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DU PASSÉ DE LA PRESSE OUVRIÈRE EN RUSSIE

 

L'histoire de la presse ouvrière en Russie est indissolu­blement liée à celle du mouvement démocratique et socialiste. Partant, seule la connaissance des principales étapes du mouvement d'émancipation permet de bien comprendre pourquoi la préparation et la naissance de la presse ouvrière ont suivi tel chemin et non tel autre.

 

Le mouvement d'affranchissement est passé en Russie par trois étapes essentielles correspondant aux trois classes principales de la société russe qui l'ont marqué de leur empreinte :

 

1) la période nobiliaire, approximativement de 1825 à 1861 ;

2) la période roturière ou démocratique bour­geoise, de 1861 à 1895 environ ;

3) la période prolétarienne, 1895 à nos jours.

 

Les hommes d'action les plus éminents de la période nobiliaire furent les décembristes1 et Herzen. En ce temps-là, à l’époque du servage, il ne pouvait être question qu'une classe  ouvrière se dégageât de la masse des serfs, de cette caste privée de droits, « inférieure », « plébéienne » . Le rôle précurseur de la presse ouvrière (démocratique prolétarienne ou social-démocrate) incomba à la presse illégale qui défendait l'ensemble des idéaux démocratiques, avec le Kolokol 2 de Herzen à sa tête.

 

De même que les décembristes éveillèrent Herzen, de même Herzen et son Kolohol aidèrent à l'éveil des roturiers, représentant cultivés de la bourgeoisie libérale et démocratique mais qui n’appartenaient pas à la noblesse, mais à la couche des fonctionnaires, à la petite bourgeoisie, au corps des marchands, à la paysannerie. C’est V.Biélinski qui, à l’époque du servage, préluda, dans notre mouvement d’émancipation, à l’éviction complète des nobles par les roturiers. La célèbre Lettre à Gogol, qui dressait le bilan de l’activité littéraire de Biélinski, fut une des meilleures œuvres de la presse démocratique illégale, qui n’ont rien perdu, aujourd’hui encore, de leur immense portée ni de leur actualité.

 

La chute du servage fit des roturiers les principaux promoteurs du mouvement massif d’affranchissement en général et de la presse démocratique illégale en particulier. Répondant au point de vue du roturier, le populisme devint l’orientation dominante. En tant que courant social, il n’a jamais pu se démarquer du libéralisme sur sa droite, et de l’anarchisme sur sa gauche. Mais Tchernychevski, qui développa à la suite de Herzen les vue populistes3 , fit, par rapport à ce dernier, un énorme pas en avant. Il fut un démocrate beaucoup plus conséquent et combatif. Tchernychevski dénonça avec véhémence les trahisons du libéralisme, suivit cette ligne politique qui provoque toujours la haine des cadets et des liquidateurs4.  Il fut en dépit de son socialisme utopique, un critique remarquablement profond du capitalisme.

 

La période 1860-1880 connaît un bon nopbre de publication illégale de caractère combatif, démocratique ou socialiste utopique, qui commençaient déjà à se répandre dans les « masses ». Parmi les militants de cette époque, une place éminente revient aux ouvriers Piotr Alexéiev, Stéphane Khaltourine et d’autres. Toutefois, dans le flot général du populisme, le courant démocratique prolétarien ne pouvait encore se dégager. Cela ne devint possible qu’après l’affirmation, sur le plan idéologique, du courant marxistes russe (le groupe   « Libération du travail »5,1883), et lorsque le mouvement ouvrier commança à se développer d’une façon continue (les grèves de Pétersbourg en 1895-1896) en connexion avec la social-démocratie.

 

Mais avant d'en arriver à cette époque, où apparaît, à proprement parler, la presse ouvrière en Russie, nous cite­rons des chiffres qui montrent nettement la différence de classe entre les mouvements des trois périodes historiques que nous venons de noter. Il s'agit du pourcentage des per­sonnes jugées pour crimes contre la sûreté de l'Etat (c'est-à-dire politiques), réparties selon les ordres auxquels elles ap­partiennent et leurs occupations (par classes) : (Voir Lénine, CEuvres, t. 19, pp. 294-296, Le rôle des castes et des classes dans le mouvement de libération ». (N.R.):

 

 

 

Nobles

Petits bourgeois et paysans

Paysans

Ouvriers

Intellectuels

1827-1846

76

23

?

?

?

1884-1890

30,6

46,6

7,1

15,1

73,2

1901 -1903

10,7

80,9

9,0

46,1

36,7

1905 1908

9,1

87,7

24,2

47,4

28,4

 

 

Dans la période nobiliair?, qui se situe à l'époque du ser­vage (1827-1846), les nobles, qui forment une infime mino­rité de la population, fournissent l'énorme majorité (76 %) des « politiques ». Dans la période populiste, roturière (1884-­1890; ces données font malheureusement défaut pour la pé­riode 1860-1880), les nobles passent au second plan, mais leur proportion reste cependant considérable (30,6 %). Les intellectuels forment l'immense majorité des participants au mouvement démocratique (73,2%).

 

Dans la période 1901-1903, qui est justement celle de la vieille Iskra6, le premier journal politique marxiste, la pro­portion des ouvriers (46,1%) devient supérieure à celle des intellectuels (36,7 %), cependant que le mouvement est en pleine démocratisation (10,7  % de nobles et 80,9 % de « non privilégiés »).

           

Notons, en anticipant sur la suite, que la période du pre­mier mouvement de masse (1905-1908) apporte comme uni­que changement l'éviction des intellectuels (28,4 % contre 36, 7%) par la paysannerie (24,2 % contre 9,0 %).

