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Lyon France


 

 

 

 

  

La traduction est conforme au texte russe de l'article publié dans le volume 26 de la Grande Encyclopédie soviétique (1954), revu et complété par l'auteur pour la présente édition.

 

 

 

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Karl Marx, fondateur du communisme scientifique, guide immortel du prolétariat mondial, naquit le 5 mai 1818 à Trèves, Prusse Rhénane) dans la famille d'un Avocat.

 

 

La province rhénane, où il vit le jour, était une des régions prussiennes les plus évoluées du point de vue industriel. Sous l'influence directe de la Révolution française, les redevances féodales y avaient été abolies. Ses richesses minérales (gisements de charbon et de fer) favorisaient le progrès industriel. La grande industrie capitaliste était en train de s'y constituer, et une nouvelle classe se formait : le prolétariat.

 

 

De 1830 à 1835, Marx étudia au lycée de Trèves. Son thème de promotion Réflexions d'un jeune homme devant choisir une profession. montrait qu'à 17 ans déjà il ne se posait d'autre but que de servir l'humanité. Le lycée terminé, Marx fit son droit à l'Université de Bonn, puis à celle de Berlin, mais il manifestait également un intérêt passionné pour la philosophie et l'histoire.

 

 

Les opinions politiques et scientifiques de Karl Marx se formèrent à une époque riche en événements historiques. Avec le développement du capitalisme, les survivances du féodalisme et du servage qui subsistaient dans de nombreux pays d'Europe, devenaient de plus en plus intolérables. Partout l'essor de la grande industrie capitaliste causait la ruine des paysans et des artisans et la formation du prolétariat, jeune classa entièrement privée de moyens de production. La consolidation du capitalisme dans les pays de l'Europe occidentale avait pour conséquence l'aggravation de la lutte de classes, le développement des mouvements démocratiques bourgeois et de libération nationale, l'apparition dans l'arène de l'histoire du prolétariat qui manifestait d'une manière sporadique sa protestation encore inconsciente contre l'oppression capitaliste. La révolution démocratique bourgeoise mûrissait dans l'Allemagne arriérée, semi-féodale, économiquement et politiquement divisée, où les masses travailleuses gémissaient sous la double oppression des survivances médiévales et capitalisme naissant. Le centre du mouvement révolutionnaire se déplaçait vers ce pays.

 

 

Encore étudiant, Marx lut les œuvres de Hegel et adhéra au cercle des " hégéliens de gauche ›. Sa thèse de doctorat Différence entre la philosophie de la nature de Démocrite et celle d’Epicure témoignait que, tout en se trouvant encore sur le terrain idéaliste, il commençait à tirer de la philosophie contradictoire de Hegel des conclusions révolutionnaires et athéistes. Tandis que Hegel blâmait violemment le matérialisme et l'athéisme d'Epicure, Marx, lui, admirait la lutte hardie de ce penseur de l'ancienne Grèce contre la religion et les superstitions. Marx envoya sa thèse à l'Université de Iéna, et en avril 1841 on lui conféra le grade de docteur en philosophie.

 

 

Ses études universitaires terminées, Marx voulait se vouer aux sciences et professer à l'Université de Bonn, mais la politique réactionnaire du gouvernement prussien, qui expulsait les professeurs radicaux, amena Marx, une fois de plus, à la conviction que, dans les universités de Prusse, il était impossible de frayer un chemin à la pensée critique progressive.

 

 

La Gazette rhénane (" Rheinische Zeitung ") lui offrit une tribune pour la propagande des idées avancées et la lutte contre l'obscurantisme et la réaction. En avril 1842, il devint son collaborateur et, au mois d'octobre, rédacteur en chef ; la Gazette rhénane prit alors une teinte de plus en plus démocratique et révolutionnaire. Marx y combattait énergiquement l'oppression sociale, politique et spirituelle qui régnait alors en Prusse et dans toute l'Allemagne. Dans une série d'articles : " Débats à la VIème Diète de Rhénanie (article trois). Débats autour de la loi sur les délits forestiers ", " Justification du correspondant de la Moselle ", etc., Marx défendait les intérêts matériels des masses populaires en vrai révolutionnaire démocrate. Son travail de journaliste lui permit de connaître de plus près la réalité politique et la situation des masses laborieuses en Allemagne. De nombreux faits prouvant que les besoins les plus pressants du peuple laissaient le gouvernement prussien et son appareil bureaucratique totalement indifférents, amenèrent Marx à conclure que le gouvernement Prusse, ses fonctionnaires, ses lois, exprimaient et protégeaient non pas les intérêts du peuple mais ceux des castes dominantes.

 

 

C'est en collaborant à la Gazette rhénane que Marx commença à étudier l'économie politique. Par la suite il raconta plus d'une fois à Engels que justement l'examen de la loi sur les délits forestiers et l'analyse de la situation des paysans de la Moselle l'avaient incité à passer des questions purement politiques à celles des rapports économiques, et de là il arriva au socialisme.

 

 

Toutefois le profond intérêt de Marx pour les problèmes économiques et sociaux était suscité non seulement par la situation insupportable et la misère des masses laborieuses d'Allemagne, mais aussi par les événements qui se déroulaient alors dans des pays plus évolués du point de vue capitaliste : l'Angleterre et la France.

 

 

L'insurrection des ouvriers de Lyon en 1831 et 1834, le large mouvement révolutionnaire, politiquement cristallisé, du prolétariat anglais à la fin des années 30, mouvement qui atteignit son apogée vers 1842 (le chartisme), et d'autres batailles ouvrières eurent une portée historique considérable. La lutte de classes entre la bourgeoisie et le prolétariat commença dès lors à occuper la place centrale dans l'histoire des pays les plus développés de l'Europe.

 

 

L'entrée en campagne d'une classe nouvelle, le prolétariat, poussa Marx à approfondir les problèmes économiques et sociaux qu'il venait d'aborder, et éveilla son intérêt pour la littérature socialiste qui circulait alors en Angleterre et en France.

 

 

Son travail à la Gazette rhénane, ses contacts directs avec la réalité, avec la lutte des masses, exercèrent une influence énorme sur le jeune Marx. " C'est alors que Marx passe de l'idéalisme au matérialisme et du démocratisme révolutionnaire au communisme. " ( V. Lénine : Œuvres, 4e éd. russe, t. 21, p. 63. Les passages suivants de Lénine sont également cités d'après cette édition. (N. R.)

 

 

Effrayé par l'orientation de la Gazette rhénane et par sa croissante popularité, le gouvernement prussien la soumit tout d'abord à une rigoureuse censure et, le 1.9 janvier 1843, décréta son interdiction à partir du ler avril, Les actionnaires de la gazette voulurent alors lui donner caractère plus modéré, et Marx déclara le 17 mars qu'il sortait de la rédaction. Il décida partir à l'étranger pour y éditer une revue révolutionnaire qu'il ferait pénétrer en Allemagne et dont le but serait " la critique implacable tout ce qui existe ".

 

 

Avant de quitter le pays, Marx épousa. Jenny von Westphalen, son amie d'enfance à qui il s'était fiancé étant étudiant.

 

 

Karl Marx passa l'été et l'automne de 1843 à Kreuznach (Prusse Rhénane) où il commença à travailler à la Contribution à la critique de la philosophie du, droit de Hegel dont il ne nous reste aujourd'hui que le manuscrit inachevé. Cette œuvre marqua une phase importante de son passage à la nouvelle conception matérialiste du monde. S'étant assigné comme tâche " la critique implacable de tout ce qui existe ", Marx aborda cette critique par la question de l'Etat, des rapports et de l'interdépendance entre l'Etat et les conditions matérielles de la vie sociale, question qui avait déjà commencé à l'occuper lorsqu'il rédigeait la Gazette rhénane. Mais il était impossible d'y répondre scientifiquement sans soumettre à un examen rigoureux les théories réactionnaires et idéalistes de Hegel sur l'Etat, que personne n'avait encore mises en doute. Feuerbach, dont les écrits dirigés contre la philosophie idéaliste de Hegel aidèrent Marx à passer au matérialisme, n'était matérialiste que dans l'interprétation des phénomènes de la nature et restait idéaliste lorsqu'il fallait expliquer les problèmes historiques, sociaux ou politiques.

 

 

Tout en appréciant hautement les mérites de Feuerbach, le premier philosophe matérialiste ayant abordé la critique de Hegel, Marx signalait en même temps le caractère borné et inconséquent de son matérialisme. A la différence de Feuerbach, Marx s'était fixé le but d'élaborer une conception du monde matérialiste, harmonieuse et conséquente, embrassant non seulement les phénomènes de la nature mais encore ceux de la vie sociale.

 

 

Par la suite, Marx signala, dans la préface à la Contribution à la critique de l'économie politique, les conclusions auxquelles il était arrivé après avoir fait la critique de la philosophie du droit de Hegel : " Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques - ainsi que les formes de l'Etat — ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la soi-disant évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIIIe siècle, embrasse le tout sous le nom de " société civile " ; mais l'anatomie de la société civile est à chercher dans l'économie politique. "

 

 

C'est alors que Marx commence à appliquer le matérialisme aux phénomènes sociaux et se met en même temps à développer la conception matérialiste du monde qui jusque-là assumait un caractère mécanique et métaphysique.

 

 

Il ne rejette pas entièrement, comme Feuerbach, la dialectique de Hegel ; il la soumet à un remaniement critique. La méthode dialectique de Hegel contenait un " noyau rationnel " —l'idée du développement. Hegel considérait les phénomènes et les événements dans leur connexion et leur interdépendance universelles, dans le processus ininterrompu du devenir, ide la transformation et de la disparition ; il s'attachait à éclairer la lutte des contraires qui est à la base de ce processus. La méthode dialectique était progressive par rapport à la méthode métaphysique qui voyait le monde sous l'aspect d'une accumulation accidentelle d'objets et die phénomènes isolés, comme un ensemble immobile et immuable. Mais la dialectique de Hegel avait un défaut capital : elle était idéaliste. Hegel était d'avis que le développement de la nature et de la société se fondait sur celui de l'esprit, de l'" idée absolue ". Renversant les notions, il substituait le développement " en soi " de la pensée au développement réel et la dialectique des idées à la dialectique des choses.

 

 

Partant des faits fournis par la science, y compris par le progrès des sciences de la nature, Marx entreprit le remaniement de la dialectique hégélienne afin d'unir le matérialisme et la dialectique dans une seule conception du monde scientifique et homogène.

 

 

Dans son manuscrit Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel ainsi que dans sa correspondance de cette époque, on voit comment Marx " ... devenait Marx, c'est-à-dire le fondateur du socialisme en tant que science, le fondateur du matérialisme contemporain, infiniment plus riche de contenu et incomparable-plus conséquent que toutes les formes an- du matérialisme "... (V. Lénine : Œuvres, t. 14, p. 322.)

 

 

 

 

  

 

En novembre 1843 Marx alla se fixer à Paris . La vie dans la capitale française élargit en plus son horizon politique. Marx devint l’habitué des faubourgs parisiens, fréquenta les milieux ouvriers. Il ne tarda pas à entrer en rapports avec les dirigeants de la Ligue des Justes ( société secrète des ouvriers et des artisans allemands) et avec les chefs de la plupart

 

sociétés secrètes de France, sans toutefois adhérer à aucune.

 

 

Il fit la connaissance à Paris des socialistes utopistes Etienne Cabet, Pierre Leroux, Louis Blanc et Pierre-Joseph Proudhon, fréquenta des hommes politiques russses notamment Bakounine et Botkine. C'est alors : il se lia d'amitié avec Henri Heine.

 

 

 

 

 

 

Ayant conçu le plan d’un grand ouvrage consacré à la critique de l’économie politique bourgeoise, Karl Marx se mit à lire et à annoter les écrits d’Adam Smith, David Ricardo et d’autres économistes, travail qui trouva son expression dans un manuscrit économique et philosophique (1844), dont il ne nous reste que des fragments.

 

 

A cette époque il étudia aussi les grands socialistes utopistes Charles Fourrier, Henri Saint-Simon, Robert Owen et consacrait des heures entières à l'étude de la révolution bourgeoise en France, à l'histoire de la Convention surtout.

 

 

Les contacts directs avec la lutte et la vie des ouvriers français, l'analyse critique de l'économie politique bourgeoise et des œuvres des socialistes utopistes le firent passer définitivement de l'idéalisme au matérialisme et du démocratisme révolutionnaire au communisme.

 

 

Ce tournant décisif s'est brillamment reflété dans les articles qu'il publia alors dans les Annales franco-allemandes (" Deutsch-Franzasische Jahrbücher "), revue qui parut à Paris en février 1844 sous sa direction et celle d'Arnold Ruge. Dans l'article Sur la question juive, Marx, en critiquant les conceptions idéalistes de Bruno Bauer (hégélien de gauche) au sujet de la question nationale, formula pour la première fois —d'une manière encore abstraite il est vrai — la différence essentielle qui existe entre la révolution socialiste et la révolution bourgeoise.

 

 

La Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction que les Annales publièrent également, est un ouvrage remarquable par la profondeur et la richesse du contenu. Marx y signalait l'importance de la critique de la religion faite en Allemagne ; selon lui, la tâche de la philosophie avancée était de transformer la lutte contre la religion en une lutte contre les conditions objectives qui engendrent la religion ; transformer la critique du " ciel " en une critique de la " terre ", la critique de la religion en une critique du droit, la critique de la théologie en une critique de la politique. Et cette critique, soulignait Marx, devait être agissante, révolutionnaire. " L'arme de la critiqué, écrivait-il, ne saurait, évidemment, remplacer la critique par les armes, car la force matérielle ne peut être renversée que par la force matérielle ; mais dès qu'elle pénètre les masses, la théorie devient, elle aussi, une force matérielle. " (K. Marx et F. Engels : Œuvres , éd. russe, t. I, p. 392.)

 

 

Partant de sa conception matérialiste du monde, Marx précisait dans cet écrit que la théorie ne peut gagner les masses qu'à la, condition de refléter leurs besoins et leurs intérêts vitaux. Il y démontrait que le prolétariat était la classe prédestinée, de par sa situation même, à devenir le porte-drapeau de la théorie révolutionnaire, de la philosophie d'avant-garde. " De même que la philosophie trouve dans le prolétariat son arme matérielle, le prolétariat trouve dans la philosophie son arme spirituelle. " ( K. Marx et F. Engels : Œuvres , t. I, p. 398.).

 

 

Dans les Annales franco-allemandes Marx est déjà un révolutionnaire qui fait appel aux masses et au prolétariat. Dès lors il met toutes ses forces et toute la puissance de son génie au service du prolétariat, classe sociale la plus avancée, la plus conséquemment révolutionnaire, la seule capable de réaliser la transformation révolutionnaire du monde.

 

 

Dans sa lutte pour le triomphe de la grande cause du prolétariat Karl Marx trouva en Friedrich Engels un compagnon d'armes dévoué -a un ami fidèle. Il fit sa connaissance en 1842, quand Engels, se rendant en Angleterre, s'arrêta à Cologne et visita la rédaction de la Gazette rhénane. Pendant son séjour en Angleterre, Engels ne cessa de correspondre avec son nouvel ami. Il lui envoya un article intitulé Etude critique de l'économie politique, qui fut imprimé dans les Annales franco-allemandes (1843) et accrut encore l'intérêt die Marx pour les problèmes de ce genre.

 

 

A la fin d'août 1844, Engels vint à Paris. Ici eut lieu la rencontre mémorable des deux savants où ils ne tardèrent pais à constater l'entière concordance de leurs opinions. D'alors date leur féconde et glorieuse collaboration. " Les légendes antiques rapportent des exemples touchants d'amitié. Le prolétariat européen peut dire que sa science a été créée par deux savants et militants dont les relations personnelles dépassent toutes les légendes les plus émouvantes des anciens relatives à l'amitié des hommes ." (V. Lénine : Karl Marx, Friedrich Engels, Moscou, Editions en langres étrangères, p. 52.)

 

 

Engels resta à Paris 10 jours pendant lesquels lui et Marx conçurent une œuvre — la Sainte Famille — parue en février 1845. Cette œuvre écrite en majeure partie par Marx flagellait la philosophie idéaliste hégélienne en la sonne des jeunes hégéliens représentés par les frères Bauer.

 

 

Critiquant les conceptions idéalistes et subjectivistes de ce courant philosophique qui considère que seuls les grands hommes forgent l'histoire, Marx et Engels énoncèrent une des thèses fondamentales du matérialisme historique : les masses populaires et non point les héros sont les vrais créateurs de l'histoire. Ils indiquaient dans la Sainte Famille qu'avec la marche des événements, des masses populaires de plus en plus nombreuses deviendraient les agents conscients du développement historique.

