
Lénine et la construction du parti bolchéviste
(En guise de préface)
Aujourd'hui personne ne contestera plus que si le prolétariat russe, allié à la paysannerie, put remporter la victoire sur la bourgeoisie et les grands propriétaires fonciers, supporter l'intervention et le blocus, venir à bout d'une organisation économique inouïe, de la faim et du froid, marcher au rétablissement de la vie économique, ce fut uniquement parce qu'il possédait un admirable parti bolchéviste, coulé d'un seul bloc d'acier, fortement soudé aux masses. Le génial créateur de ce parti fut V. I. Lénine. C’est pourquoi il est nécessaire que toutes les sections de I. C. sachent comment ce parti fut créé, sur quels principes d'organisation Lénine l'établit. Dans ce but, la section d'organisation du C. E. de l'I. C. entreprend de faire connaître à toutes les sections de l'Internationale communiste les idées fondamentales de Lénine sur la question d'organisation.
Le parti communiste russe n'est évidemment pas devenu d'un seul coup ce qu'il est actuellement. Il s'est développé dans la lutte, et nous tentons dans le présent recueil de donner aux camarades une image de cette lutte à l'aide d'articles de V. I. Lénine et d'extraits de ses écrits et discours.
Conditions dans lesquelles fut créé le parti bolchéviste
Le parti prolétarien fut créé en Russie dans d'autres conditions qu'en Occident. Tandis que les partis socialistes en Occident naissent dans des conditions légales et qu'il y avait là-bas des organisations ouvrières légales (les syndicats par exemple), un parlement bourgeois et un minimum de libertés pour le mouvement ouvrier, la formation du parti ouvrier en Russie eut lieu sous la domination de l'absolutisme le plus cruel ; il n'y eut, jusqu'à la révolution démocratique bourgeoise, aucune liberté en dehors d'un large mouvement élémentaire des masses ouvrières.
Jusqu'aux environs de 1895 régnait en Russie, parmi les intellectuels les plus avancés, l'idéologie des narodniki (populistes), qui niaient le développement du capitalisme en Russie et affirmaient que la Russie arriverait au socialisme, par un chemin différent et beaucoup moins douloureux que l'Occident, à savoir par la communauté paysanne de village. La nécessité d'ouvrir idéologiquement la voie au développement du capitalisme et de vaincre à tout prix l'idéologie petite-bourgeoise des narodniki, fit que, entre 1890 et 1900, lorsque le marxisme commença à apparaître en Russie, les intellectuels bourgeois s'en rapprochèrent dans une large mesure et, comme l'esprit du marxisme révolutionnaire leur était étranger, ils créèrent le marxisme dit " légal ".(Ils voulaient utiliser la classe ouvrière pour les intérêts` de la bourgeoisie D'autre part, les meilleures forces de la social-démocratie étaient systématiquement arrachées de ses organisations par les gendarmes tsaristes. Aussi était-il nécessaire de créer un noyau permanent, organisé, suffisamment illégal de révolutionnaires professionnels, qui pût mener le mouvement élémentaire grandissant de la classe ouvrière à la lutte pour le renversement du tsarisme, et sans lequel la libération de la classe ouvrière du joug du capital ne pouvait être réalisée. La tâche de la social-démocratie consistait à se détacher des intellectuels, qui se raccrochaient au mouvement ouvrier, rabaissaient sa force d'élan au niveau d'un mouvement trade-unioniste et en faisaient un appendice de la lutte de la bourgeoisie libérale ; il fallait créer des cadres de révolutionnaires professionnels éprouvés aux différents endroits, il fallait leur donner un clair programme marxiste, nue solide tactique ; il fallait, enfin, unir ces cadres dans une organisation de parti unique, combative de révolutionnaires professionnels, qui fût suffisamment illégale pour tenir tête aux attaques des gendarmes, et qui fut en même temps suffisamment liée aux masses ouvrières pour les conduire à la lutte le moment venu.
Ces tâches, V. I. Lénine les avait déjà, au tournant du siècle, assez clairement comprises et il les poursuivit conséquemment dans l'ancienne Iskra, organe central des social-révolutionnaires russes, qui parut de 1900 à 1903 (jusqu'au 2ème congrès du parti ouvrier social-démocrate russe) avec la collaboration de Lénine, Plékhanov, P. Axelrod, Martov, etc. C'est à cette époque qu'appartient aussi le célèbre écrit de Lénine Que faire ? (1902), qui a joué, dans l'histoire de la construction et du développement du parti communiste russe, un rôle éminent. V. I. Lénine y porte des coups écrasants au courant opportuniste dans la social-démocratie russe, aux ", économistes " qui surgissaient entre 1895 et 1900. Les " économistes ". qui étaient apparentés aux " marxistes légaux ", glorifiaient l'élément spontané du mouvement ouvrier et se ravalaient, en réalité, au niveau du trade-unionisme, niaient la possibilité d'un parti social-démocrate centralisé et se contentaient d'organisations pour la protection des intérêts économiques des ouvriers (sociétés de secours mutuels, caisse de grèves, etc.). Dans l'Iskra et dans Que faire ? V. I. Lénine a donné pour la première fois les raisons profondes du plan, projeté par lui déjà en 1901, d'une organisation de " révolutionnaires professionnels ". Nous reproduisons de cet ouvrage quelques chapitres consacrés aux questions d'organisation.
Quant aux formes d'organisation, que l'organisation social-démocrate avait acceptées alors en Russie, on les trouve dans la lettre de Lénine à un camarade (1902), lettre qui devint la base de l'organisation du parti : à la tête du mouvement local se trouve un comité auquel sont subordonnés les groupes de districts, les cercles et les sous-comités d'entreprises (c'est ainsi qu'on appelait les " cellules primitives " du parti). Les uns entraient au parti après ratification du comité, les autres étaient seulement rattachés au parti. Conformément au statut adopté au 2ème congrès du parti social-démocrate russe en 1903, seuls les comités en tant qu'organisations réelles des révolutionnaires professionnels, le comité central du parti et la rédaction de l'organe central, qui a joué, lors de la création du parti social-démocrate en Russie, un rôle éminent, pouvaient envoyer leurs représentants aux congrès.
La scission entre bolchéviks et menchéviks
Martov et P. Axelrod, jusqu'au 2ème congrès du parti; marchaient la main dans la main avec Lénine. P. Axelrod écrivait sur Lénine vers 1900, dans la préface de la brochure de Lénine Les taches des social-démocrates russes : " Lénine allie de façon heureuse l'expérience d'un bon praticien à la culture théorique et à un large horizon politique ". Mais au 2ème congrès du parti social-démocrate russe, en 1903, ils se séparèrent. Ils s'écartèrent l'un de l'autre surtout dans les questions d'organisation auxquelles Lénine attachait déjà une importance énorme, voire décisive.
On ne faisait alors que construire le parti ouvrier social-démocrate russe ; aussi était-il particulièrement important d'établir sur quelle base il devait être construit. Martov, P. Axelrod et quelques autres vieux collaborateurs de l'Iskra, tombés sous l'influence des éléments petits-bourgeois, voulaient construire le parti sur une base confusionniste ; ils proposaient de considérer comme membres du parti ceux mêmes qui n'appartenaient personnellement à aucune organisation du parti et se contentaient de prêter leur appui au parti ; par là ils ouvraient la porte aux intellectuels petits-bourgeois proches du parti, qui craignaient discipline du parti et la lutte révolutionnaire active ; ils étaient d'avis que chaque gréviste avait le droit de se proclamer membre du parti ; ils subordonnaient la conduite consciente de la lutte de classe à l'élan spontané. Lorsque les mencheviks, à l'époque de la sombre réaction consécutive à la révolution de 1905, dans les années 1908 à 1909, lançaient le mot d'ordre : Liquidation du parti illégal et d'un parti ouvrier " légal ", " large ", " ouvert ", c'est-à-dire pratiquement d'un parti ouvrier libéral, ils ne faisait que rester conséquents avec leur point de vue.
Lénine disait déjà au 2ème congrès : " Le parti doit être l'avant-garde, le chef des grandes masses de la classe ouvrière qui travaille entièrement ou presque entièrement sous le contrôle et la direction " des organisations du parti, mais n'appartient pas complètement au parti ". Aussi était-il exigé beaucoup des membres du parti ; seul pouvait être considéré comme membre du parti celui qui participait personnellement à une de ses organisations et travaillait activement dans son sein. De cette manière, Lénine donnait au parti une base solide de " révolutionnaires professionnels ", et rendait difficile aux éléments petits-bourgeois l'entrée du parti. Le résultat d'une telle construction du parti était que ses formes d'organisation changeaient, mais que le noyau fondamental restait. Cela aida le parti des bolcheviks à rester fidèle à son programme et à sa tactique dans les années les plus difficiles de la réaction et à sortir finalement vainqueur de la lutte.
Les menchéviks manifestèrent le même opportunisme après le 2ème congrès du parti dans la question du centralisme, de l'autonomie des organisations locales et de la démocratie. Dans ces questions aussi, ils suivaient les économistes et étaient contre la subordination sans réserve des organisations locales à la direction centrale, contre la discipline sévère du parti, pour l'autonomie des organisations locales. Partant de là, ils défendaient le principe démocratique et l'éligibilité absolue des comités locaux, se déclaraient résolument contre les " nominations " (la cooptation des membres du comité), criaient à l'autocratie et au bureaucratisme des bolcheviks, à " l'obéissance aveugle ", et raillaient la discipline du parti. Lénine démasquait l'opportunisme des menchéviks dans ces questions et, déjà en 1904, il prouve dans l'ouvrage Un pas en avant, deux en arrière, qu'ils s'apparentaient, toutes choses égales d'ailleurs, à l'aile opportuniste de la social-démocratie du monde entier.
Ainsi les menchéviks se trouvaient, quant aux questions d'organisation, dans les rangs des opportunistes social-démocrates. Bientôt après le 2ème congrès, ils s'unirent avec les anciens économistes, et glissèrent sur toute la ligne politique dans l'opportunisme.
L'ouvrage de Lénine Un pas en avant, deux en arrière, composé en 1904, est consacré à l'analyse des résolutions du 2ème congrès et à l'attitude des menchéviks après le congrès du parti. Nous reproduisons également quelques chapitres de cet ouvrage, qui caractérisent les différences d'opinion fondamentales des bolchéviks et des menchéviks dans les questions d'organisation.
L'organisation des cellules d'entreprises
En même temps, Lénine n'oubliait pas un moment la pensée fondamentale qu'il avait exprimée déjà en 1902 dans sa Lettre à un camarade : ce n'est que par une étroite liaison de l'organisation avec les masses ouvrières que le parti peut entraîner les masses à la lutte au moment opportun. C'est pourquoi, en 1902 déjà, il recommandait de créer dans les entreprises des " cercles d'entreprises ", qui plus tard se transformèrent en cellules d'entreprises. " Il faut que chaque entreprise soit notre forteresse ", écrivait Lénine, et il revint plus tard bien des fois sur cette question.
Mais Lénine ne réussit pas d'un seul coup.à faire de la cellule d'entreprise la base de granit de l'organisation du parti bolcheviste. En 1907, il écrivait, dans un article " La scission de Pétersbourg ", sur l'organisation de Leningrad: Nous voyons qu'à Pétersbourg (comme probablement aussi dans la plupart des villes russes) les districts, les sous-districts et les cellules inférieure non pas été formés seulement sur la base territoriale (locale), mais aussi sur la base professionnel et la base nationale. Il y a, par exemple, à Pétersbourg, un district de chemin de fer. Il est organisé sur la base professionnel et il y a aussi un district ethnique (letton) et une organisation militaire.
Ici, nous voyons encore les différentes formes de l'organisation primaire du parti, entre autres, des cellules inférieures, qui sont construites sur la base territoriale, professionnelle et même nationale ; nous voyons même des districts divisés par nationalités et des districts de chemin de fer, qui jouissent des mêmes droits que les autres districts. Naturellement, les cellules nationales et les districts nationaux ne peuvent jouer le même rôle que les mêmes organismes internationaux qui groupent tous les ouvriers sans distinction de nationalité et se construisent sur la base des cellules d'entreprises. Les premiers n'accomplissent en général qu'un travail d'agitation et de propagande ainsi que d'éducation culturelle, mais ils ne prennent presque aucune part à la lutte et à la vie politique en général. Cependant ils ont subsisté en Russie jusqu'en 1917. Cela prouve les grandes difficultés qu'il y a à venir à bout des vieilles formes d'organisation. C'est seulement au 8ème congrès du parti communiste russe (mars 1919), que fut prise la résolution de liquider définitivement les organisations du parti spéciales aux cheminots, aux postiers, etc.. Il faut reconnaître que ces dernières en leur temps furent extrêmement nécessaires et qu'elles ont joué un rôle très important dans l'élargissement de l'influence du parti des bolchéviks, parmi ces catégories d'ouvriers et employés.
