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TABLE DES MATIERES

Le Deux-Décembre

5

Bonapartisme et gaullisme

8

De   L'Extinction du   paupérisme    à        l'association

capital-travail

15

 

Proudhon séduit par Louis Bonaparte

zo

De l'anti-marxisme au soutien de la dictature

24

Le problème social résolu... grâce à l'Exposition

de 1855

33

La consigne électorale de Proudhon : s'abstenir

36

Avec Napoléon III contre l'affranchissement des

peuples

39

L'avertissement de l'Histoire

43

 

 

LE DEUX-DECEMBRE

Malgré l'extrême différence des circonstances his­toriques et des perspectives politiques, un parallèle s'im­pose entre le coup d'Etat du Deux Décembre 1851 et les conditions de l'avènement de Louis Bonaparte au trône impérial, d'une part, et, d'autre part, la cam­pagne actuelle pour la confirmation de la dictature établie le te' juin 1958, pour l'institution définitive du pouvoir personnel aux mains du général de Gaulle. Les procédés des deux hommes providentiels se ressem­blent étrangement.

 

On se rappelle la tragique histoire de la Révolution de 1848. Après l'écrasement de l'insurrection proléta­rienne de juin, la bourgeoisie s'employa à fortifier sa domination. Son protégé était Louis-Napoléon Bona­parte, le neveu de Napoléon I (Tout comme de Gaulle, Louis-Napoléon se prétendait appelé à la toute-puissance par un ordre du ciel. I1 écrivait en 1847 : « Dans toutes mes aventures, j'ai été dirigé par un prin­cipe.  Je crois que de temps en temps des hommes sont créés, que j'appellerai providentiels, dans les mains desquels les des­tinées de leur pays sont remises. Je crois être moi-même un de ces homme ) : elle lui faisait con­fiance pour contenir à la fois les ouvriers révolution­naires et les partisans d'une restauration royaliste.

 

En décembre 1848, la majorité des électeurs, dupée, l'avait choisi pour Président de la République.

 

Or la Constitution adoptée le 4 novembre avait le tort de donner au Président des pouvoirs exorbitants. Il avait, dit Marx, « tous les attributs du pouvoir royal ». Non seulement il était élu au suffrage universel (et non par l'Assemblée législative), ce qui lui conférait une autorité considérable, égale et rivale de celle dont disposait l'ensemble des représentants du peuple; mais il avait la haute main sur l'armée, il désignait tous les hauts fonctionnaires, il nommait et révoquait les ministres sans en référer à l'Assemblée.

 

Cependant, d'après la Constitution, il n'était pas rééligible. Le deuxième dimanche de mai 1852, le suf­frage universel devait choisir un successeur à Louis-Napoléon Bonaparte.

 

Le thème de la stabilité gouvernementale, si utile aujourd'hui encore aux partisans du pouvoir person­nel, était exploité à fond par les bonapartistes. Quand le commerce allait bien, note Marx, on pestait contre la lutte parlementaire susceptible de nuire aux affaires. Et quand le commerce allait mal, comme ce fut le cas depuis la fin de février 1851, on accusait les luttes parlementaires d'être la cause de la crise et on deman­dait à grands cris qu'on les fît taire pour permettre au commerce de reprendre .

 

 

« La bourgeoisie française s'expliquait ce marasme par des raisons purement politiques, par la lutte entre le Parlement et le pouvoir exécutif, par l'insécurité d'un régime qui n'était que provisoire... 3. » ( K. MARX : Le 28 Brumaire de Louis-Bonaparte, Paris, Editions Sociales, 1948, p. 186. 2. Ibid. p. 242.3. Ibid. p. 244.).

 

Les bonapartistes affirmaient que toute confiance et toute prospérité s'éteindraient infailliblement parce que le président était renouvelable au début de 1852. Dans leur journal, Le Constitutionnel, ils écrivaient le 3 fé­vrier 1850 :

 

« La renaissance du travail et du bien-être a été en quelque sorte progressive, comme la durée du pouvoir, image croissante de la sta­bilité politique... Là est, qui pourrait le nier ? l'énorme inconvénient de la Constitution. Le pouvoir ne se fonde qu'avec du temps, et la Consti­tution, il faut le dire, lui a refusé le temps. »

 

Et encore :

 

« Les défiances de la Constitution ont été excessives. Elle a craint de donner trop de force en donnant trop de temps au pouvoir exécutif, et, en lui donnant si peu, elle nous a ôté ce qui est le nerf d'un peuple travailleur, la foi à l'avenir. »

 

Pour n'avoir pas à quitter le pouvoir, Louis Bona­parte fit un coup d'Etat dans la nuit du 2 décem­bre 1851. Appuyé par l'armée, la banque et la grande industrie, il prononça la dissolution de l'Assemblée, il mit en prison les chefs de la petite bourgeoisie répu­blicaine ainsi que les dirigeants de l'opposition monar­chiste, et il écrasa par la force toute résistance popu­laire.

