Karl Marx
Le Capiittall
Livre I
Préface
Préface de la première édition
L'ouvrage dont je livre au public le premier volume forme la suite d'un écrit publié en 1859, sous le titre de : Critique de
l'économie politique. Ce long intervalle entre les deux publications m'a été imposé par une maladie de plusieurs années.
Afin de donner à ce livre un complément nécessaire, j'y ai fait entrer, en le résumant dans le premier chapitre, l'écrit qui
l'avait précédé. Il est vrai que j'ai cru devoir dans ce résumé modifier mon premier plan d'exposition. Un grand nombre de points
d'abord simplement indiqués sont ici développés amplement, tandis que d'autres, complètement développés d'abord, ne sont plus
qu'indiqués ici. L'histoire de la théorie de la valeur et de la monnaie, par exemple, a été écartée; mais par contre le lecteur trouvera
dans les notes du premier chapitre de nouvelles sources pour l'histoire de cette théorie.
Dans toutes les sciences le commencement est ardu. Le premier chapitre, principalement la partie qui contient l'analyse de
la marchandise, sera donc d'une intelligence un peu difficile. Pour ce qui est de l'analyse de la substance de la valeur et de sa
quantité, je me suis efforcé d'en rendre l'exposé aussi clair que possible et accessible à tous les lecteurs1.
La forme de la valeur réalisée dans la forme monnaie est quelque chose de très simple. Cependant l'esprit humain a
vainement cherché depuis plus de deux mille ans à en pénétrer le secret, tandis qu'il est parvenu à analyser, du moins
approximativement, des formes bien plus complexes et cachant un sens plus profond. Pourquoi ? Parce que le corps organisé est
plus facile à étudier que la cellule qui en est l'élément. D'un autre côté, l'analyse des formes économiques ne peut s'aider du
microscope ou des réactifs fournis par la chimie; l'abstraction est la seule force qui puisse lui servir d'instrument. Or, pour la société
bourgeoise actuelle, la forme marchandise du produit du travail, ou la forme valeur de la marchandise, est la forme cellulaire
économique. Pour l'homme peu cultivé l'analyse de cette forme paraît se perdre dans des minuties ; ce sont en effet et
nécessairement des minuties, mais comme il s'en trouve dans l'anatomie micrologique.
A part ce qui regarde la forme de la valeur, la lecture de ce livre ne présentera pas de difficultés. Je suppose naturellement
des lecteurs qui veulent apprendre quelque chose de neuf et par conséquent aussi penser par eux-mêmes.
Le physicien pour se rendre compte des procédés de la nature, ou bien étudie les phénomènes lorsqu'ils se présentent
sous la forme la plus accusée, et la moins obscurcie par des influences perturbatrices, ou bien il expérimente dans des conditions
qui assurent autant que possible la régularité de leur marche. J'étudie dans cet ouvrage le mode de production capitaliste et les
rapports de production et d'échange qui lui correspondent. L'Angleterre est le lieu classique de cette production. Voilà pourquoi
j'emprunte à ce pays les faits et les exemples principaux qui servent d'illustration au développement de mes théories. Si le lecteur
allemand se permettait un mouvement d'épaules pharisaïque à propos de l'état des ouvriers anglais, industriels et agricoles, ou se
berçait de l'idée optimiste que les choses sont loin d'aller aussi mal en Allemagne, je serais obligé de lui crier : De te fabula
narratur.
Il ne s'agit point ici du développement plus ou moins complet des antagonismes sociaux qu'engendrent les lois naturelles de
la production capitaliste, mais de ces lois elles-mêmes, des tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer.
Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur l'échelle industrielle l'image de leur propre
avenir.
Mais laissons de côté ces considérations. Chez nous, là où la production capitaliste a pris pied, par exemple dans les
fabriques proprement dites, l'état des choses est de beaucoup plus mauvais qu'en Angleterre, parce que le contrepoids des lois
anglaises fait défaut. Dans toutes les autres sphères, nous sommes, comme tout l'ouest de l'Europe continentale, affligés et par le
développement de la production capitaliste, et aussi par le manque de ce développement. Outre les maux de l'époque actuelle,
nous avons à supporter une longue série de maux héréditaires provenant de la végétation continue de modes de production qui ont
vécu, avec la suite des rapports politiques et sociaux à contretemps qu'ils engendrent. Nous avons à souffrir non seulement de la
part des vivants, mais encore de la part des morts. Le mort saisit le vif !
Comparée à la statistique anglaise, la statistique sociale de l'Allemagne et du reste du continent européen est réellement
misérable. Malgré tout, elle soulève un coin du voile, assez pour laisser entrevoir une tête de Méduse. Nous serions effrayés de
l'état des choses chez nous, si nos gouvernements et nos parlements établissaient, comme en Angleterre, des commissions
d'études périodiques sur la situation économique; si ces commissions étaient, comme en Angleterre, armées de pleins pouvoirs
pour la recherche de la vérité; si nous réussissions à trouver pour cette haute fonction des hommes aussi experts, aussi
impartiaux, aussi rigides et désintéressés que les inspecteurs de fabriques de la Grande-Bretagne, que ses reporters sur la santé
publique (Public Health), que ses commissaires d'instruction l'exploitation des femmes et des enfants, sur les conditions de
logement et de nourriture, etc. Persée se couvrait d'un nuage pour poursuivre les monstres; nous, pour pouvoir nier l'existence des
monstruosités, nous nous plongeons dans le nuage entiers, jusqu'aux yeux et aux oreilles.
Il ne faut point se faire d'illusions. De même que la guerre de l’inpendance américaine au XVIII° siècle a sonné la cloche
d’alarme pour la classe moyenne en Europe, de même la guerre civile américaine au XIX° siècle a sonné le tocsin pour la classe
ouvrière européenne. En Angleterre, la marche du bouleversement social est visible à tous les yeux; à une certaine période ce
bouleversement aura nécessairement son contrecoup sur le continent. Alors il revêtira dans son allure des formes plus ou moins
brutales ou humaines selon le degré de développement de la classe des travailleurs. Abstraction faite de motifs plus élevés, leur
propre intérêt commande donc aux classes régnantes actuelles d'écarter tous les obstacles légaux qui peuvent gêner le
développement de la classe ouvrière. C'est en vue de ce but que j'ai accordé dans ce volume une place si importante à l'histoire,
au contenu et aux résultats de la législation anglaise sur les grandes fabriques. Une nation peut et doit tirer un enseignement de
l'histoire d'une autre nation. Lors même qu'une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son
1 Ceci m'a paru d'autant plus nécessaire que, même l'écrit de F. Lassalle contre Schultze-Delitzsch, dans la partie où il déclare donner la «
quintessence » des mes idées sur ce sujet, renferme de graves erreurs. C'est sans doute dans un but de propagande que F. Lassalle, tout en
évitant d'indiquer sa source, a emprunté à mes écrits, presque mot pour mot, toutes les propositions théoriques de ses travaux économiques, sur le
caractère historique du capital, par exemple, sur les liens qui unissent les rapports de production et le mode de production etc., et même la
terminologie créée par moi. Je ne suis, bien entendu, pour rien dans les détails où il est entré, ni dans les conséquences pratiques où il a été
conduit et dont je n'ai pas à m'occuper ici.
mouvement, - et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne, - elle ne peut
ni dépasser d'un saut ni abolir par des décrets les phases son développement naturel; mais elle peut abréger la période de la
gestation, et adoucir les maux de leur enfantement.
Pour éviter des malentendus possibles, encore un mot. Je n'ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais
il ne s’agit ici des personnes, qu'autant qu'elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d'intérêts et de
rapports de classes déterminés. Mon point de vue, d'après lequel le développement de la formation économique de la société est
assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l'individu responsable de rapports dont il
reste socialement la créature, quoi qu'il puisse faire pour s'en dégager.
Sur le terrain de l'économie politique la libre et scientifique recherche rencontre bien plus d'ennemis que dans ses autres
champs d'exploration. La nature particulière du sujet qu'elle traite soulève contre elle et amène sur le champ de bataille les
passions les plus vives, les plus mesquines et les plus haïssables du coeur humain, toutes les furies de l'intérêt privé. La Haute
Eglise d'Angleterre, par exemple, pardonnera bien plus facilement une attaque contre trente-huit de ses trente-neuf articles de foi
que contre un trente-neuvième de ses revenus. Comparé à la critique de la vieille propriété, l'athéisme lui-même est aujourd'hui
une culpa levis. Cependant il est impossible de méconnaître ici un certain progrès. Il me suffit pour cela de renvoyer le lecteur au
livre bleu publié dans ces dernières semaines : « Correspondence with Her Majesty's missions abroad, regarding Industrial
Questions and Trade's Unions. » Les représentants étrangers de la couronne d'Angleterre y expriment tout net l'opinion qu'en
Allemagne, en France, en un mot dans tous les Etats civilisés du continent européen, une transformation des rapports existants
entre le capital et le travail est aussi sensible et aussi inévitable que dans la Grande-Bretagne. En même temps, par-delà l'océan
Atlantique, M. Wade, vice-président des Etats-Unis du Nord de l'Amérique, déclarait ouvertement dans plusieurs meetings publics,
qu'après l'abolition de l'esclavage, la question à l'ordre du jour serait celle de la transformation des rapports du capital et de la
propriété foncière. Ce sont là des signes du temps, que ni manteaux de pourpre ni soutanes noires ne peuvent cacher. Ils ne
signifient point que demain des miracles vont s'accomplir. Ils montrent que même dans les classes sociales régnantes, le
pressentiment commence à poindre, que la société actuelle, bien loin d'être un cristal solide, est un organisme susceptible de
changement et toujours en voie de transformation.
Le second volume de cet ouvrage traitera de la circulation du capital (livre II) et des formes diverses qu'il revêt dans la
marche de son développement (livre III). Le troisième et dernier volume exposera l'histoire de la théorie.
Tout jugement inspiré par une critique vraiment scientifique est pour moi le bienvenu. Vis-à-vis des préjugés de ce qu'on
appelle l'opinion publique à laquelle je n'ai jamais fait de concessions, j'ai pour devise, après comme avant, la parole du grand
Florentin :
Segui il tuo corso, e lascia dir le genti !
Londres, 25 juillet 1867.
Karl MARX.
Karl Marx
Le Capiittall
Livre I
Section I : Marchandise et monnaie
TTaabbl llee ddeess mmaat tti iièèr rreess
Chapitre I : La marchandise......................................................................................................................................... 8
I. - Les deux facteurs de la marchandise : valeur d'usage et valeur d'échange ou valeur proprement dite. (Substance
de la valeur, Grandeur de la valeur.)..................................................................................................................................... 8
II. - Double caractère du travail présenté par la marchandise. ................................................................................... 10
III. - Forme de la valeur............................................................................................................................................ 12
IV. - Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.......................................................................................... 21
Chapitre II : Des échanges......................................................................................................................................... 26
Chapitre III : La monnaie ou la circulation des marchandises................................................................................... 30
I. - Mesure des valeurs .......................................................................................................................................... 30
II. - Moyen de circulation......................................................................................................................................... 33
III. - La monnaie ou l’argent. .................................................................................................................................... 42
Section I :
La marchandise
I. - Les deux facteurs de la marchandise : valeur d'usage et valeur d'échange
ou valeur proprement dite. (Substance de la valeur, Grandeur de la valeur.)
La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une « immense
accumulation de marchandises2 ». L'analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent le point
de départ de nos recherches.
La marchandise est d'abord un objet extérieur, une chose qui par ses propriétés satisfait des besoins humains de n'importe
quelle espèce. Que ces besoins aient pour origine l'estomac ou la fantaisie, leur nature ne change rien à l’affaire3. Il ne s'agit pas
non plus ici de savoir comment ces besoins sont satisfaits, soit immédiatement, si l'objet est un moyen de subsistance, soit par une
voie détournée, si c'est un moyen de production.
Chaque chose utile, comme le fer, le papier, etc., peut être considérée sous un double point de vue, celui de la qualité et
celui de la quantité. Chacune est un ensemble de propriétés diverses et peut, par conséquent, être utile par différents côtés.
Découvrir ces côtés divers et, en même temps, les divers usages des choses est une oeuvre de l’histoire4. Telle est la découverte
de mesures sociales pour la quantité des choses utiles. La diversité de ces mesures des marchandises a pour origine en partie la
nature variée des objets à mesurer, en partie la convention.
L'utilité d'une chose fait de cette chose une valeur d'usage5. Mais cette utilité n'a rien de vague et d'indécis. Déterminée par
les propriétés du corps de la marchandise, elle n'existe point sans lui. Ce corps lui-même, tel que fer, froment, diamant, etc., est
conséquemment une valeur d'usage, et ce n'est pas le plus ou moins de travail qu'il faut à l'homme pour s'approprier les qualités
utiles qui lui donne ce caractère. Quand il est question de valeurs d'usage, on sous-entend toujours une quantité déterminée,
comme une douzaine de montres, un mètre de toile, une tonne de fer, etc. Les valeurs d'usage des marchandises fournissent le
fonds d'un savoir particulier, de la science et de la routine commerciales6.
Les valeurs d'usage ne se réalisent que dans l'usage ou la consommation. Elles forment la matière de la richesse, quelle
que soit la forme sociale de cette richesse. Dans la société que nous avons à examiner, elles sont en même temps les soutiens
matériels de la valeur d'échange.
La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d'usage
d'espèce différente s'échangent l'une contre l’autre7, rapport qui change constamment avec le temps et le lieu. La valeur d'échange
semble donc quelque chose d'arbitraire et de purement relatif ; une valeur d'échange intrinsèque, immanente à la marchandise,
paraît être, comme dit l'école, une contradictio in adjecto8. Considérons la chose de plus près.
Une marchandise particulière, un quarteron de froment, par exemple, s'échange dans les proportions les plus diverses avec
d'autres articles. Cependant, sa valeur d'échange reste immuable, de quelque manière qu'on l'exprime, en x cirage, y soie, z or, et
ainsi de suite. Elle doit donc avoir un contenu distinct de ces expressions diverses.
Prenons encore deux marchandises, soit du froment et du fer. Quel que soit leur rapport d'échange, il peut toujours être
représenté par une équation dans laquelle une quantité donnée de froment est réputée égale à une quantité quelconque de fer, par
exemple : 1 quarteron de froment = a kilogramme de fer. Que signifie cette équation ? C'est que dans deux objets différents, dans
1 quarteron de froment et dans a kilogramme de fer, il existe quelque chose de commun. Les deux objets sont donc égaux à un
troisième qui, par lui-même, n'est ni l'un ni l'autre. Chacun des deux doit, en tant que valeur d'échange, être réductible au troisième,
indépendamment de l'autre.
Un exemple emprunté à la géométrie élémentaire va nous mettre cela sous les yeux. Pour mesurer et comparer les
surfaces de toutes les figures rectilignes, on les décompose en triangles. On ramène le triangle lui-même à une expression tout à
fait différente de son aspect visible : au demi-produit de sa base par sa hauteur. De même, les valeurs d'échange des
marchandises doivent être ramenées à quelque chose qui leur est commun et dont elles représentent un plus ou un moins.
Ce quelque chose de commun ne peut être une propriété naturelle quelconque, géométrique, physique, chimique, etc., des
marchandises. Leurs qualités naturelles n'entrent en considération qu'autant qu'elles leur donnent une utilité qui en fait des valeurs
d'usage. Mais, d'un autre côté, il est évident que l'on fait abstraction de la valeur d'usage des marchandises quand on les échange
et que tout rapport d'échange est même caractérisé par cette abstraction. Dans l'échange, une valeur d'utilité vaut précisément
autant que toute autre, pourvu qu'elle se trouve en proportion convenable. Ou bien, comme dit le vieux Barbon :
2 Karl MARX, Contribution à la critique de l’économie politique, Berlin, 1859, p. 3.
3 « Le désir implique le besoin ; c'est l'appétit de l'esprit, lequel lui est aussi naturel que la faim l'est au corps. C'est de là que la plupart des
choses tirent leur valeur. » (Nicholas BARBON, A Discourse concerning coining the new money lighter, in answer to Mr Locke's Considerations,
etc., London, 1696, p. 2 et 3.)
4 « Les choses ont une vertu intrinsèque (virtue, telle est chez Barbon la désignation spécifique pour valeur d'usage) qui en tout lieu ont la
même qualité comme l'aimant, par exemple, attire le fer » (ibid., p. 6). La propriété qu'a l'aimant d'attirer le fer ne devint utile que lorsque, par son
moyen, on eut découvert la polarité magnétique.
5 « Ce qui fait la valeur naturelle d'une chose, c'est la propriété qu'elle a de satisfaire les besoins ou les convenances de la vie humaine. »
(John LOCKE, Some Considerations on the Consequences of the Lowering of Interest, 1691 ; in Works, Londres, 1777, t. II, p. 28.) Au XVIIe siècle
on trouve encore souvent chez les écrivains anglais le mot Worth pour valeur d'usage et le mot Value pour valeur d'échange, suivant l'esprit d'une
langue qui aime à exprimer la chose immédiate en termes germaniques et la chose réfléchie en termes romans.
6 Dans la société bourgeoise « nul n'est censé ignorer la loi ». — En vertu d'une fictio juris [fiction juridique] économique, tout acheteur est
censé posséder une connaissance encyclopédique des marchandises.
7 « La valeur consiste dans le rapport d'échange qui se trouve entre telle chose et telle autre, entre telle mesure d'une production et telle
mesure des autres. » (LE TROSNE, De l'intérêt social , in Physiocrates, Ed. Daire, Paris, 1846, t. XII, p. 889.)
8 « Rien ne peut avoir une valeur intrinsèque. » (N. BARBON, op. cit., p. 6) ; ou, comme dit Butler : The value of a thing
Is just as much as it will bring.
« Une espèce de marchandise est aussi bonne qu'une autre quand sa valeur d'échange est égale ; il n'y a aucune
différence, aucune distinction dans les choses chez lesquelles cette valeur est la même9 . »
Comme valeurs d'usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente ; comme valeurs d'échange, elles ne
peuvent être que de différente quantité.
La valeur d'usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu'une qualité, celle d'être des produits du
travail. Mais déjà le produit du travail lui-même est métamorphosé à notre insu. Si nous faisons abstraction de sa valeur d'usage,
tous les éléments matériels et formels qui lui donnaient cette valeur disparaissent à la fois. Ce n'est plus, par exemple, une table,
ou une maison, ou du fil, ou un objet utile quelconque ; ce n'est pas non plus le produit du travail du tourneur, du maçon, de
n'importe quel travail productif déterminé. Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même
temps, et le caractère utile des travaux qui y sont contenus, et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail
d'une autre espèce. Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux ; ils sont tous ramenés au même travail humain,
à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée.
Considérons maintenant le résidu des produits du travail. Chacun d'eux ressemble complètement à l'autre. Ils ont tous une
même réalité fantomatique. Métamorphosés en sublimés identiques, échantillons du même travail indistinct, tous ces objets ne
manifestent plus qu'une chose, c'est que dans leur production une force de travail humaine a été dépensée, que du travail humain
y est accumulé. En tant que cristaux de cette substance sociale commune, ils sont réputés valeurs.
Le quelque chose de commun qui se montre dans le rapport d'échange ou dans la valeur d'échange des marchandises est
par conséquent leur valeur ; et une valeur d'usage, ou un article quelconque, n'a une valeur qu'autant que du travail humain est
matérialisé en elle.
Comment mesurer maintenant la grandeur de sa valeur ? Par le quantum de la substance « créatrice de valeur » contenue
en lui, du travail. La quantité de travail elle-même a pour mesure sa durée dans le temps, et le temps de travail possède de
nouveau sa mesure, dans des parties du temps telles que l'heure, le jour, etc.