 

 

Ce livre contenait déjà presque entièrement formulée l'idée de Maxx et Engels sur la mission historique mondiale dévolue au prolétariat. A l'opposé des socialistes utopistes qui ne voyaient dans le prolétariat qu'une masse opprimée et impuissante, Marx et Engels considéraient la classe ouvrière comme une force sociale capable de réaliser la transformation révolutionnaire de la société. La thèse sur le rôle historique mondial qui incombe au prolétariat, fut la pierre angulaire sur laquelle allait reposer l’édifice harmonieux du communisme scientifique. " L'essentiel dans la doctrine de Marx, Lénine, c'est qu'elle a mis en lumière historique mondial du prolétariat comme bâtisseur de la société socialiste " ( V. Lénine : Marx-Engels-marxisme, Moscou, Ed. en langues étrangères, p. 84.).

 

 

Grâce à découverte géniale, le socialisme cessait une utopie pour devenir une science ; il prenait pied, pour la première fois, sur un sol ; il se trouvait lié au destin de la classe révolutionnaire en voie de croissance. Dans la Sainte Famille, Marx et Engels jetèrent ainsi les de la nouvelle conception matérialiste révolutionnaire du monde, les bases de l'idéologie an prolétariat.

 

 

Cependant la propagande de ces idées nouvelles se heurtait à de sérieux obstacles. Après la publication du premier fascicule, les Annales Franco-allemandes cessèrent de paraître en conséquence du profond désaccord dans la rédaction entre Marx et le radical bourgeois Arnold Ruge. Ces divergences amenèrent la rupture, et une discussion ouverte éclata dans le Vorwärts, journal allemand édité à Paris , sur le sens de l'insurrection des tisserands silésiens (juin 1844). Ruge la considérait comme une simple rébellion, impulsive et aveugle. Marx, lui, salua chaleureusement cette première entrée en lice du prolétariat allemand, discernant avec joie dans l'action des ouvriers insurgés les lueurs d'une conscience de classe naissante. Sous l'influence de Marx, le Vorwärts prit une teinte communiste et violemment antiprussienne.

 

 

Le gouvernement de Prusse obtint des autorités françaises l'expulsion de Marx et de quelques autres collaborateurs du Vorwärts. En février 1845, Marx alla se fixer à Bruxelles. Ayant appris que le gouvernement de Prusse exigeait de la Belgique son extradition, il renonça en décembre à sa qualité de sujet prussien.

 

 

Au printemps de 1845, Engels vint à Bruxelles. Il avait terminé son livre La situation des classes ouvrières en Angleterre où il généralisait l'expérience des luttes des ouvriers anglais et donnait une base scientifique à l'idée du rôle historique mondial du prolétariat. " Quand, au printemps de 1845, nous nous sommes revus à Bruxelles, écrit Engels, Marx... avait déjà parachevé, dans ses grandes lignes, sa théorie matérialiste de l'histoire et nous nous mîmes à élaborer en détail ces nouvelles conceptions dans les différents domaines . " ( K. Marx et F. Engels : Œuvres choisies, éd. russe, t. II, p. 326. ) .

 

 

A ces fins, Marx et Engels entreprirent un nouvel ouvrage en commun, l'Idéologie allemande, où ils soumirent à une ample critique la philosophie idéaliste de Hegel et le subjectivisme idéaliste des jeunes hégéliens. Tout en signalant les mérites de Feuerbach quant à sa lutte contre l'idéalisme, Marx et Engels soulignaient dans l'Idéologie allemande le caractère inconséquent, métaphysique, passif, de son matérialisme. La " théorie " petite-bourgeoise, utopique et réactionnaire connue sous le nom de " vrai socialisme " fut également l'objet de leur critique dans ce livre. En été 1846, l'Idéologie allemande était presque terminée, mais elle •ne trouva pas d'éditeurs ; elle ne fut imprimée en entier qu'en 1932, en U.R.S.S., en allemand et dans une traduction russe.

 

 

L'Idéologie allemande formulait les thèses essentielles :du matérialisme historique, cette grande découverte de Karl Marx, qui révolutionna de fond en comble la manière d'envisager l'histoire universelle qu'elle éleva au rang de science. Karl Marx découvrit que la production des biens matériels et les conditions de la vie matérielle de la société sont à la base du processus historique. Dans l'Idéologie allemande il énonça pour la première fois l'idée de la succession logique des formations économiques sociales et montra comment au cours de l'histoire les diverses formes de propriété — de tribu, antique, féodale, bourgeoise — s'étaient substituées à tour de rôle. Partant des lois objectives du développement historique qu'ils avaient découvertes, Marx et Engels démontrèrent que la chute de la société capitaliste était inéluctable et donnèrent un fondement théorique à la nécessité de la révolution socialiste. Pour anéantir la société capitaliste, le prolétariat, comme toute classe qui aspire à la domination, doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique. Cette thèse de Marx et Engels contenait déjà en embryon leur doctrine sur la dictature du prolétariat. L'Idéologie allemande exposait certains traits de la socièté communiste.

 

 

Contrairement aux socialistes utopistes, Marx-Engels envisageaient le communisme comme le rêve chimérique d'un avenir mais comme un but prédéterminé d’une manière objective par l'histoire et qu'on ait atteindre en mettant en œuvre des révolutionnaires concrets. Critiquant le matérialisme passif et contemplatif de Feuerbach, Marx et Engels soulignèrent avec force, leur ouvrage, la liaison indissoluble de la théorie et de la pratique révolutionnaires, le rôle actif, transformateur, de la théorie. Cette idée est exprimée par Marx d'une façon claire et concise au plus haut point dans ses Thèses sur Feuerbach (1845) : " Les philosophes n'ont fait qu'interpréter différemment le monde, mais il agit de le transformer. "

 

 

L'Idéologie allemande marqua une étape importante dans la formation des bases théoriques du communisme — le matérialisme dialectique et le matérialisme historique: — conquête suprême du cerveau humain, découverte géniale qui transforma la philosophie en une science capable de refléter fidèlement les lois objectives du développement de la nature, de la société et de la pensée. La philosophie du marxisme, seule philosophie véritablement scientifique, s'est avérée un moyen extrêmement efficace de prendre connaissance du monde et de le transformer.

 

 

Marx et Engels élaborèrent leur nouvelle théorie révolutionnaire pour la mettre entre les mains des masses ouvrières, pour armer le prolétariat de l'intelligence des buts et des moyens de sa lutte. La fondation à Bruxelles du Comité communiste de correspondance (1846), où entrèrent Marx et Engels avec leurs adeptes et leurs amis, fut un premier pas dans cette direction. Vers juin 1846, le Comité bruxellois avait déjà réussi à entrer en contact avec les chartistes anglais, les dirigeants de la Ligue des Justes à Londres, les groupes parisiens de cette ligne, ainsi qu'avec différents groupes communistes d'Allemagne, Marx et Engels s'appliquèrent à rallier les socialistes et les ouvriers avancés des divers pays autour des idées du communisme scientifique.

 

 

La théorie révolutionnaire de Marx et Engels ne pouvait se frayer un chemin vers les masses ouvrière que par une lutte contre l'idéologie bourgeoise de la société capitaliste aussi bien que contre les formes multiples et variées du socialisme petit-bourgeois. Ce socialisme, alors fort en vogue, détournait les ouvriers de la lutte de classe et les entraînait dans la sphère de l'utopie et de la planomanie socialisante.

 

 

Wilhelm Weitling était à cette époque un représentant très connu du communisme utopique. Lorsqu'en 1846 il vint à Bruxelles, Marx et Engels s'efforcèrent de le faire revenir sur ses opinions erronées pour l'élever jusqu'à la compréhension du communisme scientifique. Mais ce fut en vain et il fallut rompre avec lui.

 

 

Tout en luttant contre le communisme utopique de Weitling, Marx et Engels critiquaient âprement le soi-disant " vrai socialisme ". Dans les lettres et les circulaires du Comité bruxellois, ils démasquaient les " vrais socialistes " Grün, Kriege et consorts, qui par des sermons doucereux sur l'amour et la fraternité essayaient d'atténuer la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat en vue de les réconcilier.

 

 

Le Manifeste contre Kriege écrit par Marx et Engels en mai 1846, fut un des documents les plus caractéristiques de leur lutte contre le " vrai socialisme ".

 

 

Les fondateurs du communisme scientifique menaient également une lutte intransigeante contre les idées de Proudhon. Déjà dans une lettre à P. Annenkov, datée de décembre 1846, Marx, tout en exposant succinctement sa conception matérialiste de l'histoire, fait la critique des opinions idéalistes et confuses de Proudhon, de son réformisme petit-bourgeois. Dans son livre Misère de la philosophie. Réponse à la "Philosophie de la misère " de M. Proudhon (1847), Marx soumet à une critique détaillée les idées proudhoniennes.

 

 

La Misère de la philosophie marqua un pas nouveau, très important, dans l'élaboration des bases théoriques du communisme — le matérialisme dialectique et historique — dont les thèses fondamentales y étaient publiées pour la première fois. En outre, la Misère de la philosophie apportait les premières conclusions du travail de révision critique de l'économie politique bourgeoise que Marx avait entrepris à Paris. Marx y dégagea le vice le plus grave de l'économie politique bourgeoise : la manière de considérer la société capitaliste et les lois économiques qui lui sont propres comme quelque chose d'éternel et d'immuable. Contrairement aux économistes bourgeois et à Proudhon qui suivait leurs traces, Marx considérait les catégories de l'économie politique comme l'expression théorique des rapports sociaux, comme des catégories historiques condamnées à disparaître en même temps que seraient éliminées les conditions qui ont fait naître ces rapports. Il montra la carence des panacées proposées par Proudhon afin d'" améliorer " le capitalisme, et prouva scientifiquement que l'exploitation, la misère, les crises, sont inhérentes à ce régime, et qu'il est impossible de les anéantir sans liquider le mode de production capitaliste. Concrétisant la grande idée du rôle historique mondial du prolétariat, Marx indiqua, dans cette œuvre, l'immense portée de la lutte économique des ouvriers et ses liens indissolubles avec la lutte politique. Il y traça pour la première fois, dans ses grandes lignes, la tactique de la lutte de classe du prolétariat.

 

 

La Misère de la philosophie et les conférences faites par Marx aux ouvriers de Bruxelles en décembre 1847 et imprimées deux ans après dans la Nouvelle gazette rhénane (" Neue Rheinische Zeitung ") sous le titre de Travail salarié et capital, marquèrent le début de la mise au point de sa doctrine économique. Il fallut encore à Marx de longues années de travail ardu et de recherches minutieuses dans le domaine de l'économie de la société capitaliste ; il lui fallut généraliser la large expérience ides luttes de la classe ouvrière pour donner à sa doctrine un caractère classique et achevé.

 

 

La lutte conséquente et irréductible de Marx et Engels contre le " vrai socialisme ", les idées de Weitling, de Proudhon et les autres théories et courants petit-bourgeois, contribua à rapprocher les ouvriers avancés des conceptions du socialisme scientifique. En février 1847, les dirigeants de la Ligue des Justes où étaient représentés les ouvriers allemands et aussi ceux d'autres nationalités, offrirent à Marx et Engels d'adhérer à la Ligue et d'aider à la réorganiser. Ils acceptèrent. En juin 1847, à Londres eut lieu un congrès auquel Engels fut délégué par les groupes de Paris, et W. Wolff par ceux de Bruxelles. Ayant décidé de procéder à la réorganisation complète de la Ligue, le congrès résolut de l'appeler désormais la Ligue des Communistes. L'ancien mot d'ordre -- Tous les hommes sont des frères — fut remplacé par un nouveau proclamé par Marx et Engels — Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Désormais ce mot d'ordre, expression du principe de l'internationalisme prolétarien, devint l'appel au combat des prolétaires contre l'esclavage capitaliste. Le premier paragraphe des statuts de la Ligue, formulé par Engels, exposa lies buts du mouvement prolétarien d'une manière brève et nette " Le but de la Ligue est de renverser la bourgeoisie, de conquérir le pouvoir pour le prolétariat, d'anéantir l'ancienne société bourgeoise basée sur l'antagonisme des classes et d'instaurer la nouvelle société sans classes et sans la propriété privée. ".

 

 

Outre leur travail dans la Ligue des Communistes, Marx et Engels prêtèrent leur concours à la fondation de l'Association démocratique de Bruxelles dont le but était de rallier la démocratie internationale. Les fondateurs du marxisme considéraient que le prolétariat avait le devoir de soutenir tout mouvement démocratique et progressif. Dans plusieurs articles publiés alors par la Gazette allemande bruxelloise (" Deutsche Brüsseler Zeitung "), qui sous l'influence des fondateurs du marxisme était devenue l'or ne de la démocratie et du communisme, Marx Engels préparaient les ouvriers à la révolution bourgeoise, imminente en Allemagne, leur expliquaient que cette révolution n'était pas le but final de la classe ouvrière, mais seulement une condition indispensable pour préparer la future révolution prolétarienne. On y trouvait déjà en embryon l'idée de la révolution ininterrompue formulée plus tard par eux.

 

 

Marx et Engels attribuaient une grande importance à la préparation du 2ème Congrès de la Ligue des Communistes où son programme devait être discuté. Ce congrès, tenu à Londres en novembre-décembre 1847, adopta définitivement les statuts de la Ligue et, après la discussion sur le programme, approuva à l'unanimité les prinipes défendus par Marx et Engels. Ils furent chargés de rédiger un manifeste.

 

 

Marx et Engels profitèrent de leur séjour à Londres pour se rapprocher encore plus des chartistes, avec lesquels Engels était en contact depuis 1842-1843 et Marx depuis 1845, lors de son voyage en Angleterre en compagnie d'Engels. Ce séjour fut également fécond pour le développement de leurs relations avec les communistes et les démocrates des autres pays. Assistant avec Engels à un meeting démocratique international consacré à l'anniversaire de l'insurrection polonaise de 1830, Marx prononça un discours où il déclara que la victoire du prolétariat aurait pour résultat la libération des nations opprimées et mettrait fin une fois pour toutes aux conflits et aux guerres. Prenant la parole à son tour, Engels énonça le principe qui allait devenir capital pour la politique du prolétariat quant à la question nationale : Nulle nation qui en opprime une autre, ne peut devenir libre ! (Marx-Engels : Gesamtausgabe, Erste Abteilung, Bd. 6, S. 361. ).

 

 

En février 1848 parut à Londres le Manifeste du Parti communiste, cette œuvre immortelle de Marx et Engels.

 

 

Programme du communisme scientifique, le Manifeste, offrait pour la première fois un exposé concis et complet de la théorie révolutionnaire du prolétariat. " Cet ouvrage, dit Lénine, expose avec une clarté et une précision géniales la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent embrassant aussi le domaine de la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l'évolution, la théorie de la lutte de classe et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste . " (V. Lénine : Marx-Engels-marxisme, p. 10. )

 

 

D'un bout à l'autre le Manifeste communiste s'attachait à démontrer scientifiquement la chute inévitable du capitalisme et son remplacement par une nouvelle société sans classes à la suite de la révolution prolétarienne et de l'instauration de la domination politique du prolétariat.

 

 

Karl Marx et Friedrich Engels y montrèrent qu'au fur et à mesure que les rapports de production propres à la société capitaliste deviennent des chaînes intolérables pour les forces productives en voie de développement, la bourgeoisie qui défend la propriété privée des moyens de production cesse d'être une classe progressive pour devenir une classe de plus en plus réactionnaire, un frein qui empêche le passage de l'humanité à un ordre social plus élevé, le communisme.

 

 

Développant dans le Manifeste l'idée du rôle historique mondial dévolu au prolétariat, Marx et Engels démontrèrent que le prolétariat remplirait son rôle de fossoyeur du capitalisme et de bâtisseur de la nouvelle société sans classes à travers la lutte de classe, la révolution prolétarienne et le renversement du pouvoir de la bourgeoisie.