 

Dans l'atmosphère de terreur policière ainsi créée, un plébiscite ratifia sans difficulté la proposition de faire Louis-Napoléon président décennal en l'autorisant à rédiger une Constitution nouvelle. Et à la fin de 1852, le président décennal devint l'empereur Napoléon III.

 

BONAPARTISME ET GAULLISME

Au temps où Hitler régnait sur l'Allemagne, les nazis, comme Karl-Heinz Bremer, ont exalté en Napo­léon III un précurseur des dictateurs fascistes du 20ème  siècle.

 

Ce qui est certain, c'est que, comme les mouve­ments fascistes de notre temps, le mouvement bona­partiste alliait à une violence sans frein une déma­gogie sans pudeur. L'analogie entre le bonapartisme et le gaullisme est frappante.

 

Tous les deux s'appuient sur l'armée, et en parti­culier sur les généraux d'Afrique. Saint-Arnaud préfi­gure Salan. En 1852 comme aujourd'hui, l'armée est « la sagesse suprême de la société et la directrice de la société » (K .Marx : ouvr.cité,p 188). Chez les officiers, détester la République est la preuve du bon ton. Les militaires de haut grade entendent exercer tous les pouvoirs ou les contrôler, soumettre le pays au gouvernement du sabre.

 

1.       L'« action psychologique » n'a pas été inventée par le général Massu. Elle fleurissait déjà de 1849 à 1851; les brochures antipopulaires du type « L'armée et le socialisme » pullulaient ; on y lit que le socia­lisme « est dans l'ordre moral et social ce qu'est le choléra dans l'ordre physique et matériel » et qu'il ne se réfute pas, mais se combat avec l'inébranlable énergie des troupiers que « les lumières de leur igno­rance » (sic) protègent contre « le contact empoi­sonné » des idées modernes. L'armée joue déjà un rôle fondamental dans la vie politique . (Jean BRUHAT : « Les généraux d'Afrique et le coup d'Etat du 2 décembre 1851 », Cahiers internationaux, n° 98.)

 

 

2.      Romieu, nommé directeur général des Beaux-Arts en 1852 (Cf. Après avoir acquis quelque réputation dans le vaudeville polisson et l'anecdote grivoise. ) , tenait en quelque sorte auprès du Prince-Président la place de l'amateur d'art eclairé que Mal­raux occupe à côté du général-dictateur. Il écrivait dans une brochure de 1851 intitulée : Le Spectre rouge, bro­chure qui obtint un succès considérable :

« Le fléau passager de l'idée se dissipe à l'immortelle apparition de la force... Le canon seul peut régler les questions de notre siècle... Le mot droit n'a aucun sens : je n'en vois nulle part la traduction dans la nature; il m'est suspect; les prolétaires ne le connaissent pas. Ils aspirent au jour où ils tiendront nos petits entrepreneurs et les écraseront sur la pierre. Je me représente qu'en 1852 on verra se lever la masse prolétaire, dédaigneuse des lois faites... J'annonce la Jacquerie... Entre le règne de la torche et le règne du sabre, nous n'avons plus de choix. Ce sabre, grâce à Dieu, n'est pas celui de Tamerlan; il ne sortira pas du four­reau pour détruire, mais pour protéger; il est devenu l'élément civilisateur... »

Cependant la duperie accompagne la terreur militaire et la menace du sabre. Les thèmes de la déma­gogie n'ont guère changé depuis un siècle.

 

Prenons l'antiparlementarisme. De Gaulle, simpli­fiant singulièrement les problèmes, rend le « sys­tème », c'est-à-dire le Parlement, responsable de tous les maux, et il couvre le « Comité de salut public » d'Alger qui demande la disparition des partis politiques. Rien d'original dans cette attitude, puisque Laval, lui aussi, a tonné contre les partis au temps où il pré­parait l'assujettissement de la France à Hitler. Mais Louis Bonaparte a précédé dans cette voie et Laval et de Gaulle.

