L. SÉGAL

 

 

 

 

 

 

PRINCIPES

 

 

D'ECONOMIE

 

 

POLITIQUE

 

Sommaire

 

 

Chapitre I : Le développement économique de la société

 

1.  Le communisme primitif (p.7)

 

La décomposition du communisme primitif

 

La première division de la société en classes

 

2.  L'esclavage (p.10)

 

La décadence de l'esclavage

 

3.  La féodalité (p.13)

 

La décadence de la féodalité

 

4.  Le capitalisme (p.15)

 

La contradiction entre les forces productives et les rapports de production

 

5.  L'importance de l'économie politique marxiste (p.16)

 

 

Chapitre II : La production marchande et ses contradictions

 

1.  La marchandise (p.17)

 

La valeur d'usage

 

L'échange des marchandises

 

La valeur d'échange

 

Le double caractère du travail

 

La valeur

 

Le temps de travail socialement nécessaire

 

La grandeur de la valeur

 

2.  La valeur, rapport social (p.19)

 

La division sociale du travail

 

La contradiction essentielle de la production marchande

 

3.  La forme de la valeur (p.21)

 

La forme simple de la valeur

 

La forme totale ou développée de la valeur

 

La forme générale de la valeur

 

La forme argent de la valeur

 

4.  Le rôle de la valeur (p.23)

 

L'écart entre le prix et la valeur

 

La valeur et la répartition du travail social

 

La valeur — loi de l'économie marchande

 

5.  Le caractère fétiche de la marchandise (p.26)

 

Le caractère historique de la marchandise et de la valeur

 

Le caractère social spécifique du travail dans la production marchande

 

La valeur dissimule les rapports sociaux

 

6.  Les théories bourgeoises de la valeur (p.27)

 

Le caractère de classe de la science bourgeoise

 

Les théories bourgeoises et social-démocrates de la valeur

 

L'importance de la théorie marxiste de la valeur

 

7.  La loi essentielle de la période de transition (p.29)

 

L'économie marchande simple dans la période de transition

 

La loi de la dépense du travail

 

 

Chapitre III : L'argent

 

1.  La mesure de la valeur (p.33)

 

2.  L'argent, moyen de circulation (p.33)

 

La possibilité des crises

 

3.  L'argent, moyen de paiement (p.34)

 

4.  La quantité d'argent nécessaire à la circulation (p.34)

 

5.  Le papier-monnaie et la monnaie de crédit (p.35)

 

6.  L'inflation (p.36)

 

 

Chapitre IV : Le capital et la plus-value

 

1. La contradiction essentielle du capitalisme (p.38)

 

Les conditions de la production capitaliste

 

L'accumulation primitive

 

La contradiction fondamentale du capitalisme

 

2. La plus-value (p.40)

 

La plus-value, développement de la valeur

 

Valeur d'usage et valeur de la force de travail

 

La valeur créée par la dépense de la force de travail

 

La production de la plus-value

 

3. Le capital et ses parties composantes (p.44)

 

Le capital

 

Le transfert de la valeur et la nouvelle valeur

 

Le capital constant et le capital variable

 

Le capital fixe et le capital circulant

 

4. Les procédés d'accroissement de la plus-value (p.46)

 

Le degré d'exploitation

 

La plus-value absolue et la plus-value relative

 

La journée de travail

 

La production de la plus-value relative

 

La plus-value extra

 

L'intensité et la productivité du travail

 

L'unité de la plus-value absolue et relative et leur différence

 

Le développement de la productivité du travail

 

L'influence de la machine sur l'ouvrier

 

5. Le capital et la plus-value — rapports sociaux (p.52)

 

L'esclavage salarié

 

Le capital domine le prolétariat

 

Le capital — rapport social matérialisé

 

6. Les théories bourgeoises et social-démocrates (p.54)

 

La théorie des trois sources du revenu

 

La théorie de l'harmonie des classes

 

L'importance de la théorie marxiste de la plus-value

 

7. Les rapports de production en U.R.S.S. (p.56)

 

L'abolition de l'esclavage salarié

 

L'ouvrier et la technique

 

 

Chapitre V : Le salaire

 

1.  La nature du salaire (p.59)

 

Le salaire dissimule l'exploitation

 

L'importance de la théorie marxiste du salaire

 

2.  Les formes du salaire (p.60)

 

Le salaire au temps

 

Le salaire aux pièces

 

3.  L'importance du salaire en période de transition (p.62)

 

 

Chapitre VI : L'accumulation du capital et l'appauvrissement de la classe ouvrière

 

1. La reproduction simple (p.64)

 

L'ouvrier fait crédit au capitaliste

 

Tout capital est de la plus-value accumulée

 

La consommation individuelle des ouvriers est une consommation productive

 

La reproduction des rapports capitalistes

 

2.  La reproduction élargie (p.66)

 

L'accumulation et la composition organique du capital

 

La loi de l'appropriation capitaliste

 

La concentration et la centralisation du capital

 

La diminution relative du capital variable

 

3.  La surpopulation relative. La loi générale de l'accumulation capitaliste (p.69)

 

La surpopulation relative

 

Les formes de la surpopulation relative

 

La loi générale de l'accumulation capitaliste

 

4.  L'appauvrissement de la classe ouvrière (p.71)

 

Critique de la théorie réformiste de l'accumulation capitaliste

 

Le niveau de vie de la classe ouvrière

 

La baisse du salaire au-dessous de la valeur de la force de travail

 

Le développement de la technique est accompagné en régime capitaliste de la croissance de l'intensité du travail

 

Le mouvement du salaire

 

La loi de la paupérisation absolue de la classe ouvrière en régime capitaliste

 

La lutte économique et la lutte politique

 

5.  L'accumulation socialiste et le niveau de vie de la classe ouvrière en U.R.S.S. (p.78)

 

La reproduction socialiste

 

Le rythme de l'accumulation socialiste

 

Le niveau de vie du prolétariat soviétique

 

 

Chapitre VII : Les formes du capital et de la plus-value.

 

1. Les formes du capital (p.81)

 

Le mouvement du capital

 

Le mouvement circulatoire et la reproduction du capital

 

La séparation des phases du mouvement du capital détermine la division des fonctions à l'intérieur de la bourgeoisie

 

Les formes de la plus-value et leur importance

 

2. La transformation de la plus-value en profit — Le profit et le taux de profit (p.84)

 

Le prix de revient

 

Le profit, forme modifiée de la plus-value

 

Le taux du profit

 

3. La formation d'un taux moyen du profit et la transformation de la valeur des marchandises en prix de production (p.86)

 

La concurrence des capitaux et le nivellement du taux du profit

 

Le taux moyen du profit

 

Le prix de production — forme modifiée de la valeur

 

La " contradiction " entre les livres I et III du Capital

 

4. La tendance à la baisse du taux du profit (p.89)

 

Les causes de la baisse du taux du profit

 

Les facteurs opposés

 

La baisse du taux du profit et les contradictions du capitalisme

 

5. Le profit commercial (p.91)

 

L'influence du capital supplémentaire sur le taux moyen du profit

 

La formation du profit commercial

 

6. Le capital de prêts et l'intérêt (p.93)

 

L'intérêt — partie de la plus-value

 

Le taux d'intérêt est moindre que le taux moyen du profit

 

L'intérêt et le profit bancaire

 

7. La rente foncière (p.94)

 

La première rente différentielle

 

La deuxième rente différentielle

 

La rente différentielle du terrain le moins bon

 

La rente absolue

 

 

Chapitre VIII : Le développement capitaliste de l'agriculture

 

1. La propriété privée du sol comme facteur freinant le développement de l'agriculture sous le capitalisme (p.99)

 

Le prix de la terre

 

La séparation de la production agricole d'avec la propriété foncière

 

Le capitalisme et la nationalisation du sol

 

2. La grande et la petite production dans l'agriculture (p.101)

 

L'évincement de la petite production par la grande

 

3. L'exploitation des paysans en régime capitaliste (p.103)

 

Les formes de l'exploitation des paysans

 

La prolétarisation de la paysannerie

 

L'importance de la théorie léniniste de la question agraire

 

 

Chapitre IX : La reproduction et la circulation du capital social dans son ensemble

 

1. Critique de la théorie de Smith (p.107)

 

La décomposition de la valeur en revenus

 

La racine de l'erreur de Smith

 

2. Les conditions de la reproduction du capital social dans son ensemble (p.109)

 

Position de la question

 

Les deux sections de la production sociale

 

La réalisation dans la reproduction simple

 

La réalisation dans la reproduction élargie

 

La théorie de la reproduction est le développement de la théorie de la valeur

 

Le développement donné par Lénine à la théorie marxiste de la reproduction

 

3. Les contradictions de la reproduction (p.117)

 

La question de la possibilité de l'accumulation et du marché intérieur

 

La production et la consommation en régime capitaliste

 

Critique de la théorie de Rosa Luxembourg

 

Critique des théories apologétiques bourgeoises

 

 

Chapitre X : Les crises

 

1. La contradiction entre la production sociale et l'appropriation capitaliste est la cause des crises (p.123)

 

L'anarchie de la production dans l'économie marchande simple et en régime capitaliste

 

Possibilité et nécessité des crises

 

La tendance à l'élargissement illimité de la production

 

Le capital est une limite à l'élargissement de la production capitaliste

 

La cause de la crise

 

Le rôle de la consommation productive

 

La disproportion de la production et la contradiction entre la production et la consommation.

 

2. La marche de la crise (p.128)

 

Le développement de la crise

 

Le déroulement de la crise dans la production

 

La dévaluation du capital et la destruction des forces productives

 

Les crises sont la réunion et l'aplanissement violent des contradictions du capitalisme

 

La périodicité des crises

 

3. La signification des crises (p.133)

 

Les crises expriment la collision des forces productives avec les rapports de production

 

La crise et la révolution

 

4. Les théories bourgeoises et social-démocrates des crises (p.134)

 

La théorie de la disproportion

 

La théorie de la sous-consommation

 

La théorie de Rosa Luxembourg

 

L'importance de la théorie marxiste-léniniste des crises

 

5. L'impossibilité des crises en U.R.S.S. (p.137)

 

 

Chapitre XI : L'impérialisme

 

1. La concentration et le monopole (p.140)

 

Le monopole naît de la concentration

 

Les formes de monopole

 

Le monopole et la concurrence

 

Le caractère transitoire du capitalisme monopoliste

 

2. Le nouveau rôle des banques. — Le capital financier (p.143)

 

Les monopoles bancaires

 

Les sociétés par actions

 

La fusion du capital industriel et du capital bancaire. Le capital financier

 

L'oligarchie financière

 

3. L'exportation du capital (p.146)

 

Les causes de l'exportation du capital

 

L'importance de l'exportation du capital

 

4. La lutte pour le partage du monde entre les unions capitalistes (p.148)

 

Les monopoles internationaux

 

L'importance des monopoles internationaux

 

5. Le partage territorial du monde entre les Etats impérialistes et la lutte pour ce partage (p.149)

 

L'achèvement du partage du monde

 

Les colonies avant et à l'époque de l'impérialisme

 

La lutte pour un nouveau partage du monde

 

6.  L'impérialisme est un stade particulier, le stade suprême du capitalisme (p.151)

 

L'impérialisme, stade particulier du capitalisme

 

Le parasitisme et la décomposition du capitalisme

 

L'impérialisme, c'est le capitalisme dépérissant

 

7.  L'aggravation des contradictions de classe à l'époque de l'impérialisme (p.154)

 

L'aggravation de la situation du prolétariat

 

L'aristocratie ouvrière et l'opportunisme

 

Le mouvement révolutionnaire dans les colonies

 

L'aggravation des contradictions entre impérialistes

 

L'impérialisme est la veille de la révolution prolétarienne

 

8. Les " théories " social-démocrates de l'impérialisme (p.157)

 

La théorie de l'impérialisme de Kautsky

 

La théorie du " surimpérialisme "

 

La théorie du " capitalisme organisé "

 

La théorie de la " démocratie économique "

 

La théorie du " capitalisme d'Etat "

 

Les théories de Trotski et des opportunistes de droite sur l'impérialisme

 

La théorie de Rosa Luxembourg

 

9. La loi du développement inégal et la révolution prolétarienne (p.162)

 

La victoire du socialisme dans un seul pays

 

La loi du développement inégal à l'époque de l'impérialisme

 

10. La crise générale du capitalisme (p.165)

 

La lutte des deux systèmes

 

L'accentuation de la décomposition et l'aggravation des contradictions de classe

 

La crise générale et les colonies

 

La lutte pour un nouveau partage du monde

 

11. Le fascisme (p.171)

 

Les trois périodes de la crise générale du capitalisme

 

La crise économique contemporaine

 

Le second cycle de révolutions

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre I : LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE DE LA SOCIÉTÉ

 

" Seul un parti dirigé par une théorie d'avant-garde peut jouer le rôle de combattant d'avant-garde. " (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome IV, p. 433, Editions Sociales Internationales. Paris, 1929.)

 

C'est en ces termes que Lénine définit l'importance de la théorie pour la lutte de classe du prolétariat.

 

Cette théorie révolutionnaire qui arme la classe ouvrière dans sa lutte pour le renversement du capitalisme et l'édification de la société communiste, c'est le marxisme-léninisme.

 

Pour conduire la classe ouvrière à la victoire, il faut connaître les lois du développement et de la chute du capitalisme, il faut connaître les conditions nécessaires pour en triompher. De même que nous ne pouvons maîtriser les forces de la nature sans les avoir étudiées, sans connaître les lois de la nature, de même le parti révolutionnaire du prolétariat ne saura élaborer et appliquer une bonne stratégie et tactique, une politique juste pour le renversement du capitalisme et l'édification de la société communiste, s'il ignore les lois qui régissent le développement de la société en général, et du capitalisme en particulier.

 

Les lois du développement de la société furent découvertes par Marx et Engels qui ont démontré que les rapports de production entre les hommes sont à la base de toute la vie sociale.

 

Aucune société ne peut vivre et se développer sans produire les objets de toute espèce nécessaires à l'existence. Or, les moyens d'existence ne se trouvent pas tout préparés dans la nature, l'homme doit se les procurer par son travail. En produisant les objets d'usage, l'homme modifie la substance naturelle, la transforme et l'adapte à ses besoins. En ce sens, la production est l'action de l'homme sur la nature. Mais l'homme existe et produit non en tant qu'individu isolé, mais comme membre de la société. Aussi, le procès de la production implique-t-il un rapport déterminé non seulement entre la société et la nature, mais encore entre les hommes eux-mêmes.

 

Prenons, à titre d'exemple, une usine de textile. La substance naturelle, le coton, y est transformée à l'aide de machines qui sont également une force naturelle modifiée et dominée par l'homme. Nous constatons, en outre, dans cette usine, des rapports déterminés entre les hommes : d'une part, les ouvriers, qui ne sont pas les propriétaires des moyens de production et, de l'autre, le capitaliste, qui possède ces moyens de production et exploite les ouvriers. Prenons maintenant une usine de textile socialiste. Ici, le coton est soumis aux mêmes procédés de transformation à l'aide de machines analogues; les ouvriers occupés possèdent la même spécialisation que ceux de l'usine capitaliste; mais, dans le procès de la production, les rapports entre les hommes sont tout à fait différents. Les moyens de production n'appartiennent plus au capitaliste, mais à l'ensemble de la classe ouvrière, donc point d'exploitation. Le directeur rouge qui est à la tête de l'entreprise socialiste n'est pas un propriétaire, mais un fonctionnaire de l'Etat prolétarien, chargé de diriger la production. La production est dirigée suivant un plan fixé par l'Etat prolétarien. Dans l'usine socialiste, l'organisation du travail est différente de celle de l'usine capitaliste. L'attitude des ouvriers à l'égard du travail y est tout autre. Nous voyons que, dans le régime capitaliste et dans le régime socialiste, la forme sociale de la production ainsi que les rapports entre les hommes sont tout à fait différents. Les rapports entre les hommes dans le procès de la production sociale, portent le nom de rapports de production. Au cours du développement historique de la société humaine les rapports de production ont changé ainsi que les formes sociales de la production.

 

Ces formes sociales furent : le communisme primitif, l'esclavage, la féodalité et le capitalisme. A l'heure actuelle, a lieu en U.R.S.S. la transition du capitalisme au communisme inaugurée par la Révolution d'octobre 1917. Ici, a déjà vaincu le mode de production socialiste.

 

1. Le communisme primitif

 

Cette forme sociale de production a existé pendant de nombreux millénaires chez tous les peuples au stade le plus reculé de l'évolution de la société humaine, c'est de cette époque que date le développement de la société. Les hommes vivaient alors à l'état sauvage. Ils se nourrissaient de végétaux qu'ils trouvaient dans la nature à l'état comestible : légumes, fruits sauvages, noix. La découverte du feu fut d'une importance énorme puisqu'elle permit d'élargir les sources de l'alimentation. On se mit à consommer du poisson, des écrevisses et d'autres animaux aquatiques.

 

Les premiers instruments dont les hommes firent usage furent le bâton et les pierres grossières non taillées. L'invention de la lance avec une pointe de pierre et ensuite de l'arc et de la flèche procura un nouveau produit alimentaire : la chair des bêtes. Parallèlement à la recherche d'aliments végétaux et à la pêche, la chasse devint un des moyens d'existence. Ultérieurement, un pas en avant très considérable fut réalisé par l'introduction d'outils en pierres taillées qui ont permis de travailler le bois pour construire des habitations.

 

Si important qu'ait été tout ce procès de développement qui, à travers des millénaires, a conduit de l'existence mi-animale à celle de l'homme sachant confectionner une hache en pierre et construire une habitation, les hommes étaient encore extrêmement faibles dans la lutte contre les forces de la nature. Cela s'exprimait surtout dans l'instabilité et la précarité des sources d'alimentation. Les hommes étaient à la merci du hasard, incertains de trouver toujours du gibier et des produits végétaux. Quant à faire des réserves, il n'y avait pas lieu d'y songer. Il fallait se procurer la nourriture au jour le jour, sans la moindre certitude du lendemain.

 

Dans ces conditions, la population devait être tout à fait clairsemée : la nourriture que l'on était à même de tirer d'un territoire donné n'aurait pas suffi à entretenir une population plus dense.

 

Les hommes vivaient par tribus composées de plusieurs clans. Ces derniers, comprenant des centaines de personnes, englobaient de grandes familles apparentées. La propriété privée des moyens de production n'existait pas. L'économie du clan était gérée en commun, collectivement : la chasse comme la pêche, la préparation de la nourriture et sa consommation, tout se faisait en commun. Les habitations étaient également communes. Ainsi, dans son livre : l'Origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, Engels relate l'exemple des peuplades des îles du Pacifique, où, sous le même toit, étaient abritées dans une économie commune, jusqu'à 700 personnes et quelquefois des tribus entières.

 

Ce régime communiste primitif était nécessaire pour la société humaine à ce stade de développement; une vie isolée, éparpillée, aurait rendu impossible l'invention et le développement des armes et outils primitifs. Ce n'est que grâce à une vie collective, que les hommes primitifs purent remporter leurs premiers succès dans la lutte contre la nature. L'union dans un clan communiste, telle était leur principale force.

 

Dans la société communiste primitive, il n'y avait et il ne pouvait y avoir d'exploitation de l'homme par l'homme. Le travail était divisé entre l'homme et la femme. Dans le clan, il y avait des membres plus forts et des membres plus faibles, mais il n'y avait pas d'exploitation.

 

L'exploitation n'est possible que si l'homme peut produire des moyens d'existence non seulement pour soi, mais encore pour les autres. Ce n'est qu'à cette condition qu'un individu peut vivre aux dépens du travail d'autrui. La société primitive, contrainte de se procurer de la nourriture au jour le jour, ne pouvant produire que le strict nécessaire, l'exploitation ne pouvait pas y avoir lieu. Quant aux prisonniers de guerre, on les tuait (quelquefois on les mangeait) ou bien on les admettait dans le clan.

 

Le régime communiste primitif était conditionné par le niveau de développement des forces productives de la société. On aurait tort de s'imaginer que les hommes primitifs ont créé ce régime consciemment. Il se forma et se développa d'une façon naturelle, sans égard à la volonté et à la conscience des hommes.

 

" Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. " (K. Marx, F. Engels : Etudes philosophiques, p. 83, Editions Sociales Internationales, Paris, 1935.)

 

Le développement ultérieur des forces productives de la société primitive — le perfectionnement des outils existants et l'invention de nouveaux outils, l'apparition de l'élevage et de l'agriculture, l'emploi des métaux — tout cela amena le changement des rapports de production. Le communisme primitif se décomposa avec la même nécessité naturelle avec laquelle il s'était formé, et céda la place à la société de classes.