 

 

Le Manifeste formula l'idée du rôle dirigeant du Parti communiste, condition indispensable du succès de la lutte et de la victoire du prolétariat, le parti étant la fraction la plus avancée et la plus résolue de la classe ouvrière ; les communistes ont sur les autres ouvriers l'avantage d'être armés de la théorie révolutionnaire qui leur donne l'intelligence des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien. Les fondateurs du marxisme dénoncèrent dans le Manifeste les calomnies et les mensonges répandus par la bourgeoisie sur les opinions et les intentions des communistes. Ils y formulèrent comme suit les vrais buts du parti prolétarien : "  Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l’Etat, c’est à dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives ". On trouve là une des idées les plus remarquables du marxisme sur la question de l’Etat. " L’Etat, c’est à dire le prolétariat organisé en classe   dominante, - écrivait Lénine – c’est cela la dictature du prolétariat ." ( V.Lénine : Le Marxisme sur la question de l’Etat, éd russe, p 46, 1932 ).

 

 

Donnant une puissante justification théorique du principe de l’internationalisme prolétarien proclamé par Marx et Engels, le Manifeste indiquait que le prolétariat au pouvoir mettrait fin à l’opposition nationale et libérerait l’humanité des guerres de conquête et de pillage. Il signalait, d’autre part, l’immense supériorité de la nouvelle société que le prolétariat avait la mission de créer. Si, dans la société capitaliste, ceux qui travaillent ne s'enrichissent pas, et s'enrichissent ceux qui ne travaillent pas, dans la société communiste, disaient Marx et Engels, le travail sera, au contraire, un moyen de faciliter, d'enrichir la vie des travailleurs.

 

 

Le Manifeste, formulant le programme des communistes, soumit à une vaste critique les différentes doctrines socialistes qui entravaient la diffusion du communisme scientifique parmi les prolétaires et les empêchaient de créer un parti de classe.

 

 

Le Manifeste offrait à ce parti non seulement un programme basé sur des notions scientifiques, il lui traçait sa ligne tactique, dont le principe essentiel était ainsi formulé : les communistes luttent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière, mais ils défendent en même temps l'avenir du mouvement. Les fondateurs du marxisme enseignaient aux communistes à appuyer tout mouvement révolutionnaire et progressif dirigé contre les régimes politiques et sociaux réactionnaires. Le Manifeste du Parti communiste se termine par un appel vibrant à la révolution prolétarienne : " Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'ont rien à y perdre que leurs chaînes, Ils ont un monde à y gagner !Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! "

 

 

Empreint d'une ardente passion révolutionnaire et d'une haute inspiration, cet ouvrage immortel de Marx et Engels était fruit d'un immense travail et marquait une nouvelle étape dans le développement de la théorie révolutionnaire du prolétariat.

 

 

Sans la formation d'une nouvelle classe révolutionnaire, sans lies contradictions insolubles, inhérentes à la société capitaliste, la doctrine de. Marx, idéologie du prolétariat et expression scientifique de ses intérêts vitaux, n'aurait pu ose constituer. Le marxisme est né d'une profonde généralisation de l'expérience du mouvement ouvrier et il a eu pour sources théoriques la philosophie classique allemande, l'économie politique classique anglaise et le socialisme français. Lénine a dit à propos du colossal effort scientifique de Marx : " Tout ce qui avait été créé par la pensée humaine, il le remania et en fit la critique, en opérant la vérification sur le mouvement ouvrier ; et il en tira des conclusions que les gens confinés dans le cadre bourgeois ou liés par les préjugés bourgeois ne pouvaient tirer . " (V. Lénine : œuvres choisies en deux volumes, t. II, 2e partie, pp. 488-489. Moscou, Ed. en langues étrangères.)

 

 

La doctrine de Marx, héritière des conquêtes scientifiques les plus éminentes, révolutionna la philosophie, l'économie politique et les théories du socialisme. L'apparition du marxisme avait créé les conditions pour l'union du socialisme avec le mouvement ouvrier ; la doctrine de Marx fournissait au prolétariat une arme spirituelle dans la lutte qu'il menait pour s'affranchir de l'esclavage capitaliste.

 

 

Friedrich Engels a plus d'une fois fait remarquer que le mérite d'avoir créé cette théorie révolutionnaire revenait essentiellement à Karl Marx. " Marx était un génie, écrivait-il, nous autres, tout au plus des talents. Sans lui, la théorie serait bien loin de ce qu'elle est aujourd'hui. C'est pourquoi elle porte à juste titre son nom " ( K. Marx et F. Engels : Œuvres choisies, t. II, 1952, p. 366.).

 

 

Le marxisme, comme science, se constitua et se développa en étroit contact avec la pratique révolutionnaire quotidienne : en même temps qu’ils portaient leurs enseignement aux masses, Marx et Engels s’instruisait auprès d’elles. la théorie marxiste s’enrichie surtout pendant les périodes révolutionnaires, quand les masses déployaient impétueusement leur action créatrice qui changeait le cours de l’histoire.

 

 

La parution du Manifeste du Parti communiste coïncida avec la révolution de février en France, dont l’influence s’étendit rapidement à d’autres pays européens. Effrayé par l’essor du mouvement révolutionnaire, le gouvernement belge arrêta et expulsa Karl Marx . Il prit le chemin de la France pour y prendre part aux combat révolutionnaires. Arrivé à Paris, Marx, sur mandat de l’ancienne direction de la Ligue des Communistes, réorganisa son Comité Central. Marx et Engels ainsi que K.Schapper, G.Bauer, J.Moll et W.Wolff firent partie du C.C.

 

 

Le poète allemand Herwegh qui organisait à Paris une Légion allemande destinée à provoquer la révolution en Allemagne par le moyen d’une irruption armée de l’extérieur, fut énergiquement attaqué par Marx et ses adeptes. Se dressant contre cette aventure, Marx convia les ouvriers, y compris les communistes de la Ligue, à rentrer individuellement en Allemagne afin d'organiser les masses en vue de la lutte révolutionnaire.

 

 

 Les Revendications du Parti communiste en Allemagne, document extrêmement important, élaboré par Marx et Engels en mars 1848 à l'occasion de la révolution qui venait d'éclater en Allemagne, furent adoptées par le nouveau C.C. et répandues ensuite dans le pays. Ce document formulait les tâches essentielles de la révolution en Allemagne : instauration de la république démocratique allemande unifiée, suffrage universel, armement général du peuple, abolition des redevances féodales, nationalisation des biens princiers et seigneuriaux, nationalisation des mines, des chemins de fer et d'autres moyens de transport, introduction de l'impôt progressif sur le revenu, séparation de l'Eglise et de l'Etat, etc. Cette plate-forme politique de la Ligue des Communistes visait à liquider le fractionnement économique et politique de l'Allemagne, à anéantir les vestiges du féodalisme, à obtenir la victoire de la révolution démocratique bourgeoise et à créer des conditions les plus favorables à la lutte du prolétariat pour le socialisme.

 

 

Aux premiers jours d'avril 1848, Marx, Engels et leurs adeptes les plus proches quittèrent Paris pour se rendre en Allemagne, gagnée par la révolution, Ils s'arrêtèrent à Cologne, centre de la province rhénane, une des régions allemandes les plus évoluées où la législation française encore en vigueur et la densité de la population ouvrière favorisaient l'épanouissement de la presse et permettaient à Marx de mettre en oeuvre son plan : la publication d'un grand quotidien révolutionnaire. Tout en préparant son apparition, Marx déployait une vaste activité tendant à guider les membres de la Ligue des Communistes dispersés par toute l'Allemagne. En qualité d'émissaire du Comité central, Engels, Wolff, Schapper, Dronke, parcouraient le pays pour organiser des sociétés ouvrières légales et de nouveaux groupes de la Ligue. L'organisation de ces derniers se heurtait à de grands obstacles. La classe ouvrière d'Allemagne, économiquement arriérée et politiquement démembrée, se distinguait par l'étroitesse de son horizon politique, sa faiblesse et son manque d'organisation. Vu le retard de la classe ouvrière allemande, l'absence de conditions favorisant la formation d'un parti prolétarien, les meilleurs représentants du prolétariat, Marx et Engels en tête, ne pouvaient participer à la lutte politique que comme l'extrême gauche prolétarienne du parti démocrate. En période de révolution démocratique bourgeoise, Marx et Engels admettaient la collaboration des communistes avec les démocrates petits-bourgeois dans le cadre d'une même organisation, pour un certain temps et sous réserve de critiquer leur esprit inconséquent et leur instabilité coutumière ; mais dans le camp démocratique uni des combattants d'avant-garde, les communistes ne devaient jamais perdre de vue les tâches propres du prolétariat, pour qui la révolution démocratique-bourgeoise n'est qu'une étape indispensable de la lutte et non le but final.

 

 

La Nouvelle gazette rhénane, fondée par Marx, se rangea sous le drapeau de la démocratie, mais d'une démocratie qui partout et en toute occasion soulignait son caractère spécifiquement prolétarien. Conformément à cette tactique, Marx recommandait aux communistes et aux organisations ouvrières qu'ils dirigeaient d'adhérer aux associations démocratiques qui surgissaient alors en Allemagne ; il adhéra lui-même à l'Association démocratique de Cologne et fut élu membre du comité régional des Associations démocratiques de Rhénanie et de Westphalie.

 

 

Le ler juin 1848 parut le premier numéro de la Nouvelle gazette rhénane. Son sous-titre —Organe de la démocratie — en précisait le caractère. Ce nouveau journal dont la rédaction se composait de Marx (rédacteur en chef), Engels, Bürgers, Dronke, Weerth, F. et W. Wolff, acquit bientôt une grande popularité non seulement en Allemagne, mais encore au-delà de ses frontières. Marx et Engels y analysaient scientifiquement les événements orageux de 1848-49 et lançaient des mots d'ordre qui orientaient les masses en vue de la solution des tâches principales de la révolution. Avec une énergie et un courage indomptables, la Nouvelle gazette rhénane défendait la cause des masses populaires en lutte dans les villes et les villages d'Allemagne, de France, d'Italie, de Hongrie, de Bohème, de Pologne, sur les pavés de Paris et de Vienne. Elle avait le droit de se dire l'organe non seulement de la démocratie allemande, mais aussi de la démocratie européenne.

 

 

De l'avis de Marx et d'Engels, la gazette devait avant tout détruire les illusions largement répandues dans le peuple qui lui faisaient considérer que les batailles de mars terminaient la révolution dont on n'avait plus qu'à cueillir les fruits. Expliquant inlassablement aux masses que les combats décisifs allaient seulement se livrer, la Nouvelle gazette rhénane flagellait la bourgeoisie allemande qui se trouvait au gouvernail depuis les journées de mars et qui menait une politique de trahison. Marx et Engels y dénonçaient la trahison de la bourgeoisie allemande envers la paysannerie et son rôle de bourreau d'autres peuples. Et tout peuple qui se levait au nom du progrès et de la démocratie pouvait compter sur l'appui passionné de la gazette.

 

 

Le journal ide Marx démasquait le " crétinisme parlementaire " des députés des Assemblées Nationales de Berlin et de Francfort, qui, au lieu d'agir résolument dans un esprit révolutionnaire, se contentaient de bavardages puérils.

 

 

Seule l'instauration de la dictature révolutionnaire du peuple pouvait assurer la victoire définitive 'de la révolution, disait Marx. " Après la révolution, toute organisation provisoire de l'Etat exige la dictature, et une dictature énergique. " (K. Marx et F. Engels : Œuvres, t. VI, p. 444. 46)

 

 

Karl Marx appelait le peuple à réprimer implacablement les ennemis de la révolution. Il assignait un rôle de tout premier ordre au prolétariat, voulait que la classe ouvrière d'Allemagne devienne le détachement le plus conséquent et le plus courageux du camp démocratique. Marx attaquait sévèrement les leaders ouvriers Andreas Gottschalk (président de l'Union ouvrière de Cologne) et Stephan Born (dirigeant de l'Union ouvrière berlinoise et puis de la Fraternité Ouvrière) dont la tactique erronée détournait les ouvriers de la lutte pour la réalisation des tâches fondamentales de la révolution démocratique bourgeoise.

 

 

Le caractère nettement prolétarien de la Nouvelle gazette rhénane apparut clairement lors de l'insurrection de juin des ouvriers parisiens (1848). Glorifiant l'héroïsme légendaire des insurgés de Juin et flétrissant la cruauté de la bourgeoisie contre-révolutionnaire, Marx et Engels y soulignèrent la portée historique de cette insurrection en la qualifiant de première guerre civile entre la bourgeoisie et le prolétariat.

 

 

Après la défaite du prolétariat français, quand en Europe la contre-révolution relevait partout la tête, Marx et Engels déployèrent une grande activité pour mobiliser les masses. En août 1848, Marx participa à Cologne au Congrès des associations démocratiques de Rhénanie, qui réélut à l'unanimité le Comité régional dont Marx était un des dirigeants. A la fin d'août il se rendit à Berlin et à Vienne pour nouer des rapports avec les ouvriers d'avant-garde et les démocrates de gauche et les pousser à une lutte plus énergique contre les monarchies de Prusse et d'Autriche. Un autre but de ce voyage était de rassembler des fonds pour la Nouvelle gazette rhénane, abandonnée par ses actionnaires depuis qu'elle avait pris la défense des insurgés de Juin. A Vienne, Marx entra en pourparlers avec les dirigeants des organisations ouvrières et des organisations démocratiques autrichiennes, prit part à l'assemblée de l'Association démocratique viennoise et fit à l'Union ouvrière plusieurs exposés sur le travail salarié et le capital et sur les rapports sociaux en Europe occidentale.

 

 

De retour à Cologne, Marx s'appliqua avec les autres rédacteurs à organiser la résistance des masses populaires face à l'offensive de la contre-révolution. Le 13 septembre 1848 eut lieu à Cologne, Frankenplatz, une assemblée populaire convoquée par la Nouvelle gazette rhénane où les Revendications du Parti communiste en Allemagne furent distribuées au public. L'assemblée élut un comité de sécurité dont Marx et Engels firent partie. Le 17 septembre eut lieu à Woringen, aux alentours de Cologne, un meeting de plusieurs milliers d'ouvriers et de paysans, organisé également par la Gazette et par l'Union ouvrière de Cologne. Le 20 septembre, le comité de sécurité de Cologne convoqua, à l'occasion de l'insurrection à Francfort-sur-le-Main, un nouveau meeting populaire.

 

 

Effrayé par l'essor du mouvement de masse en Rhénanie et par l'immense popularité de la Nouvelle gazette rhénane, le gouvernement concentra ses troupes et décida d'attendre l'instant propice pour déclencher la tuerie. Le 25 septembre on procéda aux arrestations, dans un but de provocation, des dirigeants les plus en vue des ouvriers de Cologne. Analysant la situation avec sang-froid, Marx et ses amis résolurent de contenir les masses indignées, afin d'éviter une insurrection prématurée et isolée. Déçu, le gouvernement proclama dès le lendemain l'état de siège à Cologne, désarma la milice populaire, suspendit la publication d'une série de journaux, notamment de la Nouvelle gazette rhénane. L'ordre fut donné d'arrêter certains de ses rédacteurs qui durent quitter la ville. Engels était parmi eux. Cependant une large campagne de protestation obligea le gouvernement à lever l'état de siège le 3 octobre. Le 12, la Nouvelle gazette rhénane circulait à nouveau dans les rues de Cologne.

 

 

Engels absent, Marx dut consacrer encore plus de temps au journal. Il devait en outre s'occuper activement de l'Association démocratique et de l'Union ouvrière de Cologne, qui le 16 octobre l'avait élu son président. Dans son discours à cette séance il prononça un discours où il parla de la marche de l'insurrection viennoise.

 

 

Dans l'article " La chute de Vienne " (1848) Marx montra la cause essentielle de la défaite des insurgés : la trahison de la bourgeoisie. Dévoilant les plans des ennemis de la révolution, Marx attira l'attention des masses sur le coup d'Etat préparé en Prusse. Face à l'offensive de la contre-révolution, il les appelait aux actes de terreur révolutionnaire massive, méthode de lutte la plus efficace en l'occurrence.

 

 

Lorsque le gouvernement prussien ordonna le transfert de l'Assemblée Nationale de Berlin à Brandebourg, le comité régional démocratique, sur l'initiative de Marx, exhorta le peuple à refuser son appui financier au gouvernement, à organiser la milice populaire, à résister tenacement aux tentatives de lui arracher les impôts par la violence. Marx appela les travailleurs à créer immédiatement et partout des comités de sécurité destinés à diriger la lutte des masses populaires avec la contre-révolution.

 

 

La trahison de la bourgeoisie et la lâcheté des démocrates petits-bourgeois eurent comme résultat la dissolution de l'Assemblée Nationale le 5 décembre. La contre-révolution remportait la victoire en Prusse également.

 

 

Dans son brillant article " La bourgeoisie et la contre-révolution " (1848) Marx tira les leçons de la révolution de mars en Allemagne et flétrit la lâcheté et la duplicité de la bourgeoisie allemande.