 

Dans son message du 31 octobre 1849 à l'Assem­blée Législative, il s'insurgeait contre les partis, contre l'impuissance de l'Assemblée, contre le jeu parlemen­taire, dont il déplorait de n'obtenir « qu'une neutrali­sation des forces ». Il se posait en champion de l'effi­cacité politique, imitant d'ailleurs en cela son oncle qui, Premier Consul, avait promis en 1799 le gouver­nement fort et agissant à une nation considérée comme épuisée par le parlementarisme. Les agents de Louis-Napoléon Bonaparte excitaient la suspicion et la haine contre les députés à vingt-cinq francs par jour.

 

Si de Gaulle ne veut plus de ministres pris dans l'Assemblée Nationale et préfère s'entourer d'une clien­tèle de hauts fonctionnaires dociles et en général d'hom­mes qui lui devront tout, Louis Bonaparte lui a donné l'exemple de cette méthode. Dans La Guerre civile en France, Marx étudie en détail ses manoeuvres pour ne constituer que des ministères « de simples commis et de scribes » (1. K. MARX : ouvr. cité, p. 232.) , avec passage progressif des gouvernements extra-parlementaires aux gouvernements antiparlemen­taire ».

 

En faisant crier démagogiquement : « A bas les hommes des vieux partis, les idéologues, les avocats  » Louis Bonaparte se préparait en fait à jeter bas la Répu­blique.

 

De Gaulle ne veut plus d'un « Président du con­seil »; il entend n'avoir à côté de lui-même, chef du pouvoir exécutif, qu'un majordome dénommé « pre­mier ministre ». Louis Bonaparte ne raisonnait pas autrement : la forme républicaine de l'Etat existait encore lorsque, le 1er  novembre 1849, en constituant le ministère des hommes à tout faire, les Fould, les Parieu, les Rouher, il supprima le titre de Président du conseil.

 

Mais en même temps, le candidat à l'Empire pre­nait grand soin de se présenter toujours comme le défenseur de la démocratie et du suffrage universel !

 

Le 31 mai 1850, la majorité monarchiste de l'As­semblée avait mutilé les droits du peuple, en rayant des listes électorales près de trois millions d'électeurs, tous ceux qui ne pouvaient justifier de trois ans de domicile dans la même commune. Cette loi frappait essentiellement les ouvriers, qui votaient pour les « rouges ». En effet les ouvriers de ce temps étaient en grand nombre nomades, ils changeaient fréquemment de ville et de région. A Marseille, par exemple, les travailleurs employés dans les ateliers de construction mécanique se composaient pour moitié de compagnons faisant le tour de France. Beaucoup de population flot­tante dans les filatures également.

 

La stabilité ouvrière que l'on constatait dans quelques régions, le massif vosgien, le Jura, le Loiret, l'Indre, et dans certaines industries, comme les raffineries, gardait un caractère exceptionnel . ( Georges DUVEAU : La vie ouvrière en France sous le Second Empire, Paris, Gallimard, 1946, pp. 133, 256 et 257.)

 

La loi du 31 mai eut pour résultat de faire considérablement baisser le chiffre des électeurs inscrits dans les centres ouvriers : il diminua de 40 % dans le Rhône, de 43 % dans la Loire et la Seine-Inférieure, de 51 % dans le Nord, de 63 % dans la Seine. Lorsqu'il fit le coup d'Etat, l'homme du Deux-Décembre annonça solennellement le rétablissement du suffrage universel.

 

Grâce à lui, les ouvriers cesseraient d'être des parias politiques. Il faisait proclamer par ses journalistes qu'il représentait « le maintien du suffrage universel et celui de la République » (2. Granier de Cassagnac dans Le Constitutionnel, le 24 no­vembre 1851, huit jours avant le coup d'Etat. ) et il appelait les Montagnards, les républicains de la gauche, a comprendre que « sa cause était la leur » (3. Le premier Bonaparte, déjà, s'était identifié à la Répu­blique le jour même où il faisait le coup d'Etat du dix-huit Brumaire. ) .

 

Une seule ombre au tableau : le suffrage universel s'exerçait dans les conditions de l'état de siège !

 

De la même façon aujourd'hui, de Gaulle institue à grand tapage le suffrage universel et le collège unique pour les Algériens, — niais dans des bureaux de vote contrôlés par les parachutistes et avec des urnes flan­quées de mitraillettes. Les deux farces électorales sont strictement symétriques.

 

Il est encore un domaine dans lequel de Gaulle n'a rien à envier à Louis Bonaparte :le domaine de la spéculation sur les sentiments pacifiques du peuple.


