(Numérisation réalisée par : Stéphane Dubois, pour le CDRM, Décembre 2008)

Les Illustrations de la brochure ne sont pas reproduites.

 

 

LA VÉRITÉ

sur la
sanglante répression
du

8 février 1962

des faits irréfutables...

des témoignages...

 

 

Le 8 février restera dans les annales du régime gaulliste comme une tache infâmante et indélébile. Ce régime qui, le 17 octobre 1961, avait fait couler le sang des manifestants algériens dans les rues de Paris, ce régime qui avait accepté qu'on tue dans les commissariats de police, qu'on lynche à la Porte de Versailles, qu'on étrangle, qu'on jette à la Seine des corps suppliciés, a découvert soudain une autre face de son racisme, un racisme étendu à tous ceux, fussent-ils Français, qui n'entendent ni se soumettre ni se démettre, qui entendent être des citoyens actifs, responsables de l'avenir du pays. Le 19 décembre déjà les manifestants parisiens avaient subi la violence, l'agression policière déchaînée mais le 3 février cette violence a tué ; elle a tué un enfant qui n'avait pas 16 ans, elle a tué trois femmes et quatre hommes. Elle a imprimé des traces qui ne s'effaceront plus dans la chair de nombreux blessés.

 

On peut imaginer aisément les raisons qui dictèrent aux pouvoirs publics cette attitude de répression sanglante appli­quée, une fois de plus, comme ce fut déjà le cas le 17 octobre pour les algériens, comme ce fut encore le cas le 19 décem­bre contre les manifestants français, à des manifestations paci­fiques dont la discipline parfaite n'est contestée par personne si ce n'est par le ministre de l'Intérieur dont les prétentions ne sauraient aucunement être retenues. Et ceci pour deux raisons complémentaires, d'abord parce qu'inventant des fables sur les « émeutiers communistes » et leurs «commandos », M. Frey cherche visiblement à esquiver ses responsabilités, à rejeter sur les victimes la responsabilité de la violence prati­quée sur son ordre, ensuite parce que toutes les affirmations de M. Frey ont été depuis catégoriquement démenties, soit par les faits eux-mêmes, soit par tous les témoins interrogés, quelle que soit leur appartenance syndicale ou politique.

 

Ce qui distingue très nettement la répression du 8 c'est son caractère en apparence gratuit, inutile selon les critères mêmes dont peut s'inspirer le « maintien de l’ordre » bour­geois. Il ne s'agissait pas dans les plans officiels. D’empêcher une manifestation, la preuve en étant que plusieurs des cor­tèges purent parcourir un trajet important et se disperser sans le moindre incident.

On a, en particulier, cité le cas si démonstratif de ce cor­tège qui partit de la rive droite, fut arrêté par un détachement à hauteur du pont Henir-IV, se vit alors interdire le chemin de la Bastille, mais après que les dirigeants de la manifesta­tion, appartenant, ici comme en d'autre lieux, à toutes les organisations participantes aient parlementé avec la police, fut finalement dévié vers l'autre rive de la Seine et put alors pour­suivre pacifiquement son défilé de protestation contre la cam­pagne meurtrière de l'O.A.S. Mais, même si l'on considère le secteur boulevard Beaumarchais - Boulevard Voltaire, où se déroulèrent les événements les plus graves. où la police infligea des coups mortels, on ne saurait jamais trop insister sur le fait que la police se déchaîna à la dislocation de la manifestation, dislocation intervenant, comme cela avait été antérieurement signifié, à 19 h 30 après que Tollet de l'U.D.-C.G.T. et Bouret, de l'U.D.-C.F.T.C. aient lu, chacun à l'une des extrémités du long cortège, l'appel concluant la manifestation et invitant les manifestants à se disperser comme ils avaient manifesté, dans le calme et la plus grande discipline.

 

La police est donc intervenue non pour empêcher, non pour interrompre une manifestation qui n'existait pratique­ment plus, mais pour sanctionner des manifestants qui y avaient pris part, pour leur imposer un impôt du sang tel que l'on espérait probablement dans les sphères gouvernementales en intimider, en impressionner assez fort les esprits pour que le développement de la prise de conscience s'étendant de plus dans le peuple et ses forces vives en soit lui-même frappé. stoppé, meurtri.

 

Le 13 février, un million de Parisiens

On sait comment cette stratégie terroriste délibérée manqua sinon ses cibles, elle eut ses huit corps de victimes, ses ­« victoires » contre la vie d’un adolescent, contre la vie de  trois femmes, contre celle d'un ouvrier déjà âgé, contre des êtres courageux et simples qui n'avaient commis d'autres cri­mes que de dénoncer le crime, la tolérance à l'égard du crime, on sait donc comment cette stratégie terroriste manqua son objectif. Le 13 février un million de Parisiens connaissaient une nouvelle montée vers les murs du Père-Lachaise où les vic­times du 8 allaient rejoindre d'autres héros tombés pour la liberté. La conduite que le peuple de Paris fit à ces victimes était certes plus qu'un geste de solidarité sur le plan humain, qu'une protestation morale contre le meurtre policier huit fois répété ; elle signifiait, après la dureté de la répression, un nouvel élargissement de la prise de conscience. On avait voulu interdire au peuple son droit de se faire entendre dans la rue. Le peuple occupait pourtant la rue, il fallait la lui céder, pour qu'il rende certes hommage aux disparus mais encore, mais surtout pour qu'il leur témoigne sa fidélité en portant condamnation du régime meurtrier. On ne vit pas un policier, on ne vit pas un ministre à ces obsèques mais on a dû cepen­dant savoir à l'Elysée, savoir à la présidence du Conseil, savoir au ministère de l'Intérieur, savoir à la préfecture de Police que les rues de Paris, de la République au Père-Lachaise étaient toutes entières au peuple, toutes entières à cette foule dense, serrée, grave qui défila des heures durant pour porter témoignage qu'elle entendait ne pas demeurer à l'état de « passagers », mais se constituer de plus en plus en citoyens engagés an devenir de la nation et de chaque bomme, de chaque femme qui ne doivent plus avoir à craindre le plas­tic da l'O.A.S. ni les gourdins du pouvoir, de chaque enfant, qui ne doit plus avoir à craindre de perdre la vue parce que les O.A.S. sont des assassins et que le pouvoir les laisse faire.

 

Mais, quelle qu'ait été la force de l'émotion ressentie par l'opinion française devant l'arbitraire meurtrier et provocateur du régime, quelle qu'ait été la force de la protestation qui s'est exprimée dans les jours qui suivirent par l'ampleur des grèves (2 millions de grévistes dans la région parisienne) et des diverses manifestations de rues (outre le million de Pari­siens présents aux obsèques, on sait qu'eurent lieu de nombreuses manifestations locales, que, le lundi 12, communistes, socia­listes et P.S.U. manifestèrent ensemble autour de la Républi­que, on sait aussi que de nombreuses manifestations curent lieu en province, à Marseille, par exemple, où 20.000 personnes parcoururent la Canebière derrière Paul Cermolacce, député communiste, et le sénateur-maire socialiste Gaston Defferre ) la nécessité d'informer encore le public français,d'empêcher l'oubli de se faire, apparaît indispensable. Au moment de l'événement, immédiatement après que l'on ait appris que la répression avait fait huit morts, dans son ensem­ble la presse bourgeoise elle-même a dû tenir compte de l'amplitude des réactions et, sauf de rares exceptions, la plu­part des articles publiés firent état des informations de source syndicale, indiquèrent les contradictions apportées aux versions officielles tant par la conférence de presse tenue en commun par la C.G.T., par la C.F.T.C. et par l'U.N.E.F., que par la conférence de presse particulière assurée par la C.F.T.C. Une telle attitude, exceptionnelle dans cette presse, se marqua encore lors des comptes rendus des obsèques et elle amena, entre autres indices, un organisme, certes peu suspect de pla­cer ses sympathies à gauche, comme les actualités Fox à conclure son commentaire sur les obsèques au Père-Lachaise d'un « hommage à ces victimes tombées au nom de la liberté ». Le fait est intéressant, car il établit une nouvelle preuve der mensonges de M. Frey. Le ministre de l'Intérieur avait eu dans les heures qui suivirent la tuerie l'impudence de déclarer que plus de 99 % de la population parisienne condamnait à la fois les activités de l'O.A.S. et la manifestation anti-O.A.S. Or la protestation montée du pays dans toutes ses forces vives, travailleurs, ouvriers, employés, étudiants, intellectuels, l'exten­sion des participations politiques jusqu'à la S.F.I.O. par la manifestation du 12, l'extension des participations syndicales, (la F.E.N. et F.O. absentes, à l'exception des sections de Seine-­et-Oise de la F.E.N. et du S.N.I., le 8 février, avaient parti­cipé à l'appel lancé pour le 13 ) ont prouvé l'existence d'une vérité inversement proportionnelle aux contrevérités de M. Frey ; ce n'est pas dans la condamnation des manifestations antifascistes que l'on peut prétendre trouver une quasi ­unanimité de l'opinion, mais dans la condamnation quasi unanime de la répression de ces manifestations, une fois dépassé le cadre étroit des états-majors politiques ultra-réaction­naires.