 

Ce fut le groupe « Libération du travail », constitué à l’étranger en 1883, qui fonda la social-démocratie en Russie. Les publications de ce groupe, imprimées sans censure à l’étranger, furent les premières à exposer méthodiquement, avec toutes les conclusions pratiques qui en découlent, les idées marxistes qui, comme l’a prouvé l’expérience du monde entier, sont les seules à exprimer fidèlement l’essence du mouvement ouvrier et de ces objectifs. En douze ans, de 1883  à 1895, il eut, coyons-nous, une seule tentative de créer une presse ouvrière social-démocrate en Russie; ce fut l’édition en 1885 à Pétersbourg du Rabotchi 7 , journal social-démocrate illégal bien entendu, dont il ne parut que deux numéros. L’absence d’un mouvement ouvrier de masse ne permettait pas à la presse de prendre une large extension.

 

 

C’est à partir de 1895-1896, depuis les célèbres grèves de Pétersbourg, que commence un mouvement ouvrier de masse, avec la participation de la social-démocratie. C’est de cette époque que date l’apparition, à proprement parler, de la presse ouvrière en Russie. Cette presse publiait surtout des tracts clandestins, la pluspart du temps polycopiés, et consacré à l’agitation « économique » ( et aussi non économique), c’est à dire à l’exposé des besoins des revendications des ouvriers de diverses fabriques et branches d’industrie. Il va de soi que, sans une participation très active des ouvriers d’avant-garde à la composition et la diffusion de ces publications, cette presse n’aurait pu exister. Parmi les ouvriers de Pétersbourg qui jouèrent un rôle actif, ont peut citer Vassili Chelgounov qui, plus tard, ayant perdu la vue, ne put déployer la même activité, et Ivan Babouchkine, ardent partisant de l’Iskra (1900-1903) et « bolchévik » (1903-1905), fusillé à la fin de 1905 ou au début de 1906 pour avoir pris part à l’insurection en Sibérie.

 

Les  tracts étaient édités par des groupes, cercles et organisations social-démocrates dont la plupart commencèrent, dès la fin de 1895, à se dénommer « Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière »8. En 1898, un congrès des représentants des organisations social-démocrates locales fonda le « Parti ouvrier social-démocrate de Russie ».

 

Après les tracts, on vit paraître des journaux ouvriers illé­gaux, par exemple à Saint-Pétersbourg, en 1897, le Sankt- Péterbourgshi Rabotchi Listoh9 et la Rabotchaïa Mys110 qui fut bientôt transférée à l'étranger. Des journaux social-démo­crates locaux paraissent dans la clandestinité presque sans interruption à partir de cette époque et jusqu'à la Révolu­tion ; bien entendu, ils sont continuellement anéantis, mais réapparaissent sans cesse dans tous les coins de la Russie.

 

Les tracts ouvriers et les journaux social-démocrates de cette période, qui remonte à vingt ans, sont dans leur ensem­ble les précurseurs directs et immédiats de la presse ouvrière d'aujourd'hui : mémes « révélations » accusatrices sur la situation dans les fabriques; méme chronique de la lutte « économique », méme interprétation de principe des objectifs du mouvement ouvrier sous l'angle du marxisme et du dé­mocratisme conséquent ; enfin, c'est la méme double orien­tation, marxiste et opportuniste, dans la presse ouvrière.

 

Fait remarquable et qui est encore loin d'avoir été appré­cié à sa juste valeur: dès qu'un mouvement ouvrier de masse est apparu en Russie (1895-1896), il s'est divisé aus­sitôt en un courant marxiste et un courant opportuniste, et cette division, tout en changeant de forme, d'aspect, etc., subsiste, sans se modifier quant au fond, depuis 1894 jusqu'en 1914. Il existe évidemment des racines sociales profondes, des racines de classe, qui expliquent précisément ce genre de division et de lutte interne entre les social-démocrates.

 

La Rabotchaïa Mys1, mentionnée plus haut, représentait le courant opportuniste de ce temps, ,dit « économisme »11. Cette tendance s'est dessinée dès 1894-1895, lors des discussions entre les militants du mouvement ouvrier en Russie. A l'étran­ger, où l'éveil, des ouvriers russes amena dès 1896 une flo­raison éclatante de la presse social-démocrate, l'apparition et le rassemblement des « économistes » aboutirent à une scission au printemps 1900 (c'est-à-dire avant la fondation de l'Iskra, dont le premier numéro sortit tout à la fin de 1900).

 

L'histoire de la presse ouvrière de 1894 à 1914 est celle des deux courants du marxisme russe et de la social-démo­cratie russe (ou plutôt de Russie). Pour comprendre l'his­toire de la presse ouvrière en Russie, il faut connaître non seulement et même pas tellement les noms des divers jour­naux, – qui ne disent rien au lecteur contemporain et ne font que le dérouter, – mais le contenu, le caractère, l'orien­tation idéologique des diverses parties de la social-démo­cratie.

 

Les principaux organes des « économistes » étaient la Ra­botchaïa Mysl (1897-1900) et le Rabotchéié Diélo 12 (1898-1901). A la tête de ce dernier journal se trouvaient B. Kritchevski, qui passa plus tard aux syndicalistes, A. Martynov, menchévik notoire et maintenant liquidateur, et Aki­mov, actuellement « social-démocrate indépendant », qui est d'accord avec les liquidateurs sur toutes les questions essen­tielles.

