Vladimir Lénine

Oeuvres choisies en deux volumes

Tome II

Edition électronique réalisée par Vincent Gouysse à partir de l’ouvrage

publié en 1948 aux Editions en langues étrangères, Moscou.

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Sommaire :

PÉRIODE DE PRÉPARATION ET D'ACCOMPLISSEMENT

DE LA RÉVOLUTION SOCIALISTE D'OCTOBRE

DES TACHES DU PROLÉTARIAT DANS LA PRÉSENTE RÉVOLUTION (p. 7)

DE LA DUALITÉ DU POUVOIR (p. 10)

LES TACHES DU PROLÉTARIAT DANS NOTRE RÉVOLUTION. Projet de plate-forme pour le Parti du prolétariat (p. 12)

Le caractère de classe de la révolution accomplie (p. 12)

La politique extérieure du nouveau gouvernement (p. 12)

L'originale dualité du pouvoir et sa signification de classe (p. 13)

Caractère original de la tactique, résultat de ce qui précède (p. 14)

La défense nationale révolutionnaire et sa signification de classe (p. 15)

Comment peut-on terminer la guerre ? (p. 16)

Le nouveau type d'Etat que crée notre révolution (p. 16)

Programmes agraire et national (p. 18)

Nationalisation des banques et des syndicats capitalistes (p. 19)

La situation dans l'Internationale socialiste (p. 19)

La faillite de l'Internationale de Zimmerwald. Il faut fonder la IIIe Internationale (p. 22)

Quelle doit être la dénomination de notre Parti pour être scientifiquement exacte et contribuer à éclairer la conscience politique du

prolétariat ? (p. 24)

LA VIIe CONFÉRENCE DU P.O.S.D.R.(b) (DITE CONFÉRENCE D'« AVRIL ») 7-12 MAI (24-29 AVRIL) 1917 (p. 27)

Résolution sur la question agraire adoptée par la conférence le 11 mai (28 avril) (p. 27)

Résolution sur la question nationale adoptée par la conférence le 12 mai (29 avril) (p. 28)

PREMIER CONGRES DES DÉPUTÉS PAYSANS DE RUSSIE. Projet de résolution sur la question agraire (p. 30)

PREMIER CONGRÈS DES SOVIETS DES DÉPUTÉS OUVRIERS ET SOLDATS DE RUSSIE. Discours sur l'attitude envers le

gouvernement provisoire (p. 31)

A PROPOS DESMOTS D'ORDRE (p. 36)

LES ENSEIGNEMENTS DE LA RÉVOLUTION (p. 40)

Postface (p. 46)

LA CATASTROPHE IMMINENTE ET LES MOYENS DE LA CONJURER (p. 47)

La famine approche (p. 47)

Inaction totale du gouvernement (p. 47)

Les mesures de contrôle sont universellement connues et faciles à réaliser (p. 49)

Nationalisation des banques (p. 50)

Nationalisation des syndicats capitalistes (p. 52)

Suppression du secret commercial (p. 54)

Le groupement forcé en cartels (p. 56)

Réglementation de la consommation (p. 57)

Sabotage du travail des organisations démocratiques par le gouvernement (p. 59)

La faillite financière et les moyens de la prévenir (p. 61)

Peut-on aller de l'avant si l'on craint de marcher au socialisme ? (p. 63)

La guerre et la lutte contre la ruine économique (p. 64)

Démocratie révolutionnaire et prolétariat révolutionnaire (p. 66)

LE MARXISME ET L'INSURRECTION. Lettre au Comité central du P.O.S.D.R. (p. 68)

LES TACHES DE LA RÉVOLUTION (p. 71)

Ce qu'a de funeste la politique d'entente avec les capitalistes (p. 72)

Le pouvoir aux Soviets (p. 72)

La paix aux peuples (p. 72)

La terre aux travailleurs (p. 73)

Lutte contre la famine et la ruine économique (p. 73)

Lutte avec la contre-révolution des grands propriétaires fonciers et des capitalistes (p. 74)

Développement pacifique de la révolution (p. 74)

CONSEILS D'UN ABSENT (p. 76)

RÉUNION DU COMITÉ CENTRAL DU P.O.S.D.R. (b) 23 (10) octobre 1917. Résolution sur l'insurrection armée (p. 77)

LETTRE AUX MEMBRES DU PARTI BOLCHEVIK (p. 78)

LETTRE AUX MEMBRES DU COMITÉ CENTRAL (p. 80)

L'ETAT ET LA RÉVOLUTION. La doctrine du marxisme sur l'Etat et les tâches du prolétariat dans la révolution (p. 81)

Préface à la première édition (p. 81)

3

Préface à la deuxième édition (p. 81)

Chapitre I. La Société de classes et l'Etat (p. 82)

1. L'Etat, produit des antagonismes de classes inconciliables (p. 82)

2. Détachements spéciaux d'hommes armés, prisons, etc. (p. 83)

3. L'Etat, instrument d'exploitation de la classe opprimée (p. 84)

4. « Dépérissement » de l'Etat et révolution violente (p. 86)

Chapitre II. L'Etat et la révolution. L'expérience des années 1848-1851 (p. 89)

1. A la veille de la révolution (p. 89)

2. Le bilan d'une révolution (p. 91)

3. Comment Marx posait la question en 1852 (p. 93)

Chapitre III. L'Etat et la révolution. L'expérience de la Commune de Paris (1871). Analyse de Marx (p. 94)

1. Ce que la tentative des Communards a d'héroïque (p. 94)

2. Par quoi remplacer la machine d'Etat démolie ? (p. 96)

3. Suppression du parlementarisme (p. 98)

4. Organisation de l'unité nationale (p. 101)

5. Destruction de l'Etat parasite (p. 102)

Chapitre IV. Suite. Explications complémentaires d'Engels (p. 103)