 

Cependant avec le temps, une part de l'opinion sollicité par une actualité qui se renouvelle sans cesse et par la multi­plicité des soucis de chacun, risquerait de voir s’embrouiller, s'estomper ses souvenirs de ce que fut le comportement dlu pouvoir gaulliste le 8 février 1962. Le but de cette brochure est justement de le rappeler, de contribuer à ce que le crime  commis ce jour-là reste dans toutes les mémoires, contribuer à ce que le peuple français un jour puisse demander des comptes sur l’assassinat de huit des meilleurs de ses fils et de ses filles.

 

M. FREY TROUBLE L'ORDRE PUBLIC

MINISTRE de l'Intérieur, M. Frey est, officiellement par­lant, chargé de « maintenir l'ordre ». Concrètement il est chargé de le troubler et le 8 février il s'en est acquitté de deux façons, en donnant aux forces à sa discrétion des ordres d'agression contre une manifestation pacifique, après avoir - contre l'intérêt de l'ordre public -- interdit cette manifestation, ensuite en présentant une version mensongère des faits, en essayant non seulement d'escamoter les responsa­bilités du pouvoir dans cette tragédie, mais encore en ne recu­lant pas devant l'infamie de calomnier les victimes, en ne recu­lant pas devant l'infamie qui consista à essayer de dresser artificiellement une partie de l'opinion contre une catégorie de Français, ceux-là même dont l'attachement aux libertés, le sens des responsabilités civiques venaient d'être taxés si cruelle­ment par le terrorisme du pouvoir.

 

M. Frey a, en effet, immédiatement fait état d' « émeutiers communistes », de « purs et simples émeutiers », de « groupes d'hommes visiblement organisés », il a fait état de prétendues provocations exercées contre les moutons au pacifisme bêlant qu'auraient été ses « gardiens de l'ordre ».

 

En quelques heures, le caractère fallacieux de ces affirma­tions éclatait. Non seulement ceux qui avaient vécu la mani­festation et sa sauvage répression, mais ceux qui, éloignés de l'activité politique, avaient pu accorder le bénéfice du doute aux propos du ministre furent confrontés avec toute une série de faits amplement édifiants.

 

M. Frey avait dit que des émeutiers communistes visible­ment organisés avaient exploité la manifestation pour la faire dégénérer en émeute. Le lendemain, si M. Frey n'avait pas menti, on imagine donc que les participants non-communistes, non seulement à la manifestation mais à son organisation, auraient dû reprendre à leur compte les affirmations de M. Frey et dénoncer à leur tour l'exploitation qui aurait été faite de leur bonne foi. Le P.S.U., sur le plan politique, les ouvriers et les enseignants chrétiens de la C.F.T.C. et du S.G.E.N., les sections de Seine-et-Oise de la F.E.N. et du S.N.I. ainsi que les étudiants de l'U.N.E.F. pour ce qui est des organisations syndicales, auraient dû se désolidariser des « émeutiers », mettre en cause l'exploitation à des fins étroitement partisanes d'une manifestation dont l'organisation unitaire avait été une caractéristique essentielle. Or bien loin d'emprunter cette porte de sortie sordide, qui leur aurait permis de dégager leurs res­ponsabilités au moment où le ministre faisait annoncer l'ouver­ture  d'une information judiciaire, les organisations syndicales tinrent une conférence de presse commune au cours de laquelle fut lue une déclaration commune qui proclamait hautement le rejet commun des calomnies officielles, le maintien sans faille de la cohésion entre les organisateurs, leur dénonciation commune des tentatives gouvernementales destinées à semer entre eux les germes de la division et la commune volonté de continuer à assumer, ensemble et à part égale, la responsabilité de la manifestation à toutes les étapes de son déroulement. Dr plus, la C.F.T.C. tenant. au début. de l'après-midi du 9, quel­ques heures avant la conférence de presse C.G.T.-C.F.T.C.-U.N.E.F., sa conférence de presse particulière, il n'y fut rien dit qui ne vienne immédiatement et totalement, recouper, com­pléter, ce qui fut dit lors de la lecture du texte commun. I1 faut insister là-dessus, car cet accord est la preuve capitale que les assertions de M. Frey ne méritent d'être retenues par per­sonne, sinon par les complices volontaires de sa campagne de contre-vérités et d'intoxication de l'opinion. Les témoignages, les déclarations des responsables d'organisations diverses convergent entièrement, sans aucune contradiction même de détail, pour affirmer à la fois la discipline parfaite des mani­festants, la responsabilité entière assumée par la police dans le déclenchement unilatéral et délibéré de la pire violence.

 

L’ « instruction judiciaire » de M. Frey

 

Avant d'en venir à d'autres preuves, nous voudrions nous arrêter un instant à un détail qui nous paraît significatif et révélateur. C'est de l'annonce de l'ouverture d'une information judiciaire qu'il s'agit. M. Frey l'avait annoncée ; elle n'a pas eu lieu et a été remplacée par une simple enquête de police. Que cela signifie-t-il ?

 

La réponse nous paraît claire : dans la nuit du 8 au 9, M. Frey veut « justifier » l'assassinat de huit Parisiens. Il a donc recours à la fable de 1' « émeute communiste ». Mais des émeutiers, cela se poursuit en justice, on dispose contre eux de tout un arsenal légal répressif. M. Frey, pour tenter d'accréditer sa fable, a donc besoin en même temps qu'il l'énonce d'annoncer l'ouverture d'une information conduite par des magistrats.

 

Mais il y a le revers de la médaille. Si une information judiciaire est ouverte, il faut ensuite la conclure, soit par l'ou­verture de poursuites devant les tribunaux, soit par une ordon­nance de non-lieu rendue par les magistrats instructeurs. On ne peut simplement la « laisser tomber » comme on peut le faire d'une enquête de police. Or imaginons qu'une instruction judiciaire ait été ouverte. Si un non-lieu, accablant M. Frey n'avait pas été prononcé au bénéfice des organisateurs de la manifestation, il y aurait eu ouverture de poursuites  pénales, il y aurait eu procès. Il est bien évident que les avocats  de la défense auraient fait appel au témoignage manifestants et même de témoins neutres qui se retrouvent tous pour mettre en cause M. Frey comme propagateur de fausses nouvelles. M. Frey - nous y reviendrons -- a même été dru par le syndicat des C.R.S. ! Imagine-t-on que les avocats que les avocats de la défense se seraient privés volontairement de cet excellent argument pour accuser leur accusateur ? Il y aurait donc eu affluence de témoignages qui, tous, d'une façon ou d'une autre mettaient en cause le ministre et le gouvernement dont il partie.

 

Il paraît impensable, après l'étendue des réactions enregistrées dans le pays, que ce procès ait pu être jugé à huis clos ; le huis clos d'ailleurs n'aurait à la limite signifié qu'une preuve éclatante de plus de la culpabilité du pouvoir. La publicité des débats était donc pratiquement assurée. Les avocats pouvoir auraient-ils pu plaider que tel dirigeant U.N.E.F., P.S.U. n'avaient été que les complices des « émeutiers communistes », et que leur témoignage venant recouper celui de Léo Figuères ou de Raymond Guyot émanait de la « propagande communiste » ? Plus encore, le Syndicat des C.R.S., refusant la version du ministère de l’Intérieur, le commissaire du gouvernement pouvait-il arguer que le Syndicat des C.R.S. était une « organisation clandestine communiste » ? On comprend à partir de là que M. Frey et le pouvoir politique qu'il représente comme ministre de l'Intérieur auraient été en mauvaise posture devant l'ouverture d'une réelle information judiciaire. L’abandon de celle-ci au bénéfice d'une simple enquête de police, dont peut toujours, en toute tranquillité temporaire « classer » le dossier, c'est-à-dire l'enterrer pour en dissimuler le vide  à l’opinion, est donc dans le sens d'une très réelle logique. On déclare ouvrir une information judiciaire, mais en prenant la précaution de ne pas l'ouvrir, on habille les policiers en « magistrats » selon le terme encore récemment utilisé par M. Papon et la comédie est jouée. La poudre aux yeux de cette partie mal informée de l'opinion qui constitue obligatoirement le seul objectif de la propagande gouvernemental. L'attitude du ministère de celle la préfecture de Police sont alors d'une claire signification, elles ne sauraient avoir d'autre valeur que la valeur d'assez pitoyables tentatives de diversion, essayant de détourner les regards de l'évidence des responsabilités officielles.