 

La lutte contre les économistes ne fut menée d'abord que par Plékhanov et tout le groupe « Libération du travail » (la revue Rabotnik 13, etc.), et ensuite par l'Iskra (de 1900 au mois ,d'aoùt 1903, jusqu'au IIe Congrès du P.O.S.D.R.). En quoi consistait l'essence de 1' « économisme » ?

 

Les « économistes » défendaient très énergiquement, en paroles, le caractère de masse du mouvement ouvrier et l'ini­tiative ouvrière, insistant sur l'importance primordiale de l'agitation « économique » et la nécessité d'un passage mo­déré ou graduel à l'agitation politique. Comme le voit le lec­teur, ce sont les mêmes vocables que les liquidateurs affec­tionnent et dont ils font parade. En fait, les « économistes » pratiquaient une politique ouvrière libérale, dont M. S.Pro­kopovitch, qui était alors un des chefs de l' »économisme », a brièvement exprimé l'essence dans la formule : « Aux ou­vriers la lutte économique, aux libéraux la lutte politique. » En réalité, les « économistes », qui faisaient tant de vacarme autour de l'initiative ouvrière et du mouvement de masse, formaient l'aile opportuniste au mouvement ouvrier, aile pe­tite-bourgeoise des intellectuels.

 

L'immense majorité des ouvriers conscients dont le pour­centage, parmi les inculpés de crimes d'État était dès 1901-1903 de 46 % contre 37 % pour les intellectuels, prit parti pour la vieille Iskra contre l'opportunisme. Trois an­nées d'action (1901-1903) permirent à l'Iskra d'élaborer le programme du parti social-démocrate, les fondements de sa tactique et les formes de coordination de la lutte éco­nomique et de la lutte politique des ouvriers sur la base du marxisme conséquent. Autour de l'Iskra et sous sa direc­tion idéologique, la presse ouvrière se développa considéra­blement dans les années précédant la révolution. Le nombre de feuilles illégales et d'imprimeries clandestines était très grand et s'accroissait rapidement en tous les points de la Russie.

 

La victoire complète de l'Iskra sur l' »économisme », de la tactique prolétarienne conséquente sur la tactique des intel­lectuels opportunistes, qui se produisit en 1903, amena dans les rangs de la social-démocratie un nouvel afflux de « com­pagnons de route » et l'opportunisme ressuscita sur le terrain de l'iskrisme, comme une partie intégrante de ce dernier, sous l'aspect du « menchévisme ».

 

Le menchévisme se constitua au IIe Congrès du P.O.S.D.R. (août 1903), à partir de la minorité des « iskristes » (d'où le nom de menchévisme) et de tous les adversaires opportunis­tes de l' « Iskra ». Les « menchéviks » firent retour à l' « éco­nomisme », naturellement sous une forme quelque peu renou­velée ; tous les « économistes » restés dans le mouvement s'en vinrent grossir, A. Martynov en téte, les rangs des « menchéviks » .

 

La nouvelle Iskra qui, à dater de novembre 1903, parut avec un comité de rédaction remanié, devint l'organe princi­pal du « menchévisme » : « il y a un abîme entre la vieille et la nouvelle Iskra », déclara ouvertement Trotski, qui était alors un fougueux menchévik. Les principaux organes des « bolchéviks », qui défendaient la tactique du marxisme con­séquent, fidèle à la vieille Iskra, étaient le Vpériod et le ?r?létaril4` (1905).

 

Les années 1905-1907, années de la révolution, mirent à l'épreuve les deux courants principaux, bolchévik et men­chévik, de la social-démocratie et de la presse ouvriére, quant à la force réelle de leur liaison avec les masses et en tant qu'interprètes de la tactique des masses prolétariennes. La presse social-démocrate légale n'aurait pu paraître dès l'au­tomne 1905 si l'activité des ouvriers d'avant-garde, étroite­ment liée aux masses, n'avait préparé un terrain propice. Et si la presse social-démocrate légale aussi bien en 1905, en 1906 qu'en 1907 fut celle de deux courants et de deux frac­tions, on ne saurait l'expliquer autrement que par la diffé­rence qui sépare la ligne petite-bourgeoise et la ligne prolé­tarienne dans le mouvement ouvrier de cette époque.

 

La presse ouvrière légale parut pendant les trois pério­des d'essor et de « liberté » relative : à l'automne 1905 (la Navaïa Jizn15 des bolchéviks, le Natch?l?16 des menchéviks –nous ne citons que les principaux organes parmi une quantité d'autres), au printemps 1906 (la Volna, l'Ekho17, etc., chez les bolchéviks ; la Narodnaia Doumal8 et d'autres, chez les men­chéviks), et au printemps 1907.

 

L'essence de la tactique menchévique de cette époque a été récemment définie par L. Martov lui-méme : « Le men­chévisme ne voyait pas pour le prolétariat d'autre possibilité de participer avec fruit à cette crise que de préter son con­cours à la démocratie libérale bourgeoise qui s'efforçait d'écarter du pouvoir d'État la partie réactionnaire des clas­ses possedantes, concours que le prolétariat devait apporter en conservant toutefois sa pleine indépendance politique » (Roubakine, Parmi les livres, t. II, p. 772). Or, cette tactique de « concours » aux libéraux signifiait en réalité la dépendance des ouvriers à leur égard; elle était en fait une politique ou­vriére libérale. En revanche, la tactique bolchévique garan­tissait l'indépendance du prolétariat dans la crise bourgeoise par la lutte visant à pousser cette crise jusqu'au bout, par la dénonciation des trahisons du libéralisme, par les efforts visant à éclairer et à rallier la petite bourgeoisie (rurale sur­tout), à l'encontre de ces trahisons.