1. La « question du logement » (p. 103)

2. Polémique contre les anarchistes (p. 105)

3. Lettre à Bebel (p. 106)

4. Critique du projet de programme d'Erfurt (p. 107)

5. La préface de 1891 à la Guerre civile de Marx (p. 110)

6. Engels et la suppression de la démocratie (p. 113)

Chapitre V. Les bases économiques du dépérissement de l'Etat (p. 114)

1. Comment Marx pose la question (p. 114)

2. La transition du capitalisme au communisme (p. 115)

3. Première phase de la société communiste (p. 118)

4. Phase supérieure de la société communiste (p. 119)

Chapitre VI. L'avilissement du marxisme par les opportunistes (p. 122)

1. Polémique de Plékhanov contre les anarchistes (p. 123)

2. Polémique de Kautsky contre les opportunistes (p. 123)

3. Polémique de Kautsky contre Pannekoek (p. 127)

Postface de la première édition (p. 131)

DEUXIÈME CONGRÈS DES SOVIETS DES DÉPUTÉS OUVRIERS ET SOLDATS DE RUSSIE (p. 132)

1. Aux ouvriers, aux soldats et aux paysans ! (p. 132)

2. Rapport sur la paix présenté le 26 octobre 1917 (p. 133)

3. Rapport sur la paix. Discours de clôture de la discussion, 26 octobre 1917 (p. 135)

4. Rapport sur la terre présenté le 26 octobre 1917 (p. 137)

PROJET DE RÈGLEMENT SUR LE CONTROLE OUVRIER (p. 140)

APPEL DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI OUVRIER SOCIAL-DÉMOCRATE (bolchévik) DE RUSSIE. A tous les membres du

Parti et à toutes les classes laborieuses de Russie ! (p. 141)

L'ALLIANCE DES OUVRIERS ET DES PAYSANS TRAVAILLEURS ET EXPLOITÉS. Lettre à la rédaction de la Pravda (p. 143)

THÈSES SUR L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE (p. 145)

PROJET DE DÉCRET SUR LA SOCIALISATION DE L'ÉCONOMIE NATIONALE (p. 148)

QUESTIONS POSÉES AUX DÉLÉGUÉS DU Ier CONGRÈS GÉNÉRAL DES ARMÉES POUR LA DÉMOBILISATION DES

TROUPES (p. 150)

COMMENT ORGANISER L'ÉMULATION ? (p. 151)

PROJET DE DÉCLARATION DES DROITS DU PEUPLE TRAVAILLEUR ET EXPLOITÉ (p. 155)

PROJET DE DÉCRET SUR LA DISSOLUTION DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE (p. 157)

THÈSES SUR LA CONCLUSION IMMÉDIATE D'UNE PAIX SÉPARÉE ET ANNEXIONNISTE (p. 158)

LA PATRIE SOCIALISTE EST EN DANGER ! (p. 162)

CHOSE ÉTRANGE ET MONSTRUEUSE (p. 163)

SUR LE TERRAIN PRATIQUE (p. 167)

LEÇON SÉRIEUSE ET SÉRIEUSE RESPONSABILITÉ (p. 168)

RAPPORT SUR LA GUERRE ET LA PAIX, PRÉSENTÉ AU VIIe CONGRÈS DU P.C.R.(b), le 7 MARS 1918 (p. 171)

LA TACHE PRINCIPALE DE NOS JOURS (p. 180)

LES TACHES IMMÉDIATES DU POUVOIR DES SOVIETS (p. 182)

Situation internationale de la République des Soviets de Russie et tâches essentielles de la révolution socialiste (p. 182)

Le mot d'ordre général de l'heure (p. 183)

Nouvelle phase de la lutte contre la bourgeoisie (p. 184)

Importance de la lutte pour le recensement et le contrôle populaires (p. 188)

Augmentation de la productivité du travail (p. 189)

Organisation de l'émulation (p. 191)

4

L’« organisation harmonieuse » et la dictature (p. 192)

Le développement de l'organisation soviétique (p. 196)

Conclusion (p. 198)

PÉRIODE DE L'INTERVENTION MILITAIRE ÉTRANGÈRE ET DE LA GUERRE CIVILE

DE LA FAMINE. Lettre aux ouvriers de Pétrograd (p. 199)

A TOUS LES SOVIETS DES DÉPUTÉS DE PROVINCE ET DE DISTRICT (p. 203)

CAMARADES OUVRIERS ! MARCHONS AU DERNIER, AU DÉCISIF COMBAT ! (p. 204)

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA « JOURNÉE DE L'OFFICIER ROUGE », le 24 NOVEMBRE 1918 (p. 206)

LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE ET LE RENÉGAT KAUTSKY (p. 207)

Préface (p. 207)

Comment Kautsky transforme Marx en un vulgaire libéral (p. 208)

Démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne (p. 213)

Peut-il y avoir égalité entre l'exploité et l'exploiteur ? (p. 217)

Défense aux Soviets de se transformer en organisations d'Etat (p. 220)

L'Assemblée constituante et la République soviétique (p. 223)

La Constitution soviétique (p. 227)

Qu'est-ce que l'internationalisme ? (p. 231)

Servilité à l'égard de la bourgeoisie sous couleur d'« analyse économique » (p. 237)

Annexe I. - Thèses sur l'Assemblée constituante (p. 249)

Annexe II. - Un nouveau livre de Vandervelde sur l'Etat (p. 249)

CE QUI A ÉTÉ CONQUIS ET CONSIGNÉ (p. 253)

RAPPORT SUR LE PROGRAMME DU PARTI PRÉSENTÉ AU VIIIe CONGRÈS DU PARTI COMMUNISTE (bolchévik) DE

RUSSIE, le 19 MARS 1919 (p. 255)

RAPPORT SUR LE TRAVAIL A LA CAMPAGNE PRÉSENTÉ AU VIIIe CONGRÈS DU PARTI COMMUNISTE (bolchévik) DE

RUSSIE, le 23 MARS 1919 (p. 264)

LETTRE AUX OUVRIERS DE PÉTROGRAD SUR L'AIDE A PRÊTER AU FRONT EST (p. 272)

