Avertissement au lecteur.

 

Lorsque « Afrique du Sud, Cap sur la Liberté » fut écrit et édité, nous étions en 1986-1987. A ceux qui s’interrogeront sur les conclusions du livre, il leur faudra garder en mémoire cette date. A ce moment là, personne, pas même la CIA, n’imagine que dans les trois ans qui viennent l’Union Soviétique et les pays socialistes d’Europe vont être balayés, entraînant une défaite historique sans précédent des trois composantes du mouvement révolutionnaire mondial : les pays socialistes, la classe ouvrière, le mouvement de libération national. Cette défaite va provoquer dans les rangs du mouvement défaitisme, capitulations, reculs. Cependant en 1986-87  le régime d’apartheid est en difficulté : la classe ouvrière s’est donnée de puissants syndicats (dans les conditions du fascisme), les luttes syndicales sont puissantes ; le Parti Communiste sud-africain, allié de l’ANC exerce une grande influence sur tout le mouvement. Les luttes contre le système d’apartheid proprement dit, ce régime colonial de type spécial, régime fasciste, s’étendent à toute la société et la lutte armée conduite par l’ANC et son bras armé (Umkhonto We Sizwe) porte des coups sensible au régime, tout en confortant les masses à la victoire. L’ANC évoque dans ses textes programmatiques la perspective du socialisme, qui est la perspective stratégique du PC. Et l’analyse qui découle de la situation renvoie à cette indubitable réalité : l’apartheid est le système qui organise l’exploitation coloniale et capitaliste des masses pour le profit des monopoles, dans un cadre politique marqué par la terreur ouverte.

 

Ainsi pour briser le cadre politique, pour faire émerger la société non-raciale de la Freedom Charter, la révolution nationale démocratique (dont la tâche fondamentale était de renverser l’apartheid) doit être porteuse de la révolution socialiste, révolution qui est la seule capable d’abolir les caractères hérités de la domination coloniale fasciste : le racisme, la misère, l’inégalité sociale (qui recoupe largement l’inégalité raciale).

 

Alors nous sommes nous trompés, si 15 ans plus tard, l’apartheid a été renversé et la révolution socialiste n’est pas faite ? C’est à y regarder de plus prêt.

 

Tout d’abord aujourd’hui, ce que nous dénoncions, comme par exemple le caractère fantoche de Buthelezi et de son pseudo mouvement Zoulou (en réalité des paramilitaires), est prouvé. Ce que nous écrivions sur la PAC et ses liaisons avec les Etats-Unis aussi (Panazanian Congress). Rappelons qu’à l’époque il était de très bon ton de s’esclaffer. Et d’hurler à la théorie du complot.

 

Mais au-delà je ne retirerai pas une ligne des conclusions sur le fond (sur la forme il est clair que ce ne pourrait être exprimé de la même manière) : seule la révolution socialiste peut mettre un terme à l’inégalité raciale, car elle est seule à s’attaquer à l’inégalité sociale. Le fait que les phases du processus révolutionnaire, la révolution démocratique nationale et la révolution socialiste, aient été scindés par la situation politique découlant de la victoire de la contre-révolution, ne modifie pas la question. Et aujourd’hui les progrès accomplis, qui ne peuvent être contestés, ne sauraient masquer, que les questions de fond, inégalité raciale et sociale, exploitation capitaliste exacerbée, misère, racisme diffus, violence généralisée, problèmes de santé et d’éducation, sont le lot de la masse de la population, et de la population noire en particulier. Par conséquent, oui, la révolution n’a pas eu lieu, mais sa nécessité est plus que jamais à l’ordre du jour. L’émergence d’une bourgeoisie noire (non monopoliste), n’y change rien. Au contraire : le caractère non-racial du mouvement révolutionnaire n’en est que plus évident. Mais partie prenante du processus révolutionnaire mondial, l’Afrique du Sud, sa classe ouvrière  et ses organisations, ont subit le contrecoup de la contre-révolution (moins qu’ailleurs cependant). Pour une période la petite bourgeoisie, a relevé la tête : Thabo Mbeki, fils du militant communiste Gowan Mbeki, symbole de la fermeté et du courage, Thabo Mbeki est aujourd’hui président de l’Afrique du Sud, et l’enfant chéri du grand capital. Lorsqu’il est rentré au pays en 1990-1991, il avait annoncé sa rupture avec le communisme (je tendrais à penser qu’elle était antérieure à cette date). Azziz Pahad, aujourd’hui ministre adjoint des affaires étrangères, s’était associé à cette profession de foi anti-communiste, tandis que son frère Esop, représentant du Parti communiste à Prague, membre de son secrétariat et du comité central a lui aussi tourné casaque. Mais cependant le Parti communiste, comme les syndicats de classe, sont toujours debout et mène le combat pour faire appliquer le programme de l’ANC, et faire progresser les idées du socialisme dans les masses. La lutte pour le socialisme s’avère plus difficile que ce que la situation de 1987 semblait présager. Mais chacun conviendra que ce n’est pas un problème spécifique à l’Afrique du Sud.

 

Maurice Cukierman Paris décembre 2006

 

 

 

 

PREFACE

J'ai été très heureux que l'on me propose d'écrire la préface du livre de Maurice Cukierman — Maurice est un vieil ami à moi — car cela me donne l'occasion de dire ce que j'ai sur le coeur.

 

La lutte en Afrique du Sud a atteint un point critique. Le régime raciste de Botha plonge le pays d'une crise dans l'autre. Et cela au prix d'immenses sacrifices pour notre peuple qui a tout donné pour la liberté, y compris des vies humaines. Ce n'est pas en vain puisque nous en récoltons aujourd'hui les fruits.

 

Au centre de ce combat se trouve le Congrès national africain (ANC). II n'est pas seul, d'autant que la lutte contre l'apartheid a pris une dimension internationale. Ce qui est normal puisque la surexploitation du peuple noir d'Afrique du Sud par les multinationales tend à renforcer le pouvoir de ces dernières dans leur pays d'origine rendant ainsi plus puissant l'impérialisme international.

  

C'est bien d'impérialisme international qu'il s'agit. Les miné­raux exploités en Afrique du Sud par les multinationales américaines sont utiles et mêmes vitaux pour le complexe militaro­-industriel de l'Occident. Les peuples d'Europe se battent pour la paix. L'administration Reagan poursuit son programme de guerre des étoiles. Notre lutte contre l'apartheid va donc dans le sens de vos intérêts ; elle est liée à votre combat pour la paix et notre lutte armée est fondamentalement une lutte pour la paix.

 

Quel lien peut-il y avoir entre le Moyen-Orient, riche en pétrole, et la lutte contre l'impérialisme en Afrique australe ? Ce pétrole arrive en Occident via l'Afrique du Sud — la route du Cap. On nous dit que Ies routes maritimes qui passent par l'Afrique du Sud — utilisées pour le transport du pétrole — doivent être protégées de la     « pénétration soviétique ». Il serait donc évident de soutenir l'apartheid ! Ainsi nos aspirations, souffrances et nos revendications sont toutes sacrifiées sur lute) de la politique de guerre froide.

 

Notre expérience nous enseigne que les intérêts de l'Union Soviétique ne sont ni séparés ni différents de ceux du reste de l’Humanité ; l'URSS veut la fin de l'apartheid. Les pays occiden­taux devraient trouver, avec l'Union soviétique, les moyens de nous aider à abolir l'apartheid. Ils nous conseillent au contraire de rompre nos liens avec elle et avec les autres pays socialistes... Ils veulent aussi que nous rompions nos relations avec le Parti Communiste sud-africain ; ils en arrivent même à compter le nombre de communistes au Comité national exécutif de l'ANC, et ils insistent lourdement pour que l'ANC cesse la lutte armée. L'ANC doit être, disent-ils, un élément du « processus de réformes ». Mais de quelles réformes parlent-ils, alors qu'on laisse, qu'on encourage même le régime de Pretoria à tuer sans merci les Noirs, à les détenir par milliers en prison, y compris des enfants ; à coloniser et à piller la Namibie ; à occuper une partie de l'Angola et à déstabiliser l'ensemble de l'Afrique australe ?

 

N'est-ce pas un étrange paradoxe, et peut-être même une ironie de l'histoire, que l'Afrique du Sud, qui n'est menacée par aucun pays sur ses frontières, ait une « défense » aussi puissante. Cette « défense » est surdéveloppée si l'on considère que la frontière entre le Mozambique et l'Afrique du Sud mesure 541 kilomètres, entre l'Afrique du Sud et le Zimbabwe 243 kilomètres et entre l'Afrique du Sud et le Botswana 1 610 kilomètres, soit au total 2 394 kilomètres. En réalité, l'Afrique du Sud raciste veut exporter l'apartheid et les bantoustans, ce qui est impossible.

 

Le régime raciste d'Afrique du Sud affirme que l'indépendance namibienne dépend du retrait d'Angola des forces internationalis­tes cubaines. C'est aussi ce que répète l'administration Reagan dont les troupes sont présentes dans le monde entier, y compris à Cuba. Ne faut-il pas rappeler quelques vérités à propos de ce linkage ?  D'abord que les forces de l'apartheid sont entrées en Angola avant les internationalistes cubains. Ensuite que l'armée cubaine a été invitée par un gouvernement angolais souverain et indépendant, ce qui n'est pas le cas des troupes sud-africaines qui occupent illégalement le sud de l'Angola. C'est là une politique d'agression et d'expansionnisme. L'apartheid ne veut pas seulement changer la carte de l'Afrique australe, il menace également l'indépendance de toute l'Afrique et par là même devient une menace pour la paix mondiale.

 

L'Afrique du Sud est un pays développé et ce, en partie, grâce aux travailleurs d'Angola, du Lesotho, du Mozambique, du Botswana, du Swaziland, du Zimbabwe, et d'ailleurs, venus travailler dans les mines sud-africaines et contribuer ainsi au développement de ce pays. Au lieu de leur en être reconnaissante, l'Afrique du Sud raciste attaque leurs pays, y causant des pertes et des souffrances indicibles. Exprimer son soutien et sa solidarité envers les États de la ligne de front face à cette agression est un devoir urgent. A l'intérieur de l'Afrique du Sud, en Namibie et en Angola, l'apartheid est plus qu'une menace pour la paix : c'est une violation de la paix.

 

Le peuple français a une raison supplémentaire de combattre l'apartheid et de soutenir notre lutte. Les ambassades de l'apartheid et ses consulats diffusent, à travers le monde, des idées odieuses sur le racisme. En outre, la simple existence de l'apartheid fournit une motivation et un encouragement aux forces racistes, y compris en France. Le soutien à notre lutte en Afrique du Sud contribue donc à votre lutte en France. En ce sens votre combat est notre combat, et en Afrique du Sud nos batailles sont les vôtres.

 

Quel est le but de notre combat ?

En Afrique du Sud, nous luttons contre les maux du colonia­lisme, du racisme et de l'impérialisme. Nous combattons pour une Afrique du Sud démocratique et non raciale fondée sur les principes exprimés dans la Charte de la liberté, adoptée par notre peuple à Kleeptown les 25 et 26 juin 1955. Plusieurs organisations nées depuis ont fait leur cette Charte de la liberté. La politique de l'ANC est acceptée et suivie par des millions de gens. Pour avoir suivi et appliqué cette politique, nombreux sont ceux qui sont allés en prison.

 

L'ANC, c'est le peuple, car l'ANC combat pour la libération nationale de la majorité noire opprimée, particulièrement les Africains, et pour l'émancipation sociale de chacun, Noirs et Blancs. La majorité de notre peuple est engagée dans ce combat. Elle participe aux grèves, aux manifestations, au boycott des loyers et des écoles ; d'autres se battent à partir de leurs positions religieuses. Ce sont des travailleurs, des femmes, des jeunes et des étudiants. La lutte armée est un point crucial dans cette confrontation, les soldats d'Umkhonto we Sizwe étant un élément totalement intégré aux luttes du peuple.

 

Un mot sur les sanctions. Il est fréquent d'entendre dire que l'isolement de l'Afrique du Sud affectera principalement les Noirs. Mais pourquoi le régime raciste est-il contre les sanctions ? t-il de la sympathie pour les Noirs ? Nous ne voulons pas de la sympathie du régime Botha. Nous n'avons jamais dit que des sanctions mettraient le régime raciste à genoux. Ce que nous disons c'est que des sanctions affaibliraient le régime raciste et que nous aurions donc à faire face à un ennemi plus faible. Ce qui signifie moins d'effusion de sang, moins de vies perdues et une disparition plus rapide de l'apartheid. Les sanctions ne vont pas se substituer à nos luttes, mais elles nous aideraient. L'ANC est déterminé non seulement à poursuivre le combat, mais à l'intensifier.

 

Le peuple français a un rôle particulièrement important à jouer dans cette confrontation avec les forces du colonialisme et du racisme dans cette partie australe de l'Afrique. Nous connais­sons tous le rôle du colonialisme français en Afrique, comme nous connaissons les sentiments anticolonialistes et les luttes du peuple français, vos traditions de lutte. Il est en votre pouvoir d'obliger votre gouvernement à observer les résolutions des Nations unies concernant des sanctions globales et obligatoires, économiques, sportives et culturelles, l'embargo sur les armes et les sanctions sur le pétrole. Les travailleurs français ,doivent refuser d'aller travailler en Afrique du Sud.

 

C'est de ces questions, et de bien d'autres, que traite le livre de Maurice Cukierman, militant de l'AFASPA, organisation française antiapartheid. Combinant son expérience des luttes de la classe ouvrière française avec ses activités antiapartheid, sa connaissance de l'histoire de notre pays avec ses contacts avec l'ANC, il nous offre là un ouvrage bien différent de ceux qu'écrivent les « spécialistes » des bibliothèques universitaires. Ce livre montre combien il est important pour la classe ouvrière de faire sienne la cause de la libération nationale. Voilà ce qu'est l'internationalisme. II démontre également, pour tous ceux qui participent au mouvement de solidarité, la nécessité de compren­dre la politique du mouvement de libération (l'ANC) pour soutenir sa lutte efficacement.

 

Nous sommes à un moment particulièrement difficile de l'histoire de notre lutte : une période caractérisée par la tentative d'écraser les syndicats alors que les dirigeants de l'UDF et d'autres organisations sont en détention ou dans la clandestinité, alors que l'état d'urgence et le blocus de l'information rendent impossible à notre peuple et à la communauté internationale de savoir réellement ce qui se passe dans notre pays. D'une certaine manière, la parution de ce livre est une tentative de briser cette conspiration du silence. Nous vivons à l'âge de l'« explosion de l'information ». Dans ce domaine, malheureusement, la relation entre l'Occident industrialisé et les anciennes colonies est caracté­risée par l'impérialisme de l'information provoquant une soif de savoir non satisfaite. Ce livre nous aide à combattre le premier et à étancher la seconde.

 

Contrairement aux gauchistes, Maurice Cukierman analyse le processus sans donner de leçon à l'ANC sur la méthode à adopter et sur la manière et les raisons de combattre. II soutient la lutte en cours. Là réside l'intérêt de son livre et sa force de conviction. Son message est clair : la répression et la résistance en Afrique du Sud exigent un écho international, une réaction vive et une réponse rapide pour assurer la fin des atrocités de l'apartheid. Combien de temps l'apartheid vivra-t-il encore? Aussi longtemps que nous le permettrons.

Francis Meli,

membre du Comité exécutif national de l'ANC,

directeur de la revue Sechaba

Londres, juin 1987

 

AVERTISSEMENTS

 

1) La Table des Matières n’est pas inclus, dans cette édition,cette dernière étant différente dans la version numérique.

 

2) Les notes de « bas de page » sont inséré dans le corps du texte (de couleur verte) pour une meilleur compréhension de la version numérique du texte.

 

Pour le 75 anniversaire de l'ANC.

A tous ceux qui ont combattu et à ceux qui combattent pour une Afrique du Sud non raciale, démocratique et pacifique. En souvenir de mon beau père, Pedro Ardiaca, dirigeant communiste catalan et espagnol, auprès de qui les premiers chapitres de ce livre ont été écrits.

 

QUATRIEME DE COUVERTURE

Afrique du Sud, apartheid, Mandela, Albertini... des noms au cœur de l'actualité. Derrière eux, un combat, celui du peuple noir d'Afrique du Sud, depuis des siècles opprimé par une minorité de Blancs, un peuple noir qui se bat pour sa libération.

 

Derrière ces mots, il y a aussi une réalité ignorée ou camouflée : les liens économiques, politiques et militaires qui unissent le gouvernement raciste de Pretoria à d'autres pays, dont la France, liens qui éclairent les enjeux nationaux et internatio­naux de la lutte anti-apartheid.

 

L'Afrique du Sud est un pays que Maurice Cukierman connaît bien. Enseignant d'histoire et géographie, spécialiste de l'Afrique australe, il est aussi secrétaire national de l'Associa­tion française d'amitié et de solidarité avec les peuples d'Afrique (AFASPA).

 

PREMIÈRE PARTIE

 

La genèse de l'Afrique du Sud

 

Zone administratives et urbaines

 

Les   quatorze  zones administratives .

Transvaal : 1 West Rand – 2 East Rand – 3 Central Transvaal -4 West Transvaal – 5 High Veld – 6 East Transvaal – 7 Northern Transvaal

Etat libre d’Orange: 8 Orange vaal – 9 South Orange Free State

Natal: 10 Drakensberg – 11 Port Natal

Province du Cap: 12 West Cape – 13 East Cape – 14 North Cape

 

 

Données de géographie générale  cadre, économie, population

 

L'Afrique du Sud, République sud-africaine par la décision de la seule communauté blanche depuis 1961, s'étend entre le 22° degré et le 35` degré de latitude Sud, sur une superficie de 1 224 000 km2. Située, comme son nom l'indique, à la pointe Sud du continent africain, elle possède du nord-est au nord-ouest des frontières avec la République populaire du Mozambique, le Zimbabwe, le Botswana et la Namibie. Cette dernière, ancienne colonie allemande, étant occupée par l'Afrique du Sud depuis 1915, une force armée de cent mille hommes permet le « contact » militaire de l'État sud-africain avec la Zambie et la République populaire d'Angola. L'Afrique du Sud a des frontières avec

 

L'Afrique du Sud, République sud-africaine par la décision de la seule communauté blanche depuis 1961, s'étend entre le 22° degré et le 35` degré de latitude Sud, sur une superficie de 1 224 000 km2. Située, comme son nom l'indique, à la pointe Sud du continent africain, elle possède du nord-est au nord-ouest des frontières avec la République populaire du Mozambique, le Zimbabwe, le Botswana et la Namibie. Cette dernière, ancienne colonie allemande, étant occupée par l'Afrique du Sud depuis 1915, une force armée de cent mille hommes permet le « contact » militaire de l'État sud-africain avec la Zambie et la République populaire d'Angola. L'Afrique du Sud a des frontières avec deux autres États : le Lesotho, totalement enclavé, et le Swazi­land, situé entre la RSA et le Mozambique.

 

L'océan Indien borde sa côte Est et l'océan Atlantique sa côte Ouest, les deux océans faisant leur « jonction » au large du cap de Bonne-Espérance.

 

Relief et climat

Le relief de l'Afrique du Sud est considéré comme simple. Le soubassement est constitué par le vieux socle précambrien. On distingue un plateau intérieur déprimé en cuvette vers le centre, le Kalahari, limité à sa périphérie par des hautes terres : une immense barrière, surnommée le Grand Escarpement par les premiers colons. En réalité, à l'exception du Drakensberg, qui sur 4 000 kilomètres au sud-est (frontière avec le Lesotho) culmine à 3 000 mètres, le Grand Escarpement ne présente pas un véritable obstacle à la pénétration vers le plateau intérieur (altitude comprise entre 1 200 et 2 500 mètres).