 

 

A mesure que la contre-révolution se renforçait en Prusse, les persécutions se multipliaient contre les démocrates révolutionnaires et les rédacteurs de la Nouvelle gazette rhénane. Le 7 février 1849, Marx et Engels revenu à Cologne, furent traduits en justice pour " outrage aux autorités ". Le lendemain Marx fut de nouveau cité en justice ; cette fois il était accusé, ainsi que d'autres dirigeants du comité régional démocratique rhénan, d'" excitations à la rébellion " et d'avoir incité le peuple à ne pas payer les impôts. Comme la veille, Marx parla non en accusé, mais en accusateur, et les jurés durent l'acquitter une deuxième fois.

 

 

La Nouvelle gazette rhénane affirmait de plus en plus son caractère essentiellement prolétarien en mobilisant les masses pour la lutte contre l'offensive de la contre-révolution. En avril 1849, Marx commença à y publier Le travail salarié et le capital, un de ses premiers ouvrages sur les rapports économiques, base matérielle de la lutte de classe du prolétariat et des masses laborieuses dans la société capitaliste. Il y montrait de façon saisissante l'exploitation capitaliste et la paupérisation absolue et relative de la classe ouvrière sous le capitalisme. Une analyse rigoureusement scientifique des problèmes les plus complexes ide l'économie politique s'alliait à un style simple et parfaitement accessible aux ouvriers. Plus tard il reprit ces thèses fondamentales de l'économie politique marxiste et les développa dans d'autres écrits, surtout dans le Capital.

 

 

Au printemps de 1849, les progrès de la conscience de classe des ouvriers et les changements de la situation politique en Allemagne, amenèrent Marx et Engels à modifier leur tactique. L'expérience politique acquise par les masses laborieuses au cours des batailles révolutionnaires, l'abandon par les ouvriers avancés de la démocratie petite-bourgeoise dont les événements avaient montré le vrai visage, mettaient à l'ordre du jour la création d'une organisation indépendante du prolétariat. Vers la mi-avril 1849, Marx, Engels et l'Union ouvrière de Cologne qu'ils dirigeaient, quittèrent l'Association démocratique, brisant ainsi avec la démocratie petite-bourgeoise. En même temps Marx et ses disciples renforcent leurs liaisons avec les membres de la Ligue des Communistes dispersés dans toute l'Allemagne. Marx entreprit dans ce but un voyage en Westphalie et dans le Nord-Ouest, et envoya des émissaires en Allemagne centrale et orientale.

 

 

Les dernières batailles se livraient alors en Allemagne entre la révolution et la contre-révolution. Au début de mai, le Saxe, la Rhénanie, la Westphalie, le Palatinat, le Bade, furent gagnés par l'insurrection qui se déroulait sous le mot d'ordre de défense de la Constitution de l'Empire sanctionnée par l'Assemblée de Francfort. Marx et Engels, désireux de venir en aide aux masses insurgées, tracèrent alors un plan d'insurrection prévoyant l'extension de son territoire, la centralisation de la direction, les actes prompts et résolus. La réalisation de ce plan se rattachait à la perspective générale des luttes révolutionnaires en Europe, au nouvel essor de la révolution en France et en Italie et à la guerre révolutionnaire en Hongrie. Mais les démocrates petits-bourgeois qui se trouvaient à la tête du mouvement, montrèrent, une fois de plus, qu'ils étaient incapables d'action énergique et révolutionnaire. Profitant de leur lâcheté et de leurs hésitations continuelles, les troupes prussiennes écrasèrent séparément les foyers de l'insurrection.

 

 

Après les avoir liquidés en Rhénanie, la contre-révolution osa régler son compte à la Nouvelle gazette rhénane. Profitant du fait que Marx avait abandonné en 1845 sa qualité de sujet prussien, le gouvernement ordonna son expulsion de Prusse, en tant qu' " étranger ayant violé le droit d'hospitalité ", et entreprit des poursuites judiciaires contre les autres membres de la rédaction. C'était la fin de la Nouvelle gazette rhénane. Son dernier numéro imprimé en rouge, parut le 19 mai 1849 ; il contenait une Adresse aux ouvriers de Cologne qui se terminait par ces mots : En vous faisant leurs adieux, les rédacteurs de la Nouvelle gazette rhénane vous remercient pour la sympathie que vous leur avez exprimée. Leur devise sera toujours et partout : Pour l'émancipation de la classe ouvrière ! "

 

 

Engels prit alors le chemin du Palatinat, où des combats se déroulaient encore entre les insurgés et les troupes contre-révolutionnaires ; il s'enrôla dans le détachement de volontaires de Willich et participa à quatre batailles.

 

 

Après un bref séjour dans le sud-ouest de Allemagne, Marx, qui attendait la montée d'une nouvelle vague révolutionnaire en France, revint à Paris où il ne tarda pas à renouer et à élargir ses contacts avec les démocrates et les organisations ouvrières de France. Après l'échec des démocrates petits-bourgeois français le 13 juin 1849, Marx fut expulsé de Paris. Il décida de s'établir à Londres et y fut bientôt rejoint par Engels et d'autres membres du Comité Central de la Ligue des Communistes. Une nouvelle période de la vie de Karl Marx en émigration commençait; elle allait durer jusqu'à la fin de ses jours.

 

 

Arrivé à Londres, son premier soin fut de préparer la publication d'une revue : Nouvelle gazette rhénane. Revue économique et politique (Neue Rheinische Zeitung. Politisch-Ôkonomische Revue). Les six numéros de cette revue édités à Hambourg en 1850, contenaient une série de travaux de Marx et Engels consacrés aux leçons de la révolution de 1848-49 en France et en Allemagne.

 

 

A la fin de 1849, le Comité Central de la Ligue des Communistes reprit son activité. En mars 1850, ses groupes reçurent l'Adresse du Comité Central à la Ligue des Communistes. Cet écrit extrêmement important de Marx et Engels donnait une analyse des événements révolutionnaires de 1848-49 en Allemagne, traçait la tactique du parti prolétarien dans la future révolution dont il exposait les perspectives et formulait l'idée de la révolution ininterrompue, qui trouva son développement ultérieur dans la théorie léniniste de la transformation de la révolution démocratique-bourgeoise en révolution socialiste.

 

 

En automne 1850, la conjoncture politique européenne se caractérisait par un essor économique et le renforcement de la réaction. Considérant avec lucidité les particularités de la nouvelle situation, Marx et Engels comprirent que la révolution ne pourrait pas reprendre l'offensive dans un avenir prochain. Il fallait réexaminer la ligne tactique du parti et changer les formes de lutte. Les nouvelles circonstances exigeaient un long travail minutieux et méthodique pour rassembler et préparer les forces à la future révolution. Cependant, un certain nombre d'affiliés de la Ligue des Communistes, Willich et Schapper en tête, fermant les yeux sur les conditions historiques objectives, proposaient des plans aventureux de soulèvement armé en Allemagne. La scission se produisit au cours de la réunion du Comité Central le 15 septembre 1850. La plupart de ses membres appuyèrent Karl Marx qui avait souligné le danger et la nocivité de ce jeu " avec la révolution. Il fut décidé de transférer de Londres à Cologne le C.C. de la Ligue pour le préserver de l'action corrosive des éléments sectaires et ultra-gauches.

 

 

Outre le travail au sein de la Ligue, Marx consacrait une grande partie de son temps à dresser le bilan de l'expérience des révolutions de 1848-49. Il écrivit alors Les luttes de classes en France de 1848 à 1850 (1850) et Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852).

 

 

Dans ces écrits. Marx appliquait pour la- première fois le matérialisme historique à l'étude de l'histoire. Ces œuvres révélèrent le caractère créateur du marxisme, son aptitude à se développer et à se perfectionner sans cesse sur la base de chaque expérience nouvelle de la lutte de classe du prolétariat et des masses travailleuses. Il y alliait la profondeur de l'analyse à une forme littéraire impeccable, et l'objectivité scientifique du savant à la passion révolutionnaire du lutteur. En généralisant l'expérience des luttes du prolétariat et des masses laborieuses pendant l'orageuse époque révolutionnaire, époque quand leur activité, leur esprit d'initiative et leur rôle fécond dans le processus historique 'apparaissent avec le plus de relief, Marx enrichit sa théorie de nouvelles déductions très importantes. Elles se rapportaient principalement à la question des relations entre le prolétariat et la paysannerie et à celle de l'attitude du prolétariat envers l'Etat.

 

 

L'expérience de la révolution française, surtout de l'insurrection prolétarienne de juin 1848, fit comprendre à Marx que la classe ouvrière ne pourrait anéantir le régime bourgeois sans un soulèvement massif des paysans contre le pouvoir du capital et si les paysans ne s'alliaient au prolétariat en le reconnaissant comme chef. La juste compréhension de ses intérêts devait immanquablement, d'après Marx, pousser la paysannerie à s'allier au prolétariat des villes. " Ils (les paysans) trouvent... leur allié et leur guide naturel dans le prolétariat des villes, dont la tâche est le renversement de l'ordre bourgeois . " (K. Marx : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Ed. sociales internationales, 1928, p. 136.)

 

 

Dans une lettre à Engels en date du 16 avril 1856, Marx disait : " En Allemagne tout dépendra de la possibilité d'appuyer la révolution prolétarienne par une réédition quelconque de la Guerre des paysans. " (K. Marx et F. Engels : Œuvres choisies, t. p. 434.)

 

 

Cette idée géniale trouva son développement dans la théorie léniniste de la révolution socialiste réalisée non par le prolétariat isolé contre toute la bourgeoisie, mais par le prolétariat exerçant l'hégémonie et disposant d'alliés en la personne des éléments semi-prolétariens de la population, en la personne des innombrables masses de travailleurs et d'exploités.

 

 

Grâce à la riche expérience politique des révolutions ide 1848-49, Marx put concrétiser et parachever sa doctrine de l'Etat. Dans l'ouvrage intitulé Les luttes de classes en France de 1848 à 1850, il emploie déjà la formule " dictature du prolétariat ", qui devint classique. Il y montrait que, contrairement aux différentes variétés du socialisme bourgeois, petit-bourgeois ou utopique, le socialisme 'scientifique est " la déclaration permanente de la révolution, la dictature du prolétariat, comme point de transition nécessaire pour arriver à la suppression des différences de classes en général, à la suppression de tous les rapports de production sur lesquels elles reposent, à la suppression de toutes les relations sociales qui correspondent à ces rapports de production, au bouleversement de toutes les idées qui émanent de ces relations sociales . " ( K. Marx : Les luttes de classes en France (1848-1850), Paris, Ed. sociales internationales, 1936, p. 139. ).

 

 

Formulant la position du prolétariat vis-à-vis de l'Etat, Marx signalait dans Le 18 Brumaire que les révolutions du passé consolidaient et perfectionnaient le vieil appareil bureaucratique et militaire de l'Etat, en faisaient une arme de plus en plus puissante pour la répression des masses opprimées ; la révolution prolétarienne "levait, au contraire, briser, anéantir l'ancienne machine de l'Etat. " Toutes les révolutions politiques n'ont fait que perfectionner cette machine, au lieu de la briser ",( K. Marx : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 130. ) écrivait Marx, thèse qui, de l'avis de Lénine, " est ce qu'il y a de principal, d'essentiel dans la doctrine marxiste de l'Etat ". (V. Lénine : Œuvres choisies, t. 2, 1" partie, p. 213)

 

 

La théorie de la dictature du prolétariat est le problème fondamental du marxisme. Marx souligna ce fait avec force dans une lettre à Weydemeyer en date du 5 mars 1852: " En ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne et leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, les historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes et les économistes bourgeois en avaient exposé l'anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases de développement historiques déterminées de la production ; 2. que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes ".

 

 

L'expérience de la lutte du prolétariat et des masses laborieuses pendant les années révolutionnaires était une source extrêmement féconde pour le développement de la théorie révolutionnaire du prolétariat et l'élaboration des fondements théoriques de la stratégie et de la tactique du parti prolétarien. Partant des leçons de l'insurrection de juin à Paris et de l'insurrection de mai 1848 dans le sud-ouest de l'Allemagne, Marx et Engels énoncèrent leur thèse de l'insurrection considérée comme un art.

 

 

En même temps qu'ils érigeaient en théorie l'expérience des révolutions de 1848-49, les fondateurs du communisme scientifique déployaient une grande activité pour rallier les ouvriers avancés, préparer le prolétariat en vue de la révolution future et renforcer la Ligue des Communistes. Dirigée par Marx, la Ligue inquiétait fortement le gouvernement prussien qui, pour mettre un terme à son activité, chargea la police d'arrêter les ouvriers dans plusieurs villes d'Allemagne. A l'aide de délation et de faux documents, un procès fut fabriqué à Cologne contre les communistes. Dans une brochure spécialement consacrée à ce procès, Marx démasqua les intrigues sordides du gouvernement prussien, de sa police et de ses juges.

 

 

Après l'emprisonnement à Cologne de plusieurs membres du Comité Central de la Ligue des Communistes, Marx et Engels se trouvèrent isolés du continent, et en Allemagne l'organisation cessa d'exister : sur proposition :de Marx en novembre 1852 la Ligue fut dissoute.

 

 

Mais, formés par Marx et Engels, les meilleurs de ses membres continuèrent à diffuser la théorie révolutionnaire, éduquant et préparant les masses ouvrières en vue des futures batailles révolutionnaires.

 

 

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Une réaction féroce s'était déchaînée en Europe après la défaite des révolutions de 1848-49. Beaucoup de meilleurs représentants de la classe ouvrière se trouvaient en prison ou en exil, les organisations révolutionnaires avaient été détruites. Marx passait par une des périodes les plus pénibles de sa vie. Les maisons d'éditions, les journaux et les revues, les universités, se fermaient devant le grand révolutionnaire et le penseur génial. Les calomnies dont il était objet et une noire misère alourdissaient son existence. Mais il gardait intacts sa foi irréductible dans la justesse de sa cause, une volonté indomptable, un optimisme invincible provenant de sa connaissance scientifique des lois objectives du développement social. Pendant ces dures années, il trouva un appui constant en la personne de son ami dévoué, de son noble ami —Friedrich Engels. En 1850, celui-ci vint se fixer à Manchester. Employé dans une maison de commerce, il se chargea d'une bonne partie des soucis matériels de Marx et de sa famille.

 

 

Les deux amis s'écrivaient alors presque journellement. La haute valeur scientifique de cette correspondance a été signalée par Lénine : " Si l'on essaye de définir d'un seul mot, pour ainsi dire, le foyer de toute la correspondance, le point central vers lequel converge tout le faisceau des idées émises et étudiées, ce mot sera la dialectique. L'application de la dialectique matérialiste à l'économie politique, en vue de la remanier de fond en comble, à l'histoire, aux sciences naturelles, à la philosophie, à la politique et à la tactique de la classe ouvrière, — voilà ce qui intéresse le plus Marx et Engels ; c'est là qu'ils apportent ce qu'il y a de plus essentiel et de nouveau ; c'est en cela que consiste leur marche géniale en avant dans l'histoire de la pensée révolutionnaire. " (V. Lénine : Marx-Engels-marxisme, pp. 67-68.)

 

 

Au cours des années 50-60, le principal objet d'étude de Karl Marx était l'économie politique. Elle se trouvait maintenant au centre de son attention, tout comme les questions philosophiques, celles de la création des bases théoriques du communisme jusqu'à 1848, et de la politique et de la tactique du prolétariat en 1848-49. Il se proposait d'achever dès 1851 un ouvrage d'économie comportant trois tomes, mais la vie fit échec à ses espoirs. La raison en était non seulement l'extrême exigence envers lui-même, mais aussi l'excessif dénuement où il vivait, lui et sa famille. Marx et sa femme payèrent cher leur lutte avec la misère : dès les premières années d'émigration à Londres, ils perdirent trois de leurs enfants.

 

 

De 1851 à 1862, le journal progressif New York Daily Tribune absorba une grande partie du temps de Marx. Il était secondé par Engels qui collabora à nombre d'articles envoyés par Marx à ce journal. Les articles publiés par Marx et Engels sur l'Inde et la Chine, sur la révolution espagnole et la guerre civile aux Etats-Unis, tendaient à un but unique : appuyer toute lutte révolutionnaire progressive contre la réaction et l'oppression, tout mouvement démocratique et populaire capable de multiplier les forces de la révolution et de créer des conditions meilleures pour les futures batailles du prolétariat contre le joug du capital. Dans une série d'articles Marx analysa tout spécialement le développement économique et le régime politique de l'Angleterre. Il critiqua âprement le régime hypocrite et trompeur ainsi que le système de corruption et d'intimidation que les classes possédantes anglaises mettaient en œuvre pour s'assurer une servile majorité parlementaire.