THÈSES DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE (bolchevik) DE RUSSIE A PROPOS DE LA SITUATION SUR LE

FRONT EST (p. 273)

MÉFIEZ-VOUS DES ESPIONS (p. 275)

LA IIIe INTERNATIONALE ET SA PLACE DANS L'HISTOIRE (p. 276)

SALUT AUX OUVRIERS HONGROIS (p. 280)

LA GRANDE INITIATIVE, De l'héroïsme des ouvriers à l'arrière. A propos des « samedis communistes » (p. 282)

TOUS A LA LUTTE CONTRE DÉNIKINE ! Lettre du Comité central du Parti communiste (bolchevik) russe aux organisations du Parti

(p. 294)

La tâche essentielle du moment (p. 294)

Le peuple doit savoir la vérité sur Koltchak et Dénikine (p. 295)

Le travail parmi les mobilisables (p. 295)

Le travail parmi les déserteurs (p. 296)

Aide directe à l'armée (p. 296)

Réduction du travail non militaire (p. 297)

Le travail dans la zone du front (p. 298)

Attitude envers les spécialistes militaires (p. 299)

La lutte avec la contre-révolution à l'arrière (p. 300)

Toute la population doit être mobilisée pour la guerre (p. 302)

« Le travail sur le mode révolutionnaire » (p. 302)

LETTRE AUX OUVRIERS ET AUX PAYSANS AU SUJET DE LA VICTOIRE REMPORTÉE SUR KOLTCHAK (p. 303)

L'ETAT OUVRIER ET LA SEMAINE DU PARTI (p. 307)

AUX CAMARADES SOLDATS ROUGES (p. 308)

L'ÉCONOMIE ET LA POLITIQUE A L'ÉPOQUE DE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT (p. 309)

EN AVANT POUR VAINCRE LA CRISE DU COMBUSTIBLE ! (p. 314)

DISCOURS PRONONCÉ AU Ier CONGRÈS DES COMMUNES ET ARTELS AGRICOLES, le 4 DÉCEMBRE 1919 (p. 316)

LETTRE AUX OUVRIERS ET AUX PAYSANS D'UKRAINE A PROPOS DES VICTOIRES REMPORTÉES SUR DÊNIKINE (p.

320)

DE LA DISCIPLINE DU TRAVAIL (p. 323)

IXe CONGRÈS DU PARTI COMMUNISTE (bolchévik) DE RUSSIE, 29 MARS-5 AVRIL 1920. Rapport du Comité central (p. 324)

DE LA DESTRUCTION D'UN ORDRE SÉCULAIRE A LA CRÉATION DE L'ORDRE NOUVEAU (p. 332)

5

LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME (LE « GAUCHISME ») (p. 333)

I. Dans quel sens peut-on parler de la portée internationale de la révolution russe ? (p. 333)

II. Une des conditions essentielles du succès des bolchéviks (p. 334)

III. Principales étapes de l'histoire du bolchévisme (p. 335)

IV. Dans la lutte contre quels ennemis au sein du mouvement ouvrier le bolchévisme s'est-il développé, fortifié, aguerri ? (p. 337)

V. Le communisme « de gauche » en Allemagne. Chefs, parti, classe, masse (p. 341)

VI. Les révolutionnaires doivent-ils militer dans les syndicats réactionnaires ? (p. 344)

VII. Faut-il participer aux parlements bourgeois ? (p. 348)

VIII. « Jamais de compromis ? » (p. 352)

IX. Le communisme « de gauche » en Angleterre (p. 357)

X. Quelques conclusions (p. 362)

Annexe

I. La scission des communistes allemands (p. 368)

II. Communistes et indépendants en Allemagne (p. 369)

III. Turati et Cie en Italie (p. 370)

IV. Conclusions fausses de prémisses justes (p. 371)

PREMIÈRE ÉBAUCHE DES THÈSES SUR LA QUESTION AGRAIRE. Pour le IIe congrès de l'Internationale communiste (p. 374)

PREMIÈRE ÉBAUCHE DES THÈSES SUR LES QUESTIONS NATIONALE ET COLONIALE. Pour le IIe congrès de

l'Internationale communiste (p. 379)

LE IIe CONGRÈS DE L'INTERNATIONALE COMMUNISTE (p. 382)

LES TACHES DES FÉDÉRATIONS DE LA JEUNESSE. Discours prononcé au IIIe congrès national de la Fédération des jeunesses

communistes de Russie, le 2 octobre 1920 (p. 383)

LETTRE AUX CAMARADES DE TOULA (p. 393)

PERIODE DE TRANSITION A L'OEUVRE PACIFIQUE DE RÉTABLISSEMENT DE L'ÉCONOMIE

NATIONALE

AVANT-PROJET DE LA RÉSOLUTION DU Xe CONGRÈS DU PARTI COMMUNISTE DE RUSSIE SUR L'UNITÉ DU PARTI

(p. 394)

AVANT-PROJET DE LA RÉSOLUTION DU Xe CONGRÈS DU PARTI COMMUNISTE DE RUSSIE SUR LA DÉVIATION

SYNDICALISTE ET ANARCHISTE DANS NOTRE PARTI (p. 396)

DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DES OUVRIERS DES TRANSPORTS DE RUSSIE le 27 MARS 1921 (p. 398)

AUX CAMARADES COMMUNISTES D'AZERBAÏDJAN, DE GÉORGIE, D'ARMÉNIE, DU DAGHESTAN ET DE LA

RÉPUBLIQUE DESMONTAGNARDS (p. 404)

SUR L'IMPOT EN NATURE. Le rôle de la nouvelle politique et ses conditions (p. 406)

En guise d'introduction (p. 406)

Sur l'économie actuelle de la Russie. Extrait de la brochure de 1918 (p. 406)

Sur l'impôt en nature, la liberté de commerce et les concessions (p. 411)

Bilan et conclusions politiques (p. 419)

Conclusion (p. 422)