 

Du Grand Escarpement à 1a dépression on est en présence de plateaux en demi-cercle descendant en pente douce. A l'ouest, cela prend la forme d'étendues de pierres et de sable, coupées par des lagunes, au nord par des plateaux dolomitiques. La dépression est constituée de deux cuvettes inégales : au sud, l'Orange avec ses bas plateaux, entaillés par des cours d'eau, où l'érosion n'a souvent laissé que des collines coniques, surmontées par une épaisseur de roches dures ; au nord, le Kalahari, étendue de sable, de dunes et de lagunes salées. Par contraste, les régions bordières sont peu étendues, coincées entre les océans et le Grand Escarpement sur des distances de 75 à 350 kilomètres. A l'est, la plaine côtière du Natal va s'élargissant vers le nord, tandis qu'à l'ouest elle reste étroite. Au sud, la zone bordière voit la quasi-disparition de la plaine côtière qui fait place aux chaînes du Cap. Parallèles au Grand Escarpement, elles encadrent deux dépressions intérieures : au nord le Grand Karroo et au sud le Petit Karroo.

 

Si la variété du relief définit des régions naturelles, c'est le climat qui en détermine, cependant, le caractère.

 

 

A l'est, le Natal est marqué par un climat tropical chaud et humide. La moyenne des précipitations est comprise entre 800 et 1 500 millimètres par an. La végétation est dominée par la savane et la brousse. Au sud-ouest, la région du Cap connaît un climat de type méditerranéen : hivers arrosés et étés secs. La végétation est faite de maquis, de garrigues, tandis que sur les hauteurs domine la forêt claire avec des pins. Sur la côte Sud, Mossel Bay et sa région orientale connaissent une forte pluviosité, avec un maximum de 875 millimètres par an. La végétation y est de type forêt tempérée. Les dépressions du Karroo sont marquées par l'aridité.

 

Le reste du pays a un climat tropical à saison sèche, les températures et la pluviosité variant en fonction de l'altitude, l'aridité l'emportant au fur et à mesure que l'on se dirige vers la côte Ouest.

 

L'Afrique du Sud est traversée par deux fleuves importants : l'Orange et le Limpopo. Leur régime est irrégulier et c'est durant la période estivale qu'ils sont en hautes eaux.

 

L'agriculture

L'Afrique du Sud dispose d'un certain nombre d'atouts économiques. Même s'il subsiste des secteurs dits traditionnels qui sont peu en contact avec le marché ( . Voir deuxième partie, chapitre 7. ) ,1'agriculture est moderne et aux mains de fermiers blancs capitalistes. La province du Cap, malgré la relativement faible étendue des zones propices aux activités agricoles (même en y incluant les zones irriguées), est le fleuron de l'agriculture sud-africaine : agrumes, légumes, blé, vignoble, fruits et élevage du mouton à laine. Les trois autres provinces ne sont cependant pas en reste.

 

La première production est le maïs qui en temps normal non seulement « satisfait » la demande intérieure (dans les conditions de misère de la population noire), mais permet l'exportation. Plus de 40 % des surfaces cultivées lui sont consacrées.

 

Depuis 1980, l'Afrique du Sud — comme la majorité des pays du continent — connaît une sécheresse persistante. Elle perturbe les activités agricoles et contribue à l'aggravation de l'endettement des fermiers blancs, tandis que l'agriculture déjà insuffisante des bantoustans est détruite, entraînant les petits agriculteurs noirs dans 1a misère et engendrant la famine. Les exportations de produits agricoles sont passées de 21,9 % du total en 1965 à 5,3 % en 1984. La part de l'agriculture dans la production intérieure brute ne cesse de diminuer : 10,2 % en 1965 ; 9,4 % en 1975 ; 5,2 % en 1984. Elle était de 21 % en 1911 !

 

Les matières premières minérales

Mais la richesse de l'Afrique du Sud, c'est avant tout ses matières premières minérales.

En premier lieu, l'or (46,1 % des exportations) dont l'Afrique du Sud est le premier producteur mondial (55 % de la production) et possède 51 % des réserves connues. Dans une certaine mesure, le métal jaune est le baromètre de l'économie : dans les années soixante-dix, la poussée du prix de l'or faisait le bonheur des autorités et des propriétaires des mines ; depuis 1980, la chute des cours a contribué à l'aggravation de la situation économique et à l'augmentation de la dette extérieure.

 

L'or n'est pas, et de loin, la seule « manne » minérale de la RSA. Le charbon joue un rôle important : avec des réserves de près de 110 milliards de tonnes, la RSA est au 3e rang occidental (6e  mondial), ainsi que pour l'exportation. Depuis 1974 —     « année du choc pétrolier » —, l'Afrique du Sud a particulièrement développé ce secteur pour deux raisons.

 

La première, c'est qu'elle possède beaucoup de ressources, mais pas de pétrole. Les autorités ont donc utilisé le charbon pour épargner leurs achats à l'extérieur, tandis que, dans le même temps, ils profitaient de la demande supérieure sur le marché capitaliste mondial. Les exportations sont passées de 6 millions de tonnes en 1976 à 29,7 en 1983. Pretoria envisageait d'atteindre les 44 millions de tonnes en 1986. L'évolution de la situation politique en Afrique du Sud, la vague de solidarité internationale avec son peuple que concrétisent les actions pour des sanctions globales et obligatoires, conjuguées à l'effondre­ment des prix du pétrole sur le marché mondial, n'ont pas permis d'atteindre les objectifs visés et les exportations sont au contraire appelées sinon à décroître, du moins à stagner.

 

La deuxième réside dans la perspective des sanctions de là communauté internationale, en particulier dans le domaine pétrolier. C'est ce qui explique que les trois quarts du charbon soient consommés sur place, fournissant 76 % des besoins énergétiques, l'objectif étant d'augmenter encore ce pourcentage jusqu'à dépendre le moins possible des pressions extérieures. En 1981, l'Afrique du Sud possédait vingt et une centrales au charbon, pour la plupart installées sur les carreaux des mines, produisant 80 % de l'électricité à des prix deux à trois fois moins élevés qu'en Europe occidentale : l'avantage de l'installation sur place se conjuguant aux salaires de misère payés aux mineurs noirs. Le reste est fourni par des centrales hydrauliques à gaz et par la centrale nucléaire de Koeberg. C'est une société d'État, l'ESCOM qui fournit l'électricité et qui est donc le plus gros acheteur et consommateur du charbon sud-africain. Les mines sont privées.

 

Le charbon est d'autre part utilisé comme matière première pour la fabrication d'hydrocarbures synthétiques. Créée par l'État raciste, la société SASOL escompte pouvoir couvrir à terme 20 à 30 % des besoins nationaux.

 

Pretoria est le premier producteur de diamants du monde capitaliste avec 46 % de la production et 41 % des diamants mis en vente sur ce marché.

 

Le sous-sol comprend également un certain nombre de minerais stratégiques, fondamentaux pour le développement économique futur de la planète et indispensables aux complexes militaro-industriels des pays impérialistes engagés dans la course aux armements et la préparation de la guerre des étoiles. I1 s'agit du platine et de ses dérivés, du vanadium, du chrome et du ferrochrome, du manganèse, pour lesquels la RSA se situe à la première place mondiale, tant pour la production que pour les réserves. On peut distinguer aussi parmi la masse des minéraux : l'antimoine (20 % de la production mondiale), le titane (20 %), le zirconium (17 %), le spath-fluor (11 % de la production mondiale, mais 36 % des réserves) et aussi le zinc, le cuivre, le cobalt, le plomb, le nickel, etc. Et l'uranium qui permet (sans compter celui pillé en Namibie) à l'Afrique du Sud d'avoir une source directe pour la production d'uranium enrichi. En tout, le secteur des mines produit 23 % du PIB du pays (27,2 % en 1911).

 

 

 

L’INDUSTRIE

L’économie sud-africaine comprend aussi un secteur manufac­turier représentant 22,7 % du PIB. Le développement de l'industrie a commencé à la fin des années trente et a connu une nette expansion dans les années soixante. Le secteur industriel s'est développé  pour faire face aux besoins de l'exploitation minière dans une première période (en 1911, il représentait 4 % du PNB). Puis, notamment avec la Deuxième Guerre mondiale, il s'est agi de faire face à la coupure des relations avec 1a Grande-Bretagne. Durant les trente dernières années, plusieurs motivations ont joué : le développement du capital afrikaner ; l'existence d'une main-d'oeuvre à bon marché ; le risque de l'isolement économique qui s'est fait jour après 1963 et qui a incité à produire ce qui jusque-là était importé ; l'éloignement des centres industriels impérialistes qui renchérit les coûts... Très tôt l'industrie d'armements a joué un rôle moteur et elle constitue aujourd'hui un secteur clé de l'économie.

 

Tout comme le charbon, les secteurs industriels produisant les marchandises de grande consommation tendent à satisfaire au maximum les « besoins intérieurs » de la seule communauté blanche : c'est le cas de l'alimentation, du tabac, du meuble et des produits du bois, de la métallurgie, du textile et de la chaussure ; de l'industrie chimique, où la couverture des besoins est assurée à plus de 80 % et jusqu'à près de 100 %u dans certains secteurs.

 

Même dans des secteurs où 1a rentabilité capitaliste n'est pas assurée en raison du caractère réduit du marché, l'Afrique du Sud possède une base solide : c'est le cas pour les constructions mécaniques, l'électrotechnique et les équipements de transport. Dans les secteurs où le taux de profit global est faible (voire insuffisant), des sociétés d'État ont été constituées qui, par le financement public, permettent d'assurer des taux de profit satisfaisants aux monopoles qui y sont associés et de protéger le capital afrikaner (ou d'en assurer la présence). C'est le cas des sociétés ARMSCOR (armement), SASOL, ISCOR (acier), etc.

 

Finalement l'économie de l'Afrique du Sud se présente comme une force considérable, si on la compare au reste de l'Afrique : elle assure 40 % de la production industrielle, 75 % de la production d'acier et 66 % de la consommation d'électricité, 35 % du réseau téléphonique, 50 % du trafic ferroviaire et plus de 50 % des véhicules automobiles, 87 % de la production de :Charbon, 41 % de la production de maïs, 25 % du PNB de l'ensemble du continent. Le décalage est plus énorme si on limite a comparaison avec les seuls pays de l'Afrique australe : l'Angola, le Mozambique, la Zambie, le Botswana, le Zimbabwe, Malawi, la Tanzanie, la Namibie, le Lesotho et le Swaziland. La RSA a en effet un revenu national qui voisine 80 % du revenu global de toute la région. Elle réalise près des deux tiers de son volume commercial extérieur et contrôle en fait tous les débouchés extérieurs de la Zambie, du Zimbabwe et même du Zaïre. L'industrie sud-africaine se trouve essentiellement répartie autour de quatre centres industriels : Le Cap, Port Elizabeth-­Uitenhage, Durban-Pietermaritzburg, Pretoria -Vaal Triangle.

 

La population

Lorsqu'on aborde l'étude de la population il est impossible de contourner les réalités politico-idéologiques du régime d'apartheid.

 

En effet, la population est classifiée à partir de la « race », notion antiscientifique s'il en est. Quand il s'agit de la répartition numérique des ethnies, elle ne concerne que la catégorie des Africains » alors qu'elle n'est pas prise en compte pour les Blancs, pourtant issus d'horizons et d'ethnies différents. Les Africains » sont intégrés à une ethnie sur la base de leur langue ou de leurs parents, ce qui n'est pas plus scientifique. Métis et Asiatiques sont pris globalement.

 

Ces remarques amènent quelques précisions

— premièrement : a contrario des idées racistes à dominante paternaliste, même habillées de « gauche », nous récusons l'idée de la non-unicité de l'humanité que sous-tend le fameux « droit à la différence » et qui fait qu'une population est abordée avant tout par ce qui la différencie — différenciation posée comme immuable ;

 

— deuxièmement : si l'approche « ethnique » dans l'étude d'une population est légitime pour expliquer son histoire, sa culture, son apport, elle ne peut légitimer l'établissement de classements ou d'échelles de valeurs, encore moins « figer » l'existence de facteurs tout aussi secondaires et superficiels que la couleur des cheveux, des yeux, de la peau, la forme du nez, et d'en faire des critères de différenciation sociale et culturelle ;

 

— troisièmement : nous n'utiliserons les termes de la classifi­cation raciste (Blancs, métis, Indiens, Africains) que parce qu'ils décrivent des réalités sociales, des statuts différents.

 

Les chiffres de population donnés par l'Afrique du Sud ne correspondent pas à ceux retenus par les statistiques internationa­les. Officiellement, en 1986, la population était de 28,7 millions d'habitants quand en réalité elle approchait 32,9 millions. La raison du décalage tient au fait que les autorités racistes ont retiré de la population sud-africaine des habitants (tous Noirs) de quatre pseudo-États, appelés bantoustans ou homelands, auxquels on a attribué une indépendance fictive, justement en vue de diminuer la population noire du pays. Nous raisonnerons quant à nous sur les chiffres réels, 32,9 millions donc, répartis « racialement » par la statistique de la manière suivante :

 

Africains = 24,7 millions

Blancs = 4,6 millions

Métis = 2,8 millions

Indiens = 0,8 millions

 

Les Africains, appelés autrefois « Bantous », constituent et de loin le groupe majoritaire de la population. C'est lui qui ne possède aucun droit. Les autorités ont voulu morceler la population africaine en dix « nations » sur la base de la langue. En réalité, il n'y a que quatre groupes linguistiques qui se répartissent de la manière suivante :         

 

 Nguni— 57 %, lequel se subdivise en Zoulou, Xhosa, Swazi et Ndebele, possédant 70 % de vocabulaire commun ;

 

Sotho- 36 %, mais qui présente avec le premier groupe, comme le souligne Marianne Cornevin (Voir Marianne Cornevin, la République sud-africaine, « Que sais-je ? », PUF, Paris 1982. )  , des rapports du même type que le français et l'italien, ou la langue d'oc, et bien plus proches qu'entre les deux langues « blanches » — l'afrikaans et l'anglais

 

— les deux autres groupes sont le Shangaan-tsonga 4 %, et le Venda-3 %.

 

Par rapport à d'autres pays d'Afrique (ou d'autres continents), la population africaine ici a une homogénéité linguistique et culturelle remarquable. Avec beaucoup d'à-propos, Marianne Cornevin souligne que cette répartition linguistique est très proche de celle de la communauté b1anche.

 

Les Blancs forment deux communautés linguistique : les Africaners perlen l’africaans, dialecte issu du Néerlandais, et représente 58 % de la population blanche ;les anglophones :37 %. Le reste est composé d'éléments gardant leurs spécificités linguistiques et culturelles : Allemands, Portugais, etc., mais s'intégrant peu à peu dans le groupe anglophone. Une commu­nauté juive importante (5 % de la population blanche) est pour l'essentiel intégrée aux anglophones.

 

Les métis sont concentrés dans la province du Cap (87 % d'entre eux y vivent) ; ils sont nés de l'union au cours des trois derniers siècles des colons européens avec les femmes aborigènes, puis avec leurs esclaves provenant du Mozambique, de Madagas­car, des colonies hollandaises de l'océan Indien. Ils parlent à 90% l’afrikaans. Ils sont victimes de l’apartheid adopté un certain nombres de lois les visant particulièrement.

 

Les indiens sont une communauté récente: ce sont les
Britanniques qui les ont amenés à la fin du 19e siècle pour
cultiver la canne à sucre dans le Natal. Ils y restent concentrés
(84 %), notamment dans la région de Durban. Anglophines, les Indiens conservent néanmoins- pour les trois quarts d'entre eux –les langues maternelles de leurs ancêtres, ainsi que les coutumes vestimentaires, culinaires et religieuses. Des lois discriminatoires spéciales les frappent. Un petit groupe d'entre eux a réussi cependant à s'enrichir.

 

Notons que les communautés métisse et indienne se considèrent comme des « noires », refusant le terme de « non-Blancs » que leur    attribuent les racistes. On utilisera donc le mot « Noir » pour désigner l'ensemble des victimes de l'apartheid et non pas les seuls Africains.

 

La population africaines vit majoritairement dans les bantoustans (56 % ), réservent qui lui sont attribuées obligatoirement, en fonction de la classification raciste évoquée. 30%

vivent dans les ghettos urbains qui leur sont assignés dans les zones blanches, dans la mesure où ils ont du travail. Métis et Indiens doivent eux aussi loger dans des quartiers qui leur sont assignés. Ces ghettos, surnommé townships , sont situés assez 1oin des        «  villes blanches » (ainsi Soweto se trouve à 15 kilomètres de Johannesburg). 14 % de la population africaine travaillent comme ouvriers agricoles dans les zones rurales blanches. Les bantoustans étant considérés comme zone rurale, les Africains forment un groupe majoritairement rural, au contraire des trois autres. Les métis ruraux continuent d'être nombreux dans la région du Cap.

 

La part du revenu de chacun des groupes en relation avec son importance dans la population est significative des barrières sociales de la société sud-africaine. Elle repose bel et bien sur des critères de « race » :

 

% revenus

(1977)

Blancs

Métis

Indiens

Africains

64

7,0

3

26 ,0

% population

15

8,5

3

73,5

 

 

 

 

 

Il  en est de même face à la mort :

 

 

Blancs

Métis

Indiens

Africains

 

H

 

F

H

 

F

H

 

F

H       F

espérance

de vie (1970)

66

 

72

50

 

52

58

 

60

45    47*

mortalité

infantile

(%, 1982)

 

21

 

 

36

 

 

38

 

300 en

zone rurale

124

en ville*

 

 

* estimations.

 

I1 est significatif que nous ne disposions pas d'autre chose que d'estimations pour les Africains. En 1976, les chiffres avancés pour la mortalité infantile étaient ridiculement bas. Dans la réalité, il convient de distinguer la situation dans les bantoustans de celle des townships. Le chiffre de 300 % semble confirmé de deux manières : par le département de pédiatrie et de santé infantile de l'université du Natal qui en 1981 soulignait que, si les enfants africains de moins de cinq ans représentaient 16 % de la population africaine, ils constituaient 55 % de ses morts. La même étude chez tes Blancs donnait respectivement 1 % et 7 % ; par le journal Star qui, la même année, annonçait dans les bantoustans trois enfants sur cinq mourraient avant l’âge de deux ans.

 

A la mortalité des enfants viennent s'ajouter, pour tous les Noirs, les maladies comme la tuberculose (40 % de la population sud-africaine en serait victime, dont 99 % de Noirs). Rien d'étonnant si l'on sait que la malnutrition, voire la famine, l'hygiène déplorable, les conditions de vie et de travail, côtoient le sous-équipement médical global qui les frappe plus particulière­ment comme le montrent les chiffres suivants : il y a un médecin pour 330 Blancs, un pour 730 Indiens, un pour 12 000 métis, un pour 41 000 Noirs.

 

Ces quelques éléments de description de la population nous conduisent au coeur du drame de l'Afrique du Sud et de son peuple : la société d'apartheid. Nous allons voir maintenant comment cette société s'est formée.

 

 

 

2

L'Afrique du Sud avant l'arrivée des Britanniques

 

Enjeu politique et idéologique parce que base du mythe de la légitimité « historique » de la propriété des Blancs sur le pays, l'histoire de l'Afrique du Sud précoloniale est mal connue. Une chose est sûre cependant : « les Blancs s'installant dans un pays vide d'habitants (ou presque) et le mettant en valeur, au moment où les Bantous arrivaient par le Nord », est un de ces mensonges dont l'histoire de l'exploitation de l'homme par l'homme a le secret et qui, assené de mille manières, finit par prendre l'apparence de la vérité par la seule vertu de la répétition, et de la justification qu'elle apporte aux intérêts du groupe social dominant.