 

La décomposition du communisme primitif

 

Le facteur qui inaugura la désagrégation du régime communiste primitif, ce fut la domestication des bêtes et l'évincement de la chasse par l'élevage. Pour la première fois, ce dernier fut introduit parmi les tribus qui habitaient des territoires riches en pâturages (principalement près des grands fleuves du sud-ouest de l'Asie, aux Indes, dans les bassins de l'Amou-Daria et du Syr-Daria, du Tigre et de l'Euphrate). L'élevage fut pour ces tribus une source permanente de lait, de viande, de peaux et de laine. Les tribus pastorales avaient des objets d'usage dont étaient privées les tribus non pastorales. L'introduction de l'élevage marqua donc la première division sociale du travail.

 

Avant, le troc entre les différentes tribus portait un caractère purement accidentel et ne jouait aucun rôle dans la vie des tribus et des clans. La division du travail entre les tribus pastorales et les autres inaugura le troc régulier entre elles.

 

Un autre pas en avant dans le développement des forces productives c'était l'apparition de l'agriculture (d'abord l'horticulture et ensuite la culture des céréales) qui créa une source permanente d'aliments végétaux. L'invention du métier à tisser qui date de cette époque permit de confectionner des étoffes, des vêtements de laine. Ultérieurement, les hommes apprirent à fondre le minerai métallique, le cuivre et le plomb (l'extraction du fer fut découverte plus tard) et à fabriquer des outils, armes et poteries en bronze.

 

La première division de la société en classes

 

Tout cela eut pour effet d'augmenter dans une grande mesure la productivité de travail, le pouvoir de l'homme sur la nature et sa certitude du lendemain. Mais ces nouvelles forces productives de la société dépassaient déjà les cadres du communisme primitif.

 

" L'accroissement de la production dans toutes ses branches — élevage du bétail, agriculture, métiers domestiques — donnait à la force do travail humaine la capacité de créer plus de produits qu'il n'en fallait pour son entretien. Elle augmenta en même temps la somme quotidienne de travail qui incombait à chaque membre de la gens, de la communauté domestique ou de la famille isolée. Il devint désirable d'englober des forces de travail nouvelles. La guerre les fournit : les prisonniers de guerre furent transformés en esclaves... De la première grande division sociale du travail naquit la première grande scission de la société en deux classes : maîtres et esclaves, exploiteurs et exploités. " (F. Engels : l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, p. 209. Edit. Costes, 1931.)

 

Les esclaves, c'étaient des gens étrangers au clan et qui n'en faisaient pas partie. Le développement des forces productives et l'apparition de l'esclavage devaient amener l'inégalité entre les membres du clan, en premier lieu entre l'homme et la femme.

 

" Le gain avait toujours été l'affaire de l'homme, les moyens nécessaires à cet effet étaient produits par lui, et sa propriété. Les troupeaux constituaient les nouveaux moyens de gain; leur domestication d'abord et leur garde ensuite étaient son ouvrage. Aussi est-ce à lui qu'appartenait le bétail, à lui les marchandises et les esclaves obtenus par échange contre du 'bétail. Tout le bénéfice que procurait maintenant la production revenait à l'homme; la femme en jouissait avec lui, mais n'y avait aucune part de propriété. " (F. Engels : l'Origine..., p. 210.)

 

Plus tard apparaît l'inégalité entre les chefs de diverses familles. Le développement du troc consécutif à la division croissante du travail y contribuait. L'emploi du fer augmenta la variété des outils et des objets en usage. L'agriculture prit également de l'extension grâce à l'introduction de la charrue au soc de métal; aux céréales venaient s'ajouter d'autres cultures.

 

" Une besogne aussi variée ne pouvait plus être exercée par le même individu; la deuxième grande division du travail s'effectua : le métier se sépara de l'agriculture. " (F. Engels : l'Origine..., p. 212.)

 

" La différence entre riches et pauvres s'établit à côté de celle entre hommes libres et esclaves — avec la nouvelle division du travail, nouvelle scission de la société en classes. Les différences en propriété des chefs de famille individuels dissolvent l'antique communauté de ménage partout où elle s'est jusque-là maintenue; et avec elle le travail en commun de la terre — pour le compte de cette communauté. Le sol arable est attribué pour usage aux familles particulières, d'abord à temps, plus tard une fois pour toutes. " (F. Engels : l'Origine..., p. 213.)

 

La transition vers la propriété privée s'accomplit. La densité grandissante de la population, due à la productivité accrue du travail, et l'augmentation des liens entre les différentes tribus conduisent peu à peu à la fusion de beaucoup de clans et de tribus en peuples. D'autre part, la désagrégation de la communauté primitive, l'inégalité croissante entre ses membres et surtout l'application généralisée du travail des esclaves, tout cela aboutit à la formation de l'Etat comme organisme d'oppression de la classe exploitée par la classe exploiteuse.

 

Sous la pression des forces productives qu'il avait engendrées, le régime communiste primitif se décomposa et céda la place à une nouvelle société, divisée en classes.

 

Les adversaires du communisme affirment que le communisme primitif n'aurait jamais existé, que la propriété privée et la division de la société en classes étaient en vigueur dès le début de l'existence de la société. Ils s'efforcent de montrer que la propriété privée est inséparable de la nature de l'homme même, qu'il ne peut y avoir d'autre propriété, que la société était toujours divisée en classes et qu'une société sans classes est inconcevable. La bourgeoisie et ses agents, dans leur lutte contre le communisme moderne, ont intérêt à nier le communisme primitif.

 

Déjà en 1845, Marx et Engels ont démontré (dans l'Idéologie allemande) que le communisme primitif était la première forme de la société. Trente ans après (en 1877), en dehors des recherches effectuées par Marx et Engels, le savant américain Morgan est arrivé à la même conclusion, après avoir longuement étudié les tribus sauvages et demi-sauvages de l'Amérique et des îles du Pacifique. Les restes du communisme primitif subsistent encore de nos jours chez certains peuples sous la forme du communisme agraire : les communautés rurales possèdent en commun la terre et en distribuent les lots pour une jouissance temporaire à leurs membres. L'existence du communisme primitif, comme, phase initiale du développement de tous les peuples, ne saurait plus être mise en doute.

 

Examinons maintenant le système de l'esclavage, né des ruines du communisme primitif.

 

2. L'esclavage

 

Au commencement de ce système, le travail des esclaves était relativement peu employé. A côté des familles qui utilisaient cette main-d'œuvre, il y en avait beaucoup qui se contentaient de leur propre force de travail familial. Mais par suite du développement du troc et de l'apparition de l'argent les petites exploitations furent évincées par les grandes qui employaient la main-d'œuvre des esclaves. Voici comment s'opéra ce procès.

 

L'accroissement de la division du travail et de l'échange fit naître le commerce et une classe de commerçants qui achètent et vendent les marchandises. C'était, comme le dit Engels, " la troisième division du travail d'une importance capitale " (F. Engels : l'Origine..., p. 216.). Les marchands, mettant à profit l'isolement des petits producteurs du marché, achetaient les marchandises à bas prix et les revendaient à un prix élevé. Ils exploitaient, de la sorte, les producteurs et les consommateurs. D'autre part, la croissance de la production marchande et de la circulation monétaire eut pour résultat que " après l'achat de marchandises pour de l'argent, vinrent les prêts, et avec ceux-ci les intérêts et l'usure ". (F. Engels : l'Origine..., p. 218.)

 

Le capital usuraire enchaîne les petits producteurs, — les paysans et les artisans, — par les dettes et les asservit. Dans l'ancienne Grèce, et à Rome, la plupart des petits producteurs tombèrent, dans un laps de temps relativement court, dans la servitude des usuriers. La lutte entre les usuriers et leurs débiteurs a été la principale forme de lutte de classe dans la population libre.

 

" Dans l'antiquité, la lutte de classe est surtout une lutte entre créanciers et débiteurs. Elle se termine, à Rome, par la disparition du débiteur plébéien qui est remplacé par l'esclave. " (K. Marx : le Capital, tome I, p. 146, Edition Costes, Paris, 1924-1930.)

 

Cette lutte aboutit à la ruine des petits producteurs et à leur transformation en prolétaires. Mais dans l'ancienne Rome, ce n'étaient pas des prolétaires dans le sens moderne du mot, ce n'étaient pas des ouvriers. C'était tout simplement une foule d'indigents. Les terres des paysans ruinés étaient accaparées par les gros propriétaires fonciers qui, à l'aide du travail généralisé des esclaves, créaient des grandes exploitations, dites latifundia, d'élevage, d'agriculture et d'horticulture. Dans les ateliers d'artisans, qui étaient parfois assez considérables, le travail des esclaves était de plus en plus employé. Dans les mines, dans les grands chantiers, dans la construction de routes, dans les galères à Tames, partout travaillaient les esclaves. L'esclavage était la base de toute la production. Le nombre des esclaves dépassait de plusieurs fois celui de la population libre. Ainsi, à Athènes, il y avait, pour 90.000 habitants libres 365.000 esclaves, à Corinthe pour 46.000 hommes libres, 460.000 esclaves.

 

" C'est ainsi qu'avec l'extension du commerce, l'argent et l'usure, la propriété foncière et l'hypothèque, on vit la concentration et la centralisation de la richesse entre les mains d'une classe peu nombreuse faire des progrès rapides, et à côté l'appauvrissement croissant des niasses et l'augmentation de la masse des pauvres... Et à côté de cette division des hommes libres en classes suivant leurs fortunes, se produisit, surtout en Grèce, un énorme accroissement du nombre des esclaves dont le travail forcé formait la base où s'élevait la superstructure de toute la société. " (F. Engels : l'Origine..., p. 219-220.)

 

L'esclave était la propriété complète de son maître qui pouvait en disposer comme du bétail. Les esclaves étaient dénués des droits civiques les plus élémentaires et leurs maîtres pouvaient les tuer impunément. Il est évident que, dans ces conditions, il fallait recourir à la contrainte ouverte pour les obliger à travailler. L'atroce exploitation des esclaves était la cause de leur rapide usure; inaptes au travail ils étaient mis à mort. Pour remplacer les morts et pour élargir la production il fallait un afflux incessant des esclaves. On se les procurait par les guerres, que les Etats esclavagistes menèrent d'une façon presque ininterrompue.

 

L'exploitation accentuée des esclaves amena des révoltes dont la plus considérable fut celle dirigée par Spartacus l'an 77 avant notre ère. Mais elles se terminèrent par des défaites.

 

L'esclavage a été une étape nécessaire dans le développement de la société humaine. Dans les conditions de la décomposition de la communauté primitive, l'esclavage est devenu la seule base du développement social.

 

" L'introduction de l'esclavage a été, dans les circonstances où elle s'est produite, un grand progrès. C'est une fois pour toutes, un fait que l'humanité, née de l'animalité, a eu besoin de moyens barbares et presque animaux pour se tirer de la barbarie. " (F. Engels : M. E. Dühring bouleverse la science, tome II, p. 67, Edition Costes, Paris, 1931-1933.)

 

Le travail manuel était la base de la production. La grande production n'était pas possible sans l'emploi, à une vaste échelle, du travail des' esclaves. L'esclavage a rendu possible une division plus grande du travail entre le métier et l'agriculture. Il a permis la construction des grands édifices de l'antiquité, de la navigation et de l'industrie d'extraction. Sans l'esclavage, les sciences et les arts (les mathématiques, la mécanique, l'astronomie, la géographie, la sculpture et les beaux-arts) n'eussent pu atteindre le niveau relativement élevé où ils étaient dans le monde antique.

 

Le développement des forces productives ne profitait qu'à une poignée d'exploiteurs; pour la masse des esclaves il signifiait des souffrances et des privations incroyables. Mais telle est en général la loi du développement des forces productives dans la société divisée en classes.

 

" Le fondement de la civilisation étant l'exploitation d'une classe par une autre, son évolution tout entière se meut en une constante contradiction. Chaque pas en avant de la production est en même temps un pas en arrière dans la situation de la classe opprimée, c'est-à-dire de la grande majorité. Chaque bienfait pour les uns est nécessairement un mal pour les autres; chaque libération nouvelle de l'une des classes est une oppression nouvelle pour une autre. La preuve la plus frappante nous en est fournie par l'introduction du machinisme, dont les effets sont aujourd'hui connus du monde entier. " (F. Engels : l'Origine..., p. 235.)

 

L'esclavage a été une forme sociale nécessaire du développement des forces productives à un stade déterminé de l'histoire. Ce développement fut à son tour la cause de la décadence de ce régime.

 

La décadence de l'esclavage

 

Sous le régime de l'esclavage, la technique ne se développait presque pas, l'ancienne Rome et la Grèce développaient surtout la production d'objets de luxe et d'armes, la construction de palais, de temples, de routes militaires. Mais la technique du travail, surtout dans l'agriculture, cette branche fondamentale de la production de ce temps, est restée presque sans changement. Le développement de la production avait pour base la main-d'œuvre bon marché des esclaves et impliquait l'augmentation incessante du nombre de ces derniers. Or, la principale source pour s'en procurer, c'était la guerre. En quelques siècles, Rome conquit presque toute l'Europe occidentale, l'Asie mineure, la côte méditerranéenne de l'Afrique du Nord.

 

Les provinces conquises par Rome étaient soumises à une exploitation féroce. Elles étaient une source abondante d'où l'Etat romain soutirait des impôts. Les fonctionnaires romains qui administraient ces provinces, ainsi que les troupes romaines qui y stationnaient, pillaient impitoyablement la population de ces pays. L'exploitation barbare des peuples conquis avait pour effet la destruction générale des forces productives.

 

Si, à l'époque de sa naissance et à ses débuts, l'esclavage était un facteur de développement des forces productives, ce système devint, ultérieurement, une cause de destruction des forces productives. A son tour, cette décadence des forces productives devait conduire à la déchéance du régime de l'esclavage et à son abolition. A mesure de l'appauvrissement général, du déclin du commerce, des métiers et de l'agriculture, le travail des esclaves cesse graduellement d'être rentable.

 

" L'antique esclavage avait fait son temps. Ni à la campagne dans la grande agriculture, ni dans les manufactures urbaines, il ne donnait plus de profit qui en valût la peine — le marché pour ses produits avait disparu. " (F. Engels : l'Origine..., p. 192.)

 

Avec la décadence des grandes exploitations, basées sur le travail des esclaves, la petite production redevint avantageuse. Aussi, le nombre des esclaves affranchis grandit sans cesse, et parallèlement on assiste au morcellement des latifundia en petits terrains cultivés par les colons. Le colon c'était un cultivateur qui recevait en jouissance perpétuelle un terrain et qui acquittait une redevance en argent et en nature. Ce n'était pas un fermier libre, puisqu'il était attaché à la glèbe et ne devait pas la quitter. Il pouvait être vendu avec son terrain. Mais, d'autre part, il n'était plus esclave, n'étant pas la propriété individuelle du maître de la terre : celui-ci ne pouvait pas l'obliger à accomplir tel ou tel travail, ni le priver du terrain auquel il était attaché. Les colons étaient les prédécesseurs des serfs du moyen âge. Le gros des colons était constitué par les anciens esclaves, cependant des hommes libres aussi, bien qu'en moins grande quantité, passaient à l'état de colon.

 

Mais le colonat ne résolvait pas la contradiction créée par le système esclavagiste :

 

" L'esclavage ne se rémunérait plus, c'est pourquoi il se mourait. Mais en mourant, il laissait derrière lui son aiguillon empoisonné, le mépris du travail productif pour les hommes libres. Là était l'impasse sans issue dans laquelle se trouvait le monde romain : l'esclavage était économiquement impossible, le travail des hommes libres était moralement méprisé. Le premier ne pouvait plus, le second ne pouvait pas encore être la base de la production sociale. Le seul remède à cette situation était une révolution complète. " (F. Engels : l'Origine..., p. 192-193.)

 

Quand l'économie esclavagiste était encore forte et stable, les insurrections d'esclaves qui s'étaient produites de temps à autre (la plus grande de toutes fut l'insurrection de Spartacus en 73-71 avant notre ère) avaient abouti à la défaite. Mais la situation changea entièrement avec la décadence de l'économie esclavagiste et de l'Empire romain en général, dont nous avons parlé ci-dessus. Dès le IIe siècle, les insurrections d'esclaves prirent un caractère plus aigu et — ce qui est particulièrement important — rencontrèrent souvent un soutien du côté des couches pauvres de la population libre. En même temps, se produisit l'irruption dans l'Empire romain des barbares germains, avec lesquels Rome était en guerre depuis plusieurs siècles. L'offensive des Germains facilita le développement des insurrections d'esclaves à l'intérieur de l'Empire, insurrection dont l'ensemble représente la révolution des esclaves. A leur tour, ces insurrections contribuèrent à la défaite de Rome par les Germains, qui accéléra le processus de la révolution des esclaves, la liquidation de l'esclavage.

 

A la fin du Ve siècle, la lutte des Germains contre Rome aboutit à la défaite complète et à la décomposition de l'Empire romain. Les peuples germaniques, au nombre de 5 millions environ, se trouvaient à un stade inférieur de développement, l'esclavage existait chez eux à l'état embryonnaire. En raison de leur lutte séculaire contre Rome, leurs clans portaient surtout un caractère de démocratie militaire. Mais, ayant conquis Rome, ils ont abandonné le régime des clans, avec lequel il était impossible d'administrer l'Etat. Les Germains ont créé un nouveau pouvoir politique : le pouvoir du chef militaire devint le pouvoir royal.

 

Les conquérants germaniques prirent aux Romains les deux tiers de l'ensemble de la terre qui fut distribuée aux clans et aux familles. Mais une partie considérable des terres conquises fut attribuée par les rois aux chefs militaires, qui les donnèrent à leurs guerriers en jouissance perpétuelle sans le droit de vente ou de rétrocession. Ces terres, restées sous le pouvoir suprême du roi, portaient le nom de fiefs et leurs propriétaires, celui de seigneurs féodaux.

 

A cette époque d'incessantes guerres, la petite production paysanne ne pouvait exister sans la protection des grands seigneurs féodaux qui étaient en même temps des chefs militaires. Pendant 400 ans à partir de la chute de Rome, les paysans passent graduellement sous la dépendance de ces seigneurs. Les paysans étaient forcés de mettre leur terre sous la protection du seigneur féodal qui en devenait le propriétaire sans pouvoir la vendre ou la rétrocéder à un tiers. En échange, les paysans s'engageaient à fournir au seigneur féodal et à ses guerriers des produits alimentaires et à exécuter différents travaux. Ainsi, vers le IXe siècle, se forma le régime féodal, ou la féodalité.

 

3. La féodalité

 

La base économique du mode féodal de production était la petite production paysanne et celle des petits artisans libres. La production portait un caractère essentiellement naturel, c'est-à-dire que les objets produits n'étaient pas destinés à l'échange. L'exploitation féodale de la paysannerie revêtait deux formes principales : 1. le paysan était obligé de travailler gratuitement une partie déterminée de la semaine sur les champs du seigneur (corvée); 2. il était tenu de livrer une partie du produit de son propre ménage (redevances). Le paysan avait le droit de quitter son seigneur pour un autre sans pouvoir toutefois s'affranchir de la dépendance féodale. Les artisans indépendants qui habitaient les villes et produisaient pour la vente, couvraient une partie considérable de leurs besoins par les produits de leur propre travail (ils possédaient du bétail, un jardin, quelquefois un champ). L'échange était surtout local, entre la ville et les villages environnants. Il y avait aussi le commerce des produits importés d'autres pays, principalement d'objets de luxe, les épices, etc. Mais l'échange entre les différentes régions de chaque pays n'existait presque pas. En raison du caractère naturel de la production et du faible développement des échanges, en raison aussi des mauvaises voies et moyens de communication, les pays étaient morcelés en provinces et régions autonomes.

 

Les villes habitées principalement par les artisans et les marchands, ont dû livrer une lutte violente et prolongée pour conquérir leur autonomie; elles avaient leurs garnisons à elles et étaient fortifiées. Les artisans étaient groupés en corporations professionnelles. Cette organisation était nécessitée par des entrepôts communs, par le contrôle des prix et de la qualité des produits pour éviter la concurrence. Les marchands avaient leur organisation à eux, les ghildes. Le besoin de défendre leur indépendance contre les seigneurs féodaux favorisait la conservation et le raffermissement de cette organisation des villes. Le régime féodal dans l'agriculture était complété par le régime corporatif dans les villes. Peu à peu, avec le développement de l'échange, l'exploitation des paysans s'accentue. Plus l'échange s'élargit, et plus le seigneur féodal peut acheter d'objets de luxe et d'armes pour ses guerriers, plus, par conséquent, il doit soutirer des paysans, placés sous sa dépendance. Les champs des seigneurs s'agrandissent aux dépens des terres paysannes. Les corvées du seigneur augmentent ainsi que les redevances.