THÈSES DU RAPPORT SUR LA TACTIQUE DU PARTI COMMUNISTE RUSSE PRÉSENTÉ AU IIIe CONGRÈS DE

L'INTERNATIONALE COMMUNISTE (Avant-projet) (p. 424)

1. La situation internationale de la R.S.F.S.R. (p. 424)

2. Le rapport des forces de classes à l'échelle internationale (p. 424)

3. Le rapport des forces de classes en Russie (p. 425)

4. Le prolétariat et la paysannerie en Russie (p. 425)

5. L'alliance militaire du prolétariat et de la paysannerie de la R.S.F.S.R. (p. 425)

6. L'établissement de rapports économiques normaux entre le prolétariat et la paysannerie (p. 425)

7. Dans quelles conditions et pourquoi le pouvoir des Soviets admet le capitalisme et le système des concessions (p. 426)

8. Les succès de notre politique du ravitaillement (p. 426)

9. La base matérielle du socialisme et le plan d'électrification de la Russie (p. 426)

10. Le rôle de la « démocratie pure », de la IIe Internationale et de l'Internationale 21/2, des socialistes-révolutionnaires et des

menchéviks alliés du Capital (p. 427)

NOUVEAUX TEMPS, ANCIENNES ERREURS SOUS UNE FORME NOUVELLE (p. 428)

SUR L'ÉPURATION DU PARTI (p. 432)

POUR LE QUATRIÈME ANNIVERSAIRE DE LA RÉVOLUTION D'OCTOBRE (p. 433)

SUR LE ROLE DE L'OR AUJOURD'HUI ET APRES LA VICTOIRE COMPLÈTE DU SOCIALISME (p. 437)

DU ROLE ET DES TACHES DES SYNDICATS DANS LES CONDITIONS DE LA NOUVELLE POLITIQUE ÉCONOMIQUE.

Décision du Comité central du Parti communiste russe (bolchévik) du 12 janvier 1922 (p. 441)

1. La nouvelle politique économique et les syndicats (p. 441)

2. Le capitalisme d'Etat dans l'Etat prolétarien et les syndicats (p. 441)

6

3. Les entreprises d'Etat adoptant le principe dit du rendement commercial et les syndicats (p. 441)

4. La différence essentielle entre la lutte de classe du prolétariat dans un Etat qui reconnaît la propriété privée du sol, des fabriques,

etc. et où le pouvoir politique est aux mains de la classe des capitalistes, et la lutte économique du prolétariat dans l'Etat qui ne

reconnaît pas la propriété privée du sol et de la plupart des grosses entreprises, dans l'Etat où le pouvoir politique est aux mains du

prolétariat (p. 442)

5. Le retour à l'adhésion volontaire au syndicat (p. 442)

6. Les syndicats et la gestion des entreprises (p. 443)

7. Le rôle et la participation des syndicats dans les organismes économiques et administratifs de l'Etat prolétarien (p. 443)

8. La liaison avec les masses comme condition essentielle de toute activité syndicale (p. 444)

9. Les contradictions dans la situation même des syndicats sous la dictature du prolétariat (p. 444)

10. Les syndicats et les spécialistes (p. 445)

11. Les syndicats et les influences petites-bourgeoises sur la classe ouvrière (p. 445)

RAPPORT POLITIQUE DU COMITÉ CENTRAL DU PARTI COMMUNISTE RUSSE (bolchévik) PRÉSENTÉ AU XIe

CONGRÈS DU P.C.R.(b) LE 27 MARS 1922 (p. 446)

DISCOURS DE CLOTURE DU XIe CONGRÈS DU PARTI COMMUNISTE RUSSE (bolchévik), 2 AVRIL 1922 (p. 466)

DE LA « DOUBLE » SUBORDINATION ET DE LA LÉGALITÉ. Au camarade Staline pour le Bureau politique (p. 467)

CINQ ANS DE RÉVOLUTION RUSSE ET PERSPECTIVES DE RÉVOLUTION MONDIALE. Rapport présenté au IVe Congrès de

l'Internationale communiste, le 13 novembre 1922 (p. 469)

NOTES SUR LES TACHES DE NOTRE DÉLÉGATION A LA HAYE (p. 475)

FEUILLETS DE BLOC-NOTES (p. 477)

DE LA COOPÉRATION (p. 480)

SUR NOTRE RÉVOLUTION. A propos des mémoires de N. Soukhanov (p. 484)

COMMENT RÉORGANISER L'INSPECTION OUVRIÈRE ET PAYSANNE ? Proposition faite au XIIe Congrès du Parti (p. 486)

MIEUX VAUT MOINS, MAISMIEUX (p. 489)

NOTES (p. 497)

7

PÉRIODE DE PRÉPARATION ET D'ACCOMPLISSEMENT DE LA

RÉVOLUTION SOCIALISTE D'OCTOBRE

DES TACHES DU PROLÉTARIAT DANS LA PRÉSENTE RÉVOLUTION

Arrivé à Pétrograd dans la nuit du 3 avril seulement, je n'ai pu naturellement faire un rapport sur les tâches du

prolétariat révolutionnaire, à la réunion du 4 avril, qu'en mon nom propre et en faisant des réserves sur ma

préparation insuffisante. La seule chose que j'aie pu faire pour faciliter le travail, à moi-même et aux

contradicteurs de bonne foi, c'a été de préparer des thèses écrites. J'en ai donné lecture et transmis le texte au

camarade Tsérétéli. Je les ai lues très lentement et à deux reprises : d'abord à la réunion des bolcheviks, ensuite à

celle des bolcheviks et des menchéviks. Je présente ici mes thèses personnelles, accompagnées de très brèves

remarques explicatives ; elles ont été développées avec beaucoup plus de détails dans mon rapport :

THÈSES

1. Notre attitude envers la guerre qui, du côté de la Russie, même sous le nouveau gouvernement de Lvov et Cie,

demeure sans conteste, en raison du caractère capitaliste de ce gouvernement, une guerre impérialiste de

brigandage, n'admet aucune concession, si minime soit-elle, à la « défense nationale révolutionnaire ».