Pendant des semaines, de Gaulle a laissé dire, laissé
croire qu'il allait arrêter la guerre en Algérie tout en y faisant la guerre avec plus d'intensité que jamais. De Gaulle s'est présenté le drapeau de la paix en main, en se donnant comme partisan d'une entente avec l'Union Soviétique, comme adversaire de la subordina­tion de la France aux visées agressives de l'impérialisme américain.

 

Louis Bonaparte n'en faisait pas moins. Dans son ouvrage de 1832 : Rêveries politiques, il avait écrit d'une plume lyrique :

 

« Tous les peuples seront frères, et ils s'em­brasseront à la face de la tyrannie détrônée, de la terre consolée et de l'humanité satis­faite. »

 

Plus tard, candidat à la présidence de la République, il prodigue les bonnes paroles dans sa profession de foi du 27 novembre 1848 :

 

« Avec la guerre, point de soulagement à nos maux. La paix serait donc le plus cher de mes désirs. La France, lors de sa première révolution, a été guerrière, parce qu'on l'avait forcée de l'être. A l'invasion, elle répondit par la conquête. Aujourd'hui qu'elle n'est pas pro­voquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. Une grande nation doit se taire ou ne jamais parler en vain. »

 

Tout comme de Gaulle, Louis Bonaparte savait associer le thème de la grandeur nationale à celui de la paix !

 

 

Quelques lignes plus loin, le candidat à la prési­dence annonçait sans rire son intention d'« alléger le fardeau de la conscription ». De Gaulle a été à bonne école, lui qui voulait faire croire aux soldats d'Algérie que son régime ramènerait le service militaire à dix-sept mois.

A la veille de monter sur le trône, au banquet de Bordeaux, le 10 octobre 1852, Louis Bonaparte pro­nonçait la phrase fameuse : « L'Empire, c'est la paix. » Il est inutile de rappeler que l'Empire, ce fut la guerre ininterrompue : guerre de Crimée, guerre en Italie, innombrables guerres coloniales, honteuse aventure du Mexique, avec, au bout, la catastrophe de Sedan.

Où Louis Bonaparte surclasse nettement de Gaulle, c'est sur le terrain des manoeuvres à l'égard de la papauté.

De Gaulle a fait, il est vrai, la conquête du prési­dent de la Ligue de l'enseignement, Albert Bayet, qui déclare répudier, lui aussi, le « système ». Il passera pourtant difficilement pour un ami de la laïcité de l'Etat : certain télégramme d'obédience au Saint-Père prévient les confusions ! Dans ce domaine, au con­traire, Louis Bonaparte s'est entendu à merveille à brouiller les cartes.

La République conservatrice de France avait fait la guerre à la République révolutionnaire de Rome pour rétablir le pouvoir temporel du pape. C'est alors que, le 13 août 1849, le prince-président résuma, dans une lettre qui allait susciter une émotion considérable, les conditions qu'il jugeait inséparables de la restauration du pouvoir temporel : le pape devait accorder une amnistie générale, séculariser l'administration, gouver­ner libéralement et adopter le code civil de la bour­geoisie, le Code Napoléon.

De son côté, Pie IX riposta aux suggestions de Louis Bonaparte par un édit, le Motu proprio, exempt de toute trace de concessions. Louis Bonaparte s'ap­pliquait à faire figure de libéral : il adressa le 31 octobre un message énergique à l'Assemblée. Plus d'un démo­crate fut dupe et donna, de ces événements, un com­mentaire sympathique.

Plus tard encore, l'homme du Deux-Décembre, conscient qu'une partie de la bourgeoisie demeure voltairienne, fera largement répandre le bruit de son intimité avec la maçonnerie. Ce qui n'empêchera ni les évêques de saluer en l'empereur un restaurateur de la foi, ni l'empereur de maintenir le pouvoir temporel du pape par la force des armes, d'aider l'Eglise à reprendre la direction de la jeunesse et de favoriser les progrès des congrégations.

DE L'EXTINCTION DU PAUPERISME A L'ASSOCIATION CAPITAL-TRAVAIL

C'est cependant la démagogie sociale qui a fourni à Louis Bonaparte ses plus belles ressources.

Dans sa profession de foi du 27 novembre 1848, il s'adressait sans doute d'abord à la grande bourgeoisie. Il lui disait : « Mon nom se présente à vous comme symbole d'ordre et de sécurité. » Il annonçait sa réso­lution de « défendre la société si audacieusement atta­quée », de « protéger efficacement la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de tout état social ». Mais en même temps, cette profession de foi promettait la lutte contre le chômage. Elle proclamait la volonté de « pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des insti-

 

 

16      Proudhon et la démagogie bonapartiste

tutions de prévoyance » et de promulguer de nouvelles « lois industrielles », fondant « le bien-être de chacun sur la prospérité de tous ».