 

L'exploitation des paysans s'aggrava aussi à la suite de la formation d'Etats centralisés à la place des multiples fiefs féodaux. Le morcellement du pays en provinces indépendantes entravait le commerce, parce que chaque seigneur féodal établissait des droits pour le passage des marchandises sur ses possessions, frappait sa monnaie, etc. D'autre part, le commerce était chose risquée en raison des agressions fréquentes commises par les troupes féodales contre les convois de marchandises. Aussi, les marchands cherchaient-ils à: abolir l'indépendance des féodaux. Ils mirent à profit la lutte entre différents seigneurs féodaux, prenant le parti du plus fort, et l'aidant à se soumettre les autres. Avec la formation d'un pouvoir politique central, les troupes des féodaux sont dissoutes et remplacées par l'armée royale. Aux redevances que le paysan payait à son seigneur s'en ajoutaient d'autres destinées à entretenir l'Etat féodal. Ces redevances pour l'Etat sont de plus en plus perçues en argent, de naturelles elles deviennent monétaires. Cela favorise le développement de la production marchande, le paysan était obligé de vendre ses produits au marché pour se procurer l'argent nécessaire au paiement des impôts. Les paysans tombent dans une nouvelle servitude, sous la dépendance de l'accapareur et de l'usurier. L'exploitation renforcée des paysans pousse ces derniers à la fuite. Pour empêcher cette fuite, les paysans furent attachés à la glèbe, ils devinrent des serfs; sous la forme de servage, leur dépendance féodale est devenue encore plus accentuée.

 

L'exploitation aggravée des paysans et l'introduction du servage donnèrent lieu à de grands soulèvements paysans (la Jacquerie en France au XIVe siècle, la guerre paysanne en Allemagne au XVIe siècle, en Russie les révoltes de Razine et de Pougatchev) qui échouèrent tous, parce que les paysans n'ont pas trouvé d'alliés dans les villes, le prolétariat moderne n'existant pas encore.

 

Dans les villes sont survenus des changements considérables. Les rapports entre les maîtres artisans et leurs compagnons s'aggravent, ainsi que ceux entre les artisans et les marchands. Pendant la première période de la féodalité, les paysans fuyaient souvent vers les villes qui étaient autonomes et dont les habitants jouissaient de la liberté personnelle. C'est ainsi surtout que s'accroissait la population urbaine. Au début, c'était avantageux pour les villes dont la force numérique s'en trouvait accrue pour la lutte contre les féodaux. Mais avec la croissance de la population urbaine, la menace de concurrence était suspendue sur les artisans. Aussi, les corporations restreignent-elles l'admission de nouveaux membres, les délais de l'apprentissage sont allongés, les compagnons sont plus exploités, et il leur devient de plus en plus difficile d'obtenir la maîtrise, En outre, les corporations adoptent des mesures tendant à interdire les nouveaux procédés de production et à combattre le commerce des produits importés. Une lutte s'engage entre les corporations et les marchands.

 

La décadence de la féodalité

 

Ainsi l'organisation corporative des artisans était devenue un obstacle au développement ultérieur de la production marchande. Or, les grandes découvertes géographiques du XVe siècle (la voie maritime de l'Inde et de l'Amérique) ont imprimé une forte impulsion au commerce.

 

" Le commerce extra-européen, qui, jusqu'alors, ne se faisait qu'entre l’Italie et le Levant, fut désormais étendu jusqu'à l'Amérique et l’Inde et dépassa bientôt en importance tant l’échange les divers pays d'Europe que la circulation intérieure de chacun de ces pays. L’or et l'argent d'Amérique inondèrent l'Europe et pénétrèrent comme un élément de décomposition dans tous les trous, fissures et pores de la société féodale. La production artisanale ne suffit plus dorénavant aux besoins croissants; dans les industries des pays les plus avancés elle fut remplacée par la manufacture. " (F. Engels : M. E. Dühring..., tome I, p. 154.)

 

Voici la genèse de la manufacture capitaliste. Le petit métier étant monopolisé dans les villes par les corporations, le capital commercial intéressé au développement de la production, se mit à répandre son activité au delà des villes, et stimula le développement de la production artisanale, surtout celle du tissage, dans les campagnes. L'artisan, éloigné de son débouché, tombe sous la dépendance de l'entrepreneur capitaliste. Cette dépendance affecte successivement les formes suivantes : d'abord l'artisan vend ses produits à bas prix, ensuite il reçoit de l'entrepreneur des prêts en argent et en matières premières, enfin il devient ouvrier occupé à traiter les matières premières de l'entrepreneur. L'artisan fournit seulement son outil, il gagne à peine de quoi vivre.

 

Plus tard, l'entrepreneur groupe les artisans éparpillés dans un seul local où ils travaillent désormais comme ouvriers salariés dépourvus de tout moyen de production. Le capital commercial devient capital industriel. A côté de la petite production marchande apparaît la grande production capitaliste : la manufacture. La manufacture est une force productive tout à fait neuve, supérieure à celle des petits producteurs. Elle occupe beaucoup d'ouvriers, chacun d'eux accomplit une partie déterminée de l'ouvrage et le travail de tous atteint un rendement de beaucoup supérieur au travail éparpillé des petits producteurs. Avant l'apparition de la manufacture, la division sociale du travail n'existait qu'entre différents petits producteurs indépendants liés par le marché. Désormais, la division du travail est réalisée à l'intérieur même de la manufacture.

 

A cette nouvelle force productive correspondent de nouveaux rapports de production. Avant, le capital n'existait que sous la forme de capital usuraire et commercial. Le marchand et l'usurier exploitaient les petits producteurs vendeurs de leurs propres produits. Désormais; l'ouvrier ne vend plus ses produits, mais sa force de travail. Les moyens de production appartiennent au capitaliste qui est propriétaire des marchandises fabriquées par l'ouvrier. Celui-ci reçoit un salaire en récompense de la force de travail dépensée et produit la plus-value pour le capitaliste. L'ouvrier est exploité par le capitaliste. De la sorte, le mode de production devient capitaliste. Avec la croissance des forces productives apparaissent et se développent de nouveaux rapports, capitalistes, de production.

 

Mais le régime féodal entravait le développement ultérieur de ces nouvelles forces productives et des rapports de production correspondants. Ce développement était contrarié par le système corporatif des villes, partie intégrante du régime féodal. Les rapports féodaux au village ne gênent pas moins le développement de la production capitaliste, la dépendance des serfs privant les capitalistes d'une main-d'œuvre à bon marché. Ainsi la féodalité, qui à sa naissance correspondait au niveau des forces productives de la société, entre en contradiction avec les forces productives accrues et sa suppression devient une nécessité historique. Lorsque l'oppression des paysans, des masses urbaines petites-bourgeoises et ouvrières par l'Etat féodal prit une forme particulièrement aiguë, les révolutions bourgeoises éclatèrent tendant à abolir le régime féodal et à déblayer la vole au développement du capitalisme. Ces révolutions eurent lieu au XVIIe siècle en Angleterre et à la fin du XVIIIe siècle en France. (Dans les pays où le capitalisme se développa plus tard et où la révolution bourgeoise eut lieu alors que le prolétariat industriel était déjà formé comme l'Allemagne en 1848 et surtout la Russie en 1905, la bourgeoisie passa des compromis avec l'Etat féodal.)

 

" Les nouvelles forces productives mises en mouvement par la bourgeoisie — en premier lieu la division du travail et le groupement d'un grand nombre d'ouvriers spécialisés en une seule manufacture — ainsi que les conditions et besoins d'échange créés par elles, devinrent incompatibles avec le mode de production existant, transmis par l'histoire et consacré par la loi, c'est-à-dire avec les privilèges corporatifs et les innombrables privilèges personnels et locaux (qui constituaient autant d'obstacles pour les ordres non privilégiés) de l'organisation féodale. Les forces productives, représentées par la bourgeoisie, se rebellèrent contre le mode de production, représenté par les propriétaires fonciers féodaux et les maîtres de corporations. " (K. Marx et F. Engels : Etudes philosophiques, p. 58.)

 

4. Le capitalisme

 

Le capitalisme se développa à partir de la production marchande, mais avant son apparition, c'était l'économie naturelle qui dominait et non la production marchande. Dans les régimes de l'esclavage et de la féodalité existaient bien l'échange, l'argent, le commerce, mais la masse principale des produits n'était pas destinée au marché.) Ce ne fut que sous le capitalisme que la production marchande devint le mode de production général et dominant. Le capitalisme développa largement la division sociale du travail. De la manufacture capitaliste, où le travail manuel forme la base de la production, surgit l'usine capitaliste munie de puissants moyens mécaniques. La productivité du travail s'accroît formidablement. De nouvelles marchandises surgissent, le nombre des industries grandit. Le capitalisme détruit en partie les anciens modes de production, en partie il se les subordonne. Il développe les moyens de communication, pénètre dans tous les coins du globe, crée le marché mondial et l'économie capitaliste mondiale. Mais en régime capitaliste, la production n'a pas pour but la satisfaction des besoins sociaux mais l'enrichissement des capitalistes. La course au profit, telle est la force motrice. Pour tirer le plus de profit possible, chaque capitaliste, sous la pression de la concurrence, cherche à augmenter sa production, à intensifier l'exploitation des ouvriers, à introduire de nouvelles machines perfectionnées. Nous avons déjà cité les paroles d'Engels disant que dans une société divisée en classes " chaque pas en avant de la production est en même temps un pas en arrière dans la situation de la classe opprimée, c'est-à-dire de la grande majorité ". Le capitalisme aggrave extrêmement cette contradiction de la société divisée en classes.

 

" Comme producteur d'activité étrangère, comme accapareur de la force de travail et exploiteur du travail supplémentaire, il [le système capitaliste] dépasse en énergie, en excès, en efficacité, tous les anciens systèmes de production basés sur le travail forcé direct. " (K. Marx : le Capital, tome II, p. 191.)

 

En développant les forces productives de la société, le capitalisme se révèle de moins en moins apte à les maîtriser. Les crises qui viennent périodiquement ébranler le système capitaliste et détruisent une partie des forces productives le prouvent abondamment. Le capitalisme devient de plus en plus un obstacle au développement de ces forces qu'il a lui-même engendrées. La suppression du capitalisme par la voie révolutionnaire, son remplacement par le communisme, c'est-à-dire par une société sans classes dans laquelle les moyens de production sont propriété collective, devient une nécessité historique.

 

Ainsi le développement du capitalisme conduit à la création des conditions matérielles et techniques nécessaires à l'édification de la société communiste. En même temps, il crée la force appelée à renverser le capitalisme : la classe ouvrière révolutionnaire dont la situation s'aggrave avec le développement du capitalisme et qui n'a d'autre issue que celle de renverser le capitalisme et de construire la société communiste.

 

La contradiction entre les forces productives et les rapports de production

 

Le rapide coup d'œil que nous avons jeté sur le développement de la société montre que le passage d'un mode de production à un autre n'est pas l'effet du hasard, mais découle du développement de la contradiction entre les forces .productives et les rapports de production. Voici en quels termes Marx expose cette loi de l'évolution historique :

 

" Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société' entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. " (K. Marx et F. Engels : Etudes..., p. 83.)

 

Chaque système de rapports de production ou chaque formation sociale, communisme primitif, esclavage, féodalité, capitalisme, communisme, a ses particularités. Mais, en considérant les trois modes de production qui suivirent le communisme primitif, nous verrons qu'un seul trait leur est commun à tous, les rapports de production sont des rapports de classe. Ces modes de production sont caractérisés par l'antagonisme de classe, et la lutte de classe constitue ici le trait fondamental, déterminant de toute la vie sociale.) Le capitalisme est la dernière société antagoniste, la dernière société divisée en classe, à sa place vient la société socialiste sans classe, première phase du communisme, dont l'édification commence avec la victoire de la révolution prolétarienne, avec l'instauration de la dictature du prolétariat.

 

Toutes les révolutions antérieures se ramenaient au remplacement d'un régime d'exploitation par un autre, alors que la révolution prolétarienne abolit toute exploitation.

 

" Seule notre Révolution soviétique, notre Révolution d'Octobre a posé la question de façon à ne point remplacer un groupe d'exploiteurs par un autre, à ne point remplacer une forme d'exploitation par une autre, mais à anéantir toute exploitation, à supprimer exploiteurs, richards et oppresseurs, anciens et nouveaux. " (J. Staline : Dans la bonne voie, p. 12. Bureau d'Editions, Paris, 1933.)

 

Dans la société divisée en classes, la domination de l'homme sur la nature se fait par la domination et l'exploitation de l'immense majorité de la société par une infime poignée d'exploiteurs. Aussi, chaque pas en avant de la production constitue-t-il un pas en arrière dans la situation des travailleurs. Par contre, la révolution prolétarienne inaugure une nouvelle ère, où chaque pas en avant de la production signifie en même temps un pas en avant dans la situation des travailleurs où, pour la première fois, la société devient maîtresse de la nature, où les forces productives se développent à un rythme auquel ne saurait arriver aucune société basée sur l'exploitation d'une classe par une autre. La croissance rapide des forces productives et la victoire du socialisme dans l’U. R. S. S. en sont la preuve la plus éclatante.

 

5. L'importance de l'économie politique marxiste

 

Les lois du développement de la société humaine furent découvertes par Marx et Engels, qui ont démontré la nécessité historique du socialisme et de la dictature du prolétariat comme forme de transition du capitalisme au socialisme. Une des parties principales de la théorie de Marx et d'Engels est constituée par leur doctrine économique concernant le développement des rapports de production, en liaison avec celui des forces productives.

 

" La théorie de Marx trouve sa confirmation et son application la plus profonde, la plus absolue et la plus détaillée dans sa doctrine économique. " (V. I. Lénine : K. Marx et sa doctrine, p. 26. Bureau d'Editions, Paris, 1932.)

 

Marx et Engels ont porté principalement leur attention sur l'étude des lois du développement et de la chute du capitalisme, afin de trouver la voie de l'émancipation du prolétariat.

 

" La théorie marxiste s'assigne pour but direct de dévoiler toutes les formes de l'antagonisme et de l'exploitation dans la société moderne, de suivre leur évolution, de prouver leur caractère transitoire, l'imminence de la transformation d'une forme dans l'autre et de servir ainsi au prolétariat pour qu'il puisse le plus rapidement et le plus facilement en finir avec toute exploitation. " (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome I, p. 218, édition russe.)

 

La doctrine économique de Marx est donc une arme puissante de la lutte de classe du prolétariat pour le renversement du capitalisme et l'édification du socialisme.

 

Marx et Engels ont vécu et lutté à une époque où les contradictions du capitalisme n'avaient pas encore atteint le degré suprême de leur développement. Aussi, ne pouvaient-ils pas analyser les nouvelles conditions que le capitalisme crée à la phase supérieure et dernière de son développement. Ce fut Lénine qui analysa les lois de cette phase du capitalisme, les lois de l'impérialisme.

 

S'appuyant sur les lois du développement du capitalisme découvertes par Marx, Lénine a démontré que l'impérialisme est le capitalisme agonisant en putréfaction; qu'à l'époque de l'impérialisme, la révolution prolétarienne devient une nécessité urgente et pratique; que dans les conditions de l'impérialisme, le triomphe du socialisme devient possible d'abord dans un seul pays. En liaison avec les nouvelles tâches du prolétariat révolutionnaire, Lénine a approfondi toutes les questions fondamentales du marxisme, y compris les questions essentielles de l'économie politique.

 

Staline a développé le marxisme-léninisme conformément aux tâches du prolétariat à l'époque de la crise générale du capitalisme et de l'édification du socialisme en U.R.S.S.

 

 

 

 

 

Chapitre II : LA PRODUCTION MARCHANDE ET SES CONTRADICTIONS

 

Marx commence l'étude de la production capitaliste par l'analyse de la marchandise. Il procède ainsi parce que, dans la société capitaliste domine la production de marchandises, en d'autres termes, parce que les produits sont destinés non à la consommation individuelle immédiate, mais à l'échange sur le marché.

 

Dans le régime de production marchande, les rapports de production entre les hommes se présentent sous la forme de relations entre les marchandises. Voyons le rapport fondamental de production de la société capitaliste : l'exploitation du prolétariat par la bourgeoisie. Pour que le capitaliste puisse exploiter l'ouvrier, il doit lui acheter sa force de travail comme une marchandise. L'ouvrier touche du capitaliste le prix de cette marchandise, le salaire, avec lequel il achète d'autres marchandises, ses moyens d'existence.

 

Quels sont les rapports entre les capitalistes eux-mêmes ? Ils achètent et vendent entre eux des marchandises. C'est dans la marchandise que s'expriment les rapports de production de la société bourgeoise.

 

" La richesse des sociétés où règne le mode de production capitaliste se présente comme une immense accumulation de marchandises. Prise isolément chaque marchandise est la forme élémentaire de cette richesse. " (K. Marx : le Capital, tome I, p. 3.)

 

1. La marchandise

 

La marchandise est, en premier lieu, une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme, en second lieu, c'est une chose qu'on peut échanger contre une autre. (V. I. Lénine : K. Marx et sa doctrine, p. 27.)

 

La valeur d'usage

 

La propriété de la marchandise de satisfaire tel ou tel besoin de l'homme s'appelle la valeur d'usage. Chaque marchandise doit être une valeur d'usage; sans cette condition, elle ne serait pas une marchandise.

 

Pour qu'une chose soit une valeur d'usage, peu importe quel besoin elle satisfait : nourriture, vêtement, etc., ou un besoin en objets de luxe. Il faut seulement que le besoin existe et que la marchandise donnée soit à même de le satisfaire. " La nature de ces besoins est indifférente et peu importe qu'ils proviennent de l'estomac ou de l'imagination. " (K. Marx : le Capital, tome I, p. 3.)

 

La valeur d'usage satisfait les besoins soit directement comme moyen d'existence (denrées alimentaires, logement, vêtements); soit indirectement, comme moyen de production (machines, matières premières).

 

Toute marchandise doit être une valeur d'usage, mais toute valeur d'usage n'est pas nécessairement une marchandise. Par exemple, l'air est une valeur d'usage, mais il n'est pas une marchandise, ou le pain fabriqué par le paysan pour sa consommation individuelle et non pour l'échange. Dans la société communiste, tous les produits fabriqués auront une valeur d'usage, sans être des marchandises. L'objet qui est une valeur d'usage ne devient marchandise que s'il est produit en vue de l'échange.

 

L'échange des marchandises

 

Au marché on ne change pas directement une marchandise contre une autre. On vend et on achète des marchandises contre de l'argent. Pour comprendre les rapports sociaux qui s'expriment dans la vente et l'achat, nous devons faire abstraction pour le moment du rôle de l'argent et examiner l'échange direct des marchandises. Le troc existait aux premiers stades du développement de la production marchande. Nous ne comprendrons la nature de l'argent que lorsque nous aurons examiné les relations plus simples de l'échange direct ou du troc.

 

Seules des marchandises différentes peuvent être échangées. Il eût été insensé d'échanger du blé contre du blé ou des bottes contre des bottes de la même espèce. Au marché, on échange des valeurs d'usage différentes, distinctes, par exemple : blé contre bottes. Mais les quantités échangées sont, bien entendu, déterminées. Le paysan ne donne pas pour une paire de bottes une quantité illimitée de blé, mais, mettons, un quintal, et le cordonnier n'offre pas au paysan pour un quintal dé blé un nombre infini de bottes, mais une seule paire. En outre, cette quantité de blé échangée contre une paire de bottes n'est pas fixée entre un seul paysan et un seul cordonnier : n'importe quel paysan qui voudrait échanger du blé contre des bottes aura à donner aujourd'hui à n'importe quel cordonnier un quintal de blé contre une paire de bottes de qualité déterminée.

 

La valeur d'échange

 

Ce rapport quantitatif qui s'établit dans l'échange entre deux marchandises s'appelle la valeur d'échange de la marchandise. Dans notre exemple, la valeur d'échange d'une paire de bottes est un quintal de blé et la valeur d'échange d'un quintal de blé est une paire de bottes.

 

Mais qu'est-ce qui détermine la valeur d'échange d'une marchandise ? Pourquoi une paire de bottes est-elle échangée contre un quintal de blé et non contre un demi quintal ou contre un quintal et demi ?