On pourrait s'imaginer que si la valeur d'une marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé pendant sa
production plus un homme est paresseux ou inhabile, plus sa marchandise a de valeur, parce qu'il emploie plus de temps à sa
fabrication. Mais le travail qui forme la substance de la valeur des marchandises est du travail égal et indistinct une dépense de la
même force. La force de travail de la société tout entière, laquelle se manifeste dans l'ensemble des valeurs, ne compte par
conséquent que comme force unique, bien qu'elle se compose de forces individuelles innombrables. Chaque force de travail
individuelle est égale à toute autre, en tant qu'elle possède le caractère d'une force sociale moyenne et fonctionne comme telle,
c'est-à-dire n'emploie dans la production d'une marchandise que le temps de travail nécessaire en moyenne ou le temps de travail
nécessaire socialement.
Le temps socialement nécessaire à la production des marchandises est celui qu'exige tout travail, exécuté avec le degré
moyen d'habileté et d'intensité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales. Après l'introduction en
Angleterre du tissage à la vapeur, il fallut peut-être moitié moins de travail qu'auparavant pour transformer en tissu une certaine
quantité de fil. Le tisserand anglais, lui, eut toujours besoin du même temps pour opérer cette transformation ; mais dès lors le
produit de son heure de travail individuelle ne représenta plus que la moitié d'une heure sociale de travail et ne donna plus que la
moitié de la valeur première.
C'est donc seulement le quantum de travail, ou le temps de travail nécessaire, dans une société donnée, à la production
d'un article qui en détermine la quantité de valeur10. Chaque marchandise particulière compte en général comme un exemplaire
moyen de son espèce11. Les marchandises dans lesquelles sont contenues d'égales quantités de travail, ou qui peuvent être
produites dans le même temps, ont, par conséquent, une valeur égale. La valeur d'une marchandise est à la valeur de toute autre
marchandise, dans le même rapport que le temps de travail nécessaire à la production de l'une est au temps de travail nécessaire
à la production de l'autre.
La quantité de valeur d'une marchandise resterait évidemment constante si le temps nécessaire à sa production restait
aussi constant. Mais ce denier varie avec chaque modification de la force productive du travail, qui, de son côté, dépend de
circonstances diverses, entre autres de l'habileté moyenne des travailleurs ; du développement de la science et du degré de son
application technologique des combinaisons sociales de la production ; de l’étendue et de l'efficacité des moyens de produire et
des conditions purement naturelles. La même quantité de travail est représentée, par exemple, par 8 boisseaux de froment si la
saison est favorable, par 4 boisseaux seulement dans le cas contraire. La même quantité de travail fournit une plus forte masse de
métal dans les mines riches que dans les mines pauvres, etc. Les diamants ne se présentent que rarement dans la couche
supérieure de l'écorce terrestre ; aussi faut-il pour les trouver un temps considérable en moyenne, de sorte qu'ils représentent
beaucoup de travail sous un petit volume. Il est douteux que l'or ait jamais payé complètement sa valeur. Cela est encore plus vrai
du diamant. D'après Eschwege, le produit entier de l'exploitation des mines de diamants du Brésil, pendant 80 ans, n'avait pas
encore atteint en 1823 le prix du produit moyen d’une année et demie dans les plantations de sucre ou de café du même pays,
bien qu'il représentât beaucoup plus de travail et, par conséquent plus de valeur. Avec des mines plus riches, la même quantité de
travail se réaliserait dans une plus grande quantité de diamants dont la valeur baisserait. Si l'on réussissait à transformer avec peu
de travail le charbon en diamant, la valeur de ce dernier tomberait peut-être au-dessous de celle des briques. En général, plus est
grande la force productive du travail, plus est court le temps nécessaire à la production d'un article, et plus est petite la masse de
travail cristallisée en lui, plus est petite sa valeur. Inversement, plus est petite la force productive du travail, plus est grand le temps
9 « One sort of wares are as good as another, if the value be equal ... There is no difference or distinction in things of equal value. » Barbon
ajoute : « Cent livres sterling en plomb ou en fer ont autant de valeur que cent livres sterling en argent ou en or. » (N. BARBON, op. cit., p. 53 et 7.)
10 « Dans les échanges, la valeur des choses utiles est réglée par la quantité de travail nécessairement exigée et ordinairement employée
pour leur production. » (Some Thoughts on the Interest of Money in general, and particulary in the Public Fonds, etc., London, p. 36.) Ce
remarquable écrit anonyme du siècle dernier ne porte aucune date. D'après son contenu, il est évident qu'il a paru sous George II, vers 1739 ou
1740. [Note à la deuxième édition]
11 « Toutes les productions d'un même genre ne forment proprement qu'une masse, dont le prix se détermine en général et sans égard aux
circonstances particulières. » (Le Trosne, op. cit., p. 893.)
nécessaire à la production d'un article, et plus est grande sa valeur. La quantité de valeur d'une marchandise varie donc en raison
directe du quantum et en raison inverse de la force productive du travail qui se réalise en elle.
Nous connaissons maintenant la substance de la valeur : c'est le travail. Nous connaissons la mesure de sa quantité : c'est
la durée du travail.
Une chose peut être une valeur d'usage sans être une valeur. Il suffit pour cela qu'elle soit utile à l'homme sans qu'elle
provienne de son travail. Tels sont l'air des prairies naturelles, un sol vierge, etc. Une chose peut être utile et produit du travail
humain, sans être marchandise. Quiconque, par son produit, satisfait ses propres besoins ne crée qu'une valeur d'usage
personnelle. Pour produire des marchandises, il doit non seulement produire des valeurs d'usage, mais des valeurs d'usage pour
d'autres, des valeurs d'usage sociales12 . Enfin, aucun objet ne peut être une valeur s'il n'est une chose utile. S'il est inutile, le
travail qu'il renferme est dépensé inutilement et conséquemment ne crée pas valeur.
II. - Double caractère du travail présenté par la marchandise.
Au premier abord, la marchandise nous est apparue comme quelque chose à double face, valeur d'usage et valeur
d'échange. Ensuite nous avons vu que tous les caractères qui distinguent le travail productif de valeurs d'usage disparaissent dès
qu'il s'exprime dans la valeur proprement dite. J'ai, le premier, mis en relief ce double caractère du travail représenté dans la
marchandise13. Comme l'économie politique pivote autour de ce point, il nous faut ici entrer dans de plus amples détails. Prenons
deux marchandises, un habit, par exemple, et 10 mètres de toile ; admettons que la première ait deux fois la valeur de la seconde,
de sorte que si 10 mètres de toile = x, l'habit = 2 x. L'habit est une valeur d'usage qui satisfait un besoin particulier. Il provient genre
particulier «activité productive, déterminée par son but, par son mode d'opération, son objet, ses moyens et son résultat. Le travail
qui se manifeste dans l'utilité ou la valeur d'usage de son produit, nous le nommons tout simplement travail utile. A ce point de vue,
il est toujours considéré par rapport à son rendement.
De même que l'habit et la toile sont deux choses utiles différentes, de même le travail du tailleur, qui fait l'habit, se distingue
de celui du tisserand, qui fait de la toile. Si ces objets n'étaient pas des valeurs d'usage de qualité diverse et, par conséquent, des
produits de travaux utiles de diverse qualité, ils ne pourraient se faire vis-à-vis comme marchandises. L'habit ne s'échange pas
contre l'habit, une valeur d'usage contre la même valeur d'usage.
A l'ensemble des valeurs d'usage de toutes sortes correspond un ensemble de travaux utiles également variés, distincts de
genre, d'espèce, de famille — une division sociale du travail. Sans elle pas de production de marchandises, bien que la production
des marchandises ne soit point réciproquement indispensable à la division sociale du travail. Dans la vieille communauté indienne,
le travail est socialement divisé sans que les produits deviennent pour cela marchandises. Ou, pour prendre un exemple plus
familier, dans chaque fabrique le travail est soumis à une division systématique ; mais cette division ne provient pas de ce que les
travailleurs échangent réciproquement leurs produits individuels. Il n'y a que les produits de travaux privés et indépendants les uns
des autres qui se présentent comme marchandises réciproquement échangeables.
C'est donc entendu : la valeur d'usage de chaque marchandise recèle un travail utile spécial ou une activité productive qui
répond à un but particulier. Des valeurs d'usage ne peuvent se faire face comme marchandises que si elles contiennent des
travaux utiles de qualité différente. Dans une société dont les produits prennent en général la forme marchandise, c'est-à-dire dans
une société où tout producteur doit être marchand, la différence entre les genres divers des travaux utiles qui s'exécutent
indépendamment les uns des autres pour le compte privé de producteurs libres se développe en un système fortement ramifié, en
une division sociale du travail.
Il est d'ailleurs fort indifférent à l'habit qu'il soit porté par le tailleur ou par ses pratiques. Dans les deux cas, il sert de valeur
d'usage. De même le rapport entre l'habit et le travail qui le produit n'est pas le moins du monde changé parce que sa fabrication
constitue une profession particulière, et qu'il devient un anneau de la division sociale du travail. Dès que le besoin de se vêtir l'y a
forcé, pendant des milliers d'années, l'homme s'est taillé des vêtements sans qu'un seul homme devînt pour cela un tailleur. Mais
toile ou habit, n'importe quel élément de la richesse matérielle non fourni par la nature, a toujours dû son existence à un travail
productif spécial ayant pour but d'approprier des matières naturelles à des besoins humains. En tant qu'il produit des valeurs
d'usage, qu'il est utile, le travail, indépendamment de toute forme de société, est la condition indispensable de l'existence de
l'homme, une nécessité éternelle, le médiateur de la circulation matérielle entre la nature et l'homme.
Les valeurs d'usage, toile, habit, etc., c'est-à-dire les corps des marchandises, sont des combinaisons de deux éléments,
matière et travail. Si l'on en soustrait la somme totale des divers travaux utiles qu'ils recèlent, il reste toujours un résidu matériel, un
quelque chose fourni par la nature et qui ne doit rien à l'homme.
L'homme ne peut point procéder autrement que la nature elle-même, c’est-à-dire il ne fait que changer la forme des
matières14. Bien plus, dans cette oeuvre de simple transformation, il est encore constamment soutenu par des forces naturelles. Le
12 (Et non simplement pour d'autres. Le paysan au Moyen Age produisait la redevance en blé pour le seigneur féodal, la dîme en blé pour la
prêtraille. Mais ni le blé de la redevance, ni le blé de la dîme ne devenaient marchandise, du fait d'être produits pour d'autres. Pour devenir
marchandise, le produit doit être livré à l'autre, auquel il sert de valeur d'usage, par voie d'échange.)
J'intercale ici ce passage entre parenthèses, parce qu'en l'omettant, il est arrivé souvent que le lecteur se soit mépris en croyant que
chaque produit, qui est consommé par un autre que le producteur, est considéré par Marx comme une marchandise. (F. E.) [Friedrich Engels pour
la 4° édition allemande]
13 K. MARX, Contribution..., op. cit., p. 12, 13 et suivantes.
14 « Tous les phénomènes de l'univers, qu'ils émanent de l'homme ou des lois générales de la nature, ne nous donnent pas l'idée de
création réelle, mais seulement d'une modification de la matière. Réunir et séparer — voilà les seuls éléments que l'esprit humain saisisse en
analysant l'idée de la reproduction. C'est aussi bien une reproduction de valeur (valeur d'usage, bien qu'ici Verri, dans sa polémique contre les
physiocrates, ne sache pas lui-même de quelle sorte de valeur il parle) et de richesse, que la terre, l'air et l'eau se transforment en grain, ou que la
main de l'homme convertisse la glutine d'un insecte en soie, ou lorsque des pièces de métal s'organisent par un arrangement de leurs atomes. »
(Pietro VERRI, Meditazioni sulla Economia politica, imprimé pour la première fois en 1773, Edition des économistes italiens de Custodi, Parte
moderna, 1804, t. xv, p. 21-22.)
travail n'est donc pas l'unique source des valeurs d'usage qu'il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre, la
mère, comme dit William Petty.
Laissons maintenant la marchandise en tant qu'objet d'utilité et revenons à sa valeur.
D'après notre supposition, l'habit vaut deux fois la toile. Ce n'est là cependant qu'une différence quantitative qui ne nous
intéresse pas encore. Aussi observons-nous que si un habit est égal à deux fois 10 mètres de toile, 20 mètres de toile sont égaux à
un habit. En tant que valeurs, l'habit et la toile sont des choses de même substance, des expressions objectives d'un travail
identique. Mais la confection des habits et le tissage sont des travaux différents. Il y a cependant des états sociaux dans lesquels le
même homme est tour à tour tailleur et tisserand, où par conséquent ces deux espèces de travaux sont de simples modifications
du travail d'un même individu, au lieu d'être des fonctions fixes d'individus différents, de même que l'habit que notre tailleur fait
aujourd'hui et le pantalon qu'il fera demain ne sont que des variations de son travail individuel. On voit encore au premier coup
d'oeil que dans notre société capitaliste, suivant la direction variable de la demande du travail, une portion donnée de travail
humain doit s'offrir tantôt sous la forme de confection de vêtements, tantôt sous celle de tissage. Quel que soit le frottement causé
par ces mutations de forme du travail, elles s'exécutent quand même.
En fin de compte, toute activité productive, abstraction faite de son caractère utile, est une dépense de force humaine. La
confection des vêtements et le tissage, malgré leur différence, sont tous deux une dépense productive du cerveau, des muscles,
des nerfs, de la main de l'homme, et en ce sens du travail humain au même titre. La force, humaine de travail, dont le mouvement
ne fait que changer de forme dans les diverses activités productives, doit assurément être plus ou moins développée pour pouvoir
être dépensée sous telle ou telle forme. Mais la valeur des marchandises représente purement et simplement le travail de l'homme,
une dépense de force humaine en général. Or, de même que dans la société civile un général ou un banquier joue un grand rôle,
tandis que l'homme pur et simple fait triste figure, de même en est-il du travail humain. C'est une dépense de la force simple que
tout homme ordinaire, sans développement spécial, possède dans l'organisme de son corps. Le travail simple moyen change, il est
vrai, de caractère dans différents pays et suivant les époques ; mais il est toujours déterminé dans une société donnée. Le travail
complexe (skilled labour, travail qualifié) n'est qu'une puissance du travail simple, ou plutôt n'est que le travail simple multiplié, de
sorte qu'une quantité donnée de travail complexe correspond à une quantité plus grande de travail simple. L'expérience montre
que cette réduction se fait constamment. Lors même qu'une marchandise est le produit du travail le plus complexe, sa valeur la
ramène, dans une proportion quelconque, au produit d'un travail simple, dont elle ne représente par conséquent qu'une quantité
déterminée15. Les proportions diverses, suivant lesquelles différentes espèces de travail sont réduites au travail simple comme à
leur unité de mesure, s'établissent dans la société à l'insu des producteurs et leur paraissent des conventions traditionnelles. Il
s'ensuit que, dans l'analyse de la valeur, on doit traiter chaque variété de force de travail comme une force de travail simple.
De même donc que dans les valeurs toile et habit la différence de leurs valeurs d'usage est éliminée, de même, disparaît
dans le travail que ces valeurs représentent la différence de ses formes utiles taille de vêtements et tissage. De même que les
valeurs d'usage toile et habit sont des combinaisons d'activités productives spéciales avec le fil et le drap, tandis que les valeurs de
ces choses sont de pures cristallisations d'un travail identique, de même, les travaux fixés dans ces valeurs n'ont plus de rapport
productif avec le fil et le drap, mais expriment simplement une dépense de la même force humaine. Le tissage et la taille forment la
toile et l'habit, précisément parce qu'ils ont des qualités différentes ; mais ils n'en forment les valeurs que par leur qualité commune
de travail humain.
L'habit et la toile ne sont pas seulement des valeurs en général mais des valeurs d'une grandeur déterminée ; et, d'après
notre supposition, l'habit vaut deux fois autant que 10 mètres de toile. D'où vient cette différence ? De ce que la toile contient moitié
moins de travail que l'habit, de sorte que pour la production de ce dernier la force de travail doit être dépensée pendant le double
du temps qu'exige la production de la première.
Si donc, quant à la valeur d'usage, le travail contenu dans la marchandise ne vaut que qualitativement, par rapport à la
grandeur de la valeur, à ne compte que quantitativement. Là, il s'agit de savoir comment le travail se fait et ce qu'il produit ; ici,
combien de temps il dure. Comme la grandeur de valeur d'une marchandise ne représente que le quantum de travail contenu en
elle, il s'ensuit que toutes les marchandises, dans une certaine proportion, doivent être des valeurs égales.
La force productive de tous les travaux utiles qu'exige la confection d'un habit reste-t-elle constante, la quantité de la valeur
des habits augmente avec leur nombre. Si un habit représente x journées de travail, deux habits représentent 2x, et ainsi de suite.
Mais, admettons que la durée du travail nécessaire à la production d'un habit augmente ou diminue de moitié ; dans le premier cas
un habit a autant de valeur qu'en avaient deux auparavant, dans le second deux habits n'ont pas plus de valeur que n'en avait
précédemment un seul, bien que, dans les deux cas, l'habit rende après comme avant les mêmes services et que le travail utile
dont il provient soit toujours de même qualité. Mais le quantum de travail dépensé dans sa production n'est pas resté le même.
Une quantité plus considérable de valeurs d'usage forme évidemment une plus grande richesse matérielle ; avec deux
habits on peut habiller deux hommes, avec un habit on n'en peut habiller qu'un, seul, et ainsi de suite. Cependant, à une masse
croissante de la richesse matérielle peut correspondre un décroissement simultané de sa valeur. Ce mouvement contradictoire
provient du double caractère du travail. L'efficacité, dans un temps donné, d'un travail utile dépend de sa force productive. Le
travail utile devient donc une source plus ou moins abondante de produits en raison directe de l'accroissement ou de la diminution
de sa force productive. Par contre, une variation de cette dernière force n'atteint jamais directement le travail représenté dans la
valeur. Comme la force productive appartient au travail concret et utile, elle ne saurait plus toucher le travail dès qu'on fait
abstraction de sa forme utile. Quelles que soient les variations de sa force productive, le même travail, fonctionnant durant le
même temps, se fixe toujours dans la même valeur. Mais il fournit dans un temps déterminé plus de valeurs d'usage, si sa force
productive augmente, moins, si elle diminue. Tout changement dans la force productive, qui augmente la fécondité du travail et par
conséquent la masse des valeurs d'usage livrées par lui, diminue la valeur de cette masse ainsi augmentée, s'il raccourcit le temps
total de travail nécessaire à sa production, et il en est de même inversement.
Il résulte de ce qui précède que s'il n'y a pas, à proprement parler, deux sortes de travail dans la marchandise, cependant le
même travail y est opposé à lui-même, suivant qu'on le rapporte à la valeur d'usage de la marchandise comme à son produit, ou à
15 Le lecteur doit remarquer qu'il ne s'agit pas ici du salaire ou de la valeur que l'ouvrier reçoit pour une journée de travail, mais de la valeur
de la marchandise dans laquelle se réalise cette journée de travail. Aussi bien la catégorie du salaire n'existe pas encore au point où nous en
sommes de notre exposition.
la valeur de cette marchandise comme à sa pure expression objective. Tout travail est d'un côté dépense, dans le sens
physiologique, de force humaine, et, à ce titre de travail humain égal, il forme la valeur des marchandises. De l'autre côté, tout
travail est dépense de la force humaine sous telle ou telle forme productive, déterminée par un but particulier, et à ce titre de travail
concret et utile, il produit des valeurs d'usage ou utilités. De même que la marchandise doit avant tout être une utilité pour être une
valeur, de même, le travail doit être avant tout utile, pour être censé dépense de force humaine, travail humain, dans le sens
abstrait du mot16.
La substance de la valeur et la grandeur de valeur sont maintenant déterminées. Reste à analyser la forme de la valeur.
III. - Forme de la valeur.
Les marchandises viennent au monde sous la forme de valeurs d'usage ou de matières marchandes, telles que fer, toile,
laine, etc. C'est là tout bonnement leur forme naturelle. Cependant, elles ne sont marchandises que parce qu'elles sont deux
choses à la fois, objets d'utilité et porte-valeur. Elles ne peuvent donc entrer dans la circulation qu'autant qu'elles se présentent
sous une double forme : leur forme de nature et leur forme de valeur17.