Le parti des bolchéviks, depuis longtemps déjà, donnait la plus grande attention à la création de cellules d'entreprises. Déjà, pendant la révolution de 1905 et aussi plus tard, les comités du parti savaient exactement dans quelle fabrique il y avait des membres du parti, des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, et ils connaissaient le nombre des sympathisants. Ce sont les bolchéviks qui ont surtout travaillé dans les entreprises. Cela donnait au parti ouvrier social-démocrate russe la possibilité de se mettre à la tête de la lutte de la classe ouvrière et d'entraîner les larges masses ouvrières.
Lors de la plus sombre réaction, au lendemain de la révolution de 1905-1906, le parti, après une courte existence semi-légale, fut contraint de nouveau de devenir illégal. Il lui fallut encore à nouveau se transformer. En raison de cette nouvelle situation, Lénine écrivait en 1908 : Une organisation illégale solide des centres du parti, la publication active, illégale et systématique de littérature, mais avant tout des cellules locales et surtout des cellules d'entreprises, sous la direction des meilleurs ouvriers vivant en contact direct avec les masses, telle est la base sur laquelle nous construisons et avons construit le noyau inébranlablement solide du mouvement ouvrier révolutionnaire et social-démocratique. Et ce noyau illégal sera incomparablement plus étendu qu'autrefois, ses antennes s'étendront, son influence s'élargira aussi par l'intermédiaire de la Douma, dans les syndicats, les coopératives, les sociétés d'éducation.
Ainsi, déjà à cette époque, Lénine développait la question des fractions bolchévistes dans les syndicats, les coopératives et les sociétés d'éducation, quoique ces fractions fussent encore confondues avec les cellules. Cela aidait les bolchéviks, par une lutte opiniâtre permanente, à conquérir. de l'intérieur ces organisations.
La base du parti des bolchéviks, son fondement, est actuellement la cellule d'entreprise. Le parti consacre à son travail la plus grande attention. Dans toutes les organisations sans-parti, congrès et conférences d'organes élus, des fractions communistes sont organisées dont la tâche est de renforcer l'influence du parti et d'exécuter sa politique dans les cercles sans-parti. Ainsi, l'idée de Lénine, l'idée des cellules du parti dans les entreprises, et des fractions dans les associations et organisations sans-parti, a été réalisée jusqu'au bout.
L'organisation du parti
Comme nous l'avons vu plus haut, Lénine lutta jusqu'en 1105 pour les organisations étroites de révolutionnaires professionnels et contre l'éligibilité des membres des comités.
les conditions du travail strictement clandestin d'alors, éligibilité n'était pas possible. En 1905, la situation change Lénine soulève la question d'une réorganisation du parti. Il parle déjà d'une forme large de cellule fondamentale, d'une forme moins stricte, " plus libre " ; mais seulement par comparaison avec les anciens " cercles de révolutionnaires professionnels ". On réalise la démocratisation du parti, on passe au principe électif. Mais le parti conserve son appareil illégal, et cela l'aide à s'adapter à nouveau et sans souffrances aux conditions d'illégalité lorsque les circonstances l'exigent.
Quelle est la forme d'organisation que les organisations du parti social-démocrate russe avaient acquise à cette époque ? Elle ressort de la description suivante de l'organisation de Pétersbourg, que Lénine donna dans l'article : " La scission de Pétersbourg de 1907 " :
Le parti ouvrier social-démocrate russe est organisé démocratiquement. Cela signifie que toutes les affaires du parti sont conduites directement par des représentants de tous les membres du parti avec des droits égaux et sans aucune exception ; ainsi, tous les fonctionnaires, tous les collèges dirigeants, toutes les institutions du parti sont élus, obligés de faire des comptes rendus de leurs mandats et amovibles. Les affaires de l'organisation de Pétersbourg sont conduites par le comité élu du parti ouvrier social-démocrate russe de Pétersbourg. Mais l'institution suprême de l'organisation de Pétersbourg est, vu l'impossibilité de rassembler en une fois tous les membres du parti (6.000 environ), la conférence des délégués de l'organisation. A cette conférence, tous les membres de l'organisation ont le droit d'envoyer des délégués: un délégué pour un nombre déterminé de membres du parti, par exemple, un délégué pour 50 membres du parti, comme cela fut adopté à la dernière conférence. Ces représentants doivent obligatoirement être élus par tous les membres du parti, et la décision des délégués sur une question a une valeur suprême et décisive pour toute l'organisation.
Mais ce n'est pas encore tout. Pour que la décision d'une question soit véritablement démocratique, il ne suffit pas de rassembler tous les délégués élus des organisations. Il est nécessaire que tous les membres de l'organisation se prononcent en même temps de façon indépendante, et chacun pour soi, sur la question discutée qui intéresse toute l'organisation. Des partis et des associations organisés démocratiquement ne peuvent pas renoncer, en principe, à une telle consultation de leurs membres, du moins dans les cas les plus importants et, en particulier, lorsqu'il s'agit d'une action politique à laquelle les masses participent de façon indépendante comme, par exemple, lors d'une grève, d'élections, du boycottage d'une. grande entreprise locale, etc...
Une grève ne peut se déclencher unanimement, les élections ne peuvent se faire consciemment, si chaque ouvrier n'a pas décidé lui-même consciemment et librement de la question. Doit-on se mettre en grève ou non ? Doit-on voter pour les cadets ou non ? Décider toutes les questions politiques par consultation de tous les membres du parti est impossible ; ce serait un scrutin éternel, fatigant, stérile. Mais les questions les plus importantes et surtout celles qui sont liées directement à des actions déterminées des masses elles-mêmes, doivent obligatoirement être décidées dans le cadre de la démocratie, non seulement par l'envoi de représentants, mais aussi par la consultation de tous les membres du Parti.
C'est pourquoi le comité de Pétersbourg a décidé que les élections des délégués à la conférence doivent avoir lieu seulement après que les membres du parti auront discuté si un accord doit être passé avec les cadets, et après que tous les membres du parti auront voté sur cette question. Les élections sont une affaire à laquelle participent directement les masses. Les socialistes considèrent la conscience des masses comme la force la plus importante. Il faut donc que chaque membre du parti décide consciemment si, aux élections, on doit voter ou non pour les cadets. Ce n'est qu'après la discussion publique de cette question par tous les membres du parti rassemblés, qu'il sera possible à chacun d'eux de prendre consciemment et fermement l'une ou l'autre décision.
Ici, comme en beaucoup d'endroits, Lénine souligne tout particulièrement l'activité de tous les membres et leur participation à la décision des questions du parti. Ils élisent aux conférences et aux congrès toutes les organisations dirigeantes du parti qui sont dans l'obligation de rendre compte de leur mandat à leurs électeurs. Mais en même temps, les résolutions des organes supérieurs du parti sont obligatoires pour les inférieurs. Tel est le principe du centralisme démocratique. qui fut réalisé déjà alors par Lénine. Avec quelques déviations seulement qui correspondaient à la lutte fractionnelle des bolchéviks et des menchéviks. On en parlera plus loin.
Dans un autre article : " La réorganisation et la liquidation de la scission à Pétersbourg " (1907), Lénine écrivait que d'après le statut nouveau (bolchéviste), de l'organisation de Pétersbourg, la conférence est une institution permanente. " Elle ne se réunit pas moins de deux fois par mois et elle est l'organe suprême de l'organisation. Elle est réélue tous les six mois. La conférence élit un comité choisi i lotis les membres du parti, et pas seulement parmi qui travaillent dans tel ou tel district de l'organisation locale ". Il fallut en conséquence procéder à une modification : "Les conférences de territoires, de gouvernements de cantons du parti des bolchéviks n'ont pas le caractère d’organisations permanentes et sont convoquées tous les six mois. "
Dans les situations illégales, ni les congrès ni les conférences du parti ne pouvaient évidemment, être convoqués de façon normale. Entre le 5ème (1907) et le 6ème congrès (1917), dix ans passèrent. Mais il fallut appliquer le principe de
cooptation des membres du parti, dans une large mesure.
cela témoigne de l'élasticité du parti des bolchéviks. La démocratie n'est pas quelque chose de donné pour tous les temps et pour toutes les situations. L’opportunité révolutionnaire a une importance décisive. Le parti bolchévistes tourne tantôt vers l'élargissement du principe démocratique, tantôt vers sa limitation. Dans la période du communisme de guerre, tout le parti des bolchéviks est transformé en un camp retranché. Les résolutions du C. C. furent alors fréquemment exécutées sous la forme d'ordres de combat.
Mais lorsque la guerre civile tut terminée, lorsque la vie
économique du pays s'améliora et que les dangers de la nouvelle politique économique furent passés dans une large mesure, le parti des bolchéviks revint aux principes du centralisme démocratique.
La lutte avec les liquidateurs
Dès que la réaction commence, après la révolution de 1905-1906, les intellectuels s'éloignent du parti. Les menchéviks sympathisants montrent leur vrai visage petit-bourgeois et liquident les solutions révolutionnaires et le parti prolétarien révolutionnaire. Ils tentent de remplacer ce dernier par une " association informe dans le cadre de la légalité à tout prix, même si cette légalité est payée d'un renoncement public au programme, à la tactique et aux traditions du parti ". Les bolchéviks mènent, sous la direction de Lénine, tant sur le terrain de l'idéologie que sur celui de l'organisation, la lutte la plus résolue contre ces tentatives liquidatrices. Lénine fait admettre à la conférence nationale en 1908. à laquelle participèrent encore les menchéviks, une résolution où l'on pose l'organisation illégale comme pierre angulaire ; en même temps, il reconnaît comme nécessaire l'utilisation de toutes les possibilités légales. La résolution apporte une attention particulière à la création, dans les entreprises, de cellules du parti qu'on y appelle encore des comités.
Les menchéviks votèrent aussi pour cette résolution, que nous reproduisons intégralement dans notre recueil. Ils condamnèrent également, à la conférence de décembre de 1908, le liquidationnisme comme une déviation du marxisme révolutionnaire. Mais malgré cette condamnation, les mencheviks continuèrent à suivre la voie des liquidateurs. Ne se séparèrent d'eux qu'un groupe insignifiant de menchéviks du parti, Plekhanov et Trotsky
.
Les " liquidateurs à rebours ", comme Lénine les appelait, apparurent aussi dans la fraction des bolchéviks, mais Lénine tira résolument une ligne de démarcation entre eux et lui. C'étaient les otzovistes, qui exigeaient le retrait des social-démocrates de la Douma ; les ultimatistes, qui proposaient à la fraction social-démocrate de la Douma
de présenter un ultimatum à la Douma et, en cas de refus, de la
quitter; et enfin les " constructeurs de Dieu " qui, à l’époque de la réaction, se mirent avec les intellectuels bourgeois à construire une divinité. Dans la résolution de
conférence commune de la rédaction de l'organe central
bolchéviste, le Prolétaire, et des représentants des grands centres prolétariens en 1909, nous lisons qued ans les rangs fraction bolcheviste aussi avaient surgi des éléments
qui ne s'étaient pas assimilé suffisamment le point de vue prolétarien :
En raison des circonstances de temps défavorables, ces éléments montrent de plus en plus nettement leur insuffisante fermeté social-démocrate, tombent dans une opposition toujours plus brutale aux bases de la tactique social-démocrate révolutionnaire et créent, au cours de cette année, un courant qui cherche à formuler une théorie de l'otzovisme et de l'ultimatisme, mais en réalité élève en principe et renforce les conceptions fausse du parlementarisme social-démocrate et du travail social-démocrate de la Douma... Avec toute sa phraséologie révolutionnaire, la théorie de l'otzovisme et de l'ultimatisme représente en réalité, à un degré important, l'autre côté des illusions constitutionnelles, qui sont liées à l'espoir que la Douma d'Empire peut satisfaire elle-même les unes ou les autres des revendications pressantes du peuple ; par conséquent cette théorie, par sa nature même, substitue à l'idéologie prolétarienne des tendances petites-bourgeoises. L'ultimatisme ne fait pas moins de tort au travail social-démocrate que l'otzovisme officiel.