 

On sait – et les menchéviks eux-mémes, y compris les liquidateurs actuels : Koltsov, Lévitski, etc., l'ont maintes fois reconnu – que, pendant ces années (1905-1907), les masses ouvrières marchaient avec les bolchéviks. Le bolchévisme exprimait l'essence prolétarienne du mouvement ; le menchevisme représentait son aile opportuniste, petite-bourgeoise et intellectuelle.

 

Nous ne pouvons caractériser ici avec plus de détails le contenu et la signification de la tactique des deux courants de la presse ouvrière. Nous devons nous borner à préciser les faits essentiels, à définir les lignes principales du dévelop­pement historique.

 

L'histoire de la presse ouvrière en Russie est vieille de près d'un siècle : elle a connu d'abord une phase prépara­toire, c'est-à-dire celles du mouvement d'émancipation non ouvrier, non prolétarien, mais d'une portée « démocratique générale », c'est-à-dire du mouvement démocratique bour­geois, et ensuite une phase correspondant à son histoire pro­pre, aux vingt années d'histoire, du mouvement prolétarien, de la démocratie prolétarienne ou social-démocratie.

 

Nulle part au monde, le mouvement prolétarien n'a surgi et ne pouvait surgir « d'emblée » sous une pure forme de classe, de toutes piéces, comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter. Ce n’est que par une longue lutte et un âpre tra­vail des ouvriers d'avant-garde eux-mémes, de tous les ou­vriers conscients, que le mouvement de classe prolétarien a pu se renforcer et se dégager de toutes les superstitions, res­trictions, étroitesses et altérations petites-bourgeoises. La classe ouvrière vit côte à côte avec la petite bourgeoisie qui, en se ruinant, fournit cosntamment de nouvelles recrues au prolétariat. Or la Russie est le pays le plus-petit bourgeois de tous les pays capitalistes, qui ne connaît que maintenant l’époque des révolutions bourgeoises, franchie par l’Angleterre au 17eme siècle, par la France au 18eme siècle et dans la première moitié du 19eme.

 

En s’attelant aujourd’hui à une tâche  qui le touche de près, lui tient au cœur, une tâche vitale ; la mise sur pied, la consolidation et le développement de la presse ouvrière, l'ouvrier conscient n’oubliera pas les vingt ans d'histoire du marxisme et de la presse social-démocrate en Russie.

 

Ils rendent un bien mauvais service au mouvement ouvrier, ses amis intellectuels aux nerfs délicats, qui se dérobent à la lutte au sein de la social-,démocratie et remplissent l'air de cris et d'exhortations à s'en écarter. Ce sont de bra­ves gens, mais des esprits futiles, et futiles sont leurs appels.

 

Ce n’est qu’en étudiant l'histoire de la lutte du mar?isme contre l'opportunisme, en apprenant à connaître à fond, dans tous ses détails, la façon dont s'est dégagée de la confusion petite-bourgeoise la démocratie prolétarienne indépendante, que les ouvriers d'avant-garde fortifieront définitivement leur conscience et leur presse ouvrière.

 

R?botchi » 1,          22 avril 1914

Lénine, Œuvres,  Paris-Moscou, t. 20, ??. 255-263. 

 

 

 

NOTRE PROGRAMME

La social-démocratie internationale traverse à l'heure ac­tuelle une période de flottement de la pensée. Jusqu à pré­sent, les doctrines de Marx et d'Engels étaient considérées comme le fondement solide de la théorie révolutionnaire ; maintenant, des voix s’élèvent de toutes parts pour procla­mer ces doctrines insuffisantes et périmées. Quiconque se dé­clare social-démocrate et se propose de publier un organe so­cial-démocrate doit définir nettement son attitude envers une question qui est loin de préoccuper uniquement les social-démocrates allemands.

 

Nous nous plaçons entièrement sur le terrain de la théo­rie de Marx: elle a été la première à faire du socialisme, d'utopie qu'il était, une science, à en poser les fondements inébranlables, à tracer le chemin à suivre en la développant plus avant et en l'élaborant dans tous ses détails. Elle a mis à nu la nature de l'économie capitaliste moderne en expli­quant comment le salariat, l'achat de la force de travail, dis­simule l'asservissement de millions de non-possédants par une poignée de capitalistes, de propriétaires de terres, de fa­briques, de mines, etc. Elle a montré comment toute l'évolu­tion du capitalisme moderne tend à évincer la petite production par la grande et crée les conditions qui rendent possible et nécessaire l'organisation socialiste de la société. Elle nous a appris à discerner, derrière le voile des coutumes enraci­nées, des intrigues politiques, des lois subtiles et des doctrines astucieuses, la lutte des classes, la lutte qui oppose les diverses classes possédantes à la masse de non-possedants, au prolétariat, qui est à la tête de tous les non-possédants. Elle a élucidé la véritable tâche d'un parti socialiste révo­lutionnaire, qui n’est pas d'inventer des plans de réorganisa­tion de la société, ou de prêcher aux capitalistes et à leurs valets l'amélioration du sort des ouvriers, ou de tramer des complots, mais d'organiser la lutte de classe du prolétariat et de diriger cette lutte dont le but final est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat et l'organisation de la société socialiste.