La réalité que possède la valeur de la marchandise diffère en ceci de l'amie de Falstaff, la veuve l’Eveillé, qu'on ne sait où la
prendre. Par un contraste des plus criants avec la grossièreté du corps de la marchandise, il n'est pas un atome de matière qui
pénètre dans sa valeur. On peut donc tourner et ret ourner à volonté une marchandise prise à part ; en tant qu'objet de valeur, elle
reste insaisissable. Si l'on se souvient cependant que les valeurs des marchandises n'ont qu'une réalité purement sociale, qu'elles
ne l'acquièrent qu'en tant qu'elles sont des expressions de la même unité sociale, du travail humain, il devient évident que cette
réalité sociale ne peut se manifester aussi que dans les transactions sociales, dans les rapports des marchandises les unes avec
les autres. En fait, nous sommes partis de la valeur d'échange ou du rapport d'échange des marchandises pour trouver les traces
de leur valeur qui y est cachée. Il nous faut revenir maintenant à cette forme sous laquelle la valeur nous est d'abord apparue.
Chacun sait, lors même qu'il ne sait rien autre chose, que les marchandises possèdent une forme valeur particulière qui
contraste de la manière la plus éclatante avec leurs formes naturelles diverses : la forme monnaie. Il s'agit maintenant de faire ce
que l'économie bourgeoise n'a jamais essayé ; il s'agit de fournir la genèse de la forme monnaie, c'est-à-dire de développer
l'expression de la valeur contenue dans le rapport de valeur des marchandises depuis son ébauche la plus simple et la moins
apparente jusqu'à cette forme monnaie qui saute aux yeux de tout le monde. En même temps, sera résolue et disparaîtra l'énigme
de la monnaie.
En général, les marchandises n'ont pas d'autre rapport entre elles qu'un rapport de valeur, et le rapport de valeur le plus
simple est évidemment celui d'une marchandise avec une autre marchandise d'espèce différente, n'importe laquelle. Le rapport de
valeur ou d'échange de deux marchandises fournit donc pour une marchandise l'expression de valeur la plus simple.
a) Forme simple ou accidentelle de la valeur.
x marchandise A = y marchandise B, ou x marchandise A vaut y marchandise B.(20 mètres de toile = 1 habit, ou 20 mètres
de toile ont la valeur d'un habit.)
a) Les deux pôles de l'expression de la valeur : sa forme relative et
sa forme équivalent.
Le mystère de toute forme de valeur gît dans cette forme simple. Aussi c'est dans son analyse, que se trouve la difficulté.
Deux marchandises différentes A et B, et, dans l'exemple que nous avons choisi, la toile et l'habit, jouent ici évidemment
deux rôles distincts. La toile exprime sa valeur dans l'habit et celui-ci sert de matière à cette expression. La première marchandise
joue un rôle actif, la seconde un rôle passif. La valeur de la première est exposée comme valeur relative, la seconde marchandise
fonctionne comme équivalent.
La forme relative et la forme équivalent sont deux aspects corrélatifs, inséparables, mais, en même temps, des extrêmes
opposés, exclusifs l'un de l'autre, c'est-à-dire des pôles de la même expression de la valeur. Ils se distribuent toujours entre les
16 Pour démontrer que « le travail ... est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir dans tous les temps et dans tous les lieux à
apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises », A. Smith dit : « Des quantités égales de travail doivent nécessairement, dans tous
les temps et dans tous les lieux, être d'une valeur égale pour celui qui travaille. Dans son état habituel de santé, de force et d'activité, et d'après le
degré ordinaire d'habileté ou de dextérité qu'il peut avoir, il faut toujours qu'il donne la même portion de son repos, de sa liberté, de son bonheur. »
(Wealth of nations, l. 1, ch. v.) D'un côté, A. Smith confond ici (ce qu'il ne fait pas toujours) la détermination de la valeur de la marchandise par le
quantum de travail dépensé dans sa production, avec la détermination de sa valeur par la valeur du travail, et cherche, par conséquent, a prouver
que d'égales quantités de travail ont toujours la même valeur. D'un autre côté, il pressent, il est vrai, que tout travail n'est qu'une dépense de force
humaine de travail, en tant qu'il se représente dans la valeur de la marchandise; mais il comprend cette dépense exclusivement comme
abnégation, comme sacrifice de repos, de liberté et de bonheur, et non, en même temps, comme affirmation normale de la vie. Il est vrai aussi qu'il
a en vue le travailleur salarié moderne. Un des prédécesseurs de A. Smith, cité déjà par nous, dit avec beaucoup plus de justesse : « Un homme
s'est occupé pendant une semaine à fournir une chose nécessaire à la vie... et celui qui lui en donne une autre en échange ne peut pas mieux
estimer ce qui en est l'équivalent qu'en calculant ce que lui a coûté exactement le même travail et le même temps. Ce n'est en effet que l'échange
du travail d'un homme dans une chose durant un certain temps contre le travail d'un autre homme dans une autre chose durant le même temps. »
(Some Thoughts on the interest of money in general, etc., p. 39.) [Note à la deuxième édition]
La langue anglaise a l'avantage d'avoir deux mots différents pour ces différents aspects du travail. Le travail qui crée des valeurs d'usage et
qui est déterminé qualitativement s'appelle work, par opposition à labour; le travail qui crée de la valeur et qui n'est mesuré que quantitativement
s'appelle labour, par opposition à work. Voyez la note de la traduction anglaise, p. 14. (F. E.) [Note d’Engels à la quatrième édition]
17 Les économistes peu nombreux qui ont cherché, comme Bailey, à faire l'analyse de la forme de la valeur, ne pouvaient arriver à aucun
résultat : premièrement, parce qu'ils confondent toujours la valeur avec sa forme; secondement, parce que sous l'influence grossière de la pratique
bourgeoise, ils se préoccupent dès l'abord exclusivement de la quantité. « The command of quantity... constitutes value [Le pouvoir de disposer de
la quantité... constitue la valeur]. » (S. BAYLEY, Money and its vicissitudes, London, 1837, p. 11.)
diverses marchandises que cette expression met en rapport. Cette équation : 20 mètres de toile = 20 mètres de toile, exprime
seulement que 20 mètres de toile ne sont pas autre chose que 20 mètres de toile, c'est-à-dire ne sont qu'une certaine somme
d'une valeur d'usage. La valeur de la toile ne peut donc être exprimée que dans une autre marchandise, c'est-à-dire relativement.
Cela suppose que cette autre marchandise se trouve en face d'elle sous forme d'équivalent. Dun autre côté, la marchandise qui
figure comme équivalent ne peut se trouver à la fois sous forme de valeur relative. Elle n'exprime pas sa valeur, mais fournit
seulement la matière pour l'expression de la valeur de la première marchandise.
L'expression : 20 mètres de toile = un habit, ou : 20 mètres de toile valent un habit, renferme, il est vrai, la réciproque : 1
habit = 20 mètres de toile, ou : 1 habit vaut 20 mètres de toile. Mais il me faut alors renverser l'équation pour exprimer relativement
la valeur de l'habit, et dès que je le fais, la toile devient équivalent à sa place. Une même marchandise ne peut donc revêtir
simultanément ces deux formes dans la même expression de la valeur. Ces deux formes s'excluent polariquement.
b) La forme relative de la valeur.
1. Contenu de cette forme. — Pour trouver comment l'expression simple de la valeur d'une marchandise est contenue dans
le rapport de valeur de deux marchandises, il faut d'abord l'examiner, abstraction faite de son côté quantitatif. C'est le contraire
qu'on fait en général en envisageant dans le rapport de valeur exclusivement la proportion dans laquelle des quantités déterminées
de deux sortes de marchandises sont dites égales entre elles. On oublie que des choses différentes ne peuvent être comparées
quantitativement qu'après avoir été ramenées à la même unité. Alors seulement elles ont le même dénominateur et deviennent
commensurables.
Que 20 mètres de toile = 1 habit, ou = 20, ou x habits, c'est-à-dire qu'une quantité donnée de toile vaille plus ou moins d'habits,
une proportion de ce genre implique toujours que l'habit et la toile, comme grandeurs de valeur, sont des expressions de la même
unité. Toile = habit, voilà le fondement de l'équation.
Mais les deux marchandises dont la qualité égale, l'essence identique, est ainsi affirmée, n'y jouent pas le même rôle. Ce
n'est que la valeur de la toile qui s'y trouve exprimée : Et comment ? En la comparant à une marchandise d'une espèce différente,
l'habit comme son équivalent, c'est-à-dire une chose qui peut la remplacer ou est échangeable avec elle. Il est d'abord évident que
l'habit entre dans ce rapport exclusivement comme forme d'existence de la valeur, car ce n'est qu'en exprimant de la valeur qu'il
peut figurer comme valeur vis-à-vis d'une autre marchandise. De l'autre côté, le propre valoir de la toile se montre ici ou acquiert
une expression distincte. En effet, la valeur habit pourrait-elle être mise en équation avec la toile ou lui servir d'équivalent, si celleci
n'était pas elle-même valeur ?
Empruntons une analogie à la chimie. L'acide butyrique et le formiate de propyle sont deux corps qui diffèrent d'apparence
aussi bien que de qualités physiques et chimiques. Néanmoins, ils contiennent les mêmes éléments : carbone, hydrogène et
oxygène. En outre, ils les contiennent dans la même proportion de C4H8O2. Maintenant, si l'on mettait le formiate de propyle en
équation avec l'acide butyrique ou si l'on en faisait l'équivalent, le formiate de propyle ne figurerait dans ce rapport que comme
forme d'existence de C4H8O2, c'est-à-dire de la substance qui lui est commune avec l'acide. Une équation où le formiate de propyle
jouerait le rôle d'équivalent de l'acide butyrique serait donc une manière un peu gauche d'exprimer la substance de l'acide comme
quelque chose de tout à fait distinct de se forme corporelle.
Si nous disons : en tant que valeurs toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé, nous les ramenons
par notre analyse à l'abstraction valeur, mais, avant comme après, elles ne possèdent qu'une seule forme, leur forme naturelle
d'objets utiles. Il en est tout autrement dès qu'une marchandise est mise en rapport de valeur avec une autre marchandise. Dès ce
moment, son caractère de valeur ressort et s'affirme comme sa propriété inhérente qui détermine sa relation avec l'autre
marchandise.
L'habit étant posé l'équivalent de la toile, le travail contenu dans l'habit est affirmé être identique avec le travail contenu
dans la toile. Il est vrai que la taille se distingue du tissage. Mais son équation avec le tissage la ramène par le fait à ce qu'elle a de
réellement commun avec lui, à son caractère de travail humain. C'est une manière détournée d'exprimer que le tissage, en tant
qu'il tisse de la valeur, ne se distingue en rien de la taille des vêtements, c'est-à-dire est du travail humain abstrait. Cette équation
exprime donc le caractère spécifique du travail qui constitue la valeur de la toile.
Il ne suffit pas cependant d'exprimer le caractère spécifique du travail qui fait la valeur de la toile. La force de travail de
l'homme à l'état fluide, ou le travail humain, forme bien de la valeur, mais n'est pas valeur. Il ne devient valeur qu'à l'état coagulé,
sous la forme d'un objet. Ainsi, les conditions qu'il faut remplir pour exprimer la valeur de la toile paraissent se contredire ellesmêmes.
D'un côté, il faut la représenter comme une pure condensation du travail humain abstrait, car en tant que valeur la
marchandise n'a pas d'autre réalité. En même temps, cette condensation doit revêtir la forme d'un objet visiblement distinct de la
toile, elle-même, et qui tout en lui appartenant, lui soit commune avec une autre marchandise. Ce problème est déjà résolu.
En effet, nous avons vu que, dès qu'il est posé comme équivalent, l'habit n'a plus besoin de passeport pour constater son
caractère de valeur. Dans ce rôle, sa propre forme d'existence devient une forme d'existence de la valeur ; cependant l'habit, le
corps de la marchandise habit, n'est qu'une simple valeur d'usage ; un habit exprime aussi peu de valeur que le premier morceau
de toile venu. Cela prouve tout simplement que, dans le rapport de valeur de la toile, il signifie plus qu'en dehors de ce rapport ; de
même que maint personnage important dans un costume galonné devient tout à fait insignifiant si les galons lui manquent.
Dans la production de l'habit, de la force humaine a été dépensée en fait sous une forme particulière. Du travail humain est
donc accumulé en lui. A ce point de vue, l'habit est porte-valeur, bien qu'il ne laisse pas percer cette qualité à travers la
transparence de ses fils, si râpé qu'il soit. Et, dans le rapport de valeur de la toile, il ne signifie pas autre chose. Malgré son
extérieur si bien boutonné, la toile a reconnu en lui une âme soeur pleine de valeur. C'est le côté platonique de l'affaire. En réalité,
l'habit ne peut point représenter dans ses relations extérieures la valeur, sans que la valeur, prenne en même temps l'aspect d'un
habit. C'est ainsi que le particulier A ne saurait représenter pour l'individu B une majesté, sans que la majesté aux yeux de B revête
immédiatement et la figure et le corps de A ; c'est pour cela probablement qu'elle change, avec chaque nouveau père du peuple,
de visage, de cheveux, et de mainte autre chose.
Le rapport qui fait de l'habit l'équivalent de la toile métamorphose donc la forme habit en forme valeur de la toile ou exprime
la valeur de la toile dans la valeur d'usage de l'habit. En tant que valeur d'usage, la toile est un objet sensiblement différent de
l'habit ; en tant que valeur, elle est chose égale à l'habit et en a l'aspect ; comme cela est clairement prouvé par l'équivalence de
l'habit avec elle. Sa propriété de valoir apparaît dans son égalité avec l'habit, comme la nature moutonnière du chrétien dans sa
ressemblance avec l'agneau de Dieu.
Comme on le voit, tout ce que l'analyse de la valeur nous avait révélé auparavant, la toile elle-même le dit, dès qu'elle entre
en société avec une autre marchandise, l'habit. Seulement, elle ne trahit ses pensées que dans le langage qui lui est familier ; le
langage des marchandises. Pour exprimer que sa valeur vient du travail humain, dans sa propriété abstraite, elle dit que l'habit en
tant qu'il vaut autant qu'elle, c'est-à-dire est valeur, se compose du même travail qu'elle même. Pour exprimer que sa réalité
sublime comme valeur est distincte de son corps raide et filamenteux, elle dit que la valeur a l'aspect d'un habit, et que par
conséquent elle-même, comme chose valable, ressemble à l'habit, comme un oeuf à un autre. Remarquons en passant que la
langue des marchandises possède, outre l'hébreu, beaucoup d'autres dialectes et patois plus ou moins corrects. Le mot allemand
Werstein, par exemple, exprime moins nettement que le verbe roman valere, valer, et le français valoir, que l'affirmation de
l'équivalence de la marchandise B avec la marchandise A est l'expression propre de la valeur de cette dernière. Paris vaut bien
une messe.
En vertu du rapport de valeur, la forme naturelle de la marchandise B devient la forme de valeur de la marchandise A, ou
bien le corps de B devient pour A le miroir de sa valeur18. La valeur de la marchandise A ainsi exprimée dans la valeur d'usage de
la marchandise B acquiert la forme de valeur relative.
2. Détermination quantitative de la valeur relative. — Toute marchandise dont la valeur doit être exprimée est un certain
quantum d'un chose utile, par exemple : 15 boisseaux de froment, 100 livres de café, etc., qui contient un quantum déterminé de
travail. La forme de la valeur a donc à exprimer non seulement de la valeur en général, mais une valeur d'une certaine grandeur.
Dans le rapport de valeur de la marchandise A avec la marchandise B, non seulement la marchandise B est déclarée égale à A au
point de vue de la qualité, mais encore un certain quantum de B équivaut au quantum donné de A.
L'équation : 20 mètres de toile = 1 habit, ou 20 mètres de toile valent un habit, suppose que les deux marchandises coûtent
autant de travail l'une que l'autre, ou se produisent dans le même temps ; mais ce temps varie pour chacune d'elles avec chaque
variation de la force productive du travail qui la crée. Examinons maintenant l'influence de ces variations sur l'expression relative de
la grandeur de valeur.
I. Que la valeur de la toile change pendant que la valeur de l'habit reste constante19. — Le temps de travail nécessaire à sa
production double-t-il, par suite, je suppose, d'un moindre rendement du sol qui fournit le lin, alors sa valeur double. Au lieu de 20
mètres de toile = 1 habit, nous aurions : 20 mètres de toile = 2 habits, parce que 1 habit contient maintenant moitié moins de
travail. Le temps nécessaire à la production de la toile diminue-t-il au contraire de moitié par suite d'un perfectionnement apporté
aux métiers à tisser sa valeur diminue dans la même proportion. Dès lors, 20 mètres de toile = 1/2 habit. La valeur relative de la
marchandise A, c'est-à-dire sa valeur exprimée dans la marchandise B, hausse ou baisse, par conséquent, en raison directe de la
valeur de la marchandise A si celle de la marchandise B reste constante.
II. Que la valeur de la toile reste constante pendant que la valeur de 1 habit varie. — Le temps nécessaire à la production
de l'habit double-t-il dans ces circonstances, par suite, je suppose, d'une tonte de laine peu favorable, au lieu de 20 mètres de toile
= 1 habit, nous avons maintenant 20 mètres de toile = 1/2 habit. La valeur de l'habit tombe-t-elle au contraire de moitié, alors 20
mètres de toile = 2 habits. La valeur de la marchandise A demeurant constante, on voit que sa valeur relative exprimée dans la
marchandise B hausse ou baisse en raison inverse du changement de valeur de B.
Si l'on compare les cas divers compris dans I et II, il est manifeste que le même changement de grandeur de la valeur
relative peut résulter de causes tout opposées. Ainsi l'équation : 20 mètres de toile = 1 habit devient : 20 mètres de toile = 2 habits,
soit parce que la valeur de la toile double ou que la valeur des habits diminue de moitié, et 20 mètres de toile = 1/2 habit, soit parce
que la valeur de la toile diminue de moitié ou que la valeur de l'habit devient double.
III. Les quantités de travail nécessaires à la production de la toile et de l'habit changent-elles simultanément, dans le même
sens et dans la même proportion ? Dans ce cas, 20 mètres de toile = 1 habit comme auparavant, quels que soient leurs
changements de valeur. On découvre ces changements par comparaison avec une troisième marchandise dont la valeur reste, la
même. Si les valeurs de toutes les marchandises augmentaient ou diminuaient simultanément et dans la même proportion, leurs
valeurs-relatives n'éprouveraient aucune variation. Leur changement réel de valeur se reconnaîtrait à ce que, dans un même
temps de travail, il serait maintenant livré en général une quantité de marchandises plus ou moins grande qu'auparavant.
IV. Les temps de travail nécessaires à la production et de la toile et de l'habit, ainsi que leurs valeurs, peuvent
simultanément changer dans le même sens, mais à un degré différent, ou dans un sens opposé, etc. L'influence de toute
combinaison possible de ce genre sur la valeur relative d'une marchandise se calcule facilement par l'emploi des cas I, II et III.
Les changements réels dans la grandeur de la valeur ne se reflètent point comme on le voit, ni clairement ni complètement
dans leur expression relative. La valeur relative d'une marchandise peut changer, bien que sa valeur reste constante, elle peut
rester constante, bien que sa valeur change, et, enfin, des changements dans la quantité de valeur et dans son expression relative
peuvent être simultanés sans correspondre exactement20.
18 Sous un certain rapport, il en est de l'homme comme de la marchandise. Comme il ne vient point au monde avec un miroir, ni en
philosophe à la Fichte dont le Moi n'a besoin de rien pour s'affirmer, il se mire et se reconnaît d'abord seulement dans un autre homme. Aussi cet
autre, avec peau et poil, lui semble-t-il la forme phénoménale du genre homme.
