Karl Marx
Le Capiittall
Livre I
Préface
Préface de la première édition
L'ouvrage dont je livre au public le premier volume forme la suite d'un écrit publié en 1859, sous le titre de : Critique de
l'économie politique. Ce long intervalle entre les deux publications m'a été imposé par une maladie de plusieurs années.
Afin de donner à ce livre un complément nécessaire, j'y ai fait entrer, en le résumant dans le premier chapitre, l'écrit qui
l'avait précédé. Il est vrai que j'ai cru devoir dans ce résumé modifier mon premier plan d'exposition. Un grand nombre de points
d'abord simplement indiqués sont ici développés amplement, tandis que d'autres, complètement développés d'abord, ne sont plus
qu'indiqués ici. L'histoire de la théorie de la valeur et de la monnaie, par exemple, a été écartée; mais par contre le lecteur trouvera
dans les notes du premier chapitre de nouvelles sources pour l'histoire de cette théorie.
Dans toutes les sciences le commencement est ardu. Le premier chapitre, principalement la partie qui contient l'analyse de
la marchandise, sera donc d'une intelligence un peu difficile. Pour ce qui est de l'analyse de la substance de la valeur et de sa
quantité, je me suis efforcé d'en rendre l'exposé aussi clair que possible et accessible à tous les lecteurs1.
La forme de la valeur réalisée dans la forme monnaie est quelque chose de très simple. Cependant l'esprit humain a
vainement cherché depuis plus de deux mille ans à en pénétrer le secret, tandis qu'il est parvenu à analyser, du moins
approximativement, des formes bien plus complexes et cachant un sens plus profond. Pourquoi ? Parce que le corps organisé est
plus facile à étudier que la cellule qui en est l'élément. D'un autre côté, l'analyse des formes économiques ne peut s'aider du
microscope ou des réactifs fournis par la chimie; l'abstraction est la seule force qui puisse lui servir d'instrument. Or, pour la société
bourgeoise actuelle, la forme marchandise du produit du travail, ou la forme valeur de la marchandise, est la forme cellulaire
économique. Pour l'homme peu cultivé l'analyse de cette forme paraît se perdre dans des minuties ; ce sont en effet et
nécessairement des minuties, mais comme il s'en trouve dans l'anatomie micrologique.
A part ce qui regarde la forme de la valeur, la lecture de ce livre ne présentera pas de difficultés. Je suppose naturellement
des lecteurs qui veulent apprendre quelque chose de neuf et par conséquent aussi penser par eux-mêmes.
Le physicien pour se rendre compte des procédés de la nature, ou bien étudie les phénomènes lorsqu'ils se présentent
sous la forme la plus accusée, et la moins obscurcie par des influences perturbatrices, ou bien il expérimente dans des conditions
qui assurent autant que possible la régularité de leur marche. J'étudie dans cet ouvrage le mode de production capitaliste et les
rapports de production et d'échange qui lui correspondent. L'Angleterre est le lieu classique de cette production. Voilà pourquoi
j'emprunte à ce pays les faits et les exemples principaux qui servent d'illustration au développement de mes théories. Si le lecteur
allemand se permettait un mouvement d'épaules pharisaïque à propos de l'état des ouvriers anglais, industriels et agricoles, ou se
berçait de l'idée optimiste que les choses sont loin d'aller aussi mal en Allemagne, je serais obligé de lui crier : De te fabula
narratur.
Il ne s'agit point ici du développement plus ou moins complet des antagonismes sociaux qu'engendrent les lois naturelles de
la production capitaliste, mais de ces lois elles-mêmes, des tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer.
Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur l'échelle industrielle l'image de leur propre
avenir.
Mais laissons de côté ces considérations. Chez nous, là où la production capitaliste a pris pied, par exemple dans les
fabriques proprement dites, l'état des choses est de beaucoup plus mauvais qu'en Angleterre, parce que le contrepoids des lois
anglaises fait défaut. Dans toutes les autres sphères, nous sommes, comme tout l'ouest de l'Europe continentale, affligés et par le
développement de la production capitaliste, et aussi par le manque de ce développement. Outre les maux de l'époque actuelle,
nous avons à supporter une longue série de maux héréditaires provenant de la végétation continue de modes de production qui ont
vécu, avec la suite des rapports politiques et sociaux à contretemps qu'ils engendrent. Nous avons à souffrir non seulement de la
part des vivants, mais encore de la part des morts. Le mort saisit le vif !
