
Numérisation réaliser par
Stéphane Dubois
Pour le
CDRM
Lyon France
Lénine et la construction du parti bolchéviste
(En guise de préface)
Aujourd'hui personne ne contestera plus que si le prolétariat russe, allié à la paysannerie, put remporter la victoire sur la bourgeoisie et les grands propriétaires fonciers, supporter l'intervention et le blocus, venir à bout d'une organisation économique inouïe, de la faim et du froid, marcher au rétablissement de la vie économique, ce fut uniquement parce qu'il possédait un admirable parti bolchéviste, coulé d'un seul bloc d'acier, fortement soudé aux masses. Le génial créateur de ce parti fut V. I. Lénine. C’est pourquoi il est nécessaire que toutes les sections de I. C. sachent comment ce parti fut créé, sur quels principes d'organisation Lénine l'établit. Dans ce but, la section d'organisation du C. E. de l'I. C. entreprend de faire connaître à toutes les sections de l'Internationale communiste les idées fondamentales de Lénine sur la question d'organisation.
Le parti communiste russe n'est évidemment pas devenu d'un seul coup ce qu'il est actuellement. Il s'est développé dans la lutte, et nous tentons dans le présent recueil de donner aux camarades une image de cette lutte à l'aide d'articles de V. I. Lénine et d'extraits de ses écrits et discours.
Conditions dans lesquelles fut créé le parti bolchéviste
Le parti prolétarien fut créé en Russie dans d'autres conditions qu'en Occident. Tandis que les partis socialistes en Occident naissent dans des conditions légales et qu'il y avait là-bas des organisations ouvrières légales (les syndicats par exemple), un parlement bourgeois et un minimum de libertés pour le mouvement ouvrier, la formation du parti ouvrier en Russie eut lieu sous la domination de l'absolutisme le plus cruel ; il n'y eut, jusqu'à la révolution démocratique bourgeoise, aucune liberté en dehors d'un large mouvement élémentaire des masses ouvrières.
Jusqu'aux environs de 1895 régnait en Russie, parmi les intellectuels les plus avancés, l'idéologie des narodniki (populistes), qui niaient le développement du capitalisme en Russie et affirmaient que la Russie arriverait au socialisme, par un chemin différent et beaucoup moins douloureux que l'Occident, à savoir par la communauté paysanne de village. La nécessité d'ouvrir idéologiquement la voie au développement du capitalisme et de vaincre à tout prix l'idéologie petite-bourgeoise des narodniki, fit que, entre 1890 et 1900, lorsque le marxisme commença à apparaître en Russie, les intellectuels bourgeois s'en rapprochèrent dans une large mesure et, comme l'esprit du marxisme révolutionnaire leur était étranger, ils créèrent le marxisme dit " légal ".(Ils voulaient utiliser la classe ouvrière pour les intérêts` de la bourgeoisie D'autre part, les meilleures forces de la social-démocratie étaient systématiquement arrachées de ses organisations par les gendarmes tsaristes. Aussi était-il nécessaire de créer un noyau permanent, organisé, suffisamment illégal de révolutionnaires professionnels, qui pût mener le mouvement élémentaire grandissant de la classe ouvrière à la lutte pour le renversement du tsarisme, et sans lequel la libération de la classe ouvrière du joug du capital ne pouvait être réalisée. La tâche de la social-démocratie consistait à se détacher des intellectuels, qui se raccrochaient au mouvement ouvrier, rabaissaient sa force d'élan au niveau d'un mouvement trade-unioniste et en faisaient un appendice de la lutte de la bourgeoisie libérale ; il fallait créer des cadres de révolutionnaires professionnels éprouvés aux différents endroits, il fallait leur donner un clair programme marxiste, nue solide tactique ; il fallait, enfin, unir ces cadres dans une organisation de parti unique, combative de révolutionnaires professionnels, qui fût suffisamment illégale pour tenir tête aux attaques des gendarmes, et qui fut en même temps suffisamment liée aux masses ouvrières pour les conduire à la lutte le moment venu.
Ces tâches, V. I. Lénine les avait déjà, au tournant du siècle, assez clairement comprises et il les poursuivit conséquemment dans l'ancienne Iskra, organe central des social-révolutionnaires russes, qui parut de 1900 à 1903 (jusqu'au 2ème congrès du parti ouvrier social-démocrate russe) avec la collaboration de Lénine, Plékhanov, P. Axelrod, Martov, etc. C'est à cette époque qu'appartient aussi le célèbre écrit de Lénine Que faire ? (1902), qui a joué, dans l'histoire de la construction et du développement du parti communiste russe, un rôle éminent. V. I. Lénine y porte des coups écrasants au courant opportuniste dans la social-démocratie russe, aux ", économistes " qui surgissaient entre 1895 et 1900. Les " économistes ". qui étaient apparentés aux " marxistes légaux ", glorifiaient l'élément spontané du mouvement ouvrier et se ravalaient, en réalité, au niveau du trade-unionisme, niaient la possibilité d'un parti social-démocrate centralisé et se contentaient d'organisations pour la protection des intérêts économiques des ouvriers (sociétés de secours mutuels, caisse de grèves, etc.). Dans l'Iskra et dans Que faire ? V. I. Lénine a donné pour la première fois les raisons profondes du plan, projeté par lui déjà en 1901, d'une organisation de " révolutionnaires professionnels ". Nous reproduisons de cet ouvrage quelques chapitres consacrés aux questions d'organisation.
Quant aux formes d'organisation, que l'organisation social-démocrate avait acceptées alors en Russie, on les trouve dans la lettre de Lénine à un camarade (1902), lettre qui devint la base de l'organisation du parti : à la tête du mouvement local se trouve un comité auquel sont subordonnés les groupes de districts, les cercles et les sous-comités d'entreprises (c'est ainsi qu'on appelait les " cellules primitives " du parti). Les uns entraient au parti après ratification du comité, les autres étaient seulement rattachés au parti. Conformément au statut adopté au 2ème congrès du parti social-démocrate russe en 1903, seuls les comités en tant qu'organisations réelles des révolutionnaires professionnels, le comité central du parti et la rédaction de l'organe central, qui a joué, lors de la création du parti social-démocrate en Russie, un rôle éminent, pouvaient envoyer leurs représentants aux congrès.
La scission entre bolchéviks et menchéviks
Martov et P. Axelrod, jusqu'au 2ème congrès du parti; marchaient la main dans la main avec Lénine. P. Axelrod écrivait sur Lénine vers 1900, dans la préface de la brochure de Lénine Les taches des social-démocrates russes : " Lénine allie de façon heureuse l'expérience d'un bon praticien à la culture théorique et à un large horizon politique ". Mais au 2ème congrès du parti social-démocrate russe, en 1903, ils se séparèrent. Ils s'écartèrent l'un de l'autre surtout dans les questions d'organisation auxquelles Lénine attachait déjà une importance énorme, voire décisive.
On ne faisait alors que construire le parti ouvrier social-démocrate russe ; aussi était-il particulièrement important d'établir sur quelle base il devait être construit. Martov, P. Axelrod et quelques autres vieux collaborateurs de l'Iskra, tombés sous l'influence des éléments petits-bourgeois, voulaient construire le parti sur une base confusionniste ; ils proposaient de considérer comme membres du parti ceux mêmes qui n'appartenaient personnellement à aucune organisation du parti et se contentaient de prêter leur appui au parti ; par là ils ouvraient la porte aux intellectuels petits-bourgeois proches du parti, qui craignaient discipline du parti et la lutte révolutionnaire active ; ils étaient d'avis que chaque gréviste avait le droit de se proclamer membre du parti ; ils subordonnaient la conduite consciente de la lutte de classe à l'élan spontané. Lorsque les mencheviks, à l'époque de la sombre réaction consécutive à la révolution de 1905, dans les années 1908 à 1909, lançaient le mot d'ordre : Liquidation du parti illégal et d'un parti ouvrier " légal ", " large ", " ouvert ", c'est-à-dire pratiquement d'un parti ouvrier libéral, ils ne faisait que rester conséquents avec leur point de vue.
Lénine disait déjà au 2ème congrès : " Le parti doit être l'avant-garde, le chef des grandes masses de la classe ouvrière qui travaille entièrement ou presque entièrement sous le contrôle et la direction " des organisations du parti, mais n'appartient pas complètement au parti ". Aussi était-il exigé beaucoup des membres du parti ; seul pouvait être considéré comme membre du parti celui qui participait personnellement à une de ses organisations et travaillait activement dans son sein. De cette manière, Lénine donnait au parti une base solide de " révolutionnaires professionnels ", et rendait difficile aux éléments petits-bourgeois l'entrée du parti. Le résultat d'une telle construction du parti était que ses formes d'organisation changeaient, mais que le noyau fondamental restait. Cela aida le parti des bolcheviks à rester fidèle à son programme et à sa tactique dans les années les plus difficiles de la réaction et à sortir finalement vainqueur de la lutte.
Les menchéviks manifestèrent le même opportunisme après le 2ème congrès du parti dans la question du centralisme, de l'autonomie des organisations locales et de la démocratie. Dans ces questions aussi, ils suivaient les économistes et étaient contre la subordination sans réserve des organisations locales à la direction centrale, contre la discipline sévère du parti, pour l'autonomie des organisations locales. Partant de là, ils défendaient le principe démocratique et l'éligibilité absolue des comités locaux, se déclaraient résolument contre les " nominations " (la cooptation des membres du comité), criaient à l'autocratie et au bureaucratisme des bolcheviks, à " l'obéissance aveugle ", et raillaient la discipline du parti. Lénine démasquait l'opportunisme des menchéviks dans ces questions et, déjà en 1904, il prouve dans l'ouvrage Un pas en avant, deux en arrière, qu'ils s'apparentaient, toutes choses égales d'ailleurs, à l'aile opportuniste de la social-démocratie du monde entier.
Ainsi les menchéviks se trouvaient, quant aux questions d'organisation, dans les rangs des opportunistes social-démocrates. Bientôt après le 2ème congrès, ils s'unirent avec les anciens économistes, et glissèrent sur toute la ligne politique dans l'opportunisme.
L'ouvrage de Lénine Un pas en avant, deux en arrière, composé en 1904, est consacré à l'analyse des résolutions du 2ème congrès et à l'attitude des menchéviks après le congrès du parti. Nous reproduisons également quelques chapitres de cet ouvrage, qui caractérisent les différences d'opinion fondamentales des bolchéviks et des menchéviks dans les questions d'organisation.
L'organisation des cellules d'entreprises
En même temps, Lénine n'oubliait pas un moment la pensée fondamentale qu'il avait exprimée déjà en 1902 dans sa Lettre à un camarade : ce n'est que par une étroite liaison de l'organisation avec les masses ouvrières que le parti peut entraîner les masses à la lutte au moment opportun. C'est pourquoi, en 1902 déjà, il recommandait de créer dans les entreprises des " cercles d'entreprises ", qui plus tard se transformèrent en cellules d'entreprises. " Il faut que chaque entreprise soit notre forteresse ", écrivait Lénine, et il revint plus tard bien des fois sur cette question.
Mais Lénine ne réussit pas d'un seul coup.à faire de la cellule d'entreprise la base de granit de l'organisation du parti bolcheviste. En 1907, il écrivait, dans un article " La scission de Pétersbourg ", sur l'organisation de Leningrad: Nous voyons qu'à Pétersbourg (comme probablement aussi dans la plupart des villes russes) les districts, les sous-districts et les cellules inférieure non pas été formés seulement sur la base territoriale (locale), mais aussi sur la base professionnel et la base nationale. Il y a, par exemple, à Pétersbourg, un district de chemin de fer. Il est organisé sur la base professionnel et il y a aussi un district ethnique (letton) et une organisation militaire.
Ici, nous voyons encore les différentes formes de l'organisation primaire du parti, entre autres, des cellules inférieures, qui sont construites sur la base territoriale, professionnelle et même nationale ; nous voyons même des districts divisés par nationalités et des districts de chemin de fer, qui jouissent des mêmes droits que les autres districts. Naturellement, les cellules nationales et les districts nationaux ne peuvent jouer le même rôle que les mêmes organismes internationaux qui groupent tous les ouvriers sans distinction de nationalité et se construisent sur la base des cellules d'entreprises. Les premiers n'accomplissent en général qu'un travail d'agitation et de propagande ainsi que d'éducation culturelle, mais ils ne prennent presque aucune part à la lutte et à la vie politique en général. Cependant ils ont subsisté en Russie jusqu'en 1917. Cela prouve les grandes difficultés qu'il y a à venir à bout des vieilles formes d'organisation. C'est seulement au 8ème congrès du parti communiste russe (mars 1919), que fut prise la résolution de liquider définitivement les organisations du parti spéciales aux cheminots, aux postiers, etc.. Il faut reconnaître que ces dernières en leur temps furent extrêmement nécessaires et qu'elles ont joué un rôle très important dans l'élargissement de l'influence du parti des bolchéviks, parmi ces catégories d'ouvriers et employés.
Le parti des bolchéviks, depuis longtemps déjà, donnait la plus grande attention à la création de cellules d'entreprises. Déjà, pendant la révolution de 1905 et aussi plus tard, les comités du parti savaient exactement dans quelle fabrique il y avait des membres du parti, des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, et ils connaissaient le nombre des sympathisants. Ce sont les bolchéviks qui ont surtout travaillé dans les entreprises. Cela donnait au parti ouvrier social-démocrate russe la possibilité de se mettre à la tête de la lutte de la classe ouvrière et d'entraîner les larges masses ouvrières.
Lors de la plus sombre réaction, au lendemain de la révolution de 1905-1906, le parti, après une courte existence semi-légale, fut contraint de nouveau de devenir illégal. Il lui fallut encore à nouveau se transformer. En raison de cette nouvelle situation, Lénine écrivait en 1908 : Une organisation illégale solide des centres du parti, la publication active, illégale et systématique de littérature, mais avant tout des cellules locales et surtout des cellules d'entreprises, sous la direction des meilleurs ouvriers vivant en contact direct avec les masses, telle est la base sur laquelle nous construisons et avons construit le noyau inébranlablement solide du mouvement ouvrier révolutionnaire et social-démocratique. Et ce noyau illégal sera incomparablement plus étendu qu'autrefois, ses antennes s'étendront, son influence s'élargira aussi par l'intermédiaire de la Douma, dans les syndicats, les coopératives, les sociétés d'éducation.
Ainsi, déjà à cette époque, Lénine développait la question des fractions bolchévistes dans les syndicats, les coopératives et les sociétés d'éducation, quoique ces fractions fussent encore confondues avec les cellules. Cela aidait les bolchéviks, par une lutte opiniâtre permanente, à conquérir. de l'intérieur ces organisations.
La base du parti des bolchéviks, son fondement, est actuellement la cellule d'entreprise. Le parti consacre à son travail la plus grande attention. Dans toutes les organisations sans-parti, congrès et conférences d'organes élus, des fractions communistes sont organisées dont la tâche est de renforcer l'influence du parti et d'exécuter sa politique dans les cercles sans-parti. Ainsi, l'idée de Lénine, l'idée des cellules du parti dans les entreprises, et des fractions dans les associations et organisations sans-parti, a été réalisée jusqu'au bout.
L'organisation du parti
Comme nous l'avons vu plus haut, Lénine lutta jusqu'en 1105 pour les organisations étroites de révolutionnaires professionnels et contre l'éligibilité des membres des comités.
les conditions du travail strictement clandestin d'alors, éligibilité n'était pas possible. En 1905, la situation change Lénine soulève la question d'une réorganisation du parti. Il parle déjà d'une forme large de cellule fondamentale, d'une forme moins stricte, " plus libre " ; mais seulement par comparaison avec les anciens " cercles de révolutionnaires professionnels ". On réalise la démocratisation du parti, on passe au principe électif. Mais le parti conserve son appareil illégal, et cela l'aide à s'adapter à nouveau et sans souffrances aux conditions d'illégalité lorsque les circonstances l'exigent.
Quelle est la forme d'organisation que les organisations du parti social-démocrate russe avaient acquise à cette époque ? Elle ressort de la description suivante de l'organisation de Pétersbourg, que Lénine donna dans l'article : " La scission de Pétersbourg de 1907 " :
Le parti ouvrier social-démocrate russe est organisé démocratiquement. Cela signifie que toutes les affaires du parti sont conduites directement par des représentants de tous les membres du parti avec des droits égaux et sans aucune exception ; ainsi, tous les fonctionnaires, tous les collèges dirigeants, toutes les institutions du parti sont élus, obligés de faire des comptes rendus de leurs mandats et amovibles. Les affaires de l'organisation de Pétersbourg sont conduites par le comité élu du parti ouvrier social-démocrate russe de Pétersbourg. Mais l'institution suprême de l'organisation de Pétersbourg est, vu l'impossibilité de rassembler en une fois tous les membres du parti (6.000 environ), la conférence des délégués de l'organisation. A cette conférence, tous les membres de l'organisation ont le droit d'envoyer des délégués: un délégué pour un nombre déterminé de membres du parti, par exemple, un délégué pour 50 membres du parti, comme cela fut adopté à la dernière conférence. Ces représentants doivent obligatoirement être élus par tous les membres du parti, et la décision des délégués sur une question a une valeur suprême et décisive pour toute l'organisation.
Mais ce n'est pas encore tout. Pour que la décision d'une question soit véritablement démocratique, il ne suffit pas de rassembler tous les délégués élus des organisations. Il est nécessaire que tous les membres de l'organisation se prononcent en même temps de façon indépendante, et chacun pour soi, sur la question discutée qui intéresse toute l'organisation. Des partis et des associations organisés démocratiquement ne peuvent pas renoncer, en principe, à une telle consultation de leurs membres, du moins dans les cas les plus importants et, en particulier, lorsqu'il s'agit d'une action politique à laquelle les masses participent de façon indépendante comme, par exemple, lors d'une grève, d'élections, du boycottage d'une. grande entreprise locale, etc...
Une grève ne peut se déclencher unanimement, les élections ne peuvent se faire consciemment, si chaque ouvrier n'a pas décidé lui-même consciemment et librement de la question. Doit-on se mettre en grève ou non ? Doit-on voter pour les cadets ou non ? Décider toutes les questions politiques par consultation de tous les membres du parti est impossible ; ce serait un scrutin éternel, fatigant, stérile. Mais les questions les plus importantes et surtout celles qui sont liées directement à des actions déterminées des masses elles-mêmes, doivent obligatoirement être décidées dans le cadre de la démocratie, non seulement par l'envoi de représentants, mais aussi par la consultation de tous les membres du Parti.
C'est pourquoi le comité de Pétersbourg a décidé que les élections des délégués à la conférence doivent avoir lieu seulement après que les membres du parti auront discuté si un accord doit être passé avec les cadets, et après que tous les membres du parti auront voté sur cette question. Les élections sont une affaire à laquelle participent directement les masses. Les socialistes considèrent la conscience des masses comme la force la plus importante. Il faut donc que chaque membre du parti décide consciemment si, aux élections, on doit voter ou non pour les cadets. Ce n'est qu'après la discussion publique de cette question par tous les membres du parti rassemblés, qu'il sera possible à chacun d'eux de prendre consciemment et fermement l'une ou l'autre décision.
Ici, comme en beaucoup d'endroits, Lénine souligne tout particulièrement l'activité de tous les membres et leur participation à la décision des questions du parti. Ils élisent aux conférences et aux congrès toutes les organisations dirigeantes du parti qui sont dans l'obligation de rendre compte de leur mandat à leurs électeurs. Mais en même temps, les résolutions des organes supérieurs du parti sont obligatoires pour les inférieurs. Tel est le principe du centralisme démocratique. qui fut réalisé déjà alors par Lénine. Avec quelques déviations seulement qui correspondaient à la lutte fractionnelle des bolchéviks et des menchéviks. On en parlera plus loin.
Dans un autre article : " La réorganisation et la liquidation de la scission à Pétersbourg " (1907), Lénine écrivait que d'après le statut nouveau (bolchéviste), de l'organisation de Pétersbourg, la conférence est une institution permanente. " Elle ne se réunit pas moins de deux fois par mois et elle est l'organe suprême de l'organisation. Elle est réélue tous les six mois. La conférence élit un comité choisi i lotis les membres du parti, et pas seulement parmi qui travaillent dans tel ou tel district de l'organisation locale ". Il fallut en conséquence procéder à une modification : "Les conférences de territoires, de gouvernements de cantons du parti des bolchéviks n'ont pas le caractère d’organisations permanentes et sont convoquées tous les six mois. "
Dans les situations illégales, ni les congrès ni les conférences du parti ne pouvaient évidemment, être convoqués de façon normale. Entre le 5ème (1907) et le 6ème congrès (1917), dix ans passèrent. Mais il fallut appliquer le principe de
cooptation des membres du parti, dans une large mesure.
cela témoigne de l'élasticité du parti des bolchéviks. La démocratie n'est pas quelque chose de donné pour tous les temps et pour toutes les situations. L’opportunité révolutionnaire a une importance décisive. Le parti bolchévistes tourne tantôt vers l'élargissement du principe démocratique, tantôt vers sa limitation. Dans la période du communisme de guerre, tout le parti des bolchéviks est transformé en un camp retranché. Les résolutions du C. C. furent alors fréquemment exécutées sous la forme d'ordres de combat.
Mais lorsque la guerre civile tut terminée, lorsque la vie
économique du pays s'améliora et que les dangers de la nouvelle politique économique furent passés dans une large mesure, le parti des bolchéviks revint aux principes du centralisme démocratique.
La lutte avec les liquidateurs
Dès que la réaction commence, après la révolution de 1905-1906, les intellectuels s'éloignent du parti. Les menchéviks sympathisants montrent leur vrai visage petit-bourgeois et liquident les solutions révolutionnaires et le parti prolétarien révolutionnaire. Ils tentent de remplacer ce dernier par une " association informe dans le cadre de la légalité à tout prix, même si cette légalité est payée d'un renoncement public au programme, à la tactique et aux traditions du parti ". Les bolchéviks mènent, sous la direction de Lénine, tant sur le terrain de l'idéologie que sur celui de l'organisation, la lutte la plus résolue contre ces tentatives liquidatrices. Lénine fait admettre à la conférence nationale en 1908. à laquelle participèrent encore les menchéviks, une résolution où l'on pose l'organisation illégale comme pierre angulaire ; en même temps, il reconnaît comme nécessaire l'utilisation de toutes les possibilités légales. La résolution apporte une attention particulière à la création, dans les entreprises, de cellules du parti qu'on y appelle encore des comités.
Les menchéviks votèrent aussi pour cette résolution, que nous reproduisons intégralement dans notre recueil. Ils condamnèrent également, à la conférence de décembre de 1908, le liquidationnisme comme une déviation du marxisme révolutionnaire. Mais malgré cette condamnation, les mencheviks continuèrent à suivre la voie des liquidateurs. Ne se séparèrent d'eux qu'un groupe insignifiant de menchéviks du parti, Plekhanov et Trotsky
.
Les " liquidateurs à rebours ", comme Lénine les appelait, apparurent aussi dans la fraction des bolchéviks, mais Lénine tira résolument une ligne de démarcation entre eux et lui. C'étaient les otzovistes, qui exigeaient le retrait des social-démocrates de la Douma ; les ultimatistes, qui proposaient à la fraction social-démocrate de la Douma
de présenter un ultimatum à la Douma et, en cas de refus, de la
quitter; et enfin les " constructeurs de Dieu " qui, à l’époque de la réaction, se mirent avec les intellectuels bourgeois à construire une divinité. Dans la résolution de
conférence commune de la rédaction de l'organe central
bolchéviste, le Prolétaire, et des représentants des grands centres prolétariens en 1909, nous lisons qued ans les rangs fraction bolcheviste aussi avaient surgi des éléments
qui ne s'étaient pas assimilé suffisamment le point de vue prolétarien :
En raison des circonstances de temps défavorables, ces éléments montrent de plus en plus nettement leur insuffisante fermeté social-démocrate, tombent dans une opposition toujours plus brutale aux bases de la tactique social-démocrate révolutionnaire et créent, au cours de cette année, un courant qui cherche à formuler une théorie de l'otzovisme et de l'ultimatisme, mais en réalité élève en principe et renforce les conceptions fausse du parlementarisme social-démocrate et du travail social-démocrate de la Douma... Avec toute sa phraséologie révolutionnaire, la théorie de l'otzovisme et de l'ultimatisme représente en réalité, à un degré important, l'autre côté des illusions constitutionnelles, qui sont liées à l'espoir que la Douma d'Empire peut satisfaire elle-même les unes ou les autres des revendications pressantes du peuple ; par conséquent cette théorie, par sa nature même, substitue à l'idéologie prolétarienne des tendances petites-bourgeoises. L'ultimatisme ne fait pas moins de tort au travail social-démocrate que l'otzovisme officiel.
L'ultimatisme politique ne se distingue en rien présentement de l'otzovisme
et il ne fait, par le caractère dissimulé de son otzovisme, qu’introduire plus de désordre et de confusion...En essayant de déduire de quelques applications du boycottage d'organismes
dans tel ou tel moment de la révolution, une ligne de boycottage comme une caractéristique particulière de la tactique du bolchévisme dans la période de la contre-révolution, l'ultimatisme et l'otzovisme montrent que ces courants, par leu nature,
sont l'envers du menchévisme qui exige une participation générale et sans réserve à tous les organismes élus, indépendamment des étapes dans le développement de la révolution et indépendamment de savoir s'il y a de l'élan révolutionnaire ou non.
Vu toutes ces circonstances, la rédaction élargie du Prolétaire déclare que le bolchévisme, comme courant déterminé dans le parti ouvrier social-démocrate russe, n'a rien de commun avec l'otzovisme et l'ultimatisme, et que la fraction bolchéviste doit mener la lutte la plus énergique contre ces déviations de la voie du marxisme révolutionnaire.
De la même manière, les bolchéviks, sous la direction de Lénine, se séparent également, en philosophie, des " constructeurs de Dieu ", des machistes et des empiriocriticistes, qui s'étaient écartés de la philosophie prolétarienne, du matérialisme historique et débitaient à la classe ouvrière une mixture bourgeoise idéaliste. Un grand nombre même des meilleurs social-démocrates d'Europe occidentale condamnèrent alors résolument cette intransigeance de Lénine qu'ils traitèrent de scissionniste et de désorganisateur du mouvement ouvrier. Mais il est actuellement évident que cette intransigeance de Lénine contre tous les falsificateurs du marxisme révolutionnaire lui a donné la possibilité de créer un parti bolchéviste, coulé dans un seul bloc d'acier, sans lequel le prolétariat russe n'aurait pu remporter une si brillante victoire.
En 1910, fut entreprise la dernière tentative pour s'entendre avec les liquidateurs. Une réunion plénière du C. C. fut convoquée, à laquelle participèrent aussi les liquidateurs menchévistes. Lénine ne croyait déjà plus à la possibilité d'une entente avec eux mais, même dans la fraction bolchéviste, les illusions n'étaient pas alors tout à fait évanouies certains croyaient possible d'entraîner les liquidateurs menchévistes dans la voie de la social-démocratie révolutionnaire. C'est pourquoi Lénine accepta une séance en commun avec eux. A cette séance, on adopta unanimement une résolution où il était dit entre autres :
La position historique du mouvement social-démocrate à l'époque de la contre-révolution bourgeoise, d'une part provoque inévitablement la naissance d'une influence bourgeoise sur le prolétariat, ainsi que la négation du parti social-démocrate illégal, la sous-estimation de son rôle et de son importance, et des tentatives diverses pour étriquer les tâches et les mots d'ordre programme et de la tactique de la social-démocratie révolutionnaire et, d'autre part, fait qu'on nie le travail des social-démocrates à la Douma et l'utilisation des possibilités légales, qu’on ne comprend pas l'importance de l'une et de l'autre activité et qu'on se montre incapable d'adapter la tactique démocratique révolutionnaire aux conditions historiques particulières du moment présent.
Un élément indispensable de la tactique social-démocrate
dans de telles circonstances, est la victoire remportée sur ces deux
déviations, par l'élargissement et l'approfondissement du travail social-démocrate dans tous les domaines de la lutte de classe et par l'explication du caractère dangereux de ces déviations.
Comme un grand nombre de résolutions avaient été adoptées à l'unanimité condamnant le liquidationnisme, aussi bien de droite que de gauche, comme une lutte résolue contre ces courants avait été jugée nécessaire, et que les menchéviks exprimaient le souhait de mettre fin à leur travail fractionnel, Lénine, sous la pression de la majorité membres du C. C., disposés à la conciliation, consentit l’union avec les menchéviks. Mais cette union resta seulement une résolution sur le papier, car, en réalité, les menchéviks ne pensaient pas du tout à rompre avec les liquidateurs.
On en arriva finalement à la conférence des bolchéviks de janvier 1912, qui déclara les liquidateurs comme étant en dehors du parti, rompant ainsi définitivement avec eux.
C'est ainsi qu'il fallut une lutte de dix ans avant que le parti bolcheviste rompît définitivement avec les liquidateurs menchévistes. Jusque là, il y eut, comme nous l'avons vu, même dans le C. C. bolchéviste, quelques hésitations : il y avait ce qu'on appelait les conciliateurs. Mais V.I.Lénine, vit déjà alors tout à fait clairement que les menchéviks étaient les représentants d'une autre classe, et qu'il fallait les combattre avec la plus grande énergie. En 1908 déjà, Lénine écrivait qu'au moment de la lutte décisive du travail contre le capital, les menchéviks seraient avec la bourgeoisie de l'autre côté de la barricade et emploieraient d'autres moyens qu'en temps de paix. Cela devint bientôt — pendant la guerre impérialiste, après la révolution de mars 1917, et encore plus pendant la révolution d'Octobre —une vérité aveuglante pour tous.
Lénine témoigna de la même intransigeance à l'égard des partis européens occidentaux, surtout pendant la période des luttes décisives avec le capital. Dans l'article " Discours mensongers sur la liberté ", écrit en 1920, il dit:
Si l'on a dans ses rangs des menchéviks, on ne peut triompher dans la révolution prolétarienne, on ne peut maintenir cette révolution. C'est évident en principe. Cela fut aussi visiblement confirmé par l'expérience en Russie et en Hongrie. En Russie, il y eut de multiples situations difficiles, dans lesquelles le régime soviétique aurait été certainement renversé si les mencheviks, les réformistes, les petits-bourgeois démocrates étaient restés dans le parti. En Italie, on se trouve maintenant, comme il est généralement reconnu, à l'approche de combats décisifs du prolétariat contre la bourgeoisie pour la prise du pouvoir. Dans un tel moment, il n'est pas seulement absolument nécessaire d'éloigner les menchéviks, les réformistes, les " turatistes " du parti ; il peut devenir utile aussi d'éloigner des communistes éminents, capables d'hésiter et de pencher pour l'unité avec les réformistes, et de les écarter de tous les postes importants. Avant la révolution et dans les moments de la lutte la plus acharnée pour sa victoire, les moindres hésitations à l'intérieur du parti sont capables de tout gâter, de faire échouer la révolution, d'arracher le pouvoir des mains du prolétariat, car ce pouvoir n'est pas encore affermi, car l'assaut contre lui est encore trop fort. Si les chefs, hésitants dans un tel moment, se retirent, cela n'amène pas l'affaiblissement, mais le renforcement du parti, du mouvement ouvrier et de la révolution.
Malheureusement, cela n'a pas été fait à temps et nous avons vu les tristes conséquences de cette irrésolution.
Pour caractériser le point de vue de Lénine sur la question d'organisation dans la période de lutte contre les liquidateurs, nous citons la documentation suivante : la résolution de la conférence de décembre 1908; des extraits de l'article de Lénine " Sur le chemin " où il se prononce sur les résolutions de la conférence de décembre ; des extraits de l'article : " La liquidation du liquidationnisme ", consacré à la conférence des bolchéviks de 1909, et enfin les résolutions de la conférence de janvier des bolchéviks (1912), sur la question d'organisation et sur les liquidateurs, dans lesquelles les bolchéviks déclarent que les liquidateurs se place en dehors du parti et qu'ils rompent complètement eux.
Le parti, avant-garde de la classe ouvrière
Nous avons souvent vu que Lénine, comme déjà aussi Marx dans le Manifeste Communiste, a défini le parti comme l'avant-garde de la classe ouvrière. Il l'a exprimé une netteté particulière dans les directives adoptées par le 2ème congrès de l'Internationale communiste concernant ,le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne. Nous y lisons :
Le parti communiste est une partie de la classe ouvrière, la plus avancée, la plus consciente et, par conséquent, la plus révolutionnaire. Le parti communiste est créé sur la base sélection naturelle des ouvriers les meilleurs, les plus conscients, les plus dévoués, les plus clairvoyants. Le parti communiste n'a pas d'autres intérêts que les intérêts de l'ensemble classe ouvrière. Il se distingue de toute la masse ouvrière ; en ce qu’il domine du regard tout le chemin historique de la classe ouvrière dans son ensemble, et qu'il s'efforce de défendre à tous les détours de ce chemin, non pas les intérêts de quelques isolés, ou de quelques corporations, mais les intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble. Le parti communiste est du point de vue de la politique et de l'organisation, le levier à l’aide duquel la partie la plus avancée de la classe ouvrière toute la masse du prolétariat et du demi-prolétariat dans la bonne voie.
Tels sont, brièvement exprimés, les fondements principaux de la doctrine de Lénine sur le parti. A ce même 2ème congrès de l'Internationale communiste, Lénine dit :
Un parti politique ne peut englober que la minorité de la classe ouvrière. de même que les ouvriers qui ont une réelle conscience de classe forment les minorités des ouvriers dans chaque société capitaliste. C'est pourquoi nous sommes contraints de reconnaître que laa grande masse des ouvriers peut être conduite et guidée par la minorité consciente. Si cette minorité a une réelle conscience de classe et réussit à conduire les masses, si elle peut répondre à toutes les questions qui sont a l’ordre du jour, elle est a proprement parler un parti. Si la minorité ne s'entend pas à diriger les masses, à se mettre en liaison avec les masses, elle n'est pas un parti, elle ne vaut rien, même si elle s'intitule parti.
Mais pour la conquête du pouvoir, il faut que le parti communiste amène la majorité de la classe ouvrière a ses côtés. Pour y arriver, le parti communiste ne doit pas se traîner à la remorque du mouvement ouvrier, il faut qu'il se mette à sa tête. C'est pourquoi le parti doit être étroitement lie à la classe ouvrière et à toutes ses organisations : syndicats, coopératives, conseils d'entreprises, fractions parlementaires et de la Douma, organisations des ouvrières, organisations de culture et d'éducation, fédérations des Jeunesses, soviets, organes d'Etat, quand le prolétariat s'est empare du pouvoir. Dans ces organisations et organes, il faut que les communistes créent leurs fractions et, par l'intermédiaire de ces fractions, dirigent les organisations et les organes. C'est seulement par cette tactique que le parti bolchéviste a réussi à conquérir toutes les organisations citées.
Dans La maladie infantile du communisme, Lénine dit que le parti est la " forme supérieure de l'union des classes du prolétariat " et qu'il lui faut diriger toutes les autres formes des organisations prolétariennes et semi-prolétariennes et participer à leur lutte de manière active.
C'est le motif pour lequel Lénine s'attaquait de façon résolue à la prétendue " neutralité " des syndicats et des autres organisations ouvrières, à l' " indépendance " des fractions parlementaires. En réalité, cette " neutralité " et cette " indépendance " ne sont pas autre chose que la dépendance la plus honteuse à l'égard de la bourgeoisie et de ses agents.
Lénine enseignait que le prolétariat ne peut accomplir de révolution prolétarienne victorieuse s'il n'a pas son parti politique indépendant. Ni les syndicats, ni les coopératives ne peuvent le faire, quoiqu'ils jouent dans l’histoire de la lutte de la classe ouvrière pour sa libération du joug du capital un très grand rôle. Ce n'est que parce prolétariat russe avait un fort parti bolchéviste qu'il à remporter la victoire sur les capitalistes et sur les propriétaires terriens. Ce n'est que grâce à ce parti qu'il à maintenir ses conquêtes.
Lénine enseigna que le parti communiste est un instrument non seulement pour la conquête de la dictature prolétariat , niais aussi pour son maintien, pour la consolidation et l'élargissement de la dictature. Il est l'état-major de l’armée de la révolution prolétarienne. C'est pourquoi l’organisation du parti, l'unité de pensée et l'unité de volonté, la discipline de fer du parti, l'exclusion des éléments opportunistes et étrangers de ses rangs, acquièrent une particulière importance.
Le parti bolchéviste devint parti de gouvernement, et des éléments qui lui étaient étrangers commencèrent à y adhérer. Il y eut là un phénomène particulièrement dangereux à l'époque du passage à la nouvelle politique économie fois que la guerre civile acharnée fut terminée. Lénine développa la question de l'épuration du parti et d'exclure 99 pour 100 des anciens menchéviks. Naturellement, cela ne doit pas être pris au sens littéral du mot. En disant cela Lénine visait surtout les intellectuels qui étaient venus au parti bolchéviste après victoire de la révolution d'Octobre. Il proposa de leur consacrer une attention particulière, afin de voir s'ils n’étaient pas entrés dans le parti bolchéviks pour des raisons égoïstes, s’ il n’avaient pas introduit des éléments de désagrégations ou des déviations au parti bolchéviste. Il faut exclure sans pitié ces gens du parti. " Moins mais mieux ", tel était le mot d’ordre de Lénine.
La discipline du parti et l'unité du parti
C'est dans la lutte intransigeante contre toute déviation de la ligne marxiste révolutionnaire que se forma le parti bolchéviste. Lénine ne dissimula jamais les différences d'opinions, ne les cacha jamais sous l'enseigne du bon ordre, de la paix et de l'unanimité; au contraire, il lutta jusqu'au bout, avec la passion du révolutionnaire, contre toutes les déviations et toutes les erreurs, et ne recula pas devant la scission et l'exclusion du parti, non seulement des liquidateurs menchévistes, mais aussi des révolutionnaires de la phrase, des otzovistes, des ultimatistes et des constructeurs de Dieu. Mais il ne fut jamais pour une scission à tout prix. D'abord, il épuisait toutes les possibilités, afin de ramener les camarades égarés sur le chemin du marxisme révolutionnaire. Ce n'est que lorsque cela ne donnait aucun résultat positif qu'il rompait résolument avec eux. Après la première scission, lorsque les menchéviks en 1905, sous la pression des masses révolutionnaires, allèrent fortement à gauche, et se rapprochèrent des bolchéviks dans la lutte pratique révolutionnaire. Lénine se prononça lui-même pour l'unité. Il s'ensuivit, au printemps de 1906, le 4ème congrès d'unité du parti ouvrier social-démocrate russe. Les menchéviks lui enlevèrent la majorité. Mais Lénine ne sortit pas du parti, c'est au contraire de l'intérieur qu'il engagea la lutte pour la conquête du parti. Au 5ème congrès du parti ouvrier social-démocrate russe en 1907, les bolchéviks réussirent à obtenir la majorité. Le rôle dirigeant dans le parti passa aux bolchéviks. Les menchéviks avaient dans le parti une fraction tout à fait organisée. En 1908, ils se posèrent déjà ouvertement comme liquidateurs du parti révolutionnaire.
Comment Lénine, alors que les menchéviks étaient encore dans le même parti contre lui, se comporta-t-il à l'égard des principes du parti et de l'unité du parti ? Naturellement, il combattit alors pour la liberté de la lutte fractionnelle et exigea la liberté de discussion et de critique, même en ce qui concerne les résolutions du C. C. Avec une
particulière, il combattit alors pour les droits des organisations contre le C. C. menchéviste. Mais en même il reconnaissait aussi comme inébranlables les principes centralisme démocratique et de la sévère discipline du parti, n'y faisant que quelques réserves, dans l'article:
" La lutte avec les social-démocrates d'esprit cadet et la discipline du parti ", il écrivait :
Nous avons plusieurs fois défini notre point de vue sur l’importance de la discipline et sur la notion de discipline dans les du parti ouvrier. Unité d'action, liberté de discussion et de critique, telle fut notre définition. Seule, une telle discipline est digne du parti démocratique de la classe avancée. La force de ouvrière réside dans l'organisation. Sans l'organisation des masses, le prolétariat n'est rien ; s'il est organisé, il est tout. L’organisation est l'unité d'action, l'unité de l'action pratique. Mais cela va de soi, tous ces actes, toutes ces actions ne sont précieuses que dans la mesure où elles poussent en avant, et non pas en arrière ; dans la mesure où elles soudent idéologie et élèvent le prolétariat au lieu de l'abaisser et de l’affaiblir. Une organisation sans idéal est un non-sens qui, dans la pratique transforme les ouvriers en misérables auxiliaires de bourgeoisie dominante. C'est pourquoi le prolétariat, sans de discussion ni de critique, ne reconnaît aucune unité d’action. C'est pourquoi les ouvriers qui ont conscience de leur classe ne doivent jamais oublier qu'il y a des violations de principes sont si sérieuses, qu'elles font une obligation de rompre avec les rapports d'organisation.