 

Et maintenant, nous demandons : qu ont donc apporté de nouveau à cette théorie ces tonitruants « rénovateurs » qui font tant de tapage à l'heure actuelle et qui se groupent autour du socialiste allemand Bernstein ? Absolument rien : ils n’ont pas fait avancer d'un pas la science que Marx et Engels nous ont recommandé de développer; ils n'ont enseigné au prolétariat aucun nouveau procédé de lutte : ils n’ont fait que reculer en empruntant des bribes de théories arriérées et en prêchant au prolétariat non pas la théorie de la lutte, mais celle des concessions des concessions aux pires ennemis du prolétariat, aux gouvernements et aux partis bourgeois, qui cherchent inlassablement de nouveaux moyens de traquer les socialistes. Plekhanov, l'un des fondateurs et des chefs de la social-démocratie russe, a eu tout à fait raison de critiquer impitoyablement la récente « critique» de Bernstein 19, dont les conceptions viennent également d'être répudiées par les représentants des ouvriers allemands (au congrès de Ha­novre20).

 

Nous savons que ces mots nous vaudront une avalanche d'accusations : on criera que nous voulons faire du parti socialiste un ordre d' « orthodoxes », persécutant les « héréti­ques » qui s'écartent du « dogme », qui ont une opinion indé­pendante, etc. Nous les connaissons, toutes ces phrases cin­glantes à la mode. Mais elles ne contiennent pas un grain de sens ni de vérité. Il ne saurait exister de parti socialiste fort sans une théorie révolutionnaire qui unisse tous les socialis­tes, d'où ils tirent toutes leurs convictions et qu'ils appliquent à leurs méthodes de lutte et à leurs moyens d'action. Défen­dre une telle théorie que l'on considère comme profondé­ment vraie, contre les attaques injustifiées et les tentatives de l'altérer ne signifie nullement qu'on soit l'ennemi de toute critique. Nous ne tenons nullement la doctrine de Marx pour quelque chose d'achevé et d'intangible ; au contraire, nous sommes persuadés quelle a seulement posé les pierres an­gulaires de la science que les socialistes doivent faire pro­gresser dans toutes les directions s'ils ne veulent pas retar­der sur la vie. Nous pensons que les socialistes russes sur­tout doivent absolument développer par eux-mêmes la théo­rie de Marx, car celle-ci n’indique que des principes direc­teurs généraux, qui s'appliquent dans chaque cas particulier, à l'Angleterre autrement qu'a la France, à la France autre­ment qu'à l'Allemagne, à l'Allemagne autrement qu'a la Rus­sie. Aussi réserverons-nous volontiers une place dans notre journal aux articles traitant de questions théoriques et invi­tons-nous tous nos camarades à discuter ouvertement sur les points litigieux.

 

Quelles sont donc les principales questions soulevées par l'application à la Russie du programme commun à tous les social-démocrates ? Nous avons déjà dit que l'essence de ce programme consiste à organiser et diriger la lutte de classe du prolétariat, dont le but final est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat et l'organisation d'une société socialiste. La lutte de classe du prolétariat comporte l'action économique (contre certains capitalistes ou contre certains groupes de capitalistes pour l'amélioration du sort des ou­vriers) et la lutte politique (contre le gouvernement pour l'extension des droits du peuple, c’est à dire pour la démo­cratie, et pour l'extension du pouvoir politique du proléta­riat). Certains social-démocrates russes (parmi lesquels se rangent vraisemblablement ceux qui dirigent la Rabotchaïa Mysl) estiment que l'action économique est infiniment plus importante, et c’est tout juste s'ils ne renvoient pas la lutte politique à un avenir plus ou moins éloigné. Ce point de vue est absolument faux. Tous les social-démocrates sont d'accord sur la nécessité d'organiser l'action économique de la classe ouvrière, de mener une agitation parmi les ouvriers sur ce terrain, c'est-à-dire d'aider les ouvriers dans leur ba­taille quotidienne contre les patrons, d'attirer leur attention sur toutes les formes et tous les cas d'oppression et de leur faire comprendre ainsi la necessité de l'union. Mais oublier la lutte politique pour la lutte économique serait s'écarter du principe essentiel de la social-démocratie internationale et oublier ce que nous apprend toute l'histoire du mouvement ouvrier. Les défenseurs invétérés de la bourgeoisie et du gouvernement à sa dévotion ont même essayé plus d'une fois d'organiser des syndicats ouvriers purement économiques et de détourner ainsi les ouvriers de la « politique » du socia­lisme. Il est fort passible que le gouvernement russe réus­sisse lui aussi à entreprendre quelque chose d'analogue, car il a toujours cherché à jeter au peuple quelques misérables aumônes ou, plus exactement, quelques semblants d'aumônes, à seule fin de lui faire oublier qu'il est privé de droits et op­primé. Il n’est pas de lutte économique qui puisse apporter aux ouvriers une amélioration durable, qui puisse même se dérouler sur une vaste échelle, si les ouvriers n’ont pas le droit d'organiser librement des réunions, des syndicats, d'avoir leurs journaux, d'envoyer leurs représentants aux assemblées nationales, comme le font les ouvriers d'Alle­magne et de tous les autres pays d'Europe (à l'exception de la Turquie et de la Russie). Or, pour conquérir ces droits, il faut mener une lutte politique. En Russie, non seulement les ouvriers, mais tous les citoyens sont privés de droits po­litiques. La Russie est une monarchie autocratique, absolue. Le tsar seul promulgue les lois, nomme et contrôle les fonc­tionnaires. De ce fait, il semble qu'en Russie le tsar et le gouvernement tsariste ne dépendent d'aucune classe et s'occupent tout autant des unes que des autres. Mais en réalité, tous les fonctionnaires sont choisis uniquement parmi la classe possédante, et tous sont soumis à l'influence des gros capitalistes qui mènent les ministres par le bout du nez et obtiennent tout ce qu ils veulent. La classe ouvrière russe subit un double joug : elle est spoliée et dépouillée par les ca­pitalistes et les grands propriétaires fonciers et, pour l'empê­cher de se battre contre eux, la police la tient ligotée et baillonnée et réprime toute tentative de défendre les droits du peuple. A chaque grève contre un capitaliste on lance sur les ouvriers la troupe et la police. Toute lutte économique se transforme nécessairement en une lutte politique, et la social-démocratie doit lier indissolublement l'une et l'autre dans une lutte de classe unique du prolétariat. Le but premier et principal doit en être la conquête des droits politi­ques, la conquête de la liberté politique. Si les ouvriers de Pétersbourg à eux seuls, avec un faible appui ,des socialis­tes, ont su obtenir rapidement des concessions du gouverne­ment – la promulgation de la loi réduisant la journée de tra­vai121, – nul doute que l'ensemble de la classe ouvrière russe, dirigée par le « Parti ouvrier social-démocrate de Russie » uni, saura obtenir par une bataille opiniâtre des concessions bien plus importantes encore.