 

Lorsque nous accusons M. Frey d'avoir, sur ordre. Troublé, l’ordre  public, nous avançons des arguments à l'appui. Nous avons d'abord rappeler, de nouveau, le fait que la police se déchaîna dans un secteur qu'elle avait choisi mais que, par contre, aux abords de la place de la Nation, dans les rues du quartier du Marais, et sur le parcours Sully-Morland-Quartier­-Latin, c'est-à-dire partout où des manifestations se déroulèrent sans que les forces de police interviennent activement pour les réprimer, il n'y eut aucun incident, aucun « émeutier com­muniste » ne troubla l'ordre public. Nous pouvons aussi rappeler que la manifestation du 8 ne peut être d'aucune façon considérée comme un fait indépendant des manifestations précédentes, que ce soit pour la rapprocher des violences endurées par la manifestation algérienne du 17 octobre ou par la mani­festation française du 19 décembre, que ce soit pour la rapprocher encore des manifestations qui, faute d'une violence exercée par la police, se déroulèrent toujours dans la discipline la plus parfaite, sans le moindre incident à des dates antérieures ultérieures. Le 6 décembre, à l'appel du Parti Communiste, la C.G.T. et de la Jeunesse Communiste, en différents points Paris et le 6 janvier au lendemain de l'agression commise contre le Comité Central de notre Parti, des manifestations eurent lieu où jamais l'initiative de la violence ne fut prise par, les manifestants. Ni le 12 février, autour de la République où de nombreux militants communistes s'étaient joints aux manifestants venus à l'appel du Parti Socialiste, ni le 13, lors des obsèques des victimes, aucune intervention de police n’ayant eu lieu, aucun incident ne fut à signaler. En tous lieux,  en toutes circonstances le déchaînement de la violence a toujours  été le fait unilatéral de la police.

 

Tous les gouvernants solidairement responsables

Il faut aussi relever un autre aspect des choses. Il a été bonne politique dans certains milieux d'essayer de dégager responsabilité du régime gaulliste, dans son ensemble et du président de la République, en particulier, en essayant de présenter M. Frey comme le pelé, le galeux d'où venait tout le mal. A la rigueur, on admettait encore une relative responsabilité pour le compte du président du Conseil, selon un vieux schéma  de propagande chuchotée et orchestrée qui s'en prend volontiers à M. Debré, à ses tics de chien fidèle du régime, du général De Gaulle, pour innocenter ce dernier. Mais ce « raisonnement » oublie systématiquement plusieurs contradictions. Nous n'insisterons même pas sur le fait que, si M. Debré est depuis l'intronisation du président de la République, Premier ministre, c'est justement parce que le prési­dent de la République l'a choisi pour cette fonction et l'y a maintenu depuis 1958 comme un féal exemplaire. Mais, si M. Frey est indiscutablement coupable au titre d'exécuteur des basses oeuvres du pouvoir, on ne saurait aucunement admettre qu'il ait aucunement « dépassé » les instructions de ses supé­rieurs à la présidence du Conseil ou à la présidence de la République. Lorsque le pouvoir prend sur lui d'interdire une manifestation de protestation contre les attentats O.A.S., ce sont toutes les équipes solidaires du pouvoir qui sont solidaire­ment responsables. De plus, l'argument utilisé en d'autres temps selon lequel le pouvoir aurait été « débordé » sur sa droite ne tient plus, pas plus, qu'il n'a d'ailleurs jamais tenu. Il tient encore moins que jamais depuis les répressions bru­tales des 17 octobre et 19 décembre, où les formations de police ont administré, avec quelle cruelle évidence, la preuve concrète de la bestialité dont était capable la répression.

 

On savait à Matignon, on savait à l'Elysée de quoi étaient capables les formations de police spécialisées dans 1a répression des manifestations de rues. On n'en a pas moins décidé l'inter­diction de la manifestation du 8 et l'utilisation recommencée des formations les plus compétentes dans la brutalité répressive. Lorsqu'on prend certaines décisions, lorsqu'on met en place certains instruments pour l'application de ces décisions, il n'est pas d'échappatoire possible, on est responsable de l'exé­cution et des résultats des décisions prises.

 

Lorsque le président De Gaulle maintient à leurs postes MM. Debré, Frey et Papon, il sait de quelle forces, de quels moyens ses auxiliaires vont user. Il est donc pleinement respon­sables des résultats obtenus sous son autorité, par MM. Debré, Frey et Papon. Il l'est d'ailleurs à ce point qu'il ne leur a aucunement ménagé sa couverture, fort peu troublé, il est vrai, par le fait que le sang ait de nouveau coulé au résultat de sa politique car 8 cadavres de plus sur le pavé de Paris ne sau­raient à ses yeux démentir de providentielles paroles sur le climat de la France, révélé peu avant par lui comme n'ayant jamais été aussi calme. Ces 8 cadavres ne méritaient même pas qu'on s'y arrête, puisqu'ils n'étaient devenus cadavres que par l'insolence de venir mettre en doute le       « calme » dont avait parlé le président de la République, l'insolence de prendre au sérieux le sort d'une enfant de quatre ans, d'écrivains, de journalistes, de militants ouvriers frappés par l'O.A.S. en pleine chair, menacés à chaque heure.

 

M. Frey, parlons une fois encore de lui, a avancé que les manifestations troublaient l'ordre public et détournaient les forces de police de la lutte contre l'O.A.S., qui était leur mono­pole. Comment expliquer alors que les soirs où il n'y a pas eu manifestation dans Paris, les soirs où M. Frey n'a pas eu, pour pouvoir tuer des manifestants, à concentrer ses forces autour de la Bastille, le calme n'ait pas autant régné dans Paris que l'affirme le président de la République ? Comment expliquer qu'alors même qu'aucun manifestant ne crie dans les rues « O.A.S. Assassins ! » et ne requiert donc que l'ordre soit maintenu, contre lui, à coups de gourdin, même ces soirs­ là et malgré l'entière disponibilité dans laquelle demeure alors la police pour lutter contre l'O.A.S., le plastic n'en continue pas moins à faire des siennes et les plastiqueurs à courir les rues, leurs paquets meurtriers sous le bras ?

 

Ainsi, dans l'examen des responsabilités assumées par le pouvoir nous en sommes amenés à nous poser deux ordres de questions, à savoir l'ordre de mesures qui équivaudrait à une lutte réelle contre l'O.A.S. et ensuite la nécessité d'un retour sur l'organisation de la police, essentiellement sur l'existence de formations spéciales dont il semble bien que, dès la soirée du 8, M. Frey n'ait eu d'autre souci que de les escamoter à la connaissance de l'opinion.

 

Mais, nous allons d'abord entendre les témoins de la tragique soirée du 8, ceux qui vécurent le drame à la station de métro « Charonne », au boulevard Voltaire, dans tout le quartier avoisinant.

 

 

LES TEMOINS ACCUSENT

PUISQUE la tactique du pouvoir visait à rompre par des calomnies l'unité des manifestants anti-O.A.S., c'est jus­tement par cette unité concrète, préservée et élargie contre les provocations du ministère de l'Intérieur, des services d'information officiels, que nous allons répondre. Nous ferons, en effet, de larges emprunts aux témoignages venus de sources différentes, de journaux de tendances différentes, de manifes­tants appartenant à différents partis, à différentes centrales syndicales. La concordance de tous les témoignages lus ou en­tendus confirme le caractère pacifique et unitaire de la mani­festation, elle confirme que la pratique de la violence n'appar­tint qu'à la police, donc au gouvernement qui l'a mise en dis­position d'agir, entendez de tuer.

 

Tandis que les autres cortèges s'étaient déroulés dans le calme le plus absolu, des incidents s'étaient déjà produits aux alentours du boulevard Beaumarchais. Alors que les manifes­tants, dans une discipline et un calme absolu, se contentaient de dénoncer les crimes de l'O.A.S., les policiers avaient brus­quement chargé et l'on compta plusieurs blessés, dont Anne­-Claude Godeau Les militants des diverses organisations avaient cependant su maintenir l'ordre dans leurs rangs et si des mani­festants s'étaient défendus, avaient riposté car il n'était certes pas dans leur intention de se laisser massacrer sans réagir, leur attitude n'excéda jamais ce que la déclaration commune des syndicats appréciait le lendemain comme « des réflexes défensifs chez certains manifestants plus sauvagement maltraités ». De toute façon, s'il y avait eu incidents, s'il y avait eu des blessés - du côté des manifestants - il n'y avait pas encore eu de tragédie, il n'y avait encore eu aucune blessure mortelle. Anne-Claude Godeau put ainsi se relever et pour­suivre sa participation à la manifestation. Plusieurs cortèges se regroupèrent et convergèrent vers le boulevard Voltaire, aux abords du métro Charonne.

 

Il est près de 19 h 30. La foule s'arrête, ici comme ailleurs précédée par les responsables de chacune des organisations participantes alignés aux premiers rangs. Bouret, de la C.F.T.C. et Tollet, de la C.G.T., dans la direction opposée, pro­noncent le court texte, rédigé d'un commun accord, qui clô­ture la manifestation et appelle à se disperser dans le calme, une fois la volonté populaire d'en finir avec la passivité du pouvoir face à l'O.A.S. affirmée. Il faut bien préciser que cette dislocation va intervenir, qu'elle intervient très exactement à 19 h 30, c'est-à-dire dans les stricts délais annoncés et connus de la police puisque les organisateurs en avaient avisé la pré­fecture.