Cela amena plus tard une scission complète entre bolchéviks et menchéviks. Mais dans les années 1906/07, Lénine Considérait la scission définitive encore comme prématurée,
et c'est pourquoi il fit même parfois aux menchéviks
de très larges concessions, comme par exemple dans la question du bloc avec les libéraux et des listes communes avec eux pour les élections à la Douma d'Empire, bloc sur lequel le C.C. menchéviste avait insisté. Lénine était un adversaire déterminé du bloc avec les libéraux ,mais, pour éviter quelque chose de pire, il déclara que la conférence du parti, qui avait eu lieu peu de temps auparavant, avait donné aux organisations locales le droit de décider elles-mêmes de cette question. Dans l'article susmentionné: " La lutte avec les social-démocrates d'esprit cadet et la discipline du parti ", il écrivit :
Le parti a devant lui deux plates-formes. L'une est présentée par 18 délégués de la conférence, par les .menchéviks et les unionistes ; l'autre appartient à 14 délégués, aux bolcheviks, aux Polonais et aux Lettons. Les organes compétents des organisations ont la liberté de choisir, de modifier, de compléter les plates-formes ou de les remplacer par de nouvelles. Après que les organes compétents ont pris leur décision nous agissons, nous, membres du parti, tous, comme un seul homme. Il faut que le bolchevik à Odessa mette dans l'urne un bulletin de vote qui ne porte que des noms de social-démocrates, même si son âme soupire après les cadets.
Lénine dut employer alors la stratégie correspondante contre les menchéviks. Mais il défendait aussi la discipline du parti. Elle dut se renforcer naturellement encore davantage, lorsque les bolchéviks eurent rompu définitivement avec les menchéviks, et surtout lorsque le parti bolchéviste parvint au pouvoir.
Dans son discours de clôture au 11ème congrès du parti communiste russe, en 1922 (ce fut le dernier congrès du parti communiste russe auquel Lénine participa personnellement), Lénine dit :
Il nous faut toujours avoir présent à l'esprit que l'armée (notre parti) de 600.000 hommes doit former l'avant-garde de la classe ouvrière et que, sans une discipline de fer, il ne nous aurait guère été possible de remplir nos tâches. La condition fondamentale pour l'application et le maintien de notre discipline la plus sévère est le dévouement ; tous les vieux moyens, toutes les anciennes sources d'application de la discipline sont détruits ; nous n'avons mis à la base de notre activité que le degré suprême de réflexion et de conscience. Cela nous a donné la possibilité de réaliser une discipline plus élevée que la discipline d'un autre Etat et reposant sur une base, discipline qui n'a rien de commun avec celle qui ne peut se maintenir que difficilement, si tant est qu'elle puisse se maintenir encore dans la société capitaliste.
Sur la question de la discipline, Lénine revient très souvent. C'est à lui qu'on doit la discipline actuelle du russe, telle qu'aucun autre parti de masse l'égaler. Les ennemis du parti communiste russe se sont déjà, à plusieurs reprises (pendant les discussions du parti) réjouis d'un affaiblissement éventuel de la discipline; dans le parti communiste russe, mais chaque fois, le parti est sorti des épreuves renforcé. Le sens fondamental de cette discipline était et reste: les intérêts de la révolution prolétarienne et du parti communiste au-dessus de tout.
Mais pour qu'une pareille discipline ait pu exister réellement , l'unité de vues de tous les membres du parti sur les questions fondamentales était nécessaire. Nous savons C'est Lénine qui a créé cette unité de vues — d'abord dans la fraction bolchéviste, ensuite dans le parti bolchévik- et qu'il a lutté résolument contre tous ceux qui tentaient de la détruire. Il était un adversaire décidé de tous les groupes et fractions à l'intérieur du parti bolchévik, car ils conduisent inévitablement à l'affaiblissement du parti et représentent une menace mortelle pour son unité et pour la domination du pouvoir soviétique. Lorsqu'en , dans la discussion sur les syndicats, il se manifesta déviation, Lénine insista, au 10ème congrès du parti communiste russe, pour qu'on condamnât résolument cette déviation :
" Nous sommes, dit-il, un parti qui lutte au milieu de graves difficultés. Nous devons nous dire : pour que l'unité soit durable, il faut condamner la déviation en question. " Et le congrès la condamna à une majorité écrasante. Il adopta également une résolution sur l'unité du parti, qui fut soutenue par Lénine et qui condamnait résolument les fractions et les groupes.
L'interdiction des fractions et des groupes ne signifie naturellement pas l'interdiction d'une discussion des questions controversées et d'une critique de l'activité des organes dirigeants du parti. Au contraire, chaque membre parti a le droit dans sa cellule, à l'assemblée générale, à la conférence et au congrès du parti, de discuter les questions controversées, de critiquer l'activité des organes dirigeants du parti et de faire ses propositions. Mais on dit dans la résolution de la 13ème conférence du parti communiste russe : " La liberté des débats à l'intérieur du parti, ne signifie aucunement la liberté de miner la discipline du parti. Le C. C. du parti et tous les centres locaux du parti doivent prendre immédiatement les mesures les plus sévères pour le maintien ferme de la discipline bolchéviste, dans tous les lieux où l'on tente de l'ébranler "
Ainsi la liberté de critique ne peut se transformer en liberté de violer impunément la discipline du parti.
Lénine a dit au 10ème congrès : " Nous ne sommes pas un club de discussion. Evidemment, nous pouvons et nous allons éditer des volumes, des ouvrages spéciaux, mais nous sommes, avant tout, forcés de lutter dans les situations les plus difficiles, c'est pourquoi il nous faut nous rassembler en un bloc unique. "
La discussion des questions controversées n'est admise qu'avant la décision. Après que l'organe dirigeant du parti, les conférences .ou les congrès ont pris des décisions, il s'agit d'exécuter strictement ces décisions, même si tel ou tel membre du parti ou des organisations entières ne sont pas d'accord avec la résolution, il s'agit de subordonner strictement la minorité à la majorité. Tel est le principe fondamental de la discipline qui fut appliqué par Lénine dans le parti.
Pour faire connaître les vues de Lénine sur la discipline et l'unité du parti, nous donnons dans notre recueil des extraits de l'ouvrage de Lénine : La maladie infantile du communisme, où il est excellemment dit quelles qualités ont aidé les bolchéviks à conquérir le pouvoir et à le conserver dans les conditions les plus difficiles; nous donnons également un extrait du discours de Lénine au 10' congrès, discours qui contient une appréciation . générale I des discussions alors brûlantes sur les syndicats, et enfin la résolution du 10' congrès sur l'unité du parti.
Le testament de Lénine
" Plutôt moins, mais mieux! " Ce mot d'ordre a été légué par Lénine à toutes les sections de C. Il est nécessaire de créer partout, à l'exemple du parti bolcheviste, des partis prolétariens qui soient bien fondus dans les masses ouvrières. Il est nécessaire de créer partout un noyau solide, fondamental, capable de diriger le parti sur la base du centralisme démocratique et dans les situations les plus difficiles qu'on puisse imaginer.
A l'époque présente de la guerre civile aggravée, dit Lénine (conditions d’admissions à l’I.C), le parti communiste ne peut remplir son devoir que s'il est organisé de façon aussi centralisée que possible, que s'il y règne une discipline de fer qui confine à la discipline militaire, et s'il possède un organisme puissamment autoritaire avec des pouvoirs étendus, et jouissant de la confiance générale du parti.
La plus étroite liaison du parti avec les masses ouvrières est nécessaire. Pour y arriver, il faut que le parti se construise sur la base des cellules d'entreprises. Nécessaire sont l'activité de tous les membres du parti et l'indépendance des organisations, la lutte intransigeante contre toutes les déviations de la ligne strictement marxiste; nécessaire enfin l'élasticité de l'organisation, la capacité de faire rapidement volte-face afin de s'adapter aux changements de situations, tout en conservant les principes fondamentaux de l'organisation bolchéviste. Tel est le testament que Lénine fait à toutes les sections de l'I. C. dans son discourt au 4ème congrès, à la fin de 1922. La tâche de toutes les loi de l’I.C. est de réaliser le plus rapidement possible ce testament.
W. S. M1TSKÉV1TCH-KAPSOUKAS
Directeur de la Section d'Organisation du C. E. l' I. C.
Le primitivisme des "économistes" et l'organisation des révolutionnaires.
Extrait de Que faire ? (Février 1902)
- — Qu'est-ce que le primitivisme ?
Essayons de répondre à cette question en brossant le tableau de l'activité d'un cercle social-démocrate typique entre 1894 et 1901 (on sait que Lénine, avant son arrestation ,1897, avait participé à la vie et à l’action de ces cercles, N.D.L.R.). Nous avons déjà signalé que la jeunesse universitaire d'alors s'enthousiasmait généralement pour le marxisme. Pour elle, en effet, le marxisme était moins une théorie que la réponse à la question " Que faire? ", un appel à marcher contre l'ennemi. Et les nouveaux combattants se mettaient en campagne avec une préparation et un équipement des plus primitifs, parfois même inexistant. On allait à la guerre en moujiks, avec une trique seulement. Sans liaison aucune avec les cercles des autres villes, ni même des autres quartiers ou des autres écoles de sa propre ville, sans coordination aucune des différentes parties du travail révolutionnaire, sans aucun plan d'action, même immédiat, un cercle d'étudiants entre en rapports avec des ouvriers et se met à l'œuvre. Il développe une propagande et une agitation des plus intenses, il s’attire ainsi la sympathie d’ouvriers assez nombreux et de certains membres de la société cultivée qui lui fournisssent de l’argent et de nouvelles recrues. Le prestige du " comité " (ou de l'union de combat) augmente en même temps que son champ d'action s'élargit spontanément. Les personnes qui, il y a quelques mois, intervenaient dans les cercles d'étudiants et décidaient de la direction à prendre, qui nouaient et entretenaient des rapports avec les ouvriers, préparaient et éditaient des feuilles volantes, s'abouchent tenant avec d'autres groupes de révolutionnaires, se procurent de la littérature, entreprennent l'édition d'un journal local, commencent à parler d'une manifestation à faire, passent enfin aux hostilités déclarées (une première feuille d'agitation, le premier numéro d'un journal ou une première manifestation); mais alors et presque toujours, c’est
l'effondrement immédiat et complet. Immédiat et complet, parce que ces opérations militantes n'étaient pas le résultat d'un plan minutieusement établi de lutte longue et acharnée, mais simplement le développement normal d’un travail de cercle conforme à la tradition; parce que presque toujours la police connaissait les principaux dirigeants, qui avaient déjà fait parler d'eux sur les bancs de l’Université, et que, guettant le moment favorable pour un vaste coup de filet, elle avait laissé le cercle se développer et s’étendre pour avoir un corps de délit bien déterminé.
Cette guerre rappelle la marche d'une bande de paysans, munis de gourdins, contre une armée régulière. Et l'on ne peut qu’admirer la vitalité d'un mouvement qui grandissait et remportait des victoires malgré l'absence complète de préparation des combattants. Le caractère primitif de l’armement était, il est vrai, non seulement inévitable au début, mais même légitime, car il permettait d'attirer un grand nombres de combattants.
Mais dès que commencèrent les opérations sérieuses (au moment des grèves de l'été 1896), les lacunes de notre organisation militante se firent de plus en plus sentir.
Après une série de fautes (comme d'en appeler à la société des méfaits des socialistes, ou de déporter nombre d'ouvriers des capitales (Saint Pétersbourg, (Leningrad) et Moscou) dans les centres industriels de province), le gouvernement, quelque peu surpris au début, ne fut pas long à s'adapter aux nouvelles conditions de lutte et disposa aux points convenables ses détachements de provocateurs, d'espions et de gendarmes, munis de tous les perfectionnements de la technique. Les coups de filet devinrent si fréquents, atteignirent une telle quantité de personnes, désorganisèrent si bien les cercles locaux, que la masse ouvrière perdit littéralement tous ses dirigeants, que le mouvement devint incroyablement désordonné et qu'il fut impossible d'établir aucune liaison dans le travail Le manque extraordinaire de liens entre les militants locaux, la composition fortuite des cercles, le défaut de préparation et l'étroitesse de vues dans les questions théoriques, politiques et d'organisation, étaient le résultat inévitable de cette situation. En certains endroits même, voyant notre manque de retenue et de discrétion, les ouvriers en vinrent, par méfiance, à s'écarter des intellectuels dont l'irréflexion, disaient-ils, amène infailliblement l'échec de l'entreprise.
2.—L'organisation des ouvriers et l'organisation des révolutionnaires.
Si, dans la conception de " lutte économique contre les patrons et le gouvernement ", on englobe celle de " lutte politique ", on est amené à assimiler plus ou moins l'organisation des révolutionnaires à celle des ouvriers. C'est ce qui arrive aux économistes, de sorte que, lorsque non, traitons avec eux de l'organisation, nous parlons littéralement de choses différentes. Je me souviens d'une conversation que j'eus un jour avec un économiste assez logique dont je venais de faire la connaissance. L'entretien roulait sur la brochure: Qui fera la révolte politique? Nous avions reconnu que le défaut capital de cette brochure était de ne tenir compte de la question de l'organisation. Nous pensions déjà être entièrement d'accord, mais nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que nous parlions de choses différentes. Mon interlocuteur accusait l'auteur de ne pas tenir compte des caisses de grèves, sociétés de secours mutuels, quant à moi, j'avais en vue l'organisation des révolutionnaires, indispensable pour faire la révolution politique. Et, dès que cette divergence de vues se fut révélée, il fut impossible de nous mettre d'accord sur aucune question de principe.
En quoi consiste la source de nos divergences ? En ce que les économistes dévient constamment de la social-démocratie vers le trade-unionisme, dans les tâches d'organisation comme dans les tâches politiques. La lutte politique de la social-démocratie est beaucoup plus large et plus complexe que la lutte économique des ouvriers contre les patrons et le gouvernement. Par suite, l'organisation d'un parti social-démocrate révolutionnaire doit être autre que l’organisation des ouvriers pour la lutte économique. L'organisation des ouvriers doit être en premier lieu professionnelle; en second lieu, le plus large possible; en troisième lieu, le moins clandestine possible (ici et dans la suite, je n’ai évidemment en vue que la Russie autocratique). Au contraire, l'organisation des révolutionnaires englober principalement des gens dont la profession est l’action révolutionnaire. Aucune distinction entre ouvriers et intellectuels et, à plus forte raison, aucune distinction professionnelle ne sauraient être admises dans une telle organisation. Cette organisation ne doit pas être très étendue, et il faut qu'elle soit le plus clandestine possible.
Arrêtons-nous sur ces trois points.
Dans les pays de liberté politique, la différence entre Nation professionnelle et l'organisation politique est aussi claire qu'entre les trade-unions et la social-démocratie. Les rapports de cette dernière avec les trade-unions varient inévitablement de pays à pays selon les conditions historiques, juridiques et autres; ils peuvent être plus ou moins étroits, complexes, etc. (ils doivent être, à notre avis, le plus étroits et le moins complexes possible), mais il ne saurait être question dans les pays libres d'identifier l'organisation syndicale avec le parti social-démocrate.
En Russie, le joug de l'autocratie efface au premier abord toute distinction entre l'organisation social-démocrate et l'union ouvrière, car unions ouvrières et cercles sont formellement interdits, et la grève, manifestation et arme principale de la lutte économique des ouvriers, est considérée comme un crime de droit commun (parfois même comme un délit politique). De la sorte, la situation en Russie, d'une part, " aiguille sur les questions politique les ouvriers menant la lutte économique " et, d'autre part pousse les social-démocrates à confondre le trade-unioniste et la social-démocratie (nos Kritchevsky, Martinov,
(Kritchevsky et Martinov, chefs des " économistes ", étaient rédacteurs à l'organe de la 0rgane de la " Fédération des social-démocrates russes ", le Robotché Diélo (La Cause ouvrière), qui exprimait les tendances opportunistes dans les rangs des social-démocrates, russes. (Il parut en tout 12 numéros entre avril 1899 et mars 1902.) Le Rabotché Diélo prétendait que: 1° la propagande des " économistes " et des " politiques " constituait deux stades différents, mais nécessaires d'un seul et même processus; 2° ce qui était le plus important, c'était le mouvement spontané des masses ouvrières. Martinov adhéra, après le 2ème congrès du P.O.S.D.R. à la fraction des menchéviks et fut plus tard un de leurs chefs les plus remarquables. Pendant la guerre il fut " internationaliste ". Il est entré au P.C.R. en 1922. N.D.L.R.)
et consorts, qui ne cessant de parler du premier cas, ne remarquent pas le second). En effet, que l'on se représente des gens dont les quatre-vingt-dix-neuf centièmes sont absorbés par " la lutte économique contre les patrons et le gouvernement ". Les uns, durant toute la période de leur action (4-6 mois), ne songeront jamais à la nécessité d'une organisation plus complexe de révolutionnaires. D'autres, vraisemblablement, tomberont sin-- la littérature bernsteinienne, relativement assez répandue, et en tireront la conviction que ce qui a une importance essentielle, c'est la " progression de la lutte journalière courante ". D'autres enfin se laisseront peut-être séduire par l'idée de donner limaille un nouvel exemple de " liaison étroite et organique avec la lutte prolétarienne ", de liaison du mouvement professionnel et du mouvement social-démocrate. Plus un pays arrive tard au capitalisme et, par suite, au mouvement ouvrier, diront-ils, plus les socialistes peuvent participer au mouvement professionnel et le soutenir, moins il peut et il doit y avoir d'unions professionnelles non sociale démocrates. Ce raisonnement est parfaitement juste, mais le malheur est qu'on va plus loin et qu'on rêve d'une fusion complète entre la social-démocratie et le trade-unionisme. Nous allons voir, par l'exemple du statut de la Ligue de Combat pétersbourgeoise…
( la ligue de combat pétersbourgeoise pour la classe ouvrière se constitua en 1894 sur la base d'un cercle de propagandiste social-démocrates. Lénine, Martov, Krijanovski et d'autres militèrent alors dans ce cercle. L'association fut dissoute par la police le 9 décembre ,et ses chefs les plus éminents arrêtés. L'activité révolutionnaire de la Ligue en reçut un coup sensible (1897). C’est alors que s'épanouit 1' " économisme " et que la tactique des " petites affaires " en vint à masquer le but principal: la libération de la classe ouvrière. En 1897, la Ligue de combat pétersbourgeoise commença la publication du journal social-démocrate la Rabotchaïa Muils (La Pensée ouvrière) qui s'assigna la tâche suivante: lutte pour de la situation économique, lutte contre le capital sur intérêts quotidiens immédiats, et grève en tant que moyens de lutte. La Rabotchaïa Muisl niait la lutte politique, et le parti politique centralisé glorifiait l'élément spontané dans le mouvement ouvrier, etc. L’ Iskra (L'Etincelle), avec Lénine en tête, défendait dans toute leur ampleur les tâches et la tactique de la social-démocratie révolutionnaire et menait une lutte ardente contre la Rabotchaïa Muisl et le Rabotché Diélo. (N.D.L.R.)
l'influence nuisible de ces projets sur nos plans d'organisation.
Les organisations ouvrières pour la lutte économique doivent être des organisations professionnelles. Tout ouvrier social-démocrate doit, autant que possible, soutenir ces manifestations et y travailler activement. Mais il n'est pas de notre intérêt d'exiger que les social-démocrates seuls puissent être membres des unions " corporatives ", car cela restreindrait la portée de notre influence sur la masse. Laissons participer à l'union corporative tout ouvrier comprenant qu'il est nécessaire de s'unir pour lutter contre les patrons et le gouvernement. Le but même des unions corporatives serait inaccessible si elles n'étaient pas très larges. Et plus elles seront larges, plus notre influence sur elles s'étendra, non seulement par suite du développement " spontané " de la lutte économique, mais aussi par l'action consciente et directe des membres socialistes de l'union sur leurs camarades. Mais, dans une organisation nombreuse, la clandestinité est impossible (car elle exige beaucoup plus de préparation que la participation à la lutte économique). Comment concilier cette contradiction entre la nécessité d'un effectif nombreux et le régime clandestin ?
Comment arriver à ce que les organisations corporatives soient le moins clandestines possible? II n'y a que deux moyens: ou bien la légalisation des unions corporatives (qui dans quelques pays a précédé celle des unions socialistes et politiques), ou bien le maintien de l'organisation secrète et libre, si lâche que, pour la masse des membres, le régime clandestin soit réduit presque à rien.
La légalisation des unions ouvrières non socialistes et non politiques a déjà commencé en Russie, et il n'est plus, douteux que la progression rapide de notre mouvement ouvrier social-démocrate encouragera et multipliera les tentatives de légalisation, tentatives émanant principalement des partisans du régime existant, mais aussi des ouvriers eux-mêmes et des intellectuels libéraux. Les Vassiliev et les Zoubatov …
( Zoubatov, chef de la section moscovite de l'Okhrana (police politique), s'est efforcé d'orienter le mouvement prolétarien croissant dans un sens favorable au tsarisme. A cet effet, il se fonda, en 1901 à Moscou, sous sa direction, une Association d'entr'aide des ouvriers, des ateliers mécaniques. A la tète de l'association se trouvaient des ouvriers qui étaient en même temps des agents de l'Okhrana. Pour conquérir les sympathies des ouvriers, l'Association organisa même quelques grèves et contribua ainsi involontairement à accroître 1a haine de classe des ouvriers contre la bourgeoisie. Ozérov et Worm étaient eux professeurs de l'université de Moscou qui soutenaient la tactique de Zoubatov. Mais les zoubatovistes n'eurent pas grand succès; les ouvriers reconnurent bien vite leur véritable caractère et les délaissèrent. (N.D.L.R.)
… ont déjà préconisé la légalisation; les Ozérov et les Worms lui ont promis et fourni leur concours, et, parmi ouvriers, ils ont trouvé des adeptes. Aussi sommes-nous obligés de tenir compte de ce nouveau courant. A pas douter, notre devoir est de démasque les Zoubatov
et les Vassiliev, les gendarmes et les popes, et de dévoiler leurs intentions véritables aux ouvriers. Nous devons démasquer toute tendance conciliatrice qui percerait dans les discours des libéraux aux assemblées publiques des ouvriers, soit que ces gens croient sincèrement collaboration pacifique des classes, soit qu'ils aient le désir de contenter les autorités, soit qu'ils soient simplement des maladroits. Nous devons enfin mettre les ouviers en gade contre les pièges de la police qui, à ces assemblées politiques et dans les séances autorisées, observe les " hommes de talent " et cherche à profiter organisations légales pour introduire des provocateurs les organisations illégales.
Mais, ce faisant, nous ne devons pas oublier que la législation du mouvement ouvrier ne profitera pas, en fin de compte, aux Zoubatov, mais à nous. Par notre campagne de divulgations, nous séparons l'ivraie du bon grain. Quelle est l'ivraie ? nous l'avons déjà indiqué. Le bon grain, c’est notre action, qui consiste à intéresser le plus grand nombres d’ouvriers possible aux questions politiques et sociales, à nous libérer, nous, révolutionnaires, de .fonctions qui sont au fond légales (diffusion d'ouvrages légaux, secours mutuels, etc.) et qui, en se développant, nous donneront infailliblement des matériaux de plus en plus considérables pour l'agitation. Aussi pouvons-nous et devons-nous dire aux Zoubatov et aux Ozérov : " Travaillez, messieurs, faites votre possible ; vous dressez des pièges aux ouvriers — par la provocation directe ou par le strouvisme – mais nous nous chargeons de vous démasquer. Chaque fois que vous faites un pas en avant — ne serait-ce qu'un " zi-zag timide " — nous vous disons: merci! Un pas en avant, même minuscule, ne fait qu'élargir le cercle dans lequel se meuvent les ouvriers. Or, cela ne peut que nous profiter et hâter l'apparition d'unions légales, où ce ne sont pas les provocateurs qui attraperont les socialistes, mais les socialistes qui gagneront des adeptes. En un mot, il nous faut maintenant combattre l'ivraie. Notre affaire n'est pas de cultiver le bon grain dans de petits pots. En arrachant l'ivraie, nous défrichons par là même le terrain et permettons au froment de pousser. Et tant qu'il y aura des gens pour faire de la culture en chambre, nous devrons préparer des moissonneurs sachant aujourd'hui arracher l'ivraie et recueillir demain le bon grain .
(La lutte de l'Iskra contre l'ivraie a donné lieu de la part du Rabotché Diélo à cette sortie hargneuse : " Pour l'Iskra, ce sont moins ces grands événements du printemps qui sont un signe des temps que les misérables tentatives des agents de Zoubatov pour " légaliser le mouvement ouvrier. L'Iskra ne voit pas que ces faits parlent précisément contre elle; ils attestent en effet que le mouvement ouvrier a pris des proportions menaçantes aux yeux du gouvernement (Deux Congrès, p. 27). La faute en est toujours au " dogmatisme " de ces orthodoxes " sourds aux commandements impérieux de la vie ". Ils s'obstinent à ne pas voir du blé haut d'un mètre pour faire la guerre à l'ivraie d'un centimètre! N'est-ce pas là une " déformation de la perspective du mouvement ouvrier russe (ibid., p.. 27.)
Ainsi, nous ne pouvons, au moyen de la légalisation, résoudre la question de la création d'une organisation professionnelle la moins clandestine et la plus large possible (mais nous serions enchantés que les Zoubatov et les Ozérov nous en offrissent la possibilité même partielle, ce pour quoi il nous faut guerroyer le plus énergiquement possible contre eux). Il nous reste la voie des organisations professionnelles secrètes, et nous devons aider de tout notre pouvoir les ouvriers qui s'engagent déjà (nous le savons de source sûre) dans cette voie. Les organisations professionnelles peuvent non seulement être extrêmement utiles pour développer et renforcer la lutte économique, mais elles peuvent devenir, en outre, un auxiliaire précieux de ('agitation politique et de l'organisation révolutionnaire.
Pour arriver à ce résultat, pour aiguiller le mouvement professionnel vers la social-démocratie, il faut avant tout bien comprendre l'absurdité du plan d'organisation
préconisent, depuis près de cinq ans, les économistes
pétersbourgeois. Ce plan est exposé dans le Statut de caisse ouvrière (juillet 1897) et le Statut d'organisation ouvrière syndicale (1900). Ces deux documents exposent tous les détails d'une vaste organisation ouvrière, qu'ils confondent avec l'organisation des révolutionnaires.Prenons le statut de 1900, le mieux élaboré. Il se compose de 52 paragraphes: 23 paragraphes exposent l'organisation, le mode de gestion et les
limites des " cercles ouvriers " organisés dans chaque fabrique (" dix hommes au maximum ") et élisant des " groupes centraux ". " Le groupe central observe tout ce qui ce passe dans la fabrique ou l'usine et tient la chronique des événements... (§ 2). Il rend compte chaque mois à tous les cotisants de l'état de la caisse " (§ 17). 10 paragraphes sont consacrés aux " organisations de quartier " et 19 aux fonctions complexes du Comité d'organisation ouvrière et du Comité pétersbourgeois de la Ligue de combat ( délégués des quartiers et des " groupes exécutifs ", groupes de propagandistes pour les relations avec la province et avec l'étranger, pour la gestion des dépôts, des éditions, de la caisse ").
La social-démocratie, assimilée aux groupes exécutifs en ce qui concerne la lutte économique des ouvriers ! Il serait difficile de démontrer d'une façon plus frappante comment l’économisme dévie de la social-démocratie vers
le trade-unionniste, combien peu il se rend compte que le social-démocrate doit avant tout songer à une organisation révolutionnaires capables de diriger toute la lutte émancipatrice du prolétariat. Parler de " l'émancipation politique de la classe ouvrière", de la lutte contre " l’arbitraire tsariste " et écrire de pareils statuts, c'est ne rien comprendre, absolument rien, aux vraies tâches politiques de la social-démocratie. Aucun des 52 paragraphes ne montre que les auteurs aient compris la nécessité d'une large agitation politique parmi les masses, d'une agitation mettant en lumière tous les aspects du régime autocratique, ainsi que la physionomie des différentes classes sociales en Russie. D'ailleurs, avec un tel statut, les buts trade-unionistes mêmes du mouvement, abstraction faite des buts politiques, restent inaccessibles, car ils exigent une organisation par profession dont le statut ne fait pas mention.
Mais le plus caractéristique, c'est peut-être la lourdeur extraordinaire de tout ce " système " qui cherche à relier chaque usine au " comité " par une série de règles uniformes, minutieuses jusqu'au ridicule, et institue un système électoral à trois degrés. Dans l'étroit horizon de l'économisme, la pensée se ravale à des détails bureaucratiques. En réalité, les trois quarts de ces paragraphes ne sont jamais appliqués; par contre, une organisation aussi " clandestine ", avec un groupe central dans chaque usine, facilite considérablement aux gendarmes les vastes coups de filet. Les Polonais ont déjà passé par cette phase du mouvement; il y eut un moment où ils s'enthousiasmaient pour les caisses ouvrières; mais ils y renoncèrent bientôt, s'étant aperçu qu'ils faisaient le jeu des gendarmes. Si nous voulons de larges organisations ouvrières à l'abri des rafles de la gendarmerie, nous devons faire en sorte qu'elles ne soient pas des organisations, officielles, réglementées. Pourront-elles alors fonctionner ? Mais quelles sont leurs fonctions ? " Observer tout ce qui se passe à l'usine et tenir la chronique des événements " (§ 2 du statut). Est-il absolument besoin pour cela d'une réglementation minutieuse ? Des correspondances dans la presse illégale ne vaudraient-elles pas mieux que des groupes spéciaux à cet effet ? " ...Diriger la lutte des ouvriers pour l'amélioration de leur situation à l'usine " (§ 3) : pour cela non plus, pas besoin de règlement. Tout agitateur tant soit peu intelligent apprendra facilement, par une simple conversation, quelles revendications veulent poser lés ouvriers, puis il les transmettra à une organisation étroite de révolutionnaires qui éditera feuille volante appropriée. " ...Créer une caisse avec cotisation de deux kopecks par rouble " (§ 9) et faire s un compte rendu de l'état de la caisse (§ 17); exclure les membres n'acquittant pas leur cotisation (§ 10), pour la police, une véritable aubaine, car rien n’est plus facile que de pénétrer le secret de la " caisse centrale de l'usine ", de confisquer l'argent et de coffrer tous les éléments actifs. Ne serait-il pas plus simple des timbres de un ou deux kopecks à l'estampille d’une certaine organisation (très restreinte et très secrète), ou encore de faire des collectes, dont un journal illégal donnerait le résultat dans une langue conventionnelle? On arriverait tout aussi bien au but proposé, et les gendarmes auraient beaucoup plus de peine à découvrir l'organisation.
Je pourrais continuer cette analyse du statut, mais je avoir assez dit. Un petit noyau compact, composé des ouvriers les plus sûrs, les plus expérimentés et les mieux trempés, ayant des délégués dans les principaux quartiers et reliés de façon rigoureusement clandestine à l’organisation des révolutionnaires, pourra parfaitement, concours de la masse et sans réglementation aucune, accomplir toutes les fonctions d'une organisation professionnelle et les accomplir de la façon la plus désirable pour la social-démocratie. C'est seulement ainsi que l'on pourra en dépit des gendarmes, consolider et développer le mouvement professionnel social-démocrate.
On m'objectera qu'une organisation non réglementée, avec des cadres aussi lâches, n'ayant en somme aucun membre connu et enregistré, ne peut être qualifiée d'organisation. Peut-être ; pour moi l'appellation n'a pas d'importance. Mais cette organisation sans membres fera tout qu'il faut et assurera dès le début une liaison solide entre nos futures trade-unions et le socialisme. Ceux qui veulent une large organisation d'ouvriers avec élections, comptes-rendus, suffrage universel, et cela sous l'absolutisme des utopistes incurables.
La conclusion est simple : si nous commençons par établir une forte organisation de révolutionnaires, nous pourrons assurer la stabilité du mouvement, réaliser les buts social-démocrates et les buts purement trade-unionistes. Mais si nous commençons par constituer une large organisation ouvrière, sous prétexte qu'elle est le plus " accessible " à la masse (en réalité, c'est aux gendarmes qu'elle sera le plus accessible et elle mettra, en outre, les révolutionnaires sous la main de la police), nous n'atteindrons aucun de ces buts, nous ne nous débarrasserons pas de notre primitivisme et, par notre morcellement, nos effondrements continuels, nous ne ferons que rendre plus accessibles à la masse les trade-unions du type Zoubafov et Ozérov.
Quelles seront exactement les fonctions de cette organisation de révolutionnaires? Nous allons le dire. Mais auparavant, examinons encore un raisonnement typique du terrorisme qui, de nouveau, marche la main dans la main avec les économistes. La revue Svoboda (La Svoboda (La Liberté) était l'organe du littérateur confusioniste Nadejdine (Zélensky). Elle parut de 1901 à 1903, mais ne laissa pas de trace marquante dans l'histoire de la social-démocratie russe ) renferme dans son numéro 1 un article intitulé L'organisation, dont l'auteur cherche à défendre ses amis, les économistes ouvriers d'Ivanovo-Voznessensk
.
Mauvaise chose, dit-il, qu'une foule silencieuse, inconsciente ; mauvaise chose qu'un mouvement qui ne vient pas des profondeurs de la masse. Ainsi dans une ville universitaire, lorsque les étudiants, à l'époque des fêtes ou pendant l'été, regagnent leurs foyers, le mouvement ouvrier s'arrête complètement. Un mouvement ouvrier stimulé de l'extérieur peut-il être une force véritable ? Evidemment non... Il n'a pas encore appris à marcher seul, on le tient en lisière. Partout le tableau est le même : les étudiants s'en vont, le mouvement cesse : on incarcère les éléments les plus capables, les autres font fausse route ; on arrête le " comité ", et, tant qu'un nouveau comité n'est pas formé, c'est l'interruption du mouvement. D'ailleurs le nouveau comité peut ne pas ressembler du tout à l'ancien ; celui-ci disait une chose, celui-là dira tout le contraire, le lien entre hier et demain est brisé, l'expérience du passé n'instruit pas l'avenir. Et tout cela parce que le mouvement n'a pas de racines profondes, parce que se ne sont pas une centaine d’imbécile, mais une dizaine d’hommes intelligents qui font le travail. Il est toujours facile de capturer une dizaine d’hommes, mais quand l’organisation englobe la foule, que tout vient de la foule il est impossible que l'entreprise soit détruite.
La description est juste. Il y a là un bon tableau de notre primitivisme. Mais, par leur illogisme et leur manque de tact politique, les conclusions sont dignes de la Rabotchaïa muils. Par leur illogisme, parce que l'auteur confond la question philosophique et historico-sociale des " racines profondes " du mouvement avec celle de l'organisation technique de la lutte contre les gendarmes. Par leur manque de tact politique, car au lieu d'en appeler des mauvais dirigeants aux bons dirigeants, l'auteur en appelle des dirigeants à la " foule ". C'est là une tentative pour nous faire faire machine en arrière au point de vue organisation, de même que pour nous faire régresser politiquement, que de vouloir substituer à l'organisation politique l'excitant de la terreur.
A la vérité, je me trouve embarrassé pour analyser le fatras que nous sert la Svoboda. Pour plus de clarté, je commencerai par un exemple. Prenons les Allemands. On niera pas, je l'espère, que leur organisation englobe la foule., que chez eux tout vient de la foule, que le mouvement ouvrier a appris en Allemagne à marcher tout seul. Pourtant comme cette foule de plusieurs millions d'hommes apprécie des chefs politiques éprouvés! Comme elle s'accroche à eux ! Que de fois les socialistes ne se sont-ils pas entendu dire au Parlement par les députés des partis erres : " Belle démocratie que la vôtre, en vérité : le mouvement de la classe ouvrière n'existe chez vous qu'en paroles ; en réalité c'est toujours le même groupe de chefs qui fait tout. Depuis des temps immémoriaux, ce sont les Bebel et les Liebknecht qui dirigent. Vos délégués, soi-disant élus par les ouvriers, sont plus inamovibles que les fonctionnaires nommés par l'empereur." Mais les Allemands n'ont accueilli que par le dédain ces tentatives démagogiques pour opposer la " foule " aux " chefs " et pour affaiblir le mouvement, en sapant la confiance de la masse ouvrière envers une " dizaine d'hommes intelligents ". Ils sont assez développés politiquement, ils ont suffisamment d'imbéciles ", les mettaient au-dessus des " dizaines de chefs talentueux (les talents ne surgissent pas par centaines), de chefs éprouvés, instruits par une longue pratique, bien d'accord entre eux et connaissant parfaitement leur rôle respectif, aucune classe dans la société contemporaine ne peut mener fermement la lutte. Ils ont eu également leurs démagogues, qui flattaient des " centaines d'imbéciles ", les mettaient au-dessous des " dizaines d'hommes intelligents ", glorifiaient le " poing puissant " de la masse, poussaient (comme Most ou Hasselmann) cette masse à des actes " révolutionnaires " irréfléchis, et semaient la méfiance à l'égard des chefs fermes et résolus. Et c'est seulement grâce à une lutte tenace, implacable, contre tous les éléments démagogiques que le socialisme allemand a grandi et s'est fortifié. Or, au moment Où la social-démocratie russe subit une crise par suite du manque de chefs intelligents et expérimentés, nos sages viennent nous dire sentencieusement : " Mauvaise chose qu'un mouvement qui ne vient pas des profondeurs de la masse! ".
" Un comité formé d'étudiants ne fait pas l'affaire : il est instable. " Tout à fait juste! Mais ce qui en résulte, c'est qu'il faut un comité de révolutionnaires professionnels, étudiants ou ouvriers, peu importe. Or, votre conclusion à vous, c'est qu'il ne faut pas stimuler de l'extérieur le mouvement ouvrier. Dans votre ingénuité, vous ne remarquez même pas que vous faites ainsi le jeu de nos économistes et de notre primitivisme. Comment les étudiants ont-ils stimulé jusqu'ici les ouvriers? Uniquement en leur portant les bribes de connaissances politiques qu'ils avaient eux-mêmes, les bribes d'idées socialistes qu'ils avaient pu acquérir (car la principale nourriture de l'étudiant contemporain, le marxisme légal, n’a pu lui donner que les éléments du socialisme). Il n'y a pas eu trop, mais trop peu, beaucoup trop peu, de cette "stimulation" dans notre mouvement; jusqu'à présent, nous n'avons fait que mijoter dans notre jus, que nous incliner devant la " lutte économique des ouvriers contre les patrons et le gouvernement ". Nous, révolutionnaires de profession, nous devons stimuler et stimulerons bien davantage le mouvement. Mais avec votre expression de " stimulation de l'extérieur ", qui inspire inévitablement à l'ouvrier (tout au moins à l'ouvrier aussi peu développé que vous) la méfiance envers tous ceux qui lui apportent les connaissances politiques et l'expérience révolutionnaire, vous faites de la démagogie, et les démagogues sont les pires ennemis de la classe ouvrière.
Oui, oui, c'est bien cela, et ne récriminez pas contre mes procédés polémiques " dépourvus de camaraderie " Je ne songe pas à suspecter la pureté de vos intentions; j'ai déjà par naïveté dit que l'on pouvait devenir démagogue uniquement par politique. Mais j'ai montré que vous êtes descendus jusqu'à la démagogie. Et je ne me lasserai pas de répéter que les démagogues sont les pires ennemis de la classe ouvrière. En effet, ils éveillent les mauvais instincts des masses, et il est impossible aux ouvriers arriérés de s’en rendre compte, surtout lorsqu'ils sont sincères. Ce sont les pires ennemis des ouvriers, parce que, dans cette période d'oscillations et de tâtonnements où notre mouvement se cherche encore, il n'y a rien de plus facile que d'entraîner démagogiquement la foule, dont seules les épreuves les plus amères parviendront ensuite à dessiller les yeux . Voilà pourquoi les social-démocrates russes doivent combattre impitoyablement la démagogie de la Svoboda et du Rabotche Diélo ( Tout ce que nous dit au sujet de la " stimulation de l’extérieur " et des raisonnements de la Svoboda sur l’organisation,, s'applique entièrement à tous les économistes et partisans du Rabotché Diélo, car il ont adhéré à ce point de vue sur les questions d’organisations, ou bien ils l’ont soutenu et prêché) .