A une guerre révolutionnaire qui justifierait réellement la défense nationale révolutionnaire, le prolétariat

conscient ne peut donner son consentement qu'à la condition : a) du passage du pouvoir entre les mains du

prolétariat et des éléments pauvres de la paysannerie, proches du prolétariat ; b) de la renonciation effective et

non en paroles à toutes les annexions ; c) de la totale rupture de fait avec tous les intérêts du Capital.

Devant l'indéniable bonne foi des larges couches de partisans de la défense nationale révolutionnaire dans les

masses, partisans qui n'admettent la guerre que par nécessité, et non en vue de conquêtes, et étant donné qu'ils

sont trompés par la bourgeoisie, il importe de leur expliquer avec une persévérance, une patience, et un soin

particuliers leur erreur, de leur expliquer le lien indissoluble du Capital et de la guerre impérialiste, de leur

démontrer que, sans renverser le Capital, il est impossible de terminer la guerre par une paix vraiment

démocratique et non imposée par la violence.

Organisation de la propagande la plus large de ces vues dans l'armée combattante.

Fraternisation.

2. Ce qu'il y a d'original dans l'actualité russe, c'est la transition de la première étape de la révolution, qui a

donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d'organisation du prolétariat, à

sa deuxième étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie.

Cette transition est caractérisée, d'une part, par le maximum de légalité (la Russie est aujourd'hui de tous les

pays belligérants, le pays le plus libre du monde) ; de l'autre, par l'absence de violence exercée sur les masses, et

enfin par l'attitude de confiance inconsciente des masses à l'égard du gouvernement des capitalistes, ces pires

ennemis de la paix et du socialisme.

Cette situation originale exige de nous que nous sachions nous adapter aux conditions spéciales du travail du

Parti au sein des masses prolétariennes immensément grandes, à peine éveillées à la vie politique.

3. Aucun soutien au Gouvernement provisoire ; démontrer le caractère entièrement mensonger de toutes ses

promesses, et surtout de celles concernant la renonciation aux annexions. Démasquer le gouvernement au lieu d'«

exiger » — chose inadmissible, car ce serait semer l'illusion — que ce gouvernement, gouvernement de

capitalistes, cesse d'être impérialiste.

4. Reconnaître que notre Parti est en minorité, et pour le moment en faible minorité, dans la plupart des Soviets

des députés ouvriers, devant le bloc de tous les éléments petits-bourgeois opportunistes, tombés sous l'influence

de la bourgeoisie et qui étendent cette influence sur le prolétariat, depuis les socialistes populaires, en passant par

les socialistes-révolutionnaires jusqu'au Comité d'organisation (Tchkhéidzé, Tsérétéli, etc.), Stéklov, etc., etc.

8

Expliquer aux masses que le Soviet des députés ouvriers est la seule forme possible de gouvernement

révolutionnaire, et que notre tâche, par conséquent, tant que ce gouvernement-là se laisse influencer par la

bourgeoisie, ne peut être que d'expliquer aux masses patiemment, avec méthode et persévérance, les erreurs de

leur tactique, en nous adaptant surtout aux besoins pratiques de ces masses.

Tant que nous sommes en minorité, nous faisons un travail de critique et d'éclaircissement des erreurs, en

affirmant en même temps la nécessité du passage de tout le pouvoir d'Etat aux Soviets des députés ouvriers, afin

que les masses s'affranchissent de leurs erreurs par l'expérience.

5. Non pas une république parlementaire — y retourner après les Soviets des députés ouvriers, ce serait un pas

en arrière, — mais une république des Soviets des députés ouvriers, salariés agricoles et paysans dans le pays

entier, de la base au sommet.

Suppression de la police, de l'armée [C'est-à-dire : remplacement de l'armée permanente par l'armement du

peuple entier.] et du corps des fonctionnaires.

Eligibilité et révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires ; leurs traitements ne doivent pas être

supérieurs au salaire moyen d'un bon ouvrier.

6. Dans le programme agraire, reporter le centre de gravité sur les Soviets des députés salariés agricoles.

Confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers.

Nationalisation de toutes les terres dans le pays ; les terres sont mises à la disposition des Soviets locaux des

députés des salariés agricoles et paysans. Formation de Soviets des députés de paysans pauvres. Transformation

de tout grand domaine (de 100 à 300 hectares, en tenant compte des conditions locales et autres et sur l'avis des

institutions locales) en exploitations modèles placées sous le contrôle des députés salariés agricoles et

fonctionnant au compte de la société. 7. Fusion immédiate de toutes les banques du pays en une seule banque

nationale placée sous le contrôle des Soviets des députés ouvriers.

8. Non pas l'« introduction » du socialisme, comme notre tâche directe, mais simplement le passage immédiat

au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les Soviets des députés ouvriers.

9. Tâches du Parti :

a) Convoquer sans délai le congrès du Parti ;

b) Modifier le programme du Parti, principalement :

1. sur l'impérialisme et la guerre impérialiste ;

2. sur l'attitude envers l'Etat et notre revendication d'un « Etat-Commune » [C'est-à-dire d'un Etat dont la

Commune de Paris a été la préfiguration.] ;

3. corriger le programme minimum, qui a vieilli ;

c) changer la dénomination du Parti [Au lieu de « social-démocratie », dont les chefs officiels (partisans de la «

défense nationale » et « kautskistes » hésitants) ont trahi le socialisme dans le monde entier et sont passés à la

bourgeoisie, il faut s'appeler Parti communiste.],

10. Rénover l'Internationale.

Initiative de la création d'une Internationale révolutionnaire, d'une Internationale contre les social-chauvins et

contre le « centre ». [On appelle « centre » dans la social-démocratie internationale la tendance qui hésite entre

les chauvins (partisans de la « défense nationale ») et les internationalistes, savoir : Kautsky et Cie en

Allemagne, Longuet et Cie en France, Tchkhéidzé et Cie en Russie, Turati et Cie en Italie, MacDonald et Cie en

Angleterre, etc.]