 

A la dislocation du cortège

Déjà certains manifestants quittent les rangs. D'autres en tête du cortège se retournent pour en faire autant lorsque, brusquement, la masse noire des formations de police qui bouchait l'horizon vers la Nation s'ébranle. Au premier rang de la manifestation, des élus, dont Léo Figuères, s'avancent pour précéder l'intervention de la police, pour bien spécifier que la manifestation est terminée, que les manifestants se dis­persent. Les parlementaires sont bousculés, renversés ; Léo Figuères est blessé et, loin de s'arrêter, la charge de police prend une très forte accélération. La police tient sa proie ; elle n'entend pas la lâcher, fusse alors que l'ordre public n'est nullement troublé, alors qu'il ne sera, dramatiquement, troublé que par la seule initiative de la police elle-même.

 

Un « émeutier chrétien », pour employer la terminologie de M. Frey, François Babinet, assistant à la Faculté de Droit de Paris, a confirmé l'ordre de l'événement :-« J'étais peut ­être au cinquantième rang, a-t-il dit, je n'ai subi que le reflux de la foule en direction de la place Léon-Blum (ex-place Vol­taire) et, tout à coup, j'ai senti la police dans mon dos. J'ai pu trouver refuge derrière une porte cochère, et là, j'ai entendu pendant une demi-heure des cris déchirants, des coups de sif­flet, des chocs et des bruits divers. »

 

M. Marchi, militant C.F.T.C. et P.S.U., était au deuxième rang par contre, derrière Edouard Depreux, et dit-il « je vois Raymond Guyot. Je crois, je ne le connais pas personnelle­ment. Mais je crois savoir que c'était lui. » Si nous relevons cette hésitation c'est pour souligner combien elle fut exem­plaire d'un scrupule de fidélité à la vérité constant dans tous les témoignages, lors d'une conférence de presse comme de l'autre. Lors de la conférence de presse commune au boule­vard du Temple, alors que des journalistes informés du com­muniqué des C.R.S., sur lequel nous allons revenir, s'inquié­taient de savoir si les manifestants avaient identifié l'apparte­nance administrative de leurs matraqueurs, ils se virent répon­dre que tout ce dont les témoins pouvaient témoigner c'était d'avoir été chargés, frappés par des policiers dont la tenue res­semblait à celle des C.R.S., bien connue, en particulier, des militants ouvriers. Mais aucune affirmation n'alla plus loin, car on n'était pas ici ou là, au siège de la C.G.T. ou à celui de la C.F.T.C., au ministère de l'Intérieur et l'on ne témoignait que sur ce que l'on savait de façon certaine, sur ce que l'on avait personnellement vérifié.

 

Bouret, vice-président de l'Union Départementale de la C.F.T.C., celui-là même qui, avec André Tollet, avait lu le texte appelant à la dispersion a raconté ce qui suivit :

 

-« Les gens qui refluaient, voyant s'ouvrir devant eux la bouche du métro Charonne s'y étaient engouffrés avec une telle précipitation que les premiers trébuchèrent au bas des marches, écrasés aussitôt par ceux qui se pressaient derrière eux, si bien que tous tombèrent les uns sur les autres le long de l'escalier, comme un château de cartes. Les premiers se trouvaient enfouis sous quinze couches humaines. Le gros de la charge de police poursuivait son chemin dans le boulevard Voltaire mais un groupe des forces de l'ordre, voyant le spec­tacle de la bouche de métro, entoura l'entrée et se mit alors à frapper les derniers manifestants qui, au sommet du tas cherchaient encore à s'y infiltrer pour échapper aux coups. Les corps des gens assommés furent lancés par-dessus les ram­bardes, puis les agents jetèrent sur nous une table de café et trois sections de fonte arrachées aux grilles de protection des arbres. Je me trouvais coincé à mi-hauteur. A côté de moi, je vis deux femmes apparemment mortes. L'une d'elles avait la figure violette. Nous commencions à nous relever quand les policiers revinrent nous aveugler de grenades lacrymogènes. Il nous fallut refluer à l'intérieur de la bouche du métro avec les corps des blessés et des moribonds. »

 

 

Un « étouffement voulu et organisé »

« France-Observateur » a publié le témoignage d'un mem­bre du bureau national du P.S.U., Roland Florian qui se trouva dans la bouche du métro, comme y étaient Anne-Claude Godeau, Edouard Lemarchand, Jean-Pierre Bernard et Fanny Dewerpe. Ce témoignage vérifie encore ce que disaient Bouret et ses camarades de la C.F.T.C., ce que dirent les militants intervenant à la conférence de presse commune. La mort de plusieurs victimes par étouffement n'est d'aucune façon une excuse pour les pouvoirs publics, car l'étouffement ne fut pas le résultat d'une « panique » se déclenchant dans une foule aux mouvements libres, mais le résultat de la folle pression exercée sans relâche par la police déchaînée.

 

« Il est sans doute vrai, a dit Roland Florian, que des ma­nifestants ont péri d'étouffement. Mais, au métro Charonne, il s'agit d'un étouffement voulu et organisé. Car il n'était pas possible de ne pas voir le drame. Il n'était pas possible de ne pas entendre les cris de ces gens qui demandaient grâce.

 

« Mais ce n'est pas tout. Vinrent les projectiles. Je ne me souviens, pour ma part, que des chaises et des grilles d'arbres. J'affirme avoir vu des gardiens de la paix brandir ces grilles d'arbres au-dessus de leur tête et les projeter avec force dans la masse hurlante et grouillante, les lancer non pas à plat, mais verticalement. J'affirme avoir vu l'un de mes voisins rece­voir une grille sur la tête. Cela a fait un bruit mat, puis la tête de l'homme s'est renversée sur le côté, ses yeux se sont révulsés, et son corps s'est laissé aller au gré du mouvement, glissant petit à petit sous les autres. »

 

Notons que cette appréciation des faits détruit tout alibi possible pour les forces répressives, et recoupe encore entière­ment ce que disait « France nouvelle » à propos de la décla­ration faite devant les journalistes par Bouret :

 

« Bouret fut ensuite de ceux qui connurent le martyre à la station de métro Charonne. Il raconta comment, sous la vio­lence permanente, incessante du matraquage obstiné, le flot des manifestants essaya de trouver une issue dans cette bouche de métro qui s'ouvrait devant lui, comment le matraquage et la pression exercée par les meutes policières firent que la poussée fut trop forte, que les premiers rangs de manifestants furent renversés, comment les grappes humaines s'entassèrent les unes sur les autres jusqu'à ce qu'une quinzaine de couches soient ainsi superposées, comment sur ce tas humain qui n'était nullement consécutif à une quelconque panique comme avaient essayé de le faire croire les informations officielles dans leur recherche d'un alibi, mais bel et bien consécutif à la seule action de la police, celle-ci fut acharnée à parachever, à par­faire son ouvrage. »

 

Le fait que les policiers aient poussé le raffinement dans la brutalité jusqu'à se servir des corps des « matraqués à ciel ouvert » pour en faire de nouveaux projectiles à asséner dans la bouche du métro, projectiles humains qui complétaient, ren­daient plus                 « parfaites » les conditions d'étouffement fut attes­té par de nombreux témoins. Les policiers chassaient la victime autour de la bouche de métro, la matraquaient de leurs énor­mes gourdins, des armes à tuer, prenaient les corps et les jet­taient sur le conglomérat humain fait de chair souffrante et meurtrie. Un des témoins, entendus à la conférence de presse commune devait, parmi d'autres, dire ce qu'il en fut :

 

« Une dame, en dépression nerveuse, criait : « C'est une véritable boucherie, ils sont en train de les assassiner ! » Eh bien oui, ils les assassinaient. J'ai vu ces corps inertes, certains se débattaient même. Les policiers, à coups de grille tapaient sur les manifestants qui étaient blessés. Il nous était d'ailleurs très difficile de leur porter secours, à ces hommes et ces fem­mes, à ces enfants qui étaient par terre, car les policiers qui étaient à l'entrée du métro balançaient trop souvent des pro­jectiles et même des corps humains, qui descendaient les mar­ches du métro. Il était difficile d'aller porter secours à ces personnes. Il m'est arrivé de voir redescendre plusieurs corps, des corps qui étaient presque sans vie, qui ressemblaient à des pantins désarticulés. Et pour ma part, également, .j'ai vu des visages tuméfiés, tellement tuméfiés, que je tiens à le préciser, une des victimes décédées dans cette manifestation était une camarade avec laquelle j'avais travaillé et que je n'ai même pas reconnue. »

 

« Une rage incroyable... C'était horrible... »

Mme Douaire, une militante de l'U.F.F., fit une déposition particulièrement bouleversante :

 