" Il est plus facile de coffrer une dizaine d'hommes intelligents q’une centaines d’imbéciles ". Cet axiome (qui vous vaudra toujours les applaudissements d'une centaine d'imbéciles) vous paraît évident uniquement parce que. dans votre raisonnement, vous avez sauté d'une question à une autre. Vous aviez commencé par parler de l'arrestation du " comité ", de l'arrestation de " l'organisation ", et maintenant vous sautez à une autre question, le déracinement du mouvement. Certes, notre mouvement est indestructible parce qu'il a des racines innombrables dans les profondeurs de la masse, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Maintenant même, malgré toute notre primitivisme, il est impossible de détruire nos " racines profondes " ; et pourtant nous avons continuellement à déplorer des arrestations qui empêchent toute suite dans le mouvement. Or, si vous posez la question de la mainmise sur les organisations et que vous y restiez, je vous dirai qu'il est beaucoup plus difficile de se saisir d'une dizaine d'hommes intelligents que d'une centaine d'imbéciles. Et je soutiendrai ma proposition, quoi que vous fassiez pour exciter la foule contre mon " antidémocratisme ". Par " hommes intelligents " en matière d'organisation, il faut entendre uniquement, comme je l'ai indiqué à maintes reprises, les révolutionnaires professionnels, étudiants ou ouvriers, peu importe. Or, j'affirme : 1° qu'il ne saurait y avoir de solide mouvement révolutionnaire, sans une organisation de dirigeants qui en maintienne la continuité dans le temps ; 2° que plus la masse entraînée spontanément dans la lutte est nombreuse, plus une telle organisation est urgente et doit être solide (sinon, il sera facile aux démagogues d'entraîner les couches arriérées de la masse); 3° que cette organisation doit se composer principalement de révolutionnaires de métier; 4° que, dans un pays autocratique, plus nous réduirons l'effectif de cette organisation, au point de n'y accepter que quelques révolutionnaires de profession initiés à la lutte contre la police politique, plus il sera difficile de " se saisir " d'une telle organisation; 5° que d'autant plus nombreux seront les ouvriers et les éléments des autres classes qui pourront militer dans le mouvement. Que nos économistes, nos terroristes et nos " terroristes -économistes * " (Ce terme serait peut-être plus juste que le précédent en ce qui concerne la Svoboda, car, dans la Renaissance de l'esprit révolutionnaire, on défend le terrorisme et, dans l'article en question, l'économisme. La Svoboda a tout ce qu'il faut pour faire du bon travail, elle est pavée des meilleures intentions, et pourtant elle n'arrive qu'à la confusion. La raison en est que, préconisant la continuité de l'organisation dans le temps, elle ne veut pas reconnaître la nécessité de la continuité de la pensée révolutionnaire et de la théorie social-démocrate. S'efforcer de faire surgir le révolutionnaire professionnel par l'excitant de la terreur et par une " organisation des ouvriers moyens " aussi peu que possible stimulée de l'extérieur , c'est, en vérité, pour chauffer sa maison, la démolir afin d'avoir du bois. NDLR)
réfutent, s'ils le peuvent, ces propositions, dont je ne développerai en ce moment que les deux dernières. Est-il, plus facile ale " se saisir d'une dizaine mimes intelligents " que " d'une centaine d'imbéciles "" ? c’est là une question qui se ramène à celle que j'ai analysée plus haut : une organisation de masse est-elle compatible avec un régime strictement clandestin? Nous ne pourrons jamais donner à une vaste organisation le caractère clandestin sans lequel il ne saurait être question d'une lutte ferme et suivie contre le gouvernement. La concentration de toutes les fonctions clandestines entre les mains du plus petit nombre possible de révolutionnaires professionnels ne signifie nullement que ces derniers " penseront pour tous ", que la foule ne participera pas activement au Mouvement. Au contraire, la foule fera surgir de plus en plus nombreux ces révolutionnaires professionnels, car elle saura alors qu'il ne suffit pas à quelques étudiants et ouvriers, menant la lutte économique, de se réunir pour constituer un " comité ", mais qu'il est nécessaire de former peu à peu des révolutionnaires professionnels, et elle songera à les former. La centralisation des fonctions clandestines de l'organisation n'implique nullement celle de toutes les fonctions du mouvement.
Loin de diminuer, la collaboration de la masse à la littérature illégale décuplera, lorsqu'une dizaine de révolutionnaires professionnels concentreront entre leurs mains l'édition clandestine de cette littérature. Alors, la lecture de la littérature illégale, la collaboration aux publications illégales et même leur diffusion cesseront presque d'être une œuvre clandestine, car la police comprendra bientôt l'absurdité et l'impossibilité de poursuites judiciaires et administratives contre chaque détenteur ou propagateur de publications tirées à des milliers d'exemplaires.
Et il en est ainsi pour toutes les fonctions du mouvement, y compris les manifestations. Une manifestation n'aura que plus de chances d'attirer la masse et de réussir si une " dizaine " de révolutionnaires éprouvés, au moins aussi bien dressés que notre police, en centralisent tous les côtés clandestins : éditions de feuilles volantes, élaboration du plan approximatif, nomination de dirigeants pour chaque quartier de la ville, chaque rayon usinier, chaque établissement d'enseignement, etc. (On dira, je le sais, que mes vues n'ont rien de démocratique, mais je réfuterai plus loin cette objection stupide.)
La centralisation des fonctions les plus clandestines par l'organisation des révolutionnaires renforcera et élargira, loin de l'affaiblir, l'action d'une foule d'autres organisations destinées au grand public (et, par suite, le moins strictement réglementées et le moins clandestines possible): associations ouvrières professionnelles, cercles ouvriers d'instruction et de lecture de la littérature illégale, clubs socialistes, cercles démocratiques, pour les autres couches de la population, etc. De tels cercles, associations et organisations sont nécessaires partout ; il faut qu'ils soient le plus nombreux et leurs fonctions le plus variées possible, mais il est absurde et nuisible de les confondre avec l'organisation des révolutionnaires, d'éteindre dans la masse le sentiment que, pour " servir " un mouvement de masse, il faut des hommes qui se consacrent, spécialement et entièrement, à l'action social-démocrate et qui, patiemment, opiniâtrement. fassent leur éducation de révolutionnaires professionnels. Voilà ce que l'on comprend très peu. Par notre primitivisme, nous avons détruit le prestige des révolutionnaires en Russie : c'est là notre faute principale en matière d'organisation. Un révolutionnaire mou, hésitant dans les questions théoriques, borné dans son horizon, justifiant son sertie par la spontanéité du mouvement de masse, plus semblable à un secrétaire de trade-union qu'à un tribun populaire, sans un plan hardi et de grande envergure qui force le respect de ses adversaires, un révolutionnaire inexpérimenté et maladroit dans son métier (la lutte contre la police politique), est-ce là un révolutionnaire ? Non, ce n'est qu'un misérable et grossier manouvrier.
Que l'on ne s'offense pas de cette épithète : en ce qui concerne l'impréparation, je me l'applique à moi-même le premier. J'ai travaillé dans un cercle qui s'assignait de vastes tâches et, comme tous mes camarades, je souffrais de sentir que nous n'étions que de grossiers manouvriers à ce moment historique où une organisation de révolutionnaires eût suffi pour retourner la Russie. Et quand je me rappelle ce sentiment de honte que j'éprouvais alors, je sens monter en moi l'amertume contre ces pseudo-socialdémocrates dont la propagande déshonore le nom de révolutionnaires, et qui ne comprennent pas que notre tâche n'est pas de rabaisser le révolutionnaire au rôle de manouvrier, mais d'élever le manouvrier au rôle de révolutionnaire.
3.— Envergure du travail d'organisation
Comme nous l'avons vu, B. ( B. était le pseudonyme de B. V. Savinkov qui était alors social-démocrate et membre de la " Ligue de combat pétersbourgeoise". Pendant son bannissement, Savinkov devint narodnik (populiste) et s'affilia aux socialistes-révolutionnaires. En 1903, il entra dans l' " Organisation de combat ", fondée par le provocateur Azev. Presque tous les actes terroristes marquants des socialistes-révolutionnaires de la dernière période ont été organisés par Savinkov. Pendant la guerre, patriote enragé, il fut en 1917, le bras droit de Kérensky, devint après la révolution d'Octobre, un contre-révolutionnaire actif soudoyé par les capitalistes français. (N.D.L.R.) ) parle du " manque de forces révolutionnaires propres à l'action, qui se fait sentir non seulement à St-Pétersbourg, mais dans toute la Russie ". Je ne crois pas qu'il se trouve personne pour contester ce fait. Mais, comme l'explique lui-même B. :
" Nous ne chercherons pas à approfondir les raisons historiques de ce phénomène ; nous dirons seulement que, démoralisée par une réaction politique prolongée et divisée par les changements économiques continuels, la société ne fournit qu'un très petit nombre de personnes aptes au travail révolutionnaire; nous dirons que la classe ouvrière complète en partie les rangs des organisations illégales, mais que le nombre des révolutionnaires qu'elle fournit ne répond pas aux nécessités de l'époque. La situation de l'ouvrier, occupé onze heures et demie par jour à l'usine, lui permet surtout de remplir les fonctions d'agitateur. Mais la propagande et l'organisation, la reproduction et la livraison de la littérature illégale, la publication de proclamations, etc., incombent fatalement à une quantité infime d'intellectuels. (Rabotché Diélo, n• 6, pages 38 et 39.).
Sur beaucoup de points, nous ne sommes pas d'accord ici avec B. qui, souffrant (comme tout praticien tant soit peu intelligent) de notre primitivisme, ne peut trouver, dans le cadre de l'économisme, une issue à cette situation intolérable. La société fournit un très grand nombre de personnes capables, mais nous ne savons pas les utiliser. L'état critique de notre mouvement, sous ce rapport, provient de ce qu'il y a une masse de gens, mais pas d'hommes. Il y a une masse de gens, parce que la classe ouvrière et les couches de plus en plus différenciées de la société fournissent chaque année un nombre de plus en plus grand d'éléments mécontents, prêts à protester et à apporter leur concours à la lutte contre l'absolutisme, dont le joug apparaît de plus en plus insupportable aux masses. Et en même temps, il n'y a pas d'hommes, parce qu'il n'y a pas de dirigeants, pas de chefs politiques, pas de talents capables d'organiser un travail large, coordonné, permettant l'application de chaque force, même la plus insignifiante.
" La croissance et le développement des organisations révolutionnaires " retardent non seulement sur la croissance du mouvement ouvrier - B. le reconnaît lui-même —mais encore sur la croissance du mouvement démocratique dans toutes les couches du peuple (d'ailleurs, B. vraisemblablement souscrirait aujourd'hui à cette dernière partie de ma proposition). Le cadre du travail révolutionnaire est trop étroit pour la base spontanée du mouvement, trop comprimé pour la malheureuse théorie de la lutte économique contre les patrons et le gouvernement. Or, actuellement, ce ne sont pas seulement des agitateurs politiques, mais aussi des organisateurs, qui doivent " aller dans toutes les classes de la population ". ( Ainsi, parmi les troupes on remarque depuis quelque temps une accentuation considérable de l'esprit démocratique, partiellement à cause de la fréquence des combats de rues contre des ennemis o comme les ouvriers et les étudiants. Et, dès que nos forces nous le permettront, nous devrons accorder l'attention la plus sérieuse à la propagande et à l'agitation parmi les soldats et les officiers, à la création d'organisations militaires, rattachées à notre parti. )
Les social-démocrates peuvent parfaitement répartir les fonctions multiples de leur travail d'organisation entre les représentants des classes les plus diverses. Le manque de spécialisation, que B. déplore si vivement, est l'un des plus grands défauts de notre technique. Plus les diverses fractions de l'œuvres générale seront menues, plus on trouvera de personnes capables de les exécuter (et complètement incapables, dans la majorité des cas, de devenir des révolutionnaires professionnels); plus il sera difficile pour la police de mettre la main sur tous les " militants partiels ", plus il lui sera malaisé de fabriquer avec un délit insignifiant une affaire d'importance justifiant les dépenses de la Sûreté. En ce qui concerne le nombre de personnes prêtes à nous fournir leur concours, nous avons, dans le précédent chapitre, signalé le changement considérable qui s'est produit sous ce rapport depuis cinq ans. Mais, d'autre part, pour grouper tous ces éléments, pour ne pas, en même temps que les fonctions, morceler le mouvement lui-même, pour insuffler à l'exécuteur d'une petite tâche la foi en la nécessité et l'importance de son travail, foi sans laquelle il ne fera jamais rien ( Un camarade me racontait un jour qu'un inspecteur d'usine, qui avait aidé la social-démocratie et était prêt à continuer, se plaignait amèrement de ne pas savoir si " ses informations " parvenaient jusqu'à l'organisme révolutionnaire central, si son concours était nécessaire et dans quelle mesure il était utilisable. Tout praticien pourrait citer des cas semblables où notre manque d'organisation nous enlève des alliés. Or, les employés et les fonctionnaires des usines, des postes, des chemins de fer, de la douane, de la noblesse, du clergé et des différentes institutions, jusque et y compris la police et la Cour elle-même, pourraient nous rendre et nous rendraient en réalité une multitude de " petits " services dont le total serait d'une valeur inappréciable. Si nous avions déjà un parti véritable, une organisation combative de révolutionnaires, nous ne nous précipiterions pas sur ces " auxiliaires ", nous ne nous hâterions pas de les entraîner dans l'action illégale ; nous les ménagerions, nous préparerions même spécialement des hommes pour ces fonctions, nous souvenant que nombre d'étudiants pourraient être beaucoup plus utiles au parti comme fonctionnaires " auxiliaires " que comme révolutionnaires improvisés. Mais, je le répète, seule une organisation solide, ne manquant pas de forces actives, a le droit d'appliquer cette tactique. ) , il faut une forte organisation de révolutionnaires éprouvés. Avec une telle organisation, la foi en la force du parti s'affermira et s'étendra d'autant plus que cette organisation sera clandestine ; or, à la guerre, ce qui importe, c'est d'insuffler à son armée la confiance en elle-même, mais aussi d'en imposer à l'ennemi et aux neutres, car une neutralité bienveillante peut souvent décider du succès. Avec une telle organisation, assise sur une base théorique ferme et disposant d'un organe social-démocrate, il n'y aura pas à craindre que les' nombreux éléments du " dehors " qui auront adhéré au mouvement ne le fassent dévier. (Au contraire, maintenant avec le primitivisme qui domine chez nous, nous voyons des social-démocrates orienter de bonne foi le mouvement vers la ligne du Credo.) En un mot, la spécialisation présuppose et implique la centralisation.
Mais B. lui-même qui a si bien montré la nécessité de la spécialisation en mesure insuffisamment la valeur dans la deuxième partie de son raisonnement. Le nombre des révolutionnaires provenant des milieux ouvriers est insuffisant, dit-il. Cette observation est parfaitement juste et confirme entièrement nos vues sur les causes de la crise actuelle de la social-démocratie, partant sur les moyens d'y remédier. Ce ne sont pas seulement les révolutionnaires en général, mais aussi les ouvriers révolutionnaires qui ne peuvent arriver à suivre la progression spontanée du mouvement des masses ouvrières. Or, ce fait confirme avec éclat, même au point de vue " pratique ", l'absurdité et le caractère réactionnaire de la " pédagogie " qui nous est si souvent servie à propos de nos devoirs envers les ouvriers. Il atteste que notre obligation première est de contribuer à former des révolutionnaires ouvriers qui, sous le rapport de l'activité dans le parti, seront au même niveau que les révolutionnaires intellectuels. (Nous soulignons : " sous le rapport de l'activité dans le parti ", car, sous les autres rapports il n'est pas si facile ni si nécessaire que les ouvriers atteignent un tel niveau.) C'est pourquoi il faut nous attacher principalement à élever les ouvriers au niveau des révolutionnaires, et non nous abaisser nous-mêmes au niveau de la " masse ouvrière ", comme le veulent les économistes, au niveau des " ouvriers moyens ", comme le veut la Svoboda (qui, sous ce rapport, se hausse au deuxième degré de la " pédagogie " économiste).
Loin de moi la pensée de nier la nécessité d'une littérature populaire (mais non vulgaire) pour les ouvriers, et particulièrement pour les ouvriers les plus arriérés. Mais ce qui me révolte, c'est cette juxtaposition continuelle de la pédagogie aux questions de politique et d'organisation. Vous, en effet, messieurs les champions de " l'ouvrier moyen ", vous insultez en somme l'ouvrier par votre façon de vous pencher vers lui afin de lui parler de la politique ou de l'organisation ouvrières. Parlez de choses sérieuses, redressez-vous et laissez aux pédagogues la pédagogie, qui n'est pas la tâche des politiciens et des organisateurs. Est-ce que, parmi les intellectuels, il n'y a pas non plus des éléments avancés, des éléments " moyens " et une " masse " ? Est-ce que tout le monde ne reconnaît pas la nécessité d'une littérature populaire pour les intellectuels et est-ce que cette littérature n'existe pas ? Mais figurez-vous que, dans un article sur l'organisation des étudiants et des collégiens, l'auteur, du ton d'un homme qui vient de faire une importante découverte, annonce que ce qu'il faut tout d'abord, c'est une organisation d' " étudiants moyens ". On se moquerait de lui, et avec raison. Donnez-nous, lui dira-t-on, quelques idées sur l'organisation, si tant est que vous en ayez, et laissez-nous le soin de voir quels sont parmi nous les éléments " moyens ", supérieurs ou inférieurs. Et si vous n'avez pas d'idée sur l'organisation, tous vos discours sur la " masse " et sur les éléments moyens " ne peuvent que nous assommer. Comprenez donc que les questions de " politique " et d' " organisation " sont si importantes qu'elles exigent d'être traitées avec un sérieux extrême. On peut et on doit préparer les ouvriers (ainsi que les étudiants et les collégiens) de façon à pouvoir les entretenir de ces questions, mais du moment que vous les avez abordées, donnez-nous des réponses véritables, ne faites pas machine en arrière, ne nous parlez pas des " moyens " ou de la " masse ", ne vous dérobez pas par des phrases . (Svoboda, n° 1, art. " L'organisation ", p. 66: La masse ouvrière appuiera toutes les revendications posées au nom du Travail russe o (naturellement, Travail avec une majuscule). Et l'auteur de s'écrier : Je ne suis pas du tout hostile aux intellectuels, mais quand quelqu'un vient me dire un tas de belles choses, et exige que je les accepte pour leur beauté, cela me rend furieux )
Pour se préparer complètement à sa tâche, l'ouvrier révolutionnaire doit devenir aussi un révolutionnaire professionnel. C'est pourquoi B. a tort de dire que, l'ouvrier passant onze heures et demie à l'usine, les fonctions révolutionnaires, sauf l'agitation, " incombent fatalement à une infime partie d'intellectuels ". Ce n'est pas " fatalement ", mais par suite de notre état arriéré qu'il en est ainsi ; c'est parce que nous ne comprenons pas notre devoir d'aider tout ouvrier capable, à devenir agitateur, organisateur, propagandiste professionnel. Sous ce rapport, nous gaspillons honteusement nos forces, nous ne savons pas ménager ce qu'il faut entretenir et développer avec un soin particulier.
Voyez les Allemands : ils ont cent fois plus de forces que nous, mais ils comprennent parfaitement que les ouvriers " moyens " ne fournissent qu'assez rarement des agitateurs capables. C'est pourquoi ils s'efforcent de mettre immédiatement tout ouvrier talentueux à même de développer et d'appliquer à fond ses aptitudes : ils en font un agitateur professionnel, ils l'encouragent à élargir son action, à l'étendre d'une usine à l'autre, d'une localité à tout le pays. Ainsi cet ouvrier acquiert de l'expérience et de l'habileté professionnelles, élargit ses connaissances et son horizon, observe de près les chefs politiques éminents des autres localités et des autres partis, s'efforce de les égaler et d'allier en lui la connaissance du milieu ouvrier et l'ardeur de la foi socialiste à la compétence professionnelle, sans laquelle le prolétariat ne peut mener une lutte tenace contre une ennemi parfaitement entraîné. C'est ainsi, seulement ainsi, que les Bebel et les Auer surgissent de la masse ouvrière.
Mais ce qui s'effectue plus ou moins naturellement dans un pays politiquement libre doit être effectué systématiquement chez nous par nos organisations. Tout agitateur ouvrier talentueux ne doit pas travailler 11 heures à l'usine. Nous devons nous arranger pour qu'il vive aux frais du parti, pour qu'il puisse, quand il le faudra, passer à l'action clandestine, changer de localité, sinon il n'acquerra pas grande expérience, il n'élargira pas son horizon, il ne tiendra pas plusieurs années, au moins, dans la lutte contre les gendarmes. Plus la poussée spontanée du mouvement ouvrier se renforce et s'élargit, plus les masses ouvrières fournissent non seulement des agitateurs, mais des organisateurs, des propagandistes et des praticiens talentueux (si peu nombreux parmi nos intellectuels, naturellement assez amorphes et nonchalants). Lorsque nous aurons (dans toutes les branches) des détachements d'ouvriers révolutionnaires spécialement préparés par un long apprentissage, aucune police au monde ne pourra en avoir raison, car ces hommes dévoués à la révolution jouiront également de la confiance illimitée des masses ouvrières. Et nous commettons une faute en ne stimulant pas assez les ouvriers à faire leur apprentissage révolutionnaire, en les tirant trop souvent en arrière par des discours stupides sur ce qui est " accessible " à la masse ouvrière, aux " ouvriers moyens ", etc.
Sous ce rapport aussi, l'étroitesse du travail d'organisation est en connexion directe avec le rétrécissement de notre théorie et de nos tâches politiques (quoique cette connexion ne soit pas perçue de l'immense majorité des économistes et des praticiens débutants). Par un respect exagéré de la spontanéité, nous craignons de nous écarter de ce qui est " accessible " à la masse, de nous élever trop au-dessus de ses besoins immédiats. Ne craignez rien, messieurs ! En matière d'organisation, nous sommes si bas qu'il est absurde de penser que nous puissions jamais nous élever trop haut.
4. — L'organisation " conspiratrice " et le " démocratisme "
Or, C'est ce que craignent comme le feu nombre de gens qui se targuent de leur " sens des réalités " et nous accusent d'être des narodovoltsi, de ne pas comprendre la " démocratie ". Il faut nous arrêter sur ces accusations, reprises naturellement par le Rabotché Diélo.
Les économistes pétersbourgeois accusaient déjà la Rabotchaïa Gazéta de donner dans le narodovoltsisme (ce qui est compréhensible si on la compare à la Rabotchaïa Muisl. C'est pourquoi nous n'avons nullement été étonnés d'apprendre que les social-démocrates de la ville de X. appelaient l'Iskra, qui venait de naître, un organe des narodvoltsi .( La Zemlia i Volia (Terre et Liberté) était une organisation de révoltés apolitiques, fondée en 1876 parmi les narodniki, qui espéraient réaliser le socialisme par la communauté paysanne au village. En 1879, il y eut une scission dans la Zemlia i Volia et il se forma des narodvoltsi (champions de la liberté du peuple) et des tchernopé-rédieltsi (partisans du partage des terres). Le groupe Tchorny Pérédel (Partage général), qui ne dura pas longtemps (et d'où sortirent les premiers marxistes russes: .Plékhanov, Zassoulitch et d'autres, qui fondèrent en 1883 la première organisation social-démocrate, le Groupe de la Libération du Travail, était pour le maintien de l'ancienne tactique. Ce groupe avait comme mot d'ordre fondamental le partage général des terres et l'expropriation des propriétaires fonciers. l.a Narodnaïa Volia (Liberté du Peuple) mettait au premier plan la lutte contre l'absolutisme et ses agents au moyen de la terreur. C'est à la suite d'une sentence du Comité exécutif de la Narodnaïa Volia que le tsar Alexandre II fut tué le 1" mars 1881. Vers 1885, le gouvernement tsariste, aidé de provocateurs, fit disparaître les narodovoltsi en tant que combattants actifs. (N.D.L.R.).
Cette appellation n'avait évidemment rien que de flatteur pour nous car quel bon social-démocrate les économistes n’ont-ils pas taxé de narodovoltsisme ?
Ces accusations proviennent d'un double malentendu. Tout d'abord, on connaît si mal chez nous l'histoire du mouvement révolutionnaire, que toute théorie préconisant une organisation de combat centralisée et déclarant résolument la guerre au tsarisme est étiquetée narodovoltsisme. Mais l'excellente organisation que possédaient les révolutionnaires de 1870, et qui devait nous servir d'exemple à tous, a été créée non par les narodolvoltsi, mais par les zemlévoltsi, qui se sont ensuite scindés en tcherno-pérédieltsi et en narodovoltsi. Ainsi donc, voir dans une organisation révolutionnaire de combat un héritage direct des narodovoltsi est absurde, historiquement et logiquement, car toute tendance révolutionnaire, si elle vise sérieusement à la lutte, ne peut se passer d'une telle organisation. Ce n'a pas été la faute, mais le grand mérite, au contraire, des narodovoltsi de s'être efforcés d'attirer tous les mécontents dans leur organisation et d'orienter cette dernière vers la lutte effective contre l'autocratie. Leur faute a été de s'appuyer sur une théorie qui, au fond, n'était nullement révolutionnaire, et de n'avoir pas su ou pas pu lier indissolublement leur mouvement à la lutte de classe au sein de la société capitaliste en développement. Et, seule, l'inintelligence la plus grossière du marxisme (ou son interprétation strouviste ( Le strouvisme est lié au nom de Pierre Strouvé, qui fut vers 1890 un marxiste " légal " et qui participa au premier congrès du P.O.S.D.R., en 1898. Il devint, au début du 20ème siècle, le chef de la bourgeoisie libérale et, finalement, se transforma en un contre-révolutionnaire et un monarchiste farouche. (N.D.L.R.) pouvait amener à croire que la naissance d'un mouvement ouvrier de masse spontané nous libère de l'obligation de constituer une organisation révolutionnaire aussi bonne, meilleure même que celle qui existait chez les zemlévoltsi. Cette obligation nous est imposée, au contraire, par le mouvement spontané du prolétariat qui ne deviendra une " véritable " lutte de classe que lorsqu'il sera dirigé par une forte organisation révolutionnaire.
En second lieu, beaucoup de militants — y compris vraisemblablement Kritchvsky — interprètent de façon erronée notre polémique contre la tendance qui consiste à réduire la lutte politique des social-démocrates à une conspiration. Nous nous sommes constamment élevés — et nous continuerons — contre les tentatives pour restreindre notre lutte politique, pour la ramener à un complot, mais cela ne signifie pas que nous niions la nécessité d'une forte organisation révolutionnaire. Au contraire, dans la brochure Les tâches des social-démocrates russes, on trouve, outre une polémique contre ceux qui voudraient ramener la lutte politique à une conspiration, la description d'une organisation (social-démocrate idéale) assez forte pour pouvoir — " afin de porter un coup définitif à l'absolutisme " — recourir à 1' " insurrection " et à tout " autre moyen d'attaque " (Encore une preuve que le Rabotché Diélo, ou bien ne comprend pas ce qu'il dit, ou bien change d'opinion selon le vent : " L'exposé de la brochure, dit-il, correspond entièrement au programme de la rédaction du Rabotché Diélo . Vraiment ? Le refus d'assigner, comme premier objectif au mouvement ouvrier, le renversement de l'autocratie correspond au point de vue des tâches ? La théorie de la " lutte économique contre les patrons et le gouvernement " correspond à celle des tâches ? Et la théorie des stades ? Au lecteur de juger de la solidité des principes d'un organe qui comprend d'une façon aussi originale les concordances. ) .
A ne considérer que sa forme, une telle organisation révolutionnaire dans un pays autocratique peut être qualifiée de " conspiratrice ", car le secret lui est, au plus haut point nécessaire : il lui est si indispensable qu'il prédétermine toutes les autres conditions (nombre, choix, fonction des membres, etc.). C'est pourquoi, quand on nous accuse de vouloir créer une organisation conspiratrice, nous n'en sommes pas effrayés. Pareille accusation est aussi flatteuse pour tout ennemi de l'économisme que l'accusation de narodovoltsisme.
Mais, objectera-t-on, une organisation si puissante et si secrète concentrant entre ses mains tous les fils de l'action clandestine, organisation nécessairement centralisée, peut facilement se lancer dans une attaque prématurée et forcer inconsidérément le mouvement.
A cela nous répondrons : Abstraitement parlant, il n'est pas niable qu'une organisation de combat puisse engager à la légère une bataille qui, dans d'autres conditions, eût pu ne pas être perdue. Mais on ne saurait, en l'occurrence, se borner à des considérations abstraites, car tout combat implique des chances abstraites de défaite, et il n'est d'autre moyen de les diminuer que de bien se préparer au combat. Mais si l'on pose la question sur le terrain concret, on arrive à la conclusion qu'une organisation révolutionnaire forte est absolument nécessaire pour affermir le mouvement et le détourner des attaques irréfléchies.
Maintenant que cette organisation nous manque et que le mouvement révolutionnaire spontané se développe rapidement, on observe déjà deux extrêmes (qui " se touchent ") : un économisme inconsistant prêchant la modération, ou bien un terrorisme aussi inconsistant, cherchant, " dans un mouvement en progrès continuel, mais encore plus près de son point de départ que de son point terminus, à provoquer artificiellement les symptômes de la fin de ce mouvement ". (V. Zassoulitch 1, n° 2-3 de la Zaria 2, p. 353). (1 .Véra Zassoulitch, membre de la Zemlia i Voila, appartint ensuite au groupe marxiste de la Libération du Travail fondé en 1883, et à la rédaction de l'Iskra; elle adhéra par la suite au menchévisme et fut, pendant la guerre impérialiste, une patriote farouche et une adversaire acharnée des bolchéviks. (N.D.L.R.) (2. La Zaria (l'Aube), revue marxiste de vulgarisation scientifique, parut en 1901 et 1902 sous la rédaction de Plékhanov, de Véra Zassoulitch et de P. Axelrod, avec la collaboration des rédacteurs de l'ancienne Iskra. Un certain nombre d'articles de Lénine ont été également publiés dans la Zaria. (N.D.L.R.))
L'exemple du Rabotché Diélo montre que les social-démocrates dévient déjà vers ces extrêmes. La chose n'a rien d'étonnant, car, abstraction faite des autres raisons, il est évident que " la lutte économique contre les patrons et le gouvernement " ne satisfera jamais un révolutionnaire, et il est presque fatal que l'on tombe dans l'un ou l'autre de ces extrêmes. Seule, une organisation de combat centralisée, menant fermement la politique social-démocrate et donnant satisfaction à tous les instincts et aspirations révolutionnaires, est en état de prémunir le mouvement contre une attaque inconsidérée et de préparer l'attaque avec la certitude du succès.
On nous objectera en outre que notre point de vue sur l'organisation est en contradiction avec le " principe de la démocratie ". Si l'accusation précédente était d'origine spécifiquement russe, celle-ci a un caractère étranger nettement accusé. Seule, une organisation étrangère (Union des social-démocrates russes) pouvait donner à sa rédaction l'instruction suivante :
Principe d'organisation. — Dans l'intérêt du développement et de l'union de la social-démocratie, il convient de souligner de renforcer le principe de la large démocratie dans l'organisation du parti, de combattre pour son application, ce qui est d'autant plus nécessaire que des tendances antidémocratiques se sont révélées dans les rangs de notre parti.
Comment le Rabotché Diélo lutte contre les " tendances antidémocratiques " de l'Iskra, nous le verrons dans le prochain chapitre. Pour le moment, examinons de plus près le " principe " de la large démocratie. Il implique, on le sait, deux conditions sine qua non : l'entière publicité et l'électivité de toutes les fonctions. Il serait ridicule de parler de démocratie sans une publicité complète, non limitée aux membres de l'organisation. Le parti allemand est démocratique, car tout s'y fait ouvertement, jusqu'aux séances du congrès ; mais personne ne qualifiera de démocratique un parti recouvert du voile du secret pour tous ceux qui n'en sont pas membres. Pourquoi alors poser le " principe de la large démocratie " quand la condition essentielle de ce principe est inexécutable pour une organisation clandestine ? Ce principe, en l'occurrence, n'est plus qu'une phrase sonore, mais vide, qui atteste une inintelligence complète de nos tâches immédiates en matière d'organisation. Tout le monde sait combien la " large " masse des révolutionnaires garde mal, chez nous, le secret. Nous avons pu le constater aussi bien que B., qui s'en plaint amèrement et réclame avec raison une " sélection rigoureuse des membres ". Et voilà que des gens qui se vantent de leur " sens des réalités " viennent nous des prêcher non pas la nécessité d'un secret rigoureux et d'une sélection sévère (partant, restreinte) membres, mais le " principe de la large démocratie ". Extraordinaire aberration !
Quant à l'électivité, deuxième postulat de la démocratie, elle existe naturellement dans les pays de liberté politique. " Sont considérés comme membres du parti tous ceux qui reconnaissent les principes de son programme et le soutiennent dans la mesure de leurs forces ", dit le premier article des statuts du parti social-démocrate allemand. Comme l'arène politique est visible pour tous, telle la scène d'un théâtre pour les spectateurs, chacun sait par les journaux et les assemblées publiques si telle ou telle personne reconnaît ou soutient le parti. On sait que tel ou tel militant politique a eu tel ou tel début, qu'il a traversé telle ou telle évolution, qu'à tel ou tel moment de sa vie, il a pris telle ou telle attitude, qu'il possède telle ou telle qualité ; aussi tous les membres du parti peuvent-ils, en connaissance de cause, l'élire ou ne pas l'élire à tel ou tel poste du parti. Le contrôle général (au sens littéral du mot) de chaque membre du parti dans sa carrière politique crée un mécanisme fonctionnant automatiquement et assurant la sélection des sujets les mieux adaptés. Grâce à cette sélection, résultat d'une publicité complète, de l'électivité et du contrôle général, chaque militant se trouve en fin de compte à sa place, assume la tâche appropriée à ses forces et à ses capacités, supporte les conséquences de ses fautes, et démontre devant tous son aptitude à comprendre ses fautes et à les éviter.
Que l'on essaye de se représenter un tel état de choses dans le cadre de l'autocratie. Est-il possible chez nous, en Russie, que tous " ceux qui reconnaissent les principes du programme du parti et soutiennent ce dernier dans la mesure de leurs forces " contrôlent chaque démarche de révolutionnaires conspirateurs ? Est-il possible qu'ils fassent un choix parmi ces derniers, alors. que le révolutionnaire est obligé, dans l'intérêt du travail, de dissimuler aux neuf dixièmes des membres de l'organisation à qui il est ? Qu'on réfléchisse un peu au sens véritable des grands mots du Rabotché Diélo et l'on comprendra que la " large démocratie " dans l'organisation du parti, sous le régime de l'autocratie disposant d'une gendarmerie triée sur le volet, est un hochet nuisible. C'est un hochet, car aucune organisation révolutionnaire n'a jamais appliqué et, même le voulant, ne pourra jamais appliquer la large démocratie. C’est un hochet nuisible, car les tentatives pour appliquer réellement le " principe de large démocratie " ne font que faciliter les larges coups de filet de la police, perpétuer le primitivisme qui sévit dans notre mouvement, détourner les praticiens de leur tâche, qui est de faire leur éducation de révolutionnaires professionnels, et non de gaspiller leurs forces à rédiger des statuts détaillés sur le système d'élections. Ce n'est qu'à l'étranger, parmi de petits groupes de gens n'ayant pas la possibilité de se trouver un travail actif véritable, qu'on peut ainsi jouer à la " démocratie ".
- Pour montrer l'erreur du Rabotché Diélo, qui préconise la démocratie dans l'œuvre révolutionnaire, nous nous référerons de nouveau à un témoin. Ce témoin, qui est Sérébriakov (1 Nakanounié (la Veille), revue des socialistes-révolutionnaires éditée par Sérébriakov à Londres. (N.D.L.R.) ) , joint à un faible prononcé pour le Rabotché Diélo une aversion marquée pour Plékhanov (2 Plékhanov et les plékhanoviens étaient encore à cette époque des marxistes révolutionnaires. Après la scission du P.O.S.D.R. en bolchéviks et menchéviks, Plékhanov marcha au début la main dans la main avec les bolchéviks, mais passa ensuite aux menchéviks. Pendant la guerre impérialiste, il fut un patriote farouche. Il mourut en 1918. (N.D.L.R.) ) et ses partisans et, dans ses articles sur la scission de l'Union des social-démocrates russes, la revue londonienne dont il est le rédacteur, le Nakanounié, a pris résolument le parti du Rabotché Diélo et attaqué à fond Plékhanov. D'autant plus précieux est pour nous son point de vue sur cette question. Dans l'article intitulé " L'appel du groupe de l'autolibération des ouvriers ", Sérébriakov, signalant l'inconvenance qu'il y a à soulever les questions " de prestige, de primauté, d'aréopage dans un mouvement révolutionnaire sérieux ", écrit entre autres :
Mychkine, Rogatchev, Jéliabov, Mikhaïlov, Pérovskaia, Figner (3 Muchkine, un des inculpés au " procès des 193 " membres de la Zemlia i Volta (1877-1878) ; Jéliabov, narodovoltsi éminent, principal organisateur de l'attentat contre Alexandre II (1er mars 1881); de même Rogatchev et la Pérovskaïa; ces trois derniers furent exécutés ; Véra Figner, également membre remarquable de la Narodnaïa Volta, fut enfermée pendant 20 ans à Schlusselbourg. (N.D.L.R?) et autres ne se sont jamais considérés comme des chefs. Pourtant, quoique personne ne les eût nommés, ni élus, ils étaient en réalité des chefs, car en période de propagande comme en période de lutte contre le gouvernement, ils assumaient le plus difficile du travail, allaient aux endroits les plus dangereux et déployaient l'activité la plus fructueuse. Et cette primauté n'était pas le résultat de leur désir, mais de la confiance de leur entourage en leur intelligence, leur énergie et leur dévouement. Redouter un aréopage omnipotent (et si on ne le redoute pas, pourquoi en parler?) qui dirigerait dictatorialement tout le mouvement serait par trop naïf. Qui donc trouverait-il pour lui obéir?
Un " aréopage ", n'est-ce pas là ce que le Rabotché Diélo nous reproche de vouloir constituer quand il nous accuse de tendances antidémocratiques ? N'est-il pas évident que son principe d'organisation est aussi naïf qu'inconvenant ? Naïf, parce que l'aréopage ou les gens à " tendances antidémocratiques " ne seront obéis par personne, du moment que " leur entourage n'aura pas confiance en leur intelligence, leur énergie et leur dévouement ". Inconvenant, car il n'est qu'un procédé démagogique spéculant sur la vanité des uns, sur l'ignorance des autres de l'état véritable du mouvement, sur l'impréparation des derniers et leur ignorance de l'histoire révolutionnaire.
Le seul principe d'organisation pour les militants de notre mouvement doit être : secret rigoureux, triage minutieux des membres, préparation de révolutionnaires professionnels. Avec ces qualités, nous aurons quelque chose de plus que la démocratie : une confiance fraternelle complète entre révolutionnaires. Or, cette confiance est absolument nécessaire, car il ne saurait être question de la remplacer en Russie par le contrôle démocratique général. Et ce serait une erreur considérable de croire que l'impossibilité d'un contrôle véritablement " démocratique " rend les membres de l'organisation révolutionnaire incontrôlables. Ces derniers, en effet, n'ont pas le temps de songer aux formes extérieures de la démocratie (dans un noyau compact de camarades ayant les uns dans les autres une entière confiance), mais ils sentent très vivement leur responsabilité, sachant d'ailleurs par expérience que, pour se débarrasser d'un membre indigne, une organisation de révolutionnaires véritables ne reculera devant aucun moyen. En outre, il existe en Russie, au sein même du milieu révolutionnaire, une opinion publique assez développée, ayant une longue histoire et châtiant impitoyablement toute dérogation aux principes de la camaraderie (or, la démocratie véritable est un élément constitutif de la camaraderie ainsi entendue). Que l'on tienne compte de tout cela et l'on comprendra que ces discours et ces résolutions sur les " tendances antidémocratiques " ne pouvaient naître qu'à l'étranger, dans des cercles russes éloignés de la vie réelle.