 

L'échange d'une marchandise contre une autre dans une proportion quantitative déterminée signifie que, comme valeurs d'échange, les marchandises sont égales l'une à l'autre. Mais comment des marchandises telles que le blé et les bottes peuvent-elles être égales ? Ne sont-elles pas des valeurs d'usage tout à fait différentes ? Chacune d'elles ne satisfait-elle pas un besoin différent ? Comment donc peuvent-elles être commensurables ? Je peux comparer la longueur de la chambre à celle de la table, le poids du fer à celui du cuivre et dire que la chambre est plus longue que la table et que ce morceau de fer est plus lourd que le morceau de cuivre. Les objets ne peuvent être commensurables que s'ils offrent quelque trait commun. Nous considérons la propriété commune de la chambre et de la table, la longueur, et les comparons par cet indice ou nous comparons le fer et cuivre par leur propriété commune, la pesanteur.

 

" L'expérience quotidienne nous montre que des millions et des milliards d'échanges analogues comparent sans cesse les unes aux autres les valeurs d'usage les plus diverses et les plus dissemblables. " (V. I. Lénine : K. Marx..., p. 27.)

 

Le fait que les marchandises échangées sont comparées l'une à l'autre signifie qu'elles ont une propriété commune, distincte de leur valeur d'usage. Mais quelle est donc cette propriété commune à toutes les marchandises ? Cette propriété commune, c'est d'être toutes des produits du travail, que, pour les produire, il est nécessaire de dépenser une certaine quantité de travail. Voilà ce qui rend toutes les marchandises commensurables.

 

Si les marchandises échangées — le blé et les bottes — sont des valeurs d'usage différentes, les travaux du paysan et celui du cordonnier sont également distincts l'un de l'autre. Peuvent-ils alors former ce trait commun inhérent au blé et aux bottes ?

 

Le double caractère du travail

 

En disant que le trait commun à toutes les marchandises c'est le travail dépensé pour leur production, nous envisageons le travail considéré comme une dépense de force de travail humaine sans égard à la forme sous laquelle s'opère cette dépense, la forme de travail du cordonnier ou celle du paysan.

 

" La confection des vêtements et le tissage, bien que ce soient des activités productives différentes, sont tous deux une dépense productive du cerveau, des muscles, des nerfs, de la main de l'homme et dans ce sens du travail humain. " (K. Marx : le Capital, tome I, p. 16.)

 

On voit donc que le travail qui produit des marchandises possède un double caractère. D'une part, c'est un travail utile d'une qualité donnée, d'une espèce et d'une spécialité données; c'est le travail concret qui crée une valeur d'usage déterminée. D'autre part :

 

" ...C'est une dépense de travail humain, sans qu'on puisse spécifier la forme de cette dépense. " (K. Marx : le Capital, tome I, p. 8.)

 

Autrement dit, c'est le travail humain abstrait, le travail humain en général.

 

" Par conséquent, ce qui est commun à toutes les marchandises, ce n'est pas le travail concret d'une branche de production déterminée, ce n'est pas le travail d'un genre particulier, mais le travail humain abstrait, le travail humain en général. " (V. I. Lénine : K. Marx..., p. 28.)

 

La valeur

 

Il faut distinguer entre le travail et la marchandise produit du travail. Le travail est un procès, une dépense de la force de travail humain. La marchandise une fois produite, le procès du travail est achevé. Ce qui existe ce n'est plus le travail, mais la marchandise. Mais cette marchandise est la cristallisation du travail humain abstrait dépensé pour sa production. La propriété commune à toutes les marchandises, le fait que la marchandise matérialise le travail humain abstrait dépensé pour sa production, nous l'appelons la valeur de la marchandise.

 

" Tout travail est une dépense de force humaine au sens physiologique du mot, et, en cette qualité de travail humain pur et simple, il constitue la valeur-marchandise. " (K. Marx ; le Capital, tome I, p. 19.)

 

On voit donc que la marchandise possède deux propriétés; elle est à la fois une valeur d'usage et une valeur. La valeur d'échange de la marchandise c'est le rapport quantitatif d'après lequel une marchandise est échangée contre une autre. Elle est déterminée non par la valeur d'usage de ces marchandises échangées, mais uniquement par leur valeur.

 

Puisque la valeur de la marchandise est déterminée par le travail dépensé pour sa production, plus a été dépensé de travail, plus grande est sa valeur. Si, pour la production d'une paire de bottes il a été dépensé 20 heures de travail et pour la production d'un quintal de blé 4 heures de travail, la valeur d'une paire de bottes sera cinq fois supérieure à celle d'un quintal de blé; une paire de bottes ne sera pas échangée contre un quintal, mais contre cinq quintaux de blé.

 

Le temps de travail socialement nécessaire

 

Il semblerait que plus le producteur donné est paresseux ou maladroit, plus lentement il travaille, plus grande sera la valeur de la marchandise qu'il produit, puisqu'il aura dépensé plus de travail que les autres. Si tous les cordonniers mettent 20 heures pour confectionner une paire de bottes, et qu'un cordonnier mette 24 heures, sa paire de bottes n'aura-t-elle pas plus de valeur et ne pourra-t-il pas l'échanger contre 6 quintaux de blé ?

 

Il va de soi que cela est un non-sens, la valeur de la marchandise étant déterminée non par le temps de travail individuel de chaque producteur de marchandises, mais par le temps de travail nécessaire en moyenne ou socialement nécessaire pour la production d'une marchandise donnée.

 

Si, dans les conditions données de la production il faut en moyenne 20 heures de travail pour confectionner une paire de bottes, peu importe que tel ou tel cordonnier ait mis 25 ou 15 heures pour cela, cette marchandise représentera 20 heures de travail socialement nécessaire.

 

" Nous appelons le temps de travail socialement nécessaire le temps de travail exigé pour produire une valeur d'usage quelconque, dans les conditions sociales normales applicables à cette production, le travail se faisant avec la moyenne sociale d'habileté et d'intensité. " (K. Marx : le Capital, tome I, p. 9.)

 

La grandeur de la valeur

 

En cas de l'introduction d'un perfectionnement technique, d'une nouvelle machine ou d'un nouveau procédé de travail, qui permette de produire la même quantité de la marchandise donnée dans un temps plus court, la quantité de travail dépensé pour la production d'une unité de cette marchandise diminue et, de ce fait, diminue aussi la valeur de cette marchandise. Plus la productivité du travail est grande dans la société, c'est-à-dire plus on peut produire d'unités d'une marchandise dans un temps donné, moins est élevée la valeur de cette unité. Et, inversement, moindre est la productivité du travail social, plus il faut de temps socialement nécessaire pour produire une marchandise et plus grande est sa valeur.

 

2. La valeur, rapport social

 

La valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire dépensé pour sa production. Mais tout le monde sait que, dans l'échange des marchandises, personne ne demande combien la marchandise donnée contient de temps de travail socialement nécessaire. Aucun producteur de marchandises ne saurait dire combien de travail socialement nécessaire contient la marchandise qu'il a produite. Le menuisier sait peut-être fort bien combien de temps il a mis, lui, à transformer le bois en une table, sans savoir à l'avance combien de travail socialement nécessaire il faut pour cette opération. Il ne sait pas non plus combien de travail socialement nécessaire est contenu dans le rabot, le bois, la scie et dans les autres moyens de production qui s'usent dans le procès de la production. Toutes ces questions le laissent entièrement indifférent; ce qui l'intéresse c'est combien d'argent il a dépensé pour l'achat des matériaux et des outils, combien de temps il lui faut travailler le bois, à combien il vendra sa table et combien d'autres marchandises il pourra acheter avec cet argent.

 

Une question se pose tout naturellement : Quelle est la signification de notre théorie qui affirme que la valeur d'échange des marchandises est déterminée par leur valeur et que celle-ci est déterminée par le travail ? Quelle est la portée de cette théorie puisque en réalité nul ne songe à mesurer la valeur par le travail ?

 

Le fait que la valeur de la marchandise est déterminée par le travail, mais que les producteurs de marchandises eux-mêmes ne la mesurent pas par le temps du travail, renferme visiblement une contradiction. Cependant, ce n'est pas une contradiction entre la théorie de Marx et la réalité, c'est une contradiction inhérente à la production marchande elle-même.

 

La division sociale du travail

 

Le producteur de marchandises ne produit pas pour sa propre consommation immédiate, mais pour le marché. Les produits dont il a besoin, il se les procure en échangeant ses marchandises contre celles d'autres producteurs. Cela est possible parce que ces derniers produisent aussi pour l'échange, c'est-à-dire qu'ils produisent des marchandises. Chaque produit a une valeur d'usage qui satisfait un besoin social déterminé. L'un produit du blé, l'autre des vêtements, le troisième des objets de ménage, le quatrième des outils, etc., etc.

 

Cette division du travail amène ce fait que les producteurs, pris ensemble, représentent une collectivité dont les membres dépendent les uns des autres. Nul producteur ne peut se livrer exclusivement à la fabrication d'une marchandise donnée, si les autres producteurs ne produisent en même temps les matières et les outils dont il a besoin ainsi que les denrées nécessaires à son existence. Plus grande est la division du travail dans la société, plus il existe de branches de production et plus étroite est la dépendance des producteurs.

 

La contradiction essentielle de la production marchande

 

La division du travail signifie que le travail de chaque producteur est un travail social, une parcelle de l'ensemble du travail social, que chaque producteur est un producteur partiel dans le système du travail de toute la société. Mais chaque producteur est en même temps le propriétaire privé de ses moyens de production et de ses produits. Dans la société où domine la production des marchandises, le travail n'est pas divisé suivant un plan conçu d'avance, chaque producteur ne reçoit pas de la société un programme déterminé concernant la quantité et la qualité des valeurs d'usage qu'il doit fournir. Chaque producteur dépend de l'ensemble de la production sociale, mais il produit ses marchandises d'une façon indépendante et autonome.

 

Le travail de chaque producteur est au fond un travail social, tout en étant en même temps un travail privé, particulier. C'est là que réside la contradiction fondamentale de la production marchande entre le travail social et le travail privé : social par sa nature, le travail du producteur offre en même temps l'aspect d'un travail privé. Le caractère social du travail est dissimulé en régime capitaliste, ce n'est pas du travail social immédiat.

 

Mais comment se manifeste le caractère social du travail dans la société capitaliste ? Il se manifeste lorsque les producteurs individuels se mettent en rapport par le moyen de l'échange des marchandises.

 

Qu'est-ce qui se passe en réalité dans l'échange de marchandises ? Quels rapports sociaux y sont contenus ? Marx ne se demande pas ce que les hommes en pensent, mais ce qu'ils font pratiquement quand ils échangent leurs marchandises. Il montre que dans l'échange, les hommes proclament égaux leurs différents travaux en tant que travail humain en général, que dans l'échange se manifeste l'étroite interdépendance des producteurs.

 

" L'échange de marchandises exprime le lien établi par l'intermédiaire du marché entre les producteurs isolés. " (V. I. Lénine : Karl Marx..., p. 56.)

 

Ce n'est pas l'échange qui établit cette liaison qui existait bien avant que les producteurs soient sortis sur le marché pour échanger leurs marchandises. Comme nous l'avons vu, cette liaison existe dans le procès même de la production. Mais elle n'y est pas visible et ne se manifeste, ne se révèle que pendant l'échange par le moyen du marché. Dans la société produisant des marchandises, la liaison de travail entre les hommes n'est pas directe, immédiate, mais indirecte, c'est-à-dire qu'elle se produit par l'intermédiaire des choses. Voilà pourquoi la valeur de la marchandise créée par le travail ne peut être pratiquement exprimée, ni mesurée par des heures de travail. La valeur d'une marchandise peut être exprimée seulement par la comparaison de cette marchandise avec une autre. La valeur exprime non les propriétés physiques, chimiques ou autres de la marchandise, mais un rapport social révélé par des objets.

 

La valeur d'une marchandise ne peut être exprimée que par son rapport d'échange avec une autre marchandise. Le rapport qui représente l'échange d'une marchandise contre une autre est la valeur d'échange. La valeur d'échange est donc la forme qui exprime et mesure la valeur de la marchandise. Où brièvement : la valeur d'échange est la forme de la valeur.

 

3. La forme de la valeur

 

A divers stades du développement de l'économie marchande, la forme de la valeur n'est pas restée invariable. La forme de la valeur la plus développée est la forme monétaire. Mais pour comprendre comment l'argent réprésente la valeur des marchandises, il faut étudier les formes plus simples de la valeur qui ont précédé la forme monétaire et qui lui ont donné naissance.

 

La forme simple de la valeur

 

A la naissance de l'économie marchande, les produits étaient destinés à la consommation directe et non à l'échange. Seuls, les excédents fortuits étaient échangés; l'échange était donc un phénomène accidentel. Le nombre des produits transformés en marchandises était extrêmement limité. Les marchandises étaient échangées directement les unes contre les autres. L'échange ne comportait chaque fois que deux marchandises déterminées : une paire de bottes contre cinq quintaux de blé; quinze mètres de toile contre un mouton. Chacun de ces échanges représente une forme de la valeur simple ou accidentelle. Chaque marchandise échangée n'exprimait sa valeur que dans une seule marchandise.

 

Dans le rapport d'échange : 1 paire de bottes = 5 quintaux de blé, les 5 quintaux de blé représentent la valeur d'une paire de bottes et inversement une paire de bottes représente la valeur de 5 quintaux de blé. Comment s'exprime ici la valeur des bottes. Elle est exprimée dans 5 quintaux de blé, non en heures de travail, mais indirectement, par une autre marchandise. La valeur d'une paire de bottes y est représentée d'une façon relative dans le rapport de cette marchandise avec une autre marchandise, 5 quintaux de blé.

 

Dans cet échange, le nombre des heures dépensées pour la production du blé et des bottes reste inconnu.

 

" Si donc je dis que cette montre a autant de valeur que cette pièce d'étoffe et que chacune d'elles vaut 50 marks, je dis : dans cette montre, dans cette étoffe, dans cette monnaie est contenue une quantité égale de travail social. Je constate donc que le temps de travail social représenté en elles est socialement mesuré et trouvé égal. Mais cela ne se fait pas directement d'une manière absolue, comme quand on mesure du temps de travail en heures ou en jours de travail; cela se fait par un détour, d'une manière relative, au moyen de l'échange. C'est pourquoi je ne puis exprimer cette quantité déterminée de temps de travail en heures de travail, dont le nombre reste inconnu .pour moi, mais seulement par un détour, d'une manière relative, en fonction d'une autre denrée qui représente la même quantité de temps de travail social. La montre a la même valeur nue la pièce d'étoffe. " (F. Engels : M. E. Dühring..., tome III, p. 92-93.)

 

La marchandise, qui exprime la valeur d'une autre marchandise s'appelle l'équivalent. Dans notre exemple, le blé est l'équivalent d'une paire de bottes, il joue ici le rôle du matériel qui exprime la valeur d'une paire de bottes.

 

Pour connaître le poids d'un objet, du blé, par exemple, nous le mettons sur un plateau de la balance en plaçant sur l'autre plateau un morceau de fer dont le poids nous est connu d'avance. Ce morceau de fer représente ici le poids du blé. Peu importe la nature de ce métal, les poids peuvent être confectionnés de cuivre ou de tout autre métal. La nature du métal n'a aucune importance pour exprimer le poids du blé. Le fer se présente ici uniquement comme l'expression et la mesure du poids du blé.

 

L'équivalent joue un rôle analogue dans le rapport d'échange. Dans la forme simple de la valeur (1 paire de bottes = 5 quintaux de blé) le blé se présente non comme blé, c'est-à-dire non comme une valeur d'usage déterminée, mais exclusivement comme l'expression de la valeur d'une paire de bottes, comme leur équivalent. Une paire de bottes exprime leur valeur relative en blé, et non par elle-même. La paire de bottes apparaît ici comme une valeur d'usage précise, comme une paire de bottes et non comme une valeur. On voit donc que dans la forme simple de la valeur, la valeur d'usage et la valeur se sont en quelque sorte détachées l'une de l'autre. L'une des marchandises, celle notamment dont la valeur est exprimée (la paire de bottes) se présente comme une valeur d'usage et l'autre marchandise qui exprime la valeur (le blé) exclusivement comme l'incarnation de la valeur.

 

De même que la première marchandise ne peut pas exprimer sa valeur par elle-même, mais seulement par une autre marchandise, de même la deuxième qui joue le rôle d'équivalent ne peut exprimer sa valeur par elle-même. Dans notre exemple, le blé exprime sa valeur par une paire de bottes, c'est-à-dire d'une façon relative. Mais quand il s'agit d'exprimer la valeur du blé, ce n'est plus ce dernier, mais les bottes qui représentent l'équivalent.

 

La forme totale ou développée de la valeur

 

La forme simple de la valeur correspond au stade primitif du développement de l'économie marchands quand les excédents, formés fortuitement, étaient seuls échangés. Mais l'extension de l'échange des excédents aboutit peu à peu à la production d'objets destinés à l'échange. Dans ces conditions, l'échange n'est plus un fait accidentel. Il existe déjà un marché où différentes marchandises s'affrontent. Chaque marchandise peut être échangée non seulement contre une unique marchandise, mais contre n'importe laquelle des autres marchandises :

 

 

1  paire de bottes =

 5 quintaux de blé ;

 

15 mètres de toile ;

 

1 mouton ;

 

1 hache ;

 

1 veste, etc., etc.

 

 

 

Cette forme de la valeur où la valeur d'une marchandise peut être exprimée dans beaucoup d'autres marchandises, s'appelle forme totale ou développée de la valeur.

 

La forme générale de la valeur

 

Avec le développement ultérieur de l'économie marchande et de l'échange apparaît la forme générale de la valeur. Dans l'ensemble de la masse des marchandises, les unes sont moins souvent échangées, les autres plus souvent. Si une marchandise est très souvent échangée c'est que beaucoup d'autres marchandises expriment en elles leur valeur, que cette marchandise sert souvent comme équivalent. La marchandise la plus souvent échangée commence peu à peu à jouer le rôle d'équivalent général pour toutes les autres marchandises. Si, par exemple, la marchandise la plus souvent échangée est le bétail, les autres marchandises auront pour expression de leur valeur le bétail devenu ainsi l'équivalent général de valeur. Cette forme générale de la valeur peut être exprimée comme suit :

 

 

1  paire de bottes =

 

5 quintaux de blé =

 

15 mètres de toile =

 

1 hache =

 

etc., etc.

 1 mouton

 

 

 

En comparaison avec la forme totale de la valeur, la forme générale représente un degré plus élevé du développement. Dans la forme totale, chaque marchandise exprimait sa valeur dans plusieurs marchandises, elle avait plusieurs équivalents. Dans la forme générale toutes les marchandises expriment leur valeur par un seul équivalent. Cela montre que la valeur des marchandises est quelque chose de distinct de leur valeur d'usage et, qu'en tant que valeurs, toutes les marchandises offrent une propriété commune. Les marchandises sont comparées l'une à l'autre non directement, mais à l'aide d'une troisième marchandise, de l'équivalent général. Ainsi, une paire de bottes est égale à 5 quintaux de blé étant donné que chacune de ces marchandises prise isolément est égale à la troisième marchandise, le mouton, qui exprime et mesure la propriété commune à ces deux marchandises.

 

La forme argent de la valeur

 

L'équivalent général est né tout à fait spontanément et non selon un plan établi par les producteurs de marchandises. La marchandise la plus fréquemment échangée contre les autres marchandises devint l'équivalent général.

 

A diverses époques et dans différents endroits, le rôle de l'équivalent général de la valeur fut rempli par différentes marchandises : bétail, flèches, coquillages, morceaux de fer, de cuivre, d'ivoire, de sel, etc. Avec l'extension des échanges, ces marchandises qui jouèrent le rôle d'équivalents généraux furent évincées par une seule marchandise, les métaux précieux, l'or et l'argent. Lorsque la fonction de la forme générale de la valeur est passée partout et définitivement à l'or et à l'argent, la forme générale de la valeur devint la forme argent et l'équivalent général se transforma en argent.

 

L'argent c'est une marchandise déterminée, l'or et l'argent (métal), qui seule remplit la fonction sociale d'exprimer la valeur de toutes les autres marchandises.

 

Il va de soi que si l'or et l'argent n'étaient pas des marchandises, c'est-à-dire s'ils n'avaient pas de valeur, ils ne pourraient exprimer la valeur des autres marchandises, ils ne pourraient pas être l'équivalent général de valeur.

 

L'or et l'argent ont pris la place de l'équivalent général précisément parce que, par leurs propriétés, ils offrent de nombreux avantages sur les autres marchandises pour l'accomplissement de cette fonction. Ils ne sont pas sujets aux influences extérieures (ne se rouillent pas, ne se décomposent pas), ils sont divisibles à volonté en toutes petites parties, faciles à transporter, etc.