Comparée à la statistique anglaise, la statistique sociale de l'Allemagne et du reste du continent européen est réellement
misérable. Malgré tout, elle soulève un coin du voile, assez pour laisser entrevoir une tête de Méduse. Nous serions effrayés de
l'état des choses chez nous, si nos gouvernements et nos parlements établissaient, comme en Angleterre, des commissions
d'études périodiques sur la situation économique; si ces commissions étaient, comme en Angleterre, armées de pleins pouvoirs
pour la recherche de la vérité; si nous réussissions à trouver pour cette haute fonction des hommes aussi experts, aussi
impartiaux, aussi rigides et désintéressés que les inspecteurs de fabriques de la Grande-Bretagne, que ses reporters sur la santé
publique (Public Health), que ses commissaires d'instruction l'exploitation des femmes et des enfants, sur les conditions de
logement et de nourriture, etc. Persée se couvrait d'un nuage pour poursuivre les monstres; nous, pour pouvoir nier l'existence des
monstruosités, nous nous plongeons dans le nuage entiers, jusqu'aux yeux et aux oreilles.
Il ne faut point se faire d'illusions. De même que la guerre de l’inpendance américaine au XVIII° siècle a sonné la cloche
d’alarme pour la classe moyenne en Europe, de même la guerre civile américaine au XIX° siècle a sonné le tocsin pour la classe
ouvrière européenne. En Angleterre, la marche du bouleversement social est visible à tous les yeux; à une certaine période ce
bouleversement aura nécessairement son contrecoup sur le continent. Alors il revêtira dans son allure des formes plus ou moins
brutales ou humaines selon le degré de développement de la classe des travailleurs. Abstraction faite de motifs plus élevés, leur
propre intérêt commande donc aux classes régnantes actuelles d'écarter tous les obstacles légaux qui peuvent gêner le
développement de la classe ouvrière. C'est en vue de ce but que j'ai accordé dans ce volume une place si importante à l'histoire,
au contenu et aux résultats de la législation anglaise sur les grandes fabriques. Une nation peut et doit tirer un enseignement de
l'histoire d'une autre nation. Lors même qu'une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son
1 Ceci m'a paru d'autant plus nécessaire que, même l'écrit de F. Lassalle contre Schultze-Delitzsch, dans la partie où il déclare donner la «
quintessence » des mes idées sur ce sujet, renferme de graves erreurs. C'est sans doute dans un but de propagande que F. Lassalle, tout en
évitant d'indiquer sa source, a emprunté à mes écrits, presque mot pour mot, toutes les propositions théoriques de ses travaux économiques, sur le
caractère historique du capital, par exemple, sur les liens qui unissent les rapports de production et le mode de production etc., et même la
terminologie créée par moi. Je ne suis, bien entendu, pour rien dans les détails où il est entré, ni dans les conséquences pratiques où il a été
conduit et dont je n'ai pas à m'occuper ici.
mouvement, - et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne, - elle ne peut
ni dépasser d'un saut ni abolir par des décrets les phases son développement naturel; mais elle peut abréger la période de la
gestation, et adoucir les maux de leur enfantement.
Pour éviter des malentendus possibles, encore un mot. Je n'ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais
il ne s’agit ici des personnes, qu'autant qu'elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d'intérêts et de
rapports de classes déterminés. Mon point de vue, d'après lequel le développement de la formation économique de la société est
assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l'individu responsable de rapports dont il
reste socialement la créature, quoi qu'il puisse faire pour s'en dégager.