Il est à remarquer en outre que la naïveté qui est à' la base de ces discours provient d'une idée assez confuse de la nature de la démocratie. L'ouvrage des époux Webb sur les trade-unions contient un chapitre curieux sur la démocratie primitive. Les auteurs y racontent que les ouvriers anglais considéraient au début, comme condition nécessaire de la démocratie, la participation de tous les membres à tous les détails de l'administration des unions. Toutes les questions étaient résolues par le vote de tous les membres, qui devaient, à tour de rôle, exercer successivement toutes les fonctions. Il fallut une longue expérience historique pour que les ouvriers comprissent l'absurdité d'une telle idée de la démocratie et la nécessité d'institutions représentatives d'une part, et de fonctionnaires de l'autre. Il fallut plusieurs krachs pour leur faire comprendre que la question du rapport entre les cotisations et les secours délivrés ne pouvait être résolue uniquement par un vote démocratique et qu'elle exigeait l'avis d'un spécialiste en matière d'assurances. Prenez le livre de Kautsky sur le parlementarisme et la législation populaire, et vous verrez que les conclusions de ce théoricien marxiste concordent avec les enseignements de la longue pratique du mouvement ouvrier " spontané ". Kautsky s'élève résolument contre la conception rudimentaire de la démocratie de Rittinghausen, raille les gens prêts à réclamer, au nom de cette démocratie, que " les journaux populaires soient rédigés directement par le peuple ", prouve la nécessité de journalistes professionnels, de parlementaires, etc., pour la direction social-démocrate de la lutte de classe du prolétariat, attaque le " socialisme des anarchistes et des littérateurs " qui, " visant à l'effet ", préconisent la législation populaire directe et n'en comprennent pas la quasi-applicabilité dans la société actuelle.
Ceux qui ont travaillé dans notre mouvement savent combien la conception " primitive " de la démocratie est répandue parmi la jeunesse universitaire et la masse des ouvriers. Par suite, il n'est pas étonnant que cette conception pénètre dans les statuts et la littérature. Les économistes de l'école de Bernstein écrivent dans leurs statuts : " Toutes les affaires de l'organisation tout entière sont décidées à la majorité des voix de tous ses membres ". Les économistes du type terroriste répètent après eux : " Il est nécessaire que les décisions des comités passent par tous les cercles avant de prendre force de loi ". Remarquez que cette revendication concernant la large application du referendum prime celle de la construction de toute l'organisation sur le principe de l'électivité. Loin de nous la pensée de condamner pour cela des praticiens qui ont eu trop peu la possibilité de se mettre au courant de la théorie et de la pratique des organisations véritablement démocratiques. Mais quand le Rabotché Diélo, qui prétend au rôle dirigeant, se borne à une résolution sur le principe de la démocratie large, comment ne pas dire qu'il vise par là " à l'effet " ?
Extrait d'une
" Lettre d'un camarade sur nos tâches d'organisation "
(Septembre 1902)
...Passons aux cercles d'entreprises. Ceux-ci sont particulièrement importants pour nous, car la force principale du mouvement réside dans l'organisation du prolétariat au sein des grandes usines, étant donné que celles-ci (et les fabriques) englobent la partie non seulement la plus nombreuse de la classe ouvrière, mais aussi la plus influente, la plus développée et la plus combative. Il faut que chaque entreprise soit notre citadelle. Et pour cela, il faut que l'organisation ouvrière " d'entreprise " soit intérieurement clandestine, qu'en dehors — c'est-à-dire dans ses rapports avec l'extérieur — elle soit " ramifiée ", et qu'elle allonge ses antennes dans les directions les plus diverses de la même façon que toute autre organisation révolutionnaire. Je souligne que, là aussi, il faut absolument qu'un groupe de révolutionnaires ouvriers en soit le noyau, le " maître ".
Il nous faut complètement rompre avec la tradition du vrai type ouvrier ou syndical des organisations social-démocrates, y compris aussi les cercles " d'entreprises ". Il faut que le groupe d'entreprise ou le comité d'entreprise (d'usine), (pour le séparer d'autres groupes, dont beaucoup doivent exister), comprenne un nombre minime de révolutionnaires, qui reçoivent directement du comité des ordres et les pleins pouvoirs pour la direction de tout le travail social-démocrate à l'usine. Il faut que tous les membres du comité d'entreprise se considèrent comme des agents du comité qui sont dans l'obligation de se soumettre à toutes ses directives, de sauvegarder toutes les " lois et coutumes " de cette " armée de campagne " dans laquelle ils sont entrés et qu'ils n'ont pas le droit de quitter en temps de guerre sans l'autorisation de leurs supérieurs. La composition du comité d'entreprise a donc une grande importance, et il faut qu'un des soucis principaux du comité soit la juste composition de ces sous-comités. Je me représente la chose ainsi : le comité charge quelques-uns de ses membres (et peut-être encore certaines personnes de la classe ouvrière, des personnes qui pour telle ou telle raison n'appartiennent pas au comité, mais qui peuvent être utilisées à cause de leur expérience, de leur connaissance des hommes, de leur intelligence et de leurs relations) d'organiser partout des sous-comités d'entreprises. La commission consulte le responsable de l'entreprise, fixe un certain nombre d'entrevues, examine à fond les candidats susceptibles d'être membres du comité d'entreprise, les soumet à un interrogatoire " du parti ", les soumet, si nécessaire, à une épreuve. Elle s'efforce en même temps de voir elle-même directement un nombre aussi grand que possible de candidats pour le sous-comité d'entreprise de l'entreprise intéressée, de les examiner, et, finalement, elle propose au Comité de confirmer telle ou telle composition de chaque cercle d'entreprise ou de remettre à tel ou tel ouvrier les pleins pouvoirs pour composer, envisager ou choisir tout un sous-comité. De cette façon, le comité décidera lui-même lequel de ses agents aura à veiller à la liaison avec lui, et comment il devra la maintenir (en règle générale par le moyen de responsables des régions, mais il peut y avoir toutefois des adjonctions et des modifications a cette règle). En raison de l'importance de ces sous-comités, il faut faire en sorte, dans la mesure du possible, que chaque sous-comité garde dans un endroit sûr l'adresse des envois à l'O. C. (O.C, organe central, alors l’ISKRA, N.D.R.L) ainsi que le dépôt de ses liaisons (c'est-à-dire de façon que les renseignements nécessaires à la reconstitution immédiate du sous-comité, en cas d'arrestation, puissent être transmis d'une façon aussi régulière et aussi détaillée que possible au centre du parti, et y être gardés en un endroit où les gendarmes russes soient incapables de pénétrer). Il va sans dire qu'il faut que cette transmission d'adresses soit établie par le comité sur la base de ses appréciations et de ses renseignements, et non sur la base d'un droit inexistant à une répartition " démocratique " de ces adresses ; enfin, il ne serait peut-être pas superflu de faire la réserve qu'il sera parfois nécessaire ou plus commode, au lieu de plusieurs agents du sous-comité comprenant plusieurs membres, de se borner à la nomination d'un agent du comité (et de son suppléant). Le sous-comité d'entreprise une fois constitué, il faut qu'il se mette à créer toute une série de groupes et de cercles d'entreprises ayant des tâches différentes et d'un caractère clandestin plus ou moins accentué et d'une structure plus ou moins large, par exemple : cercles pour la transmission et la diffusion de la littérature (fonction des plus importantes qu'il faut perfectionner de façon que nous ayons vraiment notre propre poste, que non seulement le système de diffusion, mais aussi celui de la distribution à domicile soient mis à l'épreuve et contrôlés, et que tous les logements et leurs entrées nous soient absolument connus), cercles de lecture pour la littérature illégale, cercles pour la surveillance des mouchards (I1 nous faut faire comprendre au prolétariat que l'assassinat de mouchards, provocateurs ou traîtres peut sans doute être parfois une nécessité absolue, mais qu'il serait extrêmement indésirable et faux de l'élever à la hauteur d'un système, et qu'il nous faut nous efforcer de créer une organisation capable de rendre inoffensifs des mouchards, en les démasquant et en les poursuivant. On ne peut pas extirper les mouchards, mais on peut et il faut créer une organisation qui les recherche et qui éduque les masses ouvrières. ), cercles pour la direction spéciale du mouvement syndical et de la lutte économique, cercles d'agitateurs et de propagandistes qui savent engager une conversation et la poursuivre longtemps de façon tout à fait légale (sur les machines, sur les inspections, etc.), afin qu'ils puissent parler sans danger et publiquement, questionner les gens et sonder le terrain, etc. (II faut aussi des cercles de combat qui utilisent les ouvriers ayant fait leur service militaire, ou particulièrement forts et habiles, dans les démonstrations, pour délivrer des prisonniers, etc.) . Il faut que le sous-comité d'entreprise s'efforce de toucher toute l'entreprise, une partie aussi grande que possible du prolétariat par un réseau de cercles des plus variés (ou d'agents). Il faut que le grand nombre de ces cercles, la possibilité pour un propagandiste ambulant d'y pénétrer, et avant tout la régularité de diffusion de la littérature et de réception des renseignements et des correspondances soient le critère du succès de l'activité du sous-comité.
Il faut donc que le type général de l'organisation soit à mon avis, le suivant : à la tête du mouvement local, de toute l'activité social-démocrate locale se trouve un comité. C'est de lui que partent les institutions qui lui sont subordonnées et les filiales, ainsi que, premièrement, un réseau d'agents d'exécution qui (selon les possibilités) englobe toutes les masses ouvrières et qui est organisé sous forme de groupes régionaux et de sous-comités d'entreprises (de fabriques). Ce réseau, en temps de paix, diffusera de la littérature, des tracts, des appels et des renseignements clandestins du comité ; en temps de guerre, il organisera des démonstrations et d'autres actions collectives. Secondement, partent également du comité un certain nombre de cercles et de groupes (de propagande, de transports, pour toutes sortes d'actions clandestines, etc.) qui sont chargés de servir tout le mouvement. II faut que tous les groupes, cercles et sous-comités soient considérés comme des institutions du comité ou comme ses filiales. Les uns exprimeront directement le désir d'être incorporés au parti ouvrier social-démocrate russe et, à condition d'être ratifiés par le comité,ils seront incorporés dans le parti, ils assumeront certaines fonctions (selon la proposition du comité ou en accord avec lui), ils s'engageront à se soumettre aux directives des organes du parti, obtiendront les droits de tous les membres du parti, seront prévus comme premiers candidats au comité, etc. D'autres n'entreront pas dans le parti ouvrier social-démocrate russe et continueront à exister comme cercles fondés par des membres du parti, ou bien ils s'affilieront à tel ou tel groupe du parti, etc.
Dans toutes leurs affaires intérieures, les membres de tous ces cercles ont naturellement les mêmes droits que les membres du comité entre eux. La seule exception consistera dans le fait que le droit de liaison personnelle avec le comité local (et également avec le C. C. et l'organe central) ne peut être exercé que par la personne (ou les personnes) nommée par ce comité. Sous tous les autres rapports, cette personne aura les mêmes droits que ceux qui possédaient déjà le droit de s'adresser avec des motions au comité local, au C. C. et à l'organe central (toutefois pas personnellement). De cette façon l'exception mentionnée ne sera pas, au fond, une violation de l'égalité de droits, mais seulement une concession nécessaire aux exigences absolues de l'activité clandestine. Un membre du comité qui ne transmet pas de renseignements de " son " groupe au comité, au C. C. ou à l'organe central sera considéré comme manquant directement à son devoir envers le parti. De plus, le degré du travail clandestin et la forme d'organisation des divers cercles dépendront du caractère de leurs fonctions ; par conséquent, il y aura ici les organisations les plus diverses (à commencer par l'organisation tout à fait " stricte ", étroite et fermée jusqu'à l'organisation tout à fait " libre ", large, ouverte et peu développée dans sa forme). Ainsi, il faut pour un groupe de courriers un caractère tout à fait clandestin et une discipline militaire. Un groupe de propagandistes nécessite le même caractère clandestin, mais par contre beaucoup moins de discipline militaire. Il faut encore moins de caractère clandestin à un groupe d'ouvriers qui se livrent à la lecture de la littérature légale ou organisent des discussions sur les misères de leur métier et leurs revendications. Il faut que les groupes de courriers soient membres du P.O.S.D.R. ( P.O.S.D.R., parti ouvrier social-démocrate russe fondé au 1" congrès en 1898.) et connaissent un certain nombre de ses membres et militants. Un groupe qui étudie les conditions professionnelles du travail et établit différentes revendications professionnelles n'a pas besoin d'appartenir au P.O.S.D.R. Un groupe d'étudiants, d'officiers, d'employés qui, aidé d'un ou deux membres du parti, s'occupe d'autoéducation, ne doit parfois rien du tout savoir de l'affiliation de ceux-ci au parti, etc. Mais il est un point sur lequel il nous faut exiger absolument l'organisation formelle la plus grande possible du travail dans tous ces groupes auxiliaires : il faut que chaque membre du parti qui y participe soit responsable formellement pour la direction du travail dans ces groupes, et il faut aussi qu'il soit obligé de prendre toutes les mesures pour que l'effectif de chacun de ces groupes ainsi que tout le mécanisme et la nature de leur travail soient le plus accessibles possible au C. C. et à l'organe central. C'est nécessaire afin que, d'une part, le C. C. ait un aperçu complet de l'ensemble du mouvement et que, d'autre part, il puisse faire son choix dans un cercle aussi large que possible de personnes pour les différentes fonctions du parti. En outre, c'est nécessaire, afin que, dans toute la Russie, tous les groupes de ce genre puissent profiter (par l'intermédiaire du C. C.) de l'expérience acquise par l'un d'eux, et aussi pour prévenir les agissements de provocateurs et de personnes douteuses, bref, c'est absolument et dans tous les cas impérieusement nécessaire.
Comment pensons-nous faire ? Par des rapports réguliers au comité, par la transmission d'une partie aussi grande que possible du contenu et d'un nombre aussi élevé que possible de ces rapports à l'organe central, par l'organisation de la visite des cercles de toutes sortes par des membres du C. C. et du Comité local, enfin par la transmission obligatoire des liaisons avec ce cercle, c'est-à-dire des noms et des adresses de quelques membres de ce cercle à un endroit sûr (et au bureau du parti, à l'organe central et an C.C.). C'est seulement les rapports une fois envoyés et les liaisons une fois transmises qu'on peut admettre qu'un membre du parti participant à un cercle a rempli son devoir, c'est alors seulement que l'ensemble du parti sera en état de tirer des enseignements de chaque cercle qui fait du travail pratique, c'est seulement alors qu'aucune arrestation ne nous fera peur, car en raison de l'existence des liaisons avec les différents cercles, il sera toujours possible au délégué de notre C.C. de trouver facilement et immédiatement des remplaçants et de réorganiser le travail. La chute d'un comité ne détruira plus toute la machine, elle enlèvera seulement des dirigeants pour lesquels les suppléants existeront déjà. Et que l'on ne prétende pas que la transmission des rapports et des liaisons soit impossible pour des raisons d'ordre clandestin ; pour y arriver, il n'y a qu'à le vouloir; il est toujours possible de transmettre (ou d'envoyer) un rapport et de maintenir la liaison et cette possibilité existera toujours tant qu'il y aura chez nous des comités, un C.C. ou un organe central.
Nous sommes arrivés maintenant à un principe extrêmement important de l'ensemble de l'organisation et de l'activité du parti. S'il faut, en ce qui concerne la direction idéologique et pratique du mouvement et de la lutte révolutionnaire du prolétariat, une centralisation aussi grande que possible, la décentralisation la plus grande possible est nécessaire en ce qui, concerne l'information du Comité Central du parti (et par conséquent de tout le parti en général) sur le mouvement, et en ce qui concerne aussi la responsabilité devant le parti. Il faut que le mouvement soit dirigé par un nombre aussi minime que possible de groupes le plus homogènes possible de révolutionnaires professionnels expérimentés. Il faut que participent au mouvement un nombre aussi grand que possible de groupes aussi divers et variés que possible, pris dans les couches les plus diverses du prolétariat (et d'autres classes du peuple). Il faut que la Centrale du parti possède toujours au sujet de chacun de ces groupes non seulement des indications exactes sur leur activité, mais aussi des renseignements aussi complets que possible sur leurs effectifs. Il nous faut centraliser la direction du mouvement. Il nous faut aussi (car sans information aucune centralisation n'est possible), décentraliser la responsabilité devant le parti telle qu'elle est portée par chacun des membres du parti, par chaque collaborateur au travail, par chacun de ceux qui appartiennent soit aux effectifs du parti, soit aux cercles affiliés. Cette décentralisation est une condition nécessaire pour la centralisation révolutionnaire et c'en est le correctif nécessaire. C'est lorsque la centralisation sera entièrement appliquée et que nous aurons un organe central et un C. C., que la possibilité pour le plus petit groupe de pouvoir s'adresser à ceux-ci — et non seulement la possibilité, mais la régularité de la liaison avec l'organe central et le C. C., établie sur la base d'une pratique de longues années —permettra d'éviter les tristes résultats d'un échec dans la composition de tel ou tel comité local. Maintenant que nous sommes tout près de la fusion réelle du parti et de la création d'un véritable comité central dirigeant, il nous faut particulièrement bien comprendre que ce comité central sera impuissant si nous ne réalisons pas en même temps la décentralisation la plus grande possible, aussi bien dans la responsabilité devant le parti, que dans son information sur tous les rouages de la machine du parti. Une semblable décentralisation n'est pas autre chose que l'autre aspect de la division du travail qui, comme on l'admet généralement, représente un des besoins pratiques les plus urgents de notre mouvement. Ce n'est pas la reconnaissance officielle d'une organisation déterminée comme organisation dirigeante, ce n'est pas la création d'un C. C. pour la forme qui unifieront véritablement notre mouvement et créeront un parti solide de lutte; tant que le C. C. sera coupé comme par le passé du travail pratique direct des comités locaux de l'ancien type, c'est-à-dire de ces comités qui, d'une part, comprennent toute une série de personnes, dont chacune administre toutes les choses possibles, ne s'adonne pas aux différentes fonctions du travail révolutionnaire, n'est pas responsable d'actions spéciales, ne mène à bonne fin aucune tAche acceptée, bien réfléchie et bien préparée, gaspille Infiniment de temps et de forces à de stériles rodomontades, et où il y a d'autre part un grand nombre d'étudiants et de cercles ouvriers, dont la moitié entièrement inconnue du comité et dont l'autre moitié est incohérente et non spécialisée, ne rassemble pas ses expériences personnelles, ne profite pas des expériences des autres et est occupée tout comme ce comité à des réunions sans fin " sur tout ", à les élections et à l'établissement de statuts. Pour que le C.C. puisse bien travailler, il faut que les comités locaux se transforment, deviennent des organisations spécialisées et plus " commerciales " qui atteignent, dans telle ou telle fonction pratique, la véritable " perfection ". Pour que le C. C. ne puisse pas seulement donner des conseils, encourager, se disputer (comme on l'a fait jusqu'à maintenant), mais aussi diriger véritablement l'orchestre, il est nécessaire que l'on sache exactement où l'on joue de tel ou tel violon et qui joue, où et comment celui-ci a appris et apprend à jouer de tel ou tel instrument, où l'on joue faux, pour quelle raison et qui joue (lorsque la musique nous déchire les oreilles), qui doit être envoyé ailleurs, où et comment, afin de supprimer les fausses notes, etc. Aujourd'hui, il faut le dire ouvertement, ou bien nous ne savons rien du véritable travail intérieur d'un comité, à l'exception de ses appels et de ses correspondances générales, ou bien nous en savons quelque chose par des amis ou de bonnes connaissances personnelles. Mais n'est-il pas ridicule de croire qu'un grand parti puisse se contenter de cela, un parti qui veut être capable de diriger le mouvement ouvrier russe et qui prépare l'attaque générale contre l'absolutisme. Diminuer le nombre des membres du comité, charger autant que possible chacun d'eux d'une fonction déterminée et responsable avec un compte rendu obligatoire du travail fait, créer un organe central d'exécution spécial, très peu nombreux, établir un réseau d'agents d'exécution reliant le comité à chaque grande entreprise et chaque usine, réalisant la diffusion régulière de la littérature et donnant au C. C. un aperçu exact de cette diffusion et de toute la mécanique du travail, créer enfin de nombreux groupes et cercles acceptant diverses fonctions ou groupant des personnes qui s'affilient à la social-démocratie, la soutiennent et se préparent à devenir des social-démocrates, faire en sorte en même temps que le comité et le C. C. soient nécessairement toujours renseignés sur l'activité (et les effectifs) de ces cercles — c'est en cela que doit nécessairement consister la réorganisation du comité de Pétersbourg ainsi que de tous les autres comités du parti, et voilà pourquoi la question des statuts est de si minime importance.
Extrait de la brochure
Un pas en avant, deux en arrière
(Début de 1904)
a) L'article premier des statuts
Article premier du projet de Martov : " Sont considérés comme appartenant au parti ouvrier social-démocrate russe tous ceux qui, reconnaissant son programme, travaillent activement à l'accomplissement de ses tâches sous le contrôle et la direction des organes (sic) du parti. " .
Article premier du projet de Lénine : " Sont considérés comme membres du parti tous ceux qui reconnaissent son programme, et qui soutiennent le parti aussi bien par des moyens matériels que par leur collaboration personnelle dans une des organisations du parti. "
Article premier dans la rédaction proposée par Martov au congrès du parti et adoptée par celui-ci : " Sont considérés comme membres du parti ouvrier social-démocrate russe tous ceux qui reconnaissent son programme, qui soutiennent le parti par leur aide matérielle et qui lui accordent leur aide personnelle régulière sous la direction d'une de ses organisations. "
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Nous avons reproduit ci-dessus les différentes rédactions de l'article premier autour desquelles se sont engagés des débats intéressants au congrès du parti. Ces débats ont occupé presque deux séances et ont fini par deux votes nominaux (pendant tout le congrès il n'y eut, si je ne me trompe, que huit votes nominaux auxquels on a seulement procédé dans des cas particulièrement importants, vu la perte énorme de temps qu'entraînent ces votes). Ici on avait sans aucun doute abordé une question de principe. L'intérêt du congrès pour les débats fut très grand. Tous les délégués ont participé au vote — fait rare à notre congrès (comme en général à chaque grand congrès) et qui témoigne également de l'intérêt porté à la discussion.
En quoi consistait donc le fond de la question controversée? J'ai déjà dit au congrès et j'ai répété fréquemment par la suite que " je ne considère pas du tout notre divergence de vues (sur l'article premier) à ce point fondamental que la vie ou la mort du parti en pourrait dépendre. Un mauvais article des statuts sera encore loin de nous perdre ". En soi-même, cette divergence de vues, bien qu'elle révèle des nuances de principes, ne pouvait nullement provoquer une séparation (ou en réalité, pour parler sans détour, une scission) du genre de celle qui s'est produite après le congrès. Mais toute petite divergence de vues peut devenir une grande divergence de vues lorsqu'on y insiste, lorsqu'on la met au premier plan, lorsqu'on recherche toutes ses racines et ses branches. Toute petite divergence de vues peut prendre une importance énorme, lorsqu'elle sert de point de départ pour un revirement vers certaines fausses conceptions et lorsqu'à ces fausses conceptions, du fait de nouvelles divergences survenues, s'ajoutent des actions anarchistes qui conduisent le parti jusqu'à la scission.
Il en fut exactement ainsi dans ce cas. La divergence de vues, relativement légère sur l'article premier, a pris maintenant une importance énorme, car c'est justement elle dont se sont servi la sagacité opportuniste et la phraséologie anarchiste de la minorité pour changer d'attitude (en particulier au congrès de la Ligue ( La Ligue à l'étranger des social-démocrates révolutionnaires russes fut fondée au début du20ème siècle par les iskristes pour faire contrepoids à l'opportuniste Union des social-démocrates russes à l'étranger. Après la scission du parti au 2ème congrès, une lutte acharnée éclata également au sein de la Ligue. Les menchéviks y conquirent la majorité. (N.D.L.R.) et par la suite aussi, dans les colonnes de 'la nouvelle Iskra). C'est précisément elle qui a fourni la base à la coalition de la minorité de l'Iskra avec les antiiskristes et avec le marais, coalition qui, au moment des élections, a pris définitivement certaines formes déterminées, sans la compréhension desquelles on ne pourra pas saisir la divergence essentielle et fondamentale dans la question de la composition des centres. La petite faute de Martov et d'Axelrod au sujet de l'article premier a constitué une fêlure dans notre vase (ainsi que je me suis exprimé au congrès de la Ligue). On pouvait ficeler le vase très fortement, avec un bon nœud (mais pas avec un bon nœud coulant, ainsi que Martov l'entendait, lui qui pendant le congrès de la Ligue, fut dans un état frisant l'hystérie). On pouvait s'employer de toutes ses forces à élargir la fente et à briser le vase. Par suite du boycottage et des mesures anarchistes du même genre (le la part des martovistes zélés, c'est à ce dernier résultat qu'on est arrivé. La divergence de vues sur l'article premier n'a pas joué un rôle minime dans la question du choix des centres, et la défaite de Martov sur cette question l'a amené à " la lutte de principes " à l'aide de moyens grossièrement mécaniques et même scandaleux (ses discours au congrès de la Ligue à l'étranger de la social-démocratie révolutionnaire russe).
Maintenant, après tous ces événements, la question de l'article premier a pris une importance énorme, et il faut que nous nous rendions exactement compte aussi bien du caractère des groupements au congrès lors du vote sur cet article, que -- ce qui est encore infiniment plus important —du caractère véritable des nuances dans les conceptions qui se sont dessinées, et qui ont commencé à se dessiner sur l'article premier. Maintenant, après les événements connus du lecteur, la question se pose désormais de la façon suivante : la rédaction de Martov qui fut défendue par Axelrod, exprime-t-elle son (ou leur) manque de fermeté, son (ou leur) hésitation ou confusion politique, ainsi que je l'ai dit au congrès, sa (ou leur) prédilection pour le jauressisme et l'anarchisme, comme l'a dit Plékhanov au congrès de la Ligue (page 102 et autres, procès-verbal de la Ligue) ? Ou ma rédaction défendue par Plékhanov, exprime-t-elle une conception du centralisme qui soit fausse, bureaucratique, formaliste, prétentieuse et non social-démocrate ? Opportunisme et anarchisme ou bureaucratisme et formalisme ? - c'est ainsi que la question est posée maintenant que la petite divergence de vues est devenue une grande divergence de vues. Lorsqu'on examine les arguments pour et contre ma rédaction quant au fond, il faut se garder de perdre de vue cette position de la question qui nous a été imposée par les événements — je (lirais même: qui est donnée historiquement, si cela n'avait pas l'air trop prétentieux.
Nous allons commencer l'examen de ces arguments par une analyse des débats du congrès. Le premier discours, celui du camarade Egorov, n'est intéressant que parce que sa position non liquet (ce n'est pas encore clair pour moi, je ne sais pas encore où se trouve la vérité) caractérise très bien la position de beaucoup de délégués qui ne pouvaient se retrouver dans une question nouvelle, assez compliquée et encombrée. Le discours suivant, celui d'Axelrod, aborde aussitôt la question au point de vue principe. C'est le premier discours de principes, ou plus exactement le premier discours d'Axelrod au congrès, et il est difficile de caractériser comme particulièrement heureux ses débuts avec le mot fameux de " professeur ". " Je crois, disait le camarade Axelrod, qu'il nous faut distinguer entre les deux mots : parti et organisation. Or ici ces deux mots sont confondus.
Cette confusion est dangereuse. " Tel est le premier argument contre la rédaction. Examinons-le de près. Lorsque je dis qu'il faut que le parti soit une somme (et non une simple somme arithmétique, mais un complexe) d'organisations (Le mot " organisation " est employé généralement de deux manières, dans un sens large et dans un sens étroit. Dans son sens étroit, il signifie une cellule unique de la communauté humaine qui montre au moins un degré minime de formation. Dans son sens large, Il signifie la somme des cellules de ce genre réunies en une entité. Ainsi la flotte, l'armée, l'Etat représentent simultanément une somme d'organisations (au sens étroit du mot) et une variété de l'organisation sociale (en son sens large). Le département de l'instruction est une organisation (au sens large du mot), le département de l'instruction est composé d'une série d'organisations (au sens étroit). Le parti est exactement de la même façon, lui aussi, une organisation, il faut qu'il soit une organisation (dans le sens large du mot) ; mais en même temps il faut que le parti soit composé de toute une série d'organisations diverses (dans le sens étroit du mot). Par conséquent, le camarade Axelrod, qui parle de distinguer les mots parti et organisation, premièrement n'a pas tenu compte de la différence entre les sens, large et étroit, du mot organisation et, deuxièmement, n'a pas remarqué qu'il confondait lui-même les éléments organisés et inorganisés. Voir la note de la page 56. (N.D.L.R.) , cela veut-il dire que je confonde les mots parti et organisation? Evidemment non. J'exprime ainsi tout à fait clairement et nettement mon désir et ma demande que le parti, en tant qu'avant-garde de la classe, représente autant que possible quelque chose d'organisé, qu'il n'absorbe que des éléments susceptibles au moins d’un minimum d’organisation. Mon contradicteur, par contre, confond dans le parti les éléments organisés et inorganisés, les éléments très développés avec ceux qui sont incorrigiblement arrières, car les éléments arriérés qui sont corrigibles peuvent être acceptés dans l’organisation. Oui , cette confusion est en effet, dangereuse. Le camarade Axelrod s’appuie ensuite sur les " organisation strictement clandestine et centralisé du passé " (la Zemlia i Volia et la Narodnaïa Volia ) : autour d’elles " seraient groupés un grand nombres de gens qui n’appartient pas à l’organisation, mais qui l'aidaient d'une façon ou de l'autre, et qui ont été considérés comme des membres du parti... Il faut que ce principe soit appliqué encore plus strictement dans l'organisation social-démocrate. " Nous voilà tout près d'un point fondamental de la question : " ce principe " est-il vraiment un principe social-démocrate — ce principe qui permet à tous ceux qui n'appartiennent à aucune organisation du parti, mais qui I' " aident seulement d'une façon ou de Vautre, ", de s'appeler membres du parti ? Plékhanov a donné la seule réponse possible à cette question : " Axelrod a eu tort en nous renvoyant à la situation telle quelle était vers 1870. Alors il y avait un centre bien organisé et admirablement discipliné. Ce centre avait autour de lui des organisations de différents degrés créées par lui, et ce qui était en dehors de ces organisations n'était que chaos et anarchie. Les éléments de ce chaos s'intitulaient membres du parti, mais la situation n'en était pas meilleure, elle n'en était que pire. Nous ne devons pas imiter l'anarchie régnante des années entre 1870 et 1880, il nous faut l'éviter au contraire ". Donc " ce principe " que le camarade Axelrod a voulu présenter comme social-démocrate, est en réalité un principe anarchiste, Pour le réfuter, il faut montrer la possibilité du contrôle, de la direction et de la discipline en dehors de l'organisation, il faut montrer la nécessité pour les " éléments du chaos " d'obtenir obligatoirement le nom de " membres du parti ". Les défenseurs de la rédaction du camarade Martov n'ont montré ni pu montrer aucune de ces deux choses. Le camarade Axelrod a cité comme exemple un " professeur " qui " se considère comme social-démocrate et le déclare publiquement ". Pour aller jusqu'au bout de la pensée contenue dans cet exemple, il aurait fallu que le camarade Axelrod dise si les social-démocrates organisés considèrent eux-mêmes ce professeur comme social-démocrate. Comme il n'a pas posé cette autre question, Axelrod a arrêté son argumentation au beau milieu. En effet, c'est l'un ou l'autre. Ou les social-démocrates organisés reconnaissent le professeur en question Connue social-démocrate, et pourquoi ne devraient-ils pas alors l'admettre dans telle ou telle organisation social-démocrate ? C'est seulement après cette admission que les " déclarations " du professeur corroboreront ses actes et ne seront pas des phrases vides (ce qui n'est que trop fréquemment le cas dans les déclarations des professeurs). Ou les social-démocrates organisés ne reconnaissent pas le professeur comme social-démocrate, et alors il est absurde, insensé et nuisible de lui donner le droit de porter le nom glorieux et plein de responsabilité de membre du parti. L'affaire aboutit donc précisément à l'application conséquente du principe d'organisation ou à la sanctification du chaos et de l'anarchie. Construisons-nous le parti en partant du noyau déjà existant et bien solide des social-démocrates qui a créé, par exemple, le congrès du parti, et qui doit nécessairement élargir et multiplier toutes les organisations du parti, ou nous contentons-nous de la phrase rassurante que tous ceux qui nous aident sont membres du parti ? " Si nous acceptons la formule de Lénine, continue Axelrod, nous jetterons par-dessus bord une partie des gens qui peut-être ne peuvent pas être acceptés directement dans l'organisation, mais qui néanmoins sont des membres du parti ". La confusion de mots que le camarade Axelrod a voulu me reprocher se fait jour en toute clarté chez lui-même ; il suppose déjà acquis que tous ceux qui nous aident sont des membres du parti, alors que c'est précisément là la chose contestée, et qu'il faut d'abord que les opposants prouvent la nécessité et l'utilité d'une telle interprétation. Que signifient ces mots si terribles au premier coup d'œil : jeter pardessus bord ? Si l'on ne considère comme membres du parti que les membres des organisations reconnues comme organisations de parti, les gens qui ne peuvent pas appartenir " directement " à une organisation quelconque du parti, peuvent néanmoins militer dans une organisation qui n'est pas une organisation de parti, mais qui est toutefois affiliée au parti. On ne peut donc nullement parler de " jeter par-dessus bord " dans le sens d'exclure du travail et de la participation au travail. Au contraire, plus nos organisations du parti qui englobent les véritables social-démocrates seront fortes, l'hésitation et l'insécurité moindres à l'intérieur du parti, plus l'influence du parti sur les éléments des masses ouvrières qui l'entourent et qui sont dirigés par lui sera vaste, variée, riche et féconde. On n'a pas le droit de confondre le parti comme avant-garde de la classe ouvrière avec toute la classe. Or, c'est justement dans cette confusion (caractéristique en général de notre économisme opportuniste) que tombe Axelrod, lorsqu'il dit : " Nous créons naturellement avant tout une organisation des éléments du parti les plus actifs, une organisation. de révolutionnaires, mais comme nous sommes un parti de classe, il faut penser que nous n'avons pas /e droit de laisser en dehors du parti les gens qui s'affilient consciemment. quoique peut-être pas tout à fait activement ". Premièrement, on compte parlai les éléments actifs du parti ouvrier social-démocrate non seulement les organisations des révolutionnaires, mais aussi toute une série d'organisations ouvrières qui ont été reconnues comme organisations de parti.
Deuxièmement, pour quelle raison et en vertu de quelle logique pouvait-on déduire du fait que nous sommes un parti de classe, qu'une différence entre ceux qui appartiennent au parti et ceux qui sont affiliés au parti est inutile ? C'est justement le contraire : étant donné précisément l'existence de différences dans le degré de conscience et d'activité, il est nécessaire d'instituer une différence dans le degré de rapprochement avec le parti. Nous sommes un parti de classe, et voilà pourquoi il faut que presque toute la classe (et, en temps de guerre, en période de guerre civile, toute la classe sans exception) agisse sous la direction de notre parti ; il faut qu'elle se serre aussi étroitement que possible autour de notre parti, mais ce serait faire preuve d'une sentimentalité naïve et d'une mentalité de " suiveurs " que de croire que presque toute la classe ou toute la classe en général sera jamais capable de s'élever sous le capitalisme jusqu'à la conscience et à l'activité de son avant-garde, de son parti social-démocrate. Aucun social-démocrate intelligent n'a encore jamais douté du fait que, sous le capitalisme, même l'organisation professionnelle (plus primitive et plus accessible à la conscience des masses non développées) ne saura englober presque toute ou toute la classe ouvrière. On ne ferait que se mentir à soi-même et fermer les yeux devant l'ampleur immense de nos tâches, on rétrécirait ces tâches, si l'on oubliait la différence entre les avant-postes et toutes les masses qui penchent pour eux, si l'on oubliait le devoir continuel de l'avant-garde d'élever toujours des couches de plus en plus larges à ce niveau supérieur. Or, c'est justement le faire que d'oublier la différence entre les affiliés et les adhérents, entre les éléments conscients et actifs d'une part et leurs auxiliaires d'autre part.
Lorsque, pour justifier l'organisation vague et confondre l'organisation et la désorganisation, on allègue que nous sommes un parti de classe, on ne fait que répéter la faute de Nadejdine, qui " a confondu la question philosophique et historico-sociale des racines profondes du mouvement avec les questions techniques de l'organisation " (Que faire ?). C'est justement cette confusion, dont Axelrod a donné le premier exemple, qui a été ensuite répétée des douzaines de fois par les orateurs défendant la rédaction de Martov. " Plus on diffusera l'appellation de membre du parti, mieux cela vaudra ", a dit le camarade Martov, sans expliquer toutefois quelle utilité il peut y avoir à diffuser largement un nom qui ne correspond pas au contenu. Est-il possible de nier que le contrôle sur les membres qui n'appartiennent pas à l'organisation du parti soit une fiction? La large diffusion d'une fiction n'est pas utile, mais nuisible. " Nous ne pouvons que nous réjouir lorsque chaque gréviste, chaque manifestant, en prenant la responsabilité de ses actes, peut se proclamer membre du parti. " Vraiment? Chaque gréviste doit avoir le droit de se proclamer membre du parti, Par cette thèse, Martov pousse d'un seul coup son erreur jusqu'à l'absurde en ravalant la social-démocratie au grévisme et en repérant les mauvaises conclusions des Akimovs. Nous ne pouvons que nous réjouir si la social-démocratie réussit à diriger chaque grève, car c'est son devoir immédiat et absolu de diriger toutes les manifestations de la lutte de classe du prolétariat, et la grève est une des manifestations les plus profondes et les plus puissantes de cette lutte. Mais nous serions des " suiveurs " si nous admettions l'identification d'une forme de lutte si primaire, et tout au plus trade-unioniste, avec la lutte social-démocrate générale et consciente. Nous légaliserions d'une façon opportuniste quelque chose de consciemment faux si nous donnions à chaque gréviste le droit de " se proclamer membre du parti ", car une telle " proclamation " serait, dans une foule de cas, une proclamation erronée. Nous nous bercerions de rêveries naïves et sentimentales, si nous voulions nous faire croire à nous-mêmes et à d'autres que chaque gréviste peut être un social-démocrate et un membre du parti social. démocrate — étant donné la dispersion, l'oppression et l'abêtissement extrêmes qui, sous le capitalisme, pèseront inévitablement, sur des couches extrêmement larges des ouvriers " manœuvres ", non qualifiés. L'exemple des " grévistes " montre avec une clarté particulière la différence entre la volonté révolutionnaire de diriger chaque grève de façon social-démocrate et la phraséologie opportuniste qui proclame chaque gréviste membre du parti. Nous sommes un parti de classe, du fait que nous dirigeons effectivement presque toute ou toute la classe du prolétariat, sans exception, de façon social-démocrate ; mais seuls les Akimovs peuvent en déduire qu'il nous faut identifier en paroles le parti et la classe.