Et surtout, en guise de préface à la profession de foi elle-même, le Comité central électoral de Louis Bonaparte réimprimait, sur format de journal, le texte de la vieille brochure écrite par le prince en 1844 avec ce titre alléchant : L'Extinction du paupérisme.

Dans cette brochure, Louis Bonaparte stigmatisait en socialiste les crimes de l'industrie capitaliste :

« C'est une machine qui fonctionne sans régulateur... Broyant également dans ses roua­ges les hommes comme la matière..., elle agglo­mère la population dans des espaces sans air, affaiblit l'esprit comme le corps, et jette ensuite sur le pavé, quand elle n'en sait plus que faire, les hommes qui ont sacrifié pour l'enrichir leur force, leur jeunesse, leur existence. Véri­table Saturne du travail, l'industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort. »

L'auteur ne fermait les yeux ni sur la réalité des crises économiques cycliques, ni sur les causes d'un phénomène comme la colonisation :

« La nation se trouve composée de produc­teurs qui ne peuvent pas vendre et de con­sommateurs qui ne peuvent pas acheter; et le manque d'équilibre de la situation contraint le gouvernement, ici comme en Angleterre, d'aller chercher jusqu'en Chine quelques mil­liers de consommateurs en présence de mil­lions de Français et d'Anglais qui sont dénués de tout... »

Proudhon et la démagogie bonapartiste            17

Les sociologues mystificateurs du xxe siècle qui pré­conisent « l'abolition du capitalisme par la redistribu­tion du revenu national » à l'aide d'un système fiscal adéquat, avaient un précurseur en Louis Bonaparte. Il comparait le prélèvement de l'impôt à l'action du soleil, « qui absorbe les vapeurs de la terre pour les répartir ensuite à l'état de pluie, sur tous les lieux qui ont besoin d'eau ».

Et de se prononcer pour une distribution des crédits budgétaires « équitable et régulière », visant à « détruire la misère » et à « guérir les maux que notre civilisation entraîne avec elle ». Une protestation particulière frap­pait l'excès des dépenses militaires et la tendance « à entretenir au milieu d'une paix profonde une armée plus dispendieuse que celle qui vainquit à Austerlitz ».

Le thème fondamental de la brochure s'exprimait en formules catégoriques : « La classe ouvrière ne pos­sède rien, il faut la rendre propriétaire..., lui donner des droits et un avenir. »

A cette fin, on devait organiser les pauvres travail­leurs de la campagne et de la ville, surtout les chô­meurs, en « colonies agricoles », en associations cul­tivant collectivement de grandes exploitations rurales. Louis Bonaparte estimait qu'il suffirait, pour trouver la terre nécessaire, de défricher les sols incultes, contre paiement d'une faible rémunération aux propriétaires, auxquels les terres seraient ensuite rachetées. Les avan­ces de fonds nécessaires seraient consenties par l'Etat : l'auteur les fixait à trois cents millions de francs-or en quatre ans, soit, — ajoutait ce maître démagogue, — à peine plus que le coût des fortifications militaires de Paris, alors en construction, et juste l'équivalent d'une année de solde de l'armée.

Les travailleurs des colonies agricoles, et d'une façon générale tous les salariés, qu'ils fussent employés dans l'industrie privée ou dans les établissements nou­veaux, devaient élire dans leur sein un délégué, ou prud'homme, pour dix ouvriers. Les ouvriers des colo­nies agricoles devaient élire également les directeurs des colonies.

 

Dans la brochure sur l'Extinction du paupérisme, les accents de révolte se faisaient fièrement entendre :

« C'est une honte pour notre civilisation de penser qu'au 19ème siècle, le dixième au moins de la population est en haillons et meurt de faim en présence de millions de pro­duits manufacturés qu'on ne peut vendre et de millions de produits du sol qu'on ne peut consommer...

 

« Tous les hommes qui se sentent animés de l'amour de leurs semblables réclament pour qu'on rende enfin justice à la classe ouvrière, qui semble déshéritée de tous les biens que procure la civilisation... »

 

Mais la révolte s'éteignait promptement grâce à la solution enfin trouvée de tous les maux : « Notre orga­nisation ne tend à rien de moins qu'à rendre, au bout de quelques années, la classe la plus pauvre aujourd'hui, l'association la plus riche de toute la France... Les oppo­sitions disparaîtront . » (Souligné par moi. (G. C.)