L'ultimatisme politique ne se distingue en rien présentement de l'otzovisme
et il ne fait, par le caractère dissimulé de son otzovisme, qu’introduire plus de désordre et de confusion...En essayant de déduire de quelques applications du boycottage d'organismes
dans tel ou tel moment de la révolution, une ligne de boycottage comme une caractéristique particulière de la tactique du bolchévisme dans la période de la contre-révolution, l'ultimatisme et l'otzovisme montrent que ces courants, par leu nature,
sont l'envers du menchévisme qui exige une participation générale et sans réserve à tous les organismes élus, indépendamment des étapes dans le développement de la révolution et indépendamment de savoir s'il y a de l'élan révolutionnaire ou non.
Vu toutes ces circonstances, la rédaction élargie du Prolétaire déclare que le bolchévisme, comme courant déterminé dans le parti ouvrier social-démocrate russe, n'a rien de commun avec l'otzovisme et l'ultimatisme, et que la fraction bolchéviste doit mener la lutte la plus énergique contre ces déviations de la voie du marxisme révolutionnaire.
De la même manière, les bolchéviks, sous la direction de Lénine, se séparent également, en philosophie, des " constructeurs de Dieu ", des machistes et des empiriocriticistes, qui s'étaient écartés de la philosophie prolétarienne, du matérialisme historique et débitaient à la classe ouvrière une mixture bourgeoise idéaliste. Un grand nombre même des meilleurs social-démocrates d'Europe occidentale condamnèrent alors résolument cette intransigeance de Lénine qu'ils traitèrent de scissionniste et de désorganisateur du mouvement ouvrier. Mais il est actuellement évident que cette intransigeance de Lénine contre tous les falsificateurs du marxisme révolutionnaire lui a donné la possibilité de créer un parti bolchéviste, coulé dans un seul bloc d'acier, sans lequel le prolétariat russe n'aurait pu remporter une si brillante victoire.
En 1910, fut entreprise la dernière tentative pour s'entendre avec les liquidateurs. Une réunion plénière du C. C. fut convoquée, à laquelle participèrent aussi les liquidateurs menchévistes. Lénine ne croyait déjà plus à la possibilité d'une entente avec eux mais, même dans la fraction bolchéviste, les illusions n'étaient pas alors tout à fait évanouies certains croyaient possible d'entraîner les liquidateurs menchévistes dans la voie de la social-démocratie révolutionnaire. C'est pourquoi Lénine accepta une séance en commun avec eux. A cette séance, on adopta unanimement une résolution où il était dit entre autres :
La position historique du mouvement social-démocrate à l'époque de la contre-révolution bourgeoise, d'une part provoque inévitablement la naissance d'une influence bourgeoise sur le prolétariat, ainsi que la négation du parti social-démocrate illégal, la sous-estimation de son rôle et de son importance, et des tentatives diverses pour étriquer les tâches et les mots d'ordre programme et de la tactique de la social-démocratie révolutionnaire et, d'autre part, fait qu'on nie le travail des social-démocrates à la Douma et l'utilisation des possibilités légales, qu’on ne comprend pas l'importance de l'une et de l'autre activité et qu'on se montre incapable d'adapter la tactique démocratique révolutionnaire aux conditions historiques particulières du moment présent.
Un élément indispensable de la tactique social-démocrate
dans de telles circonstances, est la victoire remportée sur ces deux
déviations, par l'élargissement et l'approfondissement du travail social-démocrate dans tous les domaines de la lutte de classe et par l'explication du caractère dangereux de ces déviations.
Comme un grand nombre de résolutions avaient été adoptées à l'unanimité condamnant le liquidationnisme, aussi bien de droite que de gauche, comme une lutte résolue contre ces courants avait été jugée nécessaire, et que les menchéviks exprimaient le souhait de mettre fin à leur travail fractionnel, Lénine, sous la pression de la majorité membres du C. C., disposés à la conciliation, consentit l’union avec les menchéviks. Mais cette union resta seulement une résolution sur le papier, car, en réalité, les menchéviks ne pensaient pas du tout à rompre avec les liquidateurs.
On en arriva finalement à la conférence des bolchéviks de janvier 1912, qui déclara les liquidateurs comme étant en dehors du parti, rompant ainsi définitivement avec eux.
C'est ainsi qu'il fallut une lutte de dix ans avant que le parti bolcheviste rompît définitivement avec les liquidateurs menchévistes. Jusque là, il y eut, comme nous l'avons vu, même dans le C. C. bolchéviste, quelques hésitations : il y avait ce qu'on appelait les conciliateurs. Mais V.I.Lénine, vit déjà alors tout à fait clairement que les menchéviks étaient les représentants d'une autre classe, et qu'il fallait les combattre avec la plus grande énergie. En 1908 déjà, Lénine écrivait qu'au moment de la lutte décisive du travail contre le capital, les menchéviks seraient avec la bourgeoisie de l'autre côté de la barricade et emploieraient d'autres moyens qu'en temps de paix. Cela devint bientôt — pendant la guerre impérialiste, après la révolution de mars 1917, et encore plus pendant la révolution d'Octobre —une vérité aveuglante pour tous.
Lénine témoigna de la même intransigeance à l'égard des partis européens occidentaux, surtout pendant la période des luttes décisives avec le capital. Dans l'article " Discours mensongers sur la liberté ", écrit en 1920, il dit:
Si l'on a dans ses rangs des menchéviks, on ne peut triompher dans la révolution prolétarienne, on ne peut maintenir cette révolution. C'est évident en principe. Cela fut aussi visiblement confirmé par l'expérience en Russie et en Hongrie. En Russie, il y eut de multiples situations difficiles, dans lesquelles le régime soviétique aurait été certainement renversé si les mencheviks, les réformistes, les petits-bourgeois démocrates étaient restés dans le parti. En Italie, on se trouve maintenant, comme il est généralement reconnu, à l'approche de combats décisifs du prolétariat contre la bourgeoisie pour la prise du pouvoir. Dans un tel moment, il n'est pas seulement absolument nécessaire d'éloigner les menchéviks, les réformistes, les " turatistes " du parti ; il peut devenir utile aussi d'éloigner des communistes éminents, capables d'hésiter et de pencher pour l'unité avec les réformistes, et de les écarter de tous les postes importants. Avant la révolution et dans les moments de la lutte la plus acharnée pour sa victoire, les moindres hésitations à l'intérieur du parti sont capables de tout gâter, de faire échouer la révolution, d'arracher le pouvoir des mains du prolétariat, car ce pouvoir n'est pas encore affermi, car l'assaut contre lui est encore trop fort. Si les chefs, hésitants dans un tel moment, se retirent, cela n'amène pas l'affaiblissement, mais le renforcement du parti, du mouvement ouvrier et de la révolution.
Malheureusement, cela n'a pas été fait à temps et nous avons vu les tristes conséquences de cette irrésolution.
Pour caractériser le point de vue de Lénine sur la question d'organisation dans la période de lutte contre les liquidateurs, nous citons la documentation suivante : la résolution de la conférence de décembre 1908; des extraits de l'article de Lénine " Sur le chemin " où il se prononce sur les résolutions de la conférence de décembre ; des extraits de l'article : " La liquidation du liquidationnisme ", consacré à la conférence des bolchéviks de 1909, et enfin les résolutions de la conférence de janvier des bolchéviks (1912), sur la question d'organisation et sur les liquidateurs, dans lesquelles les bolchéviks déclarent que les liquidateurs se place en dehors du parti et qu'ils rompent complètement eux.
Le parti, avant-garde de la classe ouvrière
Nous avons souvent vu que Lénine, comme déjà aussi Marx dans le Manifeste Communiste, a défini le parti comme l'avant-garde de la classe ouvrière. Il l'a exprimé une netteté particulière dans les directives adoptées par le 2ème congrès de l'Internationale communiste concernant ,le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne. Nous y lisons :
Le parti communiste est une partie de la classe ouvrière, la plus avancée, la plus consciente et, par conséquent, la plus révolutionnaire. Le parti communiste est créé sur la base sélection naturelle des ouvriers les meilleurs, les plus conscients, les plus dévoués, les plus clairvoyants. Le parti communiste n'a pas d'autres intérêts que les intérêts de l'ensemble classe ouvrière. Il se distingue de toute la masse ouvrière ; en ce qu’il domine du regard tout le chemin historique de la classe ouvrière dans son ensemble, et qu'il s'efforce de défendre à tous les détours de ce chemin, non pas les intérêts de quelques isolés, ou de quelques corporations, mais les intérêts de la classe ouvrière dans son ensemble. Le parti communiste est du point de vue de la politique et de l'organisation, le levier à l’aide duquel la partie la plus avancée de la classe ouvrière toute la masse du prolétariat et du demi-prolétariat dans la bonne voie.
Tels sont, brièvement exprimés, les fondements principaux de la doctrine de Lénine sur le parti. A ce même 2ème congrès de l'Internationale communiste, Lénine dit :
Un parti politique ne peut englober que la minorité de la classe ouvrière. de même que les ouvriers qui ont une réelle conscience de classe forment les minorités des ouvriers dans chaque société capitaliste. C'est pourquoi nous sommes contraints de reconnaître que laa grande masse des ouvriers peut être conduite et guidée par la minorité consciente. Si cette minorité a une réelle conscience de classe et réussit à conduire les masses, si elle peut répondre à toutes les questions qui sont a l’ordre du jour, elle est a proprement parler un parti. Si la minorité ne s'entend pas à diriger les masses, à se mettre en liaison avec les masses, elle n'est pas un parti, elle ne vaut rien, même si elle s'intitule parti.
Mais pour la conquête du pouvoir, il faut que le parti communiste amène la majorité de la classe ouvrière a ses côtés. Pour y arriver, le parti communiste ne doit pas se traîner à la remorque du mouvement ouvrier, il faut qu'il se mette à sa tête. C'est pourquoi le parti doit être étroitement lie à la classe ouvrière et à toutes ses organisations : syndicats, coopératives, conseils d'entreprises, fractions parlementaires et de la Douma, organisations des ouvrières, organisations de culture et d'éducation, fédérations des Jeunesses, soviets, organes d'Etat, quand le prolétariat s'est empare du pouvoir. Dans ces organisations et organes, il faut que les communistes créent leurs fractions et, par l'intermédiaire de ces fractions, dirigent les organisations et les organes. C'est seulement par cette tactique que le parti bolchéviste a réussi à conquérir toutes les organisations citées.
Dans La maladie infantile du communisme, Lénine dit que le parti est la " forme supérieure de l'union des classes du prolétariat " et qu'il lui faut diriger toutes les autres formes des organisations prolétariennes et semi-prolétariennes et participer à leur lutte de manière active.
C'est le motif pour lequel Lénine s'attaquait de façon résolue à la prétendue " neutralité " des syndicats et des autres organisations ouvrières, à l' " indépendance " des fractions parlementaires. En réalité, cette " neutralité " et cette " indépendance " ne sont pas autre chose que la dépendance la plus honteuse à l'égard de la bourgeoisie et de ses agents.
Lénine enseignait que le prolétariat ne peut accomplir de révolution prolétarienne victorieuse s'il n'a pas son parti politique indépendant. Ni les syndicats, ni les coopératives ne peuvent le faire, quoiqu'ils jouent dans l’histoire de la lutte de la classe ouvrière pour sa libération du joug du capital un très grand rôle. Ce n'est que parce prolétariat russe avait un fort parti bolchéviste qu'il à remporter la victoire sur les capitalistes et sur les propriétaires terriens. Ce n'est que grâce à ce parti qu'il à maintenir ses conquêtes.
Lénine enseigna que le parti communiste est un instrument non seulement pour la conquête de la dictature prolétariat , niais aussi pour son maintien, pour la consolidation et l'élargissement de la dictature. Il est l'état-major de l’armée de la révolution prolétarienne. C'est pourquoi l’organisation du parti, l'unité de pensée et l'unité de volonté, la discipline de fer du parti, l'exclusion des éléments opportunistes et étrangers de ses rangs, acquièrent une particulière importance.
Le parti bolchéviste devint parti de gouvernement, et des éléments qui lui étaient étrangers commencèrent à y adhérer. Il y eut là un phénomène particulièrement dangereux à l'époque du passage à la nouvelle politique économie fois que la guerre civile acharnée fut terminée. Lénine développa la question de l'épuration du parti et d'exclure 99 pour 100 des anciens menchéviks. Naturellement, cela ne doit pas être pris au sens littéral du mot. En disant cela Lénine visait surtout les intellectuels qui étaient venus au parti bolchéviste après victoire de la révolution d'Octobre. Il proposa de leur consacrer une attention particulière, afin de voir s'ils n’étaient pas entrés dans le parti bolchéviks pour des raisons égoïstes, s’ il n’avaient pas introduit des éléments de désagrégations ou des déviations au parti bolchéviste. Il faut exclure sans pitié ces gens du parti. " Moins mais mieux ", tel était le mot d’ordre de Lénine.