 

Quand Vasco de Gama, le jour de Noël 1497, fait escale sur la côte Sud, près de Mossel Bay, l'actuel territoire de l'Afrique du Sud est peuplé depuis très longtemps. Des fossiles ont été retrouvés qui datent d'il y a 500 000 ans. Sans remonter si loin on sait aujourd'hui de façon certaine que les Bantous occupaient; depuis au moins le 4e  siècle les provinces du Natal et du Transvaal. Ces populations connaissaient la métallurgie du fer  et l'agriculture. Au 7` siècle, on relève leur présence dans l'actuel Transkei et au 11e siècle à la hauteur du port d'East London. A la même époque se développe sur les plateaux du Transvaal la civilisation Sotho : on retrouve les traces d'établissements de pierre, de villes, d'exploitation de mines de fer, de cuivre, d'étain et de sel. Au même moment, le long du fleuve Limpopo (frontière avec le Zimbabwe), les Shonas (ethnie majoritaire au Zimbabwe) pratiquent le commerce de l'ivoire et des peaux avec les commerçants arabes qui s'établissent dans les ports de Mozambi­que et de Sofala. Plus tard, les Vendas leur succéderont. Au Natal, et jusque dans la région de Mossel Bay, les Ngunis pratiquent l'élevage et l'agriculture.

 

Pour effacer ces réalités, les autorités coloniales blanches ont prétendu que les peuples bantous étaient arrivés au 18` siècle en. même temps que les colonisateurs. L'argument est en lui-même spécieux : au nom de quoi, même si cela était vrai, cela justifierait-il la mainmise blanche sur le pays ? Depuis 1980 — ce n'est, semble-t-il, pas encore passé dans les manuels scolaires — les autorités sont contraintes de reconnaître l'antériorité du peuplement bantou, son enracinement, mais cette version reste réservée à l'« élite intellectuelle ».

 

Dans la région du cap de Bonne-Espérance et dans la partie occidentale de l'actuelle province du Cap (721 000 km2), là où s'implanta la première colonisation, vivaient les Khoïkhoïs (surnommés Hottentots par les Blancs) et les Sans (Bochimans). Les premiers étaient éleveurs, les seconds chasseurs. Ils ne connaissaient pas la propriété privée et vivaient en nomades. Comme les autres colonisateurs, dans d'autres lieux, les Hollandais vont dès le début de leur installation commencer à les éliminer : massacres, réduction en esclavage, et viols de femmes. Les Khoïkhoïs et les Sans n'existent pratiquement plus aujour­d'hui en Afrique du Sud. Au Cap non plus donc, pas de désert humain, mais un génocide.

 

Le 5 avril 1652, débarquent pour s'installer dans la baie du Cap une centaine de Hollandais et quelques Allemands, sous la direction de Jan Van Riebeeck.

 

L'objectif est de créer un établissement permanent pour ravitailler les vaisseaux de la Compagnie des Indes orientales qui faisaient le trafic entre Amsterdam et Ceylan. Le voyage était extrêmement long — plus de six mois — et les équipages avaient besoin d'escales « sûres » pour s'approvisionner en eau, en viande fraîche et en fruits et légumes (à cause du scorbut). A ce moment-là, le territoire qui s'étend au-delà des terres strictement nécessaires à cette « mission » n'intéresse pas les riches bourgeois d'Amsterdam. Les hommes débarqués ne sont d'ailleurs que des salariés de la Compagnie. Immédiatement, ils s'approprient des femmes hottentotes, puisque dès 1653 naissent les premiers métis, ancêtres des actuels métis du Cap et... d'un certain nombre de ces Afrikaners si farouchement partisans de la «pureté raciale ».

 

Jusqu'en 1795, année où les Anglais prennent possession de la colonie, le métissage restera important.

 

Avec l'arrivée des colonisateurs commence la longue lutte du peuple sud-africain pour conserver sa liberté, puis pour sa libération nationale. Dès la première année, devant les prétentions des Européens de leur voler leur bétail, les réduire en esclavage, s'emparer des femmes et leur interdire les points d'eau et les pâturages, les Khoïkhoïs décidèrent de se défendre. Dans son journal, J. Van Riebeeck rapporte qu'un de leurs chefs protesta, insistant sur le fait «que nous nous étions appropriés de plus en plus de ce pays qui était le leur depuis des siècles... ». Après avoir demandé comment réagiraient les Hollandais, si les Khoïkhoïs faisaient la même chose en Hollande, il ajouta, faisant preuve d'ouverture d'esprit : « Cela n'aurait pas beaucoup d'importance si vos gens restaient ici dans le fort, mais vous pénétrez à l'intérieur (du pays) et sélectionnez les meilleures terres pour vous mêmes. »

 

Les nouveaux arrivants ne l'entendaient pas de cette oreille. Ils aspiraient à se débarrasser de leur statut de salariés et, sinon à faire fortune, à devenir propriétaires et à s'installer : pour cela, il leur fallait étendre la colonie en s'emparant de terres et de bétail. Cela rendait inévitable l'affrontement avec les Khoïkhoïs. La Compagnie n'y tenait pas : frais de conquête et de défense renchérissaient le coût du comptoir — et donc des marchandises en transit. Cependant, elle avait encore plus besoin d'un établissement permanent. Elle fut donc contrainte d'accepter la transformation de ses salariés (une fois le prix du transport remboursé) en « citoyens-libres », fermiers faisant venir leurs femmes et s'emparant des meilleures terres. Les premiers s'établi­ront en 1657, entraînant la riposte des Khoïkhoïs : une guerre qui dura trois ans et fut le point de départ du massacre systématique et de la réduction en esclavage de ce peuple. En 1660, la première frontière est matérialisée par un fossé, planté d'amandiers. Mais tout comme les traités signés entre les Indiens et les colons nord-américains, sitôt l'accord conclu, les Blancs le. violeront.

 

Sur trois cent quatre Européens, cette année-là on comptait quatre-vingt-treize citoyens-libres (free-burgher), dont cinquante-quatre qui n'avaient pas de terre. Ils sont les ancêtres des> « Boers » — paysans hollandais — auxquels vont s'ajouter les Allemands, puis en 1688-1690 quelque deux cents huguenots français fuyant la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV. Cette arrivée de nouveaux colons correspond à une nouvelle guerre contre les autochtones.

 

 

 

Parallèlement, les contradictions s'aggravent avec la Compa­gnie des Indes. Dorénavant, les fermiers revendiquent que le marché où s'écoulent leurs produits soit « libre » et non plus fixé dans le cadre du monopole de la Compagnie. Leur volonté de s'emparer de terres nouvelles et de réduire les Khoïkhoïs s'exprime dans leur revendication à participer à l'administration de la colonie : ils voulaient pouvoir décider de l'extension de la colonisation et des moyens de la défendre. Cependant, face aux fermiers s'est formé un groupe de commerçants dont les intérêts sont liés à la métropole : ils n'existent que dans la mesure où l'escale de la Compagnie est maintenue.

 

Pour faire front à la pression, la Compagnie interdira en 1707 l'émigration familiale, exacerbant les réactions des colons, en aggravant le manque de femmes blanches. En retour, le métissage s'accentuait, tandis que l'esclavage se développait pour faire travailler la terre. Au début du 17` siècle, la colonie occupe la contrée dans un rayon de cinquante kilomètres autour du Cap et compte entre 1 700 et 1 800 familles libres. L'esclavage s'étend et devient un marché. En 1713, la variole finit de décimer les Khoïkhoïs. La domination coloniale continue de s'étendre. En 1760, la frontière Nord, fixée au fleuve Orange, est franchie. C'est la conquête des terres vides... de Blancs. Car cette progression continue de se faire par le génocide des Sans, pour' s'achever en 1774.

 

II est frappant de constater ici le parallélisme avec l'histoire de la colonisation nord-américaine (USA). Bien que les deux, mouvements se produisent à un siècle de décalage, ils procèdent du même esprit dit « pionnier » et caractérisé, derrière la légende dorée sud-africaine ou le western américain, par sa violence criminelle contre les indigènes dépossédés, réduits à l'esclavage quand c'était possible ou massacrés avec bonne conscience.

 

Une interprétation simpliste (tout au moins pour le 20° siècle) du calvinisme permettait de le justifier en fonctionnant comme Suit : Dieu a créé l'homme à son image... donc blanc. Seul un petit groupe de prédestinés est assuré du Salut. Un signe possible que l'on appartient à ce groupe est la réussite des entreprises terrestres. Partis construire la Nouvelle Jérusalem (la plupart de ce type de colons avaient connu les persécutions religieuses), il allait surmonter les obstacles dressés par Dieu. Les indigènes étaient de ceux-là et les massacrer revenait à assumer une mission divine et non à commettre un péché.

 

Cette interprétation du calvinisme a donc cimenté l'idéologie Coloniale dans la plupart des colonies de peuplement blanc, en structurant théologiquement le racisme, justification globale du Colonialisme et de l'exploitation de peuples entiers. Les catholi­ques, de leur côté, ont eu leur propre « explication ».

 

Sans et Khoïkhoïs éliminés, la progression va s'orienter vers l'est. En 1775 a lieu la « première » (certains font cependant remonter le premier contact au début du 18e siècle) rencontre entre Boers et Xhosas — groupe de l'ensemble nguni. Très vite, les hostilités éclatent face à la volonté des Boers de s'emparer des meilleures terres. En 1779-1780, c'est la première guerre, dite « cafre » — surnom péjoratif donné aux Africains. A l'issue de cette première guerre, les Boers auront mis au point leur tactique : avançant dans la direction choisie avec des chariots bâchés, escortés par des cavaliers, ils forment — lorsqu'ils sont attaqués — un camp retranché avec leurs chariots à boeufs (en hollandais laager) et font intervenir la cavalerie.

 

Leurs victoires sur les Africains seront d'autant plus faciles qu'eux seuls possèdent des armes à feu et la cavalerie.

 

En 1780, le gouverneur de la colonie — la Compagnie ne pouvant financer la guerre — établit un traité avec les Xhosas. La Great Fish River devient la frontière Est de la colonie. Mais les Boers remettent en cause le traité, avides de nouveaux pâturages pour leurs troupeaux. Des fermes s'installent donc au­-delà de la « frontière ». Ce premier choc frontal avec les Xhosas va avoir de profondes répercussions sur l'ensemble des peuples ngunis et sothos, brisant les équilibres qui s'étaient établis entre les tribus et les clans dans toute la sous-région : à cause de la menace des Blancs, mais aussi parce que leur progression entraîne le déplacement de populations africaines. Celles-ci sont donc la conséquence de la colonisation et non le résultat d'un quelconque antagonisme qui — selon les racistes — serait quasiment « génétique ». Entre-temps, cepen­dant, la colonisation prend une nouvelle tournure avec la ruine de la Compagnie des Indes (1791) qui donne l'illusion aux Boers' qu'ils vont pouvoir décider de leurs propres affaires.

 

A ce moment-là, la colonie occupe 170 000 km' d'une bande côtière de 250 kilomètres de large entre Le Cap et la Great Fish River, tandis que de petits groupes d'éleveurs de moutons semi-nomades se sont déjà installés jusqu'au fleuve Orange et au-delà de la Great Fish River. On estime le nombre d'habitants à 80 000, dont 16 000 Européens. En Europe, les guerres de la Révolution ont amené l'occupation de la Hollande par les Français. L'Angleterre, liée depuis la fin du 17` siècle à la colonie du Cap au travers de la double monarchie anglo-hollandaise et intéressée à son contrôle, car point stratégique de la route. des Indes, décide de s'en emparer. En 1795, les bateaux britanniques arrivent au Cap.

3

 

L'expansion coloniale et

l'antagonisme anglo-boer (1806-1906)

 

L'arrivée des Anglais

 

Sitôt assurée que personne ne cherchait à s'installer au Cap, la flotte anglaise quitte les lieux pour n'y revenir qu'en 1806. Cette fois-ci pour assurer la domination britannique définitive­ment (tout au moins jusqu'en 1961). Pendant l'« intérim », les colons boers, débarrassés de toute tutelle, vont, de fait, être indépendants et confirmer leur particularité, basée sur la convic­tion qu'après un siècle et demi de présence, ils sont devenus « Africains », d'où le nom qu'ils se donnent d'Afrikaners. Leur économie, tout en étant dépendante de l'Europe (le trafic naval), est largement autonome. Comme les colons américains du 18e  siècle, ils produisent en partie ce dont ils ont besoin et ils ont intérêt à voir leurs produits « protégés ». Par contre, les commerçants du Cap sont liés à la route maritime et n'ont aucun intérêt à une indépendance qui risque de les ruiner.

 

Les Britanniques voient dans la nouvelle colonie, au-delà de l'aspect stratégique, une possibilité d'écouler leurs produits, et de se procurer des matières premières agricoles. Ils sont favorables à la reprise massive de l'émigration : par souci d'équilibrer le poids des Boers susceptibles de leur jouer le coup des colons américains ; afin d'élargir le marché ; pour « exporter » une partie des masses misérables qui représentent un danger social chez eux. Vis-à-vis des Africains, Leur politique est liée à leur conception de l'économie capitaliste « libérale ». Elle entraîne de leur part la volonté de supprimer à terme l'esclavage, celui-ci risquant de concurrencer leurs produits manufacturés et d'empê­cher les Africains de devenir des acheteurs intégrés au marché britannique. La contradiction entre eux et les fermiers boers qui restent fermement attachés à l'esclavage est très forte. Les Britanniques vont essayer de la résoudre à leur profit par des mesures qui de 1806 à 1833 accentuent le mécontentement des Boers.

 

En 1814, la colonie passe sous administration anglaise et, en 1817, les Britanniques interdisent la traite des Noirs, provoquant la colère des Boers et les poussant à aller se « servir » eux-mêmes, ou à tenter d'échapper à la domination britannique par de nouvelles incursions sur les terres au-delà de la frontière établie en s'attaquant aux Xhosas. En 1918, ces derniers leur infligent une lourde défaite.

 

Il ne s'agit plus, comme au siècle précédent, des groupes Sans et Khoïkhoïs, dispersés et peu structurés socialement. De grands ensembles étatiques sont apparus qui vont livrer un combat sans merci pour défendre leur terre et leur liberté. Il semble que leur naissance soit liée à la remise en cause des équilibres entre les clans suite à la poussée coloniale venant du sud-ouest et de la « frontière » de l'Orange.

 

Toute cette période (1818-1828) est connue sous le nom de « Mfécane » — mot zoulou signifiant « écrasement », « migra­tion forcée ». Les historiens racistes veulent présenter cette période comme une suite de massacres entre tribus, vidant l'actuelle province d'Orange et celle du Transvaal. II est incontestable que des clans et des tribus vont l'emporter sur d'autres, que des guerres, sanglantes sûrement, vont avoir lieu. Comment s'étonner, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi (Voir Marianne Cornevin, la République..., ouvrage cité ) ? L'histoire de l'humanité est pleine d'événements de ce type sous toutes les latitudes. Toujours est-il que les peuples ngunis vont passer, au travers de ce mouvement historique, de l'organisation clanale et tribale dispersée, dépourvue de mécanisme de coercition, où l'État n'est pas encore apparu, à des royaumes militaires fortement structurés. Cela correspondait au dépassement de leur mode de production encore largement marqué par le communisme primitif. La « démocratie primitive », où les anciens dirigeaient les clans, faisait place à une aristocratie guerrière. Ce processus ne pouvait se faire autrement qu'autour d'un clan qui « dominerait » les autres.

 

Résistance et conflits

Dès la fin du 18` siècle, début du 19e, la tribu Zoulou entreprend de regrouper les autres tribus sous sa direction. En 1818, un jeune chef, Chaka, prend la direction des zoulous. Jusqu'à son assassinat en 1828, il va « révolutionner » le régime traditionnel. Les Européens lui donnent le surnom de « Napoléon Noir ». Son royaume s'étendra sur le sud du Mozambique actuel, sur le Natal, l'est de la province du Cap, le Lesotho, le Zwaziland. L'édification de son royaume est méthodique. Il s’appuie sur une armée puissante qui structure sa conquête. La discipline est stricte pour ces soldats professionnels (ils ne peuvent marier, par exemple).

 

Leur armement est amélioré, adapté au corps à corps. Au combat, l'armée de Chaka utilise une stratégie élaborée, déployant deux ailes et deux centres dont l'un est en réserve. Le recrutement est assuré par l'intégration des jeunes gens des tribus vaincues. Cette structure va survivre à son créateur et permettre aux Zoulous de poursuivre la résistance jusqu'en 1906. Parallèlement Chaka crée une administration pour encadrer l'étendue de son royaume. Marqué par une forte centralisation, le territoire est divisé en provinces et districts. A leur tête des gouverneurs. Le roi était assisté par son conseil qui  représentait les sujets.

 

Après son assassinat, se constitue le royaume basotho de Moshesh. Le regroupement des Sothos fut plus ou moins  volontaire : sous la double pression de la menace boer et du renforcement de l'État zoulou. Moshesh ne sera jamais vaincu, utilisant le « terrain » (montagnes et hauts plateaux), comme la diplomatie : il passa une alliance avec les Britanniques en 1867, origine de l'existence actuelle du Lesotho. De leur côté des clans et tribus zwazi, sous la direction de deux rois Sobhuza, et surtout Mswatli —, procédèrent à leur regroupement. Mswatli s'inspira des réalisations de Chaka. Ce royaume est à l'origine du Swaziland actuel.

 

Face à ces royaumes, la colonisation boer, tout comme la britannique, se heurta à une résistance farouche. De 1779 à 1906, il y aura neuf guerres « cafres ». Elles eurent toutes pour cause la volonté des Blancs de s'emparer des terres ou d'imposer leur autorité.

 

Dans la colonie anglaise du Cap, le conflit entre colonisateurs « anciens » et « nouveaux » s'aiguisait du fait de la volonté britannique d'éliminer toute résistance à sa politique.

 

En 1820, débarquent plus de 4 000 colons britanniques, destinés à assurer la domination du pays. Étant donné les différences linguistiques et religieuses (les Anglais sont anglicans) et l'hostilité des Boers aux nouveaux arrivants, les autorités ne craignent pas de voir la situation se retourner contre eux, comme aux États-Unis. La frontière est fixée au nord sur le fleuve Orange et, à l'occupation sauvage qui régnait jusque-là, les Anglais substituent un cadre juridique strict d'acquisition des terres, qui désavantage les fermiers boers. En 1827, le néerlandais est remplacé comme langue officielle de la colonie par l'anglais et certaines régions sous contrôle de la colonie, sans en faire cependant partie, deviennent interdites aux non-Anglais. Par Ià, la bourgeoisie anglaise témoignait de sa volonté de ne pas tolérer l'extension de la colonisation si elle ne la décidait pas elle-même. La métropole (banquiers, commerçants, négociants, industriels, affairistes de tous genres) ne souhaitait pas une guerre de conquête, pour des intérêts économiques peu évidents : elle se contentait de l'écoulement des produits britanniques au travers des contacts avec les Africains.