19 L'expression valeur est employée ici, comme plusieurs fois déjà de temps à autre, pour quantité de valeur.
20 Dans un écrit dirigé principalement contre la théorie de la valeur de Ricardo, on lit ; « Vous n'avez qu'à admettre que le travail nécessaire
à sa production restant toujours le même, A baisse parce que B, avec lequel il s'échange, hausse, et votre principe général au sujet de la valeur
tombe... En admettant que B baisse relativement à A, quand la valeur de A hausse relativement à B, Ricardo détruit lui-même la base de son grand
axiome que la valeur d'une marchandise est toujours déterminée par la quantité de travail incorporée en elle; car si un changement dans les frais
de A change non seulement sa valeur relativement à B, avec lequel il s'échange, mais aussi la valeur de B relativement à A, quoique aucun
changement n'ait eu lieu dans la quantité de travail exigé pour la production de B : alors tombent non seulement la doctrine qui fait de la quantité de
travail appliquée à un article la mesure de sa valeur, mais aussi la doctrine qui affirme que la valeur est réglée par les frais de production. » (J.
c) La forme équivalent et ses particularités.
On l'a déjà vu : en même temps qu'une marchandise A (la toile), exprime, sa valeur dans la valeur d'usage d'une
marchandise différente B (l'habit), elle imprime à cette dernière une forme particulière de valeur, celle d'équivalent. La toile
manifeste son propre caractère de valeur par un rapport dans lequel une autre marchandise, l'habit, tel qu'il est dans sa forme
naturelle, lui fait équation. Elle exprime donc qu'elle-même vaut quelque chose, par ce fait qu'une autre marchandise, l'habit, est
immédiatement échangeable avec elle.
En tant que valeurs, toutes les marchandises sont des expressions égales d'une même unité, le travail humain,
remplaçables les unes par les autres. Une marchandise est, par conséquent, échangeable avec une autre marchandise, dès
qu'elle possède une forme, qui la fait apparaître comme valeur.
Une marchandise est immédiatement échangeable avec toute autre dont elle est l'équivalent, c'est-à-dire : la place qu'elle
occupe dans le rapport de valeur fait de sa forme naturelle la forme valeur de l'autre marchandise. Elle n'a pas besoin de revêtir
une forme différente de sa forme naturelle pour se manifester comme valeur à l'autre marchandise, pour valoir comme telle et, par
conséquent, pour être échangeable avec elle. La forme équivalent est donc pour une marchandise la forme sous laquelle elle est
immédiatement échangeable avec une autre.
Quand une marchandise, comme des habits, par exemple, sert d'équivalent à une autre marchandise, telle que la toile, et
acquiert ainsi la propriété caractéristique d'être immédiatement échangeable avec celle-ci, la proportion n'est pas le moins du
monde donnée dans laquelle cet échange peut s'effectuer. Comme la quantité de valeur de la toile est donnée, cela dépendra de la
quantité de valeur des habits. Que dans le rapport de valeur, l'habit figure comme équivalent et la toile comme valeur relative, ou
que ce soit l'inverse, la proportion, dans laquelle se fait l'échange, reste la même. La quantité de valeur respective des deux
marchandises, mesurée par la durée comparative du travail nécessaire à leur production, est, par conséquent, une détermination
tout à fait indépendante de la forme de valeur.
La marchandise dont la valeur se trouve sous la forme relative est toujours exprimée comme quantité de valeur, tandis
qu'au contraire il n'en est jamais ainsi de l'équivalent qui figure toujours dans l'équation comme simple quantité d'une chose utile.
40 mètres de toile, par exemple, valent — quoi ? 2 habits. La marchandise habit jouant ici le rôle d'équivalent, donnant ainsi un
corps à la valeur de la toile, il suffit d'un certain quantum d'habits pour exprimer le quantum de valeur qui appartient à la toile. Donc,
2 habits peuvent exprimer la quantité de valeur de 40 mètres de toile, mais non la leur propre. L'observation superficielle de ce fait,
que, dans l'équation de la valeur, l'équivalent ne figure jamais que comme simple quantum d'un objet d'utilité, a induit en erreur S.
Bailey ainsi que beaucoup d'économistes avant et après lui. Ils n'ont vu dans l'expression de la valeur qu'un rapport de quantité.
Or, sous la forme équivalent une marchandise figure comme simple quantité d'une matière quelconque précisément parce que la
quantité de sa valeur n'est pas exprimée.
Les contradictions que renferme la forme équivalent exigent maintenant un examen plus approfondies de ses particularités.
Première particularité de la forme équivalent : la valeur d'usage devient la forme de manifestation de son contraire, la
valeur.
La forme naturelle des marchandises devient leur forme de valeur. Mais, en fait, ce quid pro quo n'a lieu pour une
marchandise B (habit, froment, fer, etc.) que dans les limites du rapport de valeur, dans lequel une autre marchandise, A (toile,
etc.) entre avec elle, et seulement dans ces limites. Considéré isolément, l'habit, par exemple, n'est qu'un objet d'utilité, une valeur
d'usage, absolument comme la toile ; sa forme n'est que la forme naturelle d'un genre particulier de marchandise. Mais comme
aucune marchandise ne peut se rapporter à elle-même comme équivalent, ni faire de sa forme naturelle la forme de sa propre
valeur, elle doit nécessairement prendre pour équivalent une autre marchandise dont la valeur d'usage lui sert ainsi de forme
valeur.
Une mesure appliquée aux marchandises en tant que matières, c'est-à-dire en tant que valeurs d'usage, va nous servir
d'exemple pour mettre ce qui précède directement sous : les yeux du lecteur. Un pain de sucre, puisqu'il est un corps, est pesant
et, par conséquent, a du poids ; mais il est impossible de voir ou de sentir ce poids rien qu'à l'apparence. Nous prenons maintenant
divers morceaux de fer de poids connu. La forme matérielle du fer, considérée en elle-même, est aussi peu une forme de
manifestation de la pesanteur que celle du pain de sucre. Cependant, pour exprimer que ce dernier est pesant, nous le plaçons en
un rapport de poids avec le fer. Dans ce rapport, le fer est considéré comme un corps qui ne représente rien que de la pesanteur.
Des quantités de fer employées pour mesurer le poids du sucre représentent donc vis-à-vis de la matière sucre une simple forme,
la forme sous laquelle la pesanteur se manifeste. Le fer ne peut jouer ce rôle qu'autant que le sucre ou n'importe quel autre corps,
dont le poids doit être trouvé, est mis en rapport avec lui à ce point de vue. Si les deux objets n'étaient pas pesants, aucun rapport
de cette espèce ne serait possible entre eux, et l'un ne pourrait point servir d'expression à la pesanteur de l'autre. Jetons-les tous
deux dans la balance et nous voyons en fait qu'ils sont la même chose comme pesanteur, et que, par conséquent, dans une
certaine proportion ils sont aussi du même poids. De même que le corps fer, comme mesure de poids, vis-à-vis du pain de sucre
ne représente que pesanteur, de même, dans notre expression de valeur, le corps habit vis-à-vis de la toile ne représente que
valeur.
Ici cependant cesse l'analogie. Dans l'expression de poids du pain de sucre, le fer représente une qualité naturelle
commune aux deux corps, leur pesanteur, tandis que dans l'expression de valeur de la toile, le corps habit représente une qualité
surnaturelle des deux objets, leur valeur, un caractère d'empreinte purement sociale.
Du moment que la forme relative exprime la valeur d'une marchandise de la toile, par exemple, comme quelque chose de
complètement différent de son corps lui-même et de ses propriétés, comme quelque chose qui ressemble, à un habit, par exemple,
elle fait entendre que sous cette expression un rapport social est caché.
BROADHURST, Political Economy. London, 1842, p. 11, 14.) Maître Broadhurst pouvait aussi bien dire : Que l'on considère les fractions 10/20,
10/50, 10/100, le nombre 10 reste toujours le même, et cependant sa valeur proportionnelle décroît constamment, parce que la grandeur des
dénominateurs augmente. Ainsi tombe le grand principe d'après lequel la grandeur des nombres entiers est déterminée par la quantité des unités
qu'ils contiennent. [Note à la deuxième édition]
C'est l'inverse qui a lieu avec la forme équivalent. Elle consiste précisément en ce que le corps d'une marchandise, un
habit, par exemple, en ce que cette chose, telle quelle, exprime de la valeur, et, par conséquent possède naturellement forme de
valeur. Il est vrai que cela n'est juste qu'autant qu'une autre marchandise, comme la toile, se rapporte à elle comme équivalent21.
Mais, de même que les propriétés matérielles d'une chose ne font que se confirmer dans ses rapports extérieurs avec d'autres
choses au lieu d'en découler, de même, l'habit semble tirer de la nature et non du rapport de valeur de la toile sa forme équivalent,
sa propriété d'être immédiatement échangeable, au même titre que sa propriété d'être pesant ou de tenir chaud. De là, le côté
énigmatique de l'équivalent, côté qui ne frappe les yeux de l'économiste bourgeois que lorsque cette forme se montre à lui tout
achevée, dans la monnaie. Pour dissiper ce caractère mystique de l'argent et de l'or, il cherche ensuite à les remplacer
sournoisement par des marchandises moins éblouissantes ; il fait et refait avec un plaisir toujours nouveau le catalogue de tous les
articles qui, dans leur temps, ont joué le rôle d'équivalent. Il ne pressent pas que l'expression la plus simple de la valeur, telle que
20 mètres de toile valent un habit, contient déjà l'énigme et que c'est sous cette forme simple qu'il doit chercher à la résoudre.
Deuxième particularité de la forme équivalent : le travail concret devient la forme de manifestation de son contraire, le travail
humain abstrait.
Dans l'expression de la valeur d'une marchandise, le corps de l'équivalent figure toujours comme matérialisation du travail
humain abstrait, et est toujours le produit d'un travail particulier, concret et utile. Ce travail concret ne sert donc ici qu'à exprimer du
travail abstrait. Un habit, par exemple, est-il une simple réalisation, l'activité du tailleur qui se réalise en lui n'est aussi qu'une simple
forme de réalisation du travail abstrait. Quand on exprime la valeur de la toile dans l'habit, l'utilité du travail du tailleur ne consiste
pas en ce qu'il fait des habits et, selon le proverbe allemand, des hommes, mais en ce qu'il produit un corps, transparent de valeur,
échantillon d'un travail qui ne se distingue en rien du travail réalisé dans la valeur de la toile. Pour pouvoir s'incorporer dans un tel
miroir de valeur, il faut que le travail du tailleur ne reflète lui-même rien que sa propriété de travail humain.
Les deux formes d'activité productive, tissage et confection de vêtements, exigent une dépense de force humaine. Toutes
deux possèdent donc la propriété commune d'être du travail humain, et dans certains cas, comme par exemple, lorsqu'il s'agit de la
production de valeur, on ne doit les considérer qu'à ce point de vue. Il n'y a là rien de mystérieux ; mais dans l'expression de valeur
de la marchandise, la chose est prise au rebours. Pour exprimer, par exemple, que le tissage, non comme tel, mais, en sa qualité
de travail, humain en général, forme la valeur de la toile, on lui oppose un autre travail, celui qui produit l'habit, l'équivalent de la
toile, comme la forme expresse dans laquelle le travail humain se manifeste. Le travail du tailleur est ainsi métamorphosé en
simple expression de sa propre qualité abstraite.
Troisième particularité de la forme équivalent : le travail concret qui produit l'équivalent, dans notre exemple, celui du
tailleur, en servant simplement d'expression au travail humain indistinct, possède la forme de l'égalité avec un autre travail, celui
que recèle la toile, et devient ainsi, quoique travail privé, comme tout autre travail productif de marchandises, travail sous forme
sociale immédiate. C est pourquoi il se réalise par un produit qui est immédiatement échangeable avec une autre marchandise.
Les deux particularités de la forme équivalent, examinées en dernier lieu, deviennent encore plus faciles à saisir, si nous
remontons au grand penseur qui a analysé le premier la forme valeur, ainsi que tant d'autres formes, soit de la pensée, soit de la
société, soit de la nature : nous avons nommé Aristote.
D'abord Aristote exprime clairement que la forme argent de la marchandise n'est que l'aspect développé de la forme valeur
simple, c'est à dire de l'expression de la valeur d'une marchandise dans une autre marchandise quelconque, car il dit :
« 5 lits = 1 maison » (« ») « ne diffère pas » de :
« 5 lits = tant et tant d'argent » (« »).
Il voit de plus que le rapport de valeur qui confient cette expression de valeur suppose, de son côté, que la maison est
déclarée égale au lit au point de vue de la qualité, et que ces objets, sensiblement différents, ne pourraient se comparer entre eux
comme des grandeurs commensurables sans cette égalité d'essence. « L'échange, dit-il, ne peut avoir lieu sans l'égalité, ni
l'égalité sans la commensurabilité » ( “ ” ). Mais ici il hésite et renonce à l'analyse de la forme
valeur. « Il est, ajoute-t-il, impossible en vérité ( “ ” ) que des choses si dissemblables soient
commensurables entre elles », c'est-à-dire de qualité égale. L'affirmation de leur égalité ne peut être que contraire à la nature des
choses ; « on y a seulement recours pour le besoin pratique ».
Ainsi, Aristote nous dit lui-même où son analyse vient échouer, — contre l'insuffisance de son concept de valeur. Quel est le
« je ne sais quoi » d’égal, c'est-à-dire la substance commune que représente la maison pour le lit dans l'expression de la valeur de
ce dernier ? «Pareille chose, dit Aristote, ne peut en vérité exister. » Pourquoi ? La maison représente vis-à-vis du lit quelque
chose d'égal, en tant quelle représente ce qu'il y a de réellement égal dans tous les deux. Quoi donc ? Le travail humain.
Ce qui empêchait Aristote de lire dans la forme valeur des marchandises, que tous les travaux sont exprimés ici comme
travail humain indistinct et par conséquent égaux, c'est que là société grecque reposait sur le travail des esclaves et avait pour
base naturelle l'inégalité des hommes et de leurs forces de travail. Le secret de l'expression de la valeur, l'égalité et l'équivalence
de tous les travaux, parce que et en tant qu'ils sont du travail humain, ne peut être déchiffré que lorsque l'idée de l'égalité humaine
a déjà acquis la ténacité d'un préjugé populaire. Mais cela n'a lieu que dans une société où la forme marchandise est devenue la
forme générale des produits du travail, où, par conséquent, le rapport des hommes entre eux comme producteurs et échangistes
de marchandises est le rapport social dominant. Ce qui montre le génie d'Aristote c'est qu'il a découvert dans l'expression de la
valeur des marchandises un rapport d'égalité. L'état particulier de la société dans laquelle il vivait l'a seul empêché de trouver quel
était le contenu réel de ce rapport.
d) Ensemble de la forme valeur simple.
21 Dans un autre ordre d'idées il en est encore ainsi. Cet homme, par exemple, n'est roi que parce que d'autres hommes se considèrent
comme ses sujets et agissent en conséquence. Ils croient au contraire être sujets parce qu'il est roi.
La forme simple de la valeur d'une marchandise est contenue dans son rapport valeur ou d'échange avec un seul autre
genre de marchandise quel qu'il soit. La valeur de la marchandise A est exprimée qualitativement par la propriété de la
marchandise B d'être immédiatement échangeable avec A. Elle est exprimée quantitativement par l'échange toujours possible d'un
quantum déterminé de B contre le quantum donné de A. En d'autres termes, la valeur d'une marchandise est exprimée par cela
seul qu'elle se pose comme valeur d'échange.
Si donc, au début de ce chapitre, pour suivre la manière de parler ordinaire, nous avons dit : la marchandise est valeur
d'usage et valeur d'échange, pris à la lettre, c'était faux. La marchandise est valeur d'usage ou objet d'utilité, et valeur. Elle se
présente pour ce qu'elle est, chose double, dès que sa valeur possède une forme phénoménale propre, distincte de sa forme
naturelle, celle de valeur d'échange ; et elle ne possède jamais cette forme, si on la considère isolément. Dès qu'on sait cela, la
vieille locution n'a plus de malice et sert pour l'abréviation.
Il ressort de notre analyse que c'est de la nature de la valeur des marchandises que provient sa forme, et que ce n'est pas
au contraire de la manière de les exprimer par un rapport d'échange que découlent la valeur et sa grandeur. C'est là pourtant
l'erreur des mercantilistes et de leurs modernes zélateurs, les Ferrier, les Ganilh, etc.22, aussi bien que de leurs antipodes, les
commis voyageurs du libre-échange, tels que Bastiat et consorts. Les mercantilistes appuient surtout sur le côté qualitatif de
l'expression de la valeur, conséquemment sur la forme équivalent de la marchandise, réalisée à l'oeil, dans la forme argent ; les
modernes champions du libre-échange, au contraire, qui veulent se débarrasser à tout prix de leur marchandise, font ressortir
exclusivement le côté quantitatif de la forme relative de la valeur. Pour eux, il n'existe donc ni valeur ni grandeur de valeur en
dehors de leur expression par le rapport d'échange, ce qui veut dire pratiquement en dehors de la cote quotidienne du prix courant.
L'Ecossais Mac Leod, qui s'est donné pour fonction d'habiller et d'orner d'un si grand luxe d'érudition le fouillis des préjugés
économiques de Lombardstreet, — la rue des grands banquiers de Londres, — forme la synthèse réussie des mercantilistes
superstitieux et des esprits forts du libre-échange.
Un examen attentif de l'expression de la valeur de A en B a montré que dans ce rapport la forme naturelle de la
marchandise A ne figure que comme forme de valeur d'usage, et la forme naturelle de la marchandise B que comme forme de
valeur. L'opposition intime entre la valeur d'usage et la valeur d'une marchandise se montre ainsi par le rapport de deux
marchandises, rapport dans lequel A, dont la valeur doit être exprimée, ne se pose immédiatement que comme valeur d'usage,
tandis que B, au contraire, dans laquelle la valeur est exprimée, ne se pose immédiatement que comme valeur d'échange. La
forme valeur simple d’une marchandise est donc la simple forme d'apparition des contrastes qu'elle recèle, c'est-à-dire de la valeur
d'usage et de la valeur.
Le produit du travail est, dans n'importe quel état social, valeur d'usage ou objet d'utilité ; mais il n'y a qu'une époque
déterminée dans le développement historique de la société, qui transforme généralement le produit du travail en marchandise,
c'est celle où le travail dépensé dans la production des objets utiles revêt le caractère d'une qualité inhérente à ces choses, de leur
valeur.
Le produit du travail acquiert la forme marchandise, dès que sa valeur acquiert la forme de la valeur d'échange, opposée à
sa forme naturelle ; dès que, par conséquent, il est représenté comme l'unité dans laquelle se fondent ces contrastes. Il suit de là
que la forme simple que revêt la valeur de la marchandise est aussi la forme primitive dans laquelle le produit du travail se
présente comme marchandise et que le développement de la forme marchandise marche du même pas que celui de la forme
valeur.
A première vue on s'aperçoit de l'insuffisance de la forme valeur simple, ce germe qui, doit subir une série de
métamorphoses avant d'arriver à la forme prix.
En effet la forme simple ne fait que distinguer entre la valeur et la valeur d'usage d'une marchandise et la mettre en rapport
d'échange avec une seule espèce de n'importe quelle autre marchandise, au lieu de représenter son égalité qualitative et sa
proportionnalité quantitative avec toutes les marchandises. Dès que la valeur d'une marchandise est exprimée dans cette forme
simple, une autre marchandise revêt de son côté la forme d'équivalent simple. Ainsi, par exemple, dans l'expression de la valeur
relative de la toile l'habit ne possède la forme équivalent, forme qui indique qu'il est immédiatement échangeable, que par rapport à
une seule marchandise, la toile.
Néanmoins, la forme valeur simple passe d'elle-même à une forme plus complète. Elle n'exprime, il est vrai, la valeur d'une
marchandise A que, dans un seul autre genre de marchandise. Mais le genre de cette seconde marchandise peut être absolument
tout ce qu'on voudra, habit, fer, froment, et ainsi de suite. Les expressions de la valeur d'une marchandise deviennent donc aussi
variées que ses rapports de valeur avec d'autres marchandises23. L'expression isolée de sa valeur se métamorphose ainsi en une
série d'expressions simples que l'on peut prolonger à volonté.
b) Forme valeur totale ou développée.
z marchandise A = u marchandise B, ou = v marchandise C, ou = x marchandise E, ou = etc.
20 mètres de toile = 1 habit, ou = 10 livres de thé, ou = 40 livres de café, ou = 2 onces d'or, ou = 1/2 tonne de fer, ou = etc.
a) La forme développée de la valeur relative.