La discipline du parti et l'unité du parti
C'est dans la lutte intransigeante contre toute déviation de la ligne marxiste révolutionnaire que se forma le parti bolchéviste. Lénine ne dissimula jamais les différences d'opinions, ne les cacha jamais sous l'enseigne du bon ordre, de la paix et de l'unanimité; au contraire, il lutta jusqu'au bout, avec la passion du révolutionnaire, contre toutes les déviations et toutes les erreurs, et ne recula pas devant la scission et l'exclusion du parti, non seulement des liquidateurs menchévistes, mais aussi des révolutionnaires de la phrase, des otzovistes, des ultimatistes et des constructeurs de Dieu. Mais il ne fut jamais pour une scission à tout prix. D'abord, il épuisait toutes les possibilités, afin de ramener les camarades égarés sur le chemin du marxisme révolutionnaire. Ce n'est que lorsque cela ne donnait aucun résultat positif qu'il rompait résolument avec eux. Après la première scission, lorsque les menchéviks en 1905, sous la pression des masses révolutionnaires, allèrent fortement à gauche, et se rapprochèrent des bolchéviks dans la lutte pratique révolutionnaire. Lénine se prononça lui-même pour l'unité. Il s'ensuivit, au printemps de 1906, le 4ème congrès d'unité du parti ouvrier social-démocrate russe. Les menchéviks lui enlevèrent la majorité. Mais Lénine ne sortit pas du parti, c'est au contraire de l'intérieur qu'il engagea la lutte pour la conquête du parti. Au 5ème congrès du parti ouvrier social-démocrate russe en 1907, les bolchéviks réussirent à obtenir la majorité. Le rôle dirigeant dans le parti passa aux bolchéviks. Les menchéviks avaient dans le parti une fraction tout à fait organisée. En 1908, ils se posèrent déjà ouvertement comme liquidateurs du parti révolutionnaire.
Comment Lénine, alors que les menchéviks étaient encore dans le même parti contre lui, se comporta-t-il à l'égard des principes du parti et de l'unité du parti ? Naturellement, il combattit alors pour la liberté de la lutte fractionnelle et exigea la liberté de discussion et de critique, même en ce qui concerne les résolutions du C. C. Avec une
particulière, il combattit alors pour les droits des organisations contre le C. C. menchéviste. Mais en même il reconnaissait aussi comme inébranlables les principes centralisme démocratique et de la sévère discipline du parti, n'y faisant que quelques réserves, dans l'article:
" La lutte avec les social-démocrates d'esprit cadet et la discipline du parti ", il écrivait :
Nous avons plusieurs fois défini notre point de vue sur l’importance de la discipline et sur la notion de discipline dans les du parti ouvrier. Unité d'action, liberté de discussion et de critique, telle fut notre définition. Seule, une telle discipline est digne du parti démocratique de la classe avancée. La force de ouvrière réside dans l'organisation. Sans l'organisation des masses, le prolétariat n'est rien ; s'il est organisé, il est tout. L’organisation est l'unité d'action, l'unité de l'action pratique. Mais cela va de soi, tous ces actes, toutes ces actions ne sont précieuses que dans la mesure où elles poussent en avant, et non pas en arrière ; dans la mesure où elles soudent idéologie et élèvent le prolétariat au lieu de l'abaisser et de l’affaiblir. Une organisation sans idéal est un non-sens qui, dans la pratique transforme les ouvriers en misérables auxiliaires de bourgeoisie dominante. C'est pourquoi le prolétariat, sans de discussion ni de critique, ne reconnaît aucune unité d’action. C'est pourquoi les ouvriers qui ont conscience de leur classe ne doivent jamais oublier qu'il y a des violations de principes sont si sérieuses, qu'elles font une obligation de rompre avec les rapports d'organisation.
Cela amena plus tard une scission complète entre bolchéviks et menchéviks. Mais dans les années 1906/07, Lénine Considérait la scission définitive encore comme prématurée,
et c'est pourquoi il fit même parfois aux menchéviks
de très larges concessions, comme par exemple dans la question du bloc avec les libéraux et des listes communes avec eux pour les élections à la Douma d'Empire, bloc sur lequel le C.C. menchéviste avait insisté. Lénine était un adversaire déterminé du bloc avec les libéraux ,mais, pour éviter quelque chose de pire, il déclara que la conférence du parti, qui avait eu lieu peu de temps auparavant, avait donné aux organisations locales le droit de décider elles-mêmes de cette question. Dans l'article susmentionné: " La lutte avec les social-démocrates d'esprit cadet et la discipline du parti ", il écrivit :
Le parti a devant lui deux plates-formes. L'une est présentée par 18 délégués de la conférence, par les .menchéviks et les unionistes ; l'autre appartient à 14 délégués, aux bolcheviks, aux Polonais et aux Lettons. Les organes compétents des organisations ont la liberté de choisir, de modifier, de compléter les plates-formes ou de les remplacer par de nouvelles. Après que les organes compétents ont pris leur décision nous agissons, nous, membres du parti, tous, comme un seul homme. Il faut que le bolchevik à Odessa mette dans l'urne un bulletin de vote qui ne porte que des noms de social-démocrates, même si son âme soupire après les cadets.
Lénine dut employer alors la stratégie correspondante contre les menchéviks. Mais il défendait aussi la discipline du parti. Elle dut se renforcer naturellement encore davantage, lorsque les bolchéviks eurent rompu définitivement avec les menchéviks, et surtout lorsque le parti bolchéviste parvint au pouvoir.
Dans son discours de clôture au 11ème congrès du parti communiste russe, en 1922 (ce fut le dernier congrès du parti communiste russe auquel Lénine participa personnellement), Lénine dit :
Il nous faut toujours avoir présent à l'esprit que l'armée (notre parti) de 600.000 hommes doit former l'avant-garde de la classe ouvrière et que, sans une discipline de fer, il ne nous aurait guère été possible de remplir nos tâches. La condition fondamentale pour l'application et le maintien de notre discipline la plus sévère est le dévouement ; tous les vieux moyens, toutes les anciennes sources d'application de la discipline sont détruits ; nous n'avons mis à la base de notre activité que le degré suprême de réflexion et de conscience. Cela nous a donné la possibilité de réaliser une discipline plus élevée que la discipline d'un autre Etat et reposant sur une base, discipline qui n'a rien de commun avec celle qui ne peut se maintenir que difficilement, si tant est qu'elle puisse se maintenir encore dans la société capitaliste.
Sur la question de la discipline, Lénine revient très souvent. C'est à lui qu'on doit la discipline actuelle du russe, telle qu'aucun autre parti de masse l'égaler. Les ennemis du parti communiste russe se sont déjà, à plusieurs reprises (pendant les discussions du parti) réjouis d'un affaiblissement éventuel de la discipline; dans le parti communiste russe, mais chaque fois, le parti est sorti des épreuves renforcé. Le sens fondamental de cette discipline était et reste: les intérêts de la révolution prolétarienne et du parti communiste au-dessus de tout.
Mais pour qu'une pareille discipline ait pu exister réellement , l'unité de vues de tous les membres du parti sur les questions fondamentales était nécessaire. Nous savons C'est Lénine qui a créé cette unité de vues — d'abord dans la fraction bolchéviste, ensuite dans le parti bolchévik- et qu'il a lutté résolument contre tous ceux qui tentaient de la détruire. Il était un adversaire décidé de tous les groupes et fractions à l'intérieur du parti bolchévik, car ils conduisent inévitablement à l'affaiblissement du parti et représentent une menace mortelle pour son unité et pour la domination du pouvoir soviétique. Lorsqu'en , dans la discussion sur les syndicats, il se manifesta déviation, Lénine insista, au 10ème congrès du parti communiste russe, pour qu'on condamnât résolument cette déviation :
" Nous sommes, dit-il, un parti qui lutte au milieu de graves difficultés. Nous devons nous dire : pour que l'unité soit durable, il faut condamner la déviation en question. " Et le congrès la condamna à une majorité écrasante. Il adopta également une résolution sur l'unité du parti, qui fut soutenue par Lénine et qui condamnait résolument les fractions et les groupes.
L'interdiction des fractions et des groupes ne signifie naturellement pas l'interdiction d'une discussion des questions controversées et d'une critique de l'activité des organes dirigeants du parti. Au contraire, chaque membre parti a le droit dans sa cellule, à l'assemblée générale, à la conférence et au congrès du parti, de discuter les questions controversées, de critiquer l'activité des organes dirigeants du parti et de faire ses propositions. Mais on dit dans la résolution de la 13ème conférence du parti communiste russe : " La liberté des débats à l'intérieur du parti, ne signifie aucunement la liberté de miner la discipline du parti. Le C. C. du parti et tous les centres locaux du parti doivent prendre immédiatement les mesures les plus sévères pour le maintien ferme de la discipline bolchéviste, dans tous les lieux où l'on tente de l'ébranler "
Ainsi la liberté de critique ne peut se transformer en liberté de violer impunément la discipline du parti.
Lénine a dit au 10ème congrès : " Nous ne sommes pas un club de discussion. Evidemment, nous pouvons et nous allons éditer des volumes, des ouvrages spéciaux, mais nous sommes, avant tout, forcés de lutter dans les situations les plus difficiles, c'est pourquoi il nous faut nous rassembler en un bloc unique. "
La discussion des questions controversées n'est admise qu'avant la décision. Après que l'organe dirigeant du parti, les conférences .ou les congrès ont pris des décisions, il s'agit d'exécuter strictement ces décisions, même si tel ou tel membre du parti ou des organisations entières ne sont pas d'accord avec la résolution, il s'agit de subordonner strictement la minorité à la majorité. Tel est le principe fondamental de la discipline qui fut appliqué par Lénine dans le parti.
Pour faire connaître les vues de Lénine sur la discipline et l'unité du parti, nous donnons dans notre recueil des extraits de l'ouvrage de Lénine : La maladie infantile du communisme, où il est excellemment dit quelles qualités ont aidé les bolchéviks à conquérir le pouvoir et à le conserver dans les conditions les plus difficiles; nous donnons également un extrait du discours de Lénine au 10' congrès, discours qui contient une appréciation . générale I des discussions alors brûlantes sur les syndicats, et enfin la résolution du 10' congrès sur l'unité du parti.
Le testament de Lénine
" Plutôt moins, mais mieux! " Ce mot d'ordre a été légué par Lénine à toutes les sections de C. Il est nécessaire de créer partout, à l'exemple du parti bolcheviste, des partis prolétariens qui soient bien fondus dans les masses ouvrières. Il est nécessaire de créer partout un noyau solide, fondamental, capable de diriger le parti sur la base du centralisme démocratique et dans les situations les plus difficiles qu'on puisse imaginer.
A l'époque présente de la guerre civile aggravée, dit Lénine (conditions d’admissions à l’I.C), le parti communiste ne peut remplir son devoir que s'il est organisé de façon aussi centralisée que possible, que s'il y règne une discipline de fer qui confine à la discipline militaire, et s'il possède un organisme puissamment autoritaire avec des pouvoirs étendus, et jouissant de la confiance générale du parti.
La plus étroite liaison du parti avec les masses ouvrières est nécessaire. Pour y arriver, il faut que le parti se construise sur la base des cellules d'entreprises. Nécessaire sont l'activité de tous les membres du parti et l'indépendance des organisations, la lutte intransigeante contre toutes les déviations de la ligne strictement marxiste; nécessaire enfin l'élasticité de l'organisation, la capacité de faire rapidement volte-face afin de s'adapter aux changements de situations, tout en conservant les principes fondamentaux de l'organisation bolchéviste. Tel est le testament que Lénine fait à toutes les sections de l'I. C. dans son discourt au 4ème congrès, à la fin de 1922. La tâche de toutes les loi de l’I.C. est de réaliser le plus rapidement possible ce testament.
W. S. M1TSKÉV1TCH-KAPSOUKAS
Directeur de la Section d'Organisation du C. E. l' I. C.
Le primitivisme des "économistes" et l'organisation des révolutionnaires.
Extrait de Que faire ? (Février 1902)
- — Qu'est-ce que le primitivisme ?