Sur le terrain de l'économie politique la libre et scientifique recherche rencontre bien plus d'ennemis que dans ses autres
champs d'exploration. La nature particulière du sujet qu'elle traite soulève contre elle et amène sur le champ de bataille les
passions les plus vives, les plus mesquines et les plus haïssables du coeur humain, toutes les furies de l'intérêt privé. La Haute
Eglise d'Angleterre, par exemple, pardonnera bien plus facilement une attaque contre trente-huit de ses trente-neuf articles de foi
que contre un trente-neuvième de ses revenus. Comparé à la critique de la vieille propriété, l'athéisme lui-même est aujourd'hui
une culpa levis. Cependant il est impossible de méconnaître ici un certain progrès. Il me suffit pour cela de renvoyer le lecteur au
livre bleu publié dans ces dernières semaines : « Correspondence with Her Majesty's missions abroad, regarding Industrial
Questions and Trade's Unions. » Les représentants étrangers de la couronne d'Angleterre y expriment tout net l'opinion qu'en
Allemagne, en France, en un mot dans tous les Etats civilisés du continent européen, une transformation des rapports existants
entre le capital et le travail est aussi sensible et aussi inévitable que dans la Grande-Bretagne. En même temps, par-delà l'océan
Atlantique, M. Wade, vice-président des Etats-Unis du Nord de l'Amérique, déclarait ouvertement dans plusieurs meetings publics,
qu'après l'abolition de l'esclavage, la question à l'ordre du jour serait celle de la transformation des rapports du capital et de la
propriété foncière. Ce sont là des signes du temps, que ni manteaux de pourpre ni soutanes noires ne peuvent cacher. Ils ne
signifient point que demain des miracles vont s'accomplir. Ils montrent que même dans les classes sociales régnantes, le
pressentiment commence à poindre, que la société actuelle, bien loin d'être un cristal solide, est un organisme susceptible de
changement et toujours en voie de transformation.
Le second volume de cet ouvrage traitera de la circulation du capital (livre II) et des formes diverses qu'il revêt dans la
marche de son développement (livre III). Le troisième et dernier volume exposera l'histoire de la théorie.
Tout jugement inspiré par une critique vraiment scientifique est pour moi le bienvenu. Vis-à-vis des préjugés de ce qu'on
appelle l'opinion publique à laquelle je n'ai jamais fait de concessions, j'ai pour devise, après comme avant, la parole du grand
Florentin :
Segui il tuo corso, e lascia dir le genti !
Londres, 25 juillet 1867.
Karl MARX.
Karl Marx
Le Capiittall
Livre I
Section I : Marchandise et monnaie
TTaabbl llee ddeess mmaat tti iièèr rreess
Chapitre I : La marchandise......................................................................................................................................... 8
I. - Les deux facteurs de la marchandise : valeur d'usage et valeur d'échange ou valeur proprement dite. (Substance
de la valeur, Grandeur de la valeur.)..................................................................................................................................... 8
II. - Double caractère du travail présenté par la marchandise. ................................................................................... 10
III. - Forme de la valeur............................................................................................................................................ 12
IV. - Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.......................................................................................... 21
Chapitre II : Des échanges......................................................................................................................................... 26
Chapitre III : La monnaie ou la circulation des marchandises................................................................................... 30
I. - Mesure des valeurs .......................................................................................................................................... 30
II. - Moyen de circulation......................................................................................................................................... 33
III. - La monnaie ou l’argent. .................................................................................................................................... 42
Section I :
La marchandise
I. - Les deux facteurs de la marchandise : valeur d'usage et valeur d'échange
ou valeur proprement dite. (Substance de la valeur, Grandeur de la valeur.)
La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une « immense
accumulation de marchandises2 ». L'analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent le point
de départ de nos recherches.
La marchandise est d'abord un objet extérieur, une chose qui par ses propriétés satisfait des besoins humains de n'importe
quelle espèce. Que ces besoins aient pour origine l'estomac ou la fantaisie, leur nature ne change rien à l’affaire3. Il ne s'agit pas
non plus ici de savoir comment ces besoins sont satisfaits, soit immédiatement, si l'objet est un moyen de subsistance, soit par une
voie détournée, si c'est un moyen de production.
Chaque chose utile, comme le fer, le papier, etc., peut être considérée sous un double point de vue, celui de la qualité et
celui de la quantité. Chacune est un ensemble de propriétés diverses et peut, par conséquent, être utile par différents côtés.
Découvrir ces côtés divers et, en même temps, les divers usages des choses est une oeuvre de l’histoire4. Telle est la découverte
de mesures sociales pour la quantité des choses utiles. La diversité de ces mesures des marchandises a pour origine en partie la
nature variée des objets à mesurer, en partie la convention.