 

L'agitation des Boers est très forte. L'étincelle qui met en mouvement la communauté boer est la suppression de l'esclavage en 1833. Jusque-là, les mesures prises lésaient les Afrikaners, certes, mais ils y voient désormais le dessein « diabolique » d'éliminer la « compétitivité » de leurs productions agricoles. En 1834, environ 7 000 d'entre eux fuient la colonie britannique coloniser de nouvelles terres. On donne à ce mouvement le de «Grand Trek» (trek: déplacement). II dure jusqu'en 1852. On ne peut que constater la duplicité britannique : d'un la position officielle de Londres est de refuser une extension la colonisation directe. Mais, d'un autre côté, force est de constater qu'aucun moyen ne sera réellement mis en oeuvre pour empêcher cette « conquête de l'Ouest », version sud-africaine. autorités coloniales observaient ce qui se passait : le départ éléments les plus turbulents et les plus aventuriers, susceptibles remettre en cause la domination anglaise pour leur propre compte (à l'américaine) ; l'ouverture de nouvelles voies de pénétration aux moindres coûts car assumés, risques physiques pris, par les Boers. De toute façon, ces derniers ne pouvaient rompre économiquement avec Le Cap, car il leur fallait écouler leurs produits et se ravitailler, pour une part, en produits britanniques.

 

Quand les chariots bâchés prennent le départ, les chefs de la communauté boer ont fait fonctionner l'ensemble des ressorts idéologiques qui permettaient à leur communauté d'être unie. En particulier ils ont utilisé la rancoeur accumulée contre les Anglais par des gens relativement pauvres, recherchant la fortune, mais écartés de celle-ci par les colons britanniques, derniers arrivés. Cette rancoeur est avivée par la reconnaissance, dès 1828, dans la colonie du Cap de l'égalité juridique pour tous les hommes libres (donc, en 1833, pour tous les habitants). Les Boers, premiers conquérants, se croyant de la « race » des seigneurs et maîtres, se trouvent donc ravalés au niveau de leurs anciens esclaves (« leurs » signifiant pour beaucoup d'entre eux réalité « ceux des plus riches »). Ils se posent donc en victimes tandis que leur idéologie religieuse sublime cette situation : nourris de la Bible, et en particulier de l'Ancien Testament, bus de la conception qu'ils se sont faite de la prédestination, se considèrent comme les                        « nouveaux» Juifs, peuple choisi par Dieu pour réaliser ses desseins et qui est appelé à conquérir « Terre promise » ; du même coup, tous les autres, ceux qui s'opposent à eux, sont des agents de Satan : les Anglais (« les Pharaons ») et les Noirs, ces derniers n'étant pas considérés comme des humains, ce qui rendait leurs terres... libres.

 

Les trekkers avancèrent en massacrant les populations. Face a résistance, et ne trouvant pas ce qu'ils cherchaient (des terre. :fertiles avec débouché sur la mer), ils obliquèrent vers le Natal, *nais se heurteront au royaume zoulou. Les combats furent acharnés.

 

Munis d'armes à feu face à des hommes munis d'armes blanches, les assaillants rencontrèrent une résistance héroïque.

 

Le 16 décembre 1838, les Zoulous conduits par le successeur de Chaka, Dingaan, subirent une défaite terrible. D'après les Afrikaners, les trekkers, au nombre de 400 et, au terme d'un combat violent, dispersèrent 10 000 Zoulous, dont 3 000 furent tués, au prix de seulement deux blessés ! Ils donnèrent à la rivière qui coule là le nom de Blood River, la « rivière sanglante ».

 

Cette bataille joue le rôle d'un véritable mythe dans l'idéologie afrikaner, censé apporter la preuve de la supériorité blanche et de sa mission divine. S'il ne fait aucun doute qu'un massacre eut bien lieu à cet endroit, l'ampleur des pertes zoulous et l'absence de pertes chez les trekkers paraissent fortement contradictoires avec ce que l'on sait des autres batailles et de la tenue au combat des guerriers de Dingaan. Par contre, un tel récit venait à point nommé pour inspirer la peur à ceux qui voulaient se battre et pour faire croire à l'invincibilité des Blancs. Une attaque surprise par les colons d'un village zoulou, où tous les occupants auraient été, après coup, catalogués de guerriers, ne peut être exclue : d'abord parce que ce type de pratique fut coutumier de toutes les colonisations. Ensuite, parce que la manière dont les Afrikaners se vantent de cet « exploit » sanglant — le 16 décembre est « fête nationale » — montre une absence de scrupules et de questionnement moral qui finalement, par elle-même, conduit à la conclusion que la « bataille » mythique camoufle un crime. Après Blood River, la route du Natal était ouverte.

 

En 1840, après une défaite zouloue, les Boers créèrent la ville de Pietermaritzburg. Mais les Britanniques n'étaient pas prêts à accepter que la colonisation de l'actuel Natal, avec sa côte stratégiquement importante et ses possibilités de développement d'une agriculture coloniale tropicale, leur échappât. Depuis 1822, ils avaient multiplié les reconnaissances pour prospecter la côte et en dresser la carte en même temps qu'ils envoyaient des missionnaires anglicans chez les Ngunis. En 1842, les armées anglaises envahirent le Natal qui deviendra colonie britannique en 1856. Les Boers refluèrent alors vers l'intérieur où ils vont après avoir une fois de plus affronté la résistance des autochtones, créer deux républiques boers : l'Orange et le Transvaal. Pour les peuples dominés, l'esclavage fut rétabli, fournissant la main-d'oeuvre dont les Boers auraient besoin.

 

Cependant, une nouvelle fois, la « perfide » Albion veillait. 14848, les troupes de Londres pénétraient en Orange pour en prendre le contrôle. Les Boers du Transvaal interviennent sous direction de Pretorius pour combattre les Anglais. Ces derniers lieront pas battus, mais contraints à composer, au même moment, les Britanniques se heurtaient au Natal et dans l'Orange Zoulous, aux Sothos et aux Xhosas. Ils subirent, malgré supériorité technique en armement, des défaites militaires retentissantes. Ils durent modérer leur appétit : en 1852, à Blood River, ils signent avec les Boers une convention reconnaissant dépendance du Transvaal. Ainsi se révélait le fond de la tique britannique : s'assurer la domination sur la région, profiter, pour la réaliser, de toutes les divisions, y compris entre Boers et les peuples autochtones, en se faisant passer pour alliés de ces derniers s'il le fallait. Mais, en dernier ressort, toujours miser sur la possibilité d'un compromis entre colonisateurs sur le dos des Africains. En 1854, l'indépendance l'État libre d'Orange est reconnue.

 

Les deux républiques sont fondées sur la base de trois principes aujourd'hui encore restent largement le credo des Afrikaners : une religion d'État, le calvinisme ; l'exclusivité du hollandais comme langue ; la discrimination raciale constitutionnelle qui traduit la spoliation des Africains par les Blancs sur le terrain et réduction des premiers au rôle d'esclaves quand il ne s'agit de leur extermination pure et simple. A cela vient s'ajouter l’établissement d'un suffrage censitaire, reposant sur la possession la terre, destiné à donner la primauté aux fermiers dans la communauté blanche. Les dirigeants boers ont accepté cependant suzeraineté britannique : Londres, au travers des autorités du Cap, a le droit de regard sur la politique étrangère, ne voulant laisser les Boers jouer le rôle de cheval de Troie de la France de l'Allemagne.

 

De leur côté, les deux colonies britanniques du Cap et Natal se réorganisent. Au Cap, les premières mesures de discrimination raciale sont prises. La discrimination se mettra place jusqu'en 1875 « mettant chacun à sa place » : les colonisateurs et les colonisés, la ségrégation se faisant selon la leur de peau. Le Cap est doté d'un parlement en 1850 et une constitution en 1853. Le Natal les obtient en 1856. Si la le constitution du Cap n'inclut pas de restriction raciste — au pour les métis ont le droit de vote —, sur le fond la pratique revient au même, le suffrage censitaire a pour effet d’éliminer la masse des non-Blancs du droit de vote.

 

Dès les années 1850 sont créées les premières réserves, officiellement pour protéger les Africains. Elles permettaient leur contrôle militaire, de jouer sur les conflits entre les chefs et les tribus dans l'attribution des terres, tandis qu'elles « régulaient » dans une certaine mesure la main-d'oeuvre en la raréfiant dans sa composante africaine. C'était priver les fermiers boers d'une main-d'oeuvre quasi servile.

 

A la fin de la première moitié du 19` siècle, les colons britanniques développèrent au Natal les cultures du tabac, de l'indigo, du coton et du thé. Pour ce faire, on fit appel au travail « temporaire » d'une main-d'oeuvre à bon marché : ce fut l'importation des « coolies », recrutés aux Indes britanniques — plus de 100 000 jusqu'en 1910. Ils sont à l'origine de la communauté indienne d'aujourd'hui. Cette politique agricole était à l'origine de conflits avec les Africains, éleveurs de bovins. La réserve était aussi le moyen de les empêcher d'exercer leurs activités sur les terres hors des « frontières ».

 

Au Transvaal et en Orange des tentatives furent entreprises afin de parvenir à l'unité des républiques boers. Les Britanniques vont déployer tout leur savoir-faire dans l'art de « diviser pour régner» afin d'empêcher cette union. Finalement et malgré un président commun, Pretorius, les deux républiques ne parvien­dront pas à s'unir (1863), ce qui s'explique assez facilement : à la politique anglaise s'ajoute le fait que la masse des fermiers blancs vivait repliée sur elle-même (certains districts du Transvaal sont pratiquement indépendants).

 

La ruée vers l'or

Les appétits britanniques en sommeil vont se réveiller brutale­ment en 1867, lorsqu'on découvre des diamants à Kimberley sur la frontière du Cap et de l'État libre d'Orange. Cette première découverte transforme l'histoire de la région : dorénavant les exploitations minières de diamants ont besoin d'une main-d'oeuvre à bon marché, et « libre » d'être embauchée au prix de la force de travail sur le marché, ou de ne pas l'être, si le capitaliste n'en a pas besoin. En un mot apparaît la nécessité d'une classe ouvrière. Les autorités coloniales commencent donc à prendre une série de mesures obligeant les Africains à abandonner la terre et les troupeaux. (L'oligarchie financière britannique en formation possédait une riche expéri­ence en ce domaine. At home, si l'on peut s'exprimer ainsi, avec la fameuse politique des « enclosures » qui pendant trois siècles permit de déposséder de la terre les paysans pauvres et moyens, créant à la fois une base d'accumulation du capital dans l'agriculture et un « surplus » de population qui permettait à la bourgeoisie manufacturière d'avoir à sa disposition une main-d'oeuvre abondante bon marché. Expérience largement enrichie en Irlande ! ) cette exigence des capitalistes, qui sont britanniques, d'une main-d'œuvre « libre » est contradictoire avec celle des fermiers blancs qui sont boers et qui veulent, eux, une main-d'œuvre servile. Les uns vont donc vouloir propulser les Noirs sur le marché du travail en les incluant dans l'économie monétaire, tandis que les autres vont revendiquer « l'enfermement » des noirs dans l'« autosubsistance », avec un statut de serfs ou de domestiques, permettant leur présence sur les terres des Blancs. Cette contradiction ne saurait cependant masquer les intérêts communs unissant l'ensemble des colonisateurs quelle que soit r origine. Retirer la terre à l'Africain pour en faire un ouvrier, retirer ses troupeaux, c'est faire la place au fermier blanc en supprimant la concurrence ; ouvrir le marché du travail aux noirs, c'est faire baisser les prix de la main-d'oeuvre, même si fermiers veulent une main-d'oeuvre gratuite ; et, finalement, système de la réserve peut très bien, la suite le montrera, se plier aux besoins des uns et des autres. Dans les deux cas il agissait bien de déposséder un peuple de sa terre, de le subjuguer, de le réduire à servir ceux qui pillaient ses richesses.

 

Les diamants furent la première fièvre minière et très rapidem­ent le capital britannique remplaça les « artisans ». Cecil Rhodes fit fortune, asseyant financièrement sa future ascension politique.

 

La lutte qui s'amorçait pour le partage du monde, les rivalités entre États capitalistes au moment de la transformation du capitalisme de libre concurrence en capitalisme monopoliste impérialiste conduisaient les classes dominantes anglaises et les hommes qui s'en faisaient les porte-paroles à s'interroger sur avenir de la politique coloniale. Conduite par Rhodes, la tendance expansionniste l'emportait.

 

En 1877, le Transvaal fut investi par les Britanniques à occasion d'une nouvelle guerre de génocide des Boers contre les Xhosas. Cependant, l'annexion qui en résulta fut de courte durée. En 1880, les Boers se soulevèrent et l'année suivante les Anglais furent écrasés à Majuba Hill. L'Orange servant d'entremetteur, la Convention de Londres (1884) confirmait la suzeraineté anglaise sur les deux républiques autonomes...

 

Mais l'année suivante on découvrait de l'or au Transvaal. Le boom fut impressionnant : la petite bourgade de Johannesburg atteint en quelques mois 100 000 habitants. Là encore, il fallut se rendre à l'évidence : les filons sont peu riches et pour être exploité l'or nécessite d'abord des capitaux. Des investissements sont nécessaires pour exploiter les mines. De nouveaux les voleurs vont être volés par plus voleurs qu'eux : les Boers trouvent le capital britannique là où ils espéraient trouver la source de leur enrichissement !

 

Cette découverte de l'or va nécessiter un appel de main-d'oeuvre formidable : ce n'est pas une image littéraire que d'associer le métal jaune au sang et à la sueur.

Cette main-d'oeuvre, il fallut l'obliger à se vendre, au meilleur prix pour le capitaliste. Les Blancs ne furent pas épargnés : les émigrés venus d'au-delà des mers pour « faire fortune» et sur qui pesait une xénophobie teintée d'exclusivisme religieux ; les anciens fermiers, ruinés par le libre échange et la domination du capital britanni­que, qui réclamaient plus ou moins confusément l'exclusion des travaux qualifiés dans les exploitations minières pour tout ce qui n'était pas boer. Cependant la logique toute coloniale des uns et des autres aboutissait à ce que ce soient les Noirs une fois encore qui fassent les frais de la situation : pas qualifiés (ou si peu), en « quantité abondante », ils permettaient aux monopoles de se fournir en main-d'oeuvre bon marché, permettant un investisse­ment moindre en capital constant. En utilisant le système des réserves, on économisait sur le temps de travail socialement nécessaire : les mineurs noirs étaient considérés comme des « temporaires », la réserve entretenant la fiction d'activités agricoles complémentaires de la part des membres de la famille et du mineur lui-même, s'il est au chômage ou trop vieux. C'est, déjà en germe, l'apartheid. Ce sont les Britanniques, le patronat, qui en posent les bases. L'un des représentants de la Rhodes Chartered (compagnie minière) l'exprima avec beaucoup de cynisme, en 1891 : « Rien ne garantit aujourd'hui que le Rand (abréviation de Witwatersrand, la région où les gisements furent découverts) ne sera pas demain privé d'ouvriers autochtones.

Dans l'intérêt des capitalistes, il faut remédier à cette situation. Ce système devrait être organisé sur une très vaste échelle et administré soit par le gouvernement, soit par une institution sent sous son autorité. » (Voir the Standard du 21 mars 1891. Dans Notes et documents, « Apport et ntr?le de la main-d'oeuvre dans les mines d'or d'Afrique du Sud : historique », r Eddie Webster, ONU, septembre 1975 )

 

Le patronat s'organisa sans attendre, regroupant l'ensemble capital minier au sein de la Chambre des mines. Elle constitue tôt la Rand Native Labour Association. I1 fallait en effet intervenir rapidement pour :

a) contribuer, face à la lutte de classe spontanée, à la division de la classe ouvrière en misant sur les contradictions Blancs/Noirs et Boers/« étrangers ». Dans les conditions du colonialisme, la première contradiction devait être la plus impor­te, les mineurs blancs plus qualifiés se considérant comme une « aristocratie ouvrière ».

 

Ceux-ci réagirent sur la base de l'esprit de caste, en luttant pour obtenir des privilèges. Le patronat, tout en s'efforçant de leur accorder le moins d'avantages possible, y trouvait son compte, utilisant quand il le fallait la seconde contradiction : les ouvriers qualifiés étaient essentiellement des immigrés. Une telle politique ne pouvait que les isoler face aux Afrikaners et aux Africains.

 

Syndiqués dès 1892, les mineurs blancs empêchèrent par la grève une baisse des salaires en 1897, et la même année ils tinrent la première restriction légale d'emploi se réservant exclusivité (jusqu'à aujourd'hui) de l'utilisation des explosifs.

 

En 1907, s'engageant dans une grève pour protéger leur exclusivime, ils furent défaits : les grévistes licenciés furent remplacés par des Afrikaners au chômage, embauchés avec des salaires moins élevés.

 

b) réguler l'emploi de la force de travail africaine, l'objectif étant de la payer comme non-qualifiée, même si elle l'était. De fait, cela impliquait la violence extra-économique et le racisme comme éléments de division des ouvriers en même temps que utilisation des ouvriers blancs — y compris quand ils avaient impression de s'attaquer au patronat — comme chiens de garde. Cette politique était rentable pour les monopoles de l'industrie minière. L'association fait souscrire à ses membres un engagement se ne pas se livrer à une surenchère dans le recrutement de la main-d'oeuvre, en respectant un salaire moyen maximum applica­ble à toute l'industrie. Le résultat ne se fit pas attendre. Si le salaire mensuel moyen en 1889 était de 78 rands, il n'était plus que de 58 rands en 1897.

 

Au plan politique, les républiques boers, comme les colonialis­tes britanniques au Cap et au Natal, tentaient de parachever la colonisation et le contrôle des populations africaines qui continuaient de se battre pied à pied pour sauvegarder leur liberté. La « Cafrerie britannique » du Transkei et les territoires zoulous furent annexés en 1897 : les besoins en main-d'œuvre du capital nécessitaient une remise en cause du système des réserves, tel qu'il avait été conçu jusque-là. L'objectif était à présent d'obliger les Africains à quitter la terre pour travailler dans les mines. La législation visa à y parvenir en imposant l'entrée des Africains dans l'économie monétaire et en restrei­gnant leur droit à cultiver la terre : des impôts furent décidés qui taxaient les huttes, les individus, etc.

 

Une législation anti­squatter fut adoptée et les premières mesures confisquant la terre aux Noirs furent prises. Le résultat fut impressionnant : le nombre des mineurs noirs passa de 3 000 à 100 000 entre 1887 et 1899.

 

La nouvelle situation faisait craindre aux colonisateurs et au patronat que l'on ne puisse plus subjuguer les Africains. C'est ce qui amena Cecil Rhodes à définir les axes d'une politique de défense des intérêts blancs : « J'ai décidé qu'il fallait une législation de classe, [...] et que nous devons traiter les indigènes différemment de nous [...]. II faut traiter l'indigène comme un enfant et lui refuser le droit de vote. [...] Nous devons adopter un système despotique dans nos relations avec les barbares d'Afrique du Sud. » (voir les Investissements étrangers et l’économie sud-africaines, ANC, Lisbonne) 

 

Une loi imposa aux Africains la possession d'un laissez-passer (pass) pour circuler en dehors de leurs réserves ou des lieux où ils étaient nés. Cela permettait d'utiliser la main-d'œuvre africaine en la contrôlant au maximum : d'un côté, on l'obligeait à se déplacer vers les endroits où le capital recherchait des ouvriers sans qualification, et d'un autre on lui interdisait de circuler librement ce qui permettait de faire pression sur les salaires. Si les intérêts des fermiers boers étaient lésés, en même temps on leur accordait par ce système la possibilité de trouver eux aussi de la main-d'œuvre, certes salariée... mais si peu !