 

Plus de lutte de classe Louis Bonaparte, sans employer le terme, proclamait déjà très exactement l'association Capital-Travail, lorsqu'il annonçait qu'« un juste équilibre entre les besoins de ceux qui travaillent et les nécessités de ceux qui font travailler » allait se substituer à l'état dans lequel « c'est le maître qui opprime ou l'ouvrier qui se révolte ».

 

Dans les deux conceptions, celle de Bonaparte avec les « prudhommes » et celle des gaullistes avec « l'in­téressement des ouvriers », aucune atteinte n'est portée à la propriété capitaliste ni à la toute-puissance patro­nale. On berne les salariés en les proclamant... capita­listes sans capital.

 

La brochure sur l'Extinction du paupérisme avait été plusieurs fois rééditée. Les historiens estiment qu'elle avait éveillé des sympathies populaires. Pen­dant les années Quarante, ni Louis Blanc, ni George Sand ne ménagent leurs applaudissements à l'écrivain socialiste qu'ils croient rencontrer en Louis Bonaparte. Louis Blanc lui rend visite dans sa prison de Ham.

 

L'un de ses principaux auxiliaires dans la conquête du pouvoir personnel, son demi-frère Morny, avait esquissé, lui aussi, un programme gouvernemental où il ne se montrait pas avare de démagogie. Dans la Revue des Deux Mondes du 1er janvier 1848, il avait promis « d'étudier avec ferveur » les maux des classes pauvres et préconisé des réformes en vrac : « les caisses d'épar­gne, les crèches, les salles d'asile, les écoles gratuites, les cantines, les ateliers de travail, les conseils de pru­d'hommes, etc... »

.

Au lendemain du coup d'Etat, Louis Bonaparte ne reculera pas devant certaines mesures démagogiques. Ayant confisqué les biens de la famille d'Orléans, qui avait régné de 1830 à 1848, il écrira dans le décret du 22 janvier 1852 :

 

« Article V. — Dix millions seront versés aux Sociétés de secours mutuel autorisées par la loi du 15 juillet 1850.

Article VI. — Dix millions seront em­ployés à améliorer les logements ouvriers dans les grandes villes manufacturières. »

 

Ce que le pouvoir personnel, après ces gestes de propagande, allait en fait apporter aux travailleurs, c'était l'étouffement complet des libertés ouvrières, la dissolution des organisations, une terrible crise de vie chère et une misère aggravée.

 

PROUDHON SEDUIT PAR LOUIS BONAPARTE

La démagogie de Louis Bonaparte n'allait pas sans flatteries de sa part à l'égard des hommes qui passaient pour représenter la classe ouvrière. Il tentait de les circonvenir.

Le 26 septembre 1848, le jour même où il prenait séance à l'Assemblée constituante dont une élection complémentaire l'avait fait membre, Louis Bonaparte avait eu notamment une entrevue avec le célèbre auteur de l'aphorisme : « La propriété, c'est le vol », P.-J. Proudhon.

 

D'après le récit de la rencontre, fait par Proudhon lui-même, celui-ci avait été séduit : « M. Louis Bona­parte... n'était nullement la dupe des calomnies répan­dues contre les socialistes; il blâma sans détour la politique du général Cavaignac, les suspensions de jour­naux, l'état de siège... » ( Cité dans l'Introduction d'Edouard Dolleans et Geor­ges DUVEAU à leur édition de la Révolution sociale... de Prou­dhon, p. 13.)

 

Plus tard encore, Proudhon déclarera qu'il lui « avait semblé entendre » de la bouche de Louis Bonaparte des « sentiments républicains et socialistes ».

 

Conquis par les beaux projets du prince-président, Proudhon, de la prison Sainte-Pélagie où il est entré en 1849 pour délit de presse, entrevoit Louis Bonaparte lui-même comme principal commanditaire de la fa­meuse Banque du peuple, qui doit, par le crédit gra­tuit, permettre à tout ouvrier de devenir patron et abolir le capitalisme de la façon la plus indolore, sans que l'intéressé s'en aperçoive.

 

Il se laisse ingénument entraîner, à la fin de l'année, à des négociations sur ce sujet « entre Sainte-Pélagie et l'Elysée », qui a promis « d'examiner l'affaire ». Et de triompher d'avance : « Si cette affaire venait à se conclure, la Montagne, les communistes, les icariens, les phalanstériens, tous seraient écrasés. » C'est Louis Bonaparte qui doit fournir les moyens de réaliser le socialisme  ! (texte cité,p.31)

 

La même mission incombe aujourd'hui à Charles de Gaulle, si du moins il faut en croire les prédictions quotidiennes de M. Maurice Clavel dans les pages publicitaires du journal Combat et quelques autres prophètes de la même écurie.