La valeur d'une marchandise, de la toile, par exemple, est maintenant représentée dans d'autres éléments innombrables.
Elle se reflète dans tout autre corps de marchandise comme en un miroir24.
22 F. L. A. FERRIER (sous-inspecteur des douanes), Du gouvernement considéré dans ses rapports avec le commerce, Paris, 1805 ; et
Charles GANILH, Des systèmes d'économie politique, 2° édit., Paris, 1821. [Note à la deuxième édition]
23 Par exemple chez Homère, la valeur d'une chose est exprimée en une série de choses différentes. [note à la 2° édition]
24 Voilà pourquoi l'on parle de la valeur habit de la toile quand on exprime sa valeur en habits, de sa valeur blé, quand on l'exprime en blé,
etc. Chaque expression semblable donne à entendre que c'est sa propre valeur qui se manifeste dans ces diverses valeurs d'usage.
« La valeur d'une marchandise dénote son rapport d'échange [avec une autre marchandise quelconque] nous pouvons donc parler [de cette valeur
Tout autre travail, quelle qu'en soit la forme naturelle, taille, ensemençage, extraction, de fer ou d'or, etc., est maintenant
affirmé égal au travail fixé dans la valeur de la toile, qui manifeste ainsi son caractère de travail humain. La forme totale de la
valeur relative met une marchandise en rapport social avec toutes. En même temps, la série interminable de ses expressions
démontre que la valeur des marchandises revêt indifféremment toute forme particulière de valeur d'usage.
Dans la première forme : 20 mètres de toile = 1 habit, il peut sembler que ce soit par hasard que ces deux marchandises
sont échangeables dans cette proportion déterminée.
Dans la seconde forme, au contraire, on aperçoit immédiatement ce que cache cette apparence. La valeur de la toile reste
la même, qu'on l'exprime en vêtement en café, en fer, au moyen de marchandises sans nombre, appartenant à des échangistes
les plus divers. Il devient évident que ce n'est pas l'échange qui règle la quantité de valeur d'une marchandise, mais, au contraire,
la quantité de valeur de la marchandise qui règle ses rapports d'échange.
b) La forme équivalent particulière.
Chaque marchandise, habit, froment, thé, fer, etc., sert d'équivalent dans l'expression de la valeur de la toile. La forme
naturelle de chacune de ces marchandises est maintenant une forme équivalent particulière à côté de beaucoup d'autres. De
même, les genres variés de travaux utiles, contenus dans les divers corps de marchandises, représentent autant de formes
particulières de réalisation ou de manifestation du travail humain pur et simple.
c) Défauts de la forme valeur totale, ou développée.
D'abord, l'expression relative de valeur est inachevée parce que la série de ses termes, n'est jamais close. La chaîne dont
chaque comparaison de valeur forme un des anneaux peut s'allonger à volonté à mesure qu'une nouvelle espèce de marchandise
fournit la matière d'une expression nouvelle. Si, de plus, comme cela doit se faire, on généralise cette forme en. l'appliquant à tout
genre de marchandise, on obtiendra, au bout du compte, autant de séries diverses et interminables d'expressions de valeur qu'il y
aura de marchandises. — Les défauts de la forme développée de la valeur relative se reflètent dans la forme équivalent qui lui
correspond. Comme la forme naturelle de chaque espèce de marchandises fournit ici une forme équivalent particulière à côté
d'autres en nombre infini, il n'existe en général que des formes équivalent fragmentaires dont chacune exclut l'autre. De même, le
genre de travail utile, concret, contenu dans chaque équivalent, n'y présente qu'une forme particulière, c'est-à-dire une
manifestation incomplète du travail humain. Ce travail possède bien, il est vrai, sa forme complète ou totale de manifestation dans
l'ensemble de ses formes particulières. Mais l'unité de forme et d'expression fait défaut.
La forme totale ou développée de la valeur relative ne consiste cependant qu'en une somme d'expressions relatives
simples ou d'équations de la première forme telles que :
20 mètres de toile = 1 habit,
20 mètres de toile = 10 livres de thé, etc.,
dont chacune contient réciproquement l'équation identique : 1 habit = 20 mètres de toile,
10 livres de thé = 20 mètres de toile, etc.
En fait : le possesseur de la toile l'échange-t-il contre beaucoup d'autres marchandises et exprime-t-il conséquemment sa
valeur dans une série d'autant de termes, les possesseurs des autres marchandises doivent les échanger contre la toile et
exprimer les valeurs de leurs marchandises diverses dans un seul et même terme, la toile. — Si donc nous retournons la série : 20
mètres de toile = 1 habit, ou = 10 livres de thé, ou = etc., c'est-à-dire si nous exprimons la réciproque qui y est déjà implicitement
contenue, nous obtenons :
c) Forme valeur générale.
1 habit =
10 livres de thé =
40 livres de café =
2 onces d’or =
½ tonne de fer =
X marchandise
A
=
Etc. =
20 mètres de toile
d) Changement de caractère de la forme valeur.
comme] de sa valeur blé, sa valeur habit, par rapport à la marchandise à laquelle elle est comparée; et alors il y a des milliers d'espèces de valeur,
autant d'espèces de valeur qu'il y a de genres de marchandises, et toutes sont également réelles et également nominales. » (A Critical Dissertation
on the Nature, Measure and Causes of Value : chiefly in reference to the writings of Mr. Ricardo and his followers. By the author of Essays on the
Formation, etc., of Opinions, London, 1825, p. 39.) S. Bailey, l'auteur de cet écrit anonyme qui fit dans son temps beaucoup de bruit en Angleterre,
se figure avoir anéanti tout concept positif de valeur par cette énumération des expressions relatives variées de la valeur d'une même marchandise.
Quelle que fût l'étroitesse de son esprit, il n'en a pas moins parfois mis à nu les défauts de la théorie de Ricardo. Ce qui le prouve, c'est l'animosité
avec laquelle il a été attaqué par l'école ricardienne, par exemple dans la Westminster Review.
Les marchandises expriment maintenant leurs valeurs : 1° d'une manière simple, parce qu'elles l'expriment dans une seule
espèce de marchandise ; 2° avec ensemble, parce qu'elles l'expriment dans la même espèce de marchandises. Leur forme valeur
est simple et commune, conséquemment générale.
Les formes I et II ne parvenaient à exprimer la valeur d'une marchandise que comme quelque chose de distinct de sa
propre valeur d'usage ou de sa propre matière. La première forme fournit des équations telles que celle-ci : 1 habit = 20 mètres de
toile ; 10 livres de thé = 1/2 tonne de fer, etc. La valeur de l'habit est exprimée comme quelque, chose d'égal à la toile, la valeur du
thé comme quelque chose d’égal au fer, etc. ; mais ces expressions de la valeur de l'habit et du, thé sont aussi différentes l'une de
l'autre que la toile et le fer. Cette forme ne se présente évidemment dans la pratique qu'aux époques primitives où les produits du
travail n'étaient transformés en marchandises que par des échanges accidentels et isolés.
La seconde forme exprime plus complètement que la première la différence qui existe entre la valeur d'une marchandise,
par exemple, d'un habit, et sa propre valeur d'usage. En effet, la valeur de l'habit y prend toutes les figures possibles vis-à-vis de sa
forme naturelle ; elle ressemble à la toile, au thé, au fer, à tout, excepté à l'habit. D'un autre côté, cette forme rend impossible toute
expression commune de la valeur des marchandises, car, dans l'expression de valeur d'une marchandise quelconque, toutes les
autres figurent comme ses équivalents, et sont, par conséquent, incapables d'exprimer leur propre valeur. Cette forme valeur
développée se présente dans la réalité dès qu'un produit du travail, le bétail, par exemple, est échangé contre d'autres
marchandises différentes, non plus par exception, mais déjà par habitude.
Dans l'expression générale de la valeur relative, au contraire, chaque marchandise, telle qu'habit, café, fer, etc., possède
une seule et même forme valeur, par exemple, la forme toile, différente de sa forme naturelle. En vertu de cette ressemblance avec
la toile, la valeur de chaque marchandise est maintenant distincte non seulement de sa propre valeur d'usage, mais encore de
toutes les autres valeurs d'usage, et, par cela même, représentée comme le caractère commun et indistinct de toutes les
marchandises. Cette forme est la première qui mette les marchandises en rapport entre elles comme valeurs, en les faisant
apparaître l'une vis-à-vis de l'autre comme valeurs d'échange.
Les deux premières formes expriment la valeur d'une marchandise quelconque, soit en une autre marchandise différente,
soit en une série de beaucoup d'autres marchandises. Chaque fois c'est, pour ainsi dire, l'affaire particulière de chaque
marchandise prise à part de se donner une forme valeur, et elle y parvient sans que les autres marchandises s'en mêlent. Celles-ci
jouent vis-à-vis d'elle le rôle purement passif d'équivalent. La forme générale de la valeur relative ne se produit au contraire que
comme l'oeuvre commune des marchandises dans leur ensemble. Une marchandise n'acquiert son expression de valeur générale
que parce que, en même temps, toutes les autres marchandises expriment leurs valeurs dans le même équivalent, et chaque
espèce de marchandise nouvelle qui se présente doit faire de même. De plus, il devient évident que les marchandises qui, au point
de vue de la valeur, sont des choses purement sociales, ne peuvent aussi exprimer cette existence sociale que par une série
embrassant tous leurs rapports réciproques ; que leur forme valeur doit, par conséquent, être une forme socialement validée.
La forme naturelle de la marchandise qui devient l'équivalent commun, la toile, est maintenant la forme officielle des
valeurs. C'est ainsi que les marchandises se montrent les unes aux autres non seulement leur égalité qualitative, mais encore leurs
différences quantitatives de valeur. Les quantités de valeur projetées comme sur un même miroir, la toile, se reflètent
réciproquement.
Exemple : 10 livres de thé = 20 mètres de toile, et 40 livres de café = 20 mètres de toile. Donc 10 livres de thé = 40 livres de
café, ou bien il n'y a dans 1 livre de café que 1/4 du travail contenu dans 1 livre de thé.
La forme générale de la valeur relative embrassant le monde des marchandises imprime à la marchandise équivalent qui en
est exclue le caractère d'équivalent général. La toile est maintenant immédiatement échangeable avec toutes les autres
marchandises. Sa forme naturelle est donc en même temps sa forme sociale. Le tissage, le travail privé qui produit la toile, acquiert
par cela même le caractère de travail social, la forme d'égalité avec tous les autres travaux. Les innombrables équations dont se
compose la forme générale de la valeur identifient le travail réalisé dans la toile avec le travail contenu dans chaque marchandise
qui lui est tour à tour comparée, et fait du tissage la forme générale dans laquelle se manifeste le travail humain. De cette manière,
le travail réalisé dans la valeur des marchandises n'est pas seulement représenté négativement, c'est-à-dire comme une
abstraction où s'évanouissent les formes concrètes et les propriétés utiles du travail réel ; sa nature positive s'affirme nettement.
Elle est la réduction de tous les travaux réels à leur caractère commun de travail humain, de dépense de la même force humaine
de travail.
La forme générale de la valeur montre, par sa structure même, qu'elle est l'expression sociale du monde des marchandises.
Elle révèle, par conséquent, que dans ce monde le caractère humain ou général du travail forme son caractère social spécifique.
e) Rapport de développement de la forme valeur relative et de la
forme équivalent.
La forme équivalent se développe simultanément et graduellement avec la forme relative ; mais, et c'est là ce qu'il faut bien
remarquer, le développement de la première n'est que le résultat et l'expression du développement de la seconde. C'est de celle-ci
que part l'initiative.
La forme valeur relative simple ou isolée d'une marchandise suppose une autre marchandise quelconque comme
équivalent accidentel. La forme développée de la valeur relative, cette expression de la valeur d'une marchandise dans toutes les
autres, leur imprime à toutes, la forme d'équivalents particuliers d'espèce différente. Enfin, une marchandise spécifique acquiert la
forme d'équivalent général, parce que toutes les autres marchandises en font la matière de leur forme générale de valeur relative.
A mesure cependant que la forme valeur en général se développe, se développe aussi l'opposition entre ses deux pôles,
valeur relative et équivalent. De même la première forme valeur, 20 mètres de toile = 1 habit, contient cette opposition, mais ne la
fixe pas. Dans cette équation, l'un des termes, la toile, se trouve sous la forme valeur relative, et le terme opposé, l'habit, sous la
forme équivalent. Si maintenant on lit à rebours cette équation, la toile et l'habit changent tout simplement de rôle, mais la forme de
l'équation reste la même. Aussi est-il difficile de fixer ici l'opposition entre les deux termes.
Sous la forme II, une espèce de marchandise peut développer complètement sa valeur relative, revêt la forme totale de la
valeur relative, parce que, et en tant que toutes les autres marchandises se trouvent vis-à-vis d'elle sous la forme équivalent.
Ici l'on ne peut déjà plus renverser les deux termes de l'équation sans changer complètement son caractère, et la faire
passer de la forme valeur totale à la forme valeur générale.
Enfin, la dernière forme, la forme III, donne à l'ensemble des marchandises une expression de valeur relative générale et
uniforme, parce que et en tant qu'elle exclut de la forme équivalent toutes les marchandises, à l'exception d'une seule. Une
marchandise, la toile, se trouve conséquemment sous forme d'échangeabilité immédiate avec toutes les autres marchandises,
parce que et en tant que celles-ci ne s'y trouvent pas25 .
Sous cette forme III, le monde des marchandises ne possède donc une forme valeur relative sociale et générale, que parce
que toutes les marchandises qui en font partie sont exclues de la forme équivalent ou de la forme sous laquelle elles sont
immédiatement échangeables. Par contre, la marchandise qui fonctionne comme équivalent général, la toile, par exemple, ne
saurait prendre part à la forme générale de la valeur relative ; il faudrait pour cela qu'elle pût se servir à elle-même d'équivalent.
Nous obtenons alors : 20 mètres de toile = 20 mètres de toile, tautologie qui n'exprime ni valeur ni quantité de valeur. Pour
exprimer la valeur relative de l'équivalent général, il nous faut lire à rebours la forme III. Il ne possède aucune forme relative
commune avec les autres marchandises, mais sa valeur s'exprime relativement dans la série interminable de toutes les autres
marchandises. La forme développée de la valeur relative, ou forme II, nous apparaît ainsi maintenant comme la forme spécifique
dans laquelle l'équivalent général exprime sa propre valeur.
f) Transition de la forme valeur générale à la forme argent.
La forme équivalent général est une forme de la valeur en général. Elle peut donc appartenir à n'importe quelle
marchandise. D'un autre côté, une marchandise ne peut se trouver sous cette forme (forme III) que parce qu'elle est exclue ellemême
par toutes les autres marchandises comme équivalent. Ce n'est qu'à partir du moment où ce caractère exclusif vient
s'attacher à un genre spécial de marchandise, que la forme valeur relative prend consistance, se fixe dans un objet unique et
acquiert une authenticité sociale.
La marchandise spéciale avec la forme naturelle de laquelle la forme équivalent s'identifie peu à peu dans la société devient
marchandise monnaie ou fonctionne comme monnaie. Sa fonction sociale spécifique, et conséquemment son monopole social, est
de jouer le rôle de l'équivalent universel dans le monde des marchandises. Parmi les marchandises qui, dans la forme II, figurent
comme équivalents particuliers de la toile et qui, sous la forme III, expriment, ensemble dans la toile leur valeur relative, c'est l'or
qui a conquis historiquement ce privilège. Mettons donc dans la forme III la marchandise or à la place de la marchandise toile, et
nous obtenons :
d) Forme monnaie ou argent26 .
20 mètres de toile
1 habit =
10 livres de thé =
40 livres de café =
2 onces d’or =
½ tonne de fer =
X marchandise A =
Etc. =
2 onces d’or
Des changements essentiels ont lieu dans la transition de la forme I à la forme II, et de la forme II à la forme III. La forme IV, au
contraire, ne diffère en rien de la forme III, si ce n'est que maintenant c'est l'or qui possède à la place de la toile la forme équivalent
général. Le progrès consiste tout simplement en ce que la forme d'échangeabilité immédiate et universelle, ou la forme
d'équivalent général, s'est incorporée définitivement dans la forme naturelle et spécifique de l'or.
L'or ne joue le rôle de monnaie vis-à-vis des autres marchandises que parce qu'il jouait déjà auparavant vis-à-vis d'elles le
rôle de marchandise. De même qu'elles toutes, il fonctionnait aussi comme équivalent, soit accidentellement dans des échanges
isolés, soit comme équivalent particulier à côte d'autres équivalents. Peu à peu il fonctionna dans des limites plus ou moins larges
25 La forme d'échangeabilité immédiate et universelle n'indique pas le moins du monde au premier coup d'oeil qu'elle est une forme
polarisée, renfermant en elle des oppositions, et tout aussi inséparable de la forme contraire sous laquelle l'échange immédiat n'est pas possible,
que le rôle positif d'un des pôles d'un aimant l'est du rôle négatif de l'autre pôle. On peut donc s'imaginer qu'on a la faculté de rendre toutes les
marchandises immédiatement échangeables, comme on peut se figurer que tous les catholiques peuvent être faits papes en même temps. Mais,
en réalité, la forme valeur relative générale et la forme équivalent général sont les deux pôles opposés, se supposant et se repoussant
réciproquement, du même rapport social des marchandises.
Cette impossibilité d'échange immédiat entre les marchandises est un des principaux inconvénients attachés à la forme actuelle de la
production dans laquelle cependant l'économiste bourgeois voit le nec plus ultra de la liberté humaine et de l'indépendance individuelle. Bien des
efforts inutiles, utopiques, ont été tentés pour vaincre cet obstacle. J'ai fait voir ailleurs que Proudhon avait été précédé dans cette tentative par
Bray, Gray et d'autres encore.
Cela n'empêche pas ce genre de sagesse de sévir aujourd'hui en France, sous le nom de « science ». Jamais une école n'avait plus abusé
du mot « science » que l'école proudhonienne, car ... là où manquent les idées, se présente à point un mot.
26 La traduction exacte des mots allemands « Geld, Geldform » présente une difficulté. L'expression : « forme argent » peut indistinctement
s'appliquer à toutes les marchandises sauf les métaux précieux. On ne saurait pas dire, par exemple, sans amener une certaine confusion dans
l'esprit des lecteurs : « forme argent de l'argent », ou bien « l'or devient argent. Maintenant l'expression « forme monnaie » présente un autre
inconvénient, qui vient de ce qu'en français le mot « monnaie » est souvent employé dans le sens de pièces monnayées. Nous employons
alternativement les mots « forme monnaie » et « forme argent » suivant les cas, mais toujours dans le même sens.
comme équivalent général. Dès qu'il a conquis le monopole de cette position dans l'expression de la valeur du monde marchand, il
devient marchandise monnaie, et c'est seulement à partir du moment où il est déjà devenu marchandise monnaie que la forme IV
se distingue de la forme III, ou que la forme générale de valeur se métamorphose en forme monnaie ou argent.
L'expression de valeur relative simple d'une marchandise, de la toile, par exemple, dans la marchandise qui fonctionne déjà
commemonnaie, par exemple, l'or, est forme prix. La forme prix de la toile est donc :
20 mètres de toile = 2 onces d'or,
ou, si 2 livres sterling sont le nom de monnaie de 2 onces d'or,
20 mètres de toile = 2 livres sterling.
La difficulté dans le concept de la forme argent, c'est tout simplement de bien saisir la forme équivalent général, c'est-à-dire
la forme valeur générale, la forme III. Celle-ci se résout dans la forme valeur développée, la forme II, et l'élément constituant de
cette dernière est la forme I :
20 mètres de toile = 1 habit, ou x marchandise A = y marchandise B.
La forme simple de la marchandise est par conséquent le germe de la forme argent27.