« C'est aussi, dit-elle, un témoignage en ce qui concerne ce qui s'est passé au métro Charonne. Je faisais partie de la manifestation qui était partie du métroo Filles-du-Calvaire, et qui pendant une heure et demie a manifesté dans le plus grand calme jusqu'à ce métro Charonne. Et là, après que M. Bouret ait donné l'ordre de se disperser calmement, nous revenions, et nous atteignions déjà cette bouche de métro quand tout d'un coup, les C.R.S. ont surgi, sont arrivés matraque levée et ont matraqué tout autour de nous, tapant avec une rage incroyable: hommes, femmes, un adolescent, c'était horrible. Moi-même, je suis entrée dans cette bouche de métro et exactement un peu comme cet ami qui a parlé avant, nous nous sommes trouvés là pris dans ce métro, et il s'est passé des choses horribles. J'ai vu un policier qui a d'abord cassé sa matraque sur la tête d'une femme. Sa matraque était donc cassée en biseau et je l'ai vu au moins dix fois de suite enfoncer cette matraque sur le crâne d'un homme qui peu à peu s'est effondré. Leurs longues matraques étaient à la portée de toutes nos têtes. Et ils frappaient, partout, partout, tout ce qu'ils pouvaient attein­dre, de toutes leurs forces. A un moment donné, deux policiers sont arrivés avec ces grilles qui entourent les arbres des rues de Paris. Ces grilles, vous les regarderez, elles sont composées de trois ou quatre morceaux, enfin, elles se divisent en quatre panneaux, elles sont très lourdes, en fonte, elles étaient tail­lées en biseau. Ils sont arrivés et il se trouvait que je les voyais, parce que j'avais glissé moi-même, manquant du reste d'être étouffée, ce qui m'a protégée dans un certain sens, puisque au-dessus les têtes arrivaient à hauteur des policiers. Je les voyais. J'ai vu ces hommes, avec des rictus de haine et de joie, portant ces lourdes choses de fonte, choisissant vraiment l'en­droit où il y avait le plus de monde, et les envoyant de toutes leurs forces. Ils ont fait ça quatre fois. Je témoigne, je les ai vu quatre fois. Et à chaque fois, c'était évidemment des frac­tures du crâne, des gens qui s'effondraient, le visage en sang. J'ai moi-même tenu une femme qui avait absolument le visage ensanglanté, et elle s'est effondrée. »

 

Cette brutalité, cette bestialité déchaînée, les autorités ont encore essayé de les justifier par les incidents survenus place Voltaire où des manifestants dégagèrent certains des leurs que la police emmenait dans un car. Ici encore, nous allons faire état du témoignage, déjà cité, de M. Babinet car il était pré­sent sur les lieux et il devait lui-même insister sur la façon dont trop de relations de presse avaient embrouillé la signifi­cation des événements en embrouillant leur chronologie. Nous ajouterons, pour notre part, que l'opinion de M. Babinet est d'autant plus fondée qu'il faut savoir comment travaillent, en de telles circonstances, la plupart des rédactions. Comme il est toujours impossible à un journaliste, ou à quelques journalis­tes, d'avoir une vue globale des choses, les reportages sont étayés, complétés, ordonnés autour des dépêches d'agences et des informations reçues des sources auxquelles s'adresse ordi­nairement la presse bourgeoise : la police, le ministère de l'Intérieur. Volontairement ou non, on colporte donc une version qui n'est pas élaborée par une confrontation des opinions prises dans les deux camps, mais une version unilatérale et qui, le 9, en raison des responsabilités assumées la veille par la police, et des tristes résultats obtenus, était obligatoirement à mettre en doute.

 

M. Babinet insista donc sur le fait que les incidents de la place Voltaire n'ont eu lieu que plus d'une heure après la charge du métro Charonne, donc plus d'une heure après l'heure qui aurait dû être celle de la dislocation pacifique d'une manifestation pacifique. Il dit comment des manifestants, exas­pérés des coups reçus, exaspérés d'avoir vu assassiner leurs camarades, bandèrent à nouveau leur énergie et résistèrent avec plus de force, ripostèrent. Le témoin dit comment les militants des partis et des syndicats intervinrent encore, dans la mesure où le désordre créé par la répression le leur permet­tait, pour éviter que les manifestants, les jeunes manifestants surtout ne commettent des imprudences que la police n'aurait été que trop satisfaite de pouvoir réprimer avec une brutalité, une sauvagerie dont elle avait déjà fait preuve contre des mani­festants demeurés calmes et disciplinés. Sur un autre point M. Babinet est encore formel. La préfecture de police a pré­tendu qu'un chauffeur de car avait tiré « en l'air » et que des manifestants n'avaient pu être atteints que par accident. M. Babinet affirme catégoriquement avoir vu ce chauffeur tire devant lui, à travers son pare-brise, c'est-à-dire bien en direction des manifestants. On sait par ailleurs qu'un représentant de commerce, qui venait de voir un client dans un immeuble, a déclaré avoir été visé par un autre policier et avoir été abattu, à cinq mètres environ, d'une balle dans la cuisse.

 

 

Ignoble goujaterie d'un policier

Les camarades qui accompagnaient l'ouvrier typographe Raymond Wintgens ont dit comment ils ont vu leur ami tom­ber entre les mains de la police envahissant le petit café où ils s'étaient réfugiés. On ne devait plus retrouver qu'un corps à l'agonie. Nous citons le récit de Jean-Claude Vincent, ou­vrier comme la victime, à l'imprimerie Thomas :

 

« Nous étions quatre camarades et la manifestation était pratiquement terminée. Nous avions décidé d'aller prendre un verre après avoir tant crié. A ce moment-là nous sommes en­trés dans un café, exactement « Au Réveil-Matin », rue de Chanzy et c'est peut-être cinq minutes après que d'autres ma­nifestants ont été pris à parti par des policiers qui venaient d'un autre côté. Ils sont descendus et f ai vu même de mes propres yeux, à cinq mètres de moi, un policier casser sa grande matraque sur la tête d'un manifestant, même pas d'un manifestant, d'un passant qui était là et cela je l'ai vu de mes propres yeux,-il lui a cassé sa matraque sur la tête. Les poli­ciers ont ouvert la porte, nous étions au comptoir, ils ont ouvert la porte, ils nous ont dit de sortir : « Sortez, bandes d'or­dures, sortez dehors ! » qu'ils nous ont dit. Et à ce moment-là ils ont hésité, ils n'ont pas osé entrer et puis d'un seul coup il y en a un qui s'est introduit et ils ont suivi à cinq, six derrière, ils sont entrés. Moi, je me suis barré, j'ai eu de la chance.., et puis les deux autres ont eu encore plus de chance, ils ont réussi à s'éclipser dans la salle à côté. Malheureusement, je n'ai pas vu mon camarade Wintgens en arrivant au travail ce matin, il était tué. Voilà c'est tout. »

 

C'est tout, en effet. Mais il y a encore nombre d'autres témoignages pour reconstituer l'épouvantable réalité de ces heures. Il y a ce qu'a raconté Georges Lebeau, nu garçon de 17 ans, l'ami de Daniel Féry, ce gosse qui n'avait pas 16 ans et qui s'en était allé à la manifestation, avec une autre victime, sa camarade de travail Suzanne Martorell, comme lui membre du personnel de « l'Humanité ». Georges Lebeau devait retrou­ver Daniel, mort, étendu sur un banc du métro Voltaire où l'avaient amené des manifestants ayant relevé son corps. Geor­ges était blessé à la jambe et des policiers l'interpellèrent puis l'emmenèrent jusqu'à l'hôpital Trousseau vers lequel fut aussi dirigé le cadavre de Daniel Féry. Dans le car un des policiers eut la goujaterie ignoble de dire à Georges, sur le ton d'une leçon distribuée de « bonne humeur »:« Eh bien ! Il est crevé ton pote ! Tu es bien avancé maintenant. » Il y eut cet autre manifestant qui atteste avoir vu un policier, un seul, ne pas se conduire comme une brute niais se contenter d'avancer, d'essayer de faire reculer la foule sans frapper. Les autres se précipitèrent sur lui, l'eng... de la plus belle façon :« Mais frappe, bon- dieu ! Vas-_y, frappe !»

 

« Mais je n'ai pas dit le pire »

Quant à l'appréciation des résultats de cette agression systématique, il faut entendre ce qu'en ont dit les médecins qui soignèrent les blessés.

Ecoutons d'abord le professeur Vidal-Naquet :

« Ce n'est pas au nom du Mouvement de la Paix que je prends la parole aujourd'hui mais c'est en tant que médecin. Il s'est trouvé que hier j'étais un peu par hasard à la Polyclinique de la rue des Bluets, je remplaçais un camarade qui ne pouvait pas faire son service aux accidents du travail, à la traumatologie et la direction de la Polyclinique des Bluets m'a demandé de rester au cas où il y aurait des incidents et où il y aurait des blessés et personnellement j'ai donc eu le chagrin de donner les premiers soins à un grand nombre d'antifascis­tes, à un grand nombre de mes amis..

 

Dès sept heures un quart sont arrivés les premiers blessés et le premier blessé qui est arrivé tout seul était un homme d'une quarantaine d'années qui saignait à flot, qui avait une énorme plaie du cuir chevelu. Vraiment pour faire une plaie de telle dimension, il faut avoir vraiment frappé avec une vio­lence extraordinaire. Eh bien c'était le premier blessé, nous lui avons fait quelques points de suture et quelques minutes après les blessés sont arrivés en grand nombre et les plus nom­breux avaient des plaies du cuir chevelu.