Essayons de répondre à cette question en brossant le tableau de l'activité d'un cercle social-démocrate typique entre 1894 et 1901 (on sait que Lénine, avant son arrestation ,1897, avait participé à la vie et à l’action de ces cercles, N.D.L.R.). Nous avons déjà signalé que la jeunesse universitaire d'alors s'enthousiasmait généralement pour le marxisme. Pour elle, en effet, le marxisme était moins une théorie que la réponse à la question " Que faire? ", un appel à marcher contre l'ennemi. Et les nouveaux combattants se mettaient en campagne avec une préparation et un équipement des plus primitifs, parfois même inexistant. On allait à la guerre en moujiks, avec une trique seulement. Sans liaison aucune avec les cercles des autres villes, ni même des autres quartiers ou des autres écoles de sa propre ville, sans coordination aucune des différentes parties du travail révolutionnaire, sans aucun plan d'action, même immédiat, un cercle d'étudiants entre en rapports avec des ouvriers et se met à l'œuvre. Il développe une propagande et une agitation des plus intenses, il s’attire ainsi la sympathie d’ouvriers assez nombreux et de certains membres de la société cultivée qui lui fournisssent de l’argent et de nouvelles recrues. Le prestige du " comité " (ou de l'union de combat) augmente en même temps que son champ d'action s'élargit spontanément. Les personnes qui, il y a quelques mois, intervenaient dans les cercles d'étudiants et décidaient de la direction à prendre, qui nouaient et entretenaient des rapports avec les ouvriers, préparaient et éditaient des feuilles volantes, s'abouchent tenant avec d'autres groupes de révolutionnaires, se procurent de la littérature, entreprennent l'édition d'un journal local, commencent à parler d'une manifestation à faire, passent enfin aux hostilités déclarées (une première feuille d'agitation, le premier numéro d'un journal ou une première manifestation); mais alors et presque toujours, c’est
l'effondrement immédiat et complet. Immédiat et complet, parce que ces opérations militantes n'étaient pas le résultat d'un plan minutieusement établi de lutte longue et acharnée, mais simplement le développement normal d’un travail de cercle conforme à la tradition; parce que presque toujours la police connaissait les principaux dirigeants, qui avaient déjà fait parler d'eux sur les bancs de l’Université, et que, guettant le moment favorable pour un vaste coup de filet, elle avait laissé le cercle se développer et s’étendre pour avoir un corps de délit bien déterminé.
Cette guerre rappelle la marche d'une bande de paysans, munis de gourdins, contre une armée régulière. Et l'on ne peut qu’admirer la vitalité d'un mouvement qui grandissait et remportait des victoires malgré l'absence complète de préparation des combattants. Le caractère primitif de l’armement était, il est vrai, non seulement inévitable au début, mais même légitime, car il permettait d'attirer un grand nombres de combattants.
Mais dès que commencèrent les opérations sérieuses (au moment des grèves de l'été 1896), les lacunes de notre organisation militante se firent de plus en plus sentir.
Après une série de fautes (comme d'en appeler à la société des méfaits des socialistes, ou de déporter nombre d'ouvriers des capitales (Saint Pétersbourg, (Leningrad) et Moscou) dans les centres industriels de province), le gouvernement, quelque peu surpris au début, ne fut pas long à s'adapter aux nouvelles conditions de lutte et disposa aux points convenables ses détachements de provocateurs, d'espions et de gendarmes, munis de tous les perfectionnements de la technique. Les coups de filet devinrent si fréquents, atteignirent une telle quantité de personnes, désorganisèrent si bien les cercles locaux, que la masse ouvrière perdit littéralement tous ses dirigeants, que le mouvement devint incroyablement désordonné et qu'il fut impossible d'établir aucune liaison dans le travail Le manque extraordinaire de liens entre les militants locaux, la composition fortuite des cercles, le défaut de préparation et l'étroitesse de vues dans les questions théoriques, politiques et d'organisation, étaient le résultat inévitable de cette situation. En certains endroits même, voyant notre manque de retenue et de discrétion, les ouvriers en vinrent, par méfiance, à s'écarter des intellectuels dont l'irréflexion, disaient-ils, amène infailliblement l'échec de l'entreprise.
2.—L'organisation des ouvriers et l'organisation des révolutionnaires.
Si, dans la conception de " lutte économique contre les patrons et le gouvernement ", on englobe celle de " lutte politique ", on est amené à assimiler plus ou moins l'organisation des révolutionnaires à celle des ouvriers. C'est ce qui arrive aux économistes, de sorte que, lorsque non, traitons avec eux de l'organisation, nous parlons littéralement de choses différentes. Je me souviens d'une conversation que j'eus un jour avec un économiste assez logique dont je venais de faire la connaissance. L'entretien roulait sur la brochure: Qui fera la révolte politique? Nous avions reconnu que le défaut capital de cette brochure était de ne tenir compte de la question de l'organisation. Nous pensions déjà être entièrement d'accord, mais nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que nous parlions de choses différentes. Mon interlocuteur accusait l'auteur de ne pas tenir compte des caisses de grèves, sociétés de secours mutuels, quant à moi, j'avais en vue l'organisation des révolutionnaires, indispensable pour faire la révolution politique. Et, dès que cette divergence de vues se fut révélée, il fut impossible de nous mettre d'accord sur aucune question de principe.
En quoi consiste la source de nos divergences ? En ce que les économistes dévient constamment de la social-démocratie vers le trade-unionisme, dans les tâches d'organisation comme dans les tâches politiques. La lutte politique de la social-démocratie est beaucoup plus large et plus complexe que la lutte économique des ouvriers contre les patrons et le gouvernement. Par suite, l'organisation d'un parti social-démocrate révolutionnaire doit être autre que l’organisation des ouvriers pour la lutte économique. L'organisation des ouvriers doit être en premier lieu professionnelle; en second lieu, le plus large possible; en troisième lieu, le moins clandestine possible (ici et dans la suite, je n’ai évidemment en vue que la Russie autocratique). Au contraire, l'organisation des révolutionnaires englober principalement des gens dont la profession est l’action révolutionnaire. Aucune distinction entre ouvriers et intellectuels et, à plus forte raison, aucune distinction professionnelle ne sauraient être admises dans une telle organisation. Cette organisation ne doit pas être très étendue, et il faut qu'elle soit le plus clandestine possible.
Arrêtons-nous sur ces trois points.
Dans les pays de liberté politique, la différence entre Nation professionnelle et l'organisation politique est aussi claire qu'entre les trade-unions et la social-démocratie. Les rapports de cette dernière avec les trade-unions varient inévitablement de pays à pays selon les conditions historiques, juridiques et autres; ils peuvent être plus ou moins étroits, complexes, etc. (ils doivent être, à notre avis, le plus étroits et le moins complexes possible), mais il ne saurait être question dans les pays libres d'identifier l'organisation syndicale avec le parti social-démocrate.
En Russie, le joug de l'autocratie efface au premier abord toute distinction entre l'organisation social-démocrate et l'union ouvrière, car unions ouvrières et cercles sont formellement interdits, et la grève, manifestation et arme principale de la lutte économique des ouvriers, est considérée comme un crime de droit commun (parfois même comme un délit politique). De la sorte, la situation en Russie, d'une part, " aiguille sur les questions politique les ouvriers menant la lutte économique " et, d'autre part pousse les social-démocrates à confondre le trade-unioniste et la social-démocratie (nos Kritchevsky, Martinov,
(Kritchevsky et Martinov, chefs des " économistes ", étaient rédacteurs à l'organe de la 0rgane de la " Fédération des social-démocrates russes ", le Robotché Diélo (La Cause ouvrière), qui exprimait les tendances opportunistes dans les rangs des social-démocrates, russes. (Il parut en tout 12 numéros entre avril 1899 et mars 1902.) Le Rabotché Diélo prétendait que: 1° la propagande des " économistes " et des " politiques " constituait deux stades différents, mais nécessaires d'un seul et même processus; 2° ce qui était le plus important, c'était le mouvement spontané des masses ouvrières. Martinov adhéra, après le 2ème congrès du P.O.S.D.R. à la fraction des menchéviks et fut plus tard un de leurs chefs les plus remarquables. Pendant la guerre il fut " internationaliste ". Il est entré au P.C.R. en 1922. N.D.L.R.)
et consorts, qui ne cessant de parler du premier cas, ne remarquent pas le second). En effet, que l'on se représente des gens dont les quatre-vingt-dix-neuf centièmes sont absorbés par " la lutte économique contre les patrons et le gouvernement ". Les uns, durant toute la période de leur action (4-6 mois), ne songeront jamais à la nécessité d'une organisation plus complexe de révolutionnaires. D'autres, vraisemblablement, tomberont sin-- la littérature bernsteinienne, relativement assez répandue, et en tireront la conviction que ce qui a une importance essentielle, c'est la " progression de la lutte journalière courante ". D'autres enfin se laisseront peut-être séduire par l'idée de donner limaille un nouvel exemple de " liaison étroite et organique avec la lutte prolétarienne ", de liaison du mouvement professionnel et du mouvement social-démocrate. Plus un pays arrive tard au capitalisme et, par suite, au mouvement ouvrier, diront-ils, plus les socialistes peuvent participer au mouvement professionnel et le soutenir, moins il peut et il doit y avoir d'unions professionnelles non sociale démocrates. Ce raisonnement est parfaitement juste, mais le malheur est qu'on va plus loin et qu'on rêve d'une fusion complète entre la social-démocratie et le trade-unionisme. Nous allons voir, par l'exemple du statut de la Ligue de Combat pétersbourgeoise…
( la ligue de combat pétersbourgeoise pour la classe ouvrière se constitua en 1894 sur la base d'un cercle de propagandiste social-démocrates. Lénine, Martov, Krijanovski et d'autres militèrent alors dans ce cercle. L'association fut dissoute par la police le 9 décembre ,et ses chefs les plus éminents arrêtés. L'activité révolutionnaire de la Ligue en reçut un coup sensible (1897). C’est alors que s'épanouit 1' " économisme " et que la tactique des " petites affaires " en vint à masquer le but principal: la libération de la classe ouvrière. En 1897, la Ligue de combat pétersbourgeoise commença la publication du journal social-démocrate la Rabotchaïa Muils (La Pensée ouvrière) qui s'assigna la tâche suivante: lutte pour de la situation économique, lutte contre le capital sur intérêts quotidiens immédiats, et grève en tant que moyens de lutte. La Rabotchaïa Muisl niait la lutte politique, et le parti politique centralisé glorifiait l'élément spontané dans le mouvement ouvrier, etc. L’ Iskra (L'Etincelle), avec Lénine en tête, défendait dans toute leur ampleur les tâches et la tactique de la social-démocratie révolutionnaire et menait une lutte ardente contre la Rabotchaïa Muisl et le Rabotché Diélo. (N.D.L.R.)
l'influence nuisible de ces projets sur nos plans d'organisation.
Les organisations ouvrières pour la lutte économique doivent être des organisations professionnelles. Tout ouvrier social-démocrate doit, autant que possible, soutenir ces manifestations et y travailler activement. Mais il n'est pas de notre intérêt d'exiger que les social-démocrates seuls puissent être membres des unions " corporatives ", car cela restreindrait la portée de notre influence sur la masse. Laissons participer à l'union corporative tout ouvrier comprenant qu'il est nécessaire de s'unir pour lutter contre les patrons et le gouvernement. Le but même des unions corporatives serait inaccessible si elles n'étaient pas très larges. Et plus elles seront larges, plus notre influence sur elles s'étendra, non seulement par suite du développement " spontané " de la lutte économique, mais aussi par l'action consciente et directe des membres socialistes de l'union sur leurs camarades. Mais, dans une organisation nombreuse, la clandestinité est impossible (car elle exige beaucoup plus de préparation que la participation à la lutte économique). Comment concilier cette contradiction entre la nécessité d'un effectif nombreux et le régime clandestin ?
Comment arriver à ce que les organisations corporatives soient le moins clandestines possible? II n'y a que deux moyens: ou bien la légalisation des unions corporatives (qui dans quelques pays a précédé celle des unions socialistes et politiques), ou bien le maintien de l'organisation secrète et libre, si lâche que, pour la masse des membres, le régime clandestin soit réduit presque à rien.