 

La guerre des Boers

Ces bouleversements dans le système d'exploitation colonial été essentiels dans le développement historique d'une région qui depuis le percement du canal de Suez, périclitait, du point vue capitaliste s'entend. Ils devaient déboucher sur des transformations à l'intérieur même des classes et couches sociales colonisatrices : le vieux conflit Boers/Britanniques, utilisé pour souder ces deux communautés autour de leur bourgeoisie respec­tives, devait rebondir par la volonté de l'impérialisme britannique s'assurer tant le contrôle exclusif des richesses minières que la région à un moment où l'impérialisme allemand devenait menaçant par son installation en Namibie (Sud-Ouest africain) et au Tanganyika.

 

L'afflux de capitaux britanniques permettant la mise en valeur des gisements miniers, les Boers du Transvaal entendaient bénéficier eux aussi des richesses du sous-sol. Pour résister à la pression anglaise, la bourgeoisie (commerçants, grands fermiers, quelques artisans et petits patrons) très faible n'avait qu'une solution, pratiquer une politique « populiste » en direction des pauvres Blancs, Boers d'origine : les mines furent frappées d'impôts très lourds servant à financer un système protectionniste profit des fermiers.

 

Cette politique reposant sur l'exclusivisme ethnique débouche sur deux éléments clefs de l'idéologie afrikaner :

 

              le racisme qui soude la communauté, quelles que soient les contradictions de classe qui la traversent, face aux Noirs spoliés ;

 

 

              la xénophobie vis-à-vis des Britanniques qui, en plus d'être accusés de vouloir conquérir les républiques boers comme ils l'ont fait au Cap et au Natal, sont suspectés de vouloir favoriser les Noirs contre les pauvres Blancs en les utilisant pour faire baisser les salaires, en les laissant « libres » sur le marché du travail des mines, « dépouillant » les fermiers de leur main-d'oeuvre servile.

 

 

Dernier élément structurant cette xénophobie, les Boers, installés depuis le 17e siècle, possédaient une culture marquée par l'émergence d'une langue nouvelle — l'afrikaans non encore reconnue —, et l'utilisation du néerlandais comme langue offi­cielle. Or tous les étrangers qui arrivaient sur le Rand adoptaient l'anglais. Privés de tous droits politiques, ces Européens sont encouragés par les Britanniques à en réclamer.

 

Cecil Rhodes et Chamberlain qui dirigent la colonie du Cap tentent en 1895 un coup de main militaire contre Johannesburg. C'est un échec face à la résistance locale. Les Britanniques concentrent alors des troupes au Cap et au Natal. Le conflit éclate le 11 octobre 1899. Le Transvaal et l'Orange attaquent les troupes anglaises. Cette guerre des Boers, comme on l'a surnommée, en quelque sorte la première des guerres de l'époque impérialiste, marque fortement l'histoire de l'Afrique du Sud. Elle va nourrir les mythes des Boers et faire naître en Europe une légende nourrie au travers de récits, feuilletons, films, etc., basés sur des contresens ou sur la perversion des valeurs progressistes et diffusés dans tous les autres pays impérialistes qui souhaitaient plus ou moins la défaite des Anglais pour prendre la place.

 

Les Britanniques mettent en oeuvre tous les moyens pour parvenir à leurs fins : ils alignent 450 000 hommes avec les armes les plus modernes, des ressources financières exceptionnelles. En face, les Boers ne peuvent aligner que 80 000 hommes et leurs moyens sont réduits. Ils proclament leur bon droit, puisque arrivés les « premiers », et suscitent la sympathie de l'opinion publique mondiale. La brutalité britannique y contribue. Un peu à l'image de la guerre de Sécession où le Nord capitaliste écrasa le Sud esclavagiste, la Grande-Bretagne pratique contre les Boers une guerre totale : massacres, création de camps de concentration où les femmes et les enfants, les vieillards sont condamnés à mourir de faim et de soif, fermes et récoltes incendiées...

 

De leur côté, pour compenser leur faiblesse numérique et stratégique, les Boers se défendent en utilisant la tactique de la guérilla. Dès juin 1900, ils ne contrôlent plus les villes, malgré le soutien des Boers du Cap et de volontaires européens.

 

Lorsque la paix est rétablie par leur capitulation, le 31 mai 1902, le bilan est lourd: les Britanniques ont eu 22 000 morts, les Boers, 5 000 parmi les combattants et 26 000 femmes et enfants. Les campagnes sont ruinées. La première puissance impérialiste avait vaincu les tenants du colonialisme traditionnel, utilisant les mêmes méthodes que celles employées jusque-là contre les peuples des territoires convoités. Conflit entre brigands, où la Grande-Bretagne est apparue sous son vrai jour à l'opinion publique parce que ses adversaires directs étaient blancs. Au demeurant, à y regarder de plus près, le bilan humain, quoi on en dise et en rapport avec ce qui se faisait à l'époque, est somme toute limité : les expéditions coloniales au Congo (français belge), dans le Sud-Ouest africain, au Tchad, au Soudan, en Irlande et en Afrique du Sud même ont fait pire. En attendant tueries de la Première Guerre mondiale.

 

un tournant dans l'histoire l'Afrique du Sud

Ce conflit entre colons, si violent fût-il, ne pouvait masquer contradiction principale de cette région de l'Afrique : celle i opposait les peuples africains que l'on cherchait à subjuguer aux colonisateurs dans leur ensemble. La guerre des Boers terminée, les Zoulous, sous la direction de Bambata, reprenaient armes face aux spoliations dont ils étaient victimes et aux dations des traités signés par les Britanniques. L'occasion de révolte fut, une de ces lois vicieuses dont les colonialistes ont toujours eu le secret : un impôt sur les cases africaines. L'objectif ait, en introduisant pour la population africaine la nécessité se procurer de la monnaie, à contraindre les Africains à aller vendre leur force de travail soit dans les mines, soit dans les fermes. Que le mouvement touche en particulier les Zoulous, est pas étonnant : ils restaient les mieux organisés des Africains, aux au demeurant qui en 1879 avaient vaincu les Britanniques Isandlurana. Cette révolte de 1906, la dernière guerre traditionnelle contre la colonisation, fut sauvagement réprimée : les Zoulous furent massacrés par l'armée britannique avec l'appui... des Boers. Les chefs, dont Bambata, furent décapités et leurs corps exposées tandis que la soldatesque se faisait crânement photographier devant les corps mutilés.

 

La défaite des Boers et celle de Bambata, chacune à leur manière, témoignaient d'un tournant dans l'histoire de l'Afrique du Sud.

 

La guerre des Boers avait contribué à aviver le sentiment exclusivisme des Afrikaners. Plongés dans leurs mythes, persuad­és de leur mission divine, accrochés à leur culture, hostiles plus que jamais aux Britanniques, leur communauté « effaçait » les contradictions sociales qui pouvaient la diviser au profit d'une unité ahistorique et hors de la lutte des classes. De ce point de vue, les Afrikaners sont bel et bien des           « nationalistes » au sens que cette expression prend en ce début du 20e  siècle en Europe. Ils se définissent par rapport à l'ennemi, au nom de « valeurs » réactionnaires au sens où elles expriment une nostalgie d'un passé révolu — rattachement à la terre, à l'agriculture— , ou bien des idéologies nées de la colonisation, le racisme, par exemple. En même temps, ce nationalisme est marqué par un sentiment antimonopoliste et anti-impérialiste : effectivement la communauté boer voit dans les Britanniques la source de sa paupérisation, de sa réduction de l'état de fermiers à celle d'ouvriers dans les mines ou de pauvres Blancs ruinés. Car les propriétaires des mines sont des capitalistes anglais, les mêmes qui, pour assurer leur capital, viennent de subjuguer les Boers après un siècle de tentatives.

 

Cette « unité communautaire » favorise la petite et la moyenne bourgeoisie boer, évincée du partage du gâteau que constituent l'or et les diamants, et qui, battue militairement, va essayer politiquement de regagner le terrain perdu. Pour cela elle a besoin de rassembler la communauté ou, à tout le moins, de gagner l'essentiel de celle-ci. Elle a besoin de faire partager par tous ses frustrations au nom de la race, au nom de la langue, de la culture, de la religion.

 

L'époque était propice à l'éclosion de ce type de phénomène qui sur le fond s'inscrivait dans l'impérialisme : ce fut le cas du sionisme, avec les minorités juives d'Europe. Et là encore l'impérialisme britannique était présent !

 

La défaite de Bambata de son côté marquait l'échec de la résistance tribale où les valeureux combattants des différents groupes africains tombaient les uns après les autres dans des combats séparés, quand les colonisateurs ne les faisaient pas s'opposer entre eux. Cette absence d'unité, au même titre que la supériorité en armement des Anglais et des Boers, fut une des causes de la victoire du colonialisme. Dès la révolte de Bambata écrasée, la réflexion s'engagea chez les Africains de toutes les ethnies pour savoir comment « reconquérir » la liberté perdue, comment faire face à la colonisation. Naissait ainsi un nationa­lisme moderne, progressiste celui-là, porteur de réalités nouvelles qui s'opposait à l'impérialisme devenu la force motrice du colonialisme : aux divisions tribales et claniques héritées de la société précoloniale capitaliste s'imposait la naissance d'une communauté historique nouvelle : la nation sud-africaine en formation. Et cela passait d'abord par la prise de conscience pour résister aux spoliations, à l'exploitation, aux crimes, il que les Africains s'unissent.

 

4

 

 

Le compromis anglo-boer :

l'Union sud-africaine

 

Les Boers défaits, l'Empire établi du Cap au Caire, les tanniques n'avaient aucune intention de faire des vaincus leurs ennemis héréditaires. Au contraire, l'impérialisme britannique et une oligarchie financière avaient besoin d'eux justement comme asse de manoeuvre dans la classe ouvrière : pour peser sur aristocratie ouvrière d'origine européenne plus combative ; pour opposer au prolétariat africain et plus largement

 

 

La naissance de l'Union sud-africaine

Sur le dos des Noirs, un compromis politique était réalisable. Ce fut l'Union sud-africaine, créée dès 1910. Cela correspondait d'ailleurs fondamentalement aux intérêts de la City : regrouper les quatre anciens territoires (Ies deux républiques boers et les deux colonies britanniques) permettait de constituer un marche relativement étendu et propice à l'expansion du capital financier. D'autre part, en instaurant un cadre politique de type parlemen­taire libéral, la métropole coloniale escomptait que les « énergies militaires », l'esprit de revanche, seraient dirigés vers des batailles politiques institutionnelles et institutionnalisées ! Enfin, le com­promis envisagé permettait de diviser les Boers et de rallier ceux qui feraient preuve de « réalisme ». La pression africaine écartait la menace d'une revanche politique débouchant sur la sécession.

 

Aussi, dès 1902, les vainqueurs laissèrent-ils s'organiser les vaincus dans des partis politiques. En 1907, Louis Botha, ex-général des Boers devint le chef du gouvernement du Transvaal. Jusque-1à, Ies administrateurs britanniques avaient, par une série de mesures, aidé Ies Boers, notamment les fermiers, à relever leurs ruines. En 1910, était constituée l'Union sud-africaine regroupant les quatre anciennes provinces sous la tutelle britanni­que, mais dotée d'un large statut d'autonomie et possédant le statut de dominion.

 

Comme tous les dominions de l'époque, il s'agissait d'une colonie de peuplement blanc. La particularité de l'Union sud-africaine par rapport à l'Australie, par exemple, résidait dans le caractère profondément minoritaire des colons face aux autochtones : partout ailleurs, ceux-ci avaient été massacrés. Le haut-commissaire britannique Alfred Milner était catégorique sur l'avenir : « La fin dernière [est] une communauté blanche, entretenue par une main-d'oeuvre noire bien traitée... l'homme blanc [devant] gouverner, car il est à un nombre infini de degrés au-dessus de l'homme noir, à un tel nombre que celui-ci mettrait des siècles à gravir et que la vaste majorité de la population noire pourrait fort bien ne jamais gravir. »

 

L'Acte de l'Union sud-africaine qui devait pratiquement rester inchangé jusqu'en 1983 (à l'exception des dispositions de 1961, transformant le dominion en république) créait un État unitaire de parlementaire à l'anglaise. Si les non-Blancs étaient du système, au Cap cependant les métis et les Africains « civilisés » (sic) conservaient le droit de vote sur une base censitaire. C'était la seule entorse au système. Cette clause, imposée par les Britanniques, permettait d'isoler les métis de mble des Noirs, et d'utiliser leur vote en faveur des libéraux anglais (les seuls qui défendaient ce « privilège »).

 

Ainsi ce compromis entre l'impérialisme britannique et les Boers — plus exactement la petite et moyenne bourgeoisie rurale et urbaine que représentaient trois ex-généraux de la guerre, Botha, Smuts et Hertzog — instaurait ce que l'on a appelé la « Barrière de couleur » comme une donnée constitutionnelle. faisait de l'Union sud-africaine un État à part, même à l’époque : un quart de la population constituait de par sa couleur au blanche le pays légal, tandis que les trois quarts restants, du fait aussi de leur couleur de peau, noire ou foncée, n'étaient pris en considération et exclus du système politique. On tait à la reproduction à l'intérieur de l'Union, sur un même territoire, des rapports politiques métropole-colonies.

 

D'autre  part, dans la mesure où la ségrégation était raciale, et sociale, religieuse ou politique comme dans d'autres États à même période, elle accentuait ce caractère particulier. Car la ségrégation raciale n'a pas le même caractère : « J'ai connu beaucoup d'hommes qui ont changé d'opinions politiques et j'en connu qui ont changé de religion. Mais je n'ai jamais rencontré hommes qui aient changé de race. C'est pourquoi le racisme différe totalement de toute les autres formes de tyrannie. Car le racisme est la tyrannie absolue, celle à laquelle on ne saurait échapper. » (Albert Luthuli, président de l’ANC et Prix Nobel de la paix, mort en 1983 )

 

Ainsi, de manière à satisfaire les besoins en main-d'œuvre et à assurer l'ordre colonial, la communauté blanche se voyait réconciliée par ce compromis, le cadre du parlementarisme libéral anglo-saxon assurant une meilleure gestion des affaires de la unie au profit des monopoles (britanniques) de l'industrie fière et de la bourgeoisie boer.

 

La classe ouvrière blanche, organisée en syndicats dès la fin 19e siècle malgré le corporatisme et le racisme, commençait à s’organiser politiquement, influencée par le socialisme européen. Dans les conditions de l'Afrique du Sud dominait évidemment opportunisme qui ravageait les rangs de la social-démocratie internationale :

 

le Labour Party, dirigé par un ex-colonel de la guerre, défendait avant tout la classe ouvrière boer et s'opposait aux Noirs. Une petite minorité cependant, composée d'immigrés, défendait des positions révolutionnaires. Le Labour avait des positions électorales importantes, utilisant un langage anticapita­liste et anti-impérialiste qui paraissait d'autant plus de gauche qu'il s'attaquait au capital britannique. Mais, s'inscrivant dans le cadre du racisme, de l'exclusivisme boer, il mettait la classe ouvrière à la remorque de la bourgeoisie afrikaner. Ainsi, lorsqu'en 1910 se réunit le premier parlement d'Afrique du Sud, les colonisateurs blancs, toutes origines confondues, ont bel et bien l'intention d'exploiter la colonie à leur profit (la répartition est un autre problème) par le biais de l'exploitation du travail des Noirs (Africains, Indiens, métis).

 

De leur côté, les exclus, les Noirs, commençaient à s'organiser. En butte à l'hostilité agressive des Blancs et à une législation discriminatoire particulière, comme l'interdiction, aujourd'hui encore en vigueur, de s'installer dans l'État d'Orange, les Indiens avaient créé leur organisation dès 1894. Participaient à sa direction deux personnalités, devenus historiques depuis, Gandhi et Nerhu. Ils devaient imprimer au Natal Indian Congress (NIC — Congrès indien du Natal) une orientation étroitement communautaire s'opposant à tout élargissement de l'action contre la ségrégation et le racisme aux Africains et aux métis.

 

Les métis du Cap s'étaient regroupés dans l'African People's Organization (APO — Organisation du peuple africain) récla­mant l'extension aux autres provinces des droits qu'ils avaient au Cap. Mais, tout comme les Indiens, ils refusaient l'unité avec les Africains.

 

Les Africains furent de la même façon exclus du mouvement syndicaliste naissant : par les Blancs, à l'exception d'une petite poignée qui tentera de contribuer à leur organisation, par les Indiens et par les métis. Cependant, leur poids dans la population (70 % environ, en 1904), leur insertion de plus en plus large dans l'économie faisaient qu'ils ne pouvaient rester à l'écart.

 

Très vite après l'écrasement de la rébellion de Bambata, les quelques intellectuels africains qui ont pu se former maigre tout, grâce aux écoles missionnaires, et certains chefs tribaux cherchèrent de nouvelles formes de résistance et de lutte, confiants dans l'avenir malgré la défaite récente. « Là où il y a eu une rivière, l'eau reviendra toujours », dira l'un d'eux, le docteur Seme. Prenant conscience que les Africains ne formaient qu'un seul peuple, Pixley k? Seme écrivait en 1911 : « Le démon des « lutes raciales », les aberrations des querelles Xhosa-Fingo, anomosité qui existe entre Zoulous et Tongan, entre Basothos et chacune des autres tribus indigènes doivent être enterrés et oubliés... Nous sommes un seul peuple. » Ce saut qualitatif dans la prise de conscience se produisit à l'annonce d'une nouvelle législation qui achevait la spoliation des Africains de leur pays : le Native Land Act.

  

Le Native Land Act et la naissance de l'ANC

cette loi découlait logiquement du compromis réalisé en 1909 - entre les deux pôles dirigeants de la communauté blanche. était destinée à réaliser la ségrégation territoriale entre Noirs, exactement Africains, et Blancs au profit de ces derniers, e complexe dans une colonie de peuplement où les autochtones ­malgré les massacres successifs, restaient majoritaires et où besoins en force de travail à bas prix étaient vitaux pour exploitation de l'économie coloniale et sa rentabilisation sur le marché capitaliste britannique et mondial. Tout en étant victime l'exploitation capitaliste, la classe ouvrière blanche devait rester relativement privilégiée pour s'intégrer au système de domination coloniale. Il fallait donc avoir recours à la force de travail africaine en réduisant son coût au minimum et contrôler déplacement.

 

Le Native Land Act répondait à cette nécessité : il fut décidé à partir des anciennes réserves seraient créés des « territoires indigènes ». Ils furent établis sur 7 % du territoire et du même coup on interdisait aux Africains de pouvoir acheter ou posséder terres dans la zone blanche, 93 % du pays. Les Africains, leur agriculture basée sur l'élevage, étaient complètement ouillés : même dans les endroits où à l'origine les conditions physiques n'étaient pas défavorables, ce regroupement des activités traditionnelles, celles de la majorité de la population, eut me conséquence quasi immédiate d'entraîner surpâturage, épuisement des sols et surpopulation. L'économie de subsistance suffisant plus à nourrir la population, elle devait aller vendre force de travail dans la zone blanche. A des conditions particulières : femmes et enfants étant censés vivre de l'agriculture, tout comme les vieux, inaptes au travail salarié.

 

En maintenant ce secteur traditionnel de l'économie, le salaire de l'ouvrier africain apparaissait comme un complément. Une fois que l'on n'aurait plus besoin de lui, il reviendrait dans sa réserve.

C'était le début du travail migrant.

 

Cette loi avait d'autres effets : elle obligeait les fermiers noirs des zones blanches, qui travaillaient la terre en échange de rentes en travail ou en nature dues aux fermiers blancs, à regagner les réserves. Elle accélérait donc la transformation de l'agriculture des zones blanches en agriculture capitaliste. L'exode rural des Blancs s'accrut : la population urbaine blanche passa de 31 % à 48 % entre 1911 et 1936. Cela permettait la constitution d'une force de travail stable. Et soulignait que le compromis fondant l'Union reposait sur les intérêts du capitalisme, lequel devait rester blanc : la loi éliminait la menace même partielle de voir se constituer une agriculture noire concurrentielle.