L'utilité d'une chose fait de cette chose une valeur d'usage5. Mais cette utilité n'a rien de vague et d'indécis. Déterminée par
les propriétés du corps de la marchandise, elle n'existe point sans lui. Ce corps lui-même, tel que fer, froment, diamant, etc., est
conséquemment une valeur d'usage, et ce n'est pas le plus ou moins de travail qu'il faut à l'homme pour s'approprier les qualités
utiles qui lui donne ce caractère. Quand il est question de valeurs d'usage, on sous-entend toujours une quantité déterminée,
comme une douzaine de montres, un mètre de toile, une tonne de fer, etc. Les valeurs d'usage des marchandises fournissent le
fonds d'un savoir particulier, de la science et de la routine commerciales6.
Les valeurs d'usage ne se réalisent que dans l'usage ou la consommation. Elles forment la matière de la richesse, quelle
que soit la forme sociale de cette richesse. Dans la société que nous avons à examiner, elles sont en même temps les soutiens
matériels de la valeur d'échange.
La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d'usage
d'espèce différente s'échangent l'une contre l’autre7, rapport qui change constamment avec le temps et le lieu. La valeur d'échange
semble donc quelque chose d'arbitraire et de purement relatif ; une valeur d'échange intrinsèque, immanente à la marchandise,
paraît être, comme dit l'école, une contradictio in adjecto8. Considérons la chose de plus près.
Une marchandise particulière, un quarteron de froment, par exemple, s'échange dans les proportions les plus diverses avec
d'autres articles. Cependant, sa valeur d'échange reste immuable, de quelque manière qu'on l'exprime, en x cirage, y soie, z or, et
ainsi de suite. Elle doit donc avoir un contenu distinct de ces expressions diverses.
Prenons encore deux marchandises, soit du froment et du fer. Quel que soit leur rapport d'échange, il peut toujours être
représenté par une équation dans laquelle une quantité donnée de froment est réputée égale à une quantité quelconque de fer, par
exemple : 1 quarteron de froment = a kilogramme de fer. Que signifie cette équation ? C'est que dans deux objets différents, dans
1 quarteron de froment et dans a kilogramme de fer, il existe quelque chose de commun. Les deux objets sont donc égaux à un
troisième qui, par lui-même, n'est ni l'un ni l'autre. Chacun des deux doit, en tant que valeur d'échange, être réductible au troisième,
indépendamment de l'autre.
Un exemple emprunté à la géométrie élémentaire va nous mettre cela sous les yeux. Pour mesurer et comparer les
surfaces de toutes les figures rectilignes, on les décompose en triangles. On ramène le triangle lui-même à une expression tout à
fait différente de son aspect visible : au demi-produit de sa base par sa hauteur. De même, les valeurs d'échange des
marchandises doivent être ramenées à quelque chose qui leur est commun et dont elles représentent un plus ou un moins.
Ce quelque chose de commun ne peut être une propriété naturelle quelconque, géométrique, physique, chimique, etc., des
marchandises. Leurs qualités naturelles n'entrent en considération qu'autant qu'elles leur donnent une utilité qui en fait des valeurs
d'usage. Mais, d'un autre côté, il est évident que l'on fait abstraction de la valeur d'usage des marchandises quand on les échange
et que tout rapport d'échange est même caractérisé par cette abstraction. Dans l'échange, une valeur d'utilité vaut précisément
autant que toute autre, pourvu qu'elle se trouve en proportion convenable. Ou bien, comme dit le vieux Barbon :
2 Karl MARX, Contribution à la critique de l’économie politique, Berlin, 1859, p. 3.
3 « Le désir implique le besoin ; c'est l'appétit de l'esprit, lequel lui est aussi naturel que la faim l'est au corps. C'est de là que la plupart des
choses tirent leur valeur. » (Nicholas BARBON, A Discourse concerning coining the new money lighter, in answer to Mr Locke's Considerations,
etc., London, 1696, p. 2 et 3.)
4 « Les choses ont une vertu intrinsèque (virtue, telle est chez Barbon la désignation spécifique pour valeur d'usage) qui en tout lieu ont la
même qualité comme l'aimant, par exemple, attire le fer » (ibid., p. 6). La propriété qu'a l'aimant d'attirer le fer ne devint utile que lorsque, par son
moyen, on eut découvert la polarité magnétique.