La légalisation des unions ouvrières non socialistes et non politiques a déjà commencé en Russie, et il n'est plus, douteux que la progression rapide de notre mouvement ouvrier social-démocrate encouragera et multipliera les tentatives de légalisation, tentatives émanant principalement des partisans du régime existant, mais aussi des ouvriers eux-mêmes et des intellectuels libéraux. Les Vassiliev et les Zoubatov …
( Zoubatov, chef de la section moscovite de l'Okhrana (police politique), s'est efforcé d'orienter le mouvement prolétarien croissant dans un sens favorable au tsarisme. A cet effet, il se fonda, en 1901 à Moscou, sous sa direction, une Association d'entr'aide des ouvriers, des ateliers mécaniques. A la tète de l'association se trouvaient des ouvriers qui étaient en même temps des agents de l'Okhrana. Pour conquérir les sympathies des ouvriers, l'Association organisa même quelques grèves et contribua ainsi involontairement à accroître 1a haine de classe des ouvriers contre la bourgeoisie. Ozérov et Worm étaient eux professeurs de l'université de Moscou qui soutenaient la tactique de Zoubatov. Mais les zoubatovistes n'eurent pas grand succès; les ouvriers reconnurent bien vite leur véritable caractère et les délaissèrent. (N.D.L.R.)
… ont déjà préconisé la légalisation; les Ozérov et les Worms lui ont promis et fourni leur concours, et, parmi ouvriers, ils ont trouvé des adeptes. Aussi sommes-nous obligés de tenir compte de ce nouveau courant. A pas douter, notre devoir est de démasque les Zoubatov
et les Vassiliev, les gendarmes et les popes, et de dévoiler leurs intentions véritables aux ouvriers. Nous devons démasquer toute tendance conciliatrice qui percerait dans les discours des libéraux aux assemblées publiques des ouvriers, soit que ces gens croient sincèrement collaboration pacifique des classes, soit qu'ils aient le désir de contenter les autorités, soit qu'ils soient simplement des maladroits. Nous devons enfin mettre les ouviers en gade contre les pièges de la police qui, à ces assemblées politiques et dans les séances autorisées, observe les " hommes de talent " et cherche à profiter organisations légales pour introduire des provocateurs les organisations illégales.
Mais, ce faisant, nous ne devons pas oublier que la législation du mouvement ouvrier ne profitera pas, en fin de compte, aux Zoubatov, mais à nous. Par notre campagne de divulgations, nous séparons l'ivraie du bon grain. Quelle est l'ivraie ? nous l'avons déjà indiqué. Le bon grain, c’est notre action, qui consiste à intéresser le plus grand nombres d’ouvriers possible aux questions politiques et sociales, à nous libérer, nous, révolutionnaires, de .fonctions qui sont au fond légales (diffusion d'ouvrages légaux, secours mutuels, etc.) et qui, en se développant, nous donneront infailliblement des matériaux de plus en plus considérables pour l'agitation. Aussi pouvons-nous et devons-nous dire aux Zoubatov et aux Ozérov : " Travaillez, messieurs, faites votre possible ; vous dressez des pièges aux ouvriers — par la provocation directe ou par le strouvisme – mais nous nous chargeons de vous démasquer. Chaque fois que vous faites un pas en avant — ne serait-ce qu'un " zi-zag timide " — nous vous disons: merci! Un pas en avant, même minuscule, ne fait qu'élargir le cercle dans lequel se meuvent les ouvriers. Or, cela ne peut que nous profiter et hâter l'apparition d'unions légales, où ce ne sont pas les provocateurs qui attraperont les socialistes, mais les socialistes qui gagneront des adeptes. En un mot, il nous faut maintenant combattre l'ivraie. Notre affaire n'est pas de cultiver le bon grain dans de petits pots. En arrachant l'ivraie, nous défrichons par là même le terrain et permettons au froment de pousser. Et tant qu'il y aura des gens pour faire de la culture en chambre, nous devrons préparer des moissonneurs sachant aujourd'hui arracher l'ivraie et recueillir demain le bon grain .
(La lutte de l'Iskra contre l'ivraie a donné lieu de la part du Rabotché Diélo à cette sortie hargneuse : " Pour l'Iskra, ce sont moins ces grands événements du printemps qui sont un signe des temps que les misérables tentatives des agents de Zoubatov pour " légaliser le mouvement ouvrier. L'Iskra ne voit pas que ces faits parlent précisément contre elle; ils attestent en effet que le mouvement ouvrier a pris des proportions menaçantes aux yeux du gouvernement (Deux Congrès, p. 27). La faute en est toujours au " dogmatisme " de ces orthodoxes " sourds aux commandements impérieux de la vie ". Ils s'obstinent à ne pas voir du blé haut d'un mètre pour faire la guerre à l'ivraie d'un centimètre! N'est-ce pas là une " déformation de la perspective du mouvement ouvrier russe (ibid., p.. 27.)
Ainsi, nous ne pouvons, au moyen de la légalisation, résoudre la question de la création d'une organisation professionnelle la moins clandestine et la plus large possible (mais nous serions enchantés que les Zoubatov et les Ozérov nous en offrissent la possibilité même partielle, ce pour quoi il nous faut guerroyer le plus énergiquement possible contre eux). Il nous reste la voie des organisations professionnelles secrètes, et nous devons aider de tout notre pouvoir les ouvriers qui s'engagent déjà (nous le savons de source sûre) dans cette voie. Les organisations professionnelles peuvent non seulement être extrêmement utiles pour développer et renforcer la lutte économique, mais elles peuvent devenir, en outre, un auxiliaire précieux de ('agitation politique et de l'organisation révolutionnaire.
Pour arriver à ce résultat, pour aiguiller le mouvement professionnel vers la social-démocratie, il faut avant tout bien comprendre l'absurdité du plan d'organisation
préconisent, depuis près de cinq ans, les économistes
pétersbourgeois. Ce plan est exposé dans le Statut de caisse ouvrière (juillet 1897) et le Statut d'organisation ouvrière syndicale (1900). Ces deux documents exposent tous les détails d'une vaste organisation ouvrière, qu'ils confondent avec l'organisation des révolutionnaires.Prenons le statut de 1900, le mieux élaboré. Il se compose de 52 paragraphes: 23 paragraphes exposent l'organisation, le mode de gestion et les
limites des " cercles ouvriers " organisés dans chaque fabrique (" dix hommes au maximum ") et élisant des " groupes centraux ". " Le groupe central observe tout ce qui ce passe dans la fabrique ou l'usine et tient la chronique des événements... (§ 2). Il rend compte chaque mois à tous les cotisants de l'état de la caisse " (§ 17). 10 paragraphes sont consacrés aux " organisations de quartier " et 19 aux fonctions complexes du Comité d'organisation ouvrière et du Comité pétersbourgeois de la Ligue de combat ( délégués des quartiers et des " groupes exécutifs ", groupes de propagandistes pour les relations avec la province et avec l'étranger, pour la gestion des dépôts, des éditions, de la caisse ").
La social-démocratie, assimilée aux groupes exécutifs en ce qui concerne la lutte économique des ouvriers ! Il serait difficile de démontrer d'une façon plus frappante comment l’économisme dévie de la social-démocratie vers
le trade-unionniste, combien peu il se rend compte que le social-démocrate doit avant tout songer à une organisation révolutionnaires capables de diriger toute la lutte émancipatrice du prolétariat. Parler de " l'émancipation politique de la classe ouvrière", de la lutte contre " l’arbitraire tsariste " et écrire de pareils statuts, c'est ne rien comprendre, absolument rien, aux vraies tâches politiques de la social-démocratie. Aucun des 52 paragraphes ne montre que les auteurs aient compris la nécessité d'une large agitation politique parmi les masses, d'une agitation mettant en lumière tous les aspects du régime autocratique, ainsi que la physionomie des différentes classes sociales en Russie. D'ailleurs, avec un tel statut, les buts trade-unionistes mêmes du mouvement, abstraction faite des buts politiques, restent inaccessibles, car ils exigent une organisation par profession dont le statut ne fait pas mention.
Mais le plus caractéristique, c'est peut-être la lourdeur extraordinaire de tout ce " système " qui cherche à relier chaque usine au " comité " par une série de règles uniformes, minutieuses jusqu'au ridicule, et institue un système électoral à trois degrés. Dans l'étroit horizon de l'économisme, la pensée se ravale à des détails bureaucratiques. En réalité, les trois quarts de ces paragraphes ne sont jamais appliqués; par contre, une organisation aussi " clandestine ", avec un groupe central dans chaque usine, facilite considérablement aux gendarmes les vastes coups de filet. Les Polonais ont déjà passé par cette phase du mouvement; il y eut un moment où ils s'enthousiasmaient pour les caisses ouvrières; mais ils y renoncèrent bientôt, s'étant aperçu qu'ils faisaient le jeu des gendarmes. Si nous voulons de larges organisations ouvrières à l'abri des rafles de la gendarmerie, nous devons faire en sorte qu'elles ne soient pas des organisations, officielles, réglementées. Pourront-elles alors fonctionner ? Mais quelles sont leurs fonctions ? " Observer tout ce qui se passe à l'usine et tenir la chronique des événements " (§ 2 du statut). Est-il absolument besoin pour cela d'une réglementation minutieuse ? Des correspondances dans la presse illégale ne vaudraient-elles pas mieux que des groupes spéciaux à cet effet ? " ...Diriger la lutte des ouvriers pour l'amélioration de leur situation à l'usine " (§ 3) : pour cela non plus, pas besoin de règlement. Tout agitateur tant soit peu intelligent apprendra facilement, par une simple conversation, quelles revendications veulent poser lés ouvriers, puis il les transmettra à une organisation étroite de révolutionnaires qui éditera feuille volante appropriée. " ...Créer une caisse avec cotisation de deux kopecks par rouble " (§ 9) et faire s un compte rendu de l'état de la caisse (§ 17); exclure les membres n'acquittant pas leur cotisation (§ 10), pour la police, une véritable aubaine, car rien n’est plus facile que de pénétrer le secret de la " caisse centrale de l'usine ", de confisquer l'argent et de coffrer tous les éléments actifs. Ne serait-il pas plus simple des timbres de un ou deux kopecks à l'estampille d’une certaine organisation (très restreinte et très secrète), ou encore de faire des collectes, dont un journal illégal donnerait le résultat dans une langue conventionnelle? On arriverait tout aussi bien au but proposé, et les gendarmes auraient beaucoup plus de peine à découvrir l'organisation.
Je pourrais continuer cette analyse du statut, mais je avoir assez dit. Un petit noyau compact, composé des ouvriers les plus sûrs, les plus expérimentés et les mieux trempés, ayant des délégués dans les principaux quartiers et reliés de façon rigoureusement clandestine à l’organisation des révolutionnaires, pourra parfaitement, concours de la masse et sans réglementation aucune, accomplir toutes les fonctions d'une organisation professionnelle et les accomplir de la façon la plus désirable pour la social-démocratie. C'est seulement ainsi que l'on pourra en dépit des gendarmes, consolider et développer le mouvement professionnel social-démocrate.
On m'objectera qu'une organisation non réglementée, avec des cadres aussi lâches, n'ayant en somme aucun membre connu et enregistré, ne peut être qualifiée d'organisation. Peut-être ; pour moi l'appellation n'a pas d'importance. Mais cette organisation sans membres fera tout qu'il faut et assurera dès le début une liaison solide entre nos futures trade-unions et le socialisme. Ceux qui veulent une large organisation d'ouvriers avec élections, comptes-rendus, suffrage universel, et cela sous l'absolutisme des utopistes incurables.
La conclusion est simple : si nous commençons par établir une forte organisation de révolutionnaires, nous pourrons assurer la stabilité du mouvement, réaliser les buts social-démocrates et les buts purement trade-unionistes. Mais si nous commençons par constituer une large organisation ouvrière, sous prétexte qu'elle est le plus " accessible " à la masse (en réalité, c'est aux gendarmes qu'elle sera le plus accessible et elle mettra, en outre, les révolutionnaires sous la main de la police), nous n'atteindrons aucun de ces buts, nous ne nous débarrasserons pas de notre primitivisme et, par notre morcellement, nos effondrements continuels, nous ne ferons que rendre plus accessibles à la masse les trade-unions du type Zoubafov et Ozérov.
Quelles seront exactement les fonctions de cette organisation de révolutionnaires? Nous allons le dire. Mais auparavant, examinons encore un raisonnement typique du terrorisme qui, de nouveau, marche la main dans la main avec les économistes. La revue Svoboda (La Svoboda (La Liberté) était l'organe du littérateur confusioniste Nadejdine (Zélensky). Elle parut de 1901 à 1903, mais ne laissa pas de trace marquante dans l'histoire de la social-démocratie russe ) renferme dans son numéro 1 un article intitulé L'organisation, dont l'auteur cherche à défendre ses amis, les économistes ouvriers d'Ivanovo-Voznessensk
.