IV. - Le caractère fétiche de la marchandise et son secret.
Une marchandise paraît au premier coup d'oeil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a
montré au contraire que c'est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d'arguties théologiques. En tant que
valeur d'usage, il n'y a en elle rien de mystérieux, soit qu'elle satisfasse les besoins de l'homme par ses propriétés, soit que ses
propriétés soient produites par le travail humain. Il est évident que l'activité de l'homme transforme les matières fournies par la
nature de façon à les rendre utiles. La forme du bois, par exemple, est changée, si l'on en fait une table. Néanmoins, la table reste
bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens. Mais dès qu'elle se présente comme marchandise, c'est une tout autre,
affaire. A la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa
tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser28.
Le caractère mystique de la marchandise ne provient donc pas de sa valeur d'usage. Il ne provient pas davantage des
caractères qui déterminent la valeur. D'abord, en effet, si variés que puissent être les travaux utiles ou les activités productives,
c'est une vérité physiologique qu'ils sont avant tout des fonctions de l'organisme humain, et que toute fonction pareille, quels que
soient son contenu et sa forme, est essentiellement une dépense du cerveau, des nerfs, des muscles, des organes, des sens, etc.,
de l'homme. En second lieu, pour ce qui sert à déterminer la quantité de la valeur, c'est-à-dire la durée de cette dépense ou la
quantité de travail, on ne saurait nier que cette quantité de travail se distingue visiblement de sa qualité. Dans tous les états
sociaux le temps qu'il faut pour produire les moyens de consommation a dû intéresser l'homme, quoique inégalement, suivant les
divers degrés de la civilisation29. Enfin dès que les hommes travaillent d'une manière quelconque les uns pour les autres, leur
travail acquiert aussi une forme sociale.
D'où provient donc le caractère énigmatique du produit du travail, dès qu'il revêt la forme d'une marchandise ? Evidemment
de cette forme elle-même.
Le caractère d'égalité des travaux humains acquiert la forme de valeur des produits du travail ; la mesure des travaux
individuels par leur durée acquiert la forme de la grandeur de valeur des produits du travail ; enfin les rapports des producteurs,
dans lesquels s'affirment les caractères sociaux de leurs travaux, acquièrent la forme d'un rapport social des produits du travail.
Voilà pourquoi ces produits se convertissent en marchandises, c'est-à-dire en choses qui tombent et ne tombent pas sous les
sens, ou choses sociales. C'est ainsi que l'impression lumineuse d'un objet sur le nerf optique ne se présente pas comme une
excitation subjective du nerf lui-même, mais comme la forme sensible de quelque chose qui existe en dehors de l'oeil. Il faut ajouter
que dans l'acte de la vision la lumière est réellement projetée d'un objet extérieur sur un autre objet, l'oeil ; c'est un rapport
physique entre des choses physiques. Mais la forme valeur et le rapport de valeur des produits du travail n'ont absolument rien à
faire avec leur nature physique. C'est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme
fantastique d'un rapport des choses entre elles. Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région
nuageuse du monde religieux. Là les produits du cerveau humain ont l'aspect d'êtres indépendants, doués de corps particuliers, en
27 L'économie politique classique n'a jamais réussi à déduire de son analyse de la marchandise, et spécialement de la valeur de cette
marchandise, la forme sous laquelle elle devient valeur d'échange, et c'est là un de ses vices principaux. Ce sont précisément ses meilleurs
représentants, tels qu'Adam Smith et Ricardo, qui traitent la forme valeur comme quelque chose d'indifférent ou n'ayant aucun rapport intime avec
la nature de la marchandise elle-même. Ce n'est pas seulement parce que la valeur comme quantité absorbe leur attention. La raison en est plus
profonde. La forme valeur du produit du travail est la forme la plus abstraite et la plus générale du mode de production actuel, qui acquiert par cela
même un caractère historique, celui d'un mode particulier de production sociale. Si on commet l'erreur de la prendre pour la forme naturelle,
éternelle, de toute production dans toute société, on perd nécessairement de vue le côté spécifique de la forme valeur, puis de la forme
marchandise, et à un degré plus développé, de la forme argent, forme capital, etc. C'est ce qui explique pourquoi on trouve chez des économistes
complètement d'accord entre eux sur la mesure de la quantité de valeur par la durée de travail les idées les plus diverses et les plus contradictoires
sur l'argent, c'est-à-dire sur la forme fixe de l'équivalent général. On remarque cela surtout dès qu'il s'agit de questions telles que celle des banques
par exemple ; c'est alors à n'en plus finir avec les définitions de la monnaie et les lieux communs constamment débités à ce propos. — Je fais
remarquer une fois pour toutes que j'entends par économie politique classique toute économie qui, à partir de William Petty, cherche à pénétrer
l'ensemble réel et intime des rapports de production dans la société bourgeoise, par opposition à l'économie vulgaire qui se contente des
apparences, rumine sans cesse pour son propre besoin et pour la vulgarisation des plus grossiers phénomènes les matériaux déjà élaborés par
ses prédécesseurs, et se borne à ériger pédantesquement en système et à proclamer comme vérités éternelles les illusions dont le bourgeois aime
à peupler son monde à lui, le meilleur des mondes possibles.
28 On se souvient que la Chine et les tables commencèrent à danser, lorsque tout le reste du monde semblait ne pas bouger — pour
encourager les autres.
29 Chez les anciens Germains la grandeur d'un arpent de terre était calculée d'après le travail d'un jour, et de là son nom Tagwerk,
Mannwerk, etc. (Jurnale ou jurnalis, terra jurnalis ou diurnalis.) D'ailleurs l'expression de « journal » de terre subsiste encore dans certaines parties
de la France (voir Georg Ludwig von MAURER, Einleitung zur Geschichte der Mark-, Hof-, Dorf- und Stadt-Verfassung..., Munich, 1854, p. 129 et
suiv.). [Deuxième édition]
communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l'homme dans le monde marchand.
C'est ce qu'on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu'ils se présentent comme des marchandises,
fétichisme inséparable de ce mode de production.
En général, des objets d'utilité ne deviennent des marchandises que parce qu'ils sont les produits de travaux privés
exécutés indépendamment les uns des autres. L'ensemble de ces travaux privés forme le travail social, Comme les producteurs
n'entrent socialement en contact que par l'échange de leurs produits, ce n'est que dans les limites de cet échange que s'affirment
d'abord les caractères sociaux de leurs travaux privés. Ou bien les travaux privés ne se manifestent en réalité comme divisions du
travail social que par les rapports que l'échange établit entre les produits du travail et indirectement entre les producteurs. Il en
résulte que pour ces derniers les rapports de leurs travaux privés apparaissent ce qu'ils sont, c'est-à-dire non des rapports sociaux
immédiats des personnes dans leurs travaux mêmes, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses.
C'est seulement dans leur échange que les produits du travail acquièrent comme valeurs une existence sociale identique et
uniforme, distincte de leur existence matérielle et multiforme comme objets d'utilité. Cette scission du produit du travail en objet
utile et en objet de valeur s'élargit dans la pratique dès que l'échange a acquis assez d'étendue et d'importance pour que des
objets utiles soient produits en vue de l'échange, de sorte que le caractère de valeur de ces objets est déjà pris en considération
dans leur production même. A partir de ce moment, les travaux privés des producteurs acquièrent en fait un double caractère
social. D'un côté, ils doivent être travail utile, satisfaire des besoins sociaux, et, s'affirmer ainsi comme parties intégrantes du travail
général, d'un système de division sociale du travail qui se forme spontanément ; de l'autre côté, ils ne satisfont les besoins divers
des producteurs eux-mêmes, que parce que chaque espèce de travail privé utile est échangeable avec toutes les autres espèces
de travail privé utile, c'est-à-dire est réputé leur égal. L'égalité de travaux qui diffèrent toto coelo [complètement] les uns des autres
ne peut consister que dans une abstraction de leur inégalité réelle, que dans la réduction à leur caractère commun de dépense de
force humaine, de travail humain en général, et c'est l'échange seul qui opère cette réduction en mettant en présence les uns des
autres sur un pied d'égalité les produits des travaux les plus divers.
Le double caractère social des travaux privés ne se réfléchit dans le cerveau des producteurs que sous la forme que leur
imprime le commerce pratique, l'échange des produits. Lorsque les producteurs mettent en présence et en rapport les produits de
leur travail à titre de valeurs, ce n'est pas qu'ils voient en eux une simple enveloppe sous laquelle est caché un travail humain
identique ; tout au contraire : en réputant égaux dans l'échange leurs produits différents, ils établissent par le fait que leurs
différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir30. La valeur ne porte donc pas écrit sur le front ce qu'elle est. Elle fait bien
plutôt de chaque produit du travail un hiéroglyphe. Ce n'est qu'avec le temps que l'homme cherche à déchiffrer le sens de
l'hiéroglyphe à pénétrer les secrets de l'oeuvre sociale à laquelle il contribue, et la transformation des objets utiles en valeurs est un
produit de la société, tout aussi bien que le langage.
La découverte scientifique faite plus tard que les produits du travail, en tant que valeurs, sont l'expression pure et simple du
travail humain dépensé dans leur production, marque une époque dans l'histoire du développement de l'humanité mais ne dissipe
point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes.
Ce qui n'est vrai que pour cette forme de production particulière, la production marchande, à savoir : que le caractère social des
travaux les plus divers consiste dans leur égalité comme travail humain, et que ce caractère social spécifique revêt ne forme
objective, la forme valeur des produits du travail, ce fait, pour l'homme engrené dans les rouages et les rapports de la production
des marchandises, parait, après. comme avant la découverte de la nature de la valeur, tout aussi invariable et d'un ordre tout aussi
naturel que la forme gazeuse de l'air qui est restée la même après comme avant la découverte de ses éléments chimiques.
Ce qui intéresse tout d'abord pratiquement les échangistes, c'est de savoir combien ils obtiendront en échange de leurs
produits, c'est-à-dire la proportion dans laquelle les produits s'échangent entre eux. Dès que cette proportion a acquis une certaine
fixité habituelle, elle leur parait provenir de la nature même des produits du travail. Il semble qu'il réside dans ces choses une
propriété de s'échanger en proportions déterminées comme les substances chimiques se combinent en proportions fixes.
Le caractère de valeur des produits du travail ne ressort en fait que lorsqu'ils se déterminent comme quantités de valeur.
Ces dernières changent sans cesse, indépendamment de la volonté et des prévisions des producteurs, aux yeux desquels leur
propre mouvement social prend ainsi la forme d'un mouvement des choses, mouvement qui les mène, bien loin qu'ils puissent le
diriger. Il faut que la production marchande se soit complètement développée avant que de l'expérience même se dégage cette
vérité scientifique : que les travaux privés, exécutés indépendamment les uns des autres, bien qu'ils s'entrelacent comme
ramifications du système social et spontané de la division du travail, sont constamment ramenés à leur mesure sociale
proportionnelle. Et comment ? Parce que dans les rapports d'échange accidentels et toujours variables de leurs produits, le temps
de travail social nécessaire à leur production l'emporte de haute lutte comme loi naturelle régulatrice, de même que la loi de la
pesanteur se fait sentir à n'importe qui lorsque sa maison s'écroule sur sa tête31. La détermination de la quantité de valeur par la
durée de travail est donc un secret caché sous le mouvement apparent des valeurs des marchandises ; mais sa solution, tout en
montrant que la quantité de valeur ne se détermine pas au hasard, comme il semblerait, ne fait pas pour cela disparaître la forme
qui représente cette quantité comme un rapport de grandeur entre les choses, entre les produits eux-mêmes du travail.
La réflexion sur les formes de la vie sociale, et, par conséquent, leur analyse scientifique, suit une route complètement
opposée au mouvement réel. Elle commence, après coup, avec des données déjà tout établies, avec les résultats du
développement. Les formes qui impriment aux produits du travail le cachet de marchandises et qui, par conséquent, président déjà
à leur circulation possèdent aussi déjà la fixité de formes naturelles de la vie sociale, avant que les hommes cherchent à se rendre
compte, non du caractère historique de ces formes qui leur paraissent bien plutôt immuables, mais de leur sens intime. Ainsi c'est
seulement l'analyse du prix des marchandises qui a conduit à la détermination de leur valeur quantitative, et c'est seulement
l'expression commune des marchandises en argent qui a amené la fixation de leur caractère valeur. Or, cette forme acquise et fixe
30 Quand donc Galiani dit : « La valeur est un rapport entre deux personnes »! La Richezza è une ragione tra due persone. (GALIANI, Della
Moneta, p. 221, t. III du recueil de Custodi : Scrittori classici italiani di Economia politica. — Parte moderna, Milan, 1803), il aurait dû ajouter : un
rapport caché sous l'enveloppe des choses. [Deuxième édition]
31 « Que doit-on penser d'une loi qui ne peut s'exécuter que par des révolutions périodiques ? C'est tout simplement une loi naturelle
fondée sur l'inconscience de ceux qui la subissent. » (Friedrich ENGELS « Umrisse, zu einer Kritik der Nationalökonomie », p. 103, dans les
Annales franco-allemandes, éditées par Arnold Ruge et Karl Marx, Paris, 1844.)
du monde des marchandises, leur forme argent, au lieu de révéler les caractères sociaux des travaux privés et les rapports sociaux
des producteurs, ne fait que les voiler. Quand je dis que du froment, un habit, des bottes se rapportent à la toile comme à
l'incarnation générale du travail humain abstrait, la fausseté et l'étrangeté de cette expression sautent immédiatement aux yeux.
Mais quand les producteurs de ces marchandises les rapportent, à la toile, à l'or ou à l'argent, ce qui revient au même, comme à
l'équivalent général, les rapports entre leurs travaux privés et l'ensemble du travail social leur apparaissent précisément sous cette
forme bizarre.
Les catégories de l'économie bourgeoise sont des formes de l'intellect qui ont une vérité objective, en tant qu'elles reflètent
des rapports sociaux réels, mais ces rapports n'appartiennent qu'à cette époque historique déterminée, où la production
marchande est le mode de production social. Si donc nous envisageons d'autres formes de production, nous verrons disparaître
aussitôt tout ce mysticisme qui obscurcit les produits du travail dans la période actuelle.
Puisque l'économie politique aime les Robinsonades32, visitons d'abord Robinson dans son île.
Modeste, comme il l'est naturellement, il n'en a pas moins divers besoins à satisfaire, et il lui faut exécuter des travaux utiles
de genre différent, fabriquer des meubles, par exemple, se faire des outils, apprivoiser des animaux, pêcher, chasser, etc. De ses
prières et autres bagatelles semblables nous n'avons rien à dire, puisque notre Robinson y trouve son plaisir et considère une
activité de cette espèce comme une distraction fortifiante. Malgré la variété de ses fonctions productives, à sait qu'elles ne sont que
les formes diverses par lesquelles s'affirme le même Robinson, c'est-à-dire tout simplement des modes divers de travail humain.
La nécessité même le force à partager son temps entre ses occupations différentes. Que l'une prenne plus, l'autre moins de place
dans l'ensemble de ses travaux, cela dépend de la plus ou moins grande difficulté qu'il a à vaincre pour obtenir l'effet utile qu'il a en
vue. L'expérience lui apprend cela, et notre homme qui a sauvé du naufrage montre, grand livre, plume et encre, ne tarde pas, en
bon Anglais qu'il est, à mettre en note tous ses actes quotidiens. Son inventaire contient le détail des objets utiles qu'il possède,
des différents modes de travail exigés par leur production, et enfin du temps de travail que lui coûtent en moyenne des quantités
déterminées de ces divers produits. Tous les rapports entre Robinson et les choses qui forment la richesse qu'il s'est créée luimême
sont tellement simples et transparents que M. Baudrillart pourrait les comprendre sans une trop grande tension d'esprit. Et
cependant toutes les déterminations essentielles de la valeur y sont contenues.
Transportons-nous, maintenant de l'île lumineuse de Robinson dans le sombre moyen âge européen. Au lieu de l'homme
indépendant, nous trouvons ici tout le monde dépendant, serfs et seigneurs, vassaux et suzerains, laïques et clercs. Cette
dépendance personnelle, caractérise aussi bien les rapports sociaux de la production matérielle que toutes les autres sphères, de
la vie auxquelles elle sert de fondement. Et c'est précisément parce que la société est basée sur la dépendance personnelle que
tous, les rapports sociaux apparaissent comme des rapports entre les personnes. Les travaux divers et leurs produits n'ont en
conséquence pas besoin de prendre une figure fantastique distincte de leur réalité. Ils se présentent comme services, prestations
et livraisons en nature. La forme naturelle du travail, sa particularité — et non sa généralité, son caractère abstrait, comme dans la
production marchande — en est aussi la forme sociale. La corvée est tout aussi bien mesurée par le temps que le travail qui
produit des marchandises ; mais chaque corvéable sait fort bien, sans recourir à un Adam Smith, que c'est une quantité
déterminée de sa force de travail personnelle qu'il dépense au service de son maître. La dîme à fournir au prêtre est plus claire que
la bénédiction du prêtre. De quelque manière donc qu'on juge les masques que portent les hommes dans cette société, les
rapports sociaux des personnes dans leurs travaux respectifs s'affirment nettement comme leurs propres rapports personnels, au
lieu de se déguiser en rapports sociaux des choses, des produits du travail.
Pour rencontrer le travail commun, c'est-à-dire l'association immédiate, nous n'avons pas besoin de remonter à sa forme
naturelle primitive, telle qu'elle nous apparaît au seuil de l'histoire de tous les peuples civilisés33. Nous en avons un exemple tout
près de nous dans l'industrie rustique et patriarcale d'une famille de paysans qui produit pour ses propres besoins bétail, blé, toile,
lin, vêtements, etc. Ces divers objets se présentent à la famille comme les produits divers de son travail et non comme des
marchandises qui s'échangent réciproquement. Les différents travaux d'où dérivent ces produits, agriculture, élève du bétail,
tissage, confection de vêtements, etc., possèdent de prime abord la forme de fonctions sociales, parce qu'ils sont des fonctions de
la famille qui a sa division de travail tout aussi bien que la production marchande. Les conditions naturelles variant avec le
changement des saisons, ainsi que les différences d'âge et de sexe, règlent dans la famille la distribution du travail et sa durée
pour chacun. La mesure de la dépense des forces individuelles par le temps de travail apparaît ici directement comme caractère
social des travaux eux-mêmes, parce que les forces de travail individuelles ne fonctionnent que comme organes de la force
commune de la famille.
Représentons-nous enfin une réunion d'hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant,
d'après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social. Tout ce que
nous avons dit du travail de Robinson se reproduit ici, mais socialement et non individuellement. Tous les produits de Robinson
étaient son produit personnel et exclusif, et, conséquemment, objets d'utilité immédiate pour lui. Le produit total des travailleurs
unis est un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale ; mais l'autre partie est
consommée et, par conséquent, doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l'organisme producteur de la
société et le degré de développement historique des travailleurs. Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la
production marchande, que la part accordée à chaque travailleur soit en raison son temps de travail. Le temps de travail jouerait
32 Ricardo lui-même a sa Robinsonade. Le chasseur et le pêcheur primitifs sont pour lui des marchands qui échangent le poisson et le
gibier en raison de la durée du travail réalisé dans leurs valeurs. A cette occasion, il commet ce singulier anachronisme, que le chasseur et le
pêcheur consultent, pour le calcul de leurs instruments de travail, les tableaux d'annuités en usage à la Bourse de Londres en 1817. Les «
parallélogrammes de M. Owen » paraissent être la seule forme de société qu'il connaisse en dehors de la société bourgeoise (K. Marx,
Contribution..., op. cit., p. 38-39). [Deuxième édition]
33 C'est un préjugé ridicule, répandu ces derniers temps, de croire que la propriété collective primitive est une forme de propriété
spécifiquement slave, voire exclusivement russe. C'est la forme primitive dont on peut établir la présence chez les Romains, les Germains, les
Celtes, mais dont on rencontre encore, aux Indes, tout un échantillonnage aux spécimens variés, bien qu'en partie à l'état de vestiges. Une étude
rigoureuse des formes de la propriété collective en Asie, et spécialement aux Indes, montrerait qu'en se dissolvant les différentes formes de la
propriété collective primitive ont donné naissance à différentes formes de propriété. C'est ainsi que l'on peut, par exemple, déduire les différents
types originaux de propriété privée à Rome et chez les Germains de différentes formes de propriété collective aux Indes (K. Marx, Contribution...,
op. cit., p. 13).[Deuxième édition]
ainsi un double rôle. D'un côté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de
l'autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans
la partie du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes dans leurs travaux et avec les objets
utiles qui en proviennent restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution.