 

Toutes les marchandises expriment et mesurent leur valeur en argent. La valeur de la marchandise exprimée en argent, c'est le prix. Quand nous disons que cette chaise vaut 20 francs, cela signifie que la chaise contient autant de temps de travail socialement nécessaire qu'il y en a dans une pièce de vingt francs. L'argent exprime et mesure la valeur des marchandises non d'une façon absolue, non en heures de travail, mais d'une façon relative. L'or et l'argent offrent eux-mêmes une valeur dont la grandeur dépend du temps de travail socialement nécessaire dépensé pour leur production. Cette valeur de l'or et de l'argent peut être exprimée non par eux-mêmes, mais par d'autres marchandises. Aussi, l'argent n'a-t-il pas de prix, le prix étant l'expression de la valeur en argent et ce dernier ne pouvant exprimer par lui-même sa valeur.

 

Toutes les marchandises expriment leur valeur non par elles-mêmes, mais par l'argent. C'est pourquoi il semble que la valeur des marchandises existe non en elles-mêmes, mais dans l'argent, que toutes les marchandises ne sont que des valeurs d'usage et qu'elles possèdent leur valeur uniquement grâce à l'échange contre l'argent, tandis qu'en réalité elles ne peuvent être échangées contre l'argent que parce qu'elles possèdent de la valeur elles-mêmes. La forme argent de la valeur dissimule la nature même de la valeur, elle rend invisible le fait que la valeur n'est que du travail social représenté dans la marchandise.

 

" Produit supérieur du développement de l'échange et de la production des marchandises, l'argent voile et dissimule le caractère social de l’activité privée, le lien social entre les divers producteurs reliés les uns aux autres par le marché. " (V. I. Lénine : Karl Marx..., p. 29.)

 

4. Le rôle de la valeur

 

On aurait tort de croire que les marchandises sont toujours vendues et achetées à leur valeur, c'est-à-dire que la marchandise contient toujours autant de temps de travail socialement nécessaire que l'argent payé pour l'acquérir.

 

Les adversaires de Marx essayaient de réfuter sa doctrine par le fait que souvent les marchandises ne sont pas vendues à leur valeur. Cette " réfutation " est sans fondement, car jamais Marx n'a affirmé que les marchandises sont toujours vendues à leur valeur. Bien au contraire, Marx fit ressortir que, dans la majorité des cas, les marchandises sont vendues au-dessus ou au-dessous de leur valeur et qu'il faut des conditions bien déterminées pour que les marchandises soient vendues à leur valeur.

 

L'écart entre le prix et la valeur

 

Le prix étant la forme monétaire de la valeur, le mouvement des prix est au fond déterminé par le changement de la valeur des marchandises. L'accroissement de la productivité du travail social provoque la diminution de la valeur des marchandises et, d'ordinaire, la baisse de leur prix eh même temps.

 

Mais la valeur est un rapport social déterminé de l'économie marchande. Dans cette société, le travail n'est pas divisé suivant un plan, il s'effectue spontanément. Chaque producteur gère lui-même son économie et puisqu'il ignore combien il faut de marchandises d'une espèce donnée pour le marché, il dépense son travail sans égard à la quantité des marchandises demandées sur le marché. Il est donc tout à fait inévitable que telle marchandise, mettons, les tables, soit fabriquée en plus grand nombre qu'il n'en faut pour le marché et une autre en quantité inférieure.

 

Que se passe-t-il dans le premier cas, c'est-à-dire quand il y aura surproduction de tables? La production de chaque table a exigé la dépense d'un temps de travail socialement nécessaire, mais comme il a été produit plus de tables qu'il n'en faut sur le marché, c'est que pour la production des tables il a été dépensé par la société plus de temps qu'il n'en faut. Chaque menuisier pressé par la concurrence de ses confrères, s'évertue à écouler le plus rapidement ses tables et, pour y arriver, il sera amené à baisser les prix. Le prix de la table descendra au-dessous de sa valeur. Cela a pour effet la ruine de quelques producteurs de tables, la diminution de l'offre et finalement le relèvement des prix. Le prix reviendra au niveau de la valeur.

 

Par contre le relèvement du prix au-dessus de la valeur aura lieu dans le cas où une marchandise donnée sera produite en quantité moindre que le marché ne demande. Dans ce cas, on se mettra à fabriquer plus de tables, leur prix tombera au niveau de la valeur.

 

L'écart entre le prix et la valeur est tout à fait inévitable. Il découle de la contradiction de la production marchande, du fait que le travail social s'accomplit sous la forme de travail privé. Aussi le prix de chaque marchandise ne peut-il pas coïncider en règle générale avec la valeur. C'est grâce à ces écarts que se manifeste la valeur de la marchandise, les fluctuations des prix tantôt au-dessus tantôt au-dessous de la valeur se compensent réciproquement et pour l'ensemble des marchandises, pendant un laps de temps plus ou moins prolongé, la moyenne des prix coïncide avec la valeur.

 

" Il est donc tout naturel que dans une société de producteurs dispersés qui ne sont reliés entre eux que par le marche, les lois [c'est-à-dire la détermination du prix d" la marchandise par la valeur] ne puissent s'exprimer que sous une forme moyenne, sociale, générale, compensant mutuellement les écarts individuels d'un côté et de l'autre. " (V. I. Lénine : Karl Marx..., p. 36.)

 

L'écart entre le prix de la marchandise et sa valeur ne " supprime " pas la valeur; pas plus qu'il ne réfute la théorie marxiste de la valeur. C'est précisément par les oscillations des prix autour de la valeur, que se réalise la loi de la valeur. Marx seul a montré comment la valeur régit le mouvement des prix.

 

La valeur et la répartition du travail social

 

Lorsque dans une branche de production donnée on dépense trop de travail social, il se produit une baisse des prix des marchandises au-dessous de leur valeur et par suite une diminution de la masse totale de travail dépensé dans cette branche de production. Lorsque cette branche de production aura dépensé moins de travail social qu'il ne faut, il se produit le relèvement du prix au-dessus de la valeur, II ce qui a pour résultat l'afflux du travail dans cette branche.

 

Les oscillations des prix autour de la valeur expriment donc la répartition du travail social entre les branches de la production.

 

" La forme sous laquelle cette répartition proportionnelle du travail se manifeste, dans un état social où l'ensemble du travail social s'affirme comme échange privé des produits individuels du travail, cette forme c'est précisément la valeur d'échange de ces produits. " (K. Marx : Lettres à Kugelmann, p. 100-101. Editions Sociales Internationales, Paris, 1930.)

 

Cette répartition proportionnelle du travail ne doit pas être comprise dans le sens que dans le régime de la production marchande, il existe toujours une proportion ou une conformité entre les différentes branches de production, que la violation de cette proportion n'est qu'un phénomène temporaire et accidentel. Une telle opinion n'a rien de commun avec le marxisme, elle constitue sa déformation mécaniste.

 

Cette opinion fut défendue par le camarade Boukharine qui écrivait, en 1919, dans son ouvrage, l'Economie de la période de transition, que, dans la société capitaliste :

 

" Il peut y avoir des déviations, des oscillations, tout le système s'élargit, se complique, se développe, est en perpétuel mouvement et oscillation, mais en somme reste en état d'équilibre. "

 

L'écart entre les prix et les valeurs a lieu constamment. Quand le prix baisse au-dessous de la valeur, la production d'une marchandise donnée diminue, le prix revient au niveau de la valeur, mais pour un court laps de temps seulement. L'excès de l'offre sur la demande qui avait amené la baisse du prix au-dessous de la valeur avait pour cause l'anarchie de la production sociale. Cette cause aura pour effet que la diminution de la production ne s'arrêtera pas lorsque l'offre et la demande ainsi que le prix de la valeur auront atteint le même niveau. Cette diminution se poursuivra, l'offre descendra au-dessous de la demande et, par suite, le prix montera au-dessus de la valeur, etc. Par conséquent, l'égalisation du prix avec la valeur n'est que momentanée.

 

De même que la loi de la valeur agit par les oscillations incessantes des prix autour de la valeur, de même...

 

" Cette tendance continuelle des diverses sphères de la production à se mettre en équilibre n'est qu'une réaction contre la destruction continuelle de cet équilibre. " (K. Marx : le Capital, t. II, p. 257.)

 

La valeur — loi de l'économie marchande

 

La valeur n'est point la loi de l'équilibre de la production marchande. Considérer la valeur comme la loi de l'équilibre, c'est faire abstraction des contradictions de la production marchande représentées dans la valeur.

 

" La notion de la valeur est l'expression la plus générale et par conséquent la plus compréhensible des conditions économiques de la production marchande. " (F. Engels : M. E. Dühring..., tome III, p. 97)

 

C'est pourquoi la valeur trouve son importance dans le fait que les contradictions de la production marchande y reçoivent leur expression la plus générale et la plus complète. Le travail social dépensé pour la production de la marchandise revêt la forme de la valeur. Cela découle de la contradiction fondamentale de l'économie marchande entre le travail social et le travail privé. En raison de cette contradiction, la forme simple de la valeur passe à la forme monétaire et la marchandise se dédouble, en conséquence, en marchandise et en argent; l'argent est opposé à toutes les marchandises comme l'incarnation de leur valeur. D'où la non-concordance du prix de la marchandise et de sa valeur. Ces écarts continuels entre le prix et la valeur sont la forme spontanée de la répartition du travail social entre les différentes branches de la production. En exprimant les contradictions de la production marchande, la valeur les développe à son tour.

 

L'argent, c'est la matérialisation du travail humain. Chaque marchandise représente du travail humain matérialisé sous une forme particulière, alors que l'argent constitue la forme générale de la matérialisation du travail humain. Avec de l'argent, on peut acheter n'importe quelle marchandise. Dans l'argent se trouve concentré le pouvoir sur l'ensemble de la production marchande. En ce sens, l'argent est la forme absolue de la richesse dans le régime de production marchande.

 

" Le développement de la circulation des marchandises augmente la puissance de la monnaie, cette forme toujours disponible et absolument sociale de la richesse. " (K. Marx : le Capital, t. I p. 140.)

 

On peut accumuler de l'argent, on accumule ainsi la puissance sur les produits du travail et sur le travail lui-même, car avec de l'argent on peut acheter non seulement les marchandises les plus diverses, mais encore la force de travail. D'un côté apparaît le capital et de l'autre, le salariat exploité par le premier.

 

Le capitalisme est le résultat inévitable du développement de la production marchande.

 

" Dans le concept de la valeur est contenu le germe, non seulement de la monnaie, mais de toutes les formes plus évoluées de la production et de l'échange des marchandises... On le voit dans la forme de valeur [c'est-à-dire la forme marchande] que revêtent les produits, est déjà renfermée en germe toute la forme capitaliste de production, l'antagonisme entre capitalistes et travailleurs salariés, l'armée industrielle de réserve [le Chômage], les crises. " (F. Engels : M. E. Dühring..., tome III, pp. 97-98.)

 

La société une fois engagée dans la voie de la production marchande, le travail social n'étant pas directement social, mais existant sous la forme de la valeur, la naissance du capitalisme est inévitable et son développement implique l'accentuation de ses contradictions et sa transformation inéluctable en société communiste.

 

La valeur est la loi du développement ou la loi du mouvement de la production marchande.

 

5. Le caractère fétiche de la marchandise

 

La valeur et tous les phénomènes qui s'y rattachent sont déterminés par la contradiction fondamentale de la production marchande entre le travail social et le travail privé. Il en ressort que la suppression de la production marchande, de la forme marchande du produit du travail doit entraîner la disparition du double caractère du travail et de la valeur.

 

Le caractère historique de la marchandise et de la valeur

 

En effet, comparons la production marchande avec la production dans la société socialiste où le produit du travail ne revêt pas la forme de marchandise. Ici, point de propriété privée des moyens de production; ils sont la propriété de la collectivité tout entière. Chaque producteur, au lieu de travailler isolément, se présente comme un des membres de la collectivité, organisée suivant un plan conçu d'avance. Ce plan est établi en tenant compte des valeurs d'usage (c'est-à-dire des moyens de production et des objets de consommation) à produire et de la quantité de travail social à dépenser pour leur production. Chaque ouvrier reçoit de la société son programme de travail et, suivant le degré d'accomplissement de ce programme, touche sa part des objets de consommation.

 

Ici les producteurs ne sont pas opposés l'un à l'autre comme producteurs autonomes. Par conséquent, ils n'opposent pas les produits de leur travail en tant que marchandises, la liaison entre les hommes étant réalisée non par l'échange entre les producteurs privés, mais d'une façon directe.

 

" Au sein d'un ordre social communiste fondé sur la propriété commune des moyens de .production, les producteurs n'échangent pas leurs produits; de même le travail incorporé dans des produits n'apparaît pas davantage comme la valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux, puisque désormais, au rebours de ce qui se passe dans la société 'capitaliste, ce n'est .plus par la voie d'un détour, mais directement, que les travaux de l'individu sont partie intégrante du travail de la communauté. " (K. Marx et F. Engels : Critiques des programmes de Gotha et d'Erfurt, p. 23. Bureau d'Editions, Paris, 1993.)

 

En régime socialiste, les rapports sociaux entre les hommes ne revêtent pas la forme d'objet dissimulant rapports. Aussi :

 

" Les rapports sociaux des hommes à leurs travaux et aux produits de ces travaux restent ici très simples dans la production aussi bien que dans la distribution. " (K. Marx : le Capital, t. I, p. 66.)

 

Le caractère social spécifique du travail dans la production marchande

 

Dans la société basée sur la production marchande, il en est tout autrement. Ici les producteurs sont autonomes tout en dépendant l'un de l'autre. Leur travail est privé et social à la fois. Le caractère social du travail se manifeste indirectement, d'une façon détournée. Dans le régime de la production marchande :

 

" ...L'ensemble du travail social s'affirme comme l'échange privé des produits individuels du travail. " (K. Marx : Lettres à Kugelmann, pp. 100-101.)

 

La liaison sociale des producteurs se réalisant sous la forme du rapport de deux producteurs entre eux, le caractère social de leur travail ne peut s'exprimer que par l'égalité de leurs travaux considérés comme dépense de force de travail humain au sens physiologique du mot. Le travail humain abstrait est donc un travail social spécifique, propre à la production marchande seule. Il va de soi que dans le régime socialiste aussi le travail c'est la dépense de la force de travail de l'homme au sens physiologique, c'est-à-dire la dépense de muscles, de nerfs, de la substance cérébrale, etc. Mais le caractère social du travail ne s'exprime pas par là. Le caractère social du travail d'un membre de la société socialiste consiste dans la fonction concrète, particulière, dans le travail propre qui lui a été assigné par la société. C'est pourquoi son travail est du travail directement social, et n'offre pas le caractère double du travail concret et abstrait.

 

La valeur dissimule les rapports sociaux

 

La valeur, c'est du travail matérialisé dans la marchandise, c'est-à-dire le travail ayant pris l'aspect d'une chose, d'un objet qui s'oppose au producteur comme quelque chose d'indépendant de lui. Dès que la marchandise est confectionnée elle échappe au contrôle de celui qui l'a produite. La demande et l'offre pour cette marchandise, la fluctuation des prix, tout cela se déroule en dehors de la volonté et de la conscience du producteur. Chaque producteur cherche à vendre sa marchandise au prix le plus avantageux, mais il n'y parvient pas toujours, et n'arrive même pas toujours à écouler sa production. Cela dépend des conditions qui se créent, comme dit Marx, " derrière le dos " du producteur. Par ses actes (la production et la vente de marchandises) chaque producteur participe à la création de ces conditions, mais elles sont spontanées, anarchiques et le producteur n'en est pas maître. Les rapports sociaux entre les hommes s'effectuent par les rapports entre les choses. Ce n'est pas le producteur qui domine le produit de son travail et ses rapports avec les autres producteurs, c'est, au contraire, le produit de son travail qui domine le producteur et ses rapports avec les autres.

 

Ce fait, à savoir que les produits du travail humain se présentent comme quelque chose d'indépendant de l'homme, comme un objet qui le domine est appelé, par Marx, le caractère fétiche de la marchandise. Il emploie ce terme par analogie avec les phénomènes religieux. Dans la religion :

 

" ... Les produits du cerveau humain paraissent animés d'une vie propre et constituer des entités indépendantes, en rapports entre elles et avec les hommes. Il en est de même, dans le monde des marchandises, des produits du travail humain. " (K. Marx : le Capital, t. I, p. 57.)

 

La valeur est un rapport social entre les hommes qui se présente comme un rapport entre les objets. C'est pourquoi il semble aux producteurs que les marchandises possèdent en tant qu'objets la propriété de la valeur.

 

L'idée que la valeur est une qualité naturelle, et non sociale de la marchandise, est fausse. Mais cette fausse idée a ses racines dans la réalité; le producteur ne voit que la surface de la vie sociale, il aperçoit seulement l'enveloppe matérielle qui dissimule les rapports entre les hommes.

 

Le fait que le sort du producteur dépend du mouvement des marchandises et de leurs prix renforce encore cette idée fausse des rapports sociaux.

 

En régime de production marchande, le caractère même des rapports sociaux engendre des notions et des idées correspondantes dans les esprits des hommes.

 

6. Les théories bourgeoises de la valeur

 

Le caractère de classe de la science bourgeoise

 

Le fait que la valeur des marchandises est créée par le travail a été découvert par l'économiste anglais Petty (1623-1687). Cette théorie fut ensuite développée par Smith (1723-1790) et Ricardo (1772-1823), surtout par ce dernier. Mais c'étaient des économistes bourgeois pour lesquels la production marchande et le capitalisme étaient le régime économique éternel, correspondant à la nature humaine. Ils ne voyaient pas et ne pouvaient pas voir que le travail qui crée la valeur est un travail spécifique, particulier. Marx mit en lumière la contradiction de la production marchande et le caractère double du travail contenu dans la marchandise. Marx a développé la théorie de la valeur et a montré pourquoi dans la société basée sur la production marchande, le travail doit revêtir la forme de la valeur, une forme qui dissimule ce travail.

 

" Où les économistes bourgeois voyaient des rapports entre objets (échange d'une marchandise contre une autre), Marx révéla des rapports entre les hommes. " (V. I. Lénine : Karl Marx..., p. 56.)

 

L'élaboration scientifique de la théorie de la valeur devait nécessairement aboutir à la révélation des antagonismes de classe de la société bourgeoise, à la révélation du mystère de l'exploitation capitaliste. Cette tâche fut remplie par Marx, qui, ayant analysé les contradictions du capitalisme, montra l'inéluctabilité de la révolution socialiste. Depuis, l'économie politique bourgeoise a cessé d'être une science, elle est devenue une économie politique vulgaire; elle se borne à enregistrer ce qu'elle voit à la surface de la vie sociale; elle est devenue une économie politique apologétique qui cherche, au mépris de la vérité, en dépit de la réalité, à justifier le capitalisme et à le présenter comme le meilleur des mondes possibles.

 

L'aggravation de la lutte de classe...

 

" ... Sonne le glas de l'économie scientifique bourgeoise. La question ne fut plus de savoir si tel ou tel théorème est vrai, mais s'il est utile ou nuisible au capital, commode ou incommode, subversif ou non. La recherche désintéressée fit place à la polémique stipendiée et le travail scientifique impartial céda le pas à la mauvaise conscience et à l'apologétique. " (K. Marx : le Capital, t. I, p. 88.)

 

La lutte pour une économie politique scientifique ainsi que pour toutes les autres sciences sociales devient la tâche du prolétariat, de la classe la plus opprimée dans la société capitaliste, de cette même classe qui ne redoute pas la révélation du mystère du capitalisme et qui est, au contraire, intéressée aux fins de son affranchissement, à révéler ce mystère. La seule économie politique scientifique est celle du prolétariat, l'économie politique marxiste, car l'intérêt de classe du prolétariat correspond à la tâche de la science. A la tâche de l'analyse des rapports sociaux et des lois du développement de la société capitaliste.

 

Bien au contraire, les intérêts de classe de la bourgeoisie freinent le développement de la science, comme le prouve le fait suivant. Lorsque les économistes bourgeois eurent déclaré la guerre à la théorie qui explique la valeur par le travail, l'un des disciples de Malthus (célèbre pour avoir " démontré scientifiquement " que la pauvreté et le chômage existent de toute éternité) écrivit en 1832 :

 

" La théorie qui fait du travail l'unique source de la richesse est aussi dangereuse que fausse, puisqu'elle fournit un point d'appui à ceux qui prétendent que toute la propriété appartient à la classe ouvrière à qui les classes dirigeantes en volent une partie. " (K. Marx : Histoire des doctrines économiques, tome VI, p. 100. Edition Costes, Paris, 1924.)

 

De sorte, les économistes bourgeois affirment ouvertement que la science est nuisible puisqu'elle est dangereuse pour la bourgeoisie.