 

 

Marx consacrait une grande attention au mouvement ouvrier anglais. Engels et lui voulaient aider les dirigeants de l'aile gauche du chartisme — G. Harney et E. Jones — à faire renaître le mouvement sur une base nouvelle. Toutefois la conjoncture était contraire à un tel renouveau du chartisme. Le déclin du mouvement ouvrier révolutionnaire anglais avait non seulement des causes d'ordre général telles que la réaction qui régnait à la suite ,de la défaite des révolutions de 1848-49, mais encore des motifs d'un autre ordre : le monopole industriel et colonial que détenait alors l'Angleterre apportait aux capitalistes de ce pays de fabuleux surprofits, dont ils consacraient une partie à corrompre l'aristocratie ouvrière. Cette politique de corruption réussit en fin de compte à détourner les couches du prolétariat anglais les plus qualifiées de la lutte de classe directe pour les engager dans la voie d'une lutte mesquine pour des concessions sans importance dans le cadre du capitalisme.

 

 

Marx se dressait avec véhémence contre la politique coloniale de la Grande-Bretagne aux Indes, politique qui avait pour résultat la paupérisation et l'anéantissement en masse de la population. Lors du soulèvement de libération nationale contre les colonisateurs anglais aux Indes en 1857, Marx prit la défense des opprimés. L'analyse de la politique coloniale de l'Angleterre l'avait convaincu que le peuple indien ne pourrait sortir de sa situation pénible et humiliante tant que le prolétariat anglais n'aurait pris le pouvoir ou que le peuple indien lui-même ne serait devenu assez puissant poux secouer le joug colonial.

 

 

Les articles de Marx sur la révolte de Taïping et les guerres sino-anglaises étaient imprégnés d'une sympathie non moins vive pour les masses populaires chinoises en lutte pour l'indépendance de leur pays.

 

 

Les événements révolutionnaires espagnols de 1854-56 suggérèrent à Marx une série d'articles où il exposait succinctement l'histoire de ce pays et expliquaient le caractère et les causes des dernières luttes en Espagne.

 

 

La crise économique qui venait de commencer en 1857 et les grands événements qui s'annonçaient, faisaient que Marx travaillait d'arrache-pied pour compléter ses recherches dans le domaine de l'économie politique. Le résultat de ce travail fut un gros manuscrit intitulé Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie (Traits fondamentaux de la critique de l'économie politique), qui ne fut imprimé qu'en 1939, en allemand.

 

 

Marx y exposait pour la première fois la théorie de la plus-value. " La théorie de la plus-value, écrit Engels sur cette grande découverte de son ami, fut élaborée par Marx, après 1850, en tête à tête avec ses propres pensées ; il se refusait opiniâtrement à publier n'importe quoi sur ce sujet, avant d'avoir mis au point l'ensemble de ses conclusions. " (K. Marx et F. Engels : Œuvres , t. XXIX, p. 196 )

 

 

Préparant son manuscrit pour l'impression, Marx le remania d'un bout à l'autre. En juin 1859 parut la première édition de la Contribution à la critique de l'économie politique, premier exposé méthodique de la théorie marxiste de la valeur et de la monnaie. L'introduction à cette oeuvre formulait les thèses essentielles du matérialisme historique. Marx y montrait l’interdépendance de la base de la société et de sa superstructure, la dialectique du développement des forces productives et des rapports de production ; il y expliquait que dans une société formée par des classes antagoniques, les forces productives et les rapports de production entrent nécessairement en contradiction et qu'un changement révolutionnaire est appelé à résoudre ce conflit inévitable en établissant la corrélation entre le degré d'évolution de ces forces et le caractère de ces rapports.

 

 

Après la parution de cette oeuvre, Marx dut abandonner provisoirement ses travaux dans l'économie politique. Des événements tels que la reprise de la lutte pour l'unification de l'Italie et sa libération du joug autrichien ou le mouvement pour l'unification de l'Allemagne démembrée, attirèrent toute son attention. Comme en 1848, il mettait maintenant au premier plan la nécessité "d'élargir et d'approfondir les mouvements démocratiques bourgeois en y attirant des contingents toujours plus nombreux et plus " plébéiens ", venus du sein de la petite bourgeoisie en général, de la paysannerie en particulier et, des classes non-possédantes ". (V. Lénine : Œuvres, t. 21, p. 128.)

 

 

Cette imprégnait alors tous les articles de Marx, soit sur l'Italie ou l'Allemagne, soit sur la Pologne ou la Russie.

 

 

Durant la guerre austro-italo-française de 1859, Louis Bonaparte tentait de déguiser ses intérêts dynastiques et égoïstes par le mot d'ordre de " libération de l'Italie ". Marx le démasqua et démontra que seule l'insurrection nationale contre le joug autrichien pouvait donner au peuple italien l'unité et l'indépendance. Toute propagande en faveur de Bonaparte signifiait un appui aux forces de la réaction en Europe, et Marx la stigmatisait, montrant qu'elle était nuisible non seulement pour la révolution italienne, mais encore pour la révolution allemande. Dans son pamphlet " Monsieur Vogt " (1860), il flétrit les agents bonapartistes au sein de l'émigration allemande petite-bourgeoise.

 

 

De sérieuses divergences commencèrent à cette époque à se faire jour entre Marx et Lassalle. Dans le pamphlet "La guerre italienne et la tâche de la Prusse " ce dernier se déclarait prêt à appuyer la Prusse qui avait l'intention d'unifier l'Allemagne par en haut, c'est-à-dire d'une manière contre-révolutionnaire, tandis que Marx luttait pour l'unification par en bas, par la révolution démocratique. Ces désaccords s'aggravèrent quand Lassalle se mit à la tête de l'Union ouvrière générale allemande et lui traça un programme radicalement opposé aux principes du Manifeste communiste. Il conviait les ouvriers à se borner uniquement à une lutte paisible et légale, voyant dans le suffrage universel la panacée contre tous les maux des travailleurs. Il répandait parmi les ouvriers des illusions pernicieuses en leur faisant croire que l'Etat prussien était disposé à prêter son concours à l'organisation de sociétés de production pouvant les libérer de l'exploitation. Lassalle était contre la lutte des classes, les grèves et les syndicats. A l'opposé de Marx et d'Engels qui considéraient les paysans laborieux comme les alliés du prolétariat, lui, ne voyait en eux qu'une " masse compacte réactionnaire ". Il entama des négociations directes avec Bismarck et lui promit l'appui des ouvriers à sa politique intérieure et extérieure s'il s'engageait à introduire le suffrage universel. Marx n'était pas encore au courant de ses pourparlers secrets avec Bismarck, mais le flirt de Lassalle avec la réaction prussienne n'échappait pas à son œil d'aigle. Dans leur correspondance, Marx et Engels qualifiaient Lassalle de " courtisan démocrate prussien " aux penchants bonapartistes.

 

 

Lorsque Marx et Engels apprirent, après la mort de Lassalle, que ce dernier avait mené des pourparlers avec Bismarck, Engels déclara : " Au point de vue objectif c'était une infamie et une trahison envers le mouvement ouvrier tout entier au profit des Prussiens. " (K. Marx et F. Engels : Œuvres , t. XXIII, p. 232.).

 

 

Les événements en Europe occidentale n'empêchaient pas Marx de suivre avec une grande attention la lutte qui se déroulait en Russie. Il mettait beaucoup d'espoir dans le mouvement de la paysannerie russe. Le paysan de Russie qui se soulevait contre le servage était considéré par Marx comme l'allié de la révolution européenne.

 

 

Dans le même ordre d'idées, Marx appréciait hautement la guerre civile qui se déroulait aux Etats-Unis dans les années 60. Il y voyait une lutte entre deux systèmes sociaux : le régime esclavagiste et le régime capitaliste, comparativement plus progressif. Selon lui, les Etats du Nord ne remporteraient la victoire qu'à la condition de conduire révolutionnairement cette guerre, en proclamant l'abolition de l'esclavage, en tranchant la question agraire dans les intérêts des fermiers, en réorganisant l'armée et en l'épurant des traîtres, en liant la lutte à des mots d'ordre démocratiques et révolutionnaires. Il appelait les ouvriers européens à entraver par tous les moyens les tentatives de leurs gouvernements pour aider les esclavagistes du Sud. Marx salua les ouvriers anglais qui par leur action avaient paralysé l'intervention que méditait le gouvernement de l'Angleterre en faveur des Etats esclavagistes. Les événements d'outre-mer intéressaient vivement les ouvriers d'Europe, écrasés par de longues années de réaction ; Marx nourrissait l'espoir que cet exemple les pousserait à une action énergique dans l'arène historique.

 

 

***

 

 

Prévoyant un nouvel essor du mouvement ouvrier, Marx s'efforça de terminer son ouvrage d'économie politique, auquel il était revenu en 1861 après une année et demie d'intervalle ; il décida d'en refaire le plan et de le publier non comme la suite de la Contribution à la critique de l'économie politique, parue en 1859, mais

comme un ouvrage indépendant. En 1862, il annonça à Kugelmann que l'ouvrage s'appellerait le Capital, Critique de l'économie politique .

 

 

Lorsqu'il écrivait son chef-d’œuvre, Marx vivait dans des conditions matérielles très pénibles. La guerre civile survenue aux Etats-Unis l'avait privé de son gagne-pain : ses articles ne paraissaient plus dans la New York Daily Tribune. La famille endurait de nouveau de cruelles privations et, comme dit Lénine, sans l'appui financier constant et dévoué d'Engels, Marx non seulement n'aurait pu achever le Capital, mais encore aurait fatalement succombé à la misère ". ( V. Lénine : Karl Marx, Friedrich Engels, p. 9. ) .

 

A la fin de 1865, Marx termina le brouillon du Capital. Mais lorsqu'il se mit à en préparer le premier tome pour l'impression, il le remaniait et le raccourcissait sans cesse. En avril 1867, il se rendit à Hambourg pour remettre son manuscrit à l'éditeur. Le 5 mai, jour de son anniversaire, il reçut les épreuves de la première feuille d'impression. Les autres épreuves arrivaient avec un grand retard, et Marx, de son côté, les retenait pour y introduire des amendements et les envoyer à Engels, qui parfois conseillait de nouveaux changements.

 

 

Le 16 août 1867, Marx acheva la correction de la dernière feuille du Ier tome (la 49e). Il écrivit alors à Engels : " Ce volume est donc fini. C'est à toi seulement que je dois d'avoir pu le faire ! Sans ton dévouement pour moi, il ne m'eût pas été possible de faire les travaux énormes nécessités par les trois volumes. Je t'embrasse, le cœur rempli de gratitude... Salut, mon cher, mon très cher ami ! " (K. Marx et F. Engels : Lettres choisies, éd. russe, 1953, p. 191.)

 

 

La guerre franco-allemande, la Commune de Paris et l'activité de Marx dans la Ire Internationale, le détournèrent encore une fois des questions •'économie politique. Il ne recommença à écrire le Capital qu'au début des années 70. La préparation de la deuxième édition allemande du premier tome et la rédaction de sa version française lui prirent un temps énorme. Les tomes suivants exigeaient un travail beaucoup plus long qu'il ne l'avait supposé. Engels l'explique dans son introduction au 2ème tome : " Une simple énumération des manuscrits laissés par Marx .pour le 11e tome révèle avec quelle scrupulosité incomparable et quel rigoureux esprit autocritique il travailla pour pousser jusqu'à la perfection ses grandes découvertes économiques avant de les publier. Cet esprit autocritique lui permettait rarement de faire correspondre le contenu et la forme de son exposé à l'étendue de son horizon qui s'élargissait sans cesse à la suite d'études nouvelles. "

 

 

Le travail préparatoire effectué par Marx pour le chapitre du Capital sur la rente foncière (IIIe tome) montre bien avec quel sérieux il poursuivait ses investigations scientifiques. Pour écrire ce chapitre, il entreprit, aux années 70, une étude approfondie des rapports agraires en Russie après les réformes de 1861. A ce propos Engels dit dans l'introduction au Ille tome du Capital : " La variété des formes de la propriété foncière et de l'exploitation des producteurs ruraux en Russie devait faire jouer à ce pays, dans le chapitre sur la rente foncière, un rôle semblable à celui de l'Angleterre dans le chapitre du premier livre sur le travail salarié dans l'industrie. Malheureusement Marx ne put réaliser ce plan. "

 

 

Le travail titanique exigé par le Capital dura jusqu'à la mort de Marx. Tout en poursuivant ses recherches dans le domaine de l'économie politique, il suivait avec une attention soutenue les progrès des autres sciences. Il s'occupait d'histoire, de sciences naturelles, de technique et écrivait des études originales sur les mathématiques. Ces manuscrits de Marx et les nombreux abrégés pet extraits d'histoire universelle qu'on trouve dans ses archives montrent l'étendue ide son horizon scientifique et le caractère encyclopédique de ses connaissances.

 

 

Les manuscrits du Capital qu'il laissa inachevés, nécessitaient une rédaction supplémentaire ; Engels s'en chargea après la mort de Marx et déploya une énorme activité, afin de mettre au point pour l'impression le deuxième et le troisième tomes du Capital (respectivement en 1885 et en 1894), tomes qui, de l'avis de Lénine, appartenaient autant à Engels qu'à Marx. Le quatrième tome devait couronner l'oeuvre monumentale de Karl Marx par l'exposé du problème central de sa doctrine économique : la théorie de la plus-value. Engels se proposait de le préparer pour l'impression, mais il ne put exécuter son dessein, et le manuscrit nie fut édité qu'après sa mort, sous le titre de Théorie de la plus-value (1905).

 

 

Le Capital marque l'apogée de l'oeuvre du grand savant et révolutionnaire que fut Karl Marx. Mais au prix de quel effort a-t-il remporté cette victoire de l'esprit humain ! " Il n'y a pas de route royale pour la science, — écrivait Marx dans une lettre à Lachâtre — et ceux-là seulement ont la chance d'arriver à ses sommets lumineux qui ne craignent pas de se fatiguer à gravir oses sentiers escarpés. " (K. Marx : le Capital, éd. russe, t. I, p. 23.) .

 

 

La doctrine de Marx révolutionna de fond en comble l'économie politique. Il fallait être

 

libre des préjugés étroits et cupides propres aux représentants des classes exploiteuses, il fallait être l'idéologue de la classe avancée, l'idéologue du prolétariat, pour pouvoir analyser d'une façon vraiment scientifique et objective l'économie de la société capitaliste, son "anatomie".

 

 

Karl Marx découvrit la loi économique de l'évolution de la société capitaliste dont il étudia la naissance, l'essor et le déclin. Il prouva son caractère limité et transitoire dicté par les conditions historiques. Il montra qu'en évoluant le capitalisme crée les prémisses matérielles de la future société socialiste et engendre le prolétariat, force sociale destinée à exécuter le verdict de l'histoire à l'égard de la société capitaliste.

 

 

Mettant à nu le mécanisme de l'exploitation capitaliste, Marx montra où était la véritable source de la plus-value qui résulte de l'appropriation par les capitalistes du travail non payé de l'ouvrier. La plus-value c'est la différence entre la valeur créée par le travail de l'ouvrier et la valeur de sa force de travail, c'est-à-dire, la valeur des moyens nécessaires à la subsistance de l'ouvrier et de sa famille. La théorie de la plus-value de Marx révéla la base économique de l'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie. " La théorie de la plus-value, dit Lénine, est la pierre angulaire de la doctrine économique de Marx. " (V. Lénine : Œuvres choisies en deux volumes, t. I, P' partie, p. 66.).

 

 

Après le matérialisme historique, la théorie de la plus-value constituait la plus grande découverte de l'illustre penseur du prolétariat.

 

 

La doctrine économique de Marx, dans laquelle, de l'avis de Lénine, il affirma et appliqua sa théorie de la façon la plus complète et profonde, trouva son expression définitive et achevée précisément dans le Capital, " ouvrage principal et fondamental faisant l'exposé du socialisme scientifique". (Ibid., p. 151. ) .

 

 

La parution du Capital marqua un tournant décisif dans le développement de la science sociale. Ce livre marqua une étape extrêmement importante dans le développement des parties constitutives et organiquement liées du marxisme : philosophie, économie politique, socialisme. Appliquant dans cette oeuvre la méthode dialectique matérialiste, Marx l'enrichit de nouvelles découvertes en perfectionnant plus encore ce puissant instrument de connaissance. Le Capital donna une base philosophique et économique au socialisme prolétarien en tant que doctrine de la mission historique mondiale du prolétariat, de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat.