Le monde religieux n'est que le reflet du monde réel. Une société où le produit du travail prend généralement la forme de
marchandise et où, par conséquent, le rapport le plus général entre les producteurs consiste à comparer les valeurs de leurs
produits et, sous cette enveloppe des choses, à comparer les uns aux autres leurs travaux privés à titre de travail humain égal, une
telle société trouve dans le christianisme avec son culte de l'homme abstrait, et surtout dans ses types bourgeois, protestantisme,
déisme, etc., le complément religieux le plus convenable. Dans les modes de production de la vieille Asie, de l'antiquité en général,
la transformation du produit en marchandise ne joue qu'un rôle subalterne, qui cependant acquiert plus d'importance à mesure que
les communautés approchent de leur dissolution. Des peuples marchands proprement dits n'existent que dans les intervalles du
monde antique, à la façon des dieux d'Epicure, ou comme les Juifs dans les pores de la société polonaise. Ces vieux organismes
sociaux sont, sous le rapport de la production, infiniment plus simples et plus transparents que la société bourgeoise ; mais ils ont
pour base l'immaturité de l'homme individuel — dont l'histoire n'a pas encore coupé, pour ainsi dire, le cordon ombilical qui l'unit à
la communauté naturelle d'une tribu primitive — ou des conditions de despotisme et d'esclavage. Le degré inférieur de
développement des forces productives du travail qui les caractérise, et qui par suite imprègne, tout le cercle de la vie matérielle,
l'étroitesse des rapports des hommes, soit entre eux, soit avec la nature, se reflète idéalement dans les vieilles religions nationales.
En général, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître que lorsque les conditions du travail et de la vie pratique
présenteront à l'homme des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature. La vie sociale, dont la
production matérielle et les rapports qu'elle implique forment la base, ne sera dégagée du nuage mystique qui en voile l'aspect,
que le jour où s'y manifestera l'oeuvre d'hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement
social. Mais cela exige dans la société un ensemble de conditions d'existence matérielle qui ne peuvent être elles-mêmes le
produit que d'un long et douloureux développement.
L'économie politique a bien, à est vrai, analysé la valeur et la grandeur de valeur34, quoique d'une manière très imparfaite.
Mais elle ne s'est jamais de mandé pourquoi le travail se représente dans la valeur, et la mesure du travail par sa durée dans la
grandeur de valeur des produits. Des formes qui manifestent au premier coup d'oeil qu'elles appartiennent à une période sociale
dans laquelle la production et ses rapports régissent l'homme au lieu d'être régis par lui paraissent à sa conscience bourgeoise une
nécessité tout aussi naturelle que le travail productif lui-même. Rien d'étonnant qu'elle traite les formes de production sociale qui
ont précédé la production bourgeoise, comme les Pères de l'Eglise traitaient les religions qui avaient précédé le christianisme35.
34 Un des premiers économistes qui après William Petty ait ramené la valeur à son véritable contenu, le célèbre Franklin, peut nous fournir
un exemple de la manière dont l'économie bourgeoise procède dans son analyse. Il dit : « Comme le commerce en général n'est pas autre chose
qu'un échange de travail contre travail, c'est par le travail qu'on estime le plus exactement la valeur de toutes choses » (The Works of Benjamin
Franklin. etc., éditions Sparks, Boston, 1836, t. II. p. 267). Franklin trouve tout aussi naturel que les choses aient de la valeur, que le corps de la
pesanteur. A son point de vue, il s'agit tout simplement de trouver comment cette valeur sera estimée le plus exactement possible. Il ne remarque
même pas qu'en déclarant que « c'est par le travail qu'on estime le plus exactement la valeur de toute chose », il fait abstraction de la différence
des travaux échangés et les réduit à un travail humain égal. Autrement il aurait dû dire : puisque l'échange de bottes ou de souliers contre des
tables n'est pas autre chose qu'un échange de cordonnerie contre menuiserie, c'est par le travail du menuisier qu'on estimera avec le plus
d'exactitude la valeur des bottes ! En se servant du mot travail en général, il fait abstraction du caractère utile et de la forme concrète des divers
travaux.
L'insuffisance de l'analyse que Ricardo a donnée de la grandeur de la valeur — et c'est la meilleure — sera démontrée dans les Livres III et IV de
cet ouvrage. Pour ce qui est de la valeur en général, l'économie politique classique ne distingue jamais clairement ni expressément le travail
représenté dans la valeur du même travail en tant qu'il se représente dans la valeur d'usage du produit. Elle fait bien en réalité cette distinction,
puisqu'elle considère le travail tantôt au point de vue de la qualité, tantôt à celui de la quantité. Mais il ne lui vient pas à l'esprit qu'une différence
simplement quantitative des travaux suppose leur unité ou leur égalité qualitative, c'est-à-dire leur réduction au travail humain abstrait. Ricardo, par
exemple, se déclare d'accord avec Destutt de Tracy quand celui-ci dit : « Puisqu'il est certain que nos facultés physiques et morales sont notre
seule richesse originaire, que l'emploi de ces facultés, le travail quelconque, est notre seul trésor primitif, et que c'est toujours de cet emploi que
naissent toutes les choses que nous appelons des biens... il est certain même que tous ces biens ne font que représenter le travail qui leur a donné
naissance, et que, s'ils ont une valeur, ou même deux distinctes, ils ne peuvent tenir ces valeurs que de celle du travail dont ils émanent. »
(DESTUTT DE TRACY, Eléments d'idéologie, IVe et Ve parties, Paris, 1826, p. 35, 36.) (Comp. RICARDO, The Principles of Political Economy, 3e
éd., London, 1821, p. 334.) Ajoutons seulement que Ricardo prête aux paroles de Destutt un sens trop profond. Destutt dit bien d'un côté que les
choses qui forment la richesse représentent le travail qui les a créées ; mais, de l'autre, il prétend qu'elles tirent leurs deux valeurs différentes
(valeur d'usage et valeur d'échange) de la valeur du travail. Il tombe ainsi dans la platitude de l'économie vulgaire qui admet préalablement la
valeur d'une marchandise (du travail, par exemple) pour déterminer la valeur des autres.
Ricardo le comprend comme s'il disait que le travail (non sa valeur) se représente aussi bien dans la valeur d'usage que dans la valeur
d'échange. Mais lui-même distingue si peu le caractère à double face du travail que dans tout son chapitre « Valeur et Richesse », il est obligé de
discuter les unes après les autres les trivialités d'un J.-B. Say. Aussi est-il à la fin tout étonné de se trouver d'accord avec Destutt sur le travail
comme source de valeur, tandis que celui-ci, d'un autre côté, se fait de la valeur la même idée que Say.
35 « Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n'y a pour eux que deux sortes d'institutions, celles de l'art et celles de la
nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en
cela aux théologiens, qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n'est pas la leur est une invention des hommes, tandis
que leur propre religion est une émanation de Dieu... Ainsi il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus. » (Karl MARX, Misère de la philosophie.
Réponse à la Philosophie de la misère de M. Proudhon, 1847, p. 113.) Le plus drôle est Bastiat, qui se figure que les Grecs et les Romains n'ont
vécu que de rapine. Mais quand on vit de rapine pendant plusieurs siècles, il faut pourtant qu'il y ait toujours quelque chose à prendre ou que l'objet
des rapines continuelles se renouvelle constamment. Il faut donc croire que les Grecs et les Romains avaient leur genre de production à eux,
conséquemment une économie, qui formait la base matérielle de leur société, tout comme l'économie bourgeoise forme la base de la nôtre. Ou
bien Bastiat penserait-il qu'un mode de production fondé sur le travail des esclaves est un système de vol ? Il se place alors sur un terrain
dangereux. Quand un géant de la pensée, tel qu'Aristote, a pu se tromper dans son appréciation du travail esclave, pourquoi un nain comme
Bastiat serait-il infaillible dans son appréciation du travail salarié? — Je saisis cette occasion pour dire quelques mots d'une objection qui m'a été
faite par un journal allemand-américain à propos de mon ouvrage : Contribution à la critique de l'économie politique, paru en 1859. Suivant lui, mon
opinion que le mode déterminé de production et les rapports sociaux qui en découlent, en un mot que la structure économique de la société est la
base réelle sur laquelle s'élève ensuite l'édifice juridique et politique, de telle sorte que le mode de production de la vie matérielle domine en
général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle — suivant lui, cette opinion est juste pour le monde moderne dominé par les
intérêts matériels mais non pour le Moyen Age où régnait le catholicisme, ni pour Athènes et Rome où régnait la politique. Tout d'abord, il est
Ce qui fait voir, entre autres choses, l'illusion produite sur la plupart des économistes par le fétichisme inhérent au monde
marchand ; ou par l'apparence matérielle des attributs sociaux du travail, c'est leur longue et insipide querelle à propos du rôle de
la nature dans la création de la valeur d'échange. Cette valeur n'étant pas autre chose qu'une manière sociale particulière de
compter le travail employé dans la production d'un objet ne peut pas plus contenir d'éléments matériels que le cours du change,
par exemple.
Dans notre société, la forme économique la plus générale et la plus simple qui s'attache aux produits du travail, la forme
marchandise, est si familière à tout le monde que personne n'y voit malice. Considérons d'autres formes économiques plus
complexes. D'où proviennent, par exemple, les illusions du système mercantile ? Evidemment du caractère fétiche que la forme
monnaie imprime aux métaux précieux. Et l'économie moderne, qui fait l'esprit fort et ne se fatigue pas de ressasser ses fades
plaisanteries contre le fétichisme des mercantilistes, est-elle moins la dupe des apparences ? N'est-ce pas son premier dogme que
des choses, des instruments de travail, par exemple, sont, par nature, capital, et, qu'en voulant les dépouiller de ce caractère
purement social, on commet un crime de lèse-nature ? Enfin, les physiocrates, si supérieurs à tant d'égards, n'ont-ils pas imaginé
que la rente foncière n'est pas un tribut arraché aux hommes, mais un présent fait par la nature même aux propriétaires ? Mais
n'anticipons pas et contentons-nous encore d'un exemple à propos de la formemarchandise elle-même.
Les marchandises diraient, si elles pouvaient parler : Notre valeur d'usage peut bien intéresser l'homme ; pour nous, en tant
qu'objets, nous nous en moquons bien. Ce qui nous regarde c'est notre valeur. Notre rapport entre nous comme choses de vente
et d'achat le prouve. Nous ne nous envisageons les unes les autres que comme valeurs d'échange. Ne croirait-on pas que
l'économiste emprunte ses paroles à l'âme même de la marchandise quand il dit : « La valeur (valeur d'échange) est une propriété
des choses, la richesse (valeur d'usage) est une propriété de l'homme. La valeur dans ce sens suppose nécessairement l'échange,
la richesse, non36.» «La richesse (valeur utile) est un attribut de l'homme ; la valeur, un attribut des marchandises. Un homme ou
bien une communauté est riche, une perle ou un diamant possède de la valeur et la possède comme telle37.» Jusqu'ici aucun
chimiste n'a découvert de valeur d'échange dans une perle ou dans un diamant. Les économistes qui ont découvert ou inventé des
substances chimiques de ce genre, et qui affichent une . certaine prétention à la profondeur, trouvent, eux, que la valeur utile des
choses leur appartient indépendamment de leurs propriétés matérielles, tandis que leur valeur leur appartient en tant que choses.
Ce qui les confirme dans cette opinion, c'est cette circonstance étrange que la valeur utile des choses se réalise pour l'homme
sans échange, c'est-à-dire dans un rapport immédiat entre la chose et l'homme, tandis que leur valeur, au contraire, ne se réalise
que dans l'échange, c'est-à-dire dans un rapport social. Qui ne se souvient ici du bon Dogberry, et de la leçon qu'il donne au
veilleur de nuit, Seacoal :
« Etre un homme bien fait est un don des circonstances, mais savoir lire et écrire, cela nous vient de la nature38. » (To be a
well-favoured man is the gift of fortune ; but to write and read comes by nature.)
étrange qu'il plaise à certaines gens de supposer que quelqu'un ignore ces manières de parler vieillies et usées sur le Moyen Age et l'Antiquité. Ce
qui est clair, c'est que ni le premier ne pouvait vivre du catholicisme, ni la seconde de la politique. Les conditions économiques d'alors expliquent au
contraire pourquoi là le catholicisme et ici la politique jouaient le rôle principal. La moindre connaissance de l'histoire de la République romaine, par
exemple, fait voir que le secret de cette histoire, c'est l'histoire de la propriété foncière. D'un autre côté, personne n'ignore que déjà don Quichotte a
eu à se repentir pour avoir cru que la chevalerie errante était compatible avec toutes les formes économiques de la société.
36 « Value is a property of things, riches of man. Value, in this sense, necessarily implies exchanges, riches do not. » (Observations on
certain verbal Disputas in Political Economy, particularly relating to value and to demand and supply, London, 1821, p. 16.)
37 « Riches are the attribute of men, value is the attribute of commodities. A man or a community is rich, a pearl or a diamond is valuable...
A pearl or a diamond is valuable as a pearl or diamond. » (S. Bailey, op. cit., p. 165.)
38 L'auteur des Observations et S. BAILEY accusent Ricardo d'avoir fait de la valeur d'échange, chose purement relative, quelque chose
d'absolu. Tout au contraire, il a ramené la relativité apparente que ces objets, tels que perle et diamant, par exemple, possèdent comme valeur
d'échange, au vrai rapport caché sous cette apparence, à leur relativité comme simples expressions de travail humain. Si les partisans de Ricardo
n'ont su répondre à Bailey que d'une manière grossière et pas du tout concluante, c'est tout simplement parce qu’ils n'ont trouvé chez Ricardo luimême
rien qui les éclairât sur le rapport intime qui existe entre la valeur et sa forme, c'est-à-dire la valeur d'échange.
Des échanges
Les marchandises ne peuvent point aller elles-mêmes au marché ni s'échanger elles-mêmes entre elles. Il nous faut donc
tourner nos regards vers leurs gardiens et conducteurs, c'est-à-dire vers leurs possesseurs. Les marchandises sont des choses et,
conséquemment, n'opposent à l'homme aucune résistance. Si elles manquent de bonne volonté, il peut employer la force, en
d'autres termes s'en emparer39. Pour mettre ces choses en rapport les unes avec les autres à titre de marchandises, leurs gardiens
doivent eux-mêmes se mettre en rapport entre eux à titre de personnes dont la volonté habite dans ces choses mêmes, de telle
sorte que la volonté de l'un est aussi la volonté de l'autre et que chacun s'approprie la marchandise étrangère en abandonnant la
sienne, au moyen d'un acte volontaire commun. Ils doivent donc se reconnaître réciproquement comme propriétaires privés. Ce
rapport juridique, qui a pour forme le contrat, légalement développé ou non, n'est que le rapport des volontés dans lequel se reflète
le rapport économique. Son contenu est donné par le rapport économique lui-même40. Les personnes n'ont affaire ici les unes aux
autres qu'autant qu'elles mettent certaines choses en rapport entre elles comme marchandises. Elles n'existent les unes pour les
autres qu'à titre de représentants de la marchandise qu'elles possèdent. Nous verrons d'ailleurs dans le cours du développement
que les masques divers dont elles s'affublent suivant les circonstances ne sont que les personnifications des rapports
économiques qu'elles maintiennent les unes vis-à-vis des autres.
Ce qui distingue surtout l'échangiste de sa marchandise, c'est que pour celle-ci toute autre marchandise n'est qu'une forme
d'apparition de sa propre valeur. Naturellement débauchée et cynique, elle est toujours sur le point d'échanger son âme et même
son corps avec n'importe quelle autre marchandise, cette dernière fût-elle aussi dépourvue d'attraits que Maritorne. Ce sens qui lui
manque pour apprécier le côté concret de ses soeurs, l'échangiste le compense et le développe par ses propres sens à lui, au
nombre de cinq et plus. Pour lui, la marchandise n'a aucune valeur utile immédiate; s'il en était autrement, il ne la mènerait pas au
marché. La seule valeur utile qu'il lui trouve, c'est qu'elle est porte-valeur, utile à d'autres et, par conséquent, un instrument
d'échange41. Il veut donc l'aliéner pour d'autres marchandises dont la valeur d'usage puisse le satisfaire. Toutes les marchandises
sont des non-valeurs d'usage pour ceux qui les possèdent et des valeurs d'usage pour ceux qui ne les possèdent pas. Aussi faut-il
qu'elles passent d'une main dans l'autre sur toute la ligne. Mais ce changement de mains constitue leur échange, et leur échange
les rapporte les unes aux autres comme valeurs et les réalise comme valeurs. Il faut donc que les marchandises se manifestent
comme valeurs, avant qu'elles puissent se réaliser comme valeurs d'usage.
D'un autre côté, il faut que leur valeur d'usage soit constatée avant qu'elles puissent se réaliser comme valeurs ; car le
travail humain dépensé dans leur production ne compte qu'autant qu'il est dépensé sous une forme utile à d'autres. Or, leur
échange seul peut démontrer si ce travail est utile à d'autres, c'est-à-dire si son produit peut satisfaire des besoins étrangers.
Chaque possesseur de marchandise ne veut l'aliéner que contre une autre dont la valeur utile satisfait son besoin. En ce
sens, l'échange n'est pour lui qu'une affaire individuelle. En outre, il veut réaliser sa marchandise comme valeur dans n'importe
quelle marchandise de même valeur qui lui plaise, sans s'inquiéter si sa propre marchandise a pour le possesseur de l'autre une
valeur utile ou non. Dans ce sens, l'échange est pour lui un acte social général. Mais le même acte ne peut être simultanément
pour tous les échangistes de marchandises simplement individuel et, en même temps, simplement social et général.
Considérons la chose de plus près : pour chaque possesseur de marchandises, toute marchandise étrangère est un
équivalent particulier de la sienne ; sa marchandise est, par conséquent, l'équivalent général de toutes les autres. Mais comme
tous les échangistes se trouvent dans le même cas, aucune marchandise n'est équivalent général, et la valeur relative des
marchandises ne possède aucune forme générale sous laquelle elles puissent être comparées comme quantités de valeur. En un
mot, elles ne jouent pas les unes vis-à-vis des autres le rôle de marchandises mais celui de simples produits ou de valeurs
d'usage.
Dans leur embarras, nos échangistes pensent comme Faust : au commencement était l'action. Aussi ont-ils déjà agi avant
d'avoir pensé, et leur instinct naturel ne fait que confirmer les lois provenant de la nature des marchandises. Ils ne peuvent
comparer leurs articles comme valeurs et, par conséquent, comme marchandises qu'en les comparant à une autre marchandise
quelconque qui se pose devant eux comme équivalent général. C'est ce que l'analyse précédente a déjà démontré. Mais cet
équivalent général ne peut être le résultat que d'une action sociale. Une marchandise spéciale est donc mise à part par un acte
commun des autres marchandises et sert à exposer leurs valeurs réciproques. La forme naturelle de cette marchandise devient
ainsi la forme équivalent socialement valide. Le rôle d'équivalent général est désormais la fonction sociale spécifique de la
marchandise exclue, et elle devient argent.
« Illi unum consilium habent et virtutem et potestatem suam bestiæ tradunt. Et ne quis possit emere
aut vendere, nisi qui habet characterem aut nomen bestiæ, aut numerum nominis ejus » (Apocalypse)42.
39 Dans le XII° siècle, si renommé pour sa piété, on trouve souvent parmi les marchandises des choses très délicates. Un poète français de
cette époque signale, par exemple, parmi les marchandises qui se voyaient sur le marché du Landit, à côté des étoffes, des chaussures, des cuirs
et des instruments d'agriculture, « des femmes folles de leurs corps ».
40 Bien des gens puisent leur idéal de justice dans les rapports juridiques qui ont leur origine dans la société basée sur la production
marchande, ce qui, soit dit en passant, leur fournit agréablement la preuve que ce genre de production durera aussi longtemps que la justice ellemême.