 

Proudhon a beau, au début de 1850, en présence des mesures de réaction qui se multiplient, avoir un sursaut d'indignation, un sursaut de « jacobinisme » comme il dit. Ce sursaut de « jacobinisme » l'entraîne non à lutter pour le maintien de la République contre les monarchistes de l'Assemblée, mais à crier : « Vive l'empereur ! » Il croit échapper à la conspiration roya­liste en soutenant la conspiration impériale. Ses lettres débordent d'antiparlementarisme.

 

Le 2 décembre, à dix heures, Proudhon apprend dans sa prison le coup d'Etat. Aussitôt il demande à user de l'autorisation de sortie dont il est pourvu. On le laisse partir sans difficultés, et plus d'un contempo­rain s'en étonnera. Il parcourt la capitale occupée par la troupe. Victor Hugo, dans l'Histoire d'un Crime, a raconté son entrevue avec lui, et comment son interlo­cuteur essaya de le décourager .

 

Le 28 décembre, nouvelle sortie du prisonnier d'Etat. Proudhon s'en va voir Morny, devenu ministre de l'Intérieur, et l'ex-préfet de police Carlier, qui feignent de prendre au sérieux les suggestions de leur visiteur relativement à un plan de colonisation libre, en Asie Mineure, « pour tous les individus, au nombre de six à dix mille, qui seront frappés par les Conseils de guerre »

 

Ainsi, les événements de décembre ont peut-être meurtri la conscience de Proudhon, mais ils ne modi­fient pas sa ligne de conduite. Le 14 mars 1852, le gouvernement ayant décidé de convertir la rente à 5 % en 4,5 — avec le double but de réaliser une éco­nomie pour le Trésor et de favoriser les actions de che­mins de fer et autres valeurs analogues, — Proudhon, lui, en bon champion du crédit gratuit, veut voir dans cette mesure banale « une miniature de liquidation sociale»

 

« L'idée révolutionnaire, disait-il, a obtenu un com­mencement de réalisation . » Et cela au moment où le monde des affaires, où la bourgeoisie couronnait le nouveau souverain ! ( Ce livre vient d'être réédité par le Club des Amis du Livre progressiste et par les Editeurs Français Réunis. . Texte cité, p.61. ,69,70,71 et p.74)

 

C'est dans cet état d'esprit que le 3o mars 1852, Proudhon commence la rédaction de La révolution sociale démontrée par le coup d'Etat du Deux-Décembre.

 

Le 30 mai, il explique son intention dans une lettre à Marc Dufraisse : « ...Rendre l'alliance des républi­cains si désirable à l'Elysée, si logique, si impérieuse­ment nécessaire qu'ils n'auront plus qu'à attendre dans leur dignité. » « Il faut, en un mot, faire de la révo­lution le seul programme possible à Louis Napoléon . »

 

Le but de la brochure en préparation sera de « démontrer devant la raison publique que le gouver­nement du Deux-Décembre n'a de salut et de signi­fication que dans une politique révolutionnaire » . L'heure n'est donc pas aux « tortures de conscience » : les intérêts du socialisme doivent l'emporter sur les rancunes des proscrits . Le 31 juillet, la police, après quelques jours d'hési­tation, autorisait la mise en vente de l'ouvrage. Cette bienveillance fut fort remarquée.

 

Marx, dans la préface du Dix-Huit Brumaire, a reproché à Proudhon de s'être transformé en apologiste du héros du coup d'Etat. Plus tard, dans sa lettre du 24 janvier 1865 à J.-B. Schweizer, il devait écrire que Proudhon avait voulu faire gober Bonaparte aux ouvriers français.

 

Les républicains de 1852 ne pensaient pas autre­ment. Dans Le Siècle, journal républicain et anti-cléri­cal, toléré par le bonapartisme à cause de sa modéra­tion en matière sociale, Léon Fiée écrivait le 19 août : « M. Proudhon ne peut-il donc parler sans fournir des armes à la réaction, et sans augmenter la force de nos ennemis ? »

 

Même les disciples fanatiques de Proudhon ne sau­raient dissimuler quel fut le sentiment des républicains lorsque parut son plaidoyer en faveur du coup d'Etat.