 

 

Le Capital, cette oeuvre monumentale de Marx, est une puissante arme spirituelle du prolétariat dans sa lutte contre l'esclavage capitaliste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Karl Marx s'était fixé pour but non seulement de démontrer que la chute du capitalisme est aussi inévitable que le triomphe de la révolution prolétarienne, mais également d'aider le prolétariat — fossoyeur du régime capitaliste —à rallier ses forces pour l'attaque. Pendant qu'il terminait le premier tome du Capital, il déploya une énorme activité pour organiser, grouper et éduquer les masses ouvrières. Ce travail de Marx dans la Ire Internationale était considéré à juste titre par Engels comme l'apogée de son activité politique dans le parti.

 

 

Le développement du capitalisme qui aggravait les conditions de vie des travailleurs et la crise économique mondiale de 1857 qui entraîna une recrudescence des mouvements démocratiques bourgeois et de libération nationale, contribuaient au réveil du prolétariat et l'engageaient dans la voie d'une lutte politique coordonnée. Le 28 septembre 1864 naissait à Londres, au cours d'un meeting à Saint-Martin's Hall, l'Association internationale des Travailleurs qui allait remporter de grandes victoires non seulement parce que la situation historique était favorable, mais encore parce qu'elle avait été fondée par Marx qui fut son chef et son âme pendant sa glorieuse existence.

 

 

Le grand chef du prolétariat organisa l'Internationale sur une base rigoureusement démocratique. Il bannissait implacablement tout ce qui pouvait stimuler le culte de la personnalité, étranger au marxisme, et qui était implanté par certains chefs petits-bourgeois dans leurs organisations. Dans une lettre écrite en novembre 1877, Marx  disait : " Mon antipathie pour tout culte de la personnalité me défendait de permettre que l'on rendît publiques les nombreuses adresses qui pendant l'existence de l'Internationale me parvenaient de tous les pays et qui m'importunaient en parlant de mes mérites ; je n'y ai jamais répondu sauf dans certains cas et seulement pour réprimander leurs auteurs. En adhérant à la société secrète des communistes, Engels et moi avons posé la condition d'éliminer des statuts tout ce qui contribue an culte superstitieux des autorités. " (K. Marx et F. Engels : Œuvres , t. XXVI, pp. 487-488.) .

 

 

Les documents les plus importants de l'internationale étaient toujours dus à Marx. C'est lui qui écrivit notamment l'Adresse inaugurale de l'Association internationale des Travailleurs (1864), les Statuts provisoires de l'Association (1864) et autres. Sa ligne dans l'Internationale consistait à expliquer patiemment aux masses ouvrières, en se basant sur leur expérience, la carence du socialisme petit-bourgeois sous toutes ses formes, à démasquer ses " théoriciens " et à gagner peu à peu les masses à la théorie et à la tactique vraiment révolutionnaires et vraiment scientifiques du prolétariat.

 

 

Les proudhoniens en France, les owénistes et les leaders opportunistes des trade-unions en Angleterre, les partisans de Mazzini en Italie et ceux de Lassalle en Allemagne — autant d'adversaires contre lesquels Marx et Engels eurent à lutter dès les débuts de l'Internationale.

 

 

Marx critiqua les assertions fausses et dangereuses de l'owéniste Weston, quand celui-ci affirma, à une des réunions du Conseil général, que les grèves et les syndicats n'étaient d'aucune utilité pour les ouvriers. Tout en défendant contre les owénistes, les proudhoniens et les lassalliens la nécessité d'une lutte économique quotidienne des ouvriers contre le capital. Marx attaquait en même temps les leaders opportunistes des trade-unions qui limitaient les tâches de la classe ouvrière à la lutte pour ses revendications économiques quotidiennes en omettant la tâche essentielle du prolétariat : l'abolition de la propriété privée des moyens de production. Ce rapport de Marx fut publié après sa mort par sa fille Eléonore Aveling sous le titre de Salaire, prix et profit (1898).

 

 

Les principaux ennemis du marxisme pendant la première période de l'Internationale étaient les proudhoniens. La lutte contre ces derniers éclata lors de la conférence de Londres (1865) et se poursuivit pendant le congrès de l'Internationale à Genève (1866). Marx qui travaillait alors au Capital ne put assister au congrès, mais il fournit aux délégués du Conseil général des instructions détaillées sur la ligne qu'ils devaient y défendre : lutte contre l'embauchement d'ouvriers étrangers par les patrons pendant les grèves et les lock-outs, lutte pour la journée de 8 heures, pour la limitation de la journée de travail des jeunes et des enfants, poux leur instruction générale (y compris l'instruction polytechnique et sportive).

 

 

Dans le domaine politique, les instructions chargeaient les délégués de poser devant le congrès la tâche de lutter pour le rétablissement de la Pologne sur une base démocratique et de combattre la guerre et son instrument, les armées réactionnaires, tout en exigeant l'armement général du peuple. Les instructions accordaient beaucoup d'attention aux syndicats considérés par Marx non seulement comme une arme dans la lutte pour les revendications immédiates des ouvriers, mais encore comme un moyen d'éducation et de ralliement de la classe ouvrière dans la lutte pour le socialisme. Quant au rôle des coopératives, Marx expliquait que, nonobstant leur importance, les coopératives ne sauraient changer les bases du régime social sans la conquête du pouvoir par le prolétariat. Après une chaude discussion, la majorité des délégués du congrès de Genève approuva le programme d'action tracé par Karl Marx.

 

 

Au congrès de Lausanne (1867), les proudhoniens réussirent à rassembler une majorité mécanique et à faire accepter certaines de leurs propositions confuses. Mais aux congrès de Bruxelles (1868) et de Bâle (1869), les proudhoniens, ces idéologues de la petite bourgeoisie, défenseurs de la petite propriété privée, furent battus à plate couture : ces congrès adoptèrent des résolutions sur la socialisation de la terre, des transports, des mines, etc.

 

 

Comme les proudhoniens en France et en Belgique, les lassalliens étaient en Allemagne les principaux ennemis du marxisme. Bien que Lassalle fût déjà mort à la fondation de l'Internationale, les lassalliens continuaient à suivre la tactique et les opinions pernicieuses de leur maître. Dans une série d'articles et de lettres, Marx et Engels dévoilèrent aux ouvriers allemands le danger et le préjudice que comportait le flirt de Lassalle avec la réaction prussienne. Etant donné que les dirigeants de l'Association générale des ouvriers allemands restaient fidèles à la tactique lassallienne d'appui à la politique d'unification de l'Allemagne, par en haut, " par le fer et par le sang ", préconisée par Bismarck, Marx et Engels stigmatisèrent ce " socialisme prussien, royaliste et gouvernemental " des adeptes de Lassalle et déclarèrent publiquement qu'ils cessaient toute collaboration dans le Social-démocrate, organe de l'Association.

 

 

Par l'intermédiaire de Wilhelm Liebknecht, un de leurs partisans en Allemagne, Marx et Engels entreprirent des démarches en vue de former un parti ouvrier autre que celui qui professait les idées de Lassalle. Le congrès des unions ouvrières éducatives, tenu à Nuremberg en 1868 sous la direction de Liebknecht et d'August Bebel, décida l'adhésion des unions ouvrières à l'Internationale devant laquelle s'ouvrit un chemin également vers les masses ouvrières d'Allemagne. En 1869 fut fondé à Eisenach le Parti ouvrier social-démocrate d'Allemagne, dans lequel entrèrent, outre l'organisation ouvrière dirigée par Liebknecht et Bebel, ceux des lassalliens qui avaient quitté l'Association générale des ouvriers allemands.

 

 

A l'heure même où au sein die l'Internationale le marxisme remportait sa victoire idéologique sur le proudhonisme et obtenait des succès dans sa lutte contre le lassallisme, un adversaire encore plus dangereux et plus rusé — le bakouninisme — entra dans l'arène. Bakounine voulait s'emparer de la direction de l'Internationale en s'appuyant sur l'Alliance de la démocratie socialiste, organisation anarchiste fondée par lui. En adhérant à l'Internationale, il déclara l'Alliance dissoute, mais, en fait, il la conserva en tant qu'organisation secrète au sein de l'Internationale.

 

 

Tout en poursuivant leur travail de sape à l'intérieur de l'Internationale, les bakouninistes, après le congrès de Bâle, déclarèrent une guerre ouverte à son Conseil général dirigé par Karl Marx. Ils voulaient rallier sous l'étendard de l'anarchisme non seulement les lassalliens — ces " socialistes royalistes prussiens " — mais encore les leaders tout à fait modérés des trade-unions anglaises en désaccord avec Marx. Celui-ci critiquait depuis longtemps l'esprit routinier et figé de ces représentants de l'aristocratie ouvrière de l'Angleterre, leur incorrigible habitude à venir en queue des libéraux bourgeois. Les divergences entre Marx et les représentants de la politique ouvrière libérale s'envenimèrent encore plus quand, dans la seconde moitié des années 60, la question irlandaise vint se placer au centre de la vie politique de la Grande-Bretagne. Sur l'initiative de Marx, le Conseil général de l'Internationale se déclara solidaire de la lutte de libération nationale du peuple irlandais. Ce mouvement était considéré par Marx comme une force dirigée aussi bien contre les landlords que contre la bourgeoisie d'Angleterre. Le joug exercé sur l'Irlande par la bourgeoisie de l'Angleterre lui permettait de scinder ses " esclaves salariés " en deux camps ennemis et de semer la discorde entre les ouvriers anglais et irlandais, ce qui expliquait, selon Marx, la faiblesse de la classe ouvrière et la toute-puissance de la bourgeoisie en Angleterre. Il expliquait infatigablement aux ouvriers de ce pays que la libération de l'Irlande était une condition préalable die leur propre émancipation. " Le peuple qui subjugue un autre peuple, écrivait-il, se forge ses propres chaînes. " (K. Marx et F. Engels : OEuvres, t. XIII, 1' partie, p. 363.).

 

 

L'expérience de la lutte du peuple irlandais permit à Marx d'approfondir ses thèses sur la question nationale et coloniale exposées dans ses articles sur les mouvements libérateurs en Europe, aux Indes, en Chine. Dans ses thèses sur la politique prolétarienne dans la question nationale et coloniale, Marx enseignait à la classe ouvrière à considérer cette question sous l'angle des intérêts de la révolution. Il s'attaquait aux proudhoniens qui s'obstinaient à ignorer la question nationale et affirmaient que la nation n'était qu'un " préjugé désuet ". Mais il stigmatisait en même temps le nationalisme bourgeois et éduquait les masses dans l'esprit de l'internationalisme prolétarien conséquent.

 

 

La lutte de Marx contre les bakouninistes était chaleureusement appuyée par la section russe de l'Internationale, fondée au début de 1870. Elle s'adressa à Marx, le priant de la représenter au Conseil général, et celui-ci accepta volontiers cet honneur.

 

 

Le nom de Marx était déjà très populaire parmi la jeunesse révolutionnaire russe, C'est de Russie qu'on lui proposa pour la première fois de traduire le Capital. Communiquant cette nouvelle à Kugelmann, Marx ajoutait que la Misère de philosophie et la Contribution à la critique de l'économie politique n'avaient nulle part autant de lecteurs qu'en Russie. De son côté, il manifestait un grand intérêt pour la Russie, son économie, ses écrivains, sa culture, et surtout pour la lutte du peuple russe contre le tsar et les propriétaires fonciers. Marx connaissait le russe et lisait dans l'original Pouchkine, Gogol, Saltykov-Chtchéchine, Flérovski, Herzen, Dobrolioubov, Tchernychevski. Dans la postface à la 2e édition du 1er tome du Capital, Marx a souligné les mérites du grand savant et critique russe Tchernychevski ", qui, dans ses Esquisses d'économie politique selon Mill (1861), avait brillamment démontré la faillite de l'économie politique bourgeoisie. Dans une lettre envoyée en 1870 aux membres du comité de la section russe à Genève, Marx loua le livre de Flérovski Situation de la classe ouvrière en Russie (1869). Des œuvres telles que celle die Flérovski et de votre grand maître Tchernychevski, écrivait-il, font honneur à la Russie et prouvent que votre pays entre lui aussi dans le mouvement général de notre siècle. "

 

 

Le révolutionnaire populiste, G. Lopatine, traducteur du Capital en russe, était un ami de Marx et, à la demande de ce dernier, il fut inclus dans le Conseil général de l'Internationale. Ayant fait, en 1870, une audacieuse tentative d'organiser l'évasion de Tchernychevski de l'exil, Lopatine dut interrompre sa traduction du Capital et en confier la fin au populiste pétersbourgeois Danielson, avec lequel Marx entama une correspondance suivie. Marx correspondait avec de nombreux leaders russes, renforçant ainsi ses liaisons avec les éléments d'avant-garde de tous les pays. Le prestige de l'Association internationale ides Travailleurs dont il était le chef grandissait partout.

 

 

La guerre franco-allemande de 1870-71 fut une épreuve sérieuse pour la Ier Internationale. Dans la première Adresse du Conseil général consacrée à cet événement, Marx caractérisait cette guerre comme une guerre de conquête et de rapine n'ayant d'autre but que de satisfaire les appétits dynastiques de Louis Bonaparte, et il prédit que celui-ci y perdrait son trône. Marx soulignait la différence entre les vrais intérêts de l'Allemagne et les objectifs réactionnaires et pillards de la Prusse dans cette guerre, et constatait avec joie que les ouvriers avancés des deux pays belligérants avaient su rester fidèles à l'internationalisme. " Ce grand fait, sans parallèle dans l'histoire du passé, écrivait Marx, ouvre la voile d'un avenir plus clair. Il prouve qu'en contraste à la vieille société, avec ses misères économiques et son délire politique, une nouvelle société est en train de surgir, dont la règle internationale sera la Paix, parce que les peuples n'auront qu'une seule loi : le Travail !

 

 

Le pionnier de cette société nouvelle, c'estl'Association internationale des Travailleurs. " (K. Marx : la Guerre civile en France, 1871, Bureau d'éditions, Paris 1933, p. 40.).

 

 

Après la capitulation de l'armée française à Sedan et la proclamation de la République française, Marx composa une nouvelle Adresse où il signalait que les événements avaient confirmé la prédiction du Conseil général relativement à la chute du Second Empire.

 

Marx souligna que c'était l'Allemagne qui, à son tour, menait maintenant une guerre de conquête, et il formula un nouveau mot d'ordre pour les ouvriers allemands : " Une paix honorable pour la France et la reconnaissance de la République française ! " Dans cette nouvelle situation, Marx conviait les ouvriers français à utiliser tous les moyens que leur offrait la liberté républicaine pour consolider le plus possible leur organisation. Il prévoyait l'aggravation de la lutte de classes en France et mettait le prolétariat français en garde contre le danger d'une insurrection chaotique et prématurée.

 

 

Mais quand la nouvelle de l'insurrection ouvrière du 18 mars 1871 parvint à Londres, Marx se solidarisa immédiatement avec les, ouvriers parisiens insurgés. Il envoya des centaines de lettres à toutes les sections de l'Internationale, pour expliquer au prolétariat mondial le vrai sens de la révolution du 18 mars et l'exhorter à déployer une large campagne en défense de la Commune de Paris.

 

 

Marx était alors activement secondé par Engels qui, en automne 1870, avait quitté son emploi à Manchester et était venu se fixer à Londres pour se consacrer tout entier au travail politique au sein du Conseil général.

 

 

Au moyen de lettres et d'instructions transmises par l'intermédiaire d'amis sûrs, Marx et Engels tâchaient d'aider les communards et de prévenir leurs erreurs. Mais par malheur ces instructions n'arrivaient pas toujours dans Paris bloqué. D'autre part, leurs directives se heurtaient à l'opposition des proudhoniens et des blanquistes qui se trouvaient à la tête de la Commune et ne se décidaient qu'à contrecœur et trop mollement à entreprendre des actions ne correspondant pas à leurs dogmes sectaires.