Afin que le lecteur puisse comprendre pourquoi j'ai dû spécialement souligner comme une exception rare le « cas

» des contradicteurs de bonne foi, je l'invite à comparer à ces thèses l'objection suivante de monsieur Goldenberg

: Lénine « a planté l'étendard de la guerre civile au sein de la démocratie révolutionnaire » (cité dans le journal

Edinstvo 1 de M. Plékhanov, n° 5).

9

N'est-ce pas une perle, en vérité ?

J'écris, je déclare, je ressasse : « Devant l'indéniable bonne foi des larges couches de partisans de la défense

nationale révolutionnaire dans les masses ..., étant donné qu'ils sont trompés par la bourgeoisie, il importe de leur

expliquer avec une persévérance, une patience et un soin particuliers leur erreur »...

Or, ces messieurs de la bourgeoisie, qui se disent social-démocrates, qui ne font partie ni des larges couches, ni

des masses de partisans de la défense nationale, exposent avec un front serein mes vues comme suit : «

L'étendard (!) de la guerre civile [dont il n'est pas dit un mot dans les thèses, ni dans le rapport!] est planté (!) au

sein (!!) de la démocratie révolutionnaire»...

Qu'est-ce donc ? En quoi cela diffère-t-il de l'agitation des fauteurs de pogroms ? de la Rousskaïa Volia2 ?

J'écris, je déclare, je ressasse : « Les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement

révolutionnaire et, par conséquent, notre tâche ne peut être que d'expliquer aux masses patiemment, avec

méthode et persévérance, les erreurs de leur tactique, en nous adaptant surtout aux besoins pratiques de ces

masses »...

Or, des contradicteurs d'un certain acabit présentent mes idées comme un appel à la « guerre civile au sein de la

démocratie révolutionnaire » !!

J'ai attaqué le Gouvernement provisoire parce que, se bornant à des promesses, il n'a fixé aucun terme rapproché,

ni aucun terme en général, à la convocation de l'Assemblée constituante. Je me suis appliqué à démontrer que

sans les Soviets des députés ouvriers et soldats, la convocation de l'Assemblée constituante n'est pas assurée et

son succès est impossible.

Et l'on me prétend adversaire de la convocation la plus prompte de l'Assemblée constituante !!!

Je qualifierais ces expressions de « délirantes », si des dizaines d'années de lutte politique ne m'avaient pas

appris à considérer la bonne foi des contradicteurs comme une exception rare.

M. Plékhanov a qualifié dans son journal mon discours de « délirant ». Fort bien, monsieur Plékhanov ! Mais

voyez comme vous êtes gauche, maladroit et peu perspicace dans votre polémique. Si pendant deux heures j'ai

prononcé mon discours délirant, comment des centaines d'auditeurs ont-ils pu supporter mon « délire » ? Ensuite,

pourquoi votre journal consacre-t-il toute une colonne pour exposer ce « délire » ? Cela ne tient pas, cela ne tient

pas du tout.

Certes, il est beaucoup plus facile de clamer, d'injurier, de pousser les hauts cris, que d'essayer de raconter,

d'expliquer, d'évoquer ce que Marx et Engels disaient en 1871, 1872, 1875, de l'expérience de la Commune de

Paris et de ce que devait être l'Etat nécessaire au prolétariat.

L'ex-marxiste M. Plékhanov ne veut vraisemblablement pas se souvenir du marxisme.

J'ai cité Rosa Luxembourg qui, le 4 août 1914, qualifiait la social-démocratie allemande de « cadavre puant ». Et

messieurs les Plékhanov, les Goldenberg et Cie « s'offensent »... pour qui ? — pour les chauvins allemands

qualifiés de chauvins !

Les voilà bien empêtrés, les pauvres social-chauvins russes, socialistes en paroles, chauvins en fait.

N. Lénine.

Publié dans la Pravda, n° 26, du 20 (7) avril 1917.

10

DE LA DUALITÉ DU POUVOIR

Le problème fondamental de toute révolution est celui du pouvoir dans l'Etat. Tant que ce problème n'est pas

élucidé, il ne saurait être question de participer consciemment à la révolution, et encore moins de la diriger.

Notre révolution a ceci d'éminemment original, qu'elle a créé la dualité du pouvoir. C'est là un fait dont il

importe de se rendre compte avant tout ; sans l'avoir compris, il est impossible d'aller de l'avant. Les vieilles «

formules », par exemple, du bolchévisme, il faut savoir les compléter et les corriger. Car si elles se sont révélées

justes dans l'ensemble, leur application concrète s'est révélée différente. Personne autrefois ne songeait et ne

pouvait songer à la dualité du pouvoir.

En quoi consiste la dualité du pouvoir ?

C'est qu'à côté du Gouvernement provisoire, du gouvernement de la bourgeoisie, s'est formé un autre

gouvernement, faible encore, embryonnaire, mais qui néanmoins existe en fait, incontestablement, et grandit.

Savoir : les Soviets des députés ouvriers et soldats.

Quelle est la composition sociale de cet autre gouvernement ? Le prolétariat et la paysannerie (sous l'uniforme de

soldat). Quel en est le caractère politique ? C'est une dictature révolutionnaire, c'est-à-dire un pouvoir qui

s'appuie directement sur un coup de force révolutionnaire, sur l'initiative immédiate des masses populaires —

initiative venant d'en bas — et non sur la loi édictée par un pouvoir d'Etat centralisé. Ce pouvoir est d'un tout

autre genre que celui qui existe généralement dans la république démocratique bourgeoise parlementaire du type

habituel, et qui prédomine jusqu'à ce jour dans les pays avancés d'Europe et d'Amérique. On oublie souvent cette

circonstance, on n'y réfléchit pas assez. Or, c'est là l'essentiel. Ce pouvoir est du même type que la Commune de