 

Une jeune fille de quinze ans qui avait manifesté, avait une grande plaie du cuir chevelu. Il a fallu lui mettre au moins six points de suture. Et d'autres de nos amis, deux conseillers municipaux, un conseiller général qui avait au sommet du crâ­ne une plaie de 10 cm, ce qui traduit une violence quand même extraordinaire. Mais à côté de ces plaies du cuir chevelu, qui étaient très douloureuses, très pénibles parce qu'elles avaient entraîné des hémorragies importantes, il y avait des fractures et c'est ça qui est le plus important parce que tout de même pour casser un os très important comme l'humérus, l'os du bras, ou comme le fémur, l'os de la cuisse, il faut vraiment une violence déchaînée.

 

Un autre, avait un enfoncement orbitaire, un enfoncement de l'orbite. Il avait une grande plaie de l'œil qui saignait énor­mément. Il a été transporté à l'Hôtel-Dieu, il est très possible que l'œil ait été perdu.

 

D'autre part, il y avait des fractures de cuisse, des enfonce­ments thoraciques, enfin tout ce que j'ai vu traduit une vio­lence extraordinaire parce que pour faire des plaies du cuir chevelu comme celles que j'ai vues, il faut frapper à deux mains. Personnellement, j’ai reçu, il y a quelques semaines, un coup de matraque qui n'a pas fait de plaie et pourtant il était assez fort, mais pour arriver à faire une plaie de 12 cm, il faut vraiment frapper des deux mains comme une brute et être déchaîné.

 

Mais je n'ai pas dit le pire, tout à l'heure j'ai reçu nu coup de téléphone d'un chirurgien de l'hôpital Saint-Antoine un chef de service, qui, je peux dire son nom puisqu'il m'a autorisé à le dire, le docteur Raymond Leibovici, qui est chef de service, chirurgien-chef de service de l'hôpital Saint­ Antoine et il se trouve que c'est un de nos amis, un militant du Mouvement de la Paix et un démocrate, il se trouve que c'était son service qui ait de garde hier pour recevoir les blessés. Il est donc allé à son service et aujourd'hui au télé­phone, il m'a dit que dans son service, il y a quatre hommes qui ont des fractures de crâne, et ces fractures du crâne ont été faites dans un car spécial et dans ce car il y avait des poli­ciers qui tenaient la main des manifestants alors que d'autres policiers leur frappaient sur le crâne, jusqu'à ce que le crâne ait été fracassé.

 

Voilà où nous en sommes arrivés, et personnellement, je vous assure, que pour un médecin, voir des choses pareilles. on a beau être blasé, et avoir vu beaucoup de choses, c'est extrêmement douloureux. »

 

Un autre médecin, le docteur Boutin, ayant lui aussi opéré aux Bluets précisa ensuite, au cours d'une déposition qui com­plétait et vérifiait celle du professeur Vidal-Naquet, que les plaies du cuir chevelu étaient si larges, si nettes qu'on pou­vait, entre leurs lèvres béantes, constater s'il y avait ou non traumatisme crânien.

 

Outre que sa déposition vérifia encore tous les témoignages antérieurs, Mme Da Silva, -une infirmière put annoncer que le représentant blessé par balle avait affirmé aux policiers qui l'interrogeaient sur son lit d'hôpital qu'il avait bel et bien été visé et non pas atteint par une balle perdue.

 

L' « AFFAIRE DES C.R.S. »
OU DES « BRIGADES DE DISTRICT »

TOUS les témoins parlent dans le sens d'une mise en accu­sation du gouvernement. Les stations de radio périphé­riques, de nombreux journaux étrangers (on lira avec intérêt, de ce point de vue, la revue de la presse étrangère dressée par Ch. Haroche dans les colonnes de « France nou­velle » le 14 février. Il y est fait état de nombreuses réfutations des thèses gouvernementales par les commentateurs étrangers, et il n'est pas jusqu'au très conservateur « Times », de Lon­dres, qui sans les réfuter explicitement, en refusant les moti­vations gouvernementales refuse, en fait, les « arguments » invoqués par le régime. « Le danger est à droite », dit le jour­nal, ce qui revient à dire qu'il n'y avait pas à sanctionner une manifestation anti-O.A.S.) de nombreuses sources d'informa­tions extérieures au mouvement ouvrier ont donc diffusé des textes qui prenaient, pour le moins, de fortes distances par rap­port aux assertions de M. Frey. Celui-ci n'a pratiquement trouvé pour confirmer ses dires que quelques hauts fonctionnaires de police et la R.T.F. plus, bien entendu, les journaux aux ordres « L'Aurore » ou « Le Parisien Libéré ». Mais les hauts fonc­tionnaires de police partageaient les responsabilités encourues par M. Frey et, de ce fait, leurs témoignages étaient éminemment suspects de n'être que tentatives d'autojustification. Par contre le syndicat des journalistes de la R.T.F. a dénoncé sans équivoque la contrainte qui régna pour imposer le truquage des textes envoyés par les reporters présents aux manifesta­tions, la contrainte qui régna, par l'organe du rédacteur en chef de France I, pour forcer une journaliste à lire un texte fabriqué de toutes pièces, sans aucun emprunt réel aux reportages téléphonés par les envoyés de la R.T.F. sur les lieux et qui, à la demande du ministère de l'Intérieur ou d'un autre département gouvernemental, faisait état d'une     « monstrueuse provocation » n'ayant jamais existé que par la docile imagina­tion littéraire de l'ultra Godiveau, chargé de la direction de ce poste après avoir dû être relevé d'une fonction équivalente à Alger car il s'y était montré trop « suspect » lors de l'affaire des barricades en janvier 60 (1° le comité antifasciste de la R.T.F. se félicita de l’attitude du syndicat. Des sanctions administratives ont donc été prise, non contre le falsificateur Godiveau, mais contre … Le secrétaire du comité antifschsite ). Cette dénonciation prononcée par les journalistes de la R.T.F. fut une des preuves que les services officiels n'ont cessé de mentir ; il en est beaucoup d'autres et ces mensonges permanents établissent sans discus­sion possible qu'il n'est aucune vérité possible à fournir comme justification, ni même comme excuse en faveur des pouvoirs publics. La préfecture de Police inflige-t-elle un démenti aux organisations syndicales, elle dément des propos qui n'ont pas été tenus. En effet, lorsque la préfecture de Police dément avoir refusé de recevoir au matin du 8 une délégation C.G.T.­C.F.T.C.-U.N.E.F. venue informer la préfecture des garanties concrètes prises pour que la manifestation reste de caractère pacifique et discipliné, elle ne fait que confirmer ce qu'ont dit les syndicats eux-mêmes, à savoir qu'on ne refusa pas de les recevoir mais que l'entrevue, venue après une très longue at­tente, fut écourtée par M. Papon à environ une minute. Le préfet de Police y opposa strictement et simplement une fin de non-recevoir à la recherche de toute solution qui aurait permis d'éviter tout incident. Il se borna à rappeler l'interdiction de manifester et rompit sèchement l'entretien.

 

Un ministre démenti par ses fonctionnaires

Mais la contradiction entre les assertions de Frey et le communiqué des C.R.S. est encore plus spectaculaire. On com­prend, certes, que certains manifestants aient été quelque peu irrités de s'entendre demander s'ils étaient bien sûrs que leurs agresseurs appartenaient ou non aux C.R.S. Cela pouvait paraî­tre querelle byzantine sur le sexe des anges ou sur l'apparte­nance administrative des agresseurs, mais la question a, en définitive, été posée par M. Frey lui-même, plus précisément par un mensonge de M. Frey.

 

On sait que, dès les premières heures après la manifesta­tion, des témoins avaient confié avoir vu des policiers charger aux cris d' « Algérie française », et, pour certains, un insigne « pied-noir » au revers de leur uniforme. M. Frey réplique à l'interprétation qui commence à circuler : on avait mis en ligne certaines des C.R.S. recrutées parmi les européens d'Algé­rie et récemment ramenées en métropole. M. Frey dément et affirme que toutes les C.R.S. mises en œuvre étaient de recru­tement métropolitain. Il donne des indications d'unités et d'origine.

 

Dès le lendemain, les C.R.S. réagissent par le canal de leur syndicat. Le syndicat des C.R.S. est catégorique, il dément que les formations de ses adhérents aient été engagées contre les manifestants et met en cause une abusive similitude d'uni­formes. Du coup, M. Frey, qui s'obstine à nier l'existence de « brigades spéciales » dont il a déjà été fait état par la presse après les brutalités policières du 19 décembre, n'a plus le même sens des précisions. Malgré les réclamations formulées par les organisateurs de la manifestation, malgré les questions posées au nom du Parti Communiste par Waldeck Rochet et Jacques Duclos, il perd la mémoire et reste silencieux, ne four­nissant plus aucune indication sur l'identité des unités utili­sées le 8 autour de la Bastille.