 

 

Au moment même des batailles de la. Commune, Marx sut apprécier la portée historique de cette révolution et révéler ses erreurs principales ; il sut en tirer des leçons qui allaient avoir une importance énorme pour la théorie et la tactique révolutionnaires du prolétariat. Dans une lettre à Kugelmann, en date du 12 avril 1871, Marx exposa ce que l'expérience de la Commune apportait d'essentiel : " Dans le dernier chapitre de mon 18 Brumaire je remarque, comme tu le verras, si tu le relis, que la prochaine tentative de la révolution en France devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique et militaire en d'autres mains, comme ce fut le cas jusqu'ici, mais à la détruire. C'est la condition première de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C'est aussi ce qu'ont tenté nos héroïques camarades de Paris . " (K. Marx et F. Engels : Lettres choisies, 1953, p. 263. )

 

 

Dans cette lettre à Kugelmann, Marx limitait au continent sa thèse sur la nécessité de détruire l'ancienne machine de l'Etat, faisant ainsi une exception pour l'Angleterre parmi les pays européens. Partant du fait que la classe ouvrière formait la majorité de la population de ce pays, que la caste militaire n'y existait pas encore et que la bureaucratie y jouait un rôle encore insignifiant, Marx estimait que le prolétariat anglais pouvait arriver au pouvoir par des voies pacifiques.

 

 

Dans cette lettre Marx signalait encore deux erreurs fatales des communards : 1) il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles, tandis que l'ennemi en proie à la panique n'avait pas encore pu rassembler ses forces ; mais on laissa passer ce moment propice, et 2) le Comité Central résilia trop tôt ses fonctions pour faire place à la Commune. Cinq jours après, dans une nouvelle lettre à Kugelmann, Marx caractérisa la Commune de Paris comme un nouveau point de départ d'une importance historique universelle pour le prolétariat.

 

 

La Guerre civile en France (1871), que Marx écrivit à la demande du Conseil général de l'Internationale sous forme d'adresse à ses affiliés, donna un bilan théorique génial de l'expérience de la Commune de Paris. Pour la première fois dans l'histoire, les communards parisiens avaient tenté de créer un Etat prolétarien et, de l'avis de Marx, c'était là leur grand, leur principal mérite. Toutes les révolutions antérieures se limitaient à déplacer le pouvoir dans le cadre des classes dominantes, à substituer une forme d'exploitation à une autre, à transmettre de main en main la vieille machine de l'Etat sans la briser. Mais la classe ouvrière, disait Marx, ne pouvait pas simplement s'emparer du mécanisme politique existant et le mettre en marche pour son service propre. Marx et Engels attribuaient une telle importance à cette conclusion que, dans l'introduction au Manifeste communiste en date de 1872, ils la recommandaient comme un complément capital à ce programme du prolétariat.

 

 

La Commune confirma pratiquement la justesse de la thèse primordiale du 18 Brumaire sur la nécessité de briser la vieille machine de l'Etat, mais elle s'appliqua encore à forger, pour la remplacer, une organisation politique de type nouveau. Partant de cette expérience, Marx développa encore plus avant sa doctrine de l'Etat et de la dictature du prolétariat. Il arriva à la conclusion extrêmement importante qu'un Etat du type de la Commune de Paris était la forme politique finalement trouvée susceptible d'assurer la libération économique du Travail. " (K. Marx et F. Engels : Œuvres choisies, éd. russe, 1949, t. I, p. 481. ).

 

 

Partant de l'expérience de la Commune de Paris, généralisée par Marx, ainsi que de l'expérience encore plus riche des deux révolutions russes, Lénine découvrit le pouvoir soviétique comme forme politique de la dictature du prolétariat.

 

 

Tout en signalant le caractère indécis des mesures économiques et sociales de la Commune, Marx souligna dans la Guerre civile en France que ces mesures tendaient avant tout à exproprier les expropriateurs.

 

 

Cet ouvrage, un des documents les plus importants de la Ire Internationale, armait les prolétaires du monde entier de l'expérience des communards et marqua une éclatante victoire idéologique du marxisme sur toutes les variétés du socialisme prémarxiste. A la fin de la première période (1848-71), période des tempêtes et des révolutions, le socialisme prémarxiste cessa d'exister. " (V. Lénine : Œuvres, t. 18, p. 545. ).

 

 

Après la chute de la Commune de Paris, l'Internationale entra dans une phase pénible. Les gouvernements réactionnaires poursuivaient implacablement ses sections dans tous les pays et déversaient des flots de calomnies sur Karl Marx, son chef. En outre, la lutte s'envenimait au sein même de l'organisation. Pendant la réunion du Conseil général du 20 juin 1871, Odger et Lucraft, deux leaders des trade-unions anglaises, tournant casaque, renièrent l'Adresse de l'Internationale dont ils étaient signataires. C'était une trahison ouverte et une lâcheté. En réponse, Marx reconnut publiquement qu'il était l'auteur de ce document et en assuma toute la responsabilité.

 

 

Les bakouninistes devinrent alors les adversaires les plus idangereux du marxisme. Ces idéologues de la petite bourgeoisie niaient la nécessité de la discipline prolétarienne, du parti prolétarien, de la dictature du prolétariat. Plus encore que toutes les autres, les idées anarchistes étaient alors l'obstacle essentiel qui entravait l'assimilation par le prolétariat de l'expérience de la Commune de Paris. Parlant de cette expérience à la conférence tenue à Londres en 1871, Marx et Engels indiquèrent combien il serait funeste de renoncer à la lutte politique ; ils démontraient la nécessité die créer un parti ouvrier révolutionnaire appelé à diriger les forces du prolétariat en lutte pour le socialisme. La résolution adoptée par la conférence de Londres signala que face au pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne pouvait agir comme classe qu'à la condition de ose rallier autour d'un parti politique à lui, parti indispensable si l'on voulait assurer la victoire de la révolution sociale et atteindre le but final de cette dernière : la liquidation des classes. En dépit des bakouninistes qui cherchaient à saper la discipline de l'Internationale et à transformer le Conseil général en un simple bureau d'information et de correspondance, la conférence de Londres dans une série de résolutions confirma le rôle du Conseil en tant que centre idéologique et quartier général de l'Internationale.

 

 

La circulaire Scissions imaginaires dans l'Internationale fut une digne riposte à la campagne de calomnies déclenchée contre le Conseil général par les bakouninistes au lendemain de la conférence. Marx et Engels y démasquaient les intrigues, la duplicité, l'activité fractionnaire des partisans de Bakounine, qui voulaient faire exploser l'Internationale de l'intérieur et mettaient à nu la dangereuse trahison découlant de leur slogan "  Anarchie ! " dont le but perfide était de désarmer le prolétariat face à la bourgeoisie armée jusqu'aux dents.

 

 

Au congrès de La Haye (1872), la lutte contre Bakounine et ses adeptes prit un caractère particulièrement aigu. Marx y stigmatisa également les leaders opportunistes des trade-unions, alliés aux bakouninistes au mépris de tout principe ; il les accusa de s'être vendus à la bourgeoisie et au gouvernement. Ayant examiné la résolution de la conférence de Londres sur l'activité politique de la classe ouvrière, le Congrès de La Haye prit la décision de l'inclure, avec des légères modifications, dans les statuts de l'Internationale. Après le rapport d'une commission spéciale sur l'activité fractionnaire des bakouninistes, la majorité absolue du congrès décida d'exclure de l'Internationale Bakounine et Guillaume, chefs de l'Alliance, et de transférer le siège du Conseil général à New-York.

 

 

Dans un meeting tenu à Amsterdam après la clôture du congrès, Karl Marx prononça un discours. Tout en démontrant que la conquête du pouvoir politique par le prolétariat était indispensable à la refonte socialiste de la société, il ajouta :

 

 

" Mais nous n'avons point prétendu que pour arriver à ce but les moyens fussent identiques. Nous savons la part qu'il faut faire des institutions, des mœurs et des traditions des différentes contrées ; et nous ne nions pas qu'il existe des pays comme l'Amérique, l'Angleterre, et si je connaissais mieux vos institutions, j'ajouterais la Hollande, où les travailleurs peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques. Si cela est vrai, nous devons reconnaître aussi que, dans la plupart des pays du continent, c'est la force qui doit être le levier de nos révolutions ; c'est à la force qu'il faudra en appeler pour un temps afin d'établir le règne du travail . " (K. Marx et F. Engels : OEuvres, t. 2e partie, p. 669.).

 

 

Le grand chef du prolétariat termina ainsi :

 

" Pour moi, je continuerai ma tâche et je travaillerai constamment à établir cette solidarité féconde pour l'avenir entre tous les travailleurs. Non, je ne me retire point de l'Internationale, et le restant de ma vie sera consacré, comme mes efforts passés, au triomphe des idées sociales, qui aboutiront un jour, soyez-en sûrs, à l'avènement universel dru prolétariat . " (K. Marx et F. Engels : Œuvres , t. XIII, 2e partie, p. 670.)

 

 

Le congrès de La Haye fut le dernier de l'Association internationale des travailleurs, qui, sous la direction de Karl l\'Iarx et de Friedrich Engels, avait parcouru pendant huit ans un long et glorieux chemin. La lutte opiniâtre que les fondateurs du communisme scientifique avaient menée au cours de cette période contre toute sorte de sectes socialistes et quasi-socialistes (proudhoniens, lassalliens, bakouninistes) aboutit finalement à la victoire idéologique du marxisme.

 

 

Après la chute de la Commune, la conjoncture changea radicalement. Parlant de cette époque, Lénine dit : " La classe ouvrière anglaise était corrompue par les profits impérialistes, la Commune avait été écrasée, le mouvement nationaliste bourgeois venait de vaincre (1871) en Allemagne, la Russie semi-féodale était plongée dans un sommeil séculaire. Marx et Engels tenant compte des circonstances et évaluant avec justesse la situation internationale, comprirent que la tâche consistait à préparer lentement le déclenchement de la révolution sociale . " (V. Lénine : Œuvres n, t. 24, p. 64. 106 ) .

 

 

Les vieilles formes de lutte de la Ier Internationale cessèrent de correspondre aux tâches que l'histoire posait à la classe ouvrière dans les conditions historiques nouvelles. Tenant compte des particularités de la situation internationale à cette heure, Marx et Engels posèrent au prolétariat la tâche de poursuivre un long travail préparatoire en vue de la révolution socialiste et de créer dans tous les pays des partis prolétariens de masse, tâche dont l'importance avait été mise en relief par l'expérience de la Commune. Dirigée par Marx, l'Internationale avait créé les conditions préalables pour la solution de cette tâche : elle avait fait vaincre dans ses rangs l'idéologie marxiste et avait éduqué dans tous les pays des militants aptes à former le noyau des futurs partis ouvriers. Sous la direction de Marx, l'Internationale avait accompli son rôle historique en jetant " les fondements de la lutte prolétarienne, internationale, pour le socialisme ". (V. Lénine : Œuvres choisies en deux volumes, t. 2e partie, p. 199) .

 

 

Le mouvement ouvrier passait à une nouvelle étape, à une phase supérieure de son développement.

 

 

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" La Ire Internationale avait accompli sa mission historique et cédait la place à une époque de croissance infiniment plus considérable du mouvement ouvrier dans tous les pays -- à l'époque de son développement en largeur, de la formation de partis socialistes ouvriers de masse, sur la base de divers Etats nationaux . " (V. Lénine : Karl Marx, Friedrich Engels, p. 10 ) .

 

 

Ayant posé comme tâche historique essentielle la formation des partis prolétariens à l'échelle nationale, Marx résolvait cette tâche en partant des particularités spécifiques de chaque pays, du caractère spécial de son économie et de sa vie politique, du niveau théorique de son mouvement ouvrier, du degré d'intensité de sa lutte de classes et de la nature des obstacles qui empêchaient, dans chaque pays, la formation du parti du prolétariat.

 

 

Dans les pays économiquement arriérés, tels l'Espagne, la Suisse, l'Italie, l'obstacle principal à la formation des partis prolétariens étaient les bakouninistes, les éléments anarchistes. Dans la brochure intitulée L'Alliance de la démocratie socialiste, Marx et Engels dénoncèrent spécialement les menées fractionnaires des bakouninistes dans l'Internationale et leur rôle désorganisateur dans les mouvements ouvriers et révolutionnaires en Suisse, Espagne, Italie, France et Russie.

 

 

En Allemagne, ce qui freinait avant tout lia création d'un parti marxiste c'était toujours le lassallisme, dont l'influence se faisait également sentir dans les rangs du parti ouvrier fondé par Bebel et Liebknecht à Eisenach. Cette influence était assez forte. On le vit bien en 1875, lorsque les eisenachiens, faisant la sourde oreille aux avertissements de Marx et d'Engels, fusionnèrent avec les lassalliens au mépris de tout principe. Le fruit de ce compromis fut on projet de programme pour le congrès d'unification qui devait se tenir à Gotha, document que Marx attaqua impitoyablement dans sa Critique du programme de Gotha (1875).

 

 

Tout en y dévoilant le caractère mensonger, pseudo-scientifique et opportuniste des idées et des mots d'ordre des lassalliens, Marx posa et trouva la solution d'une série die problèmes théoriques très importants. Partant des lois du développement historique qu'il avait découvertes, Marx sut y tracer par anticipation les contours de la future société communiste. " Toute la théorie de Marx, dit Lénine, est une application au capitalisme contemporain de la théorie de l'évolution, sous sa forme la plus conséquente, la plus complète, la plus réfléchie et la plus substantielle. On conçoit donc que Marx ait envisagé le problème de l'application de cette théorie à la faillite à venir du capitalisme comme au développement futur du futur communisme... Chiez Marx on ne trouverait pas l'ombre d'une tentative pour inventer des utopies, pour faire de vaines conjectures sur ce que l'on ne peut savoir. Marx pose la question du communisme comme un naturaliste poserait, par exemple, celle de l'évolution d'une nouvelle espèce biologique, une fois connues 'son origine et la ligne précise de son évolution . " ( V. Lénine : Œuvres choisies en deux volumes, t. II, 1er partie, p. 269.).

 

 

C'est en appliquant cette méthode que Marx arriva dans la Critique du programme de Gotha à une nouvelle découverte scientifique très importante : il y formula des thèses géniales sur la période transitoire du capitalisme au socialisme et sur les deux phases du communisme. " A chacun selon son travail ", tel sera — prédisait Marx — le mot d'ordre de la première phase du communisme— stade initial de son développement économique. Et il ajoutait : " Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l'asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l'antagonisme entre le travail intellectuel et le travail manuel, quand le travail sera devenu, non seulement un moyen de vivre, mais même le premier besoin de l'existence ; quand, avec le développement en tous sens des individus, les forcies productives iront s'accroissant, et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, — alors seulement l'étroit horizon du droit bourgeois pourra être complètement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : " De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! " (K. Marx et F. Engels : Œuvres choisies, t. II, p. 15.).

 

 

Par la Critique du programme de Gotha Marx couronna sa doctrine révolutionnaire de l'Etat. Il y prouvait la nécessité (conditionnée par l'histoire) d'une période de transition où l'Etat ne pouvait être qu'unie dictature -du prolétariat. " Entre la société capitaliste et la société communiste, écrivait Marx, se place la période de la transformation révolutionnaire die la première en la seconde. A quoi correspond une période de transition politique où l'Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. " ( Ibid,p 23).

 

 

Il serait difficile de surestimer la valeur théorique de la Critique du programme de Gotha, un des documents les plus importants du marxisme.

 

 

Comme Marx et Engels l'avaient prévu, la fusion obtenue à Gotha par un compromis entre eisenachiens et lassalliens ouvrit les portes du parti à une foule d'éléments petit-bourgeois et instables, ce qui fit sensiblement baisser son niveau théorique et politique. A preuve, l'attraction presque épidémique qu'exerça sur les dirigeants de la social-démocratie allemande le " système socialiste ", fraîchement découvert par Dühring, professeur libre à l'université de Berlin. Ce " système " n'était, en réalité, qu'un amalgame éclectique de conceptions scientifiques surannées avec des théories socialistes petites-bourgeoises.

 

 

Pour ne pas détourner Marx de son travail (il écrivait le Capital), Engels entreprit lui-même la critique de Dühring (1878). Marx s'intéressa vivement à ce travail. Avant de faire imprimer l'Anti-Dühring, Engels en lut le manuscrit à Marx. En outre, Marx écrivit le dixième chapitre de la partie consacrée à l'économie politique et donna de cette dernière un aperçu historique fouillé et concis. Ce livre allait jouer un rôle immense dans le développement, la défense et la propagande des bases théoriques fondamentales du communisme — le matérialisme dialectique et le matérialisme historique. Œuvre encyclopédique, l'Anti-Dühring met en lumière les problèmes fondamentaux de la philosophie marxiste, de l'économie politique et du socialisme.