" Je ne crains pas l'organisation clandestine ", a dit le camarade Martov dans le même discours, " mais, a-t-il ajouté, l'organisation clandestine n'a pour moi de sens qu'à condition d'être enveloppée d'un grand parti ouvrier social-démocrate ". Pour être précis, il aurait fallu dire : à condition d'être enveloppée d'un vaste mouvement ouvrier social-démocrate. Sous cette forme, la phrase de Martov est non seulement indiscutable, mais c'est vraiment une vérité de La Palice. Je m'arrête sur ce point pour la seule raison que les orateurs suivants ont transformé cette vérité de La Palice de Martov, en l'argument très courant et très vulgaire que Lénine veut " limiter la totalité des membres du parti à la totalité des conspirateurs ". Cette conclusion, qui ne peut que faire sourire, a été tirée par les camarades Possadovsky et Popov, et lorsque Martinov et Akimov l'ont reprise, son véritable caractère s'est dessiné déjà en pleine clarté comme une phrase opportuniste. Actuellement, Axelrod développe le même argument dans la nouvelle Iskra, pour faire connaître aux lecteurs les nouvelles conceptions de la nouvelle rédaction sur l'organisation. Déjà au congrès du parti, dès la première séance, lorsque la question de l'article premier fut discutée, je me suis aperçu que les opposants voulaient se servir de cette arme à bon marché, et voilà pourquoi j'ai déclaré d'une façon préventive dans mon discours : " Il ne faut pas croire que les organisations du parti ne doivent comprendre que des révolutionnaires professionnels ". Nous avons besoin des organisations les plus diverses, de toutes sortes, de tous rangs et de toutes nuances, depuis les organisations extrêmement étroites et clandestines jusqu'aux organisations très larges, libres et peu rigides. C'est une vérité si patente et si évidente que j'ai cru superflu de m'y arrêter. Mais dans les moments présents, où l'on nous a tirés en arrière sous tant de rapports, il est nécessaire à ce sujet aussi de " répéter les vieilles choses ". Et dans ce but, je veux reproduire quelques citations de Que faire ? et d'une Lettre à un camarade :
" A un cercle de coryphées, comme par exemple Alexéiev et Mychkine, Khaltourine et Jéliabov( Pierre Alexéiev, tisserand, forte personnalité révolutionnaire des années 1870 à 1880, prit une part très importante au " procès des 50 " (1877) ; prononça un discours magnifique devant le tribunal, fut condamné à 10 ans de travaux forcés et mourut en Sibérie; Khaltourine, ouvrier, narodovoltsi, organisateur de la Fédération du Nord des ouvriers russes, fut exécuté en 1880 pour avoir organisé une explosion dans le palais du Tsar. Pour Mychkine et Jéliabov, voir la note de la page 63 (Note 3), (N.D.L.R.) , les tâches politiques sont accessibles au sens le plus réel et le plus pratique du mot, accessibles précisément dans la mesure et jusqu'au point où leur propagande enflammée trouve de l'écho dans les masses élémentairement éveillées, jusqu'au point où leur énergie spontanée est empoignée et soutenue par l'énergie de la classe révolutionnaire. " Pour être un parti social-démocrate, il faut précisément s'acquérir par la lutte l'aide de la classe. Ce n'est pas le parti qui doit envelopper l'organisation clandestine, c'est le prolétariat qui doit envelopper le parti, qui renferme aussi bien des organisations clandestines que des organisations non clandestines.
" Il faut que les organisations ouvrières pour la lutte économique soient des organisations professionnelles. Il faut que chaque ouvrier social-démocrate favorise le plus possible le développement de ces organisations et travaille activement dans leur sein... Mais il n'est pas du tout de notre intérêt d'exiger que, seuls, les -social-démocrates puissent être membres des unions corporatives : cela restreindrait la portée de notre influence sur les masses. Tout ouvrier qui comprend la nécessité du groupement, pour. lutter contre le patron et le gouvernement, peut prendre part à l'organisation professionnelle. Bien mieux, le but des unions corporatives ne pourrait être atteint si celles-ci ne rassemblaient toutes les personnes accessibles à ce seul degré élémentaire de conscience, et si elles n'étaient pas des organisations très larges. Plus ces organisations seront larges, plus notre influence sur elles s'étendra, influence qui se marque non seulement dans le développement " élémentaire " de la lutte économique, mais aussi dans l'action consciente et directe des membres socialistes de l'union sur leurs camarades. D'ailleurs, l'exemple des syndicats est particulièrement caractéristique pour juger de la controverse au sujet de l'article premier. Il ne peut y avoir de divergence d'opinions entre les social-démocrates sur la nécessité pour ces unions de. travailler " sous le contrôle et la direction " des organisations social-démocrates. Mais si, pour cette raison, on voulait donner à tous les membres de ces unions le droit de se " proclamer " membres du parti social-démocrate, ce serait une absurdité manifeste et cela menacerait de causer un double préjudice; d'une part, de réduire l'étendue du mouvement syndical et d'affaiblir la solidarité des ouvriers sur cette base et, d'autre part, de permettre à la confusion et à l'hésitation de pénétrer dans le parti social-démocrate. La social-démocratie allemande a eu l'occasion de trancher une question analogue dans des circonstances concrètes, lorsque survint le célèbre incident avec les tailleurs de pierre de Hambourg qui travaillaient à la tâche. La social-démocratie n'a pas hésité un instant à qualifier de malhonnête, du point de vue social-démocrate, l'action du briseur de grève, c'est-à-dire qu'elle n'hésita pas A déclarer la direction et la défense de la grève sa propre chose, mais en même temps elle refusa non moins résolument de laisser identifier les intérêts du parti avec les intérêts des unions coopératives et de laisser rendre le parti responsable des différentes démarches des différentes unions. Le parti est dans l'obligation et il s'efforcera d'imprégner de son esprit les unions professionnelles, de les mettre sous son influence: mais dans l'intérêt même de cette influence, il faut qu'il sépare les éléments tout à fait social-démocrates (appartenant au parti social-démocrate) de ceux qui ne sont pas tout à fait conscients et qui ne sont pas politiquement tout à fait actifs, mais il ne faut pas qu'il mélange ces deux éléments comme le veut le camarade Axelrod.
" ...La centralisation des fonctions clandestines par une organisation de révolutionnaires, loin d'affaiblir, renforcera l'étendue et la portée de l'activité d'une foule d'autres organisations destinées au grand public et qui sont par conséquent aussi larges et aussi peu clandestines que possible : syndicats ouvriers, cercles éducatifs, clubs de lecture pour littérature illégale, aussi bien que cercles ouvriers socialistes et cercles démocratiques pour toutes les autres couches de la population, etc. Il faut de tels cercles, unions et organisations partout, en nombre aussi grand que possible, et leurs fonctions doivent être les plus variées possible, mais il est absurde de les confondre avec l'organisation des révolutionnaires, de jeter la confusion sur ce qui les délimite. "
On voit par cette citation combien il était peu opportun de la part de Martov de me rappeler qu'il faut que les révolutionnaires soient entourés de larges organisations ouvrières. Je l'ai déjà signalé dans Que faire ? et j'ai développé cette idée de façon plus concrète dans la Lettre à un camarade. J'écrivais : Les cercles d'entreprises :
" sont particulièrement importants pour nous, car la force principale du mouvement réside dans l'organisation du prolétariat au sein des grandes usines, étant donné que celles-ci (et les fabriques) englobent la partie non seulement la plus nombreuse de la classe ouvrière, mais aussi la plus influente, la plus développée et la plus combative. Il faut que chaque entreprise soit notre citadelle. Il faut que le sous-comité d'entreprise s'efforce de toucher toute l'entreprise, une partie aussi grande que possible du prolétariat, par un réseau de cercles des plus variés (ou d'agents )... Il faut que tous les groupes, cercles et sous-comités soient considérés comme des institutions du comité ou comme des filiales. Les uns exprimeront directement le désir d'être incorporés au parti ouvrier social-démocrate russe et, à condition d'être ratifiés par le comité, ils seront incorporés dans le parti, ils assumeront certaines fonctions (selon la proposition du comité ou en accord avec lui), ils s'engageront à se soumettre aux directives des organes du parti, obtiendront les droits de tous les membres du parti, seront prévus comme premiers candidats au comité, etc. D'autres n'entreront pas dans le parti ouvrier social-démocrate russe et continueront à exister comme cercles, fondés par des membres du parti, fin bien ils s'affilieront à tel ou tel groupe du parti, etc. "
Il ressort de façon particulière des mots que j'ai soulignés que l'idée de ma rédaction de l'article premier est déjà exprimée, en entier, dans la Lettre à un camarade. Les conditions d'appartenance au parti y sont directement nommées, à savoir: 1° un certain degré d'organisation, et 2° ratification par le comité du parti. A la page suivante, je m'étends, à l'aide d'exemples, sur les groupes et organisations qui doivent être admis dans le parti (ou non) et pour quelles raisons : " Il faut que le groupe des courriers soit membre du P.O.S.D.R. et connaisse un certain nombre de ses membres et militants. Un groupe qui étudie les conditions professionnelles du travail et établit des revendications professionnelles n'a pas besoin d'appartenir au P.O.S.D.R. Un groupe d'étudiants, d'officiers, d'employés qui, aidé d'un ou deux membres du parti, s'occupe d'autoéducation, ne doit parfois rien du tout savoir de l'affiliation de ceux-ci au parti, etc. ".
Voilà encore de nouveaux matériaux sur la question de la " visière ouverte " ! Tandis que la formule du projet du camarade Martov ne touche nullement aux rapports du parti vis-à-vis de l'organisation, j'ai déjà expliqué, presque une année avant le congrès, qu'il faut accepter quelques organisations dans le parti, et par contre en refuser d'autres. Dans la Lettre à un camarade, l'idée que j'ai défendue au congrès du parti se dessine déjà nettement. La chose pourrait être représentée clairement de la façon suivante : on peut distinguer, selon le degré de l'organisation en général et du caractère clandestin des organisations en particulier, à peu près les catégories suivantes : 1° les organisations des révolutionnaires ; 2° les organisations ouvrières qui doivent être aussi larges et aussi variées que possible (je me borne exclusivement à la classe ouvrière, car je suppose que, de toute évidence, certains éléments des autres classes en feront également partie dans des circonstances déterminées). Ces deux catégories forment le parti. En outre, 3° des organisations ouvrières qui sont affiliées au parti; 4° des organisations ouvrières qui ne sont pas affiliées au parti, mais qui se subordonnent effectivement à son contrôle et à sa direction; 5° les éléments inorganisés de la classe ouvrière qui se subordonnent en partie également à la direction de la social-démocratie, du moins dans des cas de manifestations importantes de la lutte de classe. C'est à peu près ainsi, à mon avis, que se présente la chose. Du point de vue du camarade Martov, par contre, la limite du parti reste complètement indéterminée, car " chaque gréviste " peut se " proclamer membre du parti ". Quelle utilité apporte cette vague? Une large diffusion du " mot ". Or, ce qui en constitue le caractère nuisible, c'est l'idée désorganisatrice de la confusion de la classe et du parti qui s'y attache.
Pour illustrer les principes généraux que nous avons établis, nous voulons encore jeter un rapide coup d'œil sur la suite des débats du congrès au sujet de l'article premier. Le camarade Brouker (à la grande joie du camarade Martov) se prononce pour ma rédaction, mais il s'avère que son alliance avec moi, à la différence de l'alliance du camarade Akimov avec Martov, repose sur un malentendu. Le camarade Brouker " n'est pas d'accord avec l'ensemble des statuts et avec tout leur esprit " (page 239), et il défend ma formule comme le fondement de la démocratie qui est souhaitée par les partisans du Rabotché Diélo. Brouker ne s'est pas encore élevé jusqu'au point de vue que, dans la lutte politique, il faut parfois choisir le moindre mal; il ne s'est pas aperçu qu'il est inutile de défendre la démocratie à un congrès tel que le nôtre. Akimov a fait preuve de plus de clairvoyance. Il a posé la question de façon tout à fait juste lorsqu'il a reconnu que " les camarades Martov et Lénine discutent sur la question de savoir laquelle (quelle rédaction) atteint le mieux leur but commun ". Brouker et moi, continue-t-il, voulons choisir celle qui atteint le moins le but. Sous ce rapport, je choisis la rédaction de Martov. " Et Akimov a expliqué franchement qu'il considère comme " inaccessible et nuisible " " leur but " (celui de Plékhanov, de Martov et le mien — la création une organisation dirigeante de révolutionnaires) ; il défend, ainsi que Martinov ( Martinov veut du reste se distinguer du camarade Akimov, veut prouver que conspirateur " ne signifie pas " clandestin ", et que la différence de ces mots recouvre une différence de conception. Ni Martinov, ni Axelrod qui marche maintenant sur ses traces n'ont expliqué en quoi consiste la différence. Martinov " fait comme si Je ne m'étais pas prononcé résolument, par exemple dans Que faire ? (ainsi que dans les Tâches "), contre la " limitation de la lutte politique à la conspiration" Martinov veut forcer les auditeurs à oublier que ceux que j'ai combattus n ont pas vu la nécessité d'une organisation des révolutionnaires, comme Akimov ne la voit pas encore aujourd'hui. ) , l'idée des économistes de l'inutilité d'une " organisation de révolutionnaires. " Il est " pleinement convaincu que la vie pénétrera malgré tout dans notre organisation de parti, que vous lui barriez le chemin avec la formule de Martov ou avec la- formule de Lénine ". Il n'aurait pas été nécessaire de s'arrêter à cette conception de suiveur, si nous ne l'avions pas rencontrée également chez Martov. Le second discours de Martov est en général si intéressant qu'il vaut la peine de l'examiner en détail.
Premier argument de Martov : le contrôle des organisations du parti, sur les membres du parti qui n'appartiennent à aucune organisation, est " réalisable dans la mesure où le comité, lorsqu'il charge quelqu'un d'une fonction déterminée, a la possibilité de la surveiller. " Cette thèse est éminemment caractéristique, car elle " trahit ", si l'on peut s'exprimer ainsi, à qui est utile la rédaction de Martov et à qui elle servira en réalité : aux intellectuels isolés ou aux groupes ouvriers et aux masses ouvrières. En fait, deux interprétations de la formule de Martov sont possibles : 1° peuvent se " proclamer " membre du parti (comme le dit Martov lui-même) tous ceux qui lui accordent une aide personnelle régulière sous la direction d'une de ses organisations ; 2° chaque organisation du parti a le droit de reconnaître comme membres du parti tous ceux qui lui accordent une aide personnelle et régulière sous sa direction. Seule la première interprétation donne effectivement à " chaque gréviste " le droit de s'appeler membre du parti ; c'est pourquoi elle a immédiatement conquis les cœurs des Liber, Akimov et Martinov. Mais cette interprétation est manifestement déjà de la phraséologie, car elle permet à toute la classe ouvrière d'entrer dans le parti et la différence entre le parti et la classe s'effacera ; et on ne peut parler que " symboliquement " de contrôler et de guider " chaque gréviste ". Voilà pourquoi Martov, dans un second discours, s'est fourvoyé immédiatement dans la deuxième interprétation (quoique, soit dit entre parenthèses, elle ait été repoussée directement par le congrès par le rejet de la résolution Kostitch : le comité attribuera des fonctions et en surveillera l'accomplissement). Ces tâches spéciales ne se rapporteront jamais évidemment à la masse des ouvriers, aux milliers de prolétaires (dont parlent Axelrod et Martinov) ; elles seront remises assez souvent précisément aux professeurs mentionnés par Axelrod, aux lycéens, auxquels s'intéressaient Liber et Popov, et à la jeunesse révolutionnaire dont Axelrod se recommandait dans son second discours. En un mot, la formule de Martov ou bien restera lettre morte et phrase vide, ou bien profitera principalement et presque exclusivement aux intellectuels qui sont imprégnés d'individualisme bourgeois et qui ne veulent pas entrer dans l'organisation. Extérieurement, la formule de Martov défend les intérêts des larges couches du prolétariat ; en réalité elle servira les intérêts des intellectuels bourgeois qui reculent devant la discipline et l'organisation prolétariennes. Personne n'osera nier que les intellectuels, en tant que couche spéciale de la société capitaliste moderne, se distinguent en général justement par leur individualisme, et par leur incapacité à se discipliner et à s'organiser (voir les articles connus de Kautsky sur les Intellectuels) ; voilà, entre autres, la différence désavantageuse entre cette couche sociale et le prolétariat ; voilà une des explications de la mollesse et l'inconstance des intellectuels qu'il est donné si souvent au prolétariat de sentir, et cette particularité des intellectuels est indissolublement liée à leurs conditions générales de vie et de salaire, qui se rapprochent sous de très nombreux rapports des conditions de l'existence petite-bourgeoise (travail individuel ou en de très petites collectivités, etc.) Enfin ce n'est pas non plus par hasard que les défenseurs de la formule de Martov ont été obligés de donner précisément les professeurs et les lycéens en exemple. Dans le conflit autour de l'article premier, ce n'étaient pas les champions de la lutte prolétarienne élargie qui s'élevaient contre les champions des organisations radicales-conspiratrices, comme l'ont dit Martinov et Axelrod, mais les partisans de l'individualisme bourgeois intellectuel qui se heurtaient aux partisans de l'organisation et de la discipline prolétarienne (Au fond, c'est déjà dans la lutte autour de l'article premier qu'a commencé à se dessiner toute l'attitude des opportunistes dans la question d'organisation : aussi bien leur défense de l'organisation de parti confuse et non fortement charpentée, que leur hostilité de l'idée (l'idée " bureaucratique ") de construire le parti du sommet à la base, en partant du Congrès du parti et des institutions créées par lui ; leurs efforts pour aller de la base au sommet, et pour permettre à chaque professeur, à chaque lycéen et à " chaque gréviste " de se considérer comme membres du parti; leur tendance à la mentalité intellectuelle petite-bourgeoise prête " à ne reconnaître que platoniquement les rapports d'organisation ", leur agenouillement devant la profondeur d'esprit opportuniste et la phraséologie anarchiste et leur inclination pour l'autonomisme contre le centralisme — en un mot, tout ce qui fleurit maintenant dans la nouvelle " Iskra " et qui contribue de plus en plus à une clarification nette et complète de la faute commise au début. (Extrait de la préface écrite par Lénine en mai 1904).).
Le camarade Popov a dit : " Partout, à Pétersbourg comme à Nikolaïev ou à Odessa, il y a, suivant le témoignage des représentants de ces villes, des douzaines d'ouvriers qui diffusent de la littérature, qui font de l'agitation orale et qui ne peuvent pas être membres de l'organisation. On peut les inscrire dans l'organisation, mais on ne peut pas les considérer comme membres. " Pourquoi ne peuvent-ils pas être considérés comme membres de l'organisation, c'est, là le secret de Popov. J'ai déjà cité plus haut un passage de la Lettre à un camarade qui montre que l'admission de tous ces ouvriers (par centaines et non par douzaines) dans les organisations est précisément aussi possible que nécessaire, et que beaucoup de ceux qui sont dans ces organisations peuvent et doivent appartenir au parti.
Second argument de Martov : " Pour Lénine, il n'y a pas d'autres organisations dans le parti que les organisations du parti "... Très juste !... " Pour moi, au contraire, il faut que de telles organisations existent. La vie crée et produit les, organisations plus rapidement que nous ne pouvons les admettre dans la hiérarchie de notre organisation de combat des révolutionnaires professionnels "... C'est faux à deux points de vue : 1° la " vie " produit beaucoup moins d'organisations solides de révolutionnaires qu'il ne faut et que le mouvement ouvrier ne l'exige ; 2° il faut que notre parti soit une hiérarchie non seulement d'organisations de révolutionnaires, mais aussi de la masse des organisations ouvrières... " Lénine croit que le C. C. ne confirmera comme organisations du parti que celles qui seront complètement sûres au point de vue des principes. Mais le camarade Brouker comprend très bien que la vie (sic) reprendra ses droits et que le C. C., pour ne pas laisser une foule d'organisations en dehors du parti, sera obligé de les légaliser en dépit de leur caractère très peu sûr ; c'est précisément pour cela que Brouker se joint aussi à Lénine. " Ne voilà-t-il pas déjà vraiment une conception de suiveurs sur la " vie " ! Il est vrai que si le C. C. était composé absolument de gens qui ne se laissent pas guider par leur propre opinion, mais par celle des autres (voir l'incident avec le B. O.), la " vie " " reprendrait " ses droits, dans le sens que les éléments les plus arriérés du parti auraient le dessus (comme c'est le cas maintenant, où une minorité s'est constituée dans le parti avec les éléments arriérés). Mais on ne peut citer une seule raison valable qui pourrait obliger un C. C. raisonnable à admettre des éléments " peu sûr " dans le parti. C'est précisément en signalant que la vie " " produit " des éléments peu sûrs, que Martov montre de façon manifeste le caractère opportuniste de son Man (l'organisation !... " Je crois, au contraire, continue-t-il, ,pie si une telle organisation (pas tout à fait sûre) est prête à accepter le programme et le contrôle du parti, nous pouvons l'admettre dans le parti, sans en faire pour cela une organisation de parti. Je considérerais comme un grand Triomphe de notre parti si par exemple une fédération " d'indépendants " décidait qu'elle accepte le point de vue de la social-démocratie et son programme et qu'elle adhère parti, ce qui toutefois ne signifierait pas que nous acceptions la fédération parmi les organisations du parti... "
On voit à quelle confusion conduit la formule de Martov : des• organisations sans parti qui appartiennent au parti ! Que l'on se représente seulement son schéma : le parti = I• organisation des révolutionnaires + 2° des organisations ouvrières qui sont reconnues comme organisations du parti 3° des organisations ouvrières qui ne sont pas reconnues connue organisations du parti (principalement du nombre des " indépendants ") + 4° les personnes qui remplissent diverses fonctions, professeurs, lycéens, etc. 5° " chaque gréviste ".
A côté de ce plan remarquable on peut encore mettre les paroles du camarade Liber : " Notre tâche n'est pas seulement d'organiser une organisation (!), nous pouvons et il nous faut organiser un parti ". Naturellement, nous pouvons et devons faire cela, mais pour cela on n'a pas besoin de paroles dénuées de sens sur " l'organisation des organisations ", mais au contraire de l'obligation directe pour les membres du parti de travailler effectivement à l'organisation. Lorsqu'on parle de " l'organisation du parti " et que l'on défend ainsi la façon de masquer toute désorganisation et tout désordre, cela s'appelle prononcer des mots vides de sens.
" Notre rédaction, dit Martov, exprime l'aspiration pour mettre un certain nombre d'organisations entre l'organisation des révolutionnaires et les masses. " Mais non. C'est justement cette aspiration vraiment obligatoire qui n'est pas exprimée par la formule de Martov, car cette dernière n'offre aucun stimulant à s'organiser, elle ne contient pas l'obligation de s'organiser, elle ne sépare pas ce qui est organisé de ce qui est inorganisé. Ce n'est rien de plus qu'une dénomination (Au congrès de la Ligue, Martov a présenté encore en faveur de sa rédaction un argument qui ne peut que faire rire. " Nous pourrions montrer, dit-il, que la formule de Lénine, prise au sens propre du mot, exclut du parti les agents du C. C., parce qu'ils ne représentent pas d'organisation " (p. 59). Cet argument a soulevé des éclats de rire aussi au congrès de la Ligue, comme on le voit dans le compte rendu. Martov pense que la " difficulté " signalée par lui ne peut être éliminée du fait que les agents du C. C. appartiennent à " l'organisation du C. C. " Mais il ne s'agit pas de cela. Il s'agit que Martov a prouvé de façon évidente par son exemple qu'il ne saisit absolument pas l'idée de l'article premier, qu'il a montré un exemple typique de critique où la lettre tue l'esprit et qui mérite réellement qu'on s'en moque. Formellement il suffirait de créer " une organisation des agents du C. C. ", de provoquer une décision sur leur admission dans le parti, et la " difficulté " qui a donné de tels cassements de tête à Martov disparaîtrait d'un seul coup. Mais l'idée de l'article premier dans ma rédaction réside dans le stimulant : " Organisez-vous ! " et dans la garantie d'un contrôle et d'une direction réels. Au point de vue de l'essence de la chose, la simple question est déjà ridicule de savoir si les agents du C. C. appartiennent au parti, car le contrôle réel sur eux est complet et absolument garanti du fait déjà qu'ils ont été nommés agents, du fait déjà qu'on les maintient dans la fonction d'agents. Il n'est donc nullement question ici d'une confusion entre ce qui est organisé et ce qui est inorganisé (la racine de l'erreur dans la rédaction du camarade Martov). Ce qui fait que la formule du camarade Martov ne vaut rien, c'est que chacun peut se proclamer membre du parti, chaque opportuniste, chaque bavard, comme chaque " professeur " et chaque " lycéen ". Martov cherche en vain à dissimuler ce point vulnérable de sa rédaction par des exemples où il ne peut nullement être question de se compter soi-même parmi les membres, de se désigner soi-même comme membre. ) , c'est pourquoi on ne peut s'empêcher de se remémorer les paroles d'Axelrod : " On ne peut leur interdire [aux cercles de la jeunesse révolutionnaire entre autres] ainsi qu'aux personnes prises isolément, par aucun décret, de l'appeler social-démocrates [vérité sacrée] et de se considérer même comme une partie du parti. " Cela est déjà absolument faux! Si quelqu'un veut s'appeler social-démocrate, on ne peut et il ne faut pas l'interdire, car ce mot n'exprime directement qu'un système de convictions, et non des rapports déterminés d'organisation. Lorsque des cercles et des individus se considèrent " comme partie du parti ", on peut et il faut l'interdire, lorsque ces cercles et ces personnes portent préjudice à la cause du parti, qu'ils le corrompent ou le désorganisent. 11 serait ridicule de parler du parti, comme d'un tout, comme d'une grandeur politique, s'il ne pouvait pas " interdire par décret " à un cercle de se considérer comme une " partie " du tout ! Pourquoi a-t-il donc fallu fixer les modalités et les conditions d'exclusion du parti ? Axelrod a, de toute évidence, poussé à l'absurde l'erreur fondamentale de Martov ; il a même érigé cette erreur en théorie opportuniste lorsqu'il a ajouté : " Dans la rédaction de Lénine, l'article premier est en contradiction de principe avec la nature (!!) même et avec les tâches du parti social-démocrate du prolétariat " (p. 243), ce qui ne veut dire ni plus ni moins que cela : poser au parti des exigences plus élevées qu'à la classe, c'est se mettre en contradiction de principe avec la nature même des tâches du prolétariat. Rien d'étonnant à ce que Akimov ait défendu avec la plus grande vigueur pareille théorie.
En toute justice, il faut faire remarquer que le camarade Axelrod, qui veut maintenant transformer cette rédaction défectueuse, et tendant manifestement à l'opportunisme, en une mine de nouvelles conceptions, a au contraire laissé voir au congrès qu'il était prêt aux marchandages, en disant : " Mais je remarque que j'enfonce des portes ouvertes [je remarque cela également dans la nouvelle Iskra]... parce que Lénine avec ses cercles de périphérie, qui doivent être considérés comme des parties de l'organisation du parti, vient au-devant de ma revendication [non seulement avec les cercles de périphérie, mais aussi avec toutes sortes d'associations ouvrières : voir page 242 du compte rendu, dans le discours du camarade Strachov et les citations susmentionnées de Que faire ? et d'une " Lettre à un camarade "]... Il reste donc encore la question des personnes prises isolément, mais là-dessus aussi nous pourrions encore marchander. " J'ai répondu à Axelrod que je ne suis pas opposé en général à ce qu'on marchande avec moi, et il faut maintenant que j'explique dans quel sens je l'ai dit. C'est précisément en ce qui concerne les personnes prises isolément, tous ces professeurs, lycéens, etc. que j'aurais fait le moins de concessions ; mais si l'on avait exprimé des doutes concernant les organisations ouvrières, j'aurais été disposé (malgré le néant complet et prouvé plus haut par moi de ces doutes) à ajouter à mon article premier la remarque approximative suivante : " Il faut que les organisations ouvrières qui reconnaissent le programme et les statuts du parti ouvrier social-démocrate russe soient admises en un nombre aussi grand que possible parmi les organisations du parti ". Strictement parlant, un tel désir n'a évidemment pas sa place dans les statuts, qui doivent se borner à fixer des points juridiques, il rentre dans les commentaires explicatifs et dans les brochures (j'ai déjà rappelé que j'ai reproduit dans mes brochures, longtemps avant les statuts, de tels commentaires) ; néanmoins ma remarque n'aurait eu aucune trace d'idées fausses pouvant conduire à la désorganisation, aucune trace de l'idéologie opportuniste et des " conceptions anarchistes " que contient indubitablement la rédaction de Martov. ( Parmi ces idées qui surgissent inévitablement, lorsqu'on tente de motiver la formule de Martov, il faut compter en particulier l'observation du camarade Trotsky que l'opportunisme naît de causes plus complexes (ou : est déterminé par des causes plus profondes) que tel ou tel point des statuts ; qu'il est provoqué par les rapports entre le niveau de développement de la démocratie bourgeoise et du prolétariat . Il ne s'agit pas du fait que les points des statuts peuvent provoquer l'opportunisme, mais il s'agit de s'en servir pour forger une arme plus ou moins tranchante contre l'opportunisme. Plus ses causes sont profondes, plus il faut que cette arme soit tranchante contre l'opportunisme. Aussi lorsqu'on justifie par les causes profondes " de l'opportunisme une rédaction qui lui ouvre portes et fenêtres, c'est du chvotisme de la plus pure essence. Lorsque le camarade Trotsky était contre le camarade Liber, il comprenait que les statuts sont une " méfiance organisée " du tout contre une partie, de l'avant-garde contre une troupe arriérée; mais lorsque le camarade Trotsky fut passé au camarade Liber, il l'avais déjà oublié et il commença même à .justifier la faiblesse et l'hésitation dans notre organisation de cette méfiance (la méfiance envers l'opportunisme) par les " causes compliquées ", par le " niveau de développement du prolétariat " , etc. Un autre argument u camarade Trosky : Pour la jeunesse intellectuelle qui est organisée de telle ou telle façon , il est beaucoup plus facile de s'inscrire dans les listes du parti (souligné par moi). Précisément, voilà pourquoi, du fait que même les éléments inorganisés se proclament membres du parti, c'est cette rédaction qui pèche par son caractère intellectuel vague et non la mienne qui supprime le droit de " s'inscrire " dans les listes du parti. Trotsky dit que si le C. C. " ne reconnaît pas " les organisations des opportunistes, " cela n'aura lieu qu'en raison du caractère des personnes, et comme ces personnes sont connues en tant qu'individualités politiques, elles ne seront pas dangereuses et on pourra les écarter par un boycottage général de la part du parti ". Cela n'est juste que dans les cas où il faut éloigner du parti, et encore à moitié seulement, car un parti organisé éloigne par son vote et non pur le boycottage. C'est tout à fait faux quant aux cas beaucoup phis nombreux où il est absurde d'éloigner et où il faut seulement contrôler. Dans des buts de contrôle, le C. C. peut accepter dans le parti intentionnellement une organisation pas tout à fait sûre, mais capable de travailler à des conditions déterminées, pour la mettre à l'épreuve, pour essayer de l'amener dans le bon chemin, pour paralyser par sa direction ses déviations partielles, etc. Une telle administration n'est pas dangereuse, s'il n'est pas permis en général de " s'inscrire " sur les listes du parti. Une telle admission sera souvent utile dans le but d'exprimer (et d'expliquer) publiquement, en pleine responsabilité et sous contrôle, des conceptions fausses et une tactique erronée. " Mais si l'on veut que les définitions juridiques correspondent aux conditions réelles, il faut repousser la formule de Lénine ", dit Trotsky parlant de nouveau comme un opportuniste. Les définitions réelles ne sont pas mortes, mais vivent et se développent. Les définitions juridiques peuvent correspondre au développement progressif de ces conditions, mais elles peuvent aussi (si ces définitions sont mauvaises) correspondre à la régression ou à la stagnation. Ce dernier cas est justement le cas du camarade Martov ".).
La dernière expression mise entre guillemets est empruntée à Pavlovitch, qui a qualifié avec raison comme (l'anarchisme le fait de reconnaître comme membres des gens " sans responsabilité et se comptant eux-mêmes comme tant dans le parti ". " Exprimée en langage courant — c'est ainsi que Pavlovitch a expliqué ma rédaction à Liber —elle signifie : " Si tu veux être membre du parti, il faut que tu reconnaisses les rapports d'organisation autrement que platoniquement ". Toute simple qu'est cette " traduction ", elle n'était rien moins que superflue (ainsi que l'ont montré les événements après le congrès) non seulement pour différents professeurs et lycéens douteux, mais aussi pour les membres du parti les plus authentiques, pour les chefs... Pavlovitch a indiqué d'une façon non moins juste la contradiction entre la formule de Martov et la thèse indiscutable du socialisme scientifique que Martov a si largement citée. " Notre parti est l'expression consciente d'un processus inconscient ". Oui, précisément. Et voilà précisément pourquoi il est faux de courir après " chaque gréviste " pour qu'il puisse se proclamer du parti, car si " chaque grève ", au lieu d'être l'expression purement élémentaire du puissant instinct de classe et de la lutte de classe qui mène inévitablement à la révolution sociale, était l'expression consciente de ce processus, alors... alors la grève générale ne serait pas une phase anarchiste, alors notre parti s'identifierait immédiatement et d'un seul coup avec toute la classe ouvrière et, par suite, mettrait fin d'un seul coup à toute la société bourgeoise... Pour être vraiment une expression consciente, il faut que le parti sache établir des rapports organiques assurant un certain niveau de la conscience et élevant systématiquement ce niveau. " Si tant est qu'on veuille suivre la voie de Martov, dit Pavlovitch, il faut avant tout biffer le point sur la reconnaissance du programme, car pour accepter le programme, il faut se l'assimiler et le comprendre... La reconnaissance du programme a pour condition un niveau assez élevé de conscience politique. " Nous n'admettrons jamais que l'aide à la social-démocratie, la participation à la lutte dirigée par elle soient artificiellement limitées par des conditions quelconques (d'assimilation, de compréhension), car cette participation en elle-même, par le seul fait qu'elle s'exprime, élève déjà aussi bien la conscience que l'instinct d'organisation, mais une fois rassemblés dans un parti pour un travail systématique, il nous faut veiller à garantir ce travail systématique. L'avertissement de Pavlovitch en ce qui concerne le programme n'était pas superflu, on l'a vu immédiatement au cours de la même séance. Akimov et Liber qui ont fait voter la rédaction de Martov (Pour eux il y eut 28 voix, contre eux 22. Sur 8 antiiskristes 7 furent pour Martov, un pour moi. Sans l'appui des opportunistes, Martov n'aurait pas fait passer sa formule opportuniste. (Au congrès de la Ligue, Martov a essayé sans grand succès de réfuter ce fait indiscutable, en s'en tenant pour une raison quelconque aux seules voix des membres du Bund et en oubliant Akimov et ses amis. ou plutôt en ne s'en souvenant que lorsque cela pouvait se retourner contre moi — dans l'accord du camarade Brouker avec moi.) ont immédiatement manifesté sa véritable nature lorsqu'ils ont exigé que l'on ne reconnût le programme que de façon platonique et seulement ses " principes fondamentaux " (pour " être membre " du parti). " La motion d'Akimov est tout à fait logique du point de vue de Martov " a observé Pavlovitch. Malheureusement les procès-verbaux ne disent pas combien de voix cette proposition d'Akimov a réunies, sans doute au moins 7 (5 membres du Bund, Akimov et Brouker). Et précisément du fait que justement sept délégués ont quitté le congrès, la " majorité compacte " (des antiiskristes du " centre " et des martoviens) qui avait commencé à se former à l'occasion de l'article premier des statuts, s'est transformée en un minorité compacte ! C'est précisément le départ de ces sept délégués qui amené l'échec de la motion de confirmation de l'ancienne rédaction, de cette violation soi-disant criante du " droit successoral " à la direction de l'Iskra. Or ce fut un chiffre de sept original qui forma l'unique salut et la garantie du " droit successoral " à l'Iskra : ce chiffre de sept se composa de Bundistes, d'Akimov et de Brouker, c'est-à-dire précisément des délégués qui avaient voté contre les motifs de la reconnaissance de l'Iskra comme organe central, précisément des délégués dont l'opportunisme avait été reconnu des douzaines de fois par le congrès et spécialement par Martov et Plékhanov dans la question d'un adoucissement de l'article premier concernant le programme. Le " droit successoral " à l'Iskra défendu par les antiiskristes ! — nous en arrivons ici à la complication de la tragi-comédie qui a commencé après le congrès.
b) L'opportunisme dans les questions d'organisation
Pour analyser la position de principe de la nouvelle Iskra (La nouvelle Iskra, c'est l'Iskra menchéviste qui passa aux mains des menchéviks après le 2° congrès. (N.D.L.R.) il faut prendre pour base les deux feuilletons d'Axelrod...
La thèse fondamentale d'Axelrod (n° 57 de l'Iskra) est celle-ci : " Nous avons eu, dès le début, deux tendances opposées, dont l'antagonisme devait fatalement se développer et se refléter sur le mouvement au fur et à mesure de ses progrès ". Or " le but prolétarien du mouvement [en Russie] est en principe le même que celui de la social-démocratie d'Occident ". Mais chez nous l'action sur les masses ouvrières émane " d'un élément social qui leur est étranger " — les intellectuels radicaux. Ainsi Axelrod constate dans notre parti un antagonisme entre deux tendances, l'une prolétarienne, l'autre intellectuelle.
En cela, Axelrod a incontestablement raison. L'existence de cet antagonisme (et cela pas seulement dans le parti social-démocrate russe) ne fait aucun doute. Bien plus, c'est cet antagonisme, on le sait, qui dans une large mesure explique la division de la social-démocratie contemporaine en social-démocratie révolutionnaire (ou orthodoxe) et en social-démocratie opportuniste (révisionniste, ministérialiste et réformiste), division qui s'est pleinement manifestée en Russie au cours de ces dix dernières années. On sait aussi que la social-démocratie orthodoxe exprime les tendances prolétariennes du mouvement, tandis que la social-démocratie opportuniste exprime les tendances intellectuelles démocratiques...
Une autre référence d'Axelrod, aux Jacobins celle-là, est encore plus instructive. Axelrod n'ignore pas, vraisemblablement, que la division de la social-démocratie contemporaine en aile révolutionnaire et en aile opportuniste a, depuis longtemps déjà, et pas seulement en Russie, donné lieu à " des analogies historiques empruntées à l'époque de la grande révolution française ". Axelrod sait probablement aussi que les Girondins de la social-démocratie contemporaine recourent toujours et partout aux termes de " jacobinisme ", " blanquisme ", etc: pour caractériser leurs adversaires. N'imitons pas Axelrod dans sa peur de la vérité et jetons les yeux sur les procès-verbaux de notre congrès : ne contiendraient-ils pas des matériaux permettant d'analyser et de contrôler les tendances que nous étudions et les analogies que nous examinons ?
Premier exemple : la discussion sur le programme. Akimov (" entièrement d'accord " avec Martinov) déclare : " Le passage sur la conquête du pouvoir politique [sur la dictature du prolétariat] a été, comparativement à tous les autres programmes social-démocrates, rédigé de telle façon qu'il peut être interprété (et il l'a été en effet par Plékhanov) en ce sens que le rôle de l'organisation dirigeante reléguera au second plan et isolera de cette organisation la classe dirigée par elle. Et c'est pourquoi nos buts politiques tient formulés exactement comme ceux de la Narodnaïa Volia . " Plékhanov et d'autres iskristes répondent à Akimov en l'accusant d'opportunisme. Axelrod ne trouve-t-il pas que ce conflit nous montre (dans la réalité et non dans d'imaginaires espiègleries de l'histoire) l'antagonisme des jacobins actuels et des girondins actuels de la social-démocratie ? Et si Axelrod a parlé des jacobins, n'est-ce pas parce qu'il s'est trouvé (par suite de ses erreurs) en la compagnie des girondins de la social-démocratie ?
Deuxième exemple : Possadovsky soulève la question (l'un " sérieux dissentiment " sur la " question fondamentale " de la " valeur absolue des principes démocratiques ". Avec Plékhanov il nie leur valeur absolue. Les leaders du " centre " ou de du marais (Egorov) et des antiiskristes (Goldblatt) s'élèvent énergiquement contre cela et voient chez Plékhanov une " imitation de la tactique bourgeoise ". C'est précisément l'idée d'Axelrod sur le lien entre l'orthodoxie et la tendance bourgeoise, avec cette seule différence que chez Axelrod cette idée est en l'air, tandis qu'elle est reliée chez Goldblatt à un débat précis. Encore une fois, Axelrod ne trouve-t-il pas que cette controverse, elle aussi, nous fait toucher du doigt, à notre congrès, l'antagonisme entre jacobins et girondins de la social-démocratie contemporaine ? Si Axelrod crie contre les jacobins, n'est-ce pas qu'il s'est fourvoyé dans la compagnie des girondins ?
Troisième exemple : la discussion sur l'article premier des statuts. Qui défend les " tendances prolétariennes dans notre mouvement ", qui souligne que l'ouvrier ne craint pas l'organisation, que le prolétaire n'approuve pas l'anarchie, qu'il apprécie ce stimulant : " Organisez-vous ! ", qui enfin met en garde contre les intellectuels bourgeois imprégnés d'opportunisme ? Les jacobins de la social-démocratie! Et qui introduit dans le parti les intellectuels radicaux, qui prend soin des professeurs, des lycéens, des isolés, de la jeunesse radicale ? Le girondin Axelrod avec le girondin Liber (Liber. M. I. Goldmann, ouvrier remarquable, membre du C. C. de l'union ouvrière juive, le Bund, plus tard liquidateur menchéviste, pendant la guerre patriote impérialiste, pendant la révolution partisan de la coalition avec la bourgeoisie et ennemi du pouvoir soviétique. (N.D.L.R.))