Mauvaise chose, dit-il, qu'une foule silencieuse, inconsciente ; mauvaise chose qu'un mouvement qui ne vient pas des profondeurs de la masse. Ainsi dans une ville universitaire, lorsque les étudiants, à l'époque des fêtes ou pendant l'été, regagnent leurs foyers, le mouvement ouvrier s'arrête complètement. Un mouvement ouvrier stimulé de l'extérieur peut-il être une force véritable ? Evidemment non... Il n'a pas encore appris à marcher seul, on le tient en lisière. Partout le tableau est le même : les étudiants s'en vont, le mouvement cesse : on incarcère les éléments les plus capables, les autres font fausse route ; on arrête le " comité ", et, tant qu'un nouveau comité n'est pas formé, c'est l'interruption du mouvement. D'ailleurs le nouveau comité peut ne pas ressembler du tout à l'ancien ; celui-ci disait une chose, celui-là dira tout le contraire, le lien entre hier et demain est brisé, l'expérience du passé n'instruit pas l'avenir. Et tout cela parce que le mouvement n'a pas de racines profondes, parce que se ne sont pas une centaine d’imbécile, mais une dizaine d’hommes intelligents qui font le travail. Il est toujours facile de capturer une dizaine d’hommes, mais quand l’organisation englobe la foule, que tout vient de la foule il est impossible que l'entreprise soit détruite.
La description est juste. Il y a là un bon tableau de notre primitivisme. Mais, par leur illogisme et leur manque de tact politique, les conclusions sont dignes de la Rabotchaïa muils. Par leur illogisme, parce que l'auteur confond la question philosophique et historico-sociale des " racines profondes " du mouvement avec celle de l'organisation technique de la lutte contre les gendarmes. Par leur manque de tact politique, car au lieu d'en appeler des mauvais dirigeants aux bons dirigeants, l'auteur en appelle des dirigeants à la " foule ". C'est là une tentative pour nous faire faire machine en arrière au point de vue organisation, de même que pour nous faire régresser politiquement, que de vouloir substituer à l'organisation politique l'excitant de la terreur.
A la vérité, je me trouve embarrassé pour analyser le fatras que nous sert la Svoboda. Pour plus de clarté, je commencerai par un exemple. Prenons les Allemands. On niera pas, je l'espère, que leur organisation englobe la foule., que chez eux tout vient de la foule, que le mouvement ouvrier a appris en Allemagne à marcher tout seul. Pourtant comme cette foule de plusieurs millions d'hommes apprécie des chefs politiques éprouvés! Comme elle s'accroche à eux ! Que de fois les socialistes ne se sont-ils pas entendu dire au Parlement par les députés des partis erres : " Belle démocratie que la vôtre, en vérité : le mouvement de la classe ouvrière n'existe chez vous qu'en paroles ; en réalité c'est toujours le même groupe de chefs qui fait tout. Depuis des temps immémoriaux, ce sont les Bebel et les Liebknecht qui dirigent. Vos délégués, soi-disant élus par les ouvriers, sont plus inamovibles que les fonctionnaires nommés par l'empereur." Mais les Allemands n'ont accueilli que par le dédain ces tentatives démagogiques pour opposer la " foule " aux " chefs " et pour affaiblir le mouvement, en sapant la confiance de la masse ouvrière envers une " dizaine d'hommes intelligents ". Ils sont assez développés politiquement, ils ont suffisamment d'imbéciles ", les mettaient au-dessus des " dizaines de chefs talentueux (les talents ne surgissent pas par centaines), de chefs éprouvés, instruits par une longue pratique, bien d'accord entre eux et connaissant parfaitement leur rôle respectif, aucune classe dans la société contemporaine ne peut mener fermement la lutte. Ils ont eu également leurs démagogues, qui flattaient des " centaines d'imbéciles ", les mettaient au-dessous des " dizaines d'hommes intelligents ", glorifiaient le " poing puissant " de la masse, poussaient (comme Most ou Hasselmann) cette masse à des actes " révolutionnaires " irréfléchis, et semaient la méfiance à l'égard des chefs fermes et résolus. Et c'est seulement grâce à une lutte tenace, implacable, contre tous les éléments démagogiques que le socialisme allemand a grandi et s'est fortifié. Or, au moment Où la social-démocratie russe subit une crise par suite du manque de chefs intelligents et expérimentés, nos sages viennent nous dire sentencieusement : " Mauvaise chose qu'un mouvement qui ne vient pas des profondeurs de la masse! ".
" Un comité formé d'étudiants ne fait pas l'affaire : il est instable. " Tout à fait juste! Mais ce qui en résulte, c'est qu'il faut un comité de révolutionnaires professionnels, étudiants ou ouvriers, peu importe. Or, votre conclusion à vous, c'est qu'il ne faut pas stimuler de l'extérieur le mouvement ouvrier. Dans votre ingénuité, vous ne remarquez même pas que vous faites ainsi le jeu de nos économistes et de notre primitivisme. Comment les étudiants ont-ils stimulé jusqu'ici les ouvriers? Uniquement en leur portant les bribes de connaissances politiques qu'ils avaient eux-mêmes, les bribes d'idées socialistes qu'ils avaient pu acquérir (car la principale nourriture de l'étudiant contemporain, le marxisme légal, n’a pu lui donner que les éléments du socialisme). Il n'y a pas eu trop, mais trop peu, beaucoup trop peu, de cette "stimulation" dans notre mouvement; jusqu'à présent, nous n'avons fait que mijoter dans notre jus, que nous incliner devant la " lutte économique des ouvriers contre les patrons et le gouvernement ". Nous, révolutionnaires de profession, nous devons stimuler et stimulerons bien davantage le mouvement. Mais avec votre expression de " stimulation de l'extérieur ", qui inspire inévitablement à l'ouvrier (tout au moins à l'ouvrier aussi peu développé que vous) la méfiance envers tous ceux qui lui apportent les connaissances politiques et l'expérience révolutionnaire, vous faites de la démagogie, et les démagogues sont les pires ennemis de la classe ouvrière.
Oui, oui, c'est bien cela, et ne récriminez pas contre mes procédés polémiques " dépourvus de camaraderie " Je ne songe pas à suspecter la pureté de vos intentions; j'ai déjà par naïveté dit que l'on pouvait devenir démagogue uniquement par politique. Mais j'ai montré que vous êtes descendus jusqu'à la démagogie. Et je ne me lasserai pas de répéter que les démagogues sont les pires ennemis de la classe ouvrière. En effet, ils éveillent les mauvais instincts des masses, et il est impossible aux ouvriers arriérés de s’en rendre compte, surtout lorsqu'ils sont sincères. Ce sont les pires ennemis des ouvriers, parce que, dans cette période d'oscillations et de tâtonnements où notre mouvement se cherche encore, il n'y a rien de plus facile que d'entraîner démagogiquement la foule, dont seules les épreuves les plus amères parviendront ensuite à dessiller les yeux . Voilà pourquoi les social-démocrates russes doivent combattre impitoyablement la démagogie de la Svoboda et du Rabotche Diélo ( Tout ce que nous dit au sujet de la " stimulation de l’extérieur " et des raisonnements de la Svoboda sur l’organisation,, s'applique entièrement à tous les économistes et partisans du Rabotché Diélo, car il ont adhéré à ce point de vue sur les questions d’organisations, ou bien ils l’ont soutenu et prêché) .
" Il est plus facile de coffrer une dizaine d'hommes intelligents q’une centaines d’imbéciles ". Cet axiome (qui vous vaudra toujours les applaudissements d'une centaine d'imbéciles) vous paraît évident uniquement parce que. dans votre raisonnement, vous avez sauté d'une question à une autre. Vous aviez commencé par parler de l'arrestation du " comité ", de l'arrestation de " l'organisation ", et maintenant vous sautez à une autre question, le déracinement du mouvement. Certes, notre mouvement est indestructible parce qu'il a des racines innombrables dans les profondeurs de la masse, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Maintenant même, malgré toute notre primitivisme, il est impossible de détruire nos " racines profondes " ; et pourtant nous avons continuellement à déplorer des arrestations qui empêchent toute suite dans le mouvement. Or, si vous posez la question de la mainmise sur les organisations et que vous y restiez, je vous dirai qu'il est beaucoup plus difficile de se saisir d'une dizaine d'hommes intelligents que d'une centaine d'imbéciles. Et je soutiendrai ma proposition, quoi que vous fassiez pour exciter la foule contre mon " antidémocratisme ". Par " hommes intelligents " en matière d'organisation, il faut entendre uniquement, comme je l'ai indiqué à maintes reprises, les révolutionnaires professionnels, étudiants ou ouvriers, peu importe. Or, j'affirme : 1° qu'il ne saurait y avoir de solide mouvement révolutionnaire, sans une organisation de dirigeants qui en maintienne la continuité dans le temps ; 2° que plus la masse entraînée spontanément dans la lutte est nombreuse, plus une telle organisation est urgente et doit être solide (sinon, il sera facile aux démagogues d'entraîner les couches arriérées de la masse); 3° que cette organisation doit se composer principalement de révolutionnaires de métier; 4° que, dans un pays autocratique, plus nous réduirons l'effectif de cette organisation, au point de n'y accepter que quelques révolutionnaires de profession initiés à la lutte contre la police politique, plus il sera difficile de " se saisir " d'une telle organisation; 5° que d'autant plus nombreux seront les ouvriers et les éléments des autres classes qui pourront militer dans le mouvement. Que nos économistes, nos terroristes et nos " terroristes -économistes * " (Ce terme serait peut-être plus juste que le précédent en ce qui concerne la Svoboda, car, dans la Renaissance de l'esprit révolutionnaire, on défend le terrorisme et, dans l'article en question, l'économisme. La Svoboda a tout ce qu'il faut pour faire du bon travail, elle est pavée des meilleures intentions, et pourtant elle n'arrive qu'à la confusion. La raison en est que, préconisant la continuité de l'organisation dans le temps, elle ne veut pas reconnaître la nécessité de la continuité de la pensée révolutionnaire et de la théorie social-démocrate. S'efforcer de faire surgir le révolutionnaire professionnel par l'excitant de la terreur et par une " organisation des ouvriers moyens " aussi peu que possible stimulée de l'extérieur , c'est, en vérité, pour chauffer sa maison, la démolir afin d'avoir du bois. NDLR)
réfutent, s'ils le peuvent, ces propositions, dont je ne développerai en ce moment que les deux dernières. Est-il, plus facile ale " se saisir d'une dizaine mimes intelligents " que " d'une centaine d'imbéciles "" ? c’est là une question qui se ramène à celle que j'ai analysée plus haut : une organisation de masse est-elle compatible avec un régime strictement clandestin? Nous ne pourrons jamais donner à une vaste organisation le caractère clandestin sans lequel il ne saurait être question d'une lutte ferme et suivie contre le gouvernement. La concentration de toutes les fonctions clandestines entre les mains du plus petit nombre possible de révolutionnaires professionnels ne signifie nullement que ces derniers " penseront pour tous ", que la foule ne participera pas activement au Mouvement. Au contraire, la foule fera surgir de plus en plus nombreux ces révolutionnaires professionnels, car elle saura alors qu'il ne suffit pas à quelques étudiants et ouvriers, menant la lutte économique, de se réunir pour constituer un " comité ", mais qu'il est nécessaire de former peu à peu des révolutionnaires professionnels, et elle songera à les former. La centralisation des fonctions clandestines de l'organisation n'implique nullement celle de toutes les fonctions du mouvement.
Loin de diminuer, la collaboration de la masse à la littérature illégale décuplera, lorsqu'une dizaine de révolutionnaires professionnels concentreront entre leurs mains l'édition clandestine de cette littérature. Alors, la lecture de la littérature illégale, la collaboration aux publications illégales et même leur diffusion cesseront presque d'être une œuvre clandestine, car la police comprendra bientôt l'absurdité et l'impossibilité de poursuites judiciaires et administratives contre chaque détenteur ou propagateur de publications tirées à des milliers d'exemplaires.
Et il en est ainsi pour toutes les fonctions du mouvement, y compris les manifestations. Une manifestation n'aura que plus de chances d'attirer la masse et de réussir si une " dizaine " de révolutionnaires éprouvés, au moins aussi bien dressés que notre police, en centralisent tous les côtés clandestins : éditions de feuilles volantes, élaboration du plan approximatif, nomination de dirigeants pour chaque quartier de la ville, chaque rayon usinier, chaque établissement d'enseignement, etc. (On dira, je le sais, que mes vues n'ont rien de démocratique, mais je réfuterai plus loin cette objection stupide.)