 

 

Marx et Engels mettaient le Parti social-démocrate allemand en garde contre la confusion théorique qui régnait dans ses rangs et qui était lourde de conséquences désastreuses. Les événements confirmèrent ces appréhensions. Dès la première épreuve que fut la loi d'exception, promulguée par Bismarck en octobre 1878 contre les socialistes, les hésitations opportunistes furent si fortes dans ce parti qu'elles menaçaient son existence en tant que parti ouvrier. Dans leurs lettres aux leaders social-démocrates allemands, notamment dans leur célèbre circulaire du 17-18 septembre 1879, Marx et Engels se dressaient énergiquement tant contre les opportunistes déclarés (Höchberg, Bernstein et consorts), que contre les héros de la phrase révolutionnaire " (Most et Cie) de la social-démocratie d'Allemagne. Les fondateurs du marxisme alertaient les dirigeants de la social-démocratie allemande contre la politique extrêmement dangereuse des opportunistes qui cherchaient à transformer le parti ouvrier en un parti petit-bourgeois réformiste. Défendant la pureté de la doctrine révolutionnaire et luttant contre toute sorte de manifestations opportunistes tant dans la théorie que dans la pratique, Marx et Engels aidèrent la social-démocratie allemande à élaborer unie ligne révolutionnaire juste dans les conditions difficiles de la loi d'exception.

 

 

Les fondateurs du communisme scientifique accordaient une attention non moins grande aux mouvements 'socialistes des autres pays, notamment au Parti ouvrier français dont le programme fut élaboré avec la participation de Marx qui dicta son préambule à Jules Guesde, venu à Londres en 1880. Marx et Engels appuyaient la lutte de Jules Guesde et de Paul Lafargue contre les possibilistes-réformistes français. Mais en même temps, ils critiquaient leur penchant pour la " phrase révolutionnaire ", leur manique de souplesse dans le domaine de la tactique, leur dogmatisme (propre surtout à Guesde), etc. La scission survenue en 1882 entre les partisans de Guesde et les possibilistes, fut caractérisée par Marx et Engels comme un fait positif, un pas en avant dans le développement du parti ouvrier de ce pays.

 

 

Si en France, l'influence exercée par l'entourage petit-bourgeois sur la classe ouvrière suscitait une lutte exacerbée dans les rangs du parti prolétarien en formation, en Angleterre il fallait créer ce parti dans des conditions encore plus ardues. La majorité des ouvriers anglais ose bornait à lutter pour des revendications économiques et pour des réformes sociales dans le cadre du capitalisme. C'est que, malgré les coups portés après 1870 par la concurrence allemande et américaine au monopole industriel de l'Angleterre, ce pays continuait à conserver le monopole colonial qui procurait aux capitalistes anglais des surprofits fabuleux dont ils jetaient quelques miettes à l'aristocratie ouvrière. Le mépris de la théorie était, d'après Marx, une des raisons de l'étroitesse politique propre aux ouvriers anglais.

 

 

Il est vrai qu'au début des années 80, ils s'intéressèrent au socialisme à la suite d'une certaine animation du mouvement ouvrier anglais et aussi des succès remportés par lie mouvement socialiste sur le continent. La brochure de Hyndman L'Angleterre pour tous qui venait alors ide paraître, exposait les chapitres du Capital de Marx sur le Travail et le Capital sans toutefois en indiquer la source. Indigné par ce procédé malhonnête, Marx écrivit à Sorge :

 

 

" Tous ces gentils écrivains petit-bourgeois non socialistes sont possédés d'un désir irrésistible de faire fortune et de conquérir la célébrité et un capital politique en exploitant toute idée nouvelle qu'un vent favorable leur apporte. Ce brave garçon me pillait, en m'interrogeant plusieurs soirées de suite pour devenir un érudit sans trop d'effort . " (K. Marx et F. Engels : Œuvres , t. XXVII, p. 172.).

 

 

Lorsque Marx communiqua à Hyndman son mécontentement, celui-ci se justifia en disant que les Anglais n'aimaient pas être instruits par des étrangers ". Un tel homme, naturellement, ne pouvait pas inspirer grande confiance à Marx lorsqu'il prit plus tard la pose de héraut des idées socialistes et d'organisateur du Parti.

 

 

Aux Etats-Unis la création du parti ouvrier se heurtait également à de grands obstacles.

 

 

Cela s'expliquait par l'instabilité des contingents ouvriers résultant du départ ides ouvriers à la campagne où la terre se vendait à bas prix, ce qui leur donnait la possibilité de devenir des fermiers ; et aussi par la situation privilégiée des ouvriers américains pax rapport aux émigrants dont le salaire était moins élevé. La lenteur avec laquelle les idées socialistes se répandaient aux Etats-Unis s'expliquait, en outre, par le fait que les principaux propagandistes du socialisme étaient des Allemands, des lassalliens pour la plupart ; ils menaient cette propagande dans l'esprit dogmatique étroit et sectaire qui leur était propre. De même que le mouvement ouvrier anglais, celui d'Amérique se distinguait par son caractère foncièrement pratique et son mépris de la théorie.

 

 

Le retard théorique et le manque d'expérience du prolétariat américain étaient la cause de ce qu'un grand nombre d'ouvriers tombaient sous l'influence des réformateurs sociaux de toute espèce qui leur promettaient quelque chose de palpable pour l'avenir le plus immédiat. Henry George, l'auteur d'un livre devenu célèbre, Progrès et Pauvreté, était précisément un réformateur de ce calibre et son influence s'était

répandue non seulement aux Etats-Unis, maisaussi en Angleterre. Il proclamait que toute oppression cesserait dès que la terre serait nationalisée et que l'affermage serait payé à l'Etat.

 

" Ce n'est rien d'autre, écrivait Marx à Sorge, qu'une tentative dissimulée sous le masque du socialisme de sauver la domination des capitalistes et de la consolider à nouveau, sur une base encore plus large que celle d'aujourd'hui " (K. Marx et F. Engels : Lettres choisies, 1947, p. 350. ).

 

 

Tout en critiquant l'idée d'Henry George sur la nationalisation de la terre en tant que moyen d'écarter tous les vices de la société capitaliste, Marx indiquait en même temps qu'une telle revendication pouvait, dans certaines circonstances, être proposée en qualité de mesure transitoire, comme l'avait fait en son temps le Manifeste communiste.

 

 

Marx et Engels dévoilaient l'indigence théorique des conceptions encore en vogue parmi la classe ouvrière d'Angleterre et d'Amérique, mais en même temps ils se dressaient contre l'esprit sectaire des socialistes anglais et américains, exigeaient qu'ils ne se croisent pas les bras en attendant que le mouvement ouvrier fût capable d'avancer un programme théorique clair et précis et les invitaient à rejoindre ce mouvement. Marx et Engels montraient aux ouvriers les conséquences de leurs erreurs afin qu'ils puissent en tirer les leçons.

 

 

" Notre doctrine n'est pas un dogme, mais un guide pour l'action ", répétaient Marx et Engels, soulignant le caractère créateur du marxisme et déclarant la guerre à toute étroitesse, à toute rigidité dans la manière d'envisager leur doctrine vivante et toujours en développement.

 

 

Tout en défendant avec intransigeance la pureté de la théorie révolutionnaire et en l'enrichissant sans cesse, Marx et Engels luttaient conséquemment pour la création de partis authentiquement prolétariens, s'inspirant de la théorie révolutionnaire et capables de diriger la lutte de la classe ouvrière pour le renversement du capitalisme. Leur critique et leurs conseils étaient précieux pour les socialistes d'Europe et d'Amérique.

 

 

Dans la correspondance adressée par les fondateurs du communisme scientifique aux socialistes de divers pays, Lénine discernait deux lignes de " conseils, indications, amendements, menaces et recommandations... Ils appelaient avec le plus d'insistance les socialistes anglo-américains à se fondre avec le mouvement ouvrier, à éliminer du sein de leurs organisations l'esprit sectaire, étroit et routinier. Ils enseignaient avec le plus d'insistance aux social-démocrates allemands à ne pas se laisser aller au philistinisme, au " crétinisme parlementaire " (expression de Marx dans la lettre du 19 septembre 1879), à l'opportunisme d'intellectuels petits-bourgeois ". (V. Lénine : Œuvres, t. 12, p. 332. 120 ) .

 

 

Les directives de Marx et d'Engels aux socialistes d'Europe et d'Amérique tenaient strictement compte des tâches concrètes et des conditions particulières du développement du mouvement ouvrier dans chaque pays. Marx et Engels appliquaient l'arme puissante de la dialectique matérialiste non seulement pour élaborer la théorie révolutionnaire, mais aussi pour résoudre les questions politiques et tactiques, pour diriger le mouvement ouvrier international.

 

 

Les indications des fondateurs du marxisme relatives aux tâches du prolétariat dans chaque pays, aux programmes et à la tactique des partis prolétariens, sont extrêmement importantes au point de vue théorique et politique. Déjà dans le Manifeste communiste Marx et Engels soulignaient le rôle du parti en tant que détachement d'avant-garde du prolétariat. Ces thèses initiales ont été ultérieurement complétées et développées par les fondateurs du marxisme sur la base de l'expérience des révolutions de 1848-49, puis de l'expérience plus riche encore de l'Internationale et de la Commune de Paris et, enfin, sur la base de l'expérience acquise au cours de la création de partis socialistes dans divers pays. Partant de ces thèses, Lénine élabora ultérieurement sa théorie achevée sur le parti en tant qu'arme principale de la classe ouvrière dans la lutte pour la dictature du prolétariat et pour l'édification de la société communiste.

 

 

Préparant la classe ouvrière pour les batailles révolutionnaires futures, Marx et Engels furent amenés dès les années 70 à la conviction que la Russie était le pays appelé à donner l'impulsion à la révolution en Europe. Marx lisait une foule de livres et de documents sur la Russie : il s'intéressait aux problèmes théoriques de la rente foncière, mais aussi à la vie politique d'un pays extrêmement riche de possibilités révolutionnaires latentes. Marx et Engels suivaient avec une vive sympathie la lutte des révolutionnaires russes, peu nombreux à l'époque, contre l'autocratie. Ils considéraient comme une de leurs tâches essentielles de les aider dans leurs angoissantes recherches théoriques, de faciliter leur compréhension des buts et des méthodes de la lutte émancipatrice en Russie. Dans plusieurs lettres : à la rédaction des Otétchestvennyé Zapiski (1877), à Véra Zassoulitch (1881) et autres, Marx critiqua les opinions populistes, principal obstacle, alors, à la diffusion du marxisme en Russie.

 

 

Marx prédit que la révolution russe marquerait prochainement un tournant décisif dans l'histoire universelle, et les lettres de la dernière période de sa vie reflétaient son attente passionnée de ce grand événement.

 

 

Un travail intellectuel surhumain et d'interminables difficultés matérielles finirent par briser la santé de fer de Marx. Sur l'instance de sa famille et de ses amis, Marx se rendit en 1874, 1875,1876 à Carlsbad (Karlovy Vary) pour faire une cure, mais les menaces des autorités prussiennes et autrichiennes l'obligèrent à cesser ces voyages. La mort de sa femme, le 2 décembre 1881, fut un coup terrible qui aggrava de beaucoup sa maladie. Un voyage en Algérie et dans le Midi de la France ne réussit point à guérir la pleurésie et la bronchite chronique dont il souffrait. La mort de sa fille aînée Jenny, survenue peu après, l'abattit encore davantage. En janvier 1883 il eut une nouvelle crise de bronchite avec des complications. Ses forces déclinaient rapidement. Le 14 mars 1883 il quitta le lit, passa dans son cabinet de travail et s'assit dans un fauteuil, où il s'endormit paisiblement pour toujours.

 

 

Engels envoya des lettres dans le monde entier annonçant aux amis et aux disciples de Marx la perte irréparable que le mouvement révolutionnaire international venait d'essuyer.

 

 

" L'esprit le plus puissant de notre parti a cessé de penser, le plus grand cœur que j'aie connu a cessé de battre ! " (K. Marx et F. Engels : Œuvres, t. XXVII, p. 296.).

 

 

Le samedi 17 mars, Marx fut enterré au cimetière de Highgate à Londres. Dans son discours d'adieu sur la tombe de son ami, Engels retraça l'oeuvre titanique du fondateur du communisme scientifique, du chef immortel de la classe ouvrière, de cet homme qui avait consacré toute sa vie à la lutte pour la cause du prolétariat, de tous les travailleurs et de tous les opprimés. Il acheva son discours par des paroles prophétiques : " Son nom vivra dans les siècles et sa cause aussi ! "

 

 

* * *

 

Après avoir jeté les fondements de leur doctrine révolutionnaire, Marx et Engels la développèrent et la perfectionnèrent pendant près d'un demi-siècle, en assimilant dans un esprit critique les dernières conquêtes de la science et en généralisant l'expérience de la lutte de classe du prolétariat.

 

 

Après la mort de Marx et d'Engels, la nouvelle époque, celle de l'impérialisme, posa une

 

série de problèmes complexes dont la solution exigeait le développement ultérieur du marxisme en regard à la nouvelle étape de la lutte de la classe ouvrière et des masses laborieuses.

 

 

Cette mission fut assumée par Lénine, disciple génial de Marx et Engels. Il développa plus avant le marxisme en tenant compte de la conjoncture historique et n'hésita pas devant la nécessité de remplacer certaines formules vieillies du marxisme par des thèses nouvelles, conformes à la nouvelle situation politique. Il luttait passionnément pour la pureté de la théorie révolutionnaire, contre les ennemis ouverts ou cachés de la doctrine marxiste, contre toute manifestation d'opportunisme dans le mouvement ouvrier, pour rallier et organiser les bataillons du prolétariat sous le drapeau du marxisme révolutionnaire.

 

 

Le Parti communiste créé et forgé par Lénine, le génie de la révolution, conduisit les travailleurs de la Russie à la victoire de la Grande Révolution socialiste d'Octobre, à l'instauration de la dictature du prolétariat et éveilla des dizaines de millions de travailleurs à l'activité consciente. Il assura l'édification de la société socialiste en U.R.S.S. et à l'heure actuelle il conduit d'un pas ferme le peuple soviétique vers le communisme.

 

 

Généralisant la riche expérience de l'édification socialiste en U.R.S.S. ainsi que celle du mouvement de libération de nos jours, le Parti communiste de l'Union Soviétique et les Partis communistes et ouvriers frères des autres pays développent fécondement le marxisme-léninisme conformément à la nouvelle situation historique et aux conditions concrètes de chaque nation.

 

 

Un exemple illustrant ce développement créateur du marxisme est offert par l'élaboration ultérieure de la question des formes du passage au socialisme dans les divers pays. Parallèlement à la forme soviétique de transformation socialiste de la société, établie par Lénine, est apparue la forme de la démocratie populaire. La réalité a entièrement confirmé la thèse de Lénine selon laquelle : Toutes les nations aboutiront au socialisme, c'est inéluctable, mais elles y arriveront non pas d'une manière tout à fait identique, chacune introduira ses traits spécifiques dans telle ou telle forme de démocratie, dans telle ou telle variété de la dictature du prolétariat, dans tel ou tel rythme de la transformation socialiste des différents aspects de la vie sociale . " (V. Lénine : Œuvres , t. 23, p. 58.).

 

 

 

Partant de cette thèse léniniste confirmée par la pratique et par la féconde activité historique des masses, le XXe Congrès du P.C.U.S. a signalé dans ses décisions qu'à l'avenir le passage au socialisme revêtira des formes de plus en plus variées. Les changements radicaux intervenus dans le monde, lei socialisme ayant débordé le cadre d'un seul pays et étant devenu un système qui embrasse déjà plus de 25% de la surface du globe et plus de 35% de sa population, sont des facteurs qui favorisent de plus en plus le passage au socialisme. Et c'est pourquoi ce passage n'implique pas obligatoirement la guerre civile dans chaque cas.

 

 

Dans la conjoncture actuelle, dans certains pays capitalistes, la classe ouvrière dirigée par son parti d'avant-garde et ralliant autour de ses drapeaux la paysannerie laborieuse, les larges couches d'intellectuels, toutes les forces saines et patriotiques de la nation, peut battre en brèche les forces réactionnaires, peut conquérir une majorité stable dans le parlement et le transformer d'organe de la démocratie bourgeoise en un véritable instrument de la volonté populaire.

 

 

L'existence du puissant camp socialiste facilite et accélère le progrès de l'humanité et sa marche vers le communisme.

 

 

Telle une brillante étoile, la doctrine invincible et éternellement jeune du marxisme-léninisme éclaire le chemin des hommes vers le communisme.

 

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