Avec quelle maladresse Axelrod se défend de " l'accusation mensongère d'opportunisme " ouvertement répandue à notre congrès contre la majorité du groupe Libération du Travail ! Par sa défense il confirme l'accusation en répétant sa rengaine à la Bernstein sur le jacobinisme, le blanquisme, etc. ! Il crie au danger du côté des intellectuels radicaux pour assourdir le son de ses propres discours du congrès, qui ne respiraient que sollicitude pour ces mêmes intellectuels.
Les " mots effrayants " de jacobinisme, etc. ne signifient absolument rien, sinon " opportunisme ". Le jacobin lié étroitement à l'organisation du prolétariat, devenu conscient de ses intérêts de classe, c'est le social-démocrate révolutionnaire. Le girondin qui soupire après les professeurs et les lycéens, qui craint la dictature du prolétariat, qui rêve à la valeur absolue des revendications démocratiques, c'est l'opportuniste. Seuls des opportunistes peuvent encore, à l'époque actuelle, croire au danger d'organisations conspiratrices, quand l'idée de ramener la lutte politique aux proportions de la conspiration a été répudiée des milliers de fois dans les écrits, réfutée depuis longtemps par la vie, quand l'importance cardinale de l'agitation politique de masse a été expliquée et rabâchée sans fin. Le fondement réel de cette peur de la conspiration ou du blanquisme n'est pas tel ou tel trait du mouvement pratique (comme Bernstein et consorts voudraient vainement le faire accroire), niais la timidité girondine de l'intellectuel bourgeois, dont la mentalité perce si souvent chez les social-démocrates contemporains. Rien de plus comique que le tourment que se donne la nouvelle Iskra, pour dire quelque chose de nouveau (déjà dit et redit cent fois), pour mettre en garde contre la tactique des conspirateurs français de 1840-1860...
...Lentement en avant, en zigzag, en avant (C'est une satire en vers contre les " économistes " , leur Marseillaise. L'auteur de Lentement en tête, en zigzag, en avant, est Martov, qui fut le chef des menchéviks après le 2° congrès. (N.D.L.R.) ! Nous avons déjà entendu ce refrain, appliqué à la tactique; nous l'entendons maintenant appliqué aux questions d'organisation. Le suivisme (Suivisme, idéologie, mentalité des suiveurs qui retaillent continuellement sur la vie, qui se traînent à la remorque des événements. (N.D.L.R.) en matière d'organisation est un produit naturel et inévitable de la psychologie de l'individualiste anarchiste, qui veut ériger en système, en doctrine, en divergences de principe (au début peut-être accidentellement) ses déviations anarchistes. Nous avons vu les débuts de cet anarchisme au congrès de la Ligue ; dans la nouvelle Iskra nous voyons des tentatives pour l'ériger en système. Ces tentatives confirment admirablement l'opinion déjà exprimée au congrès sur la différence des points de vue de l'intellectuel bourgeois qui se rallie à la social-démocratie et du prolétaire qui a pris conscience de ses intérêts de classe.
Le même " Praticien " de la nouvelle Iskra, avec la profondeur que nous lui connaissons, me reproche de concevoir le parti comme une " énorme fabrique ", le Comité central à la tête (n° 57, supplément). Il ne soupçonne même pas que le mot qu'il lance trahit du coup la psychologie de l'intellectuel bourgeois qui ne connaît ni la pratique, ni la théorie de l'organisation prolétarienne. La fabrique, qui à d'aucuns semble seulement un épouvantail, est la forme supérieure de la coopération capitaliste, qui a groupé, discipliné le prolétariat, qui a enseigné l'organisation, qui l'a mis à la tête de toutes les catégories de la population laborieuse et exploitée. C'est le marxisme, idéologie du prolétariat éduqué par le capitalisme, qui a enseigné et enseigne aux intellectuels inconsistants la différence entre le côté exploiteurs de la fabrique (discipline reposant sur la crainte de mourir de faim), et son côté organisateur (discipline reposant sur le travail en commun résultant d'une technique hautement développée). La discipline et l'organisation, que l'intellectuel bourgeois a tant de peine à acquérir, sont assimilées bien plus facilement par le prolétariat, grâce précisément à cette école de la fabrique. La peur mortelle de cette école, la méconnaissance de son importance comme élément d'organisation caractérisent bien les méthodes de pensée, reflétent les conditions d'existence petites-bourgeoises qui engendrent cet aspect de l'anarchisme, que les social-démocrates allemands appellent anarchisme de grand seigneur. Cet anarchisme de grand seigneur est propre au nihiliste russe. Le parti lui semble une " fabrique " monstrueuse; la subordination de la partie au tout et de la minorité à la majorité lui apparaît comme un " asservissement " (voir les feuilletons d'Axelrod); la division du travail sous la direction de l'autorité centrale suscite chez lui des plaintes tragi-comiques sur la transformation des hommes " en rouages et en vis " (ce sont surtout les rédacteurs et autres journalistes que l'on plaint) ; le rappel de l'existence d'un statut du parti provoque une grimace de mépris, et l'observation dédaigneuse (à l'adresse des " formalistes ") que l'on peut fort bien se passer de statut.
C'est incroyable, mais il en est ainsi : c'est là ]'observation que me fait Martov dans le n° 58 de l'Iskra, en tant mes propres paroles de la Lettre à un camarade. N'est-ce pas faire de l' " anarchisme seigneurial ", n'est-ce pas adhérer à la théorie des " suiveurs " que de justifier, par ces exemples puisés dans l'époque de la dispersion et des cercles, le maintien et la glorification du régime des cercles et de l'anarchie à l'époque où l'on s'organise en parti ?
Pourquoi précédemment n'avions-nous pas besoin de stalut? Parce que le parti consistait en cercles isolés n'ayant entre eux aucune liaison organique. Le passage d'un cercle un autre dépendait uniquement du " bon vouloir " d'un individu, qui n'avait en face de lui aucune expression nette de la volonté d'un tout. Les questions litigieuses à l'intérieur des cercles se décidaient, non d'après un règlement, niais " par la lutte et par la menace de s'en aller ", comme je l'écrivais dans la Lettre à un camarade, d'après l'expérience de nombre de cercles en général, et en particulier de notre propre collège de rédaction. A l'époque des cercles, la chose était naturelle et inévitable, mais il ne venait à l'esprit de personne de la vanter, de voir là un idéal; tous se plaignaient de cet éparpillement, tous en souffraient et attendaient impatiemment la fusion des cercles dispersés en un parti véritable. Et maintenant que cette fusion s'est faite, on nous ramène en arrière, on nous sert, sous couleur de principes d'organisation supérieurs, la phraséologie anarchiste ! Aux gens habitués à la robe de chambre et aux pantoufles de la vie de famille des cercles, un règlement formel paraît étroit, étriqué, gênant, bas, bureaucratique, asservissant et étouffant pour le libre " processus " de la lutte idéologique. L'anarchisme seigneurial ne comprend pas qu'un statut formel est nécessaire, précisément, pour remplacer les liens étroits des cercles par la large liaison de parti. Le lien, à l'intérieur du cercle ou entre les cercles, ne devait ni ne pouvait revêtir une forme précise, car il était fondé sur l'amitié ou sur une " confiance " non motivée. La liaison du parti ne doit reposer ni sur l'une ni sur l'autre, mais sur un statut formel, rédigé " bureaucratiquement " (du point de vue de l'intellectuel débraillé), et dont seule l'observation stricte nous garantit de l'arbitraire et des caprices des cercles, de leurs querelles, qualifiées de libre " processus " de la lutte idéologique.
La rédaction de la nouvelle Iskra enseigne gravement à Alexandrov que " la confiance est une chose délicate qui ne s'enfonce pas de force dans les cœurs et dans les têtes " (n0 56, supplément). Elle ne comprend pas qu'en mettant au premier plan la question de la confiance, elle trahit une fois de plus son anarchisme seigneurial et son adhésion à l'idéologie des " suiveurs " en matière d'organisation. Quand j'étais membre d'un cercle, du collège des six rédacteurs ou du groupe de l'Iskra, j'avais le droit de justifier, par exemple, mon refus de, travailler avec X uniquement par mon manque de confiance, sans avoir d'explications à donner. Devenu membre du parti, je n'ai pas le droit d'invoquer un vague manque de confiance, car ce serait ouvrir toute grande la porte à toutes les extravagances et à toutes les fantaisies des anciens cercles; je suis obligé de motiver ma " confiance " ou ma " méfiance " par un argument formel, c'est-à-dire me référer à telle ou telle disposition formellement établie de notre programme, de notre tactique, de notre statut. Je ne peux plus me borner à un " Je fais confiance " ou " Je ne fais pas confiance " non motivé: je dois compte de mes décisions, comme en général une fraction quelconque du parti doit compte des siennes à tout le parti; je dois suivre la voie formellement prescrite pour exprimer ma " défiance ", pour faire triompher les idées et les désirs qui découlent de cette " défiance ". Nous nous nommes déjà élevés de la " confiance " non motivée, propre aux cercles, à la façon de voir d'un parti, qui réclame des motifs et des formes déterminées pour exprimer et pour éprouver de la confiance. Or voilà que la rédaction nous ramène en arrière, et appelle son idéologie de " suiveurs " conception nouvelle de l'organisation.
Voyez comment notre rédaction, qui prétend représenter le parti, raisonne sur les groupes littéraires qui pourraient exiger d'y être représentés. " Nous ne nous indignerons pas; nous n'invoquerons pas à grands cris la discipline ", déclarent les anarchistes seigneuriaux, qui toujours et partout ont manifesté leur dédain de la discipline. " Nous nous " entendrons " avec ces groupes s'ils sont sérieux, ajoutent-ils; sinon, nous nous rirons de leurs exigences. "
Quelle largeur d'esprit, dira-t-on, en comparaison de votre vulgaire formalisme! En réalité, c'est là un replâtrage de la phraséologie des cercles, servi au parti par une rédaction qui sent qu'elle n'a rien du parti, qu'elle est une survivance du temps des cercles. Le mensonge interne de cette position conduit fatalement à l'anarchisme qui érige en principe de l'organisation social-démocrate la dispersion, qu'en paroles on déclare pharisaïquement avoir fait son temps. Pas besoin d'aucune hiérarchie, d'instances supérieures et inférieures : pour l'anarchisme seigneurial, cette hiérarchie semble une invention bureaucratique des ministères, des départements, etc. (v. le feuilleton d'Axelrod). Pas besoin d'aucune subordination de la partie au tout, d'aucune définition " bureaucratique formelle " des procédés propres au parti, pour " s'entendre " ou se délimiter: le désordre des cercles est sanctifié par la phraséologie sur les méthodes " sincèrement social-démocrates " d'organisation.
Voilà où le prolétaire qui a été à l'école de la " fabrique " peut et doit donner une leçon à l’individualisme comme tel. L'ouvrier conscient est depuis longtemps sorti de ses langes : le temps n’est plus où il fuyait l’intellectuel comme tel. L’ouvrier conscient sait apprécier le stock plus riche de connaissances, l'horizon politique plus large qu'il trouve chez les intellectuels sociales-démocrates. Mais à mesure qu'il se forme chez nous un véritable parti, l'ouvrier conscient doit apprendre à distinguer la psychologie du soldat de l'armée prolétarienne de celle de l'intellectuel bourgeois qui fait parade de phraséologie anarchiste; il doit apprendre à exiger non seulement des militants, mais aussi des " chefs ", qu'ils s'acquittent de leurs obligations de membres du parti ; il doit apprendre à mépriser l'idéologie des " suiveurs " en matière d'organisation, comme il la méprisait jadis en matière de tactique.
Le girondisme et l'anarchisme seigneurial se rattachant étroitement à l'attitude de la nouvelle Iskra, qui défend l'autonomisme contre le centralisme en matière d'organisation. C'est cette aversion pour le centralisme (Je néglige ici, comme dans tout ce paragraphe, le côté " cooptationniste " de ces jérémiades.) que reflètent les vitupérations contre le bureaucratisme et l'autocratie, les lamentations sur " le dédain immérité que l'on témoigne à ceux qui ne sont pas iskristes (et qui ont défendu l'autonomie au congrès), les cris comiques à propos de " l'obéissance sans réplique ", les plaintes amères sur le régime du bon plaisir, etc. Dans tous les partis, l'aile opportuniste défend et justifie toujours ce qui est retardataire en matière de programme, de tactique et d'organisation. La défense des conceptions arriérées de la nouvelle Iskra en matière d'organisation est intimement liée à la défense de l'autonomisme.
A la vérité, l'autonomisme est déjà tellement discrédité après les trois années de propagande de l'ancienne Iskra, que la nouvelle a encore la pudeur de ne pas se prononcer publiquement en sa faveur. Elle nous assure encore de ses sympathies pour le centralisme, mais elle ne nous les témoigne qu'en imprimant le mot " centralisme " en italique. En réalité, l'analyse des " principes " du quasicentralisme " vraiment social-démocrate " de la nouvelle Iskra y découvre à chaque instant le point de vue de l'autonomisme. N'est-il pas clair maintenant que Martov et Axelrod sont arrivés, en matière d'organisation, au point de vue d'Akimov? Ne l'ont-ils pas déclaré, reconnu solennellement eux-mêmes par leurs paroles significatives sur " le dédain immérité que l'on témoigne à ceux qui ne sont lots iskristes " ? N'est-ce pas l'autonomisme qu'Akimov et Ses amis ont défendu au congrès du parti ?
C'est l'autonomisme (sinon l'anarchisme) que Martov et Axelrod défendaient au congrès de la Ligue quand, avec tin zèle amusant, ils cherchaient à démontrer que la partie ne doit pas être subordonnée au tout, qu'elle est autonome dans la détermination de ses rapports avec le tout, que le statut de la Ligue étrangère, formulant ces rapports, est valable contre la volonté de la majorité du parti, contre la volonté de l'autorité centrale du parti. C'est l'autonomisme que Martov défend maintenant ouvertement dans les colonnes de la nouvelle Iskra (n• 60), à propos de l'introduction par le Comité central de membres dans les comités locaux. Je ne parlerai pas des sophismes enfantins par lesquels Martov a défendu l'autonomisme au congrès de la Ligue et le défend aujourd'hui dans la nouvelle Iskra (Martov passe en revue certains articles du statut, mais il omet précisément celui qui traite des rapports du tout avec la partie. Le Comité central " répartit les forces du parti (§6). " Peut-on répartir les forces sans transférer les militants d'un comité dans un autre? On a vraiment honte de s'arrêter à de telles vérités de La Palice.). Mois je tiens à noter ici que cette tendance indiscutable à soutenir l'autonomisme contre le centralisme est un trait caractéristique de l'opportunisme en matière d'organisation.
La seule tentative faite pour analyser la notion de bureaucratisme vient de la nouvelle Iskra (n° 53), qui oppose le " principe démocratique formel " et le " principe bureaucratique formel ". Cette opposition (malheureusement aussi peu développée que l'allusion aux non-iskristes) contient un grain de vérité. La bureaucratie par rapport à la démocratie, c'est le centralisme par rapport à l'autonomie; c'est également le principe d'organisation de la social-démocratie révolutionnaire par rapport au principe d'organisation des opportunistes de la social-démocratie. Ces derniers vont de la base au sommet et, par suite. défendent partout où il est possible et autant qu'il est possible, l'autonomie, la " démocratie " et, par excès de zèle, vont parfois jusqu'à l'anarchie. Les social-démocrates révolutionnaires, au contraire, vont du sommet à la base et préconisent l'extension des droits et des pouvoirs du centre par rapport à la partie.
Dans la période de la dispersion et des cercles, ce
sommet dont la social-démocratie cherchait à faire le point de départ de son organisation, était fatalement un des cercles les plus influents par son activité et sa constance
révolutionnaire (en l'occurrence, l'organisation de 1'Iskra).
A l'époque de la reconstitution de l'unité effective du parti
et de la dissolution des cercles dans cette unité, ce sommet est forcément le congrès du parti, organe suprême de ce dernier. Le congrès groupe dans la mesure du possible tous les représentants des organisations actives et, en nommant les institutions centrales (ordinairement de façon à satisfaire plutôt les éléments avancés que les éléments arriérés et à plaire plutôt à l'aile révolutionnaire qu'à l'aile opportuniste), il en fait le sommet de l'édifice jusqu'au congrès suivant. Il en est ainsi du moins chez les Européens de la social-démocratie, et peu à peu, non sans peine, non sans lutte, cette coutume abhorrée des anarchistes commence aussi à s'acclimater chez les Asiates de la social-démocratie.
Il est à remarquer que tous ces traits caractéristiques de l'opportunisme en matière d'organisation (autonomisme, anarchisme seigneurial ou intellectuel, idéologie de " suiveurs " , et girondisme) se retrouvent, toutes proportions
gardées, dans tous les partis social-démocrates du monde où il y a une aile révolutionnaire et une aile opportuniste.
C'est ce qui est apparu tout dernièrement avec un relief saisissant dans le parti social-démocrate allemand, quand l'échec subi dans la 20" circonscription électorale de Saxe (incident Göhre :Göhre avait été élu au Reichstag le 16 juin 1903 dans la 15° circonscription saxonne, mais après le congrès de Dresde il démissionna. Les électeurs de la 20° circonscription, vacante depuis la mort de Rosenow, voulurent proposer la candidature de Göhre. La direction du parti et le comité d’agitation de Saxe s’y opposèrent et, n’ayant pas le droit d’interdire formellement la candidature de Göhre obtinrent toutefois son renoucement. Aux élections, les social-démocrates essuyèrent un échec. ) a mis à l'ordre du jour les principes d'organisation du parti. Le zèle des opportunistes allemands a grandement contribué à soulever la question de principe à propos de cet incident. Gare (ancien pasteur, auteur du livre connu : Trois mois en fabrique et l'un des héros du congrès de Dresde) est un opportuniste fieffé, et l’organe des opportunistes allemands (Sozialistiche Monatsbefte) l'a immédiatement pris sous sa protection.
L'opportunisme dans le programme est naturellement lé à l'opportunisme dans la tactique et dans les questions organisation. Le camarade Wolfgang Heine s'est chargé d'exposer le " nouveau " point de vue. Pour caractériser physionomie de cet intellectuel typique, qui en adhérant la social-démocratie a conservé son idéologie opportuniste, il me suffira de dire que Wolfgang Heine se situe peu près à mi-chemin entre notre Akimov et notre Egorov.
Wolfgang Heine est parti en campagne dans les Sozialistishes Monatshefte avec non moins de pompe que le camarde Axelrod dans la nouvelle Iskra. Son article a un titre significatif " Remarques démocratiques à propos de l'incident Göhre " (n° 4, avril). W. Heine s'y élève contre " l'atteinte portée à l'autonomie de la circonscription électorale ", défend le " principe démocratique " et proteste contre l'ingérence d'une " autorité nommée " (c'est-à-dire de la direction centrale du parti) dans le libre choix du candidat par le peuple. Il ne s'agit pas ici d'un incident fortuit, nous apprend Heine, mais de toute une " tendance au bureaucratisme et au centralisme dans le parti ", tendance qui s'était signalée antérieurement, dit-il, mais qui devient maintenant particulièrement dangereuse. Il faut " reconnaître en principe que les institutions locales du parti sont les interprètes de sa vie " (plagiat de la brochure de Martov : Encore une fois en minorité). Il ne faut pas s'habituer à voir " toutes les décisions politiques importantes émaner d'un centre "; il faut mettre le parti en garde contre une " politique doctrinaire qui perd le contact avec la vie " (emprunté au discours de Martov au congrès à propos de la " vie qui prendra le dessus ". " Si l'on va au fond des choses, ajoute Heine, si l'on fait abstraction des conflits de personnes qui ici, comme partout, ont joué un rôle important, on verra dans cet acharnement contre les révisionnistes (l'auteur veut, semble-t-il, distinguer la lutte contre le révisionnisme de la lutte contre les révisionnistes) principalement une méfiance des officiels du parti à l'égard de " élément étranger ", la défiance de la tradition envers ce qui sort de l'ordinaire, de l'institution impersonnelle envers ce qui est individuel (v. la résolution d'Axelrod au congrès de la Ligue sur l'étouffement de l'initiative individuelle); en un mot, on y verra cette même tendance déjà caractérisée plus haut comme la tendance au bureaucratisme et au centralisme dans le parti. "
La notion de " discipline " inspire à Heine la même généreuse indignation qu'à Axelrod.
On a accusé, écrit-il, les révisionnistes de manque de discipline pour avoir écrit dans les Sozialistische Montashefte, organe que l'on ne voulait même pas reconnaître comme social-démocrate, parce qu'il n'est pas sous le contrôle du parti. Ce rétrécissement de la notion de " social-démocratie ", cette discipline exigée dans le domaine des idées où doit pourtant régner une liberté absolue [qu'on se rappelle la phrase: la lutte idéologique est un processus, et les formes d'organisation ne sont que des formes], témoignent déjà d'une tendance au bureau. cratisme et à l'étouffement de l'individualité.
Et, longtemps encore, Heine fulmine sur tous les tons contre cette tendance détestable à créer " une vaste organisation le plus centralisée possible, une tactique unique et une théorie unique "; tout comme Axelrod, il condamne " obéissance absolue ", la " soumission aveugle ", le " centralisme simpliste ", etc., etc.
La discussion soulevée par W. Heine s'est développée, et comme dans le parti allemand aucune querelle de cooptation ne l'encombrait et que les Akimovs allemands précisent leur physionomie non seulement dans les congrès, mais aussi, régulièrement, dans un organe spécial, le débat c'est rapidement ramené à l'analyse des principes de l'orthodoxie et du révisionnisme en matière d'organisation. Kautsky est intervenu comme représentant de la tendance révolutionnaire (accusée: il va de soi, tout comme chez nous, d'esprit " dictatorial ", " inquisitorial ", etc.), dans un article intitulé : " Circonscription électorale et parti " (Neue Zeit, n° 28, 1904).
L'article de W. Heine exprime " la pensée de toute l'orientation révisionniste ", déclare Kautsky. Ce n'est pas avidement en Allemagne, mais aussi en France et en Italie, quo les opportunistes sont corps et âme pour l'autonomie, pain' l'affaiblissement de la discipline du parti, pour sa réduction à zéro; partout leurs tendances aboutissent à la désorganisation, à la dégénération du " principe démocratique" en anarchisme.
La démocratie n'est nullement l'absence de pouvoir, déclare Kautsky aux opportunistes; la démocratie n'est pas l'anarchie; la suprématie de la masse sur ses mandataires, tandis que les autres formes de pouvoir les pseudo-serviteurs du peuple sont en réalité ses maîtres.
K. Kautsky examine le rôle désorganisateur de l'autonomisme opportuniste dans divers pays; il montre que c'est précisément l'adhésion à la social-démocratie d'une " foule d'éléments bourgeois " (Kautsky cite comme exemple Jaurès. Dans la mesure où ils dévient vers l'opportunisme, de tels hommes ‘‘ devaient fatalement considérer la discipline du parti comme un rétrécissement inadmissible leur libre personnalité.) qui renforce l'opportunisme, l'autonomisme et les tendances à la violation de la discipline; il rappelle sans cesse que " l'organisation est l'arme proprement prolétarienne de la lutte de classe ".
En Allemagne, où l'opportunisme est plus faible qu'en France et en Italie, " les tendances autonomistes n'ont guère abouti jusqu'ici qu'à des déclamations plus ou moins pathétiques contre les dictateurs et les inquisiteurs, les excommunications (Bannstrahl, anathème. C'est l'équivalent allemand de 1' " état de siège " russe et des " lois d'exception ". C'est le " mot terrible " des opportunistes allemands ) et les recherches d'hérésies, qu'à des criailleries sans fin, qui engendreraient une dispute interminable si l'on s'en occupait ".
Il n'est pas étonnant que Kautsky- arrive à cette conclusion dans le parti est encore plus faible qu'en Allemagne, les tendances autonomistes aient enfanté moins d'idées et plus de " déclamations pathétiques " et de criailleries.
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Dans aucune autre question peut-être, le révisionnisme international, en dépit de toutes ses diversités et nuances, ne se signale par autant d'homogénéité que dans la question d'organisation.
Formulant les tendances fondamentales de l'orthodoxie et du révisionnisme dans ce domaine, Kautsky, lui aussi, recourt à l'expression : bureaucratisme contre démocratisme.
On nous dit, écrit-il, que donner à la direction du parti le droit d'influer sur le choix des candidats (au Reichstag) par les circonscriptions locales, c'est attenter grossièrement au principe démocratique, qui exige que toute l'activité politique s'exerce de bas en haut par l'initiative des masses, et non de haut en bas, par la voie bureaucratique... Mais s'il existe un principe démocratique, c'est incontestablement celui-ci: la majorité doit primer la minorité et non pas le contraire.
L'élection de dépités au Parlement, par quelque circonscription que ce soit, est une affaire importante pour tout le parti qui doit influer sur la désignation des candidats, au moins par l'entremise d'hommes de confiance (Vertrauensmänner).
Si quelqu'un trouve cette façon de faire trop bureaucratique ou trop centraliste, il n'a qu'à proposer que les candidats boitait désignés par le vote direct de tous les membres du parti. Mais comme ce procédé est inapplicable, il n'y a pas à se plaindre d'un manque de démocratie quand la fonction en question, comme bien d'autres concernant le parti tout entier, est accomplie par quelques-uns des organes du parti.
Selon le " droit coutumier " du parti allemand, les circonscriptions électorales, auparavant déjà, s'entendaient à l'amiable avec la direction du parti pour présenter tel ou tel candidat.
" Mais le parti est devenu trop grand pour que cette coutume tacite soit suffisante. Le droit coutumier cesse d'être un droit quand on cesse de le reconnaître comme quelque chose qui va de soi, quand ses décisions et son existence même sont contestées. Alors il faut le fixer expressément, le codifier, créer des statuts (Il est extrêmement instructif de confronter ces remarques de Kautsky sur le remplacement du droit coutumier tacitement reconnu par un droit formellement inscrit dans des statuts avec tout le " renouvellement " survenu dans notre parti en général, et dans la rédaction en particulier depuis le congrès. ) et, par là, renforcer le caractère rigoureux de l'organisation. "
Ainsi, dans le parti allemand comme chez nous, c'est la lutte de l'aile opportuniste contre l'aile révolutionnaire sur la question d'organisation, le conflit du centralisme et de l'autonomisme, de la démocratie et du " bureaucratisme ", de la tendance à adoucir et de la tendance à affaiblir la rigidité de l'organisation et de la discipline, de la mentalité de l'intellectuel inconstant et de la mentalité du prolétaire conséquent, de l'individualisme intellectuel et (le la cohésion prolétarienne.
Quelle a été, dans ce conflit, l'attitude de la démocratie bourgeoise, qui a en Allemagne des représentants non moins savants et non moins perspicaces que nos messieurs de l'Osvobojdénié ?
La démocratie bourgeoise, en Allemagne, a immédiatement réagi à la nouvelle querelle et, comme en Russie et ailleurs, elle a immédiatement pris fait et cause pour l'aile opportuniste du parti social-démocrate. Le principal organe du capital bancaire d'Allemagne, la Frankfurter Zeitung, a lancé un retentissant éditorial (7 avril 1904), qui montre que la manie de plagier Axelrod devient littéralement une sorte de maladie de la presse allemande. Les farouches démocrates de la Bourse francfortoise fustigent l' " autocratie " dans le parti social-démocrate, la " dictature du parti ", la " domination tyrannique des chefs du parti " ; ces " excommunications " par lesquelles on veut " châtier tout le révisionnisme ", cette " obéissance aveugle ", cette " discipline qui tue " et cette " soumission de larbin " qui sont exigées et qui font des membres du parti des " cadavres politiques " (voilà qui est encore plus fort que les " rouages " et les " vis " !). Toute originalité, s'écrient avec indignation les chevaliers de la Bourse, à propos du régime " antidémocratique " de la social-démocratie, toute individualité doit être en butte aux persécutions, car elle menace de conduire au régime français, au jauressisme et au millerandisme, comme l'a déclaré sans détours Sindermann, rapporteur sur cette question au congrès des social-démocrates saxons.
Ainsi, les nouvelles élucubrations de la nouvelle Iskra sur la question d'organisation sont, à n'en pas douter, opportunistes. Cette conclusion est aussi confirmée par toute l'analyse de notre congrès, qui s'est divisé en aile révolutionnaire et en aile opportuniste, et par l'exemple de tous les partis social-démocrates européens, où l'opportunisme en matière d'organisation s'exprime par les mêmes tendances, les mêmes accusations et, souvent aussi, par les mêmes élucubrations. Evidemment, les particularités nationales des différents partis et l'inégalité des conditions politiques exercent leur influence, de sorte que l'opportunisme allemand ressemble aussi peu à l'opportunisme français
que l'opportunisme français à l'opportunisme italien et relui-ci à l'opportunisme russe. Mais la même division fondamentale de ces partis en aile révolutionnaire et aile
opportuniste, la même idéologie et les mêmes tendances de l’opportunisme en matière d'organisation ressortent clairement, malgré toute la diversité des conditions locales (Personne ne contestera actuellement que l'ancienne division des social-démocrates russes en économistes et en politiques qui s'est manifestée dans les questions tactiques, était synonyme de la division de toute la social-démocratie internationale en opportunistes et révolutionnaires, quoique la différence entre Martinov et Akimov d'une part, von Vollmar et von Elm ou Jaurès et Millerand d'autre part soit très grande. Aussi incontestable est la synonymie des catégories fondamentales dans la question d'organisation, malgré la différence énorme entre les conditions dans un pays sans droits politiques et un pays politiquement libre. Il est même extrêmement caractéristique que la rédaction de la nouvelle Iskra, si à cheval sur les principes, n'a fait qu'effleurer la discussion entre Kautsky et Heine, et a tourné cependant anxieusement autour de la question des tendances de principes de tout opportunisme et de toute orthodoxie ilions la question d'organisation.).
Comme les représentants des intellectuels radicaux par-toi nos marxistes et nos social-démocrates sont nombreux, l'opportunisme produit par leur mentalité ne peut moins taire que s'exprimer, lui aussi, dans les domaines les plus dl vers et sous lès formes les plus variées. Nous avons combattu l'opportunisme dans les questions fondamentales de notre philosophie et de notre programme, et la complète divergence de vues sur les buts a abouti fatalement à la interprétation irrévocable des social-démocrates d'avec les libéraux qui avaient saboté le marxisme légal. Nous avons combattu les opportunistes dans les questions de tactique, le désaccord avec Kritchevsky et Akimov dans ces questions moins importantes n'était évidemment que temporaire et n'a pas entraîné la naissance de partis différents. Maintenant, il nous faut mater l'opportunisme de Martov et d'Axelrod dans les questions d'organisation, qui évidemment sont encore moins fondamentales que les questions de programme et de tactique, mais qui, à l'heure actuelle, sont passés au premier plan de notre vie de parti.
Lorsqu'on parle de la lutte contre l'opportunisme, il ne faut jamais oublier la particularité caractéristique de tout l'opportunisme moderne dans tous les domaines; ce qu'il a d'indécision, de vague et d'insaisissable. L'opportuniste, de par sa nature, évite de poser la question d'une façon claire et définitive, il cherche les résultats, il louvoie entre deux points de vue qui s'excluent, il cherche à " être d'accord " avec l'un et avec l'autre, s'accommode de petites modifications, se borne à des doutes, à des vœux pieux et innocents, etc., etc. Un opportuniste en matière d'organisation comme Edouard Bernstein est " d'accord " avec le programme révolutionnaire du parti, et quoiqu'il désire probablement une réforme " fondamentale ". de celui-ci, il la croit néanmoins inopportune, inutile et moins importante que la clarification des " principes généraux " de la " critique " (qui consiste surtout à emprunter de façon non critique des principes et des nuits d'ordre à la démocratie bourgeoise). Un opportuniste dans les questions tactiques comme Vollmar, est également d'accord avec l'ancienne tactique de la social-démocratie révolutionnaire, il se borne également plutôt à des déclamations, à de petites modifications, à des moqueries et ne met pas en avant une tactique " ministérialiste " quelconque. Les opportunistes en matière d'organisation comme Martov et Axelrod n'ont, jusqu'à présent, malgré des provocations directes, élaboré aucun dogme déterminé susceptible d'être " fixé dans un statut"; eux aussi souhaiteraient assurément une " réforme fondamentale " de notre statut d'organisation (Iskra, n° 58), mais ils préféreraient s'occuper d'abord des " questions générales d'organisation " (parce que si une réforme véritablement fondamentale de notre statut, centraliste en dépit de l'article premier, était faite dans l'esprit de la nouvelle Iskra, elle devrait nécessairement aboutir à l'autonomisme, et Martov ne veut évidemment pas avouer, pas même à lui-même, son penchant pour l'autonomisme). Leur attitude de " principe " envers la question d'organisation passe donc par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; ce qui l'emporte, ce sont les déclamations pathétiques anodines sur l'autocratie et le bureaucratisme, sur l'obéissance aveugle, sur les rouages et les vis, déclamations si anodines qu'il est très difficile d'en distinguer le côté principe du côté cooptation. Mais " plus on avance dans la forêt, plus on trouve de bois " : les essais d'analyse et de définition exacte du " bureaucratisme " abhorré aboutissent inévitablement à la justification de l'idéologie des " suiveurs " et des phrases girondines. Finalement, c'est le principe de l'anarchisme qui apparaît comme le seul principe vraiment déterminé et qui, par suite, ressort d'une façon particulièrement brutale dans la pratique (la pratique précède toujours la théorie). Raillerie de la discipline, autonomisme- anarchisme : voilà l'échelle par laquelle notre opportunisme organique tantôt descend, tantôt remonte, sautant un barreau à l'autre et se dérobant habilement à toute formulation déterminée de ses principes
(Si l'on se rappelle les débats sur l'article premier, on reconnaîtra clairement que l'erreur de Martov et d'Axelrod, en ce qui concerne cet article, aboutit inévitablement, quand on la développe et qu'on l'approfondit, à l'opportunisme en matière d'organisation. L’Idée fondamentale de Martov (chacun peut se considérer membre parti) n'est rien d'autre qu'un faux " démocratisme " c'est l'idée de la construction du parti de la base au sommet. Mon idée par contre est " bureaucratique " en ce sens que le parti est construit du sommet à la base, en partant du congrès pour aller jusqu'aux diverses organisations du parti. Dans les débats sur l'article premier, tout la s'est déjà révélé: la psychologie des intellectuels bourgeois, les phrases anarchistes et la profondeur opportuniste et "suivisme ". Dans L'état de siège (p. 20), Martov parle du " travail idéologique " qui a commencé dans la nouvelle Iskra. C'est exact, en ce sens que lui et Axelrod orientent effectivement l'idéologie dans une nouvelle direction, à commencer par l'article premier. Il n'y a qu'un malheur, c'est que cette direction est " opportuniste ". Plus ils avanceront dans cette direction, plus ils ergoteront librement et activement sur la cooptation et plus ils s'enliseront dans le marais. Plékhanov l'a déjà vu clairement au congrès du parti et il les a avertis dans l’article " Que ne doit-on pas faire " ? Il est prêt même à les coopter, mais qu'ils ne suivent pas le chemin qui ne peut qu'aboutir à l'opportunisme et à l'anarchisme. Martov et Axelrod n'ont pas écouté ce bon conseil: Comment? nous ne devons pas suivre ce chemin? Nous devons admettre avec Lénine que la cooptation n'est que de la chicane? Jamais! Nous lui montrerons que nous sommes des hommes à principes! — Eh bien, ils l'ont montré. Ils ont montré à tous clairement que leurs nouveaux principes sont les principes de l'opportunisme.)
C'est exactement la même échelle qui apparaît dans l'opportunisme du programme et de la tactique ; raillerie de l' " orthodoxie ", de l'étroitesse et de l'immobilité — " critique " révisionniste et ministérialisme — démocratie bourgeoise.
Le ton offensé qui perce continuellement dans le griffonnage de tous les opportunistes contemporains en général, et de notre minorité en particulier, est en liaison psychologique étroite avec leur haine de la discipline. Ils se sentent persécutés, gênés, expulsés, assiégés, écorchés. Ces mots contiennent plus de vérité psychologique et politique que ne l'a sans doute présumé l'auteur même de ce jeu de mots joli et plein d'esprit des écorchés et des écorcheurs. En effet, on n'a qu'à prendre les procès-verbaux de notre congrès, et l'on verra que la minorité est composée exclusivement d'offensés, de tous ceux qui ont été à un moment quelconque et pour une raison quelconque offensés par la social-démocratie révolutionnaire. Il y a les Bundistes (Le Bund, union ouvrière générale juive fondée en 1897, adhéra, au 1er congrès des social-démocrates russes en 1898, au P.O.S.D.R., mais le quitta au 2e congrès en 1903, parce que le congrès avait repoussé la structure fédérative au parti; il entra de nouveau dans le P.O.S.D.R. au 4' congrès en 1906 et soutint par la suite les liquidateurs; pendant la guerre les bundistes furent en majorité des patriotes et des social-pacifistes (Liber, Abramovitch). Au cours de la guerre civile, le Bund se révolutionna et, sous la pression des masses prolétariennes, adhéra en 1921 au P. C. de l'U.R.S.S. (N.D. L.R.) et les gens du Rabotché Diélo que nous avons " offensés " au point qu'ils ont quitté le congrès; il y a les gens du Youjni Rabotchi, qui ont été mortellement offensés par l'étranglement des organisations en général et des leurs en particulier ; il y a le camarade Makhov, que l'on a offensé chaque fois qu'il a pris la parole (parce qu'il s'est rendu régulièrement ridicule chaque fois); il y a enfin Martov et Axelrod, que l'on a offensés par une " fausse accusation d'opportunisme " au sujet de l'article premier des statuts par la défaite électorale. Et toutes ces offenses amères furent pas le résultat arbitraire de bons mots interdits, attaques acerbes, d'une polémique acharnée, de portes n'on fait claquer, de poings fermés, comme tant et tant philistins le croient encore aujourd'hui, mais le résultat politique fatal de tout le travail idéologique de l'Iskra pendant trois années. Si nous n'avons pas seulement moulu du vent au cours de ces trois années, mais exprimé des convictions qu'il faut transformer en actes, nous ne pouvions faire autrement que de combattre les antiiskristes et le " marais " au congrès. Mais comme nous avons blessé, en même temps que le camarade Martov, qui, au premier rang, a combattu, visière découverte, une telle quantité de gens, il ne nous restait plus qu'à insulter un tout petit peu Axelrod et Martov pour faire déborder le vase. La quantité est devenue qualité. Il s'en est suivi une négation de la négation. Tous les offensés ont oublié leurs querelles réciproques, se sont jetés en pleurant dans les bras les uns des outres et ont levé la bannière de 1' " insurrection contre le léninisme ". ( Cette expression étonnante est de Martov (L'état de siège, p. 68). Martov a attendu d'être le cinquième pour ourdir " l'insurrection " contre moi tout seul. C'est un polémiste maladroit que Martov: il veut abattre son adversaire en lui prodiguant les plus grandes flatteries )
L'insurrection est une chose excellente, lorsque les éléments avancés se dressent contre les éléments réactionnaires. Lorsque l'aile révolutionnaire se dresse contre l'aile opportuniste, c'est bien. Lorsque l'aile opportuniste se dresse contre l'aile révolutionnaire, c'est mal...
DEVONS-NOUS ORGANISER LA RÉVOLUTION ?
(Vpériod, n° 7, février 1905)
- ...Quatorze mois se sont écoulés. (Quatorze mois après le 2° congres du P.O.S.D.R. (N.D.L.R.). La désorganisation apportée dans le travail du parti par les menchéviks et le caractère opportuniste de leurs prédications sont apparus au grand jour. Le 9 janvier 1905 a révélé les formidables réserves d'énergie révolutionnaire du prolétariat et toute l'insuffisance de l'organisation social-démocrate. Parvus ( Parvus, autrefois membre éminent de la social-démocratie allemande, puis de la social-démocratie russe, milita en 1905 avec Trotsky et soutint la théorie de la " révolution permanente " ; pendant la guerre impérialiste fut un renégat du socialisme et défendit l'impérialisme de Guillaume II et de la bourgeoisie allemande. (N.D.L.R.) a commencé à comprendre. Dans le n° 85 de l'Iskra, il a publié un article qui atteste son abandon des nouvelles idées de la nouvelle Iskra opportuniste pour les idées de la vieille Iskra révolutionnaire.