 

Les théories bourgeoises et social-démocrates de la valeur

 

Depuis que Marx a donné une théorie achevée de la valeur, depuis qu'il a révélé, grâce à elle, le mystère de l'exploitation capitaliste et démontré l'inéluctabilité du renversement révolutionnaire du capitalisme, les économistes bourgeois considèrent comme un point d'honneur de réfuter la théorie marxiste de la valeur. Tous, ils essaient de prouver que la valeur est créée par tout ce qu'on veut, sauf par le travail.

 

C'est l'économiste autrichien Böhm-Bawerk qui a fondé la plus " harmonieuse " théorie bourgeoise de la valeur comme contrepoids à celle de Marx. D'après Böhm-Bawerk, la valeur provient de l'utilité de la marchandise, c'est-à-dire de sa valeur d'usage. Ce ne sont pas seulement les marchandises qui ont de la valeur, celle-ci étant inhérente à tous les objets utiles, produits pour la consommation immédiate ou fournis par la nature, si leur nombre est limité, comme par exemple, la terre et l'eau dans les régions arides. Nous retrouvons aussi cette théorie chez les économistes bourgeois français, en particulier chez Charles Gide. Mais les valeurs d'usage des marchandises échangées sont différentes tandis que les marchandises comparées dans l'échange doivent nécessairement présenter quelque trait commun. En outre, le degré d'utilité d'une même marchandise est différent pour des personnes différentes, tandis que la grandeur de la valeur de la marchandise (exprimée par son prix) est indépendante des appréciations individuelles de telle ou telle personne. Les prix de mêmes marchandises ne varient pas pour divers acheteurs. Cette théorie de Böhm-Bawerk ne se distingue pas en somme de celle de l'économiste vulgaire Bailey qui écrivait déjà en 1825 :

 

" La richesse (valeur d'usage) est un attribut de l'homme, la valeur un attribut des choses. Un homme ou une communauté est riche, une perle ou un diamant a de la valeur... Une perle ou un diamant a de la valeur comme perle ou diamant. " (K. Marx : le Capital, t. I, p. 72.)

 

Les économistes bourgeois ne veulent et ne peuvent analyser ce qui est caché sous l'apparence des phénomènes parce qu'ils ne veulent pas reconnaître que la valeur est créée par le travail, parce qu'ils veulent dissimuler les contradictions de la production marchande et du capitalisme. Les " théoriciens " réformistes se placent également au point de vue bourgeois, bien qu'ils se réclament du marxisme; comme les économistes bourgeois, ils identifient la valeur avec le prix et expliquent la grandeur de la valeur par les conditions de l'échange. Ils essaient d'expliquer la valeur non par la production, mais par la circulation (par l'échange), en niant ainsi que la valeur est créée par le travail.

 

Cette théorie réformiste sert de base à une autre théorie suivant laquelle le socialisme n'a nul besoin d'exproprier les capitalistes. Il suffirait seulement que l'Etat (bourgeois, bien entendu) soit maître des organes appelés à régler la circulation (cette théorie porte le nom de la " socialisation parla circulation "). Les réformistes falsifient ainsi la théorie marxiste de la valeur pour justifier théoriquement leur abandon du socialisme.

 

L'importance de la théorie marxiste de la valeur

 

La théorie marxiste de la valeur n'est pas détachée des questions brûlantes de la lutte de classe. Quiconque prend position contre cette théorie, prend position contre le prolétariat; quiconque s'en écarte sous tel ou tel prétexte ouvertement ou sous le couvert de phrases marxistes, abandonne à la fois le prolétariat et la science et se range du côté de la bourgeoisie.

 

La théorie de la valeur de Marx montre en premier lieu que le travail forme le contenu, la substance matérielle de la valeur. Il en découle que ce n'est pas la bourgeoisie, mais le prolétariat qui crée toutes les richesses de la société bourgeoise. En second lieu, cette théorie met en lumière le caractère réel des rapports sociaux de l'économie marchande. La théorie marxiste révèle le mystère de l'exploitation capitaliste voilée sous l'enveloppe des rapports d'échange entre les ouvriers et les capitalistes (l'ouvrier vend sa force de travail et achète au capitaliste ses moyens de consommation). En troisième lieu, cette théorie montre que la valeur est la loi du développement de l'économie marchande, que dans cette société l'homme n'est pas maître des produits de son travail, mais que, inversement, il est dominé par ces produits. Cette théorie montre qu'avec la suppression du capitalisme et de la production marchande en général disparaîtra aussi la loi de la valeur et que les hommes seront, en toute connaissance de cause, les maîtres de leurs rapports sociaux.

 

La théorie de la valeur de Marx comme toute sa doctrine économique est, d'après l'expression d'Engels, la critique socialiste de la société bourgeoise.

 

La doctrine de Marx et d'Engels que la production marchande engendre inévitablement le capitalisme, fut approfondie et développée par Lénine à l'époque de sa lutte contre les populistes qui prétendaient que la Russie pourrait éviter le développement capitaliste, l'économie qui y dominait étant soi-disant communaliste. Se basant sur la doctrine de Marx, Lénine montra que la décomposition de l'économie paysanne communaliste était déjà avancée, que l'argent transformait l'économie naturelle en économie marchande et que le développement de cette dernière engendre les rapports capitalistes. Lénine revient à plusieurs reprises sur cette question. Au lendemain de la Révolution d'Octobre et lors de la transition du communisme de guerre à la Nep, Lénine montra que, même dans les conditions de la dictature du prolétariat, la petite production engendre le capitalisme. La politique de l'Etat prolétarien doit entraver et limiter la croissance du capitalisme, engendré par la petite production marchande, et préparer en même temps les conditions du passage de la petite production à la grande production socialiste.

 

Plus tard, Staline a démontré que la lutte contre la collectivisation agricole ne pouvait que perpétuer la petite production marchande et, partant, le capitalisme.

 

" La petite production engendre le capitalisme et la bourgeoisie constamment, chaque jour, à chaque heure, par un procès universel et spontané. " (V. I. Lénine : la Maladie infantile du communisme, p. 14. Editions Sociales Internationales, Paris, 1930.)

 

7. La loi essentielle de la période de transition

 

Dans la société socialiste, le travail ne revêt pas la forme de la valeur et ne se manifeste pas comme propriété de la marchandise. Mais cela ne veut pas dire que la loi de la valeur ne disparaît que lorsque la société socialiste est déjà entièrement construite et que dans la période de transition vers le socialisme la loi de la valeur continue d'être en vigueur. La loi de la valeur, comme loi du développement social est abolie dès le commencement de la période de transition. La dictature du prolétariat une fois instaurée, la société s'engage dans la voie de l'abolition de la production marchande et de son remplacement par la production socialiste.

 

La production socialiste ne devient pas d'un seul coup absolument prédominante dans l'ensemble de l'économie nationale. La petite production marchande ne se transforme pas du jour au lendemain en grande production socialiste et les éléments capitalistes ne disparaissent pas aussitôt après l'instauration de la dictature du prolétariat.

 

Mais dès le début de la période de transition, quand, après l'expropriation de la bourgeoisie, la grande industrie, les transports, le commerce de gros et les banques passent entre les mains de l'Etat prolétarien et se transforment en entreprise de type socialiste conséquent, — dès ce moment, la force déterminante du développement économique c'est la dictature du prolétariat. Pendant la période de transition, la forme monétaire et marchande reste encore en vigueur d'abord en raison de l'existence de la petite production marchande et ensuite parce que même à l'intérieur des entreprises de l'Etat, il est impossible d'abandonner la forme monétaire de comptabilité et de contrôle tant que n'est pas achevée l'édification du socialisme.

 

A diverses étapes de la période de transition, le rôle de la forme marchande et monétaire se modifie suivant le degré de socialisation de l'économie nationale, suivant le rapport des forces entre les éléments socialistes, capitalistes et petits bourgeois. Mais dès le début de cette période la dictature du prolétariat utilise la forme marchande et monétaire pour la lutte contre les éléments capitalistes, pour la transformation socialiste de la petite production, pour la construction du socialisme. Dans l'économie socialiste, les " marchandises " au lieu d'être produites par chaque entreprise isolément sont produites selon un plan conforme aux intérêts et aux objectifs de l'édification socialiste.

 

Le plan d'Etat comprend non seulement un plan pour le secteur socialiste de l'économie, mais aussi des mesures tendant à régler la production dans l'économie individuelle et à la reconstruire sur une base socialiste. A l'égard des éléments capitalistes, l'Etat prolétarien use de la forme monétaire et marchande comme de l'une de ses principales armes dans la lutte de classe pour la construction du socialisme.

 

" Que le commerce et le système monétaire soient des méthodes de l'économie capitaliste ", là n'est pas la question. L'important, c'est que les éléments socialistes de notre économie, luttant contre les éléments capitalistes, s'emparent de ces méthodes, de ces instruments de la bourgeoisie, pour surmonter les éléments capitalistes et les emploient avec succès contre le capitalisme, pour poser les fondements socialistes de notre économie. Grâce à la dialectique de notre développement, les fonctions et la destination de ces instruments de la bourgeoisie se transforment fondamentalement à l'avantage du socialisme, au détriment du capitalisme. " (J. Staline : les Questions du léninisme, t. I, p. 374. Editions Sociales Internationales, Paris, 1931.)

 

La forme marchande et monétaire reste en vigueur à l'étape actuelle de l'édification socialiste, quand les éléments capitalistes n'existent plus, quand le système des kolkhoz a vaincu définitivement, quand...

 

" ... La forme socialiste domine sans partage et est la seule force qui commande dans l'ensemble de l'économie nationale. " (J. Staline : Deux Mondes, p. 27. Bureau d'Editions, Paris, 1934.)

 

A l'étape actuelle, le commerce soviétique se distingue du commerce qui existait au premier stade de la Nep, où le capital privé jouait un rôle important, où les kolkhoz et les sovkhoz présentaient une grandeur à peine visible, où n'existait pas encore une puissante industrie socialiste ni un commerce d'Etat et de coopératives. Le commerce soviétique :

 

" C'est un commerce sans capitalistes, grands et petits, un "commerce sans spéculateurs, grands et petits. C'est un commerce d'un genre spécial inconnu de l'histoire jusqu'à ce jour et que nous, bolcheviks, sommes les seuls à pratiquer dans les conditions du développement soviétique. " (J. Staline : le Bilan du premier plan quinquennal, p. 33. Bureau d'Editions, Paris, 1933.)

 

Le passage du commerce à l'échange direct des produits et à la liquidation de la forme monétaire ne pourra s'opérer qu'après la construction définitive de la société socialiste.

 

" L'argent subsistera encore longtemps parmi nous, jusqu'à l'achèvement du premier stade du communisme, stade socialiste du développement... L'argent est l'instrument de l'économie bourgeoise que le gouvernement soviétique a pris en mains et qu'il a adapté aux intérêts du socialisme pour déployer à fond le commerce soviétique et préparer ainsi les conditions de l'échange direct des produits... seul le commerce soviétique organisé à la perfection peut être suivi et remplacé par les échanges directs. " (J. Staline : Deux Mondes, pp. 55-56.)

 

La domination de la loi de la valeur ne signifie pas que le producteur est maître du produit de son travail, mais, au contraire, elle signifie que le produit de son travail le domine; les hommes ne sont pas maîtres de leurs propres rapports sociaux. La loi qui régit le développement social agit en dehors de la volonté et de la conscience des producteurs de marchandises, " derrière leur dos ", comme une force aveugle, spontanée de la nature.

 

Par contre, dans la période transitoire, le développement ne se fait pas spontanément, en dehors de la volonté et de la conscience de la classe ouvrière exerçant sa dictature. Dans l'économie soviétique il n'y a pas et il ne peut y avoir de loi agissant en dehors de la dictature du prolétariat. Chaque loi économique qui agirait en dehors de la dictature du prolétariat ne serait pas une loi du mouvement vers le socialisme, mais une loi du mouvement en arrière vers le capitalisme. La force décisive du développement de l'économie soviétique, comme économie de la période de transition vers le socialisme, c'est la dictature du prolétariat. La classe ouvrière qui exerce sa dictature sous la direction d'un parti communiste qui possède la connaissance des lois du développement historique — la théorie marxiste-léniniste, — sait prévoir les conditions objectives de l'édification socialiste; elle sait modifier ces conditions et surmonter les forces hostiles du vieux monde. Telle est la puissance qui dirige le mouvement vers la société socialiste sans classes.

 

Ce n'est pas par hasard que les trotskistes et les droitiers ont essayé de justifier leur lutte contre le léninisme par des lois " objectives " du mouvement s'exerçant en dehors de la dictature du prolétariat. Cette attitude implique la négation du rôle de la dictature du prolétariat dans la transformation socialiste de la petite production.

 

L'économie marchande simple dans la période de transition

 

La petite production, c'est, au fond, une économie marchande simple, une économie marchande sans salariat. La production marchande simple donne inévitablement naissance au capitalisme sans être elle-même du capitalisme. La nature du petit producteur est double.

 

" En tant que travailleur, le paysan tend vers le socialisme, en préférant la dictature des ouvriers à celle de la bourgeoisie. En tant que vendeur de blé, le paysan tend vers la bourgeoisie, vers le commerce libre, vers le capitalisme " traditionnel ", " habituel ". " (V. I. Lénine : Œuvres complètes, tome XXIV, p. 314, édition russe.)

 

La possibilité de la transformation socialiste de la petite production dans les conditions de la dictature du prolétariat découle du fait que le petit cultivateur est un travailleur et que pour cette raison les contradictions entre lui et le prolétariat ne sont pas insurmontables. Le trotskisme nie la nature double du petit producteur, il ignore ce fait que le petit producteur est un travailleur, il ne voit que la tendance capitaliste du développement de la petite production et déclare qu'entre le prolétariat et les petits producteurs existent des contradictions insolubles. Pour le trotskisme, la petite production marchande ne peut pas être transformée en grande production socialiste. Elle doit être supprimée par la ruine des petits producteurs et par leur prolétarisation, ou, comme disait Préobrajenski, un des " théoriciens " du trotskisme, l'économie marchande simple doit être " dévorée " par l'économie de l'Etat socialiste.

 

Préobrajenski prétend que pour comprendre le mouvement de l'économie soviétique, il faut faire abstraction de la politique économique du pouvoir soviétique et trouver la loi " objective " qui s'exerce en dehors de la dictature du prolétariat. Cette loi, c'est, pour Préobrajenski, celle de " l'accumulation socialiste primitive " en vertu de laquelle le socialisme se crée lorsque l'économie de l'Etat socialiste " dévore " automatiquement la petite production. Cette " théorie ", qui nie la possibilité de l'alliance de la classe ouvrière et des paysans moyens ainsi que la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays, a conduit le trotskisme à son rôle de détachement d'avant-garde de la contre-révolution. D'après cette " théorie " le prolétariat n'est pas capable de conduire la masse des paysans et de diriger le développement de l'économie marchande simple dans la voie du socialisme.

 

La petite production engendre le capitalisme. Mais la dictature du prolétariat, basée sur le développement de la production socialiste, entrave cette tendance capitaliste de la petite production marchande, la paralyse et finit par la supprimer. En agissant par toute une série de mesures sur la petite production, l'Etat prolétarien restreint et, finalement, arrête le procès de la formation d'éléments capitalistes. Ces mesures créent les conditions pour transformer la petite production en grande production socialiste par la collectivisation intégrale, ce qui permet de liquider la dernière classe capitaliste, les koulaks. Les opportunistes de droite nient également la nature double du petit producteur, mais, à la différence des trotskistes pour lesquels la petite production est une économie capitaliste, les droitiers ne voient dans le petit producteur que le travailleur et estiment que l'économie marchande simple est du même type que l'économie socialiste. Le fait que la petite production a pour base la propriété privée, et qu'elle donne naissance au capitalisme et que, par conséquent, elle est opposée à l'économie socialiste, ce fait est ignoré par les opportunistes. D'où leur théorie de l'incorporation automatique du petit producteur dans l'économie socialiste et de l'incorporation pacifique du koulak dans le socialisme.

 

La loi de la dépense du travail

 

Le camarade Boukharine affirmait que toute société, capitaliste ou socialiste, est régie par la " loi de la dépense du travail " en vertu de laquelle le travail social est réparti par branches de production et l'équilibre établi dans la production sociale. Dans le régime de la production marchande capitaliste, cette loi revêt la forme de la loi de la valeur, c'est-à-dire se couvre d'une enveloppe fétichiste de la valeur; dans la société socialiste elle jouerait directement, pour ainsi dire, " telle quelle ". Seule la forme changerait, le contenu resterait invariable.

 

Cette conception prétend que la petite production marchande est soumise aux mêmes lois que la production socialiste et qu'elle peut, grâce aux liens établis sur le marché avec la production socialiste, se transformer en production socialiste. Non seulement les petites exploitations paysannes, mais même celles des koulaks seraient susceptibles de s'incorporer pacifiquement dans le socialisme. D'où la théorie de l'extinction de la lutte de classe dans la période de transition.

 

Cette " loi de la dépense du travail " nie le rôle de la dictature du prolétariat dans le développement de l'économie soviétique. Puisqu'il existe une éternelle et immuable " loi de la dépense du travail ", la dictature du prolétariat n'a qu'à s'y soumettre, étant impuissante à établir d'autres rapports de production que ceux imposés par cette loi. C'est en s'inspirant de cette " loi " que le camarade Boukharine a écrit qu'établir un plan, c'est prévoir ce qui serait arrivé si les choses étaient abandonnées à la spontanéité. En d'autres termes, le plan économique élaboré et appliqué par Je prolétariat ne doit pas modifier les proportions entre les branches d'économie qui se seraient créées s'il n'y avait pas de plan. Ce n'est pas par hasard que les droitiers combattaient le plan quinquennal et la collectivisation de l'agriculture. Ils prétendaient que cette politique violait l'équilibre indispensable entre l'agriculture et l'industrie, violait la " loi de la dépense du travail ".

 

" En réalité, cette théorie de " l'équilibre " a, objectivement, pour but de maintenir les positions de l'économie paysanne individuelle, de donner aux koulaks une " nouvelle " arme théorique dans leur lutte contre les kolkhoz et de discréditer ces derniers. " (J. Staline : " La transformation du village soviétique à la lumière de la théorie marxiste-léniniste ". Correspondance internationale, 1930, n° 2, p. 14.)

 

La " loi de la dépense du travail ", ainsi que la théorie de l'équilibre nient les contradictions inhérentes à la production marchande qui la conduisent dans la voie du développement capitaliste.

 

Le fait que le petit producteur est un travailleur présente une importance extrême pour l'ensemble de la politique prolétarienne. Il rend possible l'alliance de la classe ouvrière et des paysans moyens ainsi que la transformation socialiste de la petite production marchande. Mais le travail du petit producteur n'en reste pas moins le travail du propriétaire privé. On ne saurait pas " faire abstraction " de cette forme sociale du travail, car c'est là que réside la tendance capitaliste du développement de l'économie marchande simple.

 

La conception suivant laquelle une immuable " loi de la dépense du travail " agit à toutes les époques et chez tous les peuples, ne changeant que de forme, est une théorie anti-marxiste. La forme ne peut changer, ni disparaître si le contenu ne change pas.

 

La production marchande a pour base la propriété privée des moyens de production, tandis qu'à la base de la production socialiste se trouve la propriété collective. La production marchande et la production socialiste sont opposées l'une à l'autre. C'est pourquoi la transformation socialiste de la petite production marchande ne peut s'opérer que dans la lutte contre ses tendances capitalistes. Cette transformation ne peut s'effectuer spontanément; l'Etat prolétarien doit lutter contre la tendance capitaliste et entraîner la masse des petits producteurs dans la voie de l'économie collective.

 

" L'union de la classe ouvrière et de la paysannerie ne saurait être durable que si elle est basée sur la lutte contre les éléments capitalistes issus de la paysannerie. " (J. Staline : les Questions du léninisme, tome II, p. 290, Editions Sociales Internationales, Paris, 1931.)

 

Nous voyons ainsi que la force qui détermine le développement de l'économie de transition c'est le pouvoir prolétarien. Chaque tentative d'élaborer une loi de la période de transition, qui agirait en dehors de ce pouvoir, implique la négation du rôle historique du prolétariat, de la dictature du prolétariat, et aboutit à la lutte contre l'édification socialiste.

 

 

 

Chapitre III : L'ARGENT

 

1. La mesure de la valeur

 

L'argent exprime la valeur de toutes les marchandises. D'où la fonction de l'argent en tant que mesure de la valeur de toute marchandise. La valeur des marchandises est exprimée par leur prix, mais cette expression monétaire de la valeur n'est que relative.