5 « Ce qui fait la valeur naturelle d'une chose, c'est la propriété qu'elle a de satisfaire les besoins ou les convenances de la vie humaine. »
(John LOCKE, Some Considerations on the Consequences of the Lowering of Interest, 1691 ; in Works, Londres, 1777, t. II, p. 28.) Au XVIIe siècle
on trouve encore souvent chez les écrivains anglais le mot Worth pour valeur d'usage et le mot Value pour valeur d'échange, suivant l'esprit d'une
langue qui aime à exprimer la chose immédiate en termes germaniques et la chose réfléchie en termes romans.
6 Dans la société bourgeoise « nul n'est censé ignorer la loi ». — En vertu d'une fictio juris [fiction juridique] économique, tout acheteur est
censé posséder une connaissance encyclopédique des marchandises.
7 « La valeur consiste dans le rapport d'échange qui se trouve entre telle chose et telle autre, entre telle mesure d'une production et telle
mesure des autres. » (LE TROSNE, De l'intérêt social , in Physiocrates, Ed. Daire, Paris, 1846, t. XII, p. 889.)
8 « Rien ne peut avoir une valeur intrinsèque. » (N. BARBON, op. cit., p. 6) ; ou, comme dit Butler : The value of a thing
Is just as much as it will bring.
« Une espèce de marchandise est aussi bonne qu'une autre quand sa valeur d'échange est égale ; il n'y a aucune
différence, aucune distinction dans les choses chez lesquelles cette valeur est la même9 . »
Comme valeurs d'usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente ; comme valeurs d'échange, elles ne
peuvent être que de différente quantité.
La valeur d'usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu'une qualité, celle d'être des produits du
travail. Mais déjà le produit du travail lui-même est métamorphosé à notre insu. Si nous faisons abstraction de sa valeur d'usage,
tous les éléments matériels et formels qui lui donnaient cette valeur disparaissent à la fois. Ce n'est plus, par exemple, une table,
ou une maison, ou du fil, ou un objet utile quelconque ; ce n'est pas non plus le produit du travail du tourneur, du maçon, de
n'importe quel travail productif déterminé. Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même
temps, et le caractère utile des travaux qui y sont contenus, et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail
d'une autre espèce. Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux ; ils sont tous ramenés au même travail humain,
à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée.
Considérons maintenant le résidu des produits du travail. Chacun d'eux ressemble complètement à l'autre. Ils ont tous une
même réalité fantomatique. Métamorphosés en sublimés identiques, échantillons du même travail indistinct, tous ces objets ne
manifestent plus qu'une chose, c'est que dans leur production une force de travail humaine a été dépensée, que du travail humain
y est accumulé. En tant que cristaux de cette substance sociale commune, ils sont réputés valeurs.
Le quelque chose de commun qui se montre dans le rapport d'échange ou dans la valeur d'échange des marchandises est
par conséquent leur valeur ; et une valeur d'usage, ou un article quelconque, n'a une valeur qu'autant que du travail humain est
matérialisé en elle.
Comment mesurer maintenant la grandeur de sa valeur ? Par le quantum de la substance « créatrice de valeur » contenue
en lui, du travail. La quantité de travail elle-même a pour mesure sa durée dans le temps, et le temps de travail possède de
nouveau sa mesure, dans des parties du temps telles que l'heure, le jour, etc.
On pourrait s'imaginer que si la valeur d'une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé pendant sa
production plus un homme est paresseux ou inhabile, plus sa marchandise a de valeur, parce qu'il emploie plus de temps à sa
fabrication. Mais le travail qui forme la substance de la valeur des marchandises est du travail égal et indistinct une dépense de la
même force. La force de travail de la société tout entière, laquelle se manifeste dans l'ensemble des valeurs, ne compte par
conséquent que comme force unique, bien qu'elle se compose de forces individuelles innombrables. Chaque force de travail
individuelle est égale à toute autre, en tant qu'elle possède le caractère d'une force sociale moyenne et fonctionne comme telle,
c'est-à-dire n'emploie dans la production d'une marchandise que le temps de travail nécessaire en moyenne ou le temps de travail
nécessaire socialement.