 

Pour être « sûrs » de tenir la main-d'oeuvre africaine, en 1911, on adopta une loi sur le travail indigène qui interdisait les grèves, assimilait les ruptures de contrats à un crime, et qui faisait du patron le maître, de l'ouvrier le serviteur.

 

Dès que le Native Land Act fut annoncé, les Africains en sentirent le danger, ce qui contribua à renforcer les efforts de ceux qui recherchaient l'unité. Dans la mesure où tous les Africains étaient touchés par cette loi, cela participa à l'éclatement du cadre tribal traditionnel. Le 8 janvier 1912 une conférence se réunit à Bloemfontein.

 

« Étaient présents quelques hommes exerçant une profession libérale et des intellectuels; un grand nombre de chefs et de représentants de tribus, des ouvriers et des paysans. Ils venaient de toutes les régions d'Afrique du Sud... des zones rurales du Transkei et du Zoulouland, et des zones urbaines de Johannes­burg, Kimberley, Durban, Port Elizabeth et de Cape Town ; ils venaient d'aussi loin que le Botswana, le Lesotho et le Swaziland [noms actuels — NDA].

 

«Le plus étonnant de cette conférence fut le nombre de tribus qui envoyèrent des représentants. I1 y avait des Zoulous, des Tswanas, des Sothos, des Vendas, des Shangaans, des Tongas et d'autres. Ces tribus, encore récemment enfermées dans leur fief, se regardaient avec suspicion. Chacune était fière et ne pouvait qu'avec difficulté considérer les autres comme des égales. Deux ans auparavant [...], elles avaient toutes été ignorées [...], avalant les fruits amers de leur division, quand Boers et Britanniques se rencontrèrent pour former [...] l'Union sud-africaine. Ainsi que la conférence le docteur Pixley Ka Isaka Seme : "Nous somme un seul peuple. Ces divisions, ces rivalités sont la cause de nos malheurs et de tous nos retards, ainsi que de notre ignorance aujourd'hui."  » (voir Histoire de l’ANC,bureau de l’ANC à Paris) . La conférence fut l'acte fondateur du South African Native National Congress qui prit en 1923 le nom d'African National Congress (ANC). C'était non seulement un élément nouveau de la situation en Afrique du Sud que cette prise de conscience nationale, mais aussi pour tout le continent africain, à l'époque sous la botte coloniale, à l'exception de l'Éthiopie. Cette organisation était déjà révolutionnaire historiquement, même si dirigeants, son action, sa conception de la lutte ne l'étaient pas. Pour protester contre le Land Act, ils formèrent une délégation qui fut envoyée à Londres demander le veto de la Grande-Bretagne. Ce que cette dernière refusa.

 

S’arrêter à cet aspect des choses serait passer à côté de l’essentiel : les vieux rapports sociaux entraient en décomposition l'effet de la colonisation blanche et des rapports de production marchands et capitalistes. L'acte de naissance d'une nation nouvelle — encore largement embryonnaire — était signé la prise de conscience qu'il fallait s'unir et agir.

 

Cette même année 1913 de grandes luttes de masse éclatèrent, dirigées par cette nouvelle organisation, contre l'extension des pass aux femmes. Cette lutte fut victorieuse, renforçant la conscience que la lutte et l'unité sont les clés du succès.

 

L’aiguisement des luttes de classe

La lutte des Africains contre le colonialisme n'était pas la seule à laquelle devaient faire face l'oligarchie financière britannique et gouvernement boer. La lutte des classes entre la bourgeoisie et prolétariat s'aiguisait. Les mineurs blancs défendaient avec harnachement leurs revendications contre le patronat minier. Cependant , la structure coloniale, le prix de la force de travail qualifiée sur le marché du travail, faisaient que la lutte des classes restait elle aussi à l'état embryonnaire : les mineurs blancs défendaient leurs privilèges, accusant le patronat de vouloir utiliser les Africains contre leur salaire et leurs conditions d vie. C'était d'ailleurs vrai.

 

Mais, au lieu d'éviter le piège de la division, les mineurs blancs avançaient des mots d'ordre racistes et ségrégationnistes : en 1913-1914, leurs grèves obtiennent la reconnaissance du syndicalisme pour les Blancs et l'instauration d'une « barrière couleur» dans le recrutement de la main-d'œuvre: les emplois qualifiés et hautement qualifiés seront réservés exclusivement des Blancs. D'un côté, le patronat était réticent : ces clauses raréfiant le recrutement, renchérissaient la main-d'œuvre qualifiée. Mais de l'autre, elles dégageaient la responsabilité du patronat dans l'exploitation puisque c'était l'Africain qui apparaissait comme la cause du malheur des ouvriers blancs et que l'ouvrier blanc devenait la cause de la surexploitation d Africains.

 

Cela n'empêchait pas la répression d'être sanglante : le patronat avait besoin de cette hiérarchie raciale mais il n'écartait pas l'idée d'avoir à l'« écraser » en cas de besoin. Surtout, la répression avait une double fonction : le petit Blanc, boer surcroît, voyait son anticapitalisme primaire et son hostilité au Anglais confortés sur la base du racisme — « on » voulait le remplacer par des « Noirs ». Pour les Noirs, c'était un avertissement : si le gouvernement pouvait se déchaîner avec un telle violence contre les Blancs, racistes de surcroît, il était évident que contre les Africains, les métis ou les Indiens, aurait moins de scrupules encore.

 

Pourtant, c'est en 1913 qu'éclate la première grève des mineur noirs contre la « barrière de couleur », qui fait suite à la grève des mineurs blancs. Ces derniers y répondirent en passant, sauf cas individuels, du côté des patrons et du pouvoir. Au plan politique, le Parti travailliste (Labour Party) traduisait cet intégration du prolétariat blanc au système colonial : il fut premier parti à inscrire la discrimination raciale dans son programme.

 

Le compromis passé entre la bourgeoisie boer et l'oligarchie financière britannique devait résister à la Première Guer mondiale. Malgré une opposition qui tenta une insurrection v' matée, le gouvernement Botha-Smuts obéit à Londres et s'empare de la colonie allemande du Sud-Ouest africain, la Namibie d'aujourd'hui.

 

Durant la guerre, au côté de l'industrie minière et du chemin fer, se développa, à cause des difficultés de transports et de liaison avec l'Angleterre, un secteur industriel donnant à la bourgeoisie agraire des perspectives de profits nouveaux dans secteur à sa mesure : elle ne se faisait aucune illusion sur ses possibilités de partir à l'assaut de l'oligarchie financière qui contrôlait le secteur minier.

 

A la fin de la guerre l'Afrique du Sud exporte du maïs, de la viande, des produits laitiers et du sucre, permettant de constituer une base d'accumulation de capital et son transfert dans le secteur secondaire. La bourgeoisie boer se heurtait pourtant aux liens coloniaux avec la Grande-Bretagne : de la guerre elle ne put obtenir que l'extension de son marché au Sud-Ouest africain, autres colonies et semi-colonies britanniques continuant de lui échapper en partie, tandis que le rétablissement du libre-échange, sitôt la guerre terminée, entraînait de nouveau une concurrence avec les produits agricoles importés. Elle restait fidèle à l'esprit du compromis qui lui procurait certains avantages plan financier grâce aux prélèvements fiscaux effectués sur extraction de l'or. Mais elle voulait davantage. En d'autres termes, dans ce qu'on a appelé l'« alliance de l'or et du maïs », elle voulait que la part du maïs soit plus forte.

 

Cela signifiait une aggravation des conditions de vie des travailleurs africains : il fallait maintenir une main-d'œuvre rurale quasi esclave abondante. Cela impliquait le renforcement du contrôle des migrations, donc du système des pass et une stabilisation plus grande des travailleurs des mines. Enfin, il fallait à cette bourgeoisie une maîtrise plus grande de l'appareil d’Etat et se trouver des alliés.

 

L'existence depuis 1914 d'un nouveau parti afrikaner, conduit par Hertzog — le Parti national —, donnait un levier politique à ces aspirations. La création au Transvaal, en 1918, d'une franc-maçonnerie boer, le Broederbond, qui s'étend à tout le pays dès 1922, va en fournir le cadre idéologique. La situation économique, la crise de l'après-guerre, en constituera la toile de fond et le vivier où seront puisées les forces sociales nécessaires.

 

Comme les autres pays capitalistes, l'Afrique du Sud connut fin 1919 une crise liée aux modifications  économiques structurelles consécutives à la fin de la guerre : le retour des marchandises britanniques (et du reste de l'empire) concurrençait l'agriculture l'industrie embryonnaire, et l'or voyait ses cours s'effondrer sur le marché mondial. Les petits agriculteurs afrikaners furent particulièrement frappés, l'exode rural s'accéléra, dégageant un réserve de main-d'oeuvre pas ou peu qualifiée, composée petits Blancs. Ils se trouvaient en concurrence avec les ouvre africains dont le « statut » (conséquence de la constitution du aristocratie ouvrière blanche chez les mineurs et les cheminot impliquait des salaires plus bas que ceux des Blancs, donc plus avantageux pour les capitalistes. Des mines considérées comme peu rentables fermaient, aggravant le chômage.

 

Le capital minier chercha à déstabiliser la situation des mine blancs en remettant en cause la « barrière de couleur », tout a moins dans la forme qu'elle avait prise en 1911. Il s'agissait baisser les salaires des Blancs, en utilisant la concurrence potentielle des ouvriers noirs et d'accentuer les divisions de classe ouvrière.

 

C'était un plan mûrement réfléchi. Le gouvernement Smuts avait la majorité au parlement blanc et il représentait avant tout les intérêts du grand capital minier et de l'impérialisme britannique. S'il s'était uniquement agi de remplacer la mai d'œuvre  blanche par la main-d'oeuvre noire ou de remettre cause radicalement la « barrière de couleur », deux initiatives parlementaires avancées par les partis probritanniques demeuraient incompréhensibles.

 

C'est d'abord la « Native Affairs Act » (loi sur les affaires indigènes), adoptée en 1920, qui a pour but de stopper processus de déstructuration de la communauté tribale et maintenir dans les réserves les rapports de production précapitalistes. Le travailleur africain n'était donc censé devenir qu'un semi prolétaire ; le prix de la force de travail et de sa reproduction était amputé, car conçu comme un « complément » aux revenue agricoles obtenus dans la réserve. Pour maintenir cette situation la loi renforçait ou réintroduisait le pouvoir des chefs traditions tout en ayant soin de les placer sous le contrôle du pouvoir blanc.

 

Ensuite une commission parlementaire fut créée pour veiller ce que les Africains restent liés organiquement aux réserves délimitées en 1913. Présidée par le chef du parti britannique du Natal, Stallard, elle recommanda de prendre les mesures pour mettre en application le principe suivant : « L'indigène ne doit être autorisé à pénétrer dans les zones urbaines qui sont essentiellement la création de l'homme blanc que lorsqu'il y veut entrer (sic) pour servir l'homme blanc et il en doit partir quand il cesse de le faire. » (Odette Guitard, I Apartheid, « Que sais-je ? », PUF, Paris 1983.)

 

 

Les Africains étaient donc bel et bien considérés comme une masse de manoeuvre en fonction des intérêts du capital. L'aggravation  des tensions raciales était d'autant plus nécessaire pour le patronat qu'en 1920 la première grève de masse des mineurs noirs rassembla 71 000 travailleurs sur des mots d'ordre politiques, dans les conditions de l'Afrique du Sud : augmentation des salaires, abaissement des prix dans les magasins des compoundsfoyers où vivent dans des conditions déplorables sans leur famille les ouvriers noirs sous contrat, et qui continuent d'exister en 1987 dans les mêmes conditions — et remise en cause de la « barrière raciale ».

 

I1 n'y a pas d'ailleurs que la classe ouvrière qui se met en mouvement. L'année suivante, à Bulhoek, près de Queenstown, une insurrection populaire est réprimée à la mitrailleuse. Le bilan ces deux mouvements est lourd. Le gouvernement Smuts avait donc aucune envie de faire quelque concession que ce soit aux Africains.

 

L'agitation révolutionnaire, qui après octobre 1917 a gagné semble du monde capitaliste, y compris la sphère coloniale, répercute aussi parmi les ouvriers blancs. Seulement, même si quelques individualités font exception, la conscience pervertie travailleurs blancs se révéla tout particulièrement lors de la grève insurrectionnelle des mineurs blancs en 1922.

 

Malgré des mots d'ordre inspirés par l'écho de la révolution soviétique, malgré les chants révolutionnaires, la lutte « héroïque­» face aux tanks et à l'aviation bombardant les quartiers ouvriers, malgré la pendaison de quatre « meneurs » marchant supplice en chantant le Drapeau rouge, le mouvement était réactionnaire sur le fond. Les ouvriers blancs ne se soulevaient pas pour libérer la classe ouvrière, mais la classe ouvrière blanche. Le slogan « Prolétaires de tous les pays unissez-vous pour sauver l'Afrique du Sud blanche » est significatif : on se trouve face à un mouvement raciste et chauvin. En réalité, les oripeaux de la révolution masquaient la mise à la remorque de cette fraction de la classe ouvrière derrière la bourgeoisie afrikaner. Alors qu'en 1920, les ouvriers blancs avaient tout fait pour qu'échoue leur grève, les mineurs noirs ne firent aucune tentative pour leur rendre la pareille. Comme si, chez les Noirs,  le sens de classe l'emportait, comme s'ils pressentaient que, malgré tout, le capital monopoliste et son appareil politique tiraient sur la classe ouvrière tout entière.

 

Mais, pourquoi n'y eut-il pas jonction ? Ni dépassement par les Blancs en lutte de leurs préjugés ? La réponse est malheureusement évidente : « ...Les mineurs blancs gagnaient dix fois ce que gagnaient les Noirs et un grand nombre d'entre eux avaient à leur service des domestiques noirs. Une victoire des mineurs noirs aurait accru le désir des propriétaires de mine de réduire le statut des mineurs blancs, car la moindre augmentation du salaire des Noirs aurait nécessité soit un abaissement des salaires des Blancs, soit une réduction des bénéfices. Telle était la réalité de la situation que les mineurs blancs, inconsciemment ou non, ont très bien comprise. » Finalement la trahison de classe permit l'alliance entre la bourgeoisie afrikaner et la classe ouvrière blanche. Parmi les Blancs, seuls les communistes, et bien timidement, critiqueront cette attitude.

 

Le Parti communiste et la grève de 1922

Le Parti communiste était organisé depuis 1921. II était issu de l'aile gauche du Parti travailliste, qui avait refusé la guerre en 1914. Non pas, comme Hertzog et les politiciens boers, par hostilité aux Anglais, mais par hostilité à la guerre. S'était formée la Ligue socialiste internationale (ISL) où une aile marxiste révolutionnaire était active, souvent composée d'ouvriers de l'Empire russe, qui avaient fui après l'échec de la révolution de 1905. Chez ces militants des idées progressent : ainsi en 1915, David Ivon Jones, le secrétaire de l'ISL, déclare : « Ce n'est qu'en libérant les autochtones que nous pourrons espérer libérer les Blancs. » En 1917, l'ISL souligne la nécessité d'une alliance et tente un rapprochement avec l'International Workers of Africa.

 

Lorsque, en 1921, l'ISL devient le Parti communiste d'Afrique du Sud, il est uniquement composé de Blancs. Peu auparavant, la dernière conférence de l'ISL avait apporté son soutien aux revendications démocratiques bourgeoises générales du mouvement de libération : droit de vote, d'association, etc. Mais l'ANC catalogué de « petite coterie d'autochtones instruits ». Cette position traduisait un fort ouvriérisme — il y avait un appel remarquable à l'unité de la classe ouvrière — mais n'était pas innocente : c'était le refus de reconnaître qu'en Afrique du question principale était la libération nationale des Africains et que la résolution de cette tâche conditionnait toutes tâches du prolétariat et de son parti. L'Internationale Communiste interviendra en permanence pour aider à faire comprendre ce problème.

 

Lors de la grève de 1922, le Parti communiste eut des difficultés à se définir. Le syndicat lui était très hostile. Il apporta son aux mineurs blancs dans l'affrontement avec le patronat, voir et la police (il y eut deux cents morts), mais refusa « la grève raciste ». Même si des illusions subsistaient sur le rôle révolutionnaire de cette grève, dans un tract-manifeste rendu public le 30 janvier, les communistes déclaraient : « Sans nécessairement justifier lui-même avec tous les mots d'ordre avancés dans la grève le PCSA [...] apporte son soutien au comité de grève » Et il poursuivait en expliquant que c'était le capitalisme « dont  la nature est de dégrader les conditions de ceux qu'il exploite » qui rendait impossibles des mots d'ordre sur le maintien du « niveau de vie blanc » et de « la construction d'une Afrique du Sud blanche ». Les communistes proposaient l'unité travailleurs « sans différence de race ou de couleur ». Certes position était insuffissante, paternaliste (elle ne s'adressait qu’aux Blancs), elle avait tous les défauts du point de vue des principes de l'Internationale communiste, mais ce fut la seule qui s'éleva contre le poison raciste dans cette lutte.

 

Une période difficile

La défaite des mineurs blancs était la rançon de leur isolement raciste. Mais la situation des Noirs ne s’améliora pas pour autant. Le gouvernement Smuts poursuivit la politique de contrôle de la main-d’œuvre dont les réserves et les pass étaient le premier volet. Ce fut, suite aux travaux de la commission Stalalard déjà cité, l’adoption du Native Urban Act. Cette nouvelle loi renforçait le rôle des pass en réglementant strictement la présence des africains dans les zones blanches en fonctions des besoins en force de travail du capital. Elle instituait par ailleurs la ségrégation de l'habitat urbain : les Africains venus travailler à la ville devaient habiter dans des cités africaines distinctes, sous l'autorité locale blanche. Cette dernière décidait en matière d'expulsion, de couvre-feu, de maintien de l'ordre.

 

 

On le voit, en ce qui concerne le sort des Noirs, les partis probritanniques réunis autour de Smuts ne se différenciaient que fort peu des Afrikaners « purs et durs » à la Hertzog. Dans le cadre du « libéralisme », les premiers utilisaient le racisme, la discrimination raciale, dans le cadre de « !'influx control » (]c contrôle de la main-d'œuvre en général). Mais ils ne s'opposaient pas, contrairement à Hertzog, à ce que soit réadapté le système à l'intérieur d'une branche industrielle si le capital monopoliste en avait besoin pour accroître ses profits.

 

Hertzog et son Parti national, de leur côté, capitalisaient tout le mécontentement des Afrikaners et des petits Blancs en général contre les Britanniques. En 1924, Hertzog, sur la base de ce mécontentement et de la démagogie nationaliste, emporta les élections. Le Parti travailliste lui apporta son soutien et entra dans le cabinet. Il devait y disparaître !

 

L'élection de Hertzog, le ralliement travailliste, exprimaient une modification du rapport des forces au sein de la classe dominante et du groupe racial dominant (les Blancs). L'impéria­lisme britannique acceptait de ne plus gérer directement la colonie à l'aide de ses instruments politiques — les partis regroupés autour de Smuts — et que la relève soit assurée par les représentants des fermiers et de la bourgeoisie afrikaners alliés à l'aristocratie ouvrière blanche. Le compromis de 1909 était réaménagé (ce sera fait officiellement en 1931) sur la base du maintien des liens organiques avec la métropole, mais aussi en renforçant le caractère de colonie de peuplement européen, indépendante au sein de l'Empire britannique.