Paris de 1871. Voici les indices caractéristiques de ce type : 1. la source du pouvoir n'est pas dans la loi

préalablement discutée et votée par un Parlement, mais dans l'initiative venant d'en bas, directe et locale, des

masses populaires, dans un « coup de force », pour employer une expression courante ; 2. la police et l'armée,

institutions séparées du peuple et opposées au peuple, sont remplacées par l'armement direct du peuple entier ;

sous ce pouvoir, ce sont les ouvriers et les paysans armés eux-mêmes, c'est le peuple en armes lui-même qui

maintient l'ordre dans l'Etat ; 3. le corps des fonctionnaires, la bureaucratie, sont eux aussi remplacés par le

pouvoir direct du peuple lui-même, ou du moins placés sous un contrôle spécial ; ils deviennent non seulement

de simples mandataires élus, mais ils sont encore révocables à la première demande du peuple. De corps

privilégié jouissant de bonnes « sinécures » à traitements élevés, bourgeois, ils deviennent des ouvriers d'une «

arme spéciale », dont les traitements ne sont pas supérieurs au salaire habituel d'un bon ouvrier.

Là, et là seulement, est l'essence de la Commune de Paris, type particulier d'Etat. C'est cette essence qu'ont

oubliée et déformée MM. les Plékhanov (chauvins avoués qui ont trahi le marxisme), les Kautsky (hommes du «

centre », c'est-à-dire qui balancent entre le chauvinisme et le marxisme), et d'une façon générale tous les socialdémocrates,

les socialistes-révolutionnaires et leurs pareils qui dominent aujourd'hui.

On s'en tient quitte avec des phrases, on se cantonne dans le silence, on se dérobe, on se congratule mille fois à

l'occasion de l'avènement de la révolution, et l'on ne veut pas réfléchir à ce que sont les Soviets des députés

ouvriers et soldats. On ne veut pas voir cette vérité évidente que, pour autant que ces Soviets existent, pour

autant qu'ils sont Je pouvoir, il existe en Russie un Etat du type de la Commune de Paris.

J'ai souligné : « pour autant ». Car ce n'est qu'un pouvoir embryonnaire. Par un accord direct avec le

Gouvernement provisoire bourgeois, et par diverses concessions de fait, il a livré lui-même, et il continue de

livrer des positions à la bourgeoisie.

Pourquoi ? Serait-ce que Tchkhéidzé, Tsérétéli, Stéklov et Cie commettent une « erreur » ? Allons donc ! Un

philistin pourrait le penser, mais non un marxiste. La raison en est dans le degré insuffisant de conscience et

d'organisation des prolétaires et des paysans. L'« erreur » des leaders susdits, c'est leur position petitebourgeoise,

c'est qu'ils obscurcissent la conscience des ouvriers au lieu de l'éclairer, qu'ils inculquent des

illusions petites-bourgeoises au lieu de les réfuter, qu'ils affermissent l'influence de la bourgeoisie sur les masses,

au heu de les soustraire à cette influence.

Cela seul doit suffire à faire comprendre pourquoi nos camarades, eux aussi, commettent tant d'erreurs en posant

« simplement » la question : faut-il renverser tout de suite le Gouvernement provisoire ?

11

Je réponds : 1. il faut le renverser, car c'est un gouvernement oligarchique, bourgeois, et non populaire ; il rte

peut donner ni la paix, ni le pain, ni la liberté complète ; 2. on ne peut pas le renverser en ce moment, car il

repose sur un accord direct et indirect, formel et de fait, avec les Soviets des députés ouvriers et, tout d'abord,

avec le Soviet principal, celui de Pétrograd ; 3. on ne peut, en général, le « renverser » par la méthode habituelle,

parce qu'il prend appui sur la bourgeoisie que « soutient » le second gouvernement, le Soviet des députés

ouvriers ; or, ce dernier gouvernement est le seul gouvernement révolutionnaire possible, le seul qui exprime

directement la conscience et la volonté de la majorité des ouvriers et des paysans. L'humanité n'a pas encore

élaboré, et nous ne connaissons pas jusqu'à ce jour de type de gouvernement meilleur, supérieur aux Soviets des

députés ouvriers, salariés agricoles, paysans et soldats.

Pour devenir le pouvoir, les ouvriers conscients doivent conquérir la majorité : aussi longtemps qu'il n'y a pas de

violence exercée sur les masses il n'est point d'autre chemin conduisant au pouvoir. Nous ne sommes pas des

blanquistes3, des partisans de la prise du pouvoir par une minorité. Nous sommes des marxistes, partisans de la

lutte de classe prolétarienne contre les entraînements petits-bourgeois, le chauvinisme défensiste, la phrase, la

dépendance vis-à-vis de la bourgeoisie.

Créons un parti communiste prolétarien ; les meilleurs partisans du bolchévisme en ont déjà créé les éléments.

Groupons-nous pour une action de classe prolétarienne ; et les prolétaires, les paysans pauvres se rallieront à

nous, toujours plus nombreux. Car la vie détruira chaque jour davantage les illusions petites-bourgeoises des «

social-démocrates », des Tchkhéidzé, Tsérétéli, Stéklov et autres, des « socialistes-révolutionnaires », des petits

bourgeois plus « purs » encore, etc., etc.

La bourgeoisie est pour un pouvoir bourgeois unique.

Les ouvriers conscients sont pour le pouvoir unique des Soviets des députés ouvriers, salariés agricoles, paysans

et soldats, pour un pouvoir unique préparé non par des aventures, mais en éclairant la conscience du prolétariat,

en l'affranchissant de l'influence de la bourgeoisie.

La petite bourgeoisie — « social-démocrates », socialistes-révolutionnaires, etc., etc. — entrave par ses

hésitations cet éclaircissement, cet affranchissement.

Tel est le véritable rapport de forces entre les classes en présence. C'est lui qui détermine nos tâches.

N. Lénine.

Publié dans la Pravda, n° 28, du 22 (9) avril 1917.

