs féodaux, les propriétaires des manufactures et les marchands devaient leur richesse, et proclama que la terre doit appartenir à ceux qui la travaillent. Il était convaincu qu'une révolution pouvait seule mettre un terme à l'absolutisme et au servage. Il proposa l'application d'un ensemble de mesures économiques progressistes pour l'époque dont la réalisation aurait permis rétablissement en Russie d'un régime bourgeois démocratique.
Les décembristes (premier quart du XIXe siècle) furent des révolutionnaires d'une époque où commençait à se faire sentir en Russie la nécessité de remplacer le régime féodal par le capitalisme. Leur critique était avant tout dirigée contre le servage. Ardents champions du développement des forces productives en Russie, ils voyaient dans l'abolition du servage et l'affranchissement de la paysannerie la condition essentielle de ce développement. Non contents de prêcher la lutte contre le servage et l'autocratie, ils organisèrent une insurrection contre la monarchie absolue. On doit à P.I. Pestel (1793-1826) un projet original de règlement de la question agraire. Son projet de constitution, la Rousskaïa Pravda, prévoyait l'affranchissement immédiat et complet des paysans, ainsi que des mesures d'ordre économique pour protéger leurs intérêts à l'avenir. Il préconisait dans ce but la constitution d'un fonds social des terres, grâce auquel chaque paysan pourrait recevoir en jouissance gratuite la terre dont il avait besoin pour sa subsistance. Ce fonds devait se composer de terres de la noblesse et de l'Etat, une partie de celles qui appartenaient aux seigneurs les plus riches étant aliénée sans indemnité. Révolutionnaires issus de la noblesse, les décembristes étaient loin du peuple, mais leur lutte contre le servage fit progresser le mouvement révolutionnaire en Russie.
C'est avec la désagrégation du régime féodal et la naissance du capitalisme que s'élabora l'idéologie de la bourgeoisie marchant à la conquête du pouvoir. Cette idéologie était dirigée contre le régime féodal et contre la religion, arme spirituelle de la féodalité. Aussi la conception du monde de la bourgeoisie en lutte pour le pouvoir revêt-elle dans une série de pays un caractère progressiste. Ses représentants les plus en vue, économistes et philosophes, soumirent à une critique impitoyable tous les fondements — économiques, politiques, religieux, philosophiques et moraux — de la société féodale. Ils jouèrent un rôle important dans la préparation idéologique de la révolution bourgeoise et exercèrent une influence féconde sur les sciences et les arts.
RESUME
1. La féodalité est née de la décadence de la société esclavagiste et de la désagrégation de la communauté rurale dans les tribus qui avaient conquis les Etats esclavagistes. Dans les pays qui n'ont pas connu l'esclavage, la féodalité est née de la désagrégation de la communauté primitive. L'aristocratie des gentes et les chefs militaires des tribus s'emparèrent d'une grande partie des terres qu'ils distribuèrent à leurs proches. Les paysans furent peu à peu asservis.
2. La base des rapports de production de la société féodale était la propriété du seigneur sur la terre et sa propriété limitée sur le producteur : le paysan serf. La propriété féodale coexistait avec la propriété individuelle du paysan et de l'artisan fondée sur le travail personnel. La société féodale reposait sur le travail des serfs. L'exploitation féodale se traduisait par la corvée à laquelle les paysans étaient astreints au profit du seigneur, ou par le paiement à celui-ci d'une redevance en nature et en argent. Le servage était souvent pour le paysan presque aussi dur que l'esclavage. Mais le régime féodal offrait certaines possibilités de développement aux forces productives, puisque le paysan pouvait consacrer une partie de son temps à cultiver sa terre et avait quelque intérêt à son travail.
3. La loi économique fondamentale de la féodalité réside dans la production d'un surproduit pour la satisfaction des besoins des seigneurs féodaux en exploitant les paysans dépendants sur la base de la propriété du féodal sur la terre et de sa propriété limitée sur les producteurs : les paysans serfs.
4. La société féodale, surtout au début du Moyen âge, était divisée en une foule de petites principautés et de petits Etats. Les couches sociales dominantes de la société féodale étaient la noblesse et le clergé. La paysannerie n'avait aucun droit politique. La lutte de classe entre paysans et seigneurs féodaux s'est poursuivie tout au long de l'histoire de la société féodale. L'Etat féodal, expression des intérêts de la noblesse et du clergé, les aidait activement à maintenir leur droit de propriété féodale sur la terre et à intensifier l'exploitation des paysans opprimés et dépourvus de tout droit.
5. Sous le régime féodal, l'agriculture jouait un rôle primordial et l'économie était essentiellement une économie naturelle. Avec le développement de la division sociale du travail et de l'échange, les vieilles cités, qui avaient survécu à la chute de l'esclavage, connurent une animation nouvelle; d'autres apparurent. Les villes étaient les centres de l'artisanat et du commerce. L'artisanat était organisé en corporations qui visaient à empêcher la concurrence. Les commerçants étaient groupés en guildes de marchands.
6. Désagrégeant l'économie naturelle, les progrès de la production marchande entraînèrent une différenciation parmi la paysannerie et les artisans. Le capital commercial hâta la décomposition de l'artisanat et contribua à l'apparition d'entreprises capitalistes : les manufactures. Les entraves féodales et le morcellement territorial freinaient l'essor de la production marchande.. Des marchés nationaux se formèrent peu à peu. Des Etats féodaux centralisés se constituèrent sous forme de monarchies absolues.
7. L'accumulation primitive du capital prépara l'avènement du capitalisme. Des masses considérables de petits producteurs _ — paysans et artisans — furent privés de leurs moyens de production. Les grands propriétaires fonciers, les marchands et les usuriers concentrèrent entre leurs mains d'importantes richesses monétaires par l'expropriation brutale de la paysannerie, le commerce avec les colonies, les impôts et la traite des noirs. Ainsi se trouva accélérée la formation des principales classes de la société capitaliste : celle des ouvriers salariés et celle des capitalistes. C'est au sein même de la société féodale que surgirent et mûrirent les formes plus ou moins achevées du régime capitaliste.
8. Les rapports de production féodaux, la faible productivité du travail des paysans serfs, les restrictions corporatives entravaient le développement des forces productives. Les révoltes des serfs ébranlèrent le régime féodal et aboutirent à l'abolition du servage. La bourgeoisie prit la tête du combat contre la féodalité. Elle mit à profit la lutte révolutionnaire des paysans contre les seigneurs féodaux pour s'emparer du pouvoir. Les révolutions bourgeoises renversèrent le régime féodal, assurèrent la victoire du capitalisme et donnèrent libre cours au développement des forces productives.