 

C'est tout simplement que la contradiction élevée par le syndicat des C.R.S., soucieux de ne pas se compromettre dans la responsabilité des atrocités commises, a fait s'effondrer le château de cartes des arguments ministériels. Pourquoi M. Frey a-t-il alors voulu mettre en cause les C.R.S. si les C.R.S., de toute vraisemblance, n'étaient pas en ligne contre la manifes­tation, sinon pour dissimuler que les « brigades de district », non les      « brigades spéciales »- M.Frey joue sur les mots du catalogue administratif - étaient bel et bien la force agis­sante contre les manifestants ? Des informations diverses, des souvenirs confirmés par les témoins qui avaient d'abord parlé de C.R.S., après qu’on  leur eue précisé certaines différencia­tions vestimentaires de détail entre des tenues se ressemblant beaucoup au premier regard, semblent fortement confirmer une telle vision des choses. Les C.R.S. ainsi portent des leggins, sont armés, lors des manifestations de rues, de courtes matra­ques qui ne présentent pas du tout le même aspect que les longs et, terriblement efficaces, gourdins que la préfecture de Police distribue aux « brigades de district ». Le journal « L'Ex­press » a disposé sur ce sujet d'informations trop précises, sem­ble-t-il, pour qu'elles aient pu être forgées par le seul esprit d'un journaliste inventif.

 

Nous lisons :

« La formation qui, pendant 10 à 15 minutes, s'est livrée au massacre du métro                    «  Charonne» comprenait une trentaine d'hommes.

 

Le détachement policier engagé au carrefour Voltaire-­Charonne n'appartenait ni aux C.R.S. -- reconnaissables à leurs leggins et à leurs casques de tankistes  et dont deux compagnies sont restées, ce soir là en, réserve – ni aux  pelotons de gendarmerie mobile,, implantés ailleurs ; mais aux compagnies de district, issues des compagnies  d'intervention créées en 1953 par le préfet Baylot.

 

Ces compagnies assurent les services extérieurs et toutes les réserves, sans être affectées à un secteur déterminé, ce qui leur garantit une sorte d'anonymat. En, période calme, elles peuvent être réinjectées comme force d'appoint pour la voie publique dans les arrondissements. En cas de manifestations, elles inter­viennent en priorité en, un point quelconque du district, et le « bidule »(manche de pioche de 1,20 m) est devenu, depuis M. Baylot, leur outil ordinaire de travail.

 

Le département  de la Seine est divisé en six district de police qui relèvent directement de l'autorité de six contrôleurs généraux. Il y a deux compagnies par district. Une compagnie représente l'effectif de quatre cars T 45 et de deux cars-radio. Elle comprend en principe quatre sections de 18 gardiens, 6 brigadiers et 1 officier de paix chacune, groupées deux par deux par demi-compagnie sous le commandement d'un officier de paix principal….

 

La formation qui a pris part au massacre du métro « Cha­ronne » correspondait à l'effectif d'une demi-compagnie ou d'une section en formation de marche….;

 

 

Le quartier Charonne relevant du 3° district (qui couvre les 11e, 19e et 20e arrondissements, ainsi que les communes de Pantin, Noisy-le-Sec et Les Lilas), ce sont les deux compagnies cantonnées au poste de police de la Porte de la Villette qui ont dû être engagées dans ce secteur

 

*****

                                           

Nous connaissons le nom d'un des principaux exécutants dit massacre. C'est le même qui, le 17 octobre 1961, a tué de ses mains un Algérien dans un commissariat de Paris. Il milite au sein de l'ancien syndicat du commissaire Dides. »

 

Il faut croire que M. Frey n'a pas lu ce texte, puisqu'il n'a pas jugé bon de le démentir, pas plus qu'il n'a jugé nécessaire de démentir, preuves à l'appui, les affirmations du communi­qué de ses propres fonctionnaires des C.R.S. Nous penserons plutôt que si M.Frey n'a pas démenti c'est qu'il savait bien que les preuves étaient contre lui et que LE POUVOIR GAUL­LISTE ENTRETIENT DANS PARIS DES FORMATIONS HERITEES DE BAYLOT ET PARTICULIEREMENT SPE­CIALISEES DANS LA REPRESSION DES MANIFESTA­'I'IONS DE RUES. Ce gouvernement qui prétend détenir le monopole da la lutte contre l'O.A.S. et qui matraque ceux qui demandent une lutte réelle contre l'O.A.S., ce gouverne­ment qui matraque et qui tue les antifascistes mais qui laisse en liberté des « suspects » O.A.S. déjà condamnés pour fait d'aide à la rébellion des généraux factieux d'avril 1961 ou à la rébellion des barricades d'Alger (doucement condamnés d'ailleurs, si doucement qu'ils sont en liberté) et qui assure, par contre, son action dans d'épisodiques contrôles de voitures au petit bonheur la chance, ce même gouvernement entretient des formations spécialisées dans la répression des manifesta­tions de masses dont on sait bien qu'elles ne constituent pas, et pour cause, un des moyens d'action des tueurs de l'O.A.S.

 

La question demeure posée. M. Frey, M. Papon, M. Debré, le président de la République ne sont pas dispensés de répon­dre : quelles unités de tueurs le gouvernement a-t-il mis en place le 8 février au soir ?

 

 

 

LA CONJONCTION DES TERRORISMES

 

LA paix en Algérie enfin en vue, l'O.A.S. constitue un dangereux obstacle à son application concrète, à son en­trée dans les faits. Un pouvoir politique réellement soucieux de garantir la paix, n'aurait pu que se féliciter qu'une manifestation massive administre avec éclat la preuve d'une réprobation générale des activités O.A.S. Contrairement à ce qu'affirme le ministre de l'Intérieur, une telle manifestation ne contredisait nullement une activité anti-O.A.S, du pouvoir, dans la mesure où celle-ci aurait existé ; au contraire, elle pou­vait en constituer le complément essentiel, la force motrice. Une manifestation aussi importante et de caractère largement unitaire démontrait l'ampleur du courant antifasciste dans le peuple, donc la condamnation pour l'O.A.S. de tout espoir de trouver en métropole une quelconque clientèle de masse, de tout espoir de pouvoir, un jour, sortir de l'action clandestine et d'une politique d'attentat pour affronter l'opinion en force politique constituée. A partir de là, un pouvoir ayant réelle­ment l'intention de détruire, l'O.A.S. pouvait, disposant sur ce point de cet atout essentiel, l'appui populaire, effectuer la tâ­che complémentaire à laquelle le destinaient les moyens d'ac­tion étatiques. Au lieu de se contenter de parfois « canaliser » l'O.A.S., de n'intervenir le plus souvent que les mauvais coups accomplis, il attrait adopté d'énergiques mesures préventives et actives, c'est-à-dire par exemple qu'il aurait arrêté préventi­vement tous les suspects d'activisme terroriste, tous ces complo­teurs fascistes, tous ces condamnés des procès de janvier 1960 ou d'avril 1961 dont il n'est pas  nécessaire d'être grand clerc pour deviner qu'ils constituent les cadres de l'organisation fasciste. Da plus, les coupables pris sur le fait auraient été exemplairement châtiés. Au lieu de quoi, le pouvoir gaulliste se contente d'intervenir occasionnellement contre tel ou tel réseau, et trouve systématiquement des « circonstances atté­nuantes » aux quelques prévenus conduits devant les tribunaux.

 

C'est au peuple qu'il réserve sa rigueur, au peuple toujours impopulaire pour le général qui nous gouverne et qui voit huit cadavres sur le pavé de Paris sans même juger que ces cadavres méritent qu'on leur consacre une minute d'attention, qu'on s'interroge publiquement, principal responsable de l'Etat, sur les circonstances ayant entraîné leur mort. Pour le président de la République, de cette « république » où l'on peut voir les préposés au « maintien de l'ordre » tuer en pleine rue sans que les ministres puissent être efficacement interpellés, sans que le parlement puisse exiger qu'on lui rende des comp­tes, pour le président de la République donc, les morts et les blessés du 8 février n'auront été que des « passagers » indoci­les, des mutins auxquels il fallait bien que le capitaine, seul maître à bord, dépêche ses « équipages » répressifs et meur­triers. De quoi le peuple se plaint-il, ajoute M. Terrenoire. Au lieu de manifester, il n'a qu'à se réunir en salle close, sans bruit et en prenant toutes les précautions voulues pour que nul n'entende sa voix, ne prenne le pouls de sa vitalité civique. Le régime sous lequel nous vivons encore est bien le temps du mépris, mépris pour le peuple auquel on dépêche les janissai­res aux gros gourdins, mépris pour le peuple avec lequel on ne discute pas, qu'on n'informe pas, qu'on intoxique, auquel on demande, auquel plutôt on prétend imposer de se laisser faire, de se laisser conduire en aveu;1e ébloui par la légende tressée autour de l'homme « providentiel ».