 

Avec l'apparition de l'argent, les marchandises sont comparées l'une à l'autre non pas directement, mais au moyen de l'argent. L'échange des marchandises commence, lui aussi, à se faire au moyen de l'argent.

 

L'échange direct des marchandises que l'on observe au stade primitif du développement de la production marchande, se transforme, avec l'apparition de l'argent, en achat et vente, en circulation marchande. Dans cette circulation des marchandises l'argent remplit la fonction de moyen de circulation.

 

2. L'argent, moyen de circulation

 

Dans l'échange direct des marchandises, dans le troc" l'acte de l'échange est effectué chaque fois entre deux possesseurs de marchandises. Ainsi, lors de l'échange de bottes contre du blé, le cordonnier donne des bottes au paysan et en reçoit du blé. Cet échange n'implique pas d'opérations analogues entre les autres producteurs. Chaque échange particulier est entièrement indépendant à l'égard des autres opérations analogues.

 

Avec l'apparition de l'argent, la liaison entre les producteurs de marchandises devient plus compliquée. Chaque échange entre deux producteurs est rattaché à l'ensemble des échanges entre les autres producteurs. Ainsi, le cordonnier vend ses bottes et avec l'argent touché il achète du blé au paysan. Il a d'abord transformé sa marchandise en argent et, ensuite, l'argent en une autre marchandise. Cette transformation peut être représentée par la formule suivante : M-A-M (M signifie marchandise et A argent).

 

Au point de vue du cordonnier, le résultat est le même que s'il avait fait un échange direct de ses bottes contre du blé. Mais, en réalité, cette conversion des bottes en argent et ensuite de l'argent en blé se distingue essentiellement de l'échange direct. Supposons qu'il ait vendu ses bottes au tisseur. Où ce dernier a-t-il pris l'argent pour acheter des bottes ? Il faut croire qu'avant d'acheter les bottes, il a vendu une marchandise, de la toile, mettons. Par conséquent, le cordonnier ne peut vendre sa marchandise qu'à la condition que le tisseur ait vendu préalablement la sienne. Allons plus loin. Le tisseur a vendu à quelqu'un sa toile. Cela implique que l'acheteur de la toile, avant d'acheter cette dernière, a vendu quelque marchandise, etc. Enfin, le paysan qui a vendu son blé au cordonnier achètera la marchandise dont il a besoin à un tiers producteur.

 

Nous voyons donc que dans le système de la circulation des marchandises se crée une interdépendance entre les trois producteurs. Pour chacun d'eux, la conversion de sa marchandise en argent et de ce dernier en une autre marchandise est un cycle achevé : le mouvement a commencé par une marchandise et aboutit à une autre marchandise (bottes, argent, blé). Mais pour le cordonnier, la conversion des bottes en argent est le commencement du cycle, alors que pour le tisseur qui achète ces bottes c'est l'achèvement du cycle de sa marchandise, la toile. Ce qui pour le cordonnier est la fin du cycle, est pour le paysan, le commencement.

 

De la sorte, le cycle de chaque marchandise se confond d'une façon indissoluble avec les cycles de toutes les autres marchandises. Tout ce mouvement des marchandises dans leurs liaisons mutuelles et dans leur interdépendance s'appelle la circulation des marchandises. Dans ce procès, l'argent remplit la fonction de moyen de circulation.

 

Dans la circulation des marchandises toute transaction entre deux producteurs, à la différence de l'échange direct, n'est plus une opération isolée et indépendante de celles survenues entre les autres producteurs.

 

Dans la circulation des marchandises les rapports entre les producteurs se trouvent raffermis et compliqués.

 

" L'échange de marchandises exprime le lien établi par l'intermédiaire du marché entre les producteurs isolés. L'argent signifie que ce lien devient de plus en plus étroit, puisqu'il unit la vie économique des producteurs en un tout indissoluble. " (V. I. Lénine : Karl Marx..., pp. 56-57.)

 

La possibilité des crises

 

Dans le troc, la vente et l'achat de la marchandise coïncident. Lorsque le cordonnier échange ses bottes contre du blé, la vente des bottes est en même temps l'achat du blé, et la vente du blé est en même temps l'achat des bottes. En outre, cet échange entre le cordonnier et le paysan n'est lié en rien aux échanges effectués par les autres producteurs. C'est pourquoi si un autre producteur, le tisseur par exemple, ne parvient pas à échanger sa marchandise, cela n'aura aucune répercussion sur l'échange des bottes contre du blé.

 

La situation est tout autre dans la circulation des marchandises. Si le tisseur n'arrive pas à écouler sa toile, il ne pourra pas acheter les bottes, le cordonnier ne sera donc pas en mesure de vendre sa marchandise et le paysan ne pourra pas vendre au cordonnier son blé. Si, sur un autre point quelconque de la circulation marchande, le cycle des échanges vient à s'arrêter, cela aura pour effet d'arrêter tous les autres cycles liés au premier.

 

Dans la circulation des marchandises, à rencontre de l'échange direct, l'achat est séparé de la vente; d'abord la marchandise est vendue à une personne, et achetée à une autre (par exemple, le cordonnier vend ses bottes au tisseur, et achète du blé au paysan). En second lieu, la vente de la marchandise ne s'effectue pas simultanément avec l'achat d'une autre marchandise, mais avant l'achat (le cordonnier achète du blé après avoir vendu ses bottes). Il est donc possible que la vente ne sera pas suivie d'un achat : le tisseur peut vendre sa toile mais différer pour un temps considérable l'achat des bottes. Si bien que le cordonnier, n'ayant pas vendu sa marchandise, ne pourra pas acheter du blé, le cordonnier et le paysan n'auront pas vendu leur marchandise. On voit donc que l'argent, qui lie en un tout les producteurs, crée en même temps l'éventualité de la rupture de ce lien. En raison du développement de la fonction de l'argent, comme moyen de circulation, des phénomènes tels que les crises, inconcevables dans le régime des échanges directs, deviennent possibles.

 

3. L'argent, moyen de paiement

 

A mesure que se développe la production marchande, parallèlement à la fonction de l'argent comme moyen de circulation, il se crée et- se développe une autre fonction, celle du payement. L'argent remplit la fonction de moyen de paiement dans le cas de la vente à crédit. Supposons que le cordonnier vende au paysan ses bottes à crédit et que le paysan s'engage à payer la dette dans un délai déterminé après la rentrée de la récolte et la vente du blé. Dans cette vente à crédit, l'argent ne remplit pas la fonction de moyen de circulation : la marchandise, les bottes passent entre les mains du paysan sans intermédiaire de l'argent. Lorsque le délai fixé viendra, le paysan sera tenu d'acquitter la dette, l'argent aura joué dans cette opération le rôle de moyen de paiement.

 

Ayant acheté la marchandise à crédit, le débiteur est obligé de vendre sa marchandise pour amortir sa dette; qu'il le veuille ou non, le paysan doit vendre son blé, car autrement il ne peut pas acquitter à temps sa dette au cordonnier. Supposons ensuite que le cordonnier, ayant vendu à crédit ses bottes, a acheté au tanneur du cuir également à crédit avec engagement de payer quand le paysan aura acquitté le prix des bottes achetées à crédit; que le tanneur achète à son tour à crédit les marchandises dont il a besoin en attendant d'être payé par le cordonnier. Il se forme ainsi une chaîne de dettes qui relie plus étroitement encore les producteurs de marchandises. Au cas où le paysan aurait une récolte déficitaire ou s'il ne parvient pas à vendre en temps utile son blé au prix avantageux, il se trouvera dans l'impossibilité d'acquitter sa dette au cordonnier, celui-ci au tanneur, lequel ne pourra pas à son tour payer ses créditeurs.

 

La fonction de l'argent comme moyen de paiement augmente la possibilité des crises. Si, par exemple, le débiteur n'acquitte pas sa dette au créditeur au temps convenu, le créditeur sera dans l'impossibilité de se procurer les moyens de production et les denrées de consommation nécessaires qui resteront ainsi invendues. Avec le développement de la production marchande, quand elle devient la production capitaliste, la possibilité des crises devient une nécessité. (Nous donnons plus loin, au chapitre IX, un exposé détaillé de la théorie des crises.)

 

4. La quantité d'argent nécessaire à la circulation

 

Donc, l'argent remplit une double fonction: moyen de circulation et moyen de paiement. Qu'est-ce qui détermine la quantité totale de l'argent nécessaire à la circulation ? Cette quantité n'est pas une grandeur invariable, elle dépend de beaucoup de facteurs. Les principaux facteurs qui déterminent la quantité d'argent mis en circulation sont les suivants :

 

a)  Le total des prix des marchandises à vendre. — Plus on vend de marchandises dans un pays donné dans un laps de temps donné, plus il faut d'argent pour leur réalisation. Si la somme des prix de toutes les marchandises atteint 100 millions de francs, il faudra deux fois moins d'argent que pour une masse de marchandises de 200 millions de francs.

 

b)  La vitesse de la circulation de l'argent. — Si la croissance de la somme des prix des marchandises provoque la croissance de la quantité d'argent en circulation, l'accélération de la circulation de l'argent diminue cette quantité. Admettons que trois marchandises quelconques de cinq francs chacune soient mises en vente sur le marché, soit un quintal de blé, une paire de bottes et cinq mètres de toile. Admettons que chacune de ces ventes ne soit pas liée aux deux autres, c'est-à-dire que A vende à B du blé, que C vende à D des bottes et que E vende à F de la toile. Dans chaque cas, l'argent ne passera qu'une fois de main en main ou fera un seul tour. La quantité de l'argent en circulation sera égale à la somme des prix des marchandises, soit 15 francs.

 

Supposons maintenant que ces trois ventes soient liées entre elles, A vend à B du blé et avec les 5 francs ainsi obtenus il achète des bottes à C et, à son tour, C achète la toile à E. Dans ce cas, la réalisation des marchandises, dont la somme des prix est de 15 francs, a été effectuée à l'aide d'une seule pièce de 5 francs. L'argent aura fait ici trois tours, aura trois fois passé de main en main.

 

On peut en tirer cette conclusion que la quantité d'argent en circulation sera d'autant plus petite que la vitesse de la circulation sera plus grande.

 

c)  La vente à crédit. — A tout moment, ont lieu des ventes de marchandises non seulement au comptant, mais aussi à crédit. Cela diminue la quantité d'argent nécessaire à la réalisation des marchandises.

 

d)  Le total des payements venus à échéance. — A côté de la vente à crédit d'un certain nombre de marchandises, les paiements des opérations faites précédemment à crédit viennent à échéance et la quantité d'argent en circulation doit être augmentée d'autant.

 

e)  Les dettes qui s'amortissent réciproquement. — Une partie des paiements peut être amortis sans argent. Ainsi, A doit à B 5 fr., B doit à C 5Jt. et C doit à, D la même somme et enfin D doit à A autant. Le total des échéances est de 20 fr., mais il est évident que ces dettes peuvent être amorties par leur simple juxtaposition sans avoir rien à débourser. D'où on peut conclure que plus est grand le nombre des paiements qui s'amortissent réciproquement et plus est petite la quantité d'argent en circulation.

 

Tels sont les facteurs principaux qui déterminent le total de l'argent nécessaire à la circulation. Cette quantité sera d'autant plus forte que la somme des prix des marchandises sera plus élevée, que la vitesse de la circulation de l'argent sera plus faible, qu'il y aura moins de vente à crédit, qu'il y aura plus de paiements de dettes en argent et moins de paiements qui s'amortissent réciproquement.

 

Lorsque dans la circulation il n'y a que des pièces d'or et d'argent, si la quantité totale d'argent nécessaire à la circulation diminue, l'excédent d'argent sera retiré de la circulation. Si dans la circulation il y avait un milliard de francs-or, et qu'il se soit trouvé par la suite qu'il ne fallait que 800 millions de francs, l'excédent de 200 millions de francs-or n'amènera pas le relèvement des prix des marchandises. Le prix c'est l'expression monétaire de la valeur, il dépend donc de la valeur de la marchandise et de celle de l'or. D'autre part, la valeur de la marchandise et celle de l'or dépendent de la quantité de travail dépensé pour leur production. Si on commence à donner pour une seule et même pièce d'or moins de marchandises non parce que la valeur de la marchandise s'est accrue ou que celle de l'or a diminué, mais parce que dans la circulation il y a eu 200 millions de francs-or de plus qu'il ne faut, cet excédent sera retiré de la circulation. La situation sera tout autre si dans la circulation il y a du papier-monnaie.

 

5. Le papier-monnaie et la monnaie de crédit

 

Le papier-monnaie prend naissance de la fonction de l'argent comme moyen de circulation. Dans cette fonction, l'argent passe constamment de main en main. Ce caractère momentané de la fonction de l'argent comme moyen de circulation a pour conséquence que la monnaie en or est de plus en plus remplacée par de simples billets, par le papier-monnaie qui représente la monnaie en or.

 

Si le papier-monnaie émis ne dépasse pas la quantité d'argent nécessaire à la circulation, il ne sera pas déprécié. Ainsi, admettons que pour la circulation, il faille un milliard de francs-or et qu'il a été lancé dans la circulation du papier-monnaie pour cette somme. Dans ce cas, chaque franc-papier remplace un franc-or. Pour un franc-papier on donnera autant de marchandises que pour un franc-or. Mais si, le besoin total de la circulation étant de un milliard, il a été émis 2 milliards de papier-monnaie, ces 2 milliards représenteront non pas 2 milliards, mais un seul milliard de francs-or. C'est que le papier-monnaie remplace la monnaie en or uniquement dans la circulation. C'est pourquoi, toute la masse de papier-monnaie, quel qu'en soit le montant, ne représente que la quantité d'or nécessaire pour la circulation.

 

Dans la circulation de la monnaie-or, l'excédent est retiré de la circulation. La monnaie-or a de la valeur, elle peut être fondue en objets d'or ou conservée comme trésor. Alors que le papier-monnaie est sans valeur (quant à l'impression du papier-monnaie dont le coût est tout à fait minime, elle est une quantité négligeable); il remplit seulement la fonction de moyen de circulation. C'est pourquoi l'excédent de papier-monnaie n'est pas retiré de la circulation. S'il y a dans la circulation, admettons, 2 milliards de papier-monnaie et qu'il faille un milliard-or, ces 2 milliards de papier représentent un milliard-or et chaque franc-papier ne représente que 0 fr. 50 or. La marchandise valant un franc-or se vendra 2 francs-papier. La quantité de monnaie-or que l'on donnera contre le papier-monnaie diminuera de moitié. Si la fonction de l'argent comme moyen de circulation engendre le papier-monnaie, la fonction de l'argent comme moyen de paiement, donne naissance à la monnaie de crédit. Lors de la vente de marchandises à crédit, l'acheteur (le débiteur) tire une traite sur le vendeur (le créditeur) par laquelle il s'engage à payer la somme donnée à la date déterminée. Cet engagement porte le nom de lettre de change ou de traite.

 

Supposons que A ait vendu à crédit pour 100 fr. de marchandises à B et qu'il en ait reçu une traite de 100 fr. dont l'échéance expire le 1er janvier. A son tour, A, en achetant de la marchandise à C et manquant d'argent liquide (pour avoir vendu sa marchandise à crédit), prend lui aussi l'engagement de payer au 1er janvier. Mais au lieu de donner une nouvelle traite à C, il lui donne la traite reconnue de B, si bien que le 1er janvier, C touchera de l'argent non pas de A, mais de B. A son tour, C peut payer avec cette traite son créditeur à lui, etc. La traite qui circule ainsi fait fonction d'argent. Avec le développement du crédit et des banques (voir pour plus de détails sur les banques le chapitre VII) les traites sont de plus en plus concentrées dans ces dernières. A ayant reçu de B une traite de 100 fr., verse cette traite à la banque qui lui donne pour elle de l'argent (c'est ce qu'on appelle l'escompte des traites). Et B, lorsque viendra l'échéance, paiera à la banque. Concentrant beaucoup de traites de particuliers, la banque peut mettre en circulation ses traites que l'on appelle billets de banque avec l'engagement de les échanger contre de l'or à n'importe quel moment.

 

La banque fait des prêts et escompte les traites des particuliers avec ses billets. Ceux-ci ont ainsi pour couverture les traites des particuliers. En cas d'insolvabilité d'un des débiteurs de la banque, celle-ci ne sera pas en état de tenir ses engagements. Aussi, la loi stipule d'ordinaire que les billets de banque doivent avoir une couverture partielle en or. Dans certains pays, seule la banque d'Etat a le droit d'émettre des billets de banque. Les billets de banque sont garantis partiellement par de l'or et partiellement par des traites privées. En cas de crise, les traites accumulées dans la banque perdent de leur valeur quand beaucoup de capitalistes font faillite. C'est pourquoi il est inévitable que les billets de banque perdent plus ou moins de leur valeur et que leur cours baisse. Dans certaines conditions, les billets de banque deviennent du papier-monnaie sans aucune couverture. Ce qui eut lieu pendant la guerre mondiale de 1914-1918 et quelques années après. Pour faire face à leurs formidables dépenses, les gouvernements des pays belligérants émirent, par l'entremise des banques d'Etat, beaucoup de billets de banque. Bien que ceux-ci portassent une inscription disant qu'ils sont garantis dans telle ou telle mesure par l'or et que la banque s'engageât à les échanger contre de l'or, des lois spéciales promulguées pendant la guerre suspendirent l'échange de ces billets contre de l'or et, en fait, les billets de banque devinrent, d'effets de crédit, avec couverture-or, du papier-monnaie sans garantie.

 

6. L'inflation

 

L'émission de papier-monnaie dans une proportion qui dépasse la quantité de monnaie-or nécessaire pour la circulation s'appelle l'inflation. Dans l'inflation sont inévitables la baisse du cours du papier-monnaie et l'augmentation des prix. Cela découle des conditions mêmes dans lesquelles se produit habituellement l'inflation. L'Etat fait appel à l'émission du papier-monnaie lorsque le déficit du budget public ne peut être comblé par la voie normale des impôts et des emprunts. Cela a lieu justement lorsque la production ainsi que la circulation des marchandises baissent dans une proportion sensible, tant pendant la crise que, dans une plus forte proportion encore, lorsque, parallèlement à cette baisse, s'accroissent les dépenses de l'Etat, comme cela eut lieu pendant la guerre.

 

Déjà la compression de la circulation des marchandises diminue la quantité de l'argent nécessaire, mais le papier-monnaie n'est pas retiré de la circulation. Il se produit la hausse des prix et la baisse du cours du papier-monnaie. Dans ces conditions, chacun cherche à écouler l'argent qu'il possède et à acheter des marchandises. Le rythme de la circulation de l'argent se trouve ainsi accéléré. Plus vite l'argent circule et moins il en faut. C'est pourquoi avec l'accélération de la circulation du papier-monnaie, son cours continue de baisser et les prix montent. Grâce a l'émission de papier-monnaie, l'Etat achète des marchandises, mais comme, d'autre part, l'émission de papier-monnaie favorise la hausse des prix, l'Etat est obligé, pour se procurer la même masse de marchandises, d'émettre des quantités croissantes de papier-monnaie, ce qui conduit à une hausse plus grande des prix, qui nécessite, à son tour, une plus grande quantité de papier-monnaie, etc., etc.

 

La conséquence la plus importante de l'inflation c'est la baisse du salaire réel. Bien que le salaire exprimé en papier soit augmenté, cette augmentation est plus lente que celle des prix. C'est pourquoi, dans le cas de l'inflation, l'ouvrier peut s'acheter de moins en moins de marchandises et n'arrive pas à rétablir sa force de travail; son salaire réel baisse. Cela est fort avantageux pour les capitalistes, car la baisse du salaire réel implique la baisse des prix de revient et la croissance des profits capitalistes.

 

A l'heure actuelle, dans tous les pays capitalistes, la bourgeoisie essaie de trouver une solution à la crise aux dépens de la classe ouvrière, en baissant fortement le niveau de vie de cette dernière. Cette tendance de la bourgeoisie à trouver une issue à la crise aux dépens de la classe ouvrière est la cause principale de l'inflation dans certains pays capitalistes, en premier lieu en Amérique, en Angleterre et au Japon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre IV : LE CAPITAL ET LA PLUS-VALUE

 

1. La contradiction essentielle du capitalisme

 

En parlant de la production marchande dans le deuxième chapitre, nous avons envisagé l'échange entre des producteurs propriétaires des moyens de production qui produisent leur marchandise sans main-d'œuvre salariée. Une telle production marchande n'est pas encore la production capitaliste, c'est ce qu'on appelle la production marchande simple. La valeur, la loi fondamentale de la production marchande, conserve toute sa force en régime de production capitaliste, celle-ci étant de la production marchande développée. Il y a plus : Ce n'est que dans le régime capitaliste que la production marchande se développe intégralement et devient réellement dominante.

