Contribution à la Première Conférence de World Political Economics Society, “ Economic Globalization and Modern Marxist Economics ”
Shanghai, 2-3 avril 2006
(version 2 mai 2006)
Une analyse marxiste de la globalisation actuelle
Henri Houben, Institut d’Etudes marxistes
www.marx.be , inem@marx.be
Lorsqu’on aborde la question de la globalisation actuelle, il est important, selon moi, de ne pas commettre deux erreurs.
La première, et incontestablement la plus importante, est de ne pas partir de l’étude de Lénine sur l’impérialisme, qui reste d’une actualité cruciale.
La seconde est de ne pas reconnaître les changements et les adaptations qui se sont déroulés depuis cette époque. La globalisation actuelle est d’abord et avant tout la situation de l’impérialisme propre à notre époque.
1. L’actualité de l’analyse de Lénine sur l’impérialisme
Lénine écrit son texte sur l’impérialisme, en 1916, en pleine guerre mondiale. Son point de vue est que cette guerre est le résultat de politiques impérialistes menées par chaque Etat européen belligérant et que ces politiques viennent elles-mêmes des stratégies des grandes entreprises dans leurs conquêtes des marchés.
Il souligne qu’il y a un changement qualitatif du capitalisme dans le passage de la situation dominée par la libre entreprise et les firmes de taille petite ou moyenne à l’ère des monopoles. Là où régnaient le “ libre marché ” et la concurrence sur le plan surtout économique se substitue la compétition entre géants sur tous les plans. Là où l’Etat servait avant tout à assurer le cadre du développement économique, par des investissements, par le contrôle des travailleurs et par l’unification monétaire succède un Etat impérialiste, prêt à tout pour défendre ses monopoles. Là où les contradictions opposaient travailleurs et patrons et firmes entre elles, les antagonismes prennent désormais un caractère planétaire et mettent en présence non seulement les classes sociales, mais des Etats entre eux. Là où le capitalisme pouvait apporter un développement des techniques et de la science et représenter un progrès par rapport au féodalisme, prend place un capitalisme rentier, parasitaire, vorace, pour qui le critère ultime des choix est la hausse maximale des bénéfices.
Aujourd’hui, l’époque de l’impérialisme est loin d’être révolue. Au contraire, elle est plus présente que jamais. Et ce qui a surtout changé, c’est l’ampleur avec laquelle les caractéristiques de l’impérialisme agissent.
1.1. Un monde dominé par les monopoles
Ainsi, en 1916, les monopoles intervenant à une échelle directement planétaire sont plutôt rares. Ils existent surtout dans le domaine des matières premières, déjà dans le pétrole avec Royal Dutch/Shell suivie bientôt par l’Anglo-Iranian Petroleum Company (qui deviendra BP) et la Standard Oil de Rockefeller (aujourd’hui ExxonMobil et, en partie, ChevronTexaco).
A l’heure actuelle, c’est plutôt l’inverse. Rares sont les secteurs qui ne sont pas régis par des géants mondiaux, qui ont une base productive un peu partout sur le globe. Il n’y a plus que deux grands constructeurs d’avions commerciaux : Boeing et Airbus. Il n’y a qu’une douzaine de multinationales automobiles. Elles assurent près de 90% de la production mondiale en 2004, comme le montre le tableau 1. En 1990, pour obtenir une proportion pareille, il fallait 25 firmes. La plupart ont fusionné entre elles ou ont été rachetées par des constructeurs plus puissants.
Tableau 1. Production mondiale de véhicules par constructeur 2004 (en unités et pour cent)
|
|
|
Pays |
Véhicules
produits |
% |
|
|
General Motors |
Etats-Unis |
8.965.476 |
14,0 |
|
|
Suzuki |
Japon |
1.976.824 |
3,1 |
|
|
Isuzu |
Japon |
500.337 |
0,8 |
|
1 |
GM élargi |
|
11.442.637 |
17,8 |
|
|
Ford |
Etats-Unis |
6.644.024 |
10,4 |
|
|
Mazda |
Japon |
1.275.080 |
2,0 |
|
2 |
Ford-Mazda |
|
7.919.104 |
12,3 |
|
3 |
Toyota |
Japon |
7.874.694 |
12,3 |
|
|
Nissan |
Japon |
3.230.326 |
5,0 |
|
|
Renault |
France |
2.663.008 |
4,2 |
|
4 |
Alliance Renault-Nissan |
France |
5.893.334 |
9,2 |
|
5 |
Volkswagen |
Allemagne |
5.095.480 |
7,9 |
|
6 |
DaimlerChrysler |
Allemagne |
4.627.883 |
7,2 |
|
7 |
Peugeot |
France |
3.405.245 |
5,3 |
|
8 |
Honda |
Japon |
3.237.434 |
5,0 |
|
9 |
Hyundai |
Corée |
2.766.321 |
4,3 |
|
10 |
Fiat |
Italie |
2.119.717 |
3,3 |
|
11 |
Mitsubishi |
Japon |
1.428.563 |
2,2 |
|
12 |
BMW |
Allemagne |
1.250.345 |
1,9 |
|
|
Autres |
|
7.104.498 |
11,1 |
|
|
Total |
|
64.165.255 |
100,0 |
Source : OICA (Organisation internationale des constructeurs automobiles).
Même si le secteur a beaucoup changé, il y a trois grandes compagnies pétrolières : Royal Dutch/Shell, BP et ExxonMobil. Trois autres sociétés sont également très importantes, mais sont la moitié de la taille des précédentes : Total, ChevronTexaco et PhillipsConoco.
Autre secteur touché par la vague des fusions et concentrations : l’industrie pharmaceutique. Autrefois dispersée, parce que les produits sont multiples, elle est aujourd’hui réunie sous l’égide d’une douzaine firmes qui contrôlent 60% des ventes mondiales, comme l’indique le tableau 2.
Tableau 2. Classement des compagnies pharmaceutiques par chiffres d’affaires en 2004 (en million de dollars et en pour cent)
|
|
|
Country |
Sales |
% |
|
1 |
Pfizer |
Etats-Unis |
52.921 |
9,6 |
|
2 |
Johnson & Johnson |
Etats-Unis |
47.348 |
8,6 |
|
3 |
Glaxosmithkline |
Grande-Bretagne |
37.304 |
6,8 |
|
4 |
Novartis |
Suisse |
28.247 |
5,1 |
|
5 |
Roche |
Suisse |
25.166 |
4,6 |
|
6 |
Merck |
Etats-Unis |
22.939 |
|