 

Plusieurs lois furent adoptées pour aggraver la discrimination raciale et le contrôle de la main-d'œuvre africaine. Cette politique visait à accroître les divisions entre Africains, métis et Indiens. Des mesures furent prises pour donner satisfaction aux Afrika­ners : en 1925, l'afrikaans devint langue officielle au même titre que l'anglais, le néerlandais étant abandonné. Le gouvernement accentuait ainsi l'exclusivisme des Boers en les coupant du monde extérieur et donnait une base linguistique et culturelle à la coalition qui le soutenait par l'exaltation du chauvinisme. En même temps, il favorisait le recrutement de l’encadrement social (fonctionnaires, police, armée, cadres de l'industrie et du commerce) parmi les masses afrikaners ruinées qui arrivaient villes, ou parmi le prolétariat blanc plus ancien. La promotion sociale offerte aux générations nouvelles devait contribuer à sceller l'union de la colonie blanche pour la défense intérêts de l'impérialisme britannique.

 

Cependant la mesure la plus importante fut sans conteste la mise en place de structures capitalistes monopolistes d'État particuliières, inspirées des théories mussoliniennes et d'autres idéologies économiques du fascisme. Pour aider à la constitution renforcement de la bourgeoisie boer, et aussi pour satisfaire l’aristocratie ouvrière et les paysans afrikaners ruinés à la recherche de travail, le gouvernement de Hertzog recourut largement aux financements publics, à la constitution de sociétés étatiques dans les secteurs où le capital n'était pas intéressé à investir, mais qui étaient vitaux pour le développement de la bourgeoisie industrielle : ainsi, en 1928 fut créé ISCOR (Iron Steel Industriel Corporation of South Africa) posant la base de l’industrie sidérurgique. L'Afrique du Sud connut alors, jusqu'en 1930, une période de développement industriel impor­tante. Le financement public d'ISCOR, mais aussi les facilités de et de crédits accordés par l'État étaient assurés par les royalties de l'extraction aurifère, par la surexploitation du prolétariat africain, maintenue par la législation et l'appareil de répression, par un système protectionniste limitant, par des taxes élevés, l'intrusion du marché mondial et la réexportation des profits.

 

La classe ouvrière blanche fut intégrée au système : dès 1924, l’Industrial Conciliation Act précise la notion de « travail civilisé » (celui qu'exercent les Blancs) et réserve la notion d’employés aux seuls Blancs, les Africains étant qualifiés de « non-employés ». L'Act instituait des conseils d'industrie où étaient représentés le patronat et les syndicats enregistrés auprès des autorités : seuls les Blancs avaient ce droit reconnu. Le gouvernement se réservait la possibilité, s'il le jugeait utile, d’étendre la négociation aux « non-employés ». Le Native Labour ulation Act (loi réglementant le travail des indigènes) faisait toute rupture de contrat par un Africain un crime. Et la loi les salaires, adoptée en 1925, excluait les Africains des travaux qualifiés, si un taux « européen » de salaire était fixé. était l'application concrète de la notion de « travail civilisé » telle qu'elle ressortait d'une circulaire officielle de l'année précédente : un tel travail était « accompli par des personnes dont le niveau de vie est conforme à celui qui est généralement tenu pour acceptable au regard des notions habituelles des Européens. Le travail non civilisé doit être regardé comme le travail accompli par des personnes dont l'objectif se limite aux exigences essentielles de la vie, telles que les conçoivent les peuples barbares ou sous-développés ». Le dispositif protégeait donc les ouvriers blancs de la concurrence et instituait la « barrière de couleur » dans l'industrie, tandis qu'ils s'arrogeaient par principe des salaires supérieurs.

 

D'un autre côté, le développement industriel et minier conduisit à l'émergence d'un mouvement syndical visant à organiser le prolétariat noir. Il était cependant d'essence non raciale puisqu'il refusait toute « barrière de couleur ». En 1919, s'était créé l'Industriel and Commercial Worker's Union, ICU, à l'initiative notamment des marxistes de l'ISL. Pendant dix ans (l'organisa­tion se dissoudra en 1930) les militants de l'ICU vont travailler, contre la répression patronale et de l'État, à faire germer la conscience de classe dans le prolétariat en combattant les idées racistes-coloniales et en mettant l'accent sur l'organisation des éléments les plus exploités, à savoir les Noirs. De cette expérience sortiront un certain nombre de cadres africains qui vont marquer le développement ultérieur du mouvement ouvrier tant syndical que politique. Les débuts de l'ICU furent marqués par le succès, en 1919, des dockers du Cap qui obtinrent 100 % d'augmentation de salaire.

 

Le fait que, au-delà des mesures répressives traditionnelles, les travailleurs africains soient considérés comme des « migrants », des travailleurs sous contrat à durée limitée, qui devaient, une fois celle-ci écoulée, retourner dans les réserves, affaiblissait le potentiel organisationnel. En 1928, on comptait dans l'industrie et les transports 420 000 Noirs contre 145 000 Blancs et 43 500 ouvriers agricoles noirs contre 50 000 blancs. La prolétarisation massive et l'urbanisation permanente qui en résultait — les mineurs restaient un cas à part : les Noirs qui travaillaient dans les mines ne pouvaient échapper au travail migrant et ils étaient majoritairement non-sud-africains venait de Rhodésie, Mozambique, Angola, Zambie, Malawi, etc. —ouvraient pourtant des perspectives. Cependant l'ICU se trans­forma peu à peu en mouvement politico-syndical, en fait un embryon d'organisation nationale à base ouvrière.

 

 

Cela devait entraîner son affaiblissement et son éclatement, d'autant que ses dirigeants prononcèrent, à la fin des années vingt, l'exclusion des communistes, qui fondèrent alors la Fédération des syndicats africains, affiliée à l'Internationale syndicale rouge.

 

Au plan politique cette période est marquée par le développement des luttes contre les pass qui focalisaient pour les Africains l'oppression dont ils étaient victimes. Les luttes continuaient dent à être dirigées dans une orientation « légaliste ». L’ANC mettait l'accent sur les délégations, les pétitions et tentait rapprocher du Parti sud-africain de Smuts, maintenant dans l’opposition.

 

Le Parti communiste faisait ses premiers pas : collaborant tantôt avec l'ANC, tantôt le dénonçant comme une organisation nationaliste bourgeoise et allant jusqu'à créer une ligue africaine concurrente. Quoique certains secteurs de l'ANC furent tentés par l'exclusion des militants du PC, ceux-ci, même dans les périodes les plus conflictuelles, y continuèrent leur travail. Si l’on en juge par les prises de position de la direction du PC, parfois très dure dans sa critique, cela se fit bien souvent contre et marées. Mais le plus important fut     l'« africanisation » parti. En 1928, sur 1 750 membres, 1 600 étaient des Noirs. Seulement la direction était composée de... 10 Blancs et 3 Noirs !

 

En 1930, les Noirs étaient majoritaires au Comité central, quoique le pouvoir restait centralisé aux mains de deux Blancs. Le 6e Congrès de l'Internationale communiste et les réunions Comité exécutif qui suivirent jouèrent un rôle énorme pour accélérer ce processus en avançant le mot d'ordre de « république indigène indépendante ». Ce mot d'ordre mettait l'accent sur la question nationale et empêchait effectivement qu'elle puisse être contournée. En même temps, il insistait sur la nécessité des étapes de la révolution en Afrique du Sud : la république indigène était conçue comme une rupture avec l'impérialisme (décolonisation) et comme la fin de la spoliation des terres, consécutive au Native Land Act, dont étaient victimes les africains.

 

Le PC sud-africain connut à la suite de cette orientation une crise violente qui dura une dizaine d'années. D'un côté il s’affaiblissait : exclusions, départs, remises en cause, etc. Ses liens avec le mouvement national, pourtant salué avec chaleur Gumède, représentant de l'ANC en 1927 à la conférence impérialiste de Bruxelles, se relâchèrent. Mais, d'un autre côté, cette crise fut largement profitable. Elle permit une discussion et une réflexion approfondies sur le problème national en Afrique du Sud, la rupture avec ce qui avait été négatif dans la période de constitution d'un mouvement révolutionnaire prolétarien : une conception                        « européenne» de la lutte, ouvriérisme ultra-gauche qui masquait sur le fond l'implantation de l'idéologie raciste et chauvine blanche. De fait, tous discours sur la révolution socialiste, la lutte des classes,  le gouvernement ouvrier-paysan, les soviets tout de suite, faisaient que traduire le refus de prendre en compte la réalité sud-africaine : l'oppression nationale et raciale dont étaient victimes les Noirs en tant que tels.

 

La crise des années trente

En 1929, la crise économique, partie des États-Unis, ébranle l'Afrique du Sud. L'agriculture fut particulièrement touchée entraînant la ruine de nouveaux fermiers. Le nombre de Blanc pauvres, chômeurs, augmenta. Mais, évidemment, ce furent les Noirs qui furent les plus touchés : ils n'avaient pas d'allocations de chômage. La crise de l'or, qui accompagna la dépression mit fin à des milliers de contrats. Les travailleurs noirs refluèrent sur les réserves déjà surpeuplées et en proie à une dégradation écologique dramatique en raison du surpâturage et de la sécheresse. Parallèlement, des grèves de plus en plus nombreuses voient Blancs et Noirs se battre ensemble. Mais, dans l'ensemble une fois encore les ouvriers blancs essayèrent de s'en sortir sur le dos des Noirs.

 

C'est pendant la crise que se produisit une modification importante de l'économie sud-africaine : en 1930, l'industrie l'emporte sur l'agriculture dans la production du PNB et sa part ne devait plus cesser de s'accroître. Face à la crise, la bourgeois afrikaner était confrontée à sa faiblesse structurelle : les investissements étrangers se tarissaient, ses capacités d'autofinancement étaient nettement insuffisantes, le marché intérieur en vérité réduit aux seuls Blancs (20 % de la population à l'époque) étaient extrêmement restreint. La technologie étrangère apparaissait comme nécessaire.

 

I1 fallait trouver une solution pour réadapter le dispositif politique de la classe dominante, pour atténuer la contradiction entre l'impérialisme britannique et le capital financier-minier d'un côté et la bourgeoisie boer de l'autre. L'abandon de l'étalon-or et le regroupement du parti de Hertzog avec celui de Smuts, dans le Parti uni sud-africain, permirent pendant six ans (1933-1939) la mise en œuvre d'une politique au profit de toute la classe dominante et de l'ensemble de la communauté blanche. Cela entraîna un véritable boom industriel : la sidérurgie pose les bases d'une industrie lourde ; le réseau routier goudronné s'étend, un réseau aérien intérieur est constitué, le chemin de fer et les ports sont développés. En 1937, une loi stabilisa les prix agricoles permettant de donner satisfaction aux fermiers boers.

 

Cet essor, si l'essentiel des profits alla aux capitalistes, l'ensemble de la communauté blanche en bénéficia : le nombre de pauvres blancs diminua, tandis que se développait un appareil politico-administratif, policier et militaire qui absorbait ce que le développement industriel aurait pû laisser de côté. Dans ce contexte, la demande de force de travail bon marché fut forte : de 1933 à 1939, 4 millions de Noirs vinrent travailler dans les zones blanches. Au demeurant, l'industrie avait besoin d'une main-d'œuvre stable, semi-qualifiée et non plus seulement, comme dans l'agriculture et la mine, d'une main-d'oeuvre migrante et sans qualification. Ce besoin allait s'amplifier avec la Deuxième Guerre mondiale. Les Blancs étant à la guerre, les Noirs vont occuper leurs places dans la production.

 

Mais il y avait là une contradiction sous-jacente à résoudre : les salaires dans l'industrie « étaient meilleurs » que dans les mines, et l'emploi y laissait la perspective de pouvoir s'installer en ville. Du coup, le capital minier et l'agriculture voyaient surgir le risque de manquer de main-d'oeuvre. Le premier pouvait s'en sortir en recourant aux Africains de l'extérieur de l'Union. Mais pour les fermiers capitalistes, ou ceux qui étaient en train de le devenir grâce à l'aide de l'État, le problème d'une main­-d'œuvre quasi gratuite était crucial pour assurer la compétitivité des produits.

 

D'un autre côté, pour la bourgeoisie industrielle, il était tout aussi vital que le prix de la force de travail semi-qualifiée soit réduit à son minimum, au-dessous de son coût social global. On a vu que le Native Land Act de 1913, instituant les réserves pour les Africains et les chassant des zones blanches, répondait a ce type de problématique. Cependant, les choses n'avaient pas beaucoup avancé depuis, si ce n'est que les réserves s'avère incapables, étant donné leur exiguïté et l'érosion, de jouer leur rôle : prendre à leur charge dans le cadre du maintien du économie précapitaliste de subsistance une part des coûts sociaux de production et de reproduction de la force de travail.

 

Le Parti uni, où Smuts et Hertzog se retrouvaient comme avant 1914, se pencha donc sur le problème. Dès 1926, Hertzog avait avancé des propositions d'aménagement du système, mais, elles n'avaient pu s'imposer. Le contrôle sur les pass fut renforcé. Le ministre de la Justice, Pirrow, un fasciste avéré, fit renforcer les lois répressives pour briser les mouvements de masse toujours renaissants : loi anti-émeute empêchant les rassemblements, exemple. En 1935, on finit par modifier le Native Land Act. C'est sur cette base qu'aujourd'hui est organisée fondamentalement l'Afrique du Sud de l'apartheid. Pour que les réserves répond au rôle que la classe dominante leur attribuait, on décida de porter à 13 % du territoire (12,7 % t?ès exactement). Le reste du pays était zone blanche. Pour ce faire, on institua un fond indigène pour l'achat de terre (aux Blancs !) et on procéda étapes : en 1972, 15 % des terres restaient à acquérir ! Cette contribuait à parachever la dépossession des Africains de propre pays.

 

Une autre loi compléta le système : elle supprima le droit Africains du Cap à être des électeurs à part entière. E11e défini un collège électoral spécial qui devait élire trois Blancs pour les représenter. De même des collèges électoraux « bantous » furent établis dans les autres provinces pour élire quatre sénateurs blancs. En réalité, cette loi visait d'un côté à remettre en cause un précédent, celui du Cap, où Noirs et Blancs pouvaient vivre ensemble, bien que les Noirs ne pouvaient être élus (les choses devenaient plus claires : 80 000 Blancs étaient représentés une quarantaine de députés, 2 millions de Noirs par... 3, ...b1ancs de surcroît, chiffres du recensement de 1936). D'un autre côté, le gouvernement cherchait à donner « quelques os à ronger la communauté métisse dont le statut devait servir à constituer cette partie fixe de la force de travail non blanche dont le patronat avait besoin. Il était escompté que cette communauté réagirait vis-à-vis des Africains comme les ouvriers blancs vis à vis des Noirs dans leur ensemble.

 

La menace fasciste

La réunification des deux partis principaux de la classe dominante dans le Parti unifié avait laissé sur la touche un groupe d'Afrikaners. Leur leader, Malan, ancien ministre, membre du Broederbond, continuait à prôner le nationalisme afrikaner le plus agressif contre les Noirs et contre les Britanni­que (les anglophones, en général). Ce parti, le Parti national purifié (PNP), opta ouvertement pour le fascisme. Les services spéciaux nazis lui fournirent des subsides. Le Parti national unifié s'adressait aux petits Blancs, à ceux qui se sentaient totalement menacés, exploitant leur haine des Britanniques, leur anticapitalisme primaire — antibritannique et antijuif — pour mobiliser au service de la bourgeoisie boer et pour empêcher qu’évolue leur conscience sociale. En tout état de cause, ces campagnes débouchaient sur la haine raciale : car en fait britanniques et juifs, prétendaient Malan et ses amis, voulaient chasser les Blancs au profit des Noirs. Le Parti national s’appuyait, au-delà du Broederbond qui lui facilitait les contacts Hertzog et les siens, sur toute une série de sociétés pseudo­-culturelles, de secours et d'organismes de jeunesse.

 

En 1929, s'était constituée la FAK (Fédération des associations culturelles afrikaners). Elle s'occupait des travailleurs blancs touchés par la crise. Elle créa deux instituts :

 

a)    l'Institut pour l'économie, chargé d'élaborer une politique développement du capitalisme monopoliste d'État dans le cadre colonial avec « l'indépendance » comme perspective ;

 

 

b)      l'Institut pour l'éducation nationale chrétienne, chargé la réflexion sur l'éducation et le contenu de l'histoire et de la philosophie, en même temps que de mettre sur pied un projet d’éducation des gens de couleur (les métis) reposant sur le principe de la tutelle, de l'inégalité et de la ségrégation. Le PNP, qui resta minoritaire jusqu'en 1939 chez les Afrika­ners, bénéficia en même temps de toute leur sympathie grâce à utilisation du passé : en 1938, Malan et son parti organisèrent immense cérémonie pour exalter l'assassinat des Zoulous cent ans auparavant, à Blood River. Il s'appuyait aussi sur les Eglises calvinistes, ce qui n'était pas négligeable quand on sait , pour beaucoup de pauvres blancs, la Bible en afrikaans était à la fois l'abécédaire et l'unique livre et le pasteur un guide.

 

Autour de ce parti se créèrent des groupes paramilitaire comme l'Osseva-Grandwag dont Vorster fut président. Ce organisation était, elle, ouvertement pronazie.

 

Le mouvement populaire, lui, s'amplifiait. La lutte contre Native Trust et Land Act de 1936 fut déterminante. C'est à ce époque que l'ANC devint l'organisation incontestée dans la lutte contre la discrimination raciale et son aggravation. En 1931, congrès unitaire à Bloemfontein avait réuni l'ANC et l'APO (organisation des métis). En 1935, se réunit une convention grandes organisations noires (Convention de tous les Africains)  Côte à côte se trouvaient des dirigeants de l'ANC, du PC, syndicalistes, des personnalités diverses.

 

L'ANC, qui n'avait pas joué un rôle leader durant les dernières années, reprenait vie. De leur côté les communistes surmontaient leur crise. Comme il fut dit plus tard, « quand le parti fut décidé à passer à l'action, c'est vers l'ANC qu'il se tourna ». Les communistes surmontèrent vite la méfiance qui s'était accumulée: tant par leur sectarisme que par la prévention des dirigeants de l'ANC, peu prédisposés par leurs origines à accepter les communistes. Dans ces années où la menace fasciste pesait l'Afrique du Sud comme sur le monde, se forgèrent dans l'asti des liens qui allaient se révéler indestructibles entre le mouvement national et le mouvement révolutionnaire. La guerre mondiale devait les renforcer.

 

A la veille de celle-ci, la société coloniale a subi un certain nombre de transformations. Le développement du capitales monopoliste d'État, dont la particularité était qu'il reposait l'alliance entre le capital monopoliste d'origine britannique une bourgeoisie boer commerçante, industrielle et bureaucratique (secteur d'État, fonctionnaires, armée, justice) en passe de. constituer à son tour en oligarchie financière, a conduit à triple mouvement tendanciel. D'un côté un rapprochement une volonté de vivre sous le parapluie de l'impérialisme britannique que pour surmonter les effets de la crise dans le cadre d'une formation sociale au marché intérieur restreint.