La centralisation des fonctions les plus clandestines par l'organisation des révolutionnaires renforcera et élargira, loin de l'affaiblir, l'action d'une foule d'autres organisations destinées au grand public (et, par suite, le moins strictement réglementées et le moins clandestines possible): associations ouvrières professionnelles, cercles ouvriers d'instruction et de lecture de la littérature illégale, clubs socialistes, cercles démocratiques, pour les autres couches de la population, etc. De tels cercles, associations et organisations sont nécessaires partout ; il faut qu'ils soient le plus nombreux et leurs fonctions le plus variées possible, mais il est absurde et nuisible de les confondre avec l'organisation des révolutionnaires, d'éteindre dans la masse le sentiment que, pour " servir " un mouvement de masse, il faut des hommes qui se consacrent, spécialement et entièrement, à l'action social-démocrate et qui, patiemment, opiniâtrement. fassent leur éducation de révolutionnaires professionnels. Voilà ce que l'on comprend très peu. Par notre primitivisme, nous avons détruit le prestige des révolutionnaires en Russie : c'est là notre faute principale en matière d'organisation. Un révolutionnaire mou, hésitant dans les questions théoriques, borné dans son horizon, justifiant son sertie par la spontanéité du mouvement de masse, plus semblable à un secrétaire de trade-union qu'à un tribun populaire, sans un plan hardi et de grande envergure qui force le respect de ses adversaires, un révolutionnaire inexpérimenté et maladroit dans son métier (la lutte contre la police politique), est-ce là un révolutionnaire ? Non, ce n'est qu'un misérable et grossier manouvrier.
Que l'on ne s'offense pas de cette épithète : en ce qui concerne l'impréparation, je me l'applique à moi-même le premier. J'ai travaillé dans un cercle qui s'assignait de vastes tâches et, comme tous mes camarades, je souffrais de sentir que nous n'étions que de grossiers manouvriers à ce moment historique où une organisation de révolutionnaires eût suffi pour retourner la Russie. Et quand je me rappelle ce sentiment de honte que j'éprouvais alors, je sens monter en moi l'amertume contre ces pseudo-socialdémocrates dont la propagande déshonore le nom de révolutionnaires, et qui ne comprennent pas que notre tâche n'est pas de rabaisser le révolutionnaire au rôle de manouvrier, mais d'élever le manouvrier au rôle de révolutionnaire.
3.— Envergure du travail d'organisation
Comme nous l'avons vu, B. ( B. était le pseudonyme de B. V. Savinkov qui était alors social-démocrate et membre de la " Ligue de combat pétersbourgeoise". Pendant son bannissement, Savinkov devint narodnik (populiste) et s'affilia aux socialistes-révolutionnaires. En 1903, il entra dans l' " Organisation de combat ", fondée par le provocateur Azev. Presque tous les actes terroristes marquants des socialistes-révolutionnaires de la dernière période ont été organisés par Savinkov. Pendant la guerre, patriote enragé, il fut en 1917, le bras droit de Kérensky, devint après la révolution d'Octobre, un contre-révolutionnaire actif soudoyé par les capitalistes français. (N.D.L.R.) ) parle du " manque de forces révolutionnaires propres à l'action, qui se fait sentir non seulement à St-Pétersbourg, mais dans toute la Russie ". Je ne crois pas qu'il se trouve personne pour contester ce fait. Mais, comme l'explique lui-même B. :
" Nous ne chercherons pas à approfondir les raisons historiques de ce phénomène ; nous dirons seulement que, démoralisée par une réaction politique prolongée et divisée par les changements économiques continuels, la société ne fournit qu'un très petit nombre de personnes aptes au travail révolutionnaire; nous dirons que la classe ouvrière complète en partie les rangs des organisations illégales, mais que le nombre des révolutionnaires qu'elle fournit ne répond pas aux nécessités de l'époque. La situation de l'ouvrier, occupé onze heures et demie par jour à l'usine, lui permet surtout de remplir les fonctions d'agitateur. Mais la propagande et l'organisation, la reproduction et la livraison de la littérature illégale, la publication de proclamations, etc., incombent fatalement à une quantité infime d'intellectuels. (Rabotché Diélo, n• 6, pages 38 et 39.).
Sur beaucoup de points, nous ne sommes pas d'accord ici avec B. qui, souffrant (comme tout praticien tant soit peu intelligent) de notre primitivisme, ne peut trouver, dans le cadre de l'économisme, une issue à cette situation intolérable. La société fournit un très grand nombre de personnes capables, mais nous ne savons pas les utiliser. L'état critique de notre mouvement, sous ce rapport, provient de ce qu'il y a une masse de gens, mais pas d'hommes. Il y a une masse de gens, parce que la classe ouvrière et les couches de plus en plus différenciées de la société fournissent chaque année un nombre de plus en plus grand d'éléments mécontents, prêts à protester et à apporter leur concours à la lutte contre l'absolutisme, dont le joug apparaît de plus en plus insupportable aux masses. Et en même temps, il n'y a pas d'hommes, parce qu'il n'y a pas de dirigeants, pas de chefs politiques, pas de talents capables d'organiser un travail large, coordonné, permettant l'application de chaque force, même la plus insignifiante.
" La croissance et le développement des organisations révolutionnaires " retardent non seulement sur la croissance du mouvement ouvrier - B. le reconnaît lui-même —mais encore sur la croissance du mouvement démocratique dans toutes les couches du peuple (d'ailleurs, B. vraisemblablement souscrirait aujourd'hui à cette dernière partie de ma proposition). Le cadre du travail révolutionnaire est trop étroit pour la base spontanée du mouvement, trop comprimé pour la malheureuse théorie de la lutte économique contre les patrons et le gouvernement. Or, actuellement, ce ne sont pas seulement des agitateurs politiques, mais aussi des organisateurs, qui doivent " aller dans toutes les classes de la population ". ( Ainsi, parmi les troupes on remarque depuis quelque temps une accentuation considérable de l'esprit démocratique, partiellement à cause de la fréquence des combats de rues contre des ennemis o comme les ouvriers et les étudiants. Et, dès que nos forces nous le permettront, nous devrons accorder l'attention la plus sérieuse à la propagande et à l'agitation parmi les soldats et les officiers, à la création d'organisations militaires, rattachées à notre parti. )
Les social-démocrates peuvent parfaitement répartir les fonctions multiples de leur travail d'organisation entre les représentants des classes les plus diverses. Le manque de spécialisation, que B. déplore si vivement, est l'un des plus grands défauts de notre technique. Plus les diverses fractions de l'œuvres générale seront menues, plus on trouvera de personnes capables de les exécuter (et complètement incapables, dans la majorité des cas, de devenir des révolutionnaires professionnels); plus il sera difficile pour la police de mettre la main sur tous les " militants partiels ", plus il lui sera malaisé de fabriquer avec un délit insignifiant une affaire d'importance justifiant les dépenses de la Sûreté. En ce qui concerne le nombre de personnes prêtes à nous fournir leur concours, nous avons, dans le précédent chapitre, signalé le changement considérable qui s'est produit sous ce rapport depuis cinq ans. Mais, d'autre part, pour grouper tous ces éléments, pour ne pas, en même temps que les fonctions, morceler le mouvement lui-même, pour insuffler à l'exécuteur d'une petite tâche la foi en la nécessité et l'importance de son travail, foi sans laquelle il ne fera jamais rien ( Un camarade me racontait un jour qu'un inspecteur d'usine, qui avait aidé la social-démocratie et était prêt à continuer, se plaignait amèrement de ne pas savoir si " ses informations " parvenaient jusqu'à l'organisme révolutionnaire central, si son concours était nécessaire et dans quelle mesure il était utilisable. Tout praticien pourrait citer des cas semblables où notre manque d'organisation nous enlève des alliés. Or, les employés et les fonctionnaires des usines, des postes, des chemins de fer, de la douane, de la noblesse, du clergé et des différentes institutions, jusque et y compris la police et la Cour elle-même, pourraient nous rendre et nous rendraient en réalité une multitude de " petits " services dont le total serait d'une valeur inappréciable. Si nous avions déjà un parti véritable, une organisation combative de révolutionnaires, nous ne nous précipiterions pas sur ces " auxiliaires ", nous ne nous hâterions pas de les entraîner dans l'action illégale ; nous les ménagerions, nous préparerions même spécialement des hommes pour ces fonctions, nous souvenant que nombre d'étudiants pourraient être beaucoup plus utiles au parti comme fonctionnaires " auxiliaires " que comme révolutionnaires improvisés. Mais, je le répète, seule une organisation solide, ne manquant pas de forces actives, a le droit d'appliquer cette tactique. ) , il faut une forte organisation de révolutionnaires éprouvés. Avec une telle organisation, la foi en la force du parti s'affermira et s'étendra d'autant plus que cette organisation sera clandestine ; or, à la guerre, ce qui importe, c'est d'insuffler à son armée la confiance en elle-même, mais aussi d'en imposer à l'ennemi et aux neutres, car une neutralité bienveillante peut souvent décider du succès. Avec une telle organisation, assise sur une base théorique ferme et disposant d'un organe social-démocrate, il n'y aura pas à craindre que les' nombreux éléments du " dehors " qui auront adhéré au mouvement ne le fassent dévier. (Au contraire, maintenant avec le primitivisme qui domine chez nous, nous voyons des social-démocrates orienter de bonne foi le mouvement vers la ligne du Credo.) En un mot, la spécialisation présuppose et implique la centralisation.
Mais B. lui-même qui a si bien montré la nécessité de la spécialisation en mesure insuffisamment la valeur dans la deuxième partie de son raisonnement. Le nombre des révolutionnaires provenant des milieux ouvriers est insuffisant, dit-il. Cette observation est parfaitement juste et confirme entièrement nos vues sur les causes de la crise actuelle de la social-démocratie, partant sur les moyens d'y remédier. Ce ne sont pas seulement les révolutionnaires en général, mais aussi les ouvriers révolutionnaires qui ne peuvent arriver à suivre la progression spontanée du mouvement des masses ouvrières. Or, ce fait confirme avec éclat, même au point de vue " pratique ", l'absurdité et le caractère réactionnaire de la " pédagogie " qui nous est si souvent servie à propos de nos devoirs envers les ouvriers. Il atteste que notre obligation première est de contribuer à former des révolutionnaires ouvriers qui, sous le rapport de l'activité dans le parti, seront au même niveau que les révolutionnaires intellectuels. (Nous soulignons : " sous le rapport de l'activité dans le parti ", car, sous les autres rapports il n'est pas si facile ni si nécessaire que les ouvriers atteignent un tel niveau.) C'est pourquoi il faut nous attacher principalement à élever les ouvriers au niveau des révolutionnaires, et non nous abaisser nous-mêmes au niveau de la " masse ouvrière ", comme le veulent les économistes, au niveau des " ouvriers moyens ", comme le veut la Svoboda (qui, sous ce rapport, se hausse au deuxième degré de la " pédagogie " économiste).
Loin de moi la pensée de nier la nécessité d'une littérature populaire (mais non vulgaire) pour les ouvriers, et particulièrement pour les ouvriers les plus arriérés. Mais ce qui me révolte, c'est cette juxtaposition continuelle de la pédagogie aux questions de politique et d'organisation. Vous, en effet, messieurs les champions de " l'ouvrier moyen ", vous insultez en somme l'ouvrier par votre façon de vous pencher vers lui afin de lui parler de la politique ou de l'organisation ouvrières. Parlez de choses sérieuses, redressez-vous et laissez aux pédagogues la pédagogie, qui n'est pas la tâche des politiciens et des organisateurs. Est-ce que, parmi les intellectuels, il n'y a pas non plus des éléments avancés, des éléments " moyens " et une " masse " ? Est-ce que tout le monde ne reconnaît pas la nécessité d'une littérature populaire pour les intellectuels et est-ce que cette littérature n'existe pas ? Mais figurez-vous que, dans un article sur l'organisation des étudiants et des collégiens, l'auteur, du ton d'un homme qui vient de faire une importante découverte, annonce que ce qu'il faut tout d'abord, c'est une organisation d' " étudiants moyens ". On se moquerait de lui, et avec raison. Donnez-nous, lui dira-t-on, quelques idées sur l'organisation, si tant est que vous en ayez, et laissez-nous le soin de voir quels sont parmi nous les éléments " moyens ", supérieurs ou inférieurs. Et si vous n'avez pas d'idée sur l'or