 

La petite production marchande engendre le capitalisme. Mais on aurait tort de s'imaginer que le capitalisme a pris naissance de la transformation lente et graduelle des petits producteurs, d'une part en prolétaires salariés, et de l'autre, en capitalistes. Telle est la conception favorite des économistes bourgeois qui veulent " démontrer " à tout prix que le capital est le fruit du travail du capitaliste.

 

Marx a raillé cette conception idyllique de l'accumulation primitive du capital.

 

" On nous explique l'origine de cette accumulation par une anecdote remontant bien loin dans le passé. Il était autrefois, il y a de cela bien longtemps, une élite laborieuse, intelligente et surtout économe, et des coquins paresseux dépensant tout leur bien et même davantage en noces et festins... Les premiers ont accumulé de la richesse et les autres n'eurent finalement que leur peau à vendre. C'est de ce péché que date la pauvreté de la grande masse qui, en dépit de tout son travail, n'a toujours que soi-même à vendre et la richesse de quelques-uns qui croît sans cesse, bien que depuis fort longtemps ces quelques-uns aient cessé de travailler. " (K. Marx : le Capital, t. IV, p. 205-206.)

 

En réalité, la production capitaliste est née tout autrement que par la voie pacifique.

 

Les conditions de la production capitaliste

 

Le mode capitaliste de production est un mode de production marchande dans lequel : 1. le producteur immédiat, l'ouvrier, ne possède pas de moyens de production, il est donc obligé, pour vivre, de vendre sa force de travail; 2. les moyens de production sont la propriété des capitalistes qui ne travaillent pas et qui exploitent les ouvriers salariés pour en tirer le profit.

 

La naissance de la production capitaliste implique deux conditions :

 

Première condition : La formation d'une masse d'hommes privés des moyens de production et obligés de vendre leur force de travail. Par conséquent, il fallait enlever aux petits producteurs autonomes leurs moyens de production (les exproprier), ruiner et asservir les petits artisans, chasser de la terre les petits paysans, etc. D'autre part, il fallait que les petits producteurs dépouillés de leurs moyens de production, et obligés de vendre leur force de travail, fussent libres personnellement de vendre leur force de travail, qu'ils ne fussent pas dans la dépendance féodale ou servile à l'égard du seigneur.

 

Deuxième condition : Les capitalistes doivent concentrer entre leurs mains les moyens de production enlevés aux petits producteurs et des sommes d'argent suffisantes pour faire face aux nécessités de la production capitaliste qui est, dès ses débuts, une grande production.

 

L'accumulation primitive

 

Ces conditions de la production capitaliste furent créées dans la période dite de l'accumulation primitive du capital, lors de l'abolition du servage où les paysans furent chassés de leurs terres ce qui fut accompagné, surtout en Angleterre, de la destruction de villages entiers, de la transformation des paysans et des artisans ruraux en gueux et en vagabonds; lorsque, d'autre part, les marchands accumulèrent des sommes d'argent considérables en pillant les colonies, en soutirant des impôts, en mettant à sac le trésor par le moyen des emprunts, etc.

 

" L'accumulation dite primitive n'est donc que le procès historique do la séparation du producteur d'avec ses moyens de production... Et cette histoire de leur expropriation se trouve inscrite eu lettres de sang et de feu dans les annales de d'humanité. " (K. Marx : le Capital, t. IV, p. 207-208.)

 

La violence fut donc l' " accoucheuse " de la production capitaliste. La petite production marchande qui a existé avant l'apparition du mode capitaliste de production et qui repose sur des moyens de travail artisanaux mis en mouvement par la force musculaire de l'homme, ne pouvait prendre une rapide extension et faire face aux exigences du marché et de l'économie marchande en développement constant.

 

" Concentrer, étendre ces moyens de production diminués et restreints, en faire les leviers à puissant effet de la production actuelle, fut justement le rôle historique du mode de production capitaliste et de la classe qui en est le support, la bourgeoisie. " (F. Engels : M. E. Dühring..., tome III, p. 26.)

 

L'expropriation des petits producteurs de marchandises et la centralisation des moyens de production entre les mains des capitalistes impliquaient la transition de la petite production à la grande. La production capitaliste fut la forme sous laquelle les forces productives matérielles de la société ont pu se développer le plus rapidement.

 

Mais le remplacement de la petite production marchande par la grande production capitaliste ne signifiait pas la liquidation de la petite production en général. Le capitalisme est né sur la base de la production marchande et son rôle est de la développer. Aussi la production capitaliste ne signifie pas l'abolition de la contradiction fondamentale de la production marchande, mais son développement ultérieur.

 

La contradiction fondamentale du capitalisme

 

La contradiction fondamentale de la production marchande est celle entre le travail social et le travail privé. Mais dans la production marchande simple, non capitaliste, il n'y a pas d'opposition entre le mode de production et le mode d'appropriation.

 

Dans la production marchande simple

 

" ... La question ne pouvait même pas se poser de savoir à qui devait appartenir le produit du travail. Le producteur individuel l'avait ordinairement confectionné avec des matières premières qui lui appartenaient, souvent produites par lui-même avec des instruments à lui, par son propre travail manuel ou celui de sa famille. Il n'avait même pas besoin de s'approprier ce produit de son travail : celui-ci lui appartenait tout naturellement. La propriété des produits reposait donc sur le propre travail du propriétaire. " (F. Engels : M. E. Dühring..., tome III, p. 28.)

 

Il en est tout autrement dans la production capitaliste. Ici, le caractère social du travail s'exprime non seulement dans la division du travail entre les entreprises, mais encore dans son organisation méthodique à l'intérieur de chaque entreprise. Chaque entreprise capitaliste emploie des dizaines, des centaines et des milliers d'ouvriers dont chacun exécute une opération partielle. Les moyens de travail, ce sont de grandes machines. Dans une entreprise capitaliste, il y a de nombreuses machines compliquées et reliées entre elles. Ces puissants moyens de travail ne peuvent être mis en mouvement que par le travail de nombreux ouvriers, méthodiquement organisé, à l'intérieur de la fabrique.

 

" Mais la bourgeoisie ne pouvait transformer ces moyens limités de production en forces productives puissantes, sans les transformer, de moyens de production individuels qu'ils étaient en moyens de production sociaux, qui ne pouvaient être employés que par une collectivité de personnes... Et comme les moyens de production, la production elle-même se transforma : d'une série d'actions individuelles elle devint une série d'actes sociaux; et les produits, de produits d'individus isolés, devinrent des produits sociaux. Désormais le fil, le tissu, les objets en métal qui sortaient de la fabrique furent le produit collectif de nombreux ouvriers par les mains desquels il leur fallait passer tour à tour avant d'être achevés. Aucun individu ne peut en dire : " C'est moi qui ai fait cela, ceci est MON produit ". " (F. Engels : M. E. Dühring..., tome III, pp. 26-27.)

 

Malgré leur caractère social, les moyens de production sont propriété privée : non des ouvriers, mais des capitalistes. Les produits du travail social sont appropriés non par les ouvriers, mais par les capitalistes.

 

La contradiction fondamentale de la production marchande (entre le travail social et le travail privé) se développe en régime capitaliste et devient la contradiction entre la production sociale et l'appropriation capitaliste privée.

 

La contradiction entre la production sociale et l'appropriation capitaliste privée s'exprime dans l'antagonisme de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat. La classe qui produit la richesse sociale c'est le prolétariat et la classe qui s'approprie cette richesse c'est la bourgeoisie. La nature des rapports de production entre la bourgeoisie et le prolétariat, le caractère de l'exploitation capitaliste, tout cela est mis en lumière par la théorie marxiste de la plus-value et du capital, qui constitue le développement de la théorie de la valeur.

 

2. La plus-value

 

Le capitaliste achète au marché les moyens de production (machines, matières premières et matières auxiliaires) et la main-d'œuvre. Son but est de tirer, en vendant les produits fabriqués, plus d'argent qu'il n'en a dépensé pour leur production. Ainsi, l'argent se transforme en capital, c'est-à-dire qu'il rapporte de l'argent. La valeur mise en circulation par le capitaliste se trouve accrue dans le procès de la conversion de l'argent en marchandise et de la nouvelle marchandise en argent.

 

" C'est cet " accroissement " de la valeur de l'argent engagé au début que Marx appelle plus-value. " (V. I. Lénine : Karl Marx..., p. 30.)

 

La plus-value, développement de la valeur

 

D'où vient cette plus-value ? Certains économistes bourgeois l'expliquent par le fait que le capitaliste vend la marchandise à un prix plus élevé que le prix d'achat, qu'il la vend au-dessus de sa valeur. Mais cette explication n'explique rien. En effet, à qui le capitaliste achète-t-il la marchandise ? A un autre capitaliste. Mais cet autre capitaliste doit lui aussi vendre sa marchandise au-dessus de sa valeur. Donc, notre premier capitaliste, en vendant sa marchandise au-dessus de sa valeur, est obligé, d'autre part, d'acheter des marchandises au-dessus de leur valeur. Ce qu'il gagne dans la vente, il le perd dans l'achat. Sans doute, un capitaliste adroit peut s'ingénier à acheter à un confrère des marchandises à leur valeur et les vendre au-dessus de leur valeur. Mais ce n'est qu'une exception. Tous les capitalistes ne peuvent pas de cette façon augmenter la valeur de leur capital.

 

Marx explique la formation de la plus-value non par la vente des marchandises au-dessus de leur valeur, mais par la vente à leur valeur. Marx prouve ainsi que même lorsque l'ouvrier vend au capitaliste sa force de travail à sa valeur et achète au capitaliste des moyens d'existence à leur valeur, le capitaliste n'en tire pas moins de la plus-value.

 

Marx a prouvé que la plus-value n'est pas la violation de la loi de la valeur, mais son développement. Les " socialistes " petits-bourgeois prétendent que le capitalisme viole l'échange équivalent des valeurs et la juste loi de la valeur; ils cherchent à abolir le capitalisme, tout en conservant la production marchande. Marx a établi que la plus-value découle de la valeur, que le capitalisme est le développement et non la " violation " des lois de la production marchande.

 

Le capitaliste achète les moyens de production à leur valeur. Il achète ensuite la force de travail et il paye à l'ouvrier sa valeur. Nous connaissons la valeur des moyens de production achetés par le capitaliste : c'est le travail socialement nécessaire à leur production. Mais quelle est la valeur de la force de travail ? Qu'est-ce qui la détermine ? Qu'est-ce que la force de travail en général ?

 

" Par la force de travail nous entendons l'ensemble de toutes les facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps et la personnalité vivante d'un homme et qu'il met en mouvement toutes les fois qu'il produit des valeurs d'une espèce quelconque. " (K. Marx : le Capital, t. I, p. 190.)

 

Dans la société capitaliste, ce n'est pas l'ouvrier, mais sa force de travail qui est une marchandise. Si l'ouvrier lui-même était une marchandise, il ne serait pas un ouvrier salarié, mais un esclave, n'ayant pas le droit de vendre sa force de travail.

 

Comme toute marchandise, la force de travail doit être une valeur d'usage et une valeur.

 

Valeur d'usage et valeur de la force de travail

 

On ne doit pas confondre la force de travail et le travail. Le travail est un procès de dépense de force de travail. On ne peut pas travailler sans avoir de la force de travail. Par contre, on peut avoir de la force de travail sans travailler, sans la mettre en œuvre; comme un chômeur, par exemple. La force de travail est la capacité de travailler, tandis que le travail c'est la force de travail mise en mouvement, c'est la dépense de force de travail. L'utilité de la force de travail, sa valeur d'usage, consiste en ce que sa dépense (le travail) crée la valeur. C'est-à-dire, la valeur d'usage de la force de travail consiste en ce qu'elle est la source de la valeur.

 

Voyons maintenant quelle est la valeur de la force de travail. La valeur de toute marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à sa production. Par conséquent, la valeur de la marchandise " force de travail " doit également être déterminée par la quantité de travail dépensée pour sa production.

 

Mais comment est produite la force de travail humaine ? La force de travail n'existe pas en dehors de l'homme. " Elle n'est qu'une simple disposition de l'individu vivant. " (K. Marx : le Capital, t. I, p. 195.) Mais tant que l'homme existe, la production de la force de travail se ramène à sa restauration quotidienne. L'ouvrier, qui a dépensé pendant sa journée sa force de travail, rétablit cette force, la reproduit, en consommant une quantité déterminée de moyens d'existence — aliments, chauffage, logement, etc. Le travail dépensé pour la production de ces moyens d'existence consommés par l'ouvrier pour la reproduction de sa force de travail, est en même temps le travail dépensé pour la production de cette force de travail. Si, par exemple, pour la production des moyens d'existence consommés par l'ouvrier, il a été dépensé six heures de travail social, la valeur de la force de travail est de six heures de travail. La valeur de la force de travail se ramène ainsi à celle des moyens d'existence consommés journellement par l'ouvrier.

 

Quant à la quantité et à la qualité des moyens d'existence nécessaires à l'ouvrier, elles varient suivant les conditions de chaque pays. Elles dépendent également des conditions culturelles du pays, du niveau des besoins qui existaient au moment où la masse des petits producteurs s'est transformée en classe d'ouvriers salariés.

 

" Contrairement aux autres marchandises, il entre donc un élément historique et moral dans la détermination de la valeur de la force do travail. Mais pour un pays et pour une période donnés, la somme moyenne des moyens de subsistance nécessaire est invariable. " (K. Marx : le Capital, t. I, p. 196.)

 

La production capitaliste implique la présence continuelle de la main-d'œuvre sur le marché. Mais l'ouvrier est mortel et, par conséquent, il faut le remplacer. Il est évident que la valeur de la force de travail doit comprendre celle des moyens d'existence de sa famille. Enfin, l'homme, de sa naissance, n'est pas travailleur de telle ou telle profession ou spécialité. Pour former une force de travail qualifiée, il faut une dépense déterminée pour son instruction, dépense plus ou moins considérable suivant le niveau de la qualification de l'ouvrier. Ces frais d'apprentissage doivent également être compris dans la valeur de la force de travail. Plus la qualification de l'ouvrier est élevée, plus a été dépensé de travail pour son apprentissage et plus grande sera la valeur de la force de travail.

 

La valeur créée par la dépense de la force de travail

 

De même qu'il faut distinguer entre le travail et la force de travail, de même il convient de discerner, sans jamais les confondre, la valeur de la force de travail et la valeur créée par la dépense de cette force de travail. L'ouvrier qui travaille dans une entreprise capitaliste, mettons huit heures par jour, crée une valeur de huit heures. Mais il n'en découle nullement qu'il faudra dépenser huit heures de travail pour la production des moyens d'existence de l'ouvrier. Admettons que tous les moyens d'existence de l'ouvrier se ramènent à deux kilogrammes de pain par jour. Cette quantité de pain contient tant de substances nutritives que l'ouvrier, l'ayant consommée, reçoit la quantité d'énergie nécessaire pour travailler pendant huit heures et pour créer une valeur de huit heures. Le temps pendant lequel l'ouvrier peut travailler ne dépend nullement du temps socialement nécessaire à la production de deux kilogrammes de pain. Pour la production de deux kilos de pain, il faut aujourd'hui mettons six heures. Si dans un mois ou dans un an, par suite de l'augmentation de la productivité du travail dans l'agriculture, il n'en fallait plus que quatre heures, les deux kilos de pain renfermeraient la même quantité de substances nutritives qu'avant, qui permettent à l'ouvrier de travailler pendant huit heures.

 

" La valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail est tout à l'ait différente de l'exercice journalier ou hebdomadaire de cette force, tout comme la nourriture dont un cheval a besoin et le temps pendant lequel il peut porter son cavalier sont des choses tout à fait distinctes. La quantité de travail qui limite la valeur de la force de travail de l'ouvrier [c'est-à-dire la quantité de travail nécessaire à la production de ses moyens d'existence] ne constitue en aucun cas la limite de la quantité de travail que peut exécuter sa force de travail. " (K. Marx : Travail salarié et Capital, suivi de Salaires, prix et profits, p. 124. Editions Sociales Internationales. Paris, 1931.)

 

Cela signifie que l'ouvrier peut travailler plus de temps qu'il ne faut pour la production de ses moyens d'existence, que l'ouvrier peut produire une valeur plus grande que celle de sa force de travail.

 

Cette capacité de l'ouvrier de produire une plus grande valeur que celle de sa force de travail n'est pas quelque chose de surnaturel. Cette capacité exprime la force productive du travail social qui est le produit du développement historique. A l’époque primitive, aux stades embryonnaires de la civilisation, quand l’homme venait seulement de sortir de l'état animal, il devait dépenser tout son temps à la recherche de moyens d'existence. Ce n'est que peu à peu, à mesure du développement des forces productives, que la production des moyens d'existence nécessaires a demandé moins de temps et a permis la constitution des excédents des produits. Ainsi est devenue possible l'existence d'une partie de la société aux dépens de l'autre, en d'autres termes, l'exploitation de l'homme par l'homme. La société se divisa en classes, en exploiteurs et en exploités.

 

Toute exploitation implique un certain degré de développement de la productivité du travail.

 

" Si l'ouvrier a besoin de tout son temps pour produire des moyens do subsistance nécessaires à sa propre conservation et à celle de sa race, il ne lui reste pas un moment où il puisse travailler à titre gracieux pour (''autres personnes. Sans un 'certain degré de productivité du travail, point de temps disponible, pas de surtravail, pas de capitalistes, pas d'esclavagistes, pas de barons féodaux, en un mot pas de classe de grands propriétaires. " (K. Marx : le Capital, t. III, p. 199-200.)

 

Lorsque naquit la production capitaliste, elle se trouva en présence d'un niveau de développement des forces productives où l'ouvrier pouvait travailler plus de temps qu'il n'en faut pour la production de ses moyens de subsistance. Le capitalisme développa encore plus la productivité du travail et diminua ainsi le temps nécessaire à la production des moyens de subsistance de l'ouvrier. Mais la valeur de la force de travail ne détermine pas la durée pendant laquelle s'exerce cette dernière.

 

La capacité de l'ouvrier salarié de produire une valeur plus grande que celle de sa force de travail découle non des propriétés physiques innées à l'ouvrier, mais est le résultat du développement historique de la société.

 

" La production capitaliste se développe sur un terrain économique qui est lui-même le résultat de toute une série d'évolutions. La productivité du travail qui lui sert de base n'est pas un élément naturel; c'est l'œuvre d'un développement historique et qui s'étend à des milliers de siècles. " (K. Marx : le Capital, t. III, p. 201.)

 

La force de travail est la capacité humaine de travailler. Dans la société capitaliste, la force de travail est une marchandise. La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire à la production des moyens de subsistance de l'ouvrier et de sa famille. Cette valeur est moins grande que celle créée par un ouvrier ayant consommé ces moyens de subsistance, car la force productive du travail social est telle que l'ouvrier peut travailler plus de temps qu'il ne faut pour la production de ces moyens de subsistance.

 

La production de la plus-value

 

Le capitaliste achète les moyens de production et la force de travail. Les moyens de production se composent des objets les plus différents, mais ils peuvent tous être ramenés à deux groupes essentiels.

 

I.  L'objet de travail. — C'est la matière qui sert à la production d'une marchandise donnée. Ainsi, dans la production du fil, l'objet de travail c'est le coton, la laine, le lin; dans la production des tissus, l'objet de travail c'est le fil, dans la production du fer, l'objet de travail, c'est le minerai, dans la production des machines, l'objet de travail, c'est le fer, etc. Lorsque l'objet de travail est déjà un produit du travail, il porte le nom de matière première, par exemple, le coton, le fil, le minerai de fer, le fer. Mais le bois dans une forêt vierge, les gisements de charbon sont des objets de travail sans être des matières premières.

 

II. Les moyens de travail avec lesquels on transforme les objets de travail : les machines, les instruments, les outils, il faut y ranger également les bâtiments, qui jouent un rôle de condition matérielle dans la production.

 

Parmi ces moyens de production on classe aussi les matériaux auxiliaires : combustible, huiles lubrifiantes, vernis, etc.

 

Supposons que nous ayons à produire du fil de coton; que : 1. un kilogramme de coton renferme déjà une heure de travail; 2. qu'au cours de la transformation d'un kilo de coton en un kilo de fil, on use une quantité de machines, d'instruments, d'édifices et de matériaux auxiliaires qui contient un quart d'heure de travail; 3. que pour la transformation d'un kilo de coton en un kilo de fil, il faille une heure de travail socialement nécessaire; 4. que la valeur de la force de travail soit de quatre heures et enfin : 5. que une heure de travail social ait une expression monétaire : 1 franc.

 

Dans ces conditions, quelle sera la valeur d'un kilo de fil ?