Le temps socialement nécessaire à la production des marchandises est celui qu'exige tout travail, exécuté avec le degré
moyen d'habileté et d'intensité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales. Après l'introduction en
Angleterre du tissage à la vapeur, il fallut peut-être moitié moins de travail qu'auparavant pour transformer en tissu une certaine
quantité de fil. Le tisserand anglais, lui, eut toujours besoin du même temps pour opérer cette transformation ; mais dès lors le
produit de son heure de travail individuelle ne représenta plus que la moitié d'une heure sociale de travail et ne donna plus que la
moitié de la valeur première.
C'est donc seulement le quantum de travail, ou le temps de travail nécessaire, dans une société donnée, à la production
d'un article qui en détermine la quantité de valeur10. Chaque marchandise particulière compte en général comme un exemplaire
moyen de son espèce11. Les marchandises dans lesquelles sont contenues d'égales quantités de travail, ou qui peuvent être
produites dans le même temps, ont, par conséquent, une valeur égale. La valeur d'une marchandise est à la valeur de toute autre
marchandise, dans le même rapport que le temps de travail nécessaire à la production de l'une est au temps de travail nécessaire
à la production de l'autre.
La quantité de valeur d'une marchandise resterait évidemment constante si le temps nécessaire à sa production restait
aussi constant. Mais ce denier varie avec chaque modification de la force productive du travail, qui, de son côté, dépend de
circonstances diverses, entre autres de l'habileté moyenne des travailleurs ; du développement de la science et du degré de son
application technologique des combinaisons sociales de la production ; de l’étendue et de l'efficacité des moyens de produire et
des conditions purement naturelles. La même quantité de travail est représentée, par exemple, par 8 boisseaux de froment si la
saison est favorable, par 4 boisseaux seulement dans le cas contraire. La même quantité de travail fournit une plus forte masse de
métal dans les mines riches que dans les mines pauvres, etc. Les diamants ne se présentent que rarement dans la couche
supérieure de l'écorce terrestre ; aussi faut-il pour les trouver un temps considérable en moyenne, de sorte qu'ils représentent
beaucoup de travail sous un petit volume. Il est douteux que l'or ait jamais payé complètement sa valeur. Cela est encore plus vrai
du diamant. D'après Eschwege, le produit entier de l'exploitation des mines de diamants du Brésil, pendant 80 ans, n'avait pas
encore atteint en 1823 le prix du produit moyen d’une année et demie dans les plantations de sucre ou de café du même pays,
bien qu'il représentât beaucoup plus de travail et, par conséquent plus de valeur. Avec des mines plus riches, la même quantité de
travail se réaliserait dans une plus grande quantité de diamants dont la valeur baisserait. Si l'on réussissait à transformer avec peu
de travail le charbon en diamant, la valeur de ce dernier tomberait peut-être au-dessous de celle des briques. En général, plus est
grande la force productive du travail, plus est court le temps nécessaire à la production d'un article, et plus est petite la masse de
travail cristallisée en lui, plus est petite sa valeur. Inversement, plus est petite la force productive du travail, plus est grand le temps
9 « One sort of wares are as good as another, if the value be equal ... There is no difference or distinction in things of equal value. » Barbon
ajoute : « Cent livres sterling en plomb ou en fer ont autant de valeur que cent livres sterling en argent ou en or. » (N. BARBON, op. cit., p. 53 et 7.)
10 « Dans les échanges, la valeur des choses utiles est réglée par la quantité de travail nécessairement exigée et ordinairement employée
pour leur production. » (Some Thoughts on the Interest of Money in general, and particulary in the Public Fonds, etc., London, p. 36.) Ce
remarquable écrit anonyme du siècle dernier ne porte aucune date. D'après son contenu, il est évident qu'il a paru sous George II, vers 1739 ou
1740. [Note à la deuxième édition]
11 « Toutes les productions d'un même genre ne forment proprement qu'une masse, dont le prix se détermine en général et sans égard aux
circonstances particulières. » (Le Trosne, op. cit., p. 893.)
nécessaire à la production d'un article, et plus est grande sa valeur. La quantité de valeur d'une marchandise varie donc en raison
directe du quantum et en raison inverse de la force productive du travail qui se réalise en elle.
Nous connaissons maintenant la substance de la valeur : c'est le travail. Nous connaissons la mesure de sa quantité : c'est
la durée du travail.