Il y avait un héros, s'écrie Parvus en parlant de Gapone (Gapone, prêtre, organisa à Pétersbourg l’ " Association des ouvriers industriels russes " sous l'égide de Zoubatov) ; fut à la tête du cortège des masses ouvrières qui se rassemblèrent devant le Palais d'Hiver, le 22 janvier 1905; émigra à l'étranger après le " Dimanche rouge " et se rapprocha bientôt des socialistes-révolutionnaires. Tué en 1906, après la découverte de ses relations avec l'Okhrana. (N.D.L.R.) mais il n'y avait ni direction politique, ni programme d'action, ni organisation... On a vu les conséquences tragiques du manque d'organisation... Les masses se sont désunies, chacun va de son côté, il n'y a ni centre pour coordonner, ni programme d'action pour guider... Le mouvement a échoué faute d'une organisation polir le coordonner et le diriger.
Et Parvus donne le mot d'ordre, que nous rappelions déjà dans le n° 6 du Vpériod : organiser la révolution. Sous l'Influence des enseignements de la révolution, Parvus s'est convaincy vaincu que :
Dans les circonstances politiques actuelles, nous ne pouvons pas organiser ces centaines de milliers d'hommes [il s'agit de la masse prête à l'insurrection]... Mais nous pouvons —dit il, reprenant avec raison la vieille idée de Que faire? -une organisation qui soit comme un ferment agglutinant et qui groupe autour d'elle ces centaines de milliers d'hommes au moment de la révolution. Il faut organiser des cercles ouvriers avec un but bien net : préparer les masses à l’Insurrection, les rassembler pendant l'insurrection et commencer l’insurrection au mot d'ordre donné.
Enfin ! nous sommes-nous écriés avec soulagement, en découvrant ces vieilles idées si justes sous les ordures de la nouvelle Iskra. Enfin l'instinct révolutionnaire d'un militant du parti prolétarien a pris le dessus, au moins pour un moment, sur l'opportunisme à la Rabotché Diélo. Enfin. nuits entendons la voix d'un social-démocrate qui ne st prosterne pas devant l'arrière-garde de la révolution et qui montre sans peur la nécessité de soutenir son avant-garde.
La nouvelle Iskra, évidemment, ne pouvait pas approuver ces vues. " La rédaction ne partage pas toutes les idées exposées par le camarade Parvus ", dit-elle dans une note de la rédaction. Cela se comprend ! Comment pourraient-ils " partager " des idées qui assènent un tel coup à tout leur bavardage opportuniste de dix-huit mois !
" Organiser la révolution ! " Mais n'avons-nous pas notre sage camarade Martinov, qui sait que la révolution est suscitée par un bouleversement dans les rapports sociaux et ne peut pas être commandée à date fixe. Martinov expliquera à Parvus son erreur et lui démontrera que, si même il avait en vue l'organisation de l'avant-garde de la révolution, c'est une idée " jacobine ", étroite et désastreuse. Bien plus, notre sage Martinov mène en lisière ce cher Martov, qui est capable d'approfondir encore son maître et de remplacer le mot d'ordre : " Organiser la révolution " par celui de " Déclencher la révolution "a (voir n° 85)...
Mais ce qu'il y a de mieux, ce sont les réflexions de l'Iskra sur l'armement.
" L'armement du prolétariat, la préparation méthodique d'une organisation garantissant la simultanéité de l'assaut du peuple contre le gouvernement " sont déclarés un problème " technique " (!?). Or nous sommes, évidemment, au-dessus de la méprisable " technique " et nous considérons le fond des choses. " Quelle que soit leur importance [de ces problèmes techniques], ils ne sont pas l'objet principal de notre travail de préparation des masses à l'insurrection. " Tous leurs efforts [des organisations clandestines] resteront sans résultat, si elles ne savent pas donner au peuple une arme irremplaçable : le désir ardent d'attaquer l'autocratie et de s'armer à cet effet. Voici à quoi nous devons viser : la propagande de l'armement spontané du peuple en vue de l'insurrection. " (Les deux dernières phrases sont soulignées par l'auteur.)
Oui, oui, voilà une façon véritablement large de poser la question. Ce n'est pas comme chez ce Parvus aux idées étroites et tombé presque dans le " jacobinisme ". Le principal n'est pas d'armer le peuple, ni de préparer systématiquement l'insurrection, mais d'armer le peuple du besoin ardent de s'armer, et de s'armer lui-même.
Quelle honte cuisante on ressent pour la social-démocratie en voyant cette banale philosophie petite bourgeoise, qui s'efforce de ramener notre mouvement en arrière ! Armer le peuple du besoin ardent de s'armer, c'est le rôle constant et général, perpétuel et universel, de la social-démocratie, également applicable au Japon, en Angleterre, en Allemagne ou en Italie. Partout où il y a des classes opprimées luttant contre l'exploitation, la parole socialiste les arme toujours, et, avant tout, du besoin ardent de s'armer. Ce " besoin " existe déjà lorsque commence le mouillent ouvrier. La social-démocratie n'a qu'à rendre conscient ce besoin ardent et à obliger ceux qui le ressentent ci compter avec la nécessité de l'organisation et de l'action coordonnée, avec la situation politique générale. Monsieur rédacteur de l'Iskra, regardez donc une réunion ouvrière quelconque en Allemagne et vous verrez de quelle haine brillent les visages, au moins contre la police, comme les sarcasmes jaillissent, comme les poings se serrent. Quelle force retient ce besoin ardent d'en finir immédiatement avec les bourgeois et leurs laquais qui se moquent du peuple ?
C'est la force de l'organisation et de la discipline, la conscience que les meurtres individuels sont absurdes, que l’heure n'est pas encore venue de la lutte révolutionnaire sérieuse et populaire et que la situation politique favorable fait défaut. Voilà pourquoi, dans de pareilles circonstances, socialiste ne dit et ne dira jamais au peuple : " Armez-vous, ! ", mais toujours (sans quoi il ne sera pas un socialiste, mais un vain bavard) l'arme du besoin ardent de s'armer et d'attaquer l'ennemi.
Mais les conditions actuelles en Russie se distinguent justement de ces conditions de ces conditions banales. Voilà pourquoi les social-démocrates révolutionnaires, qui jusqu'à maintenant ne disaient jamais : " Aux armes ! " mais armaient les ouvriers du besoin ardent de s'armer, ont aujourd'hui, tous, à la suite des ouvriers doués d'initiative révolutionnaire, lancé le mot d'ordre: Aux armes! Et à un pareil moment, alors que le mot d'ordre est enfin donné, l'Iskra décide que le principal, ce n'est pas l'armement mais le besoin ardent de s’armer. Ratiocination morte d'intellectuels ! incurable pédanterie ! N'est-ce pas là ramener notre parti en arrière, le ramener des problèmes actuels de l'avant-garde révolutionnaire à la contemplation des " derrières " du prolétariat ?
Ce rabaissement incroyable de notre rôle n'est pas dû aux qualités individuelles d'un pédant quelconque, mais à toute la position opportuniste, si bien formulée par les expressions à la mode d' " organisation -processus " ou de " tactique-processus ". Cette position même condamne inévitablement et fatalement un homme à craindre tout mot d'ordre précis, à fuir tout " plan ", à reculer devant toute initiative révolutionnaire hardie, pour raisonner sans fin, à ressasser les vieilles histoires et avoir peur d'être en avance, à un moment où nous autres, social-démocrates sommes manifestement en retard sur l'activité révolutionnaire du prolétariat. En vérité le mort a saisi le vif ; la théorie morte du Rabotché Diélo a tué définitivement la nouvelle Iskra...
DE LA REORGANISATION DU PARTI
Novaïa Jizn , nos 9 et 13 des 10 et 15 novembre 1905)
Les conditions de travail pour notre parti se modifient foncièrement. La liberté de réunion, la liberté de coalition la liberté de la presse sont conquises. Evidemment, ces Irons ne sont rien moins qu'assurés et se fier aux libertés actuelles serait fou, sinon criminel. La lutte décisive est encore à venir et la préparation à cette lutte doit occuper première place. Il faut que l'appareil clandestin du parti soit maintenu. Mais, en même temps, il est absolument nécessaire d'utiliser le plus possible la liberté relative de l’heure actuelle. Il est absolument nécessaire de créer continuellement, à côté de l'appareil clandestin, de nouvelles organisations du parti (et affiliées au parti) ouvertes et mi-ouvertes. Sans quoi, il ne nous sera guère possible d'adapter notre activité aux nouvelles conditions et de nous acquitter de nos nouvelles tâches.
Pour asseoir l'organisation sur une nouvelle base, un nouveau congrès est nécessaire. Selon les statuts, il se réunit une fois par an ; il est fixé au mois de mai 1906, mais il est maintenant nécessaire de le hâter. Si nous ne profitons pas moment, nous laisserons passer l'occasion — en ce sens que le besoin d'organisation, très vivement ressenti des ouvriers, prendra des formes bizarres et dangereuses, renforcera je ne sais quels " indépendants ", etc. Il faut se hâter de se réorganiser, il faut déterminer le " nouveau cours " avec hardiesse et résolution.
L'appel au parti, publié dans le présent numéro et signé par le parti (I1 s'agit de l'appel du C. C. des bolchéviks au parti, sur la convocation du 4' congrès. (N.D.L.R.) , détermine, à mon avis, ce nouveau cours de façon tout à fait juste. Nous, représentants de la social-démocratie révolutionnaire, nous, partisans de la " majorité ", nous avons dit à maintes reprises qu'une démocratisation complète du parti dans les conditions du travail clandestin était impossible, que le " principe électif " n'es qu'une phrase dans une telle situation. La vie a confirai nos paroles. Dans la littérature (voir la brochure L'Ouvrier avec la préface d'Axelrod, la lettre de Un ouvrier entre beau Coup dans l'Iskra et la brochure Les ouvriers sur la scission du parti (La première brochure fut éditée par les menchéviks en 1904 la seconde par les bolchéviks en 1905. (N.D.L.R.), les anciens partisans de la majorité ont déjà souligné à plusieurs reprises qu'en réalité on n'a pas réussi à appliquer une démocratie réellement sérieuse et une véritable électivité. Mais la nécessité de passer au principe d'élection dans la nouvelle situation et lors du passage liberté politique, a toujours été reconnue par nous autre bolchéviks : les comptes rendus du 3ème Congrès du P.O.S D.R. (Le 3ème congrès du P.O.S.D.R. se tint en 1905 à Londres. Les menchéviks n'y participèrent pas. Ils convoquèrent au même moment leur propre conférence à Genève. (N.D.L.R.) le prouveraient de façon particulièrement convaincante, s'il fallait encore en fournir des preuves.
La tâche est donc claire : il faut maintenir provisoire ment l'appareil clandestin et développer un nouvel appareil au grand jour. Appliquée au congrès, cette tâche (dont la réalisation concrète exige évidemment des capacités pratiques et la connaissance de toutes les conditions de temps et de lieu) se résume de la façon suivante : le 4ème congres doit être convoqué sur la base des statuts ; en même temps, Il faut commencer sans retard à appliquer le principe de l'électivité. Le C. C. a accompli cette tâche : les membres des comités se rendent au congrès avec des voix statutairement délibératives — formellement comme représentants des organisations jouissant de tous leurs droits, en fait comme représentants de l'héritage du parti. Les délégués élus de tous les membres du parti, et par conséquent aussi des masses ouvrières affiliées au parti, ont été invités par le C. C., conformément à ses droits, avec voix consultative. Le C.C. a en outre déclaré qu'il proposera immédiatement au congrès de transformer cette voix consultative en voix délibérative.
Notre parti a trop longtemps croupi dans l'illégalité. dernières années, il pouvait à peine respirer, comme l’a dit justement un délégué au 3ème congrès. L'illégalité disparaît. Eh bien, allez de l'avant avec plus de courage, saisis-les armes nouvelles, répartissez-les entre les hommes nouveaux, élargissez vos points d'appui, appelez à vous tous ouvriers social-démocrates, acceptez-les par centaines et par milliers dans les rangs des organisations du parti. Que leurs délégués animent les rangs de nos centres, que par eux, pénètre à flots le nouvel esprit de la jeune Russie révolutionnaire. Jusqu'à maintenant la révolution a justifié tous ululements théoriques du marxisme et tous les mots ordre essentiels de la social-démocratie. La révolution justifié aussi notre travail, le travail des social-démocrates, elle à justifié notre espoir et notre foi dans l'esprit véritablement révolutionnaire du prolétariat. Laissons donc de côté toutes les puérilités en face de la nécessité de la réforme
parti: marchons d'un seul pas sur le nouveau chemin. Cela ne nous enlèvera pas notre ancien appareil clandestin (il est hors de doute qu'il sera reconnu et confirmé par les ouvriers social-démocrates; il a été confirmé cent fois plus énergiquement par la vie et la marche de la révolution que ne pourraient le faire toutes les résolutions et décisions).
Cela nous donnera aussi de nouvelles forces jeunes qui montent des profondeurs de la seule classe vraiment révolutionnaire et révolutionnaire jusqu'au bout, de la classe qui a conquis la moitié de la liberté pour la Russie, qui lui conquerra la liberté complète et qui conduira la Russie par la liberté au socialisme !
La décision du C. C. de notre parti (publiée dans le n° 9 de la Novaïa Jizn) sur la convocation du 4ème congrès du P.O.S.D.R. constitue un progrès important vers la réalisation complète du principe démocratique dans l'organisation du parti. Il faut que les élections des délégués au congrès (qui viennent au début avec voix consultative, mais qui obtiendront ensuite sans aucun doute voix délibérative) aient lieu dans le courant d'un mois. Il faut donc que toutes les organisations du parti discutent le plus rapidement possible la question du choix personnel des candidats et des tâches du congrès. Il faut envisager la possibilité de nouvelles tentatives de la part de l'autocratie agonisante de retirer les libertés promises et d'attaquer les ouvriers révolutionnaires, et en particulier leurs chefs. Aussi la publication des noms véritables des délégués est-elle peu opportune (à l'exception tout au plus de cas particuliers). On ne saurait encore, tant que les Cent-Noirs restent au pouvoir, renoncer aux noms de guerre dont nous avons appris à fond l'utilisation à l'époque de l'esclavage politique. Il ne serait pas non plus superflu d'élire des suppléants aux délégués — tout comme clans l'ancien système " pour le cas d'arrestation ". Nous ne nous arrêterons pas à toutes ces mesures de précaution d'ordre clandestin, car les camarades qui connaissent les conditions locales du travail viendront facilement à bout de toutes les difficultés qui pourraient surgir à ce sujet. Il faut que les camarades qui ont acquis une riche expérience dans le travail révolutionnaire sous l'autocratie aident de leurs conseils tous ceux qui commencent le travail social-démocrate dans les nouvelles conditions de " liberté " (mettons le mot provisoirement entre guillemets). Il va sans dire que cela exige beaucoup de tact de la part des membres de nos comités ; les anciennes prérogatives formelles perdent maintenant inévitablement de leur importance, et il est nécessaire de recommencer presque partout " du commencement ", de prouver aux larges couches des nouveaux adhérents toute l'importance d'un programme social-démocrate conséquent ainsi que d'une tactique et d'une organisation du même genre. On ne doit pas oublier que jusqu'à maintenant nous n'avions trop fréquemment affaire qu'à des révolutionnaires détachés de la couche sociale intéressée, mais que maintenant nous aurons affaire à des représentants typiques des masses: ce changement exige un changement des méthodes, non seulement dans la propagande et l'agitation (nécessité d'une plus grande popularité, habileté dans la façon d'aborder une question, d'exposer les vérités fondamentales du socialisme de la manière plus simple, la plus claire et la plus convaincante possible), mais aussi dans l'organisation.
Dans cette note je voudrais m'arrêter sur un côté des nouvelles tâches d'organisation. Dans sa résolution, le C. C. invite des délégué de toutes les organisations du parti au congrès ; il invite en outre tous les ouvriers social-démocrates à entrer dans ces organisations. Pour que ce pieux désir se réalise vraiment, une simple " invitation " aux ouvriers, une simple augmentation du chiffre des organisations de l'ancien type ne suffisent pas. Non, pour cela il faut que tous les camarades élaborent en commun, et de leur propre initiative, de nouvelles formes d'organisation. En l’occurrence, il ne saurait y avoir de règles déterminées d’avance, car tout cela est un travail nouveau: il faut utiliser la connaissance des conditions locales, et avant tout l’initiative de tous les membres du parti. La nouvelle forme d’organisation, ou plus exactement la nouvelle forme de la cellule d'organisation de base du parti ouvrier doit être plus large que la forme de l'ancien cercle. En outre, il faudra probablement que la nouvelle cellule soit une organisme de forme moins stricte, que par le passé. Avec la pleine liberté de coalition et une plus grande garantie des droits civiques de la population, nous aurons évidemment créer partout des fédérations social-démocrates (non seulement syndicales, mais aussi politiques). Dans les conditions actuelles, il faut nous efforcer de nous rapprocher de ce but par tous les moyens à notre disposition.
Il faut immédiatement éveiller l'initiative de tous les membres du parti et de tous les ouvriers sympathisant avec la social-démocratie. Il faut immédiatement organiser partout des conférences, des causeries, des meetings, des réunions de masses pour faire le compte rendu du 4ème congrès du P.O.S.D.R., pour présenter sous la forme la plus populaire et la plus accessible les tâches de ce congrès, pour décrire la forme d'organisation du congrès et pour appeler tous les social-démocrates à participer à la cristallisation d'un parti social-démocrate vraiment prolétarien sur une base nouvelle. Nous acquerrons ainsi une riche expérience en deux ou trois semaines (si la chose est sérieusement engagée) de nouvelles forces social-démocrates, puisées parmi les ouvriers, viendront au premier plan; nous soulèverons dans de très nombreuses couches de travailleurs un vif intérêt pour le parti social-démocrate, que nous venons de décider de réorganiser en même temps que tous les camarades ouvriers. Tout de suite la question de la création de fédérations, d'organisations et de groupes du parti sera soulevée dans toutes les réunions. Chaque fédération, chaque organisation, chaque groupe élira immédiatement un bureau, un présidium ou une commission exécutive, en un mot, un organisme central et indépendant chargé de diriger les affaires de l'organisation, d'entretenir les rapports avec les institutions locales du parti, de recevoir et de diffuser la littérature du parti, de recueillir des renseignements pour le travail du parti, d'organiser des réunions, des conférences et des causeries et, enfin, de préparer l'élection d'un délégué au congrès. Les comités du parti auront naturellement à cœur de fournir à chaque organisation de l'aide et du matériel pour qu'elle puisse apprendre ce que c'est que la P.O.S.D.R., quelle est son histoire et quelles sont les grandes tâches qui l'attendent maintenant.
En outre, il est temps de s'occuper aussi de créer que j’appellerai des points d'appui économiques locaux des organisations ouvrières social-démocrates, sous forme de restaurants, de débits de thé ou de bière, de bibliothèques, salles de lecture, de stands ( Par stands ,,, j'entends une salle pour tirer à la cible, où l’on trouver des armes diverses et où chacun peut avoir accès, moyennant un droit d'entrée modique, et tirer à la cible avec des revolvers ou des fusils. En Russie, la liberté de réunion et de coalition à été proclamée. Les citoyens ont le droit de se réunir aussi des exercices de tir, aucun danger ne peut en résulter pour qui que ce soit. Dans chaque grande ville européenne, il existe des tirs ouverts à tout le monde — dans des caves, parfois en dehors de la ville. Pour les ouvriers il n'est pas superflu d'apprendre à tirer gr servir des armes. Nous ne pourrons, évidemment, aborder la chose de façon sérieuse qu'après avoir assuré la liberté de coalition et déféré aux tribunaux les racailles de la police qui oseraient fermer les organisations de ce genre.) , etc., qui seront tenus par des membres du parti. Il ne faut pas oublier qu'en dehors de la police " autocratique ", les patrons " autocratiques " persécuteront aussi les ouvriers social-démocrates en renvoyant les agitateurs, d'où l'importance extrême de la création d’un point d'appui autant que possible indépendant de l’arbitraire des patrons.
En général, nous, social-démocrates, devons utiliser de toute façon l'élargissement actuel de la liberté d'action, et plus cette liberté sera assurée, plus nous lancerons énergiquement le mot d'ordre : Allons au peuple ! Maintenant l’initiative des ouvriers eux-mêmes va prendre des proportions, que nous, conspirateurs et " hommes de cercles " d’hier, n'aurions même pas osé imaginer. Maintenant les voies, par lesquelles les idées socialistes influencent les masses du prolétariat sont et seront telles que bien des fois pourrons même pas les suivre. Par suite, il nous faudra veiller à une répartition plus juste des intellectuels social-démocrates (Au 3ème congrès, j'avais exprimé le souhait de voir entrer 8 ouvriers environ pour 2 intellectuels au Comité du parti. Ce souhait est maintenant trop modeste: il faut souhaiter que dans les nouvelles organisations du parti il entre, pour un intellectuel social-démocrate, plusieurs centaines d'ouvriers social-démocrates.), ), afin qu'ils ne perdent pas stérilement leur temps là où le mouvement a déjà solidement pris pied et, si l'on peut s'exprimer ainsi, là où il a déjà réussi à vivre par ses propres forces — de sorte que les intellectuels puissent aller " dans les profondeurs ", là où le travail est plus difficile, où le manque d'expérience et d'hommes expérimentés se fait sentir davantage, où les sources de lumière sont moindres et la vie politique plus active. Il nous faudra aussi aller maintenant " dans le peuple " en cas d'élections auxquelles toute la population, même celle des coins les plus tranquilles, participera — et (ce qui est encore beaucoup plus important) lors d'une lutte ouverte, il faudra y aller pour paralyser les opinions réactionnaires de la Vendée provinciale et assurer la propagande des mots d'ordre partant des grands centres à travers tout le pays et parmi toute la masse du prolétariat.
Evidemment, tout excès est nuisible; il nous faudra maintenant aussi concentrer nos meilleures forces dans tel ou tel centre important pour avoir une organisation du travail tout à fait solide et, autant que possible, " exemplaire ". L'expérience enseignera quelles proportions il faut garder à ce sujet. Notre tâche maintenant consiste moins à trouver de nouvelles règles pour organiser sur une hase nouvelle qu'à développer l'activité la plus vaste et la plus courageuse pour rassembler et formuler, au 4ème congrès du parti, le bilan d'expérience du parti.
La questions d'organisation
(Extrait de la résolution de la Conférence de novembre 1908)
La Conférence, considérant que :
1° Malgré l'indifférence temporaire qui se manifeste à l'égard du parti parmi les ouvriers d'esprit révolutionnaire, mais peu conscients au point de vue socialiste, indifférence provoquée par le triomphe de la contre-révolution, le parti n'en aura pas moins par la suite la tâche fondamentale de développer l'agitation politique et économique et de travailler à l'organisation parmi les masses ouvrières les plus larges possibles;
2° Cette victoire, qui a retardé la réalisation des mots d'ordre démocratiques du parti, rejette des rangs du parti tous les éléments intellectuels et petits-bourgeois hésitants qui s'étaient affiliés au mouvement ouvrier, surtout dans l'espoir d'une victoire prochaine de la révolution;
3° La modification des conditions politiques rend impossible une activité social-démocrate dans le cadre des organisations ouvrières légales et semi-légales;
4° Le corps des fonctionnaires des institutions dirigeantes du parti est de plus en plus constitué par des éléments conscients du prolétariat, qui approfondit sa conscience de classe sous l'influence des expériences faites au cours des années de la révolution;
5° Les conditions de travail actuelles rendent impossible l'application, dans toute son ampleur, du principe de la structure démocratique de l'organisation;
Constate par suite :
1° Que le parti doit accorder une attention particulière à l'utilisation et à la consolidation des organisations déjà existantes, ainsi qu'à la création de nouvelles organisations illégales, semi-légales et, si possible, légales, qui pourraient lui servir de point d'appui pour son travail d'agitation, de propagande et d'organisation pratique parmi les masses, comme par exemple : réunions d'usines, cercles de propagande, syndicats illégaux et légaux, clubs, associations diverses d'éducation ouvrière, etc. Tout ce travail ne sera possible et fécond que s'il existe dans chaque entreprise industrielle des comités ouvriers, même peu nombreux, composés exclusivement de membres du parti intimement liés aux masses, et si tout le travail dans les organisations légales se trouve sous la direction de l'organisation illégale du parti;
2° Qu'il est nécessaire pour l'unification du travail local du parti :
- d'organiser dans chaque région des centres régionaux qui non seulement accordent aux organisations locales un appui technique, mais les soutiennent aussi par leur direction idéologique et les reconstituent en cas d'arrestations;
- d'établir la liaison la plus intime des organisations locales et régionales avec le Comité central;
3° Que, pour garantir le fonctionnement régulier et ininterrompu des organisations locales, l'application tacite du principe de cooptation est admissible, mais que les membres cooptés doivent néanmoins être remplacés à la première occasion par des camarades élus légalement sur la base des statuts. Pour ce qui est du travail d'organisation, la Conférence constate qu'à part l'organisation politique et économique en rapport avec la situation actuelle exposée dans les résolutions sur les tâches du parti et sur la fraction à la Douma, il faut que le parti accorde une attention particulière à l'approfondissement de la philosophie social-démocrate dans les larges couches des militants et surtout à l'éducation de chefs pour la pratique et l'idéologie du mouvement social-démocrate, recrutés parmi la masse même des ouvriers.
EN ROUTE
(Social-Démocrate, n' 2, 10 Février 1909)
Nous venons de traverser une année de désagrégation, une année de confusionnisme politique, une année où le parti n'a pas eu de voie déterminée. Les organisations du parti ont toutes subi des pertes en effectifs, quelques-unes — celles qui comprenaient le moins de prolétaires —ont disparu. Les institutions semi-légales du parti, créées par la révolution, ont été successivement dissoutes par la police. On en est arrivé au point que quelques éléments du parti, influencés par la désagrégation, se sont demandé s'il fallait maintenir l'ancien parti social-démocrate, s'il fallait continuer sa tâche, s'il fallait revenir à l'illégalité et comment il fallait s'y prendre. L'extrême -droite a répondu à cette question en préconisant la légalisation à tout prix, même au prix d'une renonciation publique au programme, à la tactique et à l'organisation du parti (ce qu'on a appelé la tendance liquidatrice). La crise a revêtu indubitablement un caractère non seulement organique, mais aussi politique.
La Conférence panrusse du P.O.S.D.R. qui vient d'avoir lieu trace au parti sa voie et constitue manifestement un tournant dans le développement du mouvement ouvrier russe après la victoire de la contre-révolution. Les décisions de la Conférence, reproduites dans un " Bulletin " spécial, édité par le Comité central de notre parti, ont été approuvées par le C. C. et doivent être par conséquent considérées jusqu'au prochain congrès comme les décisions de l'ensemble du parti. Dans ces décisions, on donne une réponse précise à la question des causes et de l'importance de la crise ainsi que des moyens de la surmonter. En travaillant dans l'esprit des décisions de la Conférence et en s'efforçant de faire en sorte que tous les militants aient pleinement conscience des tâches présentes du parti, nos organisations pourront consolider leurs forces et les rassembler pour un travail social-démocrate révolutionnaire, unanime et vivant.
La raison principale de la crise du parti est expliquée dans l'exposé des motifs de la résolution sur l'organisation. Cette raison principale consiste dans l'épuration du parti ouvrier de tous les éléments intellectuels et petits-bourgeois hésitants qui s'étaient affiliés au mouvement ouvrier, surtout dans l'espoir d'une victoire prochaine de la révolution bourgeoise-démocratique, et qui ne pouvaient pas garder leur fermeté dans la période de réaction. Le manque de fermeté s'est fait jour aussi bien dans le domaine de la théorie ( " déviations du marxisme révolutionnaire " : décision sur le mouvement présent) que dans le domaine de la tactique (" mutilation des mots d'ordre ") et dans le domaine de la politique d'organisation du parti. Les ouvriers conscients ont repoussé ce manque de fermeté, se sont dressés résolument contre le liquidationnisme et ont commencé à prendre en mains la gestion de l'organisation du parti et sa direction. Si ce noyau de notre parti n'a pu vaincre d'un seul coup les éléments de désagrégation et de crise, cela provient de la difficulté d'y arriver par suite du triomphe de la contre-révolution, ainsi que du fait qu'une certaine indifférence envers le parti se manifestait même parmi les ouvriers d'esprit révolutionnaire, mais qui n'avaient pas une conscience socialiste suffisante. Les résolutions de la Conférence s'adressent, en premier lieu, précisément aux ouvriers conscients de la Russie et création de " comités ouvriers même peu nombreux, composés exclusivement de membres du parti dans chaque entreprise industrielle "; concentration des fonctions dirigeantes entre les mains de chefs du mouvement social-démocrate issus du milieu ouvrier même telle est la tâche actuelle. Evidemment, ces cellules et comités doivent utiliser toutes les organisations mi-légales et aussi, dans la mesure du possible, celles qui sont légales, elles doivent rester " en contact étroit avec les masses " et orienter leur travail de façon que la social-démocratie réagisse à toutes les revendications des masses. Il faut que chaque cellule et chaque comité ouvrier du parti deviennent des " points d'appui pour l'agitation, la propagande et l'organisation parmi les masses ", c'est-à-dire aillent absolument là ou va la masse ; qu’ils s efforcent de pousser sa conscience à chaque pas dans la direction du socialisme, de relier chaque question particulière aux_ tâches générales du prolétariat, de faire de chaque effort d'organisation un effort pour rassembler la classe et de conquérir, par leur énergie et leur influence idéologique (et non par leurs titres et leur rang, c'est évident), le rôle dirigeant dans toutes les organisations prolétariennes légales. Ces cellules et comités pourront être parfois très faibles en effectifs, ruais ils n'en seront pas moins liés par le lien de la tradition et de l'organisation du parti, ainsi que par un programme déterminé de classe; de cette c faon, deux ou trois membres du parti social-démocrate, loin de se dissoudre dans l'organisation légale informe, seront en mesure de poursuivre dans toute situation, en toutes conditions et circonstances, leur ligne de parti, d'influencer leur milieu dans l'esprit de l'ensemble du parti, et de ne pas se laisser absorber par ce milieu.
LA LIQUIDATION DU LIQUIDATIONNISME
(Le Prolétaire, n° 46, Juillet 1909)
Ces deux dernières années, à compter environ du coup d'Etat du 3 juin 1907, sont une époque de brusque revirement, de crise pénible dans l'histoire de la révolution russe et du P.O.S.D.R. La conférence nationale du parti, en décembre 1908, a fait le bilan de la situation politique actuelle, de l'état du mouvement révolutionnaire et de ses perspectives ainsi que des objectifs du parti de la classe ouvrière dans la période actuelle. Les résolutions de cette conférence resteront le patrimoine inviolable du parti, et ceux d'entre les menchéviks -opportunistes qui ont voulu absolument les critiquer coûte que coûte, n'ont fait que mettre en évidence l'impuissance de leur " critique ", incapable d'opposer à ces résolutions quoi que ce soit (le sensé, de logique, de systématique.
Mais la conférence nous a encore donné davantage. Elle a joué un rôle des plus importants dans la vie du parti, en signalant de nouveaux groupements doctrinaux dans les deux fractions menchéviste et bolcheviste. La lutte entre ces fractions a rempli, on peut le dire sans exagération, toute l'histoire du parti, immédiatement avant la révolution et pendant la révolution. C'est pourquoi les nouveaux groupements sont, dans la vie du parti, un phénomène très grave, que tous les social-démocrates doivent méditer, comprendre et s'assimiler, afin de pouvoir juger consciemment des nouveaux problèmes posés par notre situation.
Ces nouveaux groupements peuvent être caractérisés sommairement comme l'apparition de tendances liquidatrices aux deux extrémités du parti.
Chez les menchéviks, la tendance liquidatrice s'est manifestée nettement vers décembre 1908. Elle n'a guère été combattue que par les deux autres fractions (bolcheviks, social-démocrates polonais et lettons, une partie du Bund). Les " menchéviks de parti ", les menchéviks adversaires des liquidateurs, s'annonçaient à peine alors comme une tendance, n'agissant jamais collectivement ni ouvertement.
Chez les bolchéviks, on vit deux groupes se dessiner nettement et agir au grand jour : la majorité écrasante (les bolcheviks orthodoxes, qui combattaient résolument l'otzovisme et qui firent triompher leurs idées dans toutes les résolutions de la conférence, et la minorité otzoviste, qui défendait ses opinions comme groupe séparé et qui fut soutenue plus d'une fois par les ultimatistes, hésitant entre les otzovistes et les bolchéviks orthodoxes. Le Prolétaire (voir surtout les n°' 39, 42, 44), a déjà maintes fois dit et montré que les otzovistes (et les ultimatistes, dans la mesure où ils penchent vers eux), ne sont que, des menchéviks à rebours, des liquidateurs d'une nouvelle espèce.
Ainsi : chez les menchéviks, majorité écrasante de liquidateurs et ébauche de lutte contre ces derniers de la part des menchéviks de parti; chez les bolchéviks, domination totale des éléments orthodoxes et minorité d'otzovistes agissant au grand jour — telle est la situation intérieure du parti, telle qu'elle s'est dessinée à la conférence nationale de décembre.
Qu'est-ce que la tendance liquidatrice? Quelles sont les causes de son apparition? Pourquoi les otzovistes (et a " les constructeurs de Dieu " dont nous dirons quelques mots plus bas) sont-ils aussi des liquidateurs et des menchéviks à rebours ? Bref, quelles sont la signification et la valeur sociale des nouveaux groupements de notre parti?
En doctrine, la tendance liquidatrice, au sens étroit du terme, celle des liquidateurs menchéviks, c'est la négation de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat en général et, en particulier, la négation de l'hégémonie du prolétariat dans notre révolution démocratique -bourgeoise. Cette négation, il va de soi, revêt des formes diverses, elle est plus ou moins consciente, tranchée, conséquente. On peut citer par exemple Tchérévanine et Potressov. Le premier a donné du rôle du prolétariat dans la révolution, une appréciation telle que toute la rédaction de la Voix du Social-Démocrate, avant la scission (c'est-à-dire avec Plékhanov et Martov –Dan –Axelrod -Martinov), a été obligée de se désolidariser de lui, quoique sous une forme foncièrement insuffisante : elle a désavoué le liquidationnisme conséquent dans le Vorwaerts, devant les Allemands, sans publier sa déclaration dans la " Voix du Social-Démocrate ", pour le lecteur russe! Dans un article du Mouvement social en Russie au début du XX ème siècle, Potressov liquidait si bien l'idée de l'hégémonie du prolétariat dans la révolution russe, que Plekhanov sortit de la rédaction liquidatrice de ce recueil collectif.
En matière d'organisation, la tendance liquidatrice nie la nécessité d'un parti social-démocrate illégal; c'est, en conséquence, renier le parti ouvrier social-démocrate, l'abandonner, le combattre dans la presse légale, les organisations ouvrières légales, syndicats, coopératives, congrès, auxquels participent des délégués ouvriers, etc. L'histoire de chaque organisation du parti en Russie, au cours de ces deux dernières années, abonde en exemples de ce liquidationnisme menchéviste. Comme cas particulièrement frappant, nous avons indiqué (Prolétaire, n° 41, reproduit dans la brochure La Conférence nationale du P.O.S.D.R., décembre 1908), celui où des membres menchévistes du Comité central ont tenté, tout simplement, de saboter le Comité central du parti, de faire cesser le fonctionnement de cet organe. Comme symptôme de la désagrégation presque complète des organisations menchévistes illégales en Russie, on peut indiquer que la " délégation caucasienne ", à la dernière conférence du parti, était presque entièrement composée de militants de l'étranger, et que la rédaction de la Voix du Social-Démocrate fut confirmée (au début de 1908), par le Comité central, en tant que groupe littéraire distinct, sans liaison aucune avec n'importe quelle organisation de Russie.
Les menchéviks ne font pas le bilan de toutes ces manifestations des tendances liquidatrices. Ou bien ils les dissimulent, ou bien ils s'embrouillent eux-mêmes, sans comprendre la valeur des différents faits, se perdent dans les détails, les espèces, les incidents secondaires, en des questions de personnalités, ne sachant pas généraliser, ne saisissant pas la signification des événements.
Or cette signification est que l'aile opportuniste du parti ouvrier devait nécessairement, dans une époque de révolution bourgeoise, se trouver, en cas de crise, de désagrégation et de dissolution, soit totalement liquidatrice, soit prisonnière des liquidateurs. A l'époque de la révolution bourgeoise, il est fatal qu'elle se joigne au parti du prolétariat des " compagnons de route " moins capables de s'assimiler la théorie et la tactique prolétariennes, moins capables de tenir ben en période de désagrégation, plus enclins à pousser l'opportunisme jusqu'au bout. La décadence est venue : une masse d'intellectuels et de littérateurs menchévistes se sont, en fait, ralliés aux libéraux. La vague des intellectuels s'est retirée du parti et, par suite, ce sont les organisations menchévistes qui se sont le plus désagrégées. Ceux d'entre les menchéviks qui sympathisaient sincèrement avec le prolétariat et la lutte de classe prolétarienne, avec la théorie révolutionnaire (il y en a toujours eu de ces menchéviks, qui justifiaient leur opportunisme par le désir de tenir compte de tous les changements de situation, de toutes les sinuosités du chemin de l'histoire), ces menchéviks, dis-je, se sont trouvés " encore une fois en minorité ", en minorité parmi les minoritaires, sans volonté ferme de combattre les liquidateurs, sans forces pour mener victorieusement cette lutte. Mais les " compagnons de route " opportunistes, eux, s'enfoncent (le plus en plus dans le libéralisme. Potressov s'est rendu insupportable à Plékhanov, à la Voix du Social-Démocrate, les intellectuels menchévistes aux ouvriers menchévistes de Moscou, et ainsi de suite. Les menchéviks de parti, les menchéviks -marxistes orthodoxes, commencent à se séparer et, par la force des choses, allant au parti, ils vont aux bolchéviks. A nous de le comprendre, de nous efforcer partout et toujours de séparer les liquidateurs des menchéviks de parti, de nous rapprocher de ces derniers, non pas pour effacer nos désaccords de principes, mais pour regrouper un parti ouvrier vraiment un, où les divergences n'entravent pas le travail commun, l'attaque commune, la lutte commune.
Mais les " compagnons de route " petits-bourgeois du prolétariat forment-ils l'apanage exclusif de la fraction menchéviste? Nullement. Nous avons déjà indiqué, dans le n° 39 du Prolétaire, qu'il y en a aussi parmi les bolchéviks, ainsi qu'en témoignent les procédés d'argumentation des otzovistes conséquents et le caractère de leurs tentatives pour fonder en droit leur tactique " nouvelle ".
Aucune fraction tant soit peu considérable d'un grand parti ne pouvait éviter, en époque de révolution bourgeoise, d'accueillir un certain nombre de " compagnons de route " de nuances diverses. Ce phénomène est inévitable, même dans les pays capitalistes les plus développés, après l'achèvement de la révolution bourgeoise, car le prolétariat est toujours en contact avec les éléments les plus divers de la petite bourgeoisie et se recrute continuellement parmi eux. Il n'y a là rien d'anormal ni de menaçant, pourvu que le parti du prolétariat sache s'assimiler les éléments étrangers, se les subordonner et non se subordonner à eux, comprendre à temps que tels ou tels éléments sont véritablement étrangers et qu'il faut, dans certaines conditions, s'en désolidariser nettement et publiquement. Sous ce rapport, la différence entre les deux fractions du P.O.S.D.R. est que les menchéviks sont prisonniers des liquidateurs (c'est-à-dire des " compagnons de route "), comme en témoignent, parmi les menchéviks eux-mêmes, en Russie, leurs partisans de Moscou et à l'étranger Plékhanov, par sa rupture avec Potressov et avec la Voix du Social-Démocrate, tandis que chez les bolchéviks les éléments liquidateurs, otzovistes et " constructeurs de Dieu ", ont été dès le début une infinie minorité, mise dans l'impossibilité de nuire et ensuite écartée.
Que l'otzovisme soit du menchévisme à rebours, que lui aussi conduise inévitablement au liquidationnisme, seulement à un liquidationnisme un peu différent, cela ne fait pas de doute. Il ne s'agit pas, évidemment, d'individus ou de groupes, mais de l'orientation objective de la tendance, puisqu'elle cesse d'être un état d'esprit et tente de s'organiser.