De l'autre, mouvement qui conduit la communauté blanche à vouloir dégager de toute tutelle de la Grande-Bretagne, ce qui permettrait, à la bourgeoisie locale d'accélérer sa transformation monopoliste grâce à la conquête des colonies africaines britanniques, l'infiltration dans les colonies portugaises. Enfin, cette communauté ses contradictions sociales atténuées grâce aux surprofits obtenus par la surexploitation de la force de travail noire et de l'expropriation des indigènes de leurs terres et des richesses du sous-sol. L’évolution de cette dernière tendance du développement social conduit à une double société qui reproduit le rapport colonial classique, mais d'une manière particulière : les deux « sociétés » non pas séparées par des milliers de kilomètres, mais étroitement enchevêtrées l'une dans l'autre. On a donc la mise place d'une forme de colonialisme particulier. En 1939, cependant, ce processus va être provisoirement bloqué par la guerre : la première tendance, l'alliance avec la Grande-Bretagne, portait une dernière fois. Cela reflétait le caractère dominant capital financier et minier. Mais la guerre ouvrait la perspective d’un développement industriel local et de l'accélération du processus de transformation capitaliste dans les campagnes « blanches » renforçant la base économique de la seconde tendance.

 

1939-1945: mutations et contradictions

L’entrée en guerre provoqua une nouvelle crise de la structure politique blanche. Hertzog fut battu par Smuts au Parlement et rejoignit le Parti national avec ses partisans. Les organisations fascistes afrikaners, plus ou moins liés au PN, déployèrent, avec l’aide des services nazis, une activité intense de sabotage et d’agitation. C'est à cette époque que Vorster fit une déclaration caractérisant politiquement l'ensemble du mouvement nationa­liste afrikaner : « Nous avons pour doctrine le national-christianisme qui est un allié du nazisme. On peut appeler le principe antidémocratique une dictature si l'on veut. En Italie, ça s'appelle fascisme, en Allemagne le national-socialisme et en Afrique du Sud le national-christianisme. »

 

On ne pouvait être plus clair ! Les autorités britanniques et es ne s'y trompèrent pas qui mirent en prison Vorster et plusieurs centaines de ses acolytes. Botha, lui, dirigeait la jeunesse du Front national.

 

La question de l'attitude des forces démocratiques et nationales vis-à-vis de la guerre était plus complexe. D'un côté l'ANC, le Parti communiste, les organisations progressistes s'étaient toujours ­déclarés contre le fascisme et son danger. En 1936, avait été créé un journal où les antifascistes travaillaient côte à côte :

 

Le Guardian. Cependant, personne ne pouvait ignorer que « le loup était dans la bergerie ». La situation faite aux Noirs dans leur ensemble par le gouvernement, les répressions sauvages, le développement au grand jour des organisations profascistes, leurs relations avec les ministres boers d'Hertzog, le passage au nazisme déclaré d'anciens ministres se faisaient sous la houlette britannique ou tout au moins sous son ombre. Jusqu'à la déclaration de guerre, l'antifascisme en Afrique du Sud ne pouvait être dissocié de la lutte pour l'égalité raciale dans tous les domaines.

 

Cette expérience, étroitement liée à la lutte anti-impérialiste contre l'impérialisme britannique, avait montré à la plupart que:

 

 

 

a)                     il ne pouvait être question de s'illusionner sur la rivalité entre l'impérialisme allemand et l'impérialisme britannique, présentée par Londres comme le combat de la démocratie contre la barbarie. Pour les Noirs en particulier, Smuts ne se distinguait guère de ce que l'on pouvait savoir sur les fascistes ;

 

 

b)                       plus globalement, la situation qui avait conduit à la signature du pacte germano-soviétique renforçait ce sentiment : la Grande-Bretagne avait soutenu Hitler depuis 1933, dans la mesure où elle voyait en lui un rempart contre le communisme et un fer de lance contre l'Union soviétique.

 

 

Cependant, l'illusion que les anglophones étaient le moindre mal persistait chez certains dirigeants africains. Finalement, à mesure que la guerre se développa, le mouvement national avança ses propres positions : d'abord, en dénonçant la situation d'oppression que connaissaient les Noirs et en mettant en contradiction les paroles sur la démocratie et la réalité vécue par 83 % de la population. Ensuite, en accordant son soutien à l'effort de guerre des Alliés, car le nazisme apparaissait bel et bien comme le danger suprême, mais tout en continuant à combattre en Afrique du Sud même pour la démocratie.

 

Durant cette période, les Blancs étant mobilisés, la « barrière de couleur » recula : plus de Noirs, d'Africains, purent aller travailler dans une industrie en pleine expansion grâce à la guerre. Les lois racistes étaient toujours en place, mais la demande en main-d'œuvre rendait plus facile d'obtenir des victoires partielles. On assista donc, à un développement sans précédent du mouvement syndical : si en 1930 le salaire moyen d'un ouvrier noir représentait 19,8 % du salaire d'un Blanc, il en représentait 26,6 % en 1941. Même si on était loin du compte, il y avait un mieux !

 

 

En 1941 fut créé, sous l'impulsion des communistes, le Conseil syndicats non européens (CNETU : Council of non european Trade Unions), organisation qui travailla en particulier chez les mineurs. A Johannesburg et Pretoria, les employés municipaux gèrent dans une grande lutte où, malgré la mort de quatorze d'entre eux, ils obtinrent pour les syndicats non raciaux africains la reconnaissance officielle, remettant en cause les lois de 1924-1925. Quelques semaines plus tard (1942) fut promulguée une loi sur l'état de guerre qui annula cette conquête, loi interdisait la grève et annulait toute reconnaissance des syndicats africains : malgré le besoin de s'assurer le soutien plus moins implicite des Noirs, le gouvernement Smuts (et Churchill ?) ne tenait pas à s'aliéner les Blancs déjà peu chauds la guerre, tandis qu'il s'effrayait de voir la combativité de la classe ouvrière noire.

 

Cela n'empêcha pas le mouvement syndical africain d'atteindre développement considérable : en 1945, 40 % de la main-d’œuvre africaine était syndiquée (c'était en même temps la période où il y avait le plus de Noirs embauchés). Cet état d’esprit combatif, qui allait culminer dans la grande grève des mieurs de 1946, se répercutait dans le mouvement de libération nationale proprement dit. L'ANC, quoique marquée par son passé, évoluait.

 

 

En 1943, la création de la Ligue de la jeunesse de l'ANC apporta du sang neuf et un renouveau. Parmi les jeunes dirigeants de cette organisation on trouvait Nelson Mandela, Oliver Tambo, ,Walter Sisulu et beaucoup d'autres qui devinrent des dirigeants peuple sud-africain. Mandela et Tambo, inscrits à l'université Fort Hare réservée aux Noirs, se préparaient à devenir avocats. Ils préconisaient une radicalisation du Congrès national africain, l'ANC. Celle-ci correspondait à l'afflux autour de lui cette classe ouvrière combative qui prenait conscience de la double nature de son exploitation : de classe et nationale. Plus largement l'appel à des luttes hardies, de masse, émanant de la Ligue de la jeunesse, traduisait l'aiguisement de la contradiction la classe dirigeante, liée à l'impérialisme britannique, s'était trouvée prisonnière : ayant eu besoin du soutien des Noirs contre l'impérialisme allemand et ses prétentions à l'hégémonie mondiale, et, suite au développement industriel, eu largement recours à la force de travail noire, objectivement, elle n'avait fait qu'aviver la conscience des Noirs qu'ils n'avaient pas la place qui leur revenait dans leur propre pays, qu'on leur refusait la démocratie pour laquelle on prétendait combattre.

 

La chute du nazisme sous les coups des peuples européens, des Alliés, et le rôle essentiel joué par l'Union soviétique dans la victoire, montraient que la barbarie fasciste pouvait être renversée à condition de larges luttes, que le camp des forces démocratiques était celui qui avait l'initiative.

 

Smuts et son gouvernement, les fascistes du Parti national conduits par Malan, étaient donc confrontés à la poussée démocratique générale issue du 8 mai 1945, plus particulièrement dans sa composante anticoloniale : les Noirs avec l'ANC récla­maient le principe « Un homme, une voix » aux élections, l'abrogation des pass, des Land Act de 1913 et 1936, et de l'ensemble des mesures discriminatoires dans l'emploi, les salai­res, la qualification, la société.

 

La grève des mineurs de 1946

La grève des mineurs de 1946 fut l'apogée de cette situation nouvelle. Le syndicat des mineurs, African Mine Workers Union (AMWU), était né en 1941. En 1945, les patrons ayant réduit les rations alimentaires, des soulèvements avaient eu lieu, vite réprimés dans le sang. En 1946, l'AMWU demanda «que des mesures soient prises immédiatement en vue d'assurer aux travailleurs une alimentation suffisante et appropriée et, confor­mément aux nouveaux principes mondiaux visant à améliorer le niveau de vie, auxquels notre gouvernement a souscrit à l'ONU, une augmentation du salaire minimal de tous les mineurs africains d'un rand par jour ».

 

Devant le refus du patronat la grève éclata en août. Elle fut suivie par 74 000 mineurs. Les charges policières firent 12 morts et plus de 1 200 blessés. La troupe occupa les compounds. Les dirigeants du syndicat furent arrêtés dont le président, J.B. Mark, membre du Comité central du Parti communiste. Le gouverne­ment Smuts se justifia en déclarant que la grève « n'était pas due à des griefs légitimes, mais était le fait d'agitateurs ». A la suite de l'échec du mouvement, comme l'indique le tableau suivant, le mouvement recula (les chiffres sont ceux du Bureau statistiques de Pretoria, donc sujet à minorisation. Mais la tendance est réelle)

 

 

 

Nombres de grèves

Nombres de grèves noirs

1945

63

13 228

1946

53

84 232

1947

64

5 865

1948

44

2 815

1949

37

5 141

 

 

La grève des mineurs s'inscrivait dans un contexte de lutte global. Alors que, jusque-là, les métis et les Indiens avaient « chacun pour soi », des rapprochements se faisaient jour les « non-Blancs », créant l'embryon d'une      « conscience » pour reprendre l'expression qui sera utilisée dans les 1970. En effet, le South African Indian Congress (SAIC), sous l'influence de dirigeants comme Yussuf Dadoo, également membre de la direction du Parti communiste dont il assumera tard la présidence, faisait entrer dans la lutte leur communauté non plus sur la base de l'exclusivisme indien, mais avec l’objectif de déboucher sur l'unité d'action des opprimés. Durant la guerre, le SAIC avait lancé une série d'actions contre les laissez-passer et autres mesures discriminatoires. En 1946, il fit campagne contre le projet de loi visant à déposséder les Indiens de Durban (au Natal) de leur droit de résidence et à les regrouper un ghetto. La lutte dura deux ans sous la forme, reprise du combat de Gandhi, de la résistance passive : les militants s’engageaient à ne plus porter les pass et à refuser de rejoindre le ghetto, se « laissant » arrêter par la police. En deux ans, plus de 2.000 d'entre eux furent arrêtés, dont 300 femmes.

 

Le 13 juin 1946, une grève générale des Indiens fut déclenchée, à laquelle certaines sections de l'ANC, des milliers d'Africains métis, ainsi que des Blancs se joignirent. L'unité d'action progressait. Et aussi bien la résistance passive que la grève des mineurs furent, malgré « leur échec » en terme d'objectifs immédiats, une contribution importante et même décisive à cette unité.

 

On le vit bien lorsque le gouvernement organisa le procès de Johannesburg contre les prétendus agitateurs responsables de la grève des mineurs : sur le banc des accusés on comptait 31 Africains, 11 Blancs, 6 Indiens, 2 métis et 1 Chinois. Parmi eux, Dadoo qui passa de la prison de Durban, où il était enfermé pour sa participation à la résistance passive, à celle de Johannes­burg. Sur 51 accusés, 29 étaient communistes : seul parti non racial, il s'avérait, tout à fait naturellement, être le ferment de l'unité d'action d'entre tous les opprimés du racisme et entre ceux-ci et les démocrates blancs.

 

Cette montée de la conscience unitaire apparut aussi lorsque, à l'ONU, la même année, une délégation multiraciale de l'Afrique du Sud conduite par le Dr. Xuma, président de l'ANC, vint protester contre la prétention de Smuts d'annexer la Namibie et poser la question de la discrimination en Afrique du Sud (censée en tant qu'« alliée » et fondatrice de l'ONU d'en respecter la Charte). A son retour, Xuma au nom de l'ANC, Dadoo et Naicker, les secrétaire général et président du SAIC, signèrent un pacte d'unité d'action. Dans la lutte se forgeait l'embryon de la conscience d'une nation nouvelle.

 

Au même moment, l'ANC prit la décision d'organiser le boycott des élections du Conseil des représentants indigènes : la conscience mûrissait que la bataille pour les droits des Africains et des Noirs passait par un rejet global du système colonial blanc et de son appareil de domination. Ainsi, à la question de savoir quelle fut l'importance historique de la grève des mineurs de 1946, la réponse « se trouve dans la transformation que cette grève a apporté au mouvement de libération nationale :

 

 

— elle a lancé l'alliance qui aujourd'hui est la base du combat de libération nationale ;

— elle a inspiré une révision du rôle de la classe ouvrière dans le combat;

— elle a conduit à la chute du Conseil des représentants indigènes et à dénoncer le caractère erroné de la participation aux institutions bidons ;

-elle a éclairé le fait que la solidarité de la classe ouvrière est particulièrement nécessaire pour la défaite du régime » . (1 . Voir Workers U?ity, organe du SACTU, 63, 1986. )

 

La communauté blanche de son côté, seule à s'exprimer aux élections, évoluait globalement dans le sens contraire : les nationalistes boers, conduits par Malan, remportèrent les élec­tions de 1948, apportant au système en place son achèvement avec l'instauration de l'apartheid.

 

 

DEUXIÈME PARTIE

Le système d'apartheid

  

5

La «victoire » du Parti national

Les  dirigeants de Pretoria, leurs admirateurs, aiment à présent ­les élections de 1948 comme parfaitement légitimes et me une grande victoire. En réalité les choses se présentent différemment. Tout d'abord seuls les Blancs avaient le droit de vote. Ce type de démocratie s'apparente plus à la démocratie esclavagiste en vigueur à Athènes dans l'Antiquité qu'à la démocratie bourgeoise                « traditionnelle ». Mais, même comme cela , il est nécessaire de regarder les résultats de plus près : le parti de Smuts (Parti unifié) obtenait 524 000 voix et 65 sièges. Le Parti national de Malan en obtenait quant à lui 401 000 et... 70 députés ! Délices du système majoritaire par circonscription ! Le parti qui arrivait second était vainqueur au nombre de sièges. L’Afrikaner Party qui allait se fondre dans le PN obtenait 9 députés avec 42 000 voix. On le voit, la « victoire » est particulière !

 

Ce qui s'était produit était le résultat direct du compromis de 1909 : les fermiers boers étaient surreprésentés, comme cette communauté dans son ensemble. Malan avait capté le vote des fermiers et de la plus grosse partie de la classe ouvrière blanche. Les anglophones lui échappaient encore. Il avait reçu le soutien (mais le parti de Smuts aussi) du patronat minier et d'une fraction de la bourgeoisie afrikaner. Celle-ci aspirant maintenant à l'indépendance et à sauvegarder l'avenir s'inquiétait de la montée du mouvement ouvrier noir. Cette bourgeoisie, indus­trielle, dont les liens avec les monopoles s'approfondissaient, s'était renforcée pendant la guerre : la production industrielle s'était développée pour répondre aux besoins, nés de l'interrup­tion des liaisons avec la Grande-Bretagne et de la guerre. La politique de Smuts lui avait assuré l'aide financière et la base étatique nécessaire, dans la continuité de la politique capitaliste monopoliste d'État, mise en place précédemment par Hertzog. Sitôt la guerre terminée, l'Afrique du Sud put exporter vers l'Europe occidentale les produits dont cette dernière avait besoin pour la reconstruction. La production d'or et de diamants s'amplifia. De nouvelles mines d'or furent ouvertes cette fois dans l'État d'Orange. D'autre part, l'Afrique du Sud possédait une nouvelle richesse : l'uranium, dont l'existence avait été communiquée aux USA et à la Grande-Bretagne dès 1941. Ce minerai. se trouvait, en plus, associé à l'or.

 

Il n'y eut jamais de rupture dans les grands axes de la politique économique du pouvoir, ni avec l'éclatement de la coalition Smuts-Hertzog, ni avec le remplacement de Smuts par Malan. Il y eut par contre des inflexions qui pouvaient être sensibles.

 

Ainsi sur le financement public du profit capitaliste, sur l'aide à la constitution d'une oligarchie financière sud-africaine, articulée à l'ensemble du système impérialiste, il y aura après 1948 une politique plus systématique, mais pas de divergences de fond. 11 en sera de même concernant la question raciale, le problème des droits démocratiques pour tous.

 

La parenté avec le nazisme

Pourtant, 1948 reste un tournant politique dans 1'histoire du pays. C'est pendant cette période que s'instaure le système d’apartheid proprement dit, même s'il est érigé sur la base juridico-politique précédente. Le caractère du changement qui est tout autant lié au caractère même du Parti national. parti, afrikaner par sa composition ethnique, se veut l’héritier à la fois des Voortrekkers et des Boers. I1 se caractérise comme un parti raciste de défense de la colonisation blanche, aux anglophones, assimilés au capital étranger, et aux Hitlérisme et national-christianisme, comme l'avait dit Vorster, étant deux formes du fascisme, nous partirons de sa définition « classique », celle avancée par G. Dimitrov : « Le fascisme au pouvoir est [...] la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. [...] Le fascisme c'est le pouvoir du capital financier lui-même. C'est l'organisation de la représsion terroriste contre la classe ouvrière et la partie révolutionnaire de la paysannerie et des intellectuels. Le fascisme en politique extérieure, c'est le chauvinisme sous sa forme la guerrière, cultivant une haine bestiale contre les autres peuples. » (Georges Dimitrov, oeuvres choisies, trois vol., Sofia 1972, t. H, p. 6-7, en français.)

 

Le fait que la base sociale d'appui électoral du Parti national ait été constituée par les fermiers et l'aristocratie ouvrière blanche modifie pas le fait que fondamentalement, en 1948, il est au pouvoir par le grand capital (qui se réserve cependant marge de manœuvre du côté du Parti unifié et des libéraux) et par la grande bourgeoisie afrikaner qui, grâce au développement industriel de la Seconde Guerre mondiale, a pu commencer sa mutation : son intégration à l'oligarchie financière. Ce sont ces deux secteurs de la classe dominante, grâce à leur domination idéologique exclusive sur la communauté blanche, sont à l'origine de la victoire du PN.

 

Dès 1934, les hitlériens finançaient le Parti national et ses « succursales », organisaient des stages pour les militants, distribuaient des bourses d'études pour que les étudiants viennent en Allemagne. Cette « collaboration » s'étendait à certains membres du Parti unifié (la branche Hertzog), y compris à des ministres (celui de la Justice, O. Pirrow, en particulier qui dirigea après 1938 un parti appelé Ordre nouveau). Elle s'intensifia avec guerre : contrairement aux espoirs que nourrissaient les impérialistes français, britanniques et américains, Hitler et l'impérialisme allemand attaquèrent d'abord l'Ouest et non l'Union soviétique. Du coup, les Afrikaners du PN devenaient une parfaite « cinquième colonne ».

 

D'autres liens étaient tissés par l'occupation de la Namibie (Sud-Ouest africain), ancienne colonie allemande, dont les colons étaient encore liés à la « mère-patrie » et dont un des gouverneurs fut M. Goering (le père d'Hermann).

Cette population était très travaillée par les services nazis. Cependant la répression permit à Smuts de maintenir l'Afrique du Sud dans l'orbite britannique d'autant que, comme nous l'avons déjà dit, la bourgeoisie afrikaner et les fermiers trouvaient avantage, au même titre que l'oligarchie financière anglo-saxonne, à l'économie de guerre.