Une chose peut être une valeur d'usage sans être une valeur. Il suffit pour cela qu'elle soit utile à l'homme sans qu'elle
provienne de son travail. Tels sont l'air des prairies naturelles, un sol vierge, etc. Une chose peut être utile et produit du travail
humain, sans être marchandise. Quiconque, par son produit, satisfait ses propres besoins ne crée qu'une valeur d'usage
personnelle. Pour produire des marchandises, il doit non seulement produire des valeurs d'usage, mais des valeurs d'usage pour
d'autres, des valeurs d'usage sociales12 . Enfin, aucun objet ne peut être une valeur s'il n'est une chose utile. S'il est inutile, le
travail qu'il renferme est dépensé inutilement et conséquemment ne crée pas valeur.
II. - Double caractère du travail présenté par la marchandise.
Au premier abord, la marchandise nous est apparue comme quelque chose à double face, valeur d'usage et valeur
d'échange. Ensuite nous avons vu que tous les caractères qui distinguent le travail productif de valeurs d'usage disparaissent dès
qu'il s'exprime dans la valeur proprement dite. J'ai, le premier, mis en relief ce double caractère du travail représenté dans la
marchandise13. Comme l'économie politique pivote autour de ce point, il nous faut ici entrer dans de plus amples détails. Prenons
deux marchandises, un habit, par exemple, et 10 mètres de toile ; admettons que la première ait deux fois la valeur de la seconde,
de sorte que si 10 mètres de toile = x, l'habit = 2 x. L'habit est une valeur d'usage qui satisfait un besoin particulier. Il provient genre
particulier «activité productive, déterminée par son but, par son mode d'opération, son objet, ses moyens et son résultat. Le travail
qui se manifeste dans l'utilité ou la valeur d'usage de son produit, nous le nommons tout simplement travail utile. A ce point de vue,
il est toujours considéré par rapport à son rendement.
De même que l'habit et la toile sont deux choses utiles différentes, de même le travail du tailleur, qui fait l'habit, se distingue
de celui du tisserand, qui fait de la toile. Si ces objets n'étaient pas des valeurs d'usage de qualité diverse et, par conséquent, des
produits de travaux utiles de diverse qualité, ils ne pourraient se faire vis-à-vis comme marchandises. L'habit ne s'échange pas
contre l'habit, une valeur d'usage contre la même valeur d'usage.
A l'ensemble des valeurs d'usage de toutes sortes correspond un ensemble de travaux utiles également variés, distincts de
genre, d'espèce, de famille — une division sociale du travail. Sans elle pas de production de marchandises, bien que la production
des marchandises ne soit point réciproquement indispensable à la division sociale du travail. Dans la vieille communauté indienne,
le travail est socialement divisé sans que les produits deviennent pour cela marchandises. Ou, pour prendre un exemple plus
familier, dans chaque fabrique le travail est soumis à une division systématique ; mais cette division ne provient pas de ce que les
travailleurs échangent réciproquement leurs produits individuels. Il n'y a que les produits de travaux privés et indépendants les uns
des autres qui se présentent comme marchandises réciproquement échangeables.
C'est donc entendu : la valeur d'usage de chaque marchandise recèle un travail utile spécial ou une activité productive qui
répond à un but particulier. Des valeurs d'usage ne peuvent se faire face comme marchandises que si elles contiennent des
travaux utiles de qualité différente. Dans une société dont les produits prennent en général la forme marchandise, c'est-à-dire dans
une société où tout producteur doit être marchand, la différence entre les genres divers des travaux utiles qui s'exécutent
indépendamment les uns des autres pour le compte privé de producteurs libres se développe en un système fortement ramifié, en
une division sociale du travail.
Il est d'ailleurs fort indifférent à l'habit qu'il soit porté par le tailleur ou par ses pratiques. Dans les deux cas, il sert de valeur
d'usage. De même le rapport entre l'habit et le travail qui le produit n'est pas le moins du monde changé parce que sa fabrication
constitue une profession particulière, et qu'il devient un anneau de la division sociale du travail. Dès que le besoin de se vêtir l'y a
forcé, pendant des milliers d'années, l'homme s'est taillé des vêtements sans qu'un seul homme devînt pour cela un tailleur. Mais
toile ou habit, n'importe quel élément de la richesse matérielle non fourni par la nature, a toujours dû son existence à un travail
productif spécial ayant pour but d'approprier des matières naturelles à des besoins humains. En tant qu'il produit des valeurs
d'usage