 

La politique du « plastic sur la gorge »

Nous ne pouvons voir là rien d'autre que la preuve, qu'une nouvelle preuve, de la conjonction du terrorisme officiel et du terrorisme O.A.S. et cette conjonction ne peut que reposer sur certaines identités, qu2 sur le jeu compliqué qui associe le pouvoir et l'O.A.S. Que des zones de contradiction existent est évident. Notre Parti, notre presse l'ont d'ailleurs toujours tenu pour vrai. Mais il existe aussi des zones de rencontre et essen­tiellement ce fait que le pouvoir peut parfois limiter l'activité de l'O.A.S. mais qu'il ne la détruit pas, en ayant besoin comme moyen de chantage à la fois contre les Algériens, et ceci même après la conclusion de la paix, pour procéder à un éternel marchandage, le plastic sur la gorge, et contre le peuple fran­çais pour essayer de lui interdire de remettre en question l'exis­tence de ce pouvoir, compromis par quatre ans de conduite de la guerre, le jour où ce pouvoir se voit acculé, par ses échecs, à la paix. Il ne suffit pas de constater que la même nuit où l'on emmena les corps des victimes de MM. De Gaulle, Debré, Frey et Papon, des exécutants à leurs ordres, tous soli­dairement responsables, cette nuit où M. Frey dénonçait les « émeutiers » communistes, les coups de l'O.A.S. furent encore tous portés contre des organisations démocratiques. Le plastic et les gourdins frappaient en symétrie. Il faut aussi dire que, ces deux politiques ne font pas que coïncider, qu'elles se rejoi­gnent dans leur principe : le peuple n'est pas une force avec laquelle on dialogue au sein d'institutions démocratiques, le peuple est la matière qui doit se laisser régenter par le pou­voir ou par les comploteurs. S'il réagit il doit être sanctionné, puni.

 

C'est tout cela que le peuple ne tolère pas, moins que ja­mais. Il sait bien que le pouvoir a des moyens d'action contre l'O.A.S. Quel que soit l'état des réseaux ultra dans la police, quand une affaire devient trop compromettante, le pouvoir sait bien retrouver les criminels. Il n'a pas mis si longtemps, en définitive, pour retrouver les plastiqueurs qui ont blessé la petite Delphine mais le plus souvent il choisit d'être inactif et de laisser la menace active contre la tendance populaire, de plus en plus forte, au regroupement.

 

Les mêmes qui se font la main sur les Algériens

Le caractère terroriste de l'action répressive le 8 février, nous pensons qu'elle est maintenant nettement établie, comme elle le demeure pour le 19 décembre et, plus atrocement encore pour le 17 octobre où le festival de la bestialité put être encore plus complet, puisqu'on n'avait affaire qu'à des Algériens. Mais il n'est pas indifférent, à plus d'un titre, de constater comment bien au-delà des communistes et de leurs amis, des voix concor­dantes s'élèvent pour dénoncer le caractère antidémocratique du régime et de ses méthodes. Nous pouvons ainsi lire dans l'hebdomadaire catholique « Témoignage Chrétien » des conclusions qui rejoignent les nôtres ; elles émanent d'un jour­naliste qui participait à la manifestation, cpmme manifestant, Jean Carta. Il précise d'abord que la première charge, de face, fut complétée par une autre et que les manifestants se sont heurtés à un « deuxième mur de policiers casqués, longue ma­traque à la main, qui progressent en les repoussant vers le premier barrage. C'est la fameuse tactique du              « sandwich. » déjà expérimentée le 19 décembre, dont l'objet n'est pas de disper­ser les manifestants mais au contraire de les concentrer au maximum pour le frapper à loisir. »

 

Carta, qui fut lui-même atteint par des coups très violents, ajoute en note une indication concernant la minutieuse prépa­ration du carnage : - « Par la suite je constaterai sur le plan de Paris que l'endroit était bien choisi. Les deux voies latéra­les de dégagement étaient des impasses. » Et il répond ensuite aux questions possibles sur la signification de la répression. Lui aussi constate un terrorisme pur et simple

 

« Car il s'agissait bien de châtier, non de disperser. Sinon comment expliquer les                  « nettoyages » dans les escaliers d'im­meubles, les cours et jusque dans les caves où on balançait à tout hasard, car on n'osait pas s'aventurer dans le noir, quel­ques grenades lacrymogènes. Comment expliquer ces expédi­tions punitives à cinq ou dix policiers se précipitant à travers les rues pour rattraper des manifestants qui rentraient chez eux. Ou bien cette femme de trente ans, évanouie par terre et dont deux brutes continuaient de frapper le visage immo­bile. (On possède sur cette dernière scène un document filmé.) Oui, comment expliquer que sur la rive gauche, les policiers aient laissé se former et circuler un important défilé, tandis qu'ici les hommes de M. Papou s'en donnaient à cœur joie. Sinon parce qu'il fallait un exemple et qu'on a sélectionné des « spécialistes » pour l'administrer. Des « spécialistes » qui, j'ai pu le constater quelques instants plus tard, scandaient dans leurs moments de repos « Algérie française » avec leurs matra­ques ; les mêmes sans doute qui depuis cinq ans se font impunément, la main sur les Algériens. »

 

Ainsi donc la connexion de l'O.A.S. et du pouvoir, de la menace fasciste et des prétentions colonialistes ou néocolonia­listes maintenues contre le peuple algérien est établie et elle fonde, plus évidemment que jamais, la rencontre des intérêts des deux peuples contre les mêmes adversaires. Maintenant, en effet, si nous voulons que le sacrifice des victimes du 8 février contienne les résultats pour lesquels elles ont offert leur sacri­fice, c'est ensemble que nous allons devoir défendre avec la paix, nos respectives libertés.

 

 

La question du retour à la démocratie est posée

La question du renouveau démocratique se pose avec une force accrue.

 

Les coulisses du pouvoir annoncent déjà, peu après la fin de la guerre d'Algérie, un nouveau référendum destiné à cap­ter, au profit du régime, une part de la satisfaction populaire de voir la guerre terminée. Il est significatif dans ces conditions que 1'U.N.R. soit la seule formation politique de quelque im­portance à avoir applaudi à la répression de la manifestation anti-O.A.S. et à continuer à bramer que le « danger communiste » se dresse contre l'avenir national. La question se pose donc en termes clairs, l'U.N.R., la formation gaulliste par ex­cellence, la formation à laquelle appartient le Premier minis­tre approuve et veut que se continue cette politique qui fait des démocrates une chair saignante toujours offerte aux versail­lais d'aujourd'hui.

 

D'autres attitudes, on le sait, sont moins directes. Guy Mol­let, toujours hanté par le spectre du Front populaire, de l'unité antifasciste et démocratique s'étendant à toutes les forces populaires, Guy Mollet qui sait qu'un million de Pari­siens étaient présents aux obsèques du 13, fuit ce rassemble­ment et recherche des alliés pour une solution de remplace­ment qui ne soit pas une solution démocratique. S'en allant fouiller dans les poubelles de la période antidémocratique, de trahison de la démocratie sous la IVe République, il y trouve, outre lui-même, M. Pinay et s'en va dîner, ou déjeuner, à l'Alma ou ailleurs, qu'importe ! pour négocier la continuation du gaullisme par d'autres moyens.

 

Pour nous, pour bien d'autres avec tiens, et pour les mar­tyrs du 8, pour ceux dont nous avons accompagné les corps glorieux entourés d'un peuple entier, une seule question demeure, une seule certitude : ou ne peut impunément nier la démocratie, la mettre en carcan, on ne peut tricher avec elle.

 

Il faut, comme l'ont toujours réclamé les communistes, comme ils ont toujours proposé d'en débattre avec toutes les forces démocratiques, il faut la rétablir, la restaurer, la réno­ver. Ce fut le programme inscrit au terme de nos Congrès. C'est aujourd'hui une exigence qui monte plus fort qu'hier des pro­fondeurs de la nation, une exigence qu'avec tant d'autres for­mulaient ces martyrs tombés pour la liberté.

 

On a tué leurs cris mais il faudra quand même qu'on entende leurs voix.

 

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Au moment où nous mettions sous presse cette bro­chure à   Issy-les-Moulineaux, l'O.A.S. commettait un nouveau crime, dont le bilan a été particulièrement tragique de plus, il se vérifiait que la trop grande passivité contre les cercles dirigeants de l’organisation, la politique des demi-mesures laissait à l'O.A.S. ide liberté d'initiative criminelle.

 

A Drancy, la municipalité avait entendu rendre homm­age au jeune martyr, Daniel Féry. Les autorités gouvernementales s'en sont émues et ont interdit l'application de cette décision. Pour le pouvoir gaulliste, il ne faut pas que le souvenir du crime du 8 février, le souvenir des victimes, le souvenir donc aussi de ceux qui, ce soir-là, furent leurs assassins, soit rappelé.

 

Enfin, le jour même où la voiture piégée d'Issy-les Moulineaux faisait trois morts et de nombreux blessés, le pouvoir agissait enfin, mais pas contre les inspirateurs, les leaders de l'O.A.S., contre un Soustelle ou contre un Bidault, mais seulement contre le dirigeant des syndicats de police coupable aux yeux du pouvoir d'avoir commis un crime impardonnable, celui de s'être désolidarisé de la violence ré­pressive exercée le 19 décembre 1961.

 

Par tous ces faits, le gouvernement et l'O.A.S. se trou­vent ainsi dans une bien évidente similitude. Ils choisissent les mêmes victimes, leur portant leurs coups, l'un après l’autre. Tout cela fait mieux que vérifier que le re­cours, contre les crimes de l'O.A.S., ne saurait être dans le pouvoir mais dans la contrainte exercée sur lui par l'affirmation, plus en plus unitaire, de la volonté populaire.

 

 

 

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