Les bolchéviks ont toujours déclaré avant la révolution: premièrement, qu'ils voulaient non pas constituer une tendance à part dans le socialisme, mais appliquer au fait nouveau de notre révolution les principes fondamentaux de toute la social-démocratie révolutionnaire, marxiste- orthodoxe internationale; deuxièmement, qu'ils sauraient remplir leur devoir même dans le terre à terre du pénible travail quotidien si, après le combat, après l'épuisement de toutes les possibilités révolutionnaires, l'histoire nous obligeait à nous traîner dans les sentiers d'une " constitution autocratique ". Tout lecteur attentif trouvera ces déclarations dans les publications social-démocrates de 1905. Elles ont une valeur immense en tant qu'engagement contracté par toute la fraction, en tant que ligne de conduite consciemment choisie.
Pour remplir cet engagement devant le prolétariat, il fallait travailler à transformer, à rééduquer ceux qu'attiraient à la social-démocratie les journées de la liberté (il s'est même formé un type spécial du " social-démocrate des journées de liberté "), ceux qu'entraînaient surtout la hardiesse et l'éclat révolutionnaires des mots d'ordre, ceux qui n'avaient pas assez de fermeté pour lutter non seulement dans les jours de fête révolutionnaires, mais aussi dans les jours de semaine contre-révolutionnaires. Une partie de ces éléments est entrée peu à peu dans l'action prolétarienne et s'est assimilé la philosophie marxiste. Le reste a appris par cœur, sans se les assimiler, quelques devises, ressasse de vieux mots et est incapable d'appliquer les vieux principes de la tactique social-démocrate révolutionnaire aux circonstances nouvelles. La destinée des uns et des autres est illustrée par l'évolution de ceux qui voulaient boycotter la troisième Douma. En juin 1907, ils formaient la majorité de la fraction bolchéviste. Mais le Prolétaire suivait une ligne fermement antiboycottiste. La vie a confirmé cette tactique et, un an après, les otzovistes se sont trouvés en minorité parmi les bolchéviks (14 voix contre 18, en été 1908), dans l'organisation de Moscou, citadelle de l'ancien boycottisme. Après un an encore, après que l'erreur de l'otzovisme eut été expliquée maintes fois et sous tous les aspects, la fraction bolchéviste — et c'est là la signification de la récente conférence des bolchéviks — en finit définitivement avec l'otzovisme et son acolyte ultimatisme, et liquida définitivement cette forme originale de liquidationnisme.
Que l'on ne nous reproche donc pas une " nouvelle scission ". Nous expliquons en détail dans le compte rendu de notre conférence nos objectifs et notre façon de considérer les choses. Nous avons épuisé toutes les ressources et tous les moyens de convaincre les camarades dissidents, nous nous y sommes appliqués pendant plus d'un an et demi. Mais, en tant que fraction, c'est-à-dire en tant que groupement d'une certaine opinion dans le parti, nous ne pouvons pas travailler sans unité de vues sur les questions fondamentales. Rompre avec une fraction n'est pas rompre avec le parti. Ceux qui ont rompu avec notre fraction, ne perdent nullement la faculté de travailler dans le parti. Ou bien ils s resteront des " francs-tireurs ", c'est-à-dire en dehors des fractions, et le milieu du parti devra les absorber; ou bien ils tâcheront de créer une nouvelle fraction — c'est leur droit, s'ils veulent défendre et développer leur nuance propre de pensée et de tactique — et alors tout le parti verra très rapidement de ses propres yeux comment se manifestent pratiquement les tendances dont nous avons essayé plus haut d'apprécier la doctrine.
Ce sont les bolchéviks qui mènent le parti. Pour mener, il faut connaître son chemin, il faut cesser d'hésiter, cesser de perdre son temps à convaincre les hésitants et à combattre les dissidents de sa propre fraction. L'otzovisme et son acolyte ultimatisme sont incompatibles avec le travail que les circonstances exigent aujourd'hui des social-démocrates révolutionnaires. Nous avons appris pendant la révolution à " parler français ", c'est-à-dire à jeter dans le mouvement le maximum de mots d'ordre d'impulsion, à augmenter l'énergie et l'ampleur de l'action directe des masses. Nous devons maintenant, en période de stagnation, de réaction, de désagrégation, apprendre à " parler allemand ", c'est-à-dire à agir lentement (il est impossible d'agir autrement tant qu'il n'y aura pas de recrudescence du mouvement), systématiquement, opiniâtrement, en avançant pas à pas, en gagnant du terrain pouce par pouce. Celui qui trouve ce travail ennuyeux, qui ne comprend pas la nécessité de conserver et de développer les bases révolutionnaires de la tactique social-démocrate dans cette voie aussi, à ce détour de la voie aussi, ne mérite pas le nom de marxiste.
Notre parti ne peut aller de l'avant sans liquider résolument le liquidationnisme. Or, au liquidationnisme n'appartiennent pas seulement les tendances franchement liquidatrices des menchéviks et leur tactique opportuniste ; le menchévisme à rebours y appartient aussi. Y appartiennent aussi l’otzovisme et l'ultimatisme, qui contrecarrent le parti dans sa tâche actuelle spéciale, conditionnée par le moment présent : utiliser la tribune de la Douma et se faire des points d'appui de toute légales de la classe ouvrière. Y appartiennent la " construction de Dieu " et la défense de cette tendance, qui rompent radicalement avec les bases du marxisme. Y appartient l'incompréhension des objectifs bolchévistes dans le parti, objectifs qui, en 1906-1907, consistaient dans le renversement d'un Comité central menchéviste n'ayant pas la majorité au sein du parti (ni les Polonais, ni les Lettons, ni le Bund ne soutenaient alors le C. C. purement menchéviste), et qui consistent maintenant dans l'éducation patiente des éléments du parti, dans leur cimentation, dans la création d'un parti prolétarien réellement un et solide. Les bolchéviks ont déblayé la voie au véritable esprit de parti par leur lutte intransigeante contre les éléments hostiles au parti, en 1903-1905 et 1906-1907. Ils doivent maintenant construire le parti, faire de leur fraction le parti, construire le parti à l'aide des positions conquises dans la lutte des fractions.
Telles sont les objectifs de notre fraction dans le moment politique que nous traversons et dans la situation générale de tout le parti ouvrier social-démocrate de Russie. Ils ont été répétés et développés de façon spéciale et détaillée dans les résolutions de la récente conférence bolchéviste. Les rangs sont reformés pour une bataille nouvelle. On a tenu compte du changement des circonstances. La voie est choisie. En avant dans cette voie ! et le parti social-démocrate ouvrier révolutionnaire de Russie deviendra rapidement une force que n'ébranlera aucune réaction et qui se mettra à la tête de toutes les classes militantes du peuple lors de la prochaine campagne de notre révolution.
Sur le liquidationnisme et le groupe des liquidateurs
(Résolution de la Conférence de janvier 1912)
La Conférence, considérant :
1° Que le P.O.S.D.R. mène déjà depuis quatre ans environ une lutte énergique contre la tendance liquidatrice qui a été définie dans la conférence de 1908 comme : " une tentative d'une fraction des intellectuels du parti de liquider l'organisation existante du P.O.S.D.R. et de la remplacer par une association informe dans le cadre de la légalité, même achetée au prix d'une renonciation publique au programme, à la tactique et aux traditions du parti " ;
2° Que la séance plénière du C. C. en janvier 1910, en continuant la lutte contre cette tendance, a reconnu unanimement cette dernière comme l'expression de l'influence de la bourgeoisie sur le prolétariat et a exigé, comme condition pour l'unité effective du parti et pour la fusion des anciennes fractions des bolchéviks et des mencheviks, la rupture complète avec le liquidationnisme et la victoire définitive sur cette déviation bourgeoise du socialisme ;
3° Que, malgré toutes les décisions du parti et malgré les engagements pris à la séance plénière de janvier 1910 par les représentants de toutes les fractions, une partie des social-démocrates qui se groupe autour des périodiques Nacha Zaria (Notre Aube) et Diélo Jizni (La Cause de la Vie ) est intervenu publiquement pour la défense de cette tendance, ce qui a été reconnu par tout le parti comme un produit de l’influence bourgeoise sur le prolétariat ;
4° Que les anciens membres du C.C. : M.L. (Martov), Youri et Roman se sont refusés, au printemps de 1910, non seulement à renter dans le C.C., mais même à assister à une seule séance en vue de la cooptation de nouveaux membres, et ont déclaré publiquement qu’ils considèrent la simple existence du C.C. du parti comme " nuisible " ;
5° Que les organes principaux des liquidateurs, Nacha Zaria et Diélo Jizni se sont orientés, précisément après la séance plénière de 1910, d’une façon déterminée et sur toute la ligne vers le liquidationnisme et ont ( en contradiction avec les décisions de la séance plénière ) non seulement diminué l’importance du parti illégal, mais l’ont directement niée, ont appelé le parti " un cadavre ", l’on déclaré déjà liquidé, ont qualifié la reconstitution du parti illégal d’ " utopie réactionnaire ", ont déversé sur le parti illégal des calomnies et des insultes dans les colonnes des périodiques légaux et ont invité les ouvriers à déclarer les cellules du parti et la hiérarchie du parti comme " mortes ", etc. ;
6° Qu’au moment actuel, où à travers toutes la Russie les membres du parti se sont unis sans distinction de fractions pour réaliser le travail en vue de la convocation de la Conférence du parti qui est à l’ordre du jour, les liquidateurs se sont tenus à l’écart comme un petit groupement tout à fait indépendant, ont même fait la scission en des endroits où les mencheviks de parti sont la majorité (Ekatérinoslav, Kiev ) et ont renoncé définitivement à toute liaison de parti avec les organisations locales du P.O.S.D.R.
Déclare que le groupe Nacha Zaria et Diélo Jizni s’est, par son attitude, mis définitivement en dehors du parti ;
Invite tous les membres du parti, sans distinction de tendances et de nuances, à combattre le liquidationnisme, à faire connaître tout ce qu’il a de nuisible pour la cause de la libération de la classe ouvrière et à tendre leurs forces pour la reconstitution et la consolidation du P.O.S.D.R. illégal
UNE DES CAUSES ESSENTIELLES DU SUCCÈS DES BOLCHÈVIKS
(Extrait de La Maladie infantile du communisme)
A coup sûr, presque tout le monde voit maintenant que les bolchéviks ne se seraient pas maintenus au pouvoir, je ne dis pas deux ans et demi, mais même deux mois et demi, sans la discipline absolument stricte, sans la véritable discipline de fer de leur parti, et sans l'aide apportée à ce parti, sans réserve et avec une entière abnégation, par toute la masse de la classe ouvrière, ou du moins par tout ce qu'elle possède de membres conscients, honnêtes, dévoués, actifs, capables de guider ou d'entraîner les couches retardataires.
La dictature du prolétariat, c'est, sous la forme la plus absolue et la plus impitoyable, la guerre d'une classe nouvelle contre un ennemi plus puissant, contre la bourgeoisie: en effet, la résistance de cet ennemi est décuplée par son renversement même, ne fût-ce que dans un seul pays, et sa puissance est composée non seulement de la force du capital international, de la force et de la solidité des liaisons internationales de la bourgeoisie, mais encore de la force de l'habitude, de la force de la petite production. Car il reste encore sur cette terre, pour notre malheur, une très, très grande proportion de petite production; or la petite production enfante le capitalisme et la bourgeoisie, constamment, chaque jour, chaque heure, par un processus élémentaire et universel. Toutes ces raisons nous obligent à la fois, pour triompher de la bourgeoisie, à lui imposer la dictature (lu prolétariat et à lui faire une guerre prolongée, acharnée, désespérée, une guerre à mort, qui exige de la maîtrise de soi, de la discipline, de la fermeté, une volonté inébranlable et une.
Je le répute, le triomphe de la dictature du prolétariat mi Russie a fait voir par expérience, à tous ceux qui ne savent pas penser ou qui n'ont. jamais réfléchi à cette question, qu'une centralisation absolue et la plus stricte des., disciplines constituent une des conditions essentielles de la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie.
Souvent, on ne va pas plus avant. On est loin de se demander, comme il conviendrait : Qu'est-ce que cette discipline ? Quelles conditions l'ont rendue possible ? 11 ne serait pourtant pas mauvais de joindre un peu plus souvent, aux félicitations sonores qu'on adresse au pouvoir des Soviets et aux bolchéviks, une analyse extrêmement sérieuse des causes qui ont permis aux bolchéviks de forger cette discipline indispensable au prolétariat révolutionnaire.
Le bolchévisme existe, comme tendance de la pensée politique et comme parti politique, depuis 1903. Seule l'histoire du bolchévisme durant toute la durée de son existence peut expliquer de façon satisfaisante comment il a pu élaborer et maintenir, dans les conditions les plus difficiles, la discipline de fer sans laquelle est impossible la victoire du prolétariat.
La première question qui se pose est celle-ci: Sur quoi repose la discipline du parti révolutionnaire du prolétariat? Comment est-elle contrôlée? Qu'est-ce qui la soutient?
Son fondement, c'est, en premier lieu, la conscience de l'avant-garde prolétarienne, son dévouement à la révolution, sa maîtrise de soi, son esprit de sacrifice, son héroïsme. C'est, en second, lieu, son aptitude à se rapprocher de la masse des travailleurs, avant tout, de la masse prolétarienne, mais aussi de la masse laborieuse non prolétarienne; son aptitude à se lier, ou à se fondre jusqu'à un certain point avec cette masse. C'est, en troisième lieu, la ligne politique inflexible de cette avant-garde, la justesse de sa stratégie et de sa tactique politiques; mais encore faut-il que les masses se convainquent par leur propre expérience que cette tactique et cette stratégie sont justes. Sans ces conditions, dans un parti révolutionnaire réellement capable d'être le parti de cette classe d'avant-garde qui doit renverser la bourgeoisie et transformer toute la société, pas de discipline réalisable. Sans ces conditions, tout essai de créer cette discipline se transforme inévitablement en phrases creuses, en verbiage, en grimaces. Mais, d'autre part, ces conditions ne peuvent pas surgir tout d'un coup. Elles sont le résultat d'un long travail, d'une dure expérience. Leur élaboration est plus facile si l'on dispose d'une théorie révolutionnaire juste, mais cette théorie elle-même n'est pas un dogme tout fait, on ne peut lui donner sa forme définitive qu'en se jetant au cœur d'un mouvement qui embrasse réellement les masses et qui soit réellement révolutionnaire.
Si le bolchévisme a pu forger et réaliser avec succès, de 1917 à 1920, au milieu d'incroyables difficultés, une centralisation sévère et une discipline de fer, la cause en est tout simplement dans une série de circonstances historiques spéciales à la Russie.
D'une part, le bolchévisme est né en 1903 sur le terrain de la théorie marxiste. Or, si, la justesse de cette doctrine révolutionnaire, et de cette doctrine seule, a été prouvée d'une façon générale par l'expérience universelle du dix-neuvième siècle, elle l'a été tout particulièrement par l'expérience des flottements et des hésitations, des erreurs et des déceptions de la pensée révolutionnaire russe. Pendant un demi-siècle environ, à peu près de la quatrième à la neuvième décade du siècle dernier, la pensée d'avant-garde en Russie, sous le joug d'un tsarisme sauvagement réactionnaire, a cherché avec avidité une théorie révolutionnaire juste, en suivant avec un zèle et un soin étonnants, constamment et pas à pas, les " derniers mots " de l'Europe et de l'Amérique en la matière. Le marxisme, en tant qu'unique théorie révolutionnaire juste, a vraiment été pour la Russie l'enfant d'un demi-siècle de souffrances et de sacrifices extraordinaires, d'un héroïsme révolutionnaire sans exemple, d'une énergie et d'un acharnement incroyables, d'un nombre infini de recherches, d'études, d'expériences pratiques, de déceptions, de vérifications, de comparaisons avec l'expérience de l'Europe. Grâce à l'émigration imposée par le tsarisme, la Russie révolutionnaire s'est trouvée pourvue dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle de relations internationales si riches, de renseignements sur les formes pratiques et sur les théories du mouvement révolutionnaire mondial si complets, qu'aucun autre pays n'a jamais rien eu de semblable à sa disposition.
D'autre part, le bolchévisme, surgi sur ce roc de la théorie marxiste, a eu une histoire pratique de quinze années, de 1903 à 1917, qui, pour le nombre des expériences, n'a pas sa pareille au monde. Aucun autre pays, pendant ces quinze ans, n'a, même à beaucoup près, mitant appris au point de vue révolutionnaire. Aucun autre pays n'a vu se succéder aussi rapidement les formes les plus diverses du mouvement, manifestations légales ou conspirations, action pacifique ou orageuse, clandestine ou publique, parlementaire ou terroriste, réduite à de petits cercles ou étendue à l'ensemble des masses. En aucun pays on n'a vu, rassemblée en un laps de temps aussi court, semblable richesse de formes, de nuances, de procédés de lutte de toutes les classes de la société contemporaine. En outre, cette lutte, étant donné le caractère du pays et le poids du joug tsariste, arrivait à maturité avec une rapidité extraordinaire, et s'assimilait avec une avidité et un bonheur particuliers " le dernier mot " fourni sur ces questions par l'expérience politique d'Amérique et d'Europe.
TRAVAIL UNANIME, VOLONTÉ UNIQUE
(Extrait du discours au Xe Congrès du P.C.R., mars 1921)
Je passe maintenant à un autre point relevant d'un tout autre domaine, à la discussion sur les syndicats, qui a fait perdre au parti un temps précieux. J'ai déjà eu à parler là-dessus aujourd'hui et j'ai dit que, vraisemblablement, beaucoup d'entre vous ne considèrent pas cette discussion comme un luxe inutile. A mon avis nous ne devions pas nous permettre ce luxe, et nous avons certainement commis une faute en autorisant semblable discussion. Nous n'avons pas vu que, dans cette discussion, nous mettions au premier plan une question qui, dans les conditions objectives, ne pouvait s'y trouver et que nous nous sommes payé du luxe ; nous n'avons pas vu à quel degré nous détournions l'attention de la question si urgente, si menaçante et si proche de nous, concernant cette même crise. Quels sont, en effet, les véritables résultats de cette discussion qui a accaparé tant de mois et dont la majorité des présents a par-dessus la tète. Vous entendrez là-dessus des rapports spéciaux, mais je voudrais attirer maintenant votre attention sur un côté dû problème, à savoir sur le fait que, comme le dit le proverbe, à quelque chose malheur est bon.
Malheureusement dans ce malheur, il y avait trop de mauvais et pas assez de bon. Cependant tout n'a pas été mauvais, car bien qu'ayant perdu du temps en détournant l'attention de nos camarades du parti des tâches urgentes de la lutte contre l'élément petit-bourgeois qui nous entoure, nous avons néanmoins appris à distinguer quelques rapports que nous n'avions pas perçus auparavant. Le bon a résulté du fait que le parti n'a pu moins faire que d'apprendre quelque chose dans cette lutte. Quoique nous sachions tous, en tant que parti au pouvoir, que nous ne pouvons pas faire autrement que de fondre la direction des Soviets avec la direction du parti — elles le sont chez bous et le resteront — le parti a quand même tiré de cette discussion un enseignement précis dont il faut nécessairement tenir compte. Sur certaines des plates-formes, ce sont surtout les directions du parti qui se sont prononcées. Les plates-formes qui s'intitulaient tantôt " plates-formes de l'opposition ouvrière ", tantôt autrement, représentaient, ainsi qu'il s'est avéré, une déviation manifestement syndicaliste. Ce n'est pas mon opinion personnelle, mais l'opinion de la grande majorité des présents.
Le parti a révélé dans cette discussion une telle maturité, qu'après avoir remarqué un certain oscillement des directions, qui disaient : " Nous ne sommes pas tombées d'accord, départagez-nous ", il s'est mobilisé rapidement pour cette tâche et que la majorité écrasante des centres du parti nous a rapidement répondu : " Nous avons une opinion et nous vous la dirons ".
Dans cette discussion, nous avons eu un certain nombre de plates-formes. Il y en avait tant que, par exemple, moi qui suis pourtant obligé par devoir officiel de les lire, je crains d'avoir fauté et de ne pas les avoir toutes lues. Je ne sais pas si tous les délégués présents ont eu suffisamment de temps pour les lire, mais en tout cas il faut dire que cette déviation syndicaliste et même, jusqu'à un certain degré, semi-anarchiste qui s'est manifestée, fournit beaucoup de matière à réflexion. Nous nous sommes adonnés, pendant quelques mois au luxe de nous laisser séduire jusqu'à étudier les nuances dans les oppositions. Entre temps la crise économique s'est accentuée en raison de la démobilisation de l'armée. Cette discussion nous a aidés à comprendre que notre parti, qui ne compte pas moins d'un demi -million de membres et qui a même dépassé ce demi -million, est devenu, premièrement, un parti de masse et, deuxièmement, un parti gouvernemental, et qu'en tant que parti de masse il reflète partiellement aussi ce qui se passe en dehors de ses rangs. Comprendre cela est très, très important. Une petite déviation syndicaliste ou semi-anarchiste ne serait pas grave, le parti l'aurait reconnue rapidement, et il se serait appliqué à la rectifier. Mais si cette déviation est liée à une prépondérance formidable de la paysannerie dans le pays, ce n'est pas le moment de discuter sur des déviations théoriques. Et il faut que nous en tirions l'enseignement nécessaire; il nous faut y ajouter le rapport politique du C. C., il nous faut fixer définitivement tout cela et le transformer en une obligation, en une loi pour le parti. La controverse commence à devenir dangereuse. Quand, il y a quelques mois, j'ai dit à quelques camarades que j'ai rencontrés au cours de la discussion et avec lesquels j'ai été obligé de discuter : " Attention, voilà une menace contre le pouvoir de la classe ouvrière et la dictature de la classe ouvrière ", ils m'ont répondu : " C'est un procédé d'intimidation, vous nous terrorisez ". J'ai dû entendre à plusieurs reprises ce commentaire à mes objections — que je terrorise quelqu'un — et j'ai répondu que ce serait ridicule de ma part de terroriser de vieux révolutionnaires qui ont passé par les épreuves les plus diverses. Mais lorsqu'on voit à quel degré se développent les difficultés de la démobilisation, on ne peut plus discuter le fait que non seulement il ne s'agissait ni de terrorisation, ni d'un emportement inévitable dans la discussion, mais que c'était au contraire une indication tout à fait précise de ce qui est arrivé et que nous avons besoin de fermeté, d'endurance et de discipline — non seulement parce qu'un parti prolétarien ne peut pas travailler unanimement sans cela, mais aussi parce que le printemps a fait et fera encore surgir des difficultés telles que, sans la plus grande cohésion, il nous sera impossible de travailler. Pour moi, je crois que nous saurons tirer de la discussion ces deux enseignements les plus importants. C'est pourquoi, il faut dire, me semble-t-il, que si nous nous sommes payé du luxe et si nous avons montré au monde l'exemple étonnant d'un parti placé devant les conditions les plus difficiles d'une lutte désespérée, accordant aux détails de la clarification de certains points d'une plate-forme une attention inouïe, nous en avons tiré une conclusion politique, non seulement une conclusion qui souligne telle ou telle faute, mais une conclusion politique qui concerne les rapports entre les classes, entre la classe ouvrière et la paysannerie, et cela malgré la mauvaise récolte et la crise, malgré la ruine et la démobilisation. La situation n'est pas telle que nous l'avons cru. Elle exige de la part du prolétariat une cohésion et une concentration incomparablement plus grandes des forces, elle représente sous la dictature du prolétariat un danger qui dépasse de beaucoup tous les Dénikine, Koltchak et Youdénitch ensemble. A ce suiet, il ne doit exister d'illusions chez personne, car toute illusion serait fatale au plus haut point. Les difficultés qui résultent de cet élément petit-bourgeois sont grandes et, pour les vaincre, il faut une grande cohésion, et pas seulement une cohésion formelle, il faut un travail unifié et unanime, il faut une volonté unique, car ce n'est que si cette volonté existe dans les masses prolétariennes que le prolétariat peut réaliser dans un pays agricole les tâches gigantesques de sa dictature.
SUR L'UNITÉ DU PARTI
(Résolution du Xe Congrès du P,C.R., mars 1921)
1° Le Congrès attire l'attention de tous les adhérents sur le fait que l'unité et la cohésion dans les rangs, la garantie de la pleine confiance entre les adhérents et du travail vraiment unanime, représentant vraiment la volonté unanime de l'avant-garde du prolétariat, sont particulièrement nécessaires au moment actuel, où une série de circonstances renforcent les hésitations de la population petite-bourgeoise du pays.
2° En même temps et encore avant la discussion syndicale, il s'est manifesté 'quelques symptômes de travail fractionnel au sein du parti, c'est-à-dire qu'il est apparu des groupes avec des plates-formes particulières et qui s'efforcent de s'isoler jusqu'à un certain degré et de créer leur propre discipline de groupe.
Il faut que tous les ouvriers conscients reconnaissent clairement le caractère nuisible et inadmissible de tout travail fractionnel, qui aboutit inévitablement dans la pratique à l'affaiblissement du travail en commun et à des tentatives renforcées et répétées des ennemis s'infiltrant dans le parti gouvernemental pour élargir la division et l'utiliser dans des buts contre-révolutionnaires.
L'utilisation de chaque déviation de la ligne communiste strictement conséquente par les ennemis du prolétariat s’est manifestée de façon particulièrement frappante par l’exemple de l’insurrection de Cronstadt, lorsque la contre-révolution bourgeoise et les gardes -blancs de tous les pays du monde montrèrent immédiatement qu’ils étaient prêts à accepter même les mots d’ordre du régime soviétique, uniquement pour renverser la dictature du prolétariat en Russie, et lorsque les socialistes-révolutionnaires et la contre-révolution bourgeoise en général utilisèrent les mots d’ordre de l’insurrection de Cronstadt soi-disant au nom du pouvoir soviétique en Russie. De tels faits prouvent incontestablement que les gardes – blancs s’efforce de se faire passer pour communistes et même pour des gens " encore plus à gauche ", et qu’il savent le faire dans le seul but d’affaiblir et de renverser la forteresse de la révolution prolétarienne en Russie. Les tracts menchévistes à Petrograd, avant l’insurrection de Cronstadt, montrent également comment les menchéviks ont utilisé les divergences de vues au sein du P.C.R., pour encourager et soutenir activement les émeutiers de Cronstadt, les socialistes-révolutionnaires et les gardes -blancs, en se présentant comme des adversaires, en paroles, de toutes insurrection, et comme partisans du pouvoir soviétique avec des modifications soi-disant tout à fait insignifiantes.
3° Il faut que la propagande sur cette question consiste, d’une part, dans une explication approfondie du caractère nuisible et dangereux du travail fractionnel pour l’unité du parti de l’avant-garde du prolétariat et la réalisation de cette unité, condition fondamentale du succès de la dictature du prolétariat ; d’autres part, dans la claire explication du caractère particulier des méthodes tactiques les plus récentes des ennemis du pouvoir soviétique. Ces ennemis, qui se sont convaincus que la contre-révolution n’a aucune chance de réussite si elle déploie ouvertement le drapeau des gardes-blancs, exploitent maintenant de toutes leurs forces les divergences de vues au sein du P.C.R., pour faire progresser la contre-révolution par la remise du pouvoir aux groupements politiques qui se donnent le mieux l'apparence de reconnaître le pouvoir soviétique.
Il faut aussi que la propagande expose clairement les enseignements des révolutions précédentes dans les moments où la contre-révolution soutenait les groupements petits-bourgeois les plus rapprochés du parti ultra-révolutionnaire pour frayer ainsi le chemin à la contre-révolution des capitalistes et des propriétaires fonciers, qui remportait ensuite la victoire complète.
4° Il faut que chaque organisation du parti veille strictement à ce que la critique absolument nécessaire des insuffisances du parti, l'analyse de la ligne générale du parti, la considération de ses expériences pratiques, l'examen de l'application de ses décisions et la méthode de correction de ses fautes, etc. ne soient pas le fait de groupes qui se forment sur la base d'une " plate-forme " quelconque, etc., mais viennent en discussion devant tous les membres du parti. Dans ce but, le congrès prescrit la publication plus régulière de la Feuille de discussion et de recueils spéciaux. Tous ceux qui émettent des critiques doivent tenir compte du fait que le parti est entouré d'ennemis et s'efforcer, par leur participation directe à l'activité des soviets et du parti, de corriger pratiquement les fautes de ce dernier.
5° En chargeant le Comité central d'écarter complètement tout travail fractionnel, le Congrès déclare en même temps qu'il faut examiner avec le plus grand soin et mettre à l'épreuve du travail pratique toutes les propositions concrètes concernant les questions qui attirent l’attention particulière des membres du parti : épuration du parti des éléments non prolétariens et douteux, lutte contre la bureaucratie, initiative des ouvriers, etc. Tous les adhérents doivent savoir que le parti ne réalise pas toutes les mesures nécessaires dans ces questions, parce qu'il rencontre toute une série d'obstacles divers, et, tout en repoussant énergiquement toute critique de caractère fractionnel et non objective et en mettant inlassablement à l'épreuve de nouvelles méthodes, il continuera à lutter par tous les moyens contre la " moisissure " bureaucratique, pour l'élargissement de la démocratie et de l'initiative, pour la recherche et l'expulsion des éléments qui se sont infiltrés dans le parti, etc.
6° Le Congrès ordonne à tous les groupes qui se sont formés sur la base de l'une ou l'autre plate-forme de se dissoudre immédiatement et charge toutes les organisations de veiller de la façon la plus stricte à ce qu'aucune manifestation fractionnelle ne soit permise. Le non-accomplissement de cette décision du parti doit obligatoirement entraîner l'exclusion, immédiate et sans conditions, du parti.
Sur l'épuration du parti
(Pravda, 21 septembre 1921)
L'épuration du parti a pris, de toute évidence, le caractère d'un travail sérieux et extrêmement important.
Il y a des endroits où l'on épure le parti en s'appuyant principalement sur l'expérience et les déclarations des ouvriers sans-parti, où l'on se laisse guider par leurs dépositions et où l'on tient compte des représentants des masses prolétariennes sans-parti. Voilà le plus précieux et le plus important. Si nous réussissions à épurer effectivement de cette manière le parti du haut en bas, sans égards pour les personnes, la révolution aurait, en effet, beaucoup gagné.
Car les conquêtes de la révolution sont maintenant d'une autre nature qu'autrefois. Il faut qu'elles modifient leur caractère, qu'elles correspondent au passage du front militaire au front économique, à l'application de la nouvelle politique économique, à la nécessité d'accroître le rendement du travail et de renforcer la discipline du travail. Dans une telle période, la conquête principale de la révolution sera l'amélioration interne et non l'amélioration frappante, aveuglante, immédiatement perceptible du travail, de sa direction et de ses résultats; ce sera une amélioration dans le sens de la lutte contre l'influence de
l'élément petit-bourgeois et petit – bourgeois -anarchiste qui embourbe aussi bien le prolétariat que le parti. Pour obtenir une telle amélioration, il faut épurer le parti des éléments qui se sont détachés de la masse (sans compter évidemment les éléments qui déshonorent le parti aux yeux de la masse). Naturellement, nous ne prêtons pas l'oreille à toutes les indications des masses; car la masse cède parfois — surtout dans les années de fatigue énorme, de surtravail résultant des charges et des souffrances excessives — à des sentiments qui ne sont nullement un progrès. Mais pour juger les hommes, pour juger les côtés négatifs de ceux qui se sont " collés " à nous, pour juger les éléments " bureaucratiques " et " commissairisés " (Les commissaires révolutionnaires qui remplissaient dans les premières années de la révolution des rôles très divers se faisaient parfois remarquer par une certaine morgue, de l'arbitraire, une tendance à abuser de leurs pouvoirs. (N.D.L.R.), l'opinion de la masse prolétarienne sans-parti et, dans beaucoup de cas également, l'opinion de la masse paysanne sans-parti, sont extrêmement précieuses. La masse laborieuse sait très bien distinguer les communistes honnêtes et désintéressés de ceux qui dégoûtent l'homme simple qui gagne son pain à la sueur de son front, qui n'a pas de prérogatives et ne connaît pas le chemin des " autorités ".
Epurer le parti, en tenant compte de l'opinion des travailleurs sans-parti, est une grande chose qui donnera des résultats sérieux. Elle fera du parti une avant-garde de la classe beaucoup plus puissante qu'auparavant, une avant-garde liée bien plus intimement avec la classe et bien plus capable de la mener à la victoire, malgré les difficultés et dangers multiples.
Je voudrais indiquer, comme tâche spéciale dans l'épuration du parti, l'élimination des anciens menchéviks. A mon avis, on ne devrait pas laisser dans le parti plus d'un centième de menchéviks (Lorsque Lénine parle ici des anciens menchéviks, il vise naturellement les intellectuels avant tout. (N.D.L.R.) qui y sont venus après le début de 1918, et encore à condition d'avoir examiné trois ou quatre fois la situation de chacun de ceux qui y restent.
Pourquoi ? Parce que les menchéviks, en tant que tendance dans la période de 1918-1921, ont manifesté deux de leurs qualités : leur capacité,
1° à s'adapter habilement, à se " coller " à la tendance qui domine parmi les ouvriers ;
2° à servir plus habilement, en toute loyauté, les gardes-blancs, à les servir par des actes tout en n'en voulant rien savoir en paroles. Ces deux particularités résultent de toute l'histoire du menchévisme : il suffit de se rappeler le " Congrès ouvrier " d'Axelrod et les rapports des menchéviks avec les cadets (et avec la monarchie) en paroles et en actes, etc., etc. Les menchéviks " se collent " au P.C.R., non seulement et moins par machiavélisme même (quoiqu'ils aient prouvé depuis 1903, dans les méthodes de la diplomatie bourgeoise, qu'ils sont passés maîtres dans cet art) qu'en raison de leur " capacité d'adaptation ". Chaque opportuniste est caractérisé par sa capacité d'adaptation (Mais toute capacité d'adaptation n'est pas de l'opportunisme.) Et les menchéviks, en tant qu'opportunistes, s'adaptent pour ainsi dire " par principes " à la tendance qui prédomine parmi les ouvriers et lui prêtent la couleur dont ils ont besoin, tout comme le lièvre devient blanc en hiver. Il faut connaître cette particularité des menchéviks et en tenir compte. En tenir compte, veut dire épurer le parti — disons des 99/100' des menchéviks qui se sont affiliés au P.C.R. après 1918, c'est-à-dire lorsque la victoire des bolchéviks fut d'abord probable et, ensuite, assurée.
Il s'agit d'épurer le parti des filous, de ceux qui sont bureaucratisés, des communistes malhonnêtes, des personnages hésitants et des menchéviks qui ont repeint la " façade ", mais qui sont restés dans leur for intérieur des menchéviks.
Extrait de la " Lettre aux communistes allemands "
(Automne 1921)
La résolution sur la tactique et l'organisation du 3ème congrès de l'Internationale communiste marque un grand pas en avant. Il faut tendre toutes ses forces pour exécuter ces résolutions. C'est difficile, mais on peut et il faut le faire.
D'abord, il faut que les communistes proclament devant le monde leurs principes. On l'a fait au 1er . Ce fut le premier pas. L'édification organique de l'Internationale communiste et l'élaboration des conditions d'admission à cette Internationale, conditions qui impliquent la séparation effective d'avec les centristes, agents directs et indirects de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, tel fut le second pas. Il fut fait au 2ème congrès.
C'était au 3ème congrès d'inaugurer une activité positive. Il lui fallait déterminer concrètement, sur la base des expériences pratiques (le la lutte communiste déjà commencée, de quelle façon on doit continuer les travaux de tactique et d'organisation. Nous avons maintenant fait ce troisième pas.
Le testament de Lénine en matière
d'organisation pour les sections de l’IC.
(Extrait du discours de Lénine au Ive Congrès de l'I.C.)
(Novembre 1922)
Au 3ème congrès, en 1921, nous avons adopté une résolution sur l'organisation des partis communistes, les méthodes et la nature de leur travail. Cette résolution est excellente. Mais elle a un caractère russe prononcé, c'est-à-dire que tout est emprunté au développement russe. Voilà ce qu'il y a de bien dans la résolution, mais aussi ce qu'il y a de mauvais. C'est ce qu'il y a de mauvais, car presque aucun étranger — j'en suis convaincu et j'ai encore relu cette résolution avant de m'exprimer ainsi — ne saura la lire. D'abord, elle est trop longue : 50 articles, ou même davantage. Généralement, les étrangers ne lisent pas de pareilles choses. Deuxièmement, si la résolution est lue tout de même, aucun étranger ne la comprendra, précisément parce qu'elle est trop russe. Non, parce qu'elle est écrite -en russe, car elle est traduite de façon excellente dans toutes les langues, mais parce qu'elle est foncièrement pénétrée de l'esprit russe; et, troisièmement, si par exception un étranger la comprend, il ne pourra pas la réaliser. Voilà le troisième inconvénient.
J'ai parlé un peu avec quelques délégués venus ici et j'espère qu'au cours du congrès j'aurai encore la possibilité — sinon de participer personnellement au congrès, car malheureusement je ne le pourrai pas — du moins de parler de façon approfondie avec un plus grand nombre de délégués de différents pays. Mon impression est que nous avons commis une grande faute avec cette résolution, car nous nous sommes barré le chemin pour un progrès ultérieur. Comme je l'ai dit, la résolution est excellente, je souscris aux 50 articles, et même aux autres, s'il y en a. Mais nous n'avons pas su aborder les étrangers avec nos expériences russes; tout ce qu'il y a dans la résolution est resté lettre morte, et si nous ne comprenons pas cela, nous n'avancerons pas.
Ce qu'il y a de plus important pour nous tous, aussi bien pour les Russes que pour les étrangers, c'est, je crois, qu'après cinq années de révolution russe, il nous faut maintenant apprendre. C'est maintenant seulement que nous avons la possibilité d'apprendre. Combien de temps durera cette possibilité, je l'ignore. Je ne sais combien de temps les puissances capitalistes nous donneront la possibilité de pouvoir apprendre tranquillement. Mais il nous faut profiter de chaque moment de liberté que nous laissent l'activité militaire et la guerre pour apprendre, et en partant du commencement. Tout le parti et toutes les autres couches de la Russie le prouvent par leur soif de culture. Ce grand effort de culture prouve que la tâche la plus importante pour nous est, à l'heure actuelle, d'apprendre et d'apprendre.
Mais il faut que les étrangers apprennent aussi. Non dans le sens dans lequel il nous faut apprendre, nous, c'est-à-dire à lire, à écrire et à comprendre ce que nous avons lu, ce qui est nécessaire pour nous. On se querelle pour savoir si cela fait partie de la culture prolétarienne ou bourgeoise. Je laisse cette question en suspens. Ce qui, en tout cas, est établi, c'est qu'il nous faut d'abord apprendre à lire et à écrire ainsi qu'à comprendre ce que nous avons lu. Les étrangers ont besoin de quelque chose de plus.
D'abord de comprendre ce que nous avons écrit sur la structure des partis communistes et ce qu'ils ont signé sans l'avoir lu ni compris. Il faut qu'ils en fassent leur grande tâche. Il faut réaliser cette résolution ; on ne peut le faire en une nuit, c'est absolument impossible, elle est trop russe, elle reproduit l'expérience russe, voilà pourquoi elle n'est pas comprise des étrangers; ceux-ci ne peuvent pas se contenter d'accrocher au mur cette résolution comme une icône et de l'adorer, car on n'arrive à rien avec cela. Il faut qu'ils s'assimilent une partie de l'expérience russe. Je ne sais pas comment cela se fera. Peut-être les fascistes, en Italie, par exemple, nous rendront-ils de bons services en faisant comprendre aux Italiens qu'ils ne sont pas encore organisés de façon à empêcher l'existence des bandes noires dans leur pays. Peut-être cela sera-t-il très utile. Nous autres, Russes, nous devons chercher aussi des moyens pour expliquer aux étrangers les premiers pas de cette résolution. Sinon, ils seront absolument incapables de .s'y conformer. Je suis convaincu qu'en ce sens, il nous faut dire non seulement aux Russes, mais également aux étrangers que le plus important dans la période qui commence maintenant, c'est d'apprendre. Nous apprenons d'une façon générale, il faut qu'ils apprennent, eux, de façon spéciale, afin de comprendre réellement l'organisation, la structure, la méthode et le contenu du travail révolutionnaire. Si cela se fait, je suis convaincu que les perspectives de la révolution mondiale, seront non seulement bonnes, mais excellentes.