Ensuite, dans cet idéal, tiré de la société actuelle, ils prennent lent point d'appui pour réformer cette société et son droit. Que penserait-on
d'un chimiste qui, au lieu d'étudier les lois des combinaisons matérielles et de résoudre sur cette base des problèmes déterminés, voudrait
transformer ces combinaisons d'après les « idées éternelles de l'affinité et de la naturalité ? » Sait-on quelque chose de plus sur « l'usure », par
exemple, quand on dit qu'elle est en contradiction avec la « justice éternelle » et l'« équité éternelle », que n'en savaient les Pères de l'Église quand
ils en disaient autant en proclamant sa contradiction avec la « grâce éternelle, la foi éternelle et la volonté éternelle de Dieu » ?
41 « Car l'usage de chaque chose est de deux sortes : l'une est propre à la chose comme telle, l'autre non ; une sandale, par exemple, sert
de chaussure et de moyen d'échange. Sous ces deux points de vue, la sandale est une valeur d'usage, car celui qui l'échange pour ce qui lui
manque, la nourriture, je suppose, se sert aussi de la sandale comme sandale, mais non dans son genre d'usage naturel, car elle n'est pas là
précisément pour l'échange. » (ARISTOTE, De Rep., l. I, ch. IX.)
42 « Ils ont tous un même dessein et ils donneront à la bête leur force et leur puissance. » (Apocalypse, XVII, 13) « Et que personne ne
puisse ni acheter, ni vendre, que celui qui aura le caractère ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom. » (Apocalypse, XIII, 17, trad. Lemaistre
de Sacy.)
L'argent est un cristal qui se forme spontanément dans les échanges par lesquels les divers produits du travail sont en fait
égalisés entre eux et, par cela même, transformés en marchandises. Le développement historique de l'échange imprime de plus
en plus aux produits du travail le caractère de marchandises et développe en même temps l'opposition que recèle leur nature, celle
de valeur d'usage et de valeur. Le besoin même du commerce force à donner un corps à cette antithèse, tend à faire naître une
forme valeur palpable et ne laisse plus ni repos ni trêve jusqu'à ce que cette forme soit enfin atteinte par le dédoublement de la
marchandise en marchandise et en argent. A mesure donc que s'accomplit la transformation générale des produits du travail en
marchandises, s'accomplit aussi la transformation de la marchandise en argent43.
Dans l'échange immédiat des produits, l'expression de la valeur revêt d'un côté la forme relative simple et de l'autre ne la
revêt pas encore. Cette forme était : x marchandise A = y marchandise B. La forme de l'échange immédiat est : x objets d'utilité A =
y objets d'utilité B44. Les objets A et B ne sont point ici des marchandises avant l'échange, mais le deviennent seulement par
l'échange même. Dès le moment qu'un objet utile dépasse par son abondance les besoins de son producteur, il cesse d'être valeur
d'usage pour lui et, les circonstances données, sera utilisé comme valeur d'échange. Les choses sont par elles-mêmes extérieures
à l'homme et, par conséquent, aliénables. Pour que l'aliénation soit réciproque, il faut tout simplement que des hommes se
rapportent les uns aux autres, par une reconnaissance tacite, comme propriétaires privés de ces choses aliénables et, par là
même, comme personnes indépendantes. Cependant, un tel rapport d'indépendance réciproque n'existe pas encore pour les
membres d'une communauté primitive, quelle que soit sa forme, famille patriarcale, communauté indienne, Etat inca comme au
Pérou, etc. L'échange des marchandises commence là où les communautés finissent, à leurs points de contact avec des
communautés étrangères ou avec des membres de ces dernières communautés. Dès que les choses sont une fois devenues des
marchandises dans la vie commune avec l'étranger, elles le deviennent également par contrecoup dans la vie commune intérieure.
La proportion dans laquelle elles s'échangent est d'abord purement accidentelle, Elles deviennent échangeables par l'acte
volontaire de leurs possesseurs qui se décident à les aliéner réciproquement. Peu à peu, le besoin d'objets utiles provenant de
l'étranger se fait sentir davantage et se consolide. La répétition constante de l'échange en fait une affaire sociale régulière, et, avec
le cours du temps, une partie au moins des objets utiles est produite intentionnellement en vue de l'échange. A partir de cet instant,
s'opère d'une manière nette la séparation entre l'utilité des choses pour les besoins immédiats et leur utilité pour l'échange à
effectuer entre elles, c'est à-dire entre leur valeur d'usage et leur valeur d'échange. D'un autre côté, la proportion dans laquelle
elles s'échangent commence à se régler par leur production même. L'habitude les fixe comme quantités de valeur.
Dans l'échange immédiat des produits, chaque marchandise est moyen d'échange immédiat pour celui qui la possède, mais
pour celui qui ne la possède pas, elle ne devient équivalent que dans le cas où elle est pour lui une valeur d'usage. L'article
d'échange n'acquiert donc encore aucune forme valeur indépendante de sa propre valeur d'usage ou du besoin individuel des
échangistes. La nécessité de cette forme se développe à mesure qu'augmentent le nombre et la variété des marchandises qui
entrent peu à peu dans l'échange, et le problème éclôt simultanément avec les moyens de le résoudre. Des possesseurs de
marchandises n'échangent et ne comparent jamais leurs propres articles avec d'autres articles différents, sans que diverses
marchandises soient échangées et comparées comme valeurs par leurs maîtres divers avec une seule et même troisième espèce
de marchandise. Une telle troisième marchandise, en devenant équivalent pour diverses autres, acquiert immédiatement, quoique
dans d'étroites limites, la forme équivalent général ou social. Cette forme générale naît et disparaît avec le contact social passager
qui l'a appelée à la vie, et s'attache rapidement et tour à tour tantôt à une marchandise, tantôt à l'autre. Dès que l'échange a atteint
un certain développement, elle s'attache exclusivement à une espèce particulière de marchandise, ou se cristallise sous forme
argent. Le hasard décide d'abord sur quel genre de marchandises elle reste fixée ; on peut dire cependant que cela dépend en
général de deux circonstances décisives. La forme argent adhère ou bien aux articles d'importation les plus importants qui révèlent
en fait les premiers la valeur d'échange des produits indigènes, ou bien aux objets ou plutôt à l'objet utile qui forme l'élément
principal de la richesse indigène aliénable, comme le bétail, par exemple. Les peuples nomades développent les premiers la forme
argent parce que tout leur bien et tout leur avoir se trouve sous forme mobilière, et par conséquent immédiatement aliénable. De
plus, leur genre de vie les met constamment en contact avec des sociétés étrangères, et les sollicite par cela même à l'échange
des produits. Les hommes ont souvent f ait de l'homme même, dans la figure de l'esclave, la matière primitive de leur argent ; il
n'en a jamais été ainsi du sol. Une telle idée ne pouvait naître que dans une société bourgeoise déjà développée. Elle date du
dernier tiers du XVII° siècle ; et sa réalisation n'a été essayée sur une grande échelle, par toute une nation, qu'un siècle plus tard,
dans la révolution de 1789, en France.
A mesure que l'échange brise ses liens purement locaux, et que par suite la valeur des marchandises représente de plus en
plus le travail humain en général, la forme argent passe à des marchandises que leur nature rend aptes à remplir la fonction
sociale d'équivalent général, c'est-à-dire aux métaux précieux.
Que maintenant bien que, « par nature, l'or et l'argent ne soient pas monnaie, mais [que] la monnaie soit, par nature, or et
argent45 », c'est ce que montrent l'accord et l'analogie qui existent entre les propriétés naturelles de ces métaux et les fonctions de
la monnaie46. Mais jusqu'ici nous ne connaissons qu'une fonction de la monnaie, celle de servir comme forme de manifestation de
la valeur des marchandises, ou comme matière dans laquelle les quantités de valeur des marchandises s'expriment socialement.
Or, il n'y a qu'une seule matière qui puisse être une forme propre à manifester la valeur ou servir d'image concrète du travail
humain abstrait et conséquemment égal, c'est celle dont tous les exemplaires possèdent la même qualité uniforme. D'un autre
côté, comme des valeurs ne diffèrent que par leur quantité, la marchandise monnaie doit être susceptible de différences purement
quantitatives ; elle doit être divisible à volonté et pouvoir être recomposée avec la somme de toutes ses parties. Chacun sait que
l'or et l'argent possèdent naturellement toutes ces propriétés.
43 On peut d'après cela apprécier le socialisme bourgeois qui veut éterniser la production marchande et, en même temps, abolir «
l'opposition de marchandise et argent », c'est-à-dire l'argent lui-même, car il n'existe que dans cette opposition. Voir sur ce sujet : Contribution..., p.
61.
44 Tant que deux objets utiles différents ne sont pas encore échangés, mais qu'une masse chaotique de choses est offerte comme
équivalent pour une troisième, ainsi que nous le voyons chez les sauvages, l'échange immédiat des produits n'est lui-même qu'à son berceau.
45 Karl MARX, Contribution..., p. 121, — « Les métaux précieux ... sont naturellement monnaie » (GALIANI, Della Monetta, dans le recueil
de Custodi, Parte moderna, t. III, p. 137).
46 V. de plus amples détails à ce sujet dans mon ouvrage déjà cité, ch. « Les métaux précieux ».
La valeur d'usage de la marchandise monnaie devient double. Outre sa valeur d'usage particulière comme marchandise -
ainsi l'or, par exemple, sert de matière première pour articles de luxe, pour boucher les dents creuses, etc. - elle acquiert une
valeur d'usage formelle qui a pour origine sa fonction sociale spécifique.
Comme toutes les marchandises ne sont que des équivalents particuliers de l'argent, et que ce dernier est leur équivalent
général, il joue vis-à-vis d'elles le rôle de marchandise universelle, et elles ne représentent vis-à-vis de lui que des marchandises
particulières47.
On a vu que la forme argent ou monnaie n'est que le reflet des rapports de valeur de toute sorte de marchandises dans une
seule espèce de marchandise. Que l'argent lui-même soit marchandise, cela ne peut donc être une découverte que pour celui qui
prend pour point de départ sa forme tout achevée pour en arriver à son analyse ensuite48. Le mouvement des échanges donne à la
marchandise qu'il transforme en argent non pas sa valeur, mais sa forme valeur spécifique. Confondant deux choses aussi
disparates, on a été amené à considérer l'argent et l'or comme des valeurs purement imaginaires49. Le fait que l'argent dans
certaines de ses fonctions peut être remplacé par de simples signes de lui-même a fait naître cette autre erreur qu'il n'est qu'un
simple signe.
D'un autre côté, il est vrai, cette erreur faisait pressentir que, sous l'apparence d'un objet extérieur, la monnaie déguise en
réalité un rapport social. Dans ce sens, toute marchandise serait un signe, parce qu'elle n'est valeur que comme enveloppe
matérielle du travail humain dépensé dans sa production50. Mais dès qu'on ne voit plus que de simples signes dans les caractères
sociaux que revêtent les choses, ou dans les caractères matériels que revêtent les déterminations sociales du travail sur la base
d'un mode particulier de production, on leur prête le sens de fictions conventionnelles, sanctionnées par le prétendu consentement
universel des hommes.
C'était là le mode d'explication en vogue au XVIIIe siècle ; ne pouvant encore déchiffrer ni l'origine ni le développement des
formes énigmatiques des rapports sociaux, on s'en débarrassait en déclarant qu'elles étaient d'invention humaine et non pas
tombées du ciel.
Nous avons déjà fait la remarque que la forme équivalent d'une marchandise ne laisse rien savoir sur le montant de sa
quantité de valeur. Si l'on sait que l'or est monnaie, c'est-à-dire échangeable contre toutes les marchandises, on ne sait point pour
cela combien valent par exemple 10 livres d'or. Comme toute marchandise, l'argent ne peut exprimer sa propre quantité de valeur
que, relativement, dans d'autres marchandises. Sa valeur propre est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa
production, et s'exprime dans le quantum de toute autre marchandise qui a exigé un travail de même durée51. Cette fixation de sa
quantité de valeur relative a lieu à la source même de sa production dans son premier échange. Dès qu'il entre dans la circulation
comme monnaie, sa valeur est donnée. Déjà dans les dernières années du XVIIe siècle, on avait bien constaté que la monnaie est
marchandise ; l'analyse n'en était cependant qu'à ses premiers pas. La difficulté ne consiste pas à comprendre que la monnaie est
marchandise, mais à savoir comment et pourquoi une marchandise devient monnaie52.
47 « L'argent est la marchandise universelle. » (VERRI, Meditazioni sulla Economia Politica, p. 16.)
48 « L'argent et l'or eux-mêmes, auxquels nous pouvons donner le nom général de lingots, sont ... des marchandises ... dont la valeur ...
hausse et baisse. Le lingot a une plus grande valeur là où, avec un moindre poids, on achète une plus grande quantité de produits ou de
marchandises du pays. » (A Discourse on the general notions of Money, Trade and Exchange, as they stand in relations to each other, by a
Merchant, London, 1695, p. 7.) « L'argent et l'or, monnayés ou non, quoiqu'ils servent de mesure à toutes les autres choses, sont des
marchandises tout aussi bien que le vin, l'huile, le tabac, le drap et les étoffes. » (A Discourse concerning Trade, and that in particular of the East
Indies, etc., London, 1689, p. 2.) « Les fonds et les richesses du royaume ne peuvent pas consister exclusivement en monnaie, et* l'or et l'argent ne
doivent pas être exclus du nombre des marchandises. » (The East India Trade, a most profitable Trade..., London, 1677, p. 4.)
49 « L'or et l'argent ont leur valeur comme métaux avant qu'ils deviennent monnaie. »(GALIANI, op. cit., p. 72.) Locke dit : « Le commun
consentement des hommes assigna une valeur imaginaire à l'argent, à cause de ses qualités qui le rendaient propre à la monnaie. » Law, au
contraire : « Je ne saurais concevoir comment différentes nations pourraient donner une valeur imaginaire à aucune chose ... ou comment cette
valeur imaginaire pourrait avoir été maintenue ? » Mais il n'entendait rien lui-même à cette question, car ailleurs il s'exprime ainsi : « L'argent
s'échangeait sur le pied de ce qu'il était évalué pour les usages », c'est-à-dire d'après sa valeur réelle ; « il reçut une valeur additionnelle ... de son
usage comme monnaie ». (Jean LAW, Considérations sur le numéraire et le commerce, Éd. Daire, « Économistes financiers du XVIIIe siècle », p.
469-470.)
50 « L'argent en [des denrées] est le signe » (V. DE FORBONNAIS, Eléments du commerce, nouv. éd. Leyde, 1766, t. II, p. 143). — «
Comme signe il est attiré par les denrées » (op. cit., p. 155). — « L'argent est un signe d'une chose et la représente » (MONTESQUIEU, Esprit des
lois [OEuvres, Londres, 1766, t. II, p. 148]). L'argent « n'est pas simple signe, car il est lui-même richesse ; il ne représente pas les valeurs, il les
équivaut » (LE TROSNE, op. cit., p. 910).
« Si on considère le concept de valeur, la chose elle-même n'est prise que comme un signe, et elle ne représente pas ce qu'elle est ellemême,
mais ce qu'elle vaut. » HEGEL, Philosophie du droit. [Première édition]
[Longtemps avant les économistes, les juristes avaient mis en vogue cette idée que l'argent n'est qu'un simple signe et que les métaux
précieux n'ont qu'une valeur imaginaire. Valets et sycophantes du pouvoir royal, ils ont pendant tout le Moyen Age appuyé le droit des rois à la
falsification des monnaies sur les traditions de l'Empire romain et sur le concept du rôle de l'argent tel qu'il se trouve dans les Pandectes. « Que
aucun puisse ne doit faire doute, dit leur habile disciple Philippe de Valois dans un décret de 1346 (16 janvier), que à Nous et à Nostre Majesté
royal, n'appartiengne seulement ... le mestier, le fait, la provision et toute l'Ordenance de monoie et de faire monnoier teles monnoyes et donner tel
cours, pour tel prix comme il Nous plaist et bon Nous semble » [Ordonnances des rois de France de la 3e race..., Paris, 1729, t. II, p. 254]. C'était
un dogme du droit romain que l'empereur décrétât la valeur de l'argent. Il était défendu expressément de le traiter comme une marchandise.
Pecunias veto nulli emere fas erit, nam in usu publico constitutas oportet non esse mercem. [Il ne peut être permis à personne d'acheter de l'argent,
car, créé pour l'usage public, il ne peut être marchandise.] On trouve d'excellents commentaires là-dessus dans G.F. PAGNINI, Saggio sopra il
giusto pregio delle cose, 1751, dans Custodi, Parte moderna, t. II. Dans la seconde partie de son écrit notamment, Pagnini dirige sa polémique
contre les juristes.
51 « Si un homme peut livrer à Londres une once d'argent extraite des mines du Pérou, dans le même temps qu'il lui faudrait pour produire
un boisseau de grain, alors l'un est le prix naturel de l'autre. Maintenant, si un homme, par l'exploitation de mines plus nouvelles et plus riches, peut
se procurer aussi facilement deux onces d'argent qu'auparavant une seule, le grain sera aussi bon marché à 10 shillings le boisseau qu'il l'était
auparavant à 5 shillings, caeteris paribus [toutes choses égales d'ailleurs] (William PETTY, A Treatise of Taxes and Contributions, London, 1667, p.
31).
52 Maître Roscher, le professeur, nous apprend d'abord : « Que les fausses définitions de l'argent peuvent se diviser en deux groupes
principaux : il y a celles d'après lesquelles il est plus et celles d'après lesquelles il est moins qu'une marchandise. » Puis il nous fournit un catalogue
Nous avons déjà vu que dans l'expression de valeur la plus simple x marchandise A = y marchandise B, l'objet dans lequel
la quantité de valeur d'un autre objet est représentée semble posséder sa forme équivalent, indépendamment de ce rapport,
comme une propriété sociale qu'il tire de la nature. Nous avons poursuivi cette fausse apparence jusqu'au moment de sa
consolidation. Cette consolidation est accomplie dès que la forme équivalent général s'est attachée exclusivement à une
marchandise particulière ou s'est cristallisée sous forme argent. Une marchandise ne paraît point devenir argent parce que les
autres marchandises expriment en elle réciproquement leurs valeurs ; tout au contraire, ces dernières paraissent exprimer en elle
leurs valeurs parce qu'elle est argent. Le mouvement qui a servi d'intermédiaire s'évanouit dans son propre résultat et ne laisse
aucune trace. Les marchandises trouvent, sans paraître y avoir contribué en rien, leur propre valeur représentée et fixée dans le
corps d'une marchandise qui existe à côté et en dehors d'elles. Ces simples choses, argent et or, telles qu'elles sortent des
entrailles de la terre, figurent aussitôt comme incarnation immédiate de tout travail humain. De là la magie de l'argent.
des écrits les plus bigarrés sur la nature de l'argent, ce qui ne jette pas la moindre lueur sur l'histoire réelle de la théorie. A la fin, arrive la morale: «
On ne peut nier, dit-il, que la plupart des derniers économistes ont accordé peu d'attention aux particularités qui distinguent l'argent des autres
marchandises [il est donc plus ou moins qu'une marchandise ?]. En ce sens, la réaction mi-mercantiliste de Ganilh, etc., n'est pas tout à fait sans
fondement. » (Wilhelm ROSCHER, Die Grundlagen der Nationalökonomie, 3e édit., 1858, p. 207-210.) Plus – moins – trop peu – en ce sens – pas
tout à fait – quelle clarté et quelle précision dans les idées et le langage ! Et c'est un tel fatras d'éclectisme professoral que maître Roscher baptise
modestement du nom de « méthode anatomico-physiologique » de l'économie politique ! On lui doit cependant une découverte, à savoir que
l'argent est « une marchandise agréable ».
La monnaie ou la circulation des marchandises
I. - Mesure des valeurs
Dans un but de simplification, nous supposons que l'or est la marchandise qui remplit les fonctions de monnaie.
La première fonction de l'or consiste à fournir à l'ensemble des marchandises la matière dans laquelle elles expriment leurs