 

La classe ouvrière russe saura mener sa lutte économique et politique même si elle est seule, même sans le concours d'aucune autre classe. Mais dans leur action politique les ouvriers ne sont pas seuls. La servitude totale du peuple et l'arbitraire barbare des argousins-fonctionnaires soulèvent également l'indignation de tous les hommes cultivés tant soit peu honnêtes, qui ne peuvent tolérer que toute parole ou pensée libre soit bafouée; ils soulèvent l'indignation des Polonais, des Finlandais, des Juifs et des sectes russes qui sont en butte aux persécutions ; ils soulèvent l'indignation des petits marchands, des artisans, des paysans, qui ne sa­vent où chercher protection contre les vexations des fonc­tionnaires et de la police. Séparément, tous ces groupes de la population sont incapables de mener une lutte politique opiniâtre, mais lorsque la classe ouvrière aura levé l'éten­dard de cette lutte, tout le monde lui prêtera main forte. La social-démocratie russe prendra la tête de tous ceux qui com­battent pour les droits du peuple, pour la démocratie, et alors elle sera invincible !

 

Tel est l'essentiel de nos conceptions que nous dévelop­perons systématiquement et sous tous leurs aspects dans notre journal. Nous avons la conviction qu en agissant ainsi nous suivrons la voie tracée par le « Parti ouvrier social-démocrate de Russie » dans son Manifeste.

 

Rédigé dans la deuxième moitié de 1899,Publié pour la première fois en 1925 dans le

Recueil Lénine III.

V. Lénine, Œuvres , Paris-Moscou, t. 4, ??. 216-220

 

 

NOTRE TÂCHE IMMEDIATE

Le mouvement ouvrier russe se trouve actuellement dans une période de transition. Le magnifique début par lequel s'illustrèrent les organisations social-démocrates des ouvriers de la région Ouest, de Pétersbourg, de Moscou, de Kiev et d'autres villes, a abouti à la fondation du « Parti ouvrier so­cial-démocrate de Russie » (au printemps 1898). Ce très grand pas en avant semble avoir épuisé momentanément toutes les forces de la social-démocratie russe et l'a ramenée au travail morcelé d'autrefois, exécuté par les diverses orga­nisations locales. Le Parti na pas cessé d'exister, il s'est seu­lement replié sur lui-même pour rassembler ses forces et unir sur une base solide tous les social-démocrates russes. Réaliser cette unification, élaborer une forme appropriée, éli­miner définitivement le cadre étroit du morcellement local, telle est la tâche immédiate et la plus urgente des social-démocrates russes.

 

Tous conviennent que nous devons organiser la lutte de classe du prolétariat. Mais qu'est-ce que la lutte de classe ? Lorsque les ouvriers d'une fabrique, ou d'une profession, af­frontent leur ou leurs patrons, est-ce là la lutte de classe ? Non, ce n’en est encore qu’un faible embryon. La lutte des ouvriers ne devient lutte de classe que lorsque tous les re­présentants d'avant-garde de l'ensemble de la classe ouvrière de tout le pays ont conscience de former une seule classe ouvrière et commencent à agir non pas contre tel ou tel patron, mais contre la classe des capitalistes tout entière et contre le gouvernement qui la soutient. C'est seulement lors­que chaque ouvrier a conscience d'être membre de la classe ouvrière dans son ensemble, lorsqu'il considère qu'en luttant

quotidiennement, pour des revendications partielles, contre tels patrons et tels fonctionnaires, il se bat contre toute la bourgeoisie et tout le gouvernement, c'est alors seulement que son action devient une lutte de classe. Toute lutte de classe est une lutte politique22. » On aurait tort de comprendre ces paroles célèbres de Marx en ce sens que tout action des ouvriers contre les patrons est toujours une lutte politique. Il faut les comprendre ainsi : la lutte des ouvriers contre les capitalistes devient nécessairement une action politique dans la mesure où elle devient une lutte de classe. La social-démocratie se propose précisément, en organisant les ouvriers, de transformer par la propagande et l'agitation, leur lutte spon­tanée contre les oppresseurs en une lutte de toute la classe, en la lutte d'un parti politique déterminé pour des idéals politiques et socialistes déterminés. Pareille tâche ne saurait être réalisée par le travail local à lui seul.