 

Edouard Dolléans et Georges Duveau écrivent dans leur Introduction à la réédition de ce travail : « Ils (les républicains) pensaient qu'en dépit de ses boutades, il appartenait tout de même à la grande famille démocrate-socialiste; aussi en croient-ils mal leurs yeux quand ils lisent la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat. Près de 27.000 individus ont été arrêtés, les commissions mixtes ont fait la plus sinistre besogne; 5.000 citoyens sont consignés sous la surveillance de la police dans leur propre domicile; 3.000 sont arra­chés à leurs foyers pour être internés dans une autre ville. Enfin, 10.000 personnes ont été transportées en Algérie, les unes, Algérie — peuvent choisir leur rési­dence, les autres, Algérie + sont parquées sous bonne garde dans un fort ou dans un camp . »

 

Tout cela n'empêche pas Proudhon de proclamer que Louis Bonaparte est le mandataire de la révolution. Comment en est-il venu là ?

 

DE L'ANTI-MARXISME AU SOUTIEN DE LA DICTATURE

Proudhon est opposé au marxisme. Il n'admet pas la mission historique de la classe ouvrière. Il ne sait pas analyser les racines de classe des phénomènes sociaux, la nature de classe du pouvoir personnel.

 

Le but général qu'il se propose, d'après ses décla­rations au chapitre VII de sa brochure, se ramène à « résoudre la bourgeoisie et le prolétariat dans la classe moyenne..., dans la classe qui, à proprement parler, n'a ni revenu, ni salaire, mais... qui produit, qui échange ». En d'autres termes, Proudhon préconise un « socialisme » artisanal .

 

« La classe moyenne, écrit-il encore, est le moniteur du peuple... et la cheville ouvrière du progrès . »

 

Les banques d'échange, le crédit gratuit doivent transformer les prolétaires en artisans. Et pour les bran­ches de l'économie qui ne se prêtent pas à cette transformation, comme les chemins de fer, l'association ouvrière, la coopérative de production résoudra le pro­blème. Proudhon ne veut pas voir que l'expérience de la révolution de 1848 a justement mis en lumière l'échec complet des associations ouvrières de produc­tion au sein d'une économie capitaliste.

 

« Tout l'embarras vient de la bourgeoisie, dont il s'agit de transformer l'existence » en la ramenant elle-même à la condition de la classe moyenne. Proudhon compte sur la floraison des associations ouvrières et leur succès pour mettre la bourgeoisie en face du ris­que de « consommer ses capitaux dans l'improducti­vité ».

 

Ainsi le propre soin de ses intérêts, la peur de la ruine l'amèneront « à changer volontairement l'em­ploi de ses capitaux », à renoncer à l'exploitation de l'homme par l'homme ». ( Oeuvres complètes de P.-J. PROUDHON : La Révolution Sociale..., Paris, Marcel Rivière, 1936, p. 205.. 206...)

 

Proudhon est persuadé que « telle est la véritable question de février » . Dans l'état actuel de l'évo­lution historique, l'instauration du régime souhaité, la résorption dans la classe moyenne des exploiteurs et des exploités, la double élimination du parasitisme et du paupérisme représente « une condition forcée, presqu'un fait accompli ».

 

Lui-même, l'homme du Deux-Décembre devra donc faire bon gré mal gré la besogne de la Révolution .

 

D'ailleurs, c'est ce mandat que le peuple français a donné à Louis-Napoléon en le plébiscitant. Car « Louis-Napoléon est bien réellement l'élu du peuple »; Proudhon n'admet pas qu'on objecte que le peuple n'a pas été libre, qu'il a été trompé, qu'il a été ter­rorisé. Ce sont là, à ses yeux, de « vains prétextes » .

 

Sans doute il est difficile de dire que le coup d'Etat a été légitime : « Il n'y a point de légitimité contre la loi, mais, au point de vue de l'utilité publique », l'avenir dira sans doute qu'il fut « excusable » .

 

Proudhon prend, sans trop de peine, son parti du fait accompli :

 

( Marx a remarqué que Proudhon n'avait jamais digéré, assi­mile l'hegelianisme. Chez lui, en effet, la dialectique devient sophistique; Révolution et contre-révolution, tout est brouillé et confondu, et la dictature réactionnaire de Napoléon III fait oeuvre de progrès « de par la nécessité des choses » . (La Révo­lution..., p. 193.) De la même façon, Léon Blum devait écrire que probablement, au jugement d'un observateur serein, « le nazisme et le fascisme ont eux-mêmes joué leur rôle dans cette marche providentielle du progrès » qui caractérise notre temps (Voir A l'échelle humaine, Paris, Gallimard, 1945, p. 178.)