 

L'activité social-démocrate locale a déjà atteint chez nous un assez grand développement. Les germes des idées social-démocrates sont d'ores et déjà semés à travers toute la Rus­sie ; les tracts ouvriers – cette première forme de la presse social-démocrate – sont connus de tous les ouvriers russes, de Pétersbourg à Krasnoïarsk et du Caucase à l'Oural. Ce qu’il nous faut, à l'heure actuelle, c'est de concentrer toutes ces activités locales dans l'action d'un seul parti. Notre prin­cipal défaut, dont l'élimination requiert tous nos efforts, c'est le caractère étroit, « artisanal », de l'activité locale. Du fait de ce caractère artisanal, une foule de manifestations du mouvement ouvrier en Russie restent des événements pure­ment locaux et perdent beaucoup de leur valeur d'exemple pour l'ensemble de la social-démocratie russe, de leur impor­tance en tant qu'étape de tout le mouvement ouvrier russe. Du fait de ce caractère artisanal, les ouvriers ne prennent pas suffisamment conscience de la communauté de leurs in­térêts dans toute la Russie et ne rattachent pas assez leur lutte à l'idée du socialisme russe et de la démocratie russe. Du fait de ce caractère artisanal, les divers points de vue des camarades sur les questions de théorie et de pratique ne seront pas discutés ouvertement dans un organe central, ne servent pas à l'élaboration d'un programme général du Parti et d'une tactique d'ensemble, mais se perdent dans une am­biance étroite de cénacle ou conduisent à une exagération démesurée des particularités locales et fortuites. Il importe d'en finir avec ces méthodes artisanales ! Nous sommes as­sez mûrs pour passer à un travail d'ensemble, à la mise au point d'un programme général pour le Parti, à une discus­sion collective sur la tactique et l'organisation de notre Parti.

 

La social-démocratie russe a beaucoup fait pour la critique des vieilles théories révolutionnaires et socialistes ; elle ne s'en est pas tenue à 1a seule critique et à la théorie pure ; elle a démontré que son programme n’était pas sus­pendu dans le vide, mais qu'il allait au-devant du vaste mou­vement spontané des milieux populaires, et notamment du prolétariat industriel. Il lui reste maintenant à accomplir le pas suivant, particulièrement difficile, mais en revanche par­ticulièrement important : mettre sur pied une organisation de ce mouvement gui soit adaptée à nos conditions. La so­cial-démocratie n est pas simplement au service du mouvement ouvrier : elle est « la fusion du socialisme et du mou­vement ouvrier » (pour employer la définition de K. Kautsky qui reprend les idées fondamentales du Manifeste communiste) ; sa tâche est d'introduire dans le mouvement ouvrier spontané des idéals socialistes bien définis, de le lier aux convictions socialistes qui doivent être au niveau de la science moderne, de le lier à une lutte politique systémati­que pour la démocratie en tant que moyen de réaliser le socialisme ; en un mot, de faire fusionner en un tout indissoluble ce mouvement spontané avec l'activité du parti révolutionnaire. L'histoire du socialisme et de la démocratie en Europe occidentale, l'histoire du mouvement révolutionnaire russe, l'expérience de notre mouvement ouvrier, telle est la matière que nous devons nous assimiler afin d'élaborer l'or­ganisation et la tactique rationnelles de notre Parti. Toutefois, cette matière doit être élaborée » par nos propres moyens, car nous ne disposons pas de modèles tout faits : d'une part, le mouvement ouvrier russe est placé dans des conditions tout autres que le mouvement d'Europe occiden­tale. Il serait très dangereux de se faire une illusion quel­conque à ce sujet. D'autre part, la social-démocratie russe se distingue foncièrement des anciens partis révolutionnaires de Russie, si bien que la nécessité de s'instruire auprès des vieux coryphées russes en matière d'activité révolutionnaire et clandestine (nous reconnaissons sans aucune hésitation cette nécessité) ne nous dispense nullement de l'obligation de les considérer avec un esprit critique et de créer par nous-mêmes notre organisation.

 

Deux questions essentielles se posent à ce propos avec une force particulière :

1) Comment concilier la nécessité d'une entière liberté de l'action social-démocrate locale avec celle de former un parti unifié et, par conséquent, centralisé ? La social-démocratie puise toute sa force dans le mouvement ouvrier spontané, qui ne, se manifeste ni de la même ma­nière ni simultanément dans les différents centres industriels ; l'activité des organisations social-démocrates locales est le fondement de toute l'activité du Parti. Mais s'il s'agit de l'ac­tion d' « artisans » isolés, on ne pourra même pas, strictement parlant, l'appeler social-démocrate, car elle n’organisera ni ne dirigera la lutte de classe du prolétariat.

2) Comment con­cilier l'aspiration de la social-démocratie à devenir un parti révolutionnaire s'assignant comme objectif majeur la lutte pour la liberté politique avec le fait quelle se refuse caté­goriquement à organiser des complots politiques, à « appeler les ouvriers sur les barricades » (d'après la juste expression de P. Axelrod), ou plus généralement à imposer aux ouvriers tel ou tel « plan » d'attaque contre le gouvernement, imaginé par quelque groupe de révolutionnaires ?

 

La social-démocratie russe est pleinement en droit d'af­firmer qu'elle a donné une solution théorique à ces ques­tions ; s'arrêter là-dessus serait répéter ce qui a déjà été dit dans l'article intitulé « Notre programme ». Il s'agit mainte­nant de leur solution pratique. Celle-ci ne saurait être four­nie par une personne ou par un groupe, mais par l'activité organisées de toute 1a social-démocratie. Nous pensons qu'à l'heure actuelle, la tâche la plus urgente est de s'attacher à résoudre ces problèmes, et que nous devons à cette fin nous assigner pour objectif immédiat la mise sur pied d'un organe du Parti paraissant régulièrement et étroitement lié d tous les groupes locaux. Nous pensons que l'activité des social-démocrates dans son ensemble doit être orientée dans ce sens pendant toute la période à venir. Sans un tel organe, le tra­vail des organisations locales restera étroitement «  artisa­nal ». La création du Parti, – s'il n est pas représenté convenablement par un organe déterminé demeurera dans une grande mesure lettre morte. Une lutte économique qui n’est pas unifiée par un organe central ne peut devenir la lutte de classe de l'ensemble du prolétariat russe. Il est impos­sible de mener la lutte politique si le Parti tout entier ne peut pas se prononcer sur toutes les questions politiques et guider les diverses manifestations de la lutte. On ne saurait organiser les forces révolutionnaires, les discipliner et déve­lopper la technique de l'action révolutionnaire que si toutes ces questions sont discutées dans un organe central, si l'on élabore collectivement certaines formes et règles d'organisa­tion du travail, si la responsabilité de chaque membre du Parti devant le Parti tout entier est établie par l'intermé­diaire ,d'un organe central.

 

En affirmant la nécessité de concentrer toutes les forces du Parti – publicistes, organisateurs, ressources matérielles, etc. – en vue de créer et de diriger convenablement l'organe de l'ensemble du Parti, nous ne songeons nullement à reléguer au second plan les autres formes d'activité, comme l'agita­tion locale, les manifestations, le boycottage, la chasse aux mouchards, les campagnes contre tels ou tels représentants de la bourgeoisie et du gouvernement, les grèves démonstratives, etc., etc. Au contraire, nous sommes convaincus que toutes ces formes d'activité constituent le fondement de l'ac­tivité du parti ; mais si elles ne sont pas unifiées par l’organe du Parti tout entier, toutes ces formes de la lutte révolutionnaire perdent les neuf dixièmes de leur portées, ne conttribuent pas à acquérir l'expérience générale du Parti, à créer des traditions et une continuité d'action dans le Parti. Loin de faire concurrence à cette activité, l'organe du Parti aidera puis­samment à la généraliser, à la renforcer, à la systématiser.

 

La nécessité de concentrer toutes les forces en vue de la fondation d,'un organe du Parti régulièrement édité et dif­fusé découle de la situation originale où se trouve la social-démocratie de Russie, par rapport à celle des autres pays européens et aux vieux partis révolutionnaires russes. Les ouvriers d'Allemagne, de France, etc., disposent, outre leurs journaux, d'une foule d'autres moyens de manifester publi­quement leur activité et d'organiser le mouvement : action parlementaire, agitation électorale, réunions publiques, parti­cipation aux institutions sociales locales (rurales et urbai­nes), activité légale des associations professionnelles (syndi­cales, corporatives), etc., etc. Chez nous, pour remplacer tout cela, mais précisément tout cela, – tant que nous n’aurons pas conquis la liberté politique - il faut un journal révolu­tionnaire, sans lequel nous ne pourrons absolument pas or­ganiser sur une vaste échelle l'ensemble du mouvement ouvrier. Nous ne croyons pas aux complots, nous nous refu­sons à tenter de renverser le gouvernement par des actions révolutionnaires sporadiques ; le mot d’ordre pratique de notre travail est la formule de Liebknecht, vétéran de la so­cial-démocratie allemande :

« Studieren, propagandieren, or­ganisieren » – apprendre, propager, organiser. Et le pivot de cette activité ne peut et ne doit étre que l'organe du Parti.

 

Mais est-il possible, et dans quelles conditions, d'organi­ser d'une façon rationnelle et tant soit peu stable l'édition d'un tel journal ? C'est ce que nous examinerons la prochaine fois.

 

Rédigé dans la deuxième moitié de 1899

Publié pour la première fois en 1925 dans le Recueil Lénine III

V.Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, t.4,pp 221-226

 

UNE QUESTION URGENTE

Nous avons dit dans l'article précédent que notre tâche pressante était de fonder un organe du Parti, régulièrement publié et diffusé, et nous nous sommes demandé si c'était possible et dans quelles conditions. Examinons les principaux aspects de cette question.

 

On pourra nous objecter tout d'abord, qu’?l faudrait, pour atteindre ce but, commencer par développer l'activité des groupes locaux. Nous estimons que cette opinion, du reste assez répandue, est erronée. Nous pouvons et nous devons entreprendre sans tarder la création et la mise sur pied d'un organe du Parti et, par conséquent, du Parti lui-même. Les conditions nécessaires à cet effet sont réunies : l'activité lo­cale se poursuit, et il est évident qu'elle a déjà poussé de profondes racines, car les coups de filet, de plus en plus fréquents de la police ne la perturbent jamais longtemps ; les militants tombés au combat sont rapidement remplacés par des forces fraîches. Le Parti  possède les fonds nécessaires aux  activités d'édition, et s'est assuré le concours de collaborateurs littéraires, aussi bien à l'étranger qu'en Russie. I1 s'agit donc de savoir s'il faut continuer selon le mode « artisanal » le travail qui se fait déjà ou s'il faut l'organiser afin qu il devienne celui de tout le Parti uni, et faire en sorte qu'il se reflète tout entier dans un seul organe commun.