12

LES TACHES DU PROLÉTARIAT DANS NOTRE RÉVOLUTION

PROJET DE PLATE-FORME POUR LE PARTI DU PROLÉTARIAT

Le moment historique que traverse actuellement la Russie est caractérisé par les traits essentiels que voici :

LE CARACTÈRE DE CLASSE DE LA RÉVOLUTION ACCOMPLIE

1. L'ancien pouvoir tsariste, qui ne représentait qu'une poignée de propriétaires féodaux commandant toute la

machine de l'Etat (armée, police, bureaucratie), est vaincu et renversé, mais il n'est pas achevé. La monarchie

n'est pas anéantie formellement. La bande des Romanov continue ses intrigues monarchistes. L'immense

propriété terrienne des grands féodaux n'est pas supprimée.

2. Le pouvoir en Russie est passé entre les mains d'une classe nouvelle, savoir : bourgeoisie et grands

propriétaires embourgeoisés. Pour autant, la révolution démocratique bourgeoise est achevée en Russie.

Une fois au pouvoir, la bourgeoisie a fait bloc (alliance) avec les éléments manifestement monarchistes, qui

s'étaient signalés, de 1906 à 1917, par leur zèle inouï à soutenir Nicolas le Sanguinaire et Stolypine le Pendeur4

(Goutchkov et les autres hommes politiques placés à droite des cadets). Le nouveau gouvernement bourgeois de

Lvov et Cie a tenté et commencé de négocier avec les Romanov la restauration de la monarchie en Russie. Sous

le couvert d'une phraséologie révolutionnaire, il nomme, aux postes de commande, les partisans de l'ancien

régime. Il s'attache à réformer le moins possible tout le mécanisme de l'appareil d'Etat (armée, police,

bureaucratie), qu'il a remis entre les mains de la bourgeoisie. A l'initiative révolutionnaire de l'action des masses

et à la prise du pouvoir par en bas, par le peuple, — seule garantie des succès réels de la révolution, — le

nouveau gouvernement met déjà toute sorte d'obstacles.

Il n'a pas encore fixé même la date de la convocation de l'Assemblée constituante. Il ne touche point à la grande

propriété foncière, cette base matérielle du tsarisme féodal. Il ne songe même pas à enquêter sur les agissements

des établissements financiers monopoleurs, des grandes banques, des syndicats et cartels capitalistes, etc., à

divulguer leurs agissements, à contrôler ces établissements.

Les principaux postes ministériels, les postes décisifs du nouveau gouvernement (ministère de l'Intérieur,

ministère de la Guerre, c'est-à-dire le commandement de l'armée, de la police, des fonctionnaires, de tout

l'appareil d'oppression des masses), appartiennent à des monarchistes avérés et à des partisans de la grande

propriété foncière. Les cadets, républicains d'hier, républicains malgré eux, se sont vu attribuer des postes

secondaires, n'ayant pas de rapport direct au commandement exercé sur le peuple et à l'appareil du pouvoir. A.

Kérenski, représentant des troudoviks, et, « socialiste-lui-aussi », ne joue absolument aucun rôle, si ce n'est qu'il

endort par des phrases retentissantes la vigilance et l'attention du peuple.

Pour toutes ces raisons le nouveau gouvernement bourgeois ne mérite, même en politique intérieure, aucune

confiance de la part du prolétariat, et celui-ci ne saurait lui donner aucun appui.

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DU NOUVEAU GOUVERNEMENT

3. En ce qui concerne la politique extérieure, que les conditions objectives situent maintenant au premier plan, le

nouveau gouvernement est un gouvernement de continuation de la guerre impérialiste en alliance avec les

puissances impérialistes, Angleterre, France, etc. pour le partage du butin capitaliste, pour l'étranglement des

peuples, petits et faibles.

Soumis aux intérêts du capital russe et de son puissant protecteur et maître, le capital impérialiste anglo-français,

le plus riche du monde, — le nouveau gouvernement, malgré les voeux formulés de la façon la plus précise, au

nom de l'indéniable majorité des peuples de Russie, par le Soviet des députés soldats et ouvriers, n'a entrepris

rien de concret pour mettre fin au massacre des peuples, visant à assurer les intérêts des capitalistes. Il n'a pas

même publié les traités secrets de spoliation manifeste (sur le partage de la Perse, le pillage de la Chine, le

pillage de la Turquie, le partage de l'Autriche, le rapt de la Prusse orientale et des colonies allemandes, etc.), qui

lient manifestement la Russie aux forbans du capital impérialiste anglo-français. Il a confirmé ces traités, conclus

par le tsarisme qui, pendant des siècles, a pillé et opprimé plus de peuples que les autres tyrans et despotes, —

13

par le tsarisme qui, non content d'opprimer, déshonorait et corrompait le peuple grand-russe, dont il avait fait le

bourreau des autres peuples.

Ayant confirmé les traités d'infamie et de brigandage, le nouveau gouvernement, contrairement à la volonté de la

majorité des peuples de Russie, clairement exprimée par les Soviets des députés ouvriers et soldats, n'a pas

proposé l'armistice immédiat à tous les peuples en guerre. Il s'est borné à prodiguer des déclarations et des

phrases solennelles, sonores et pompeuses, mais absolument vides, qui, dans la bouche des diplomates

bourgeois, ont toujours servi et servent encore à tromper les masses confiantes et naïves du peuple opprimé.

4. Aussi le nouveau gouvernement ne mérite pas la moindre confiance en politique extérieure ; bien plus, le

sommer à nouveau de proclamer la volonté de paix des peuples de Russie, de renoncer aux annexions, etc., etc.,

c'est au fond duper simplement le peuple, lui faire concevoir des espérances irréalisables, retarder sa prise de

conscience, lui faire accepter indirectement la prolongation d'une guerre dont le vrai caractère social n'est pas

déterminé par des souhaits pieux, mais par la nature de classe du gouvernement qui la fait, par le lien qui rattache

la classe représentée par ce gouvernement au capital financier impérialiste de Russie, d'Angleterre, de France,

etc., par la politique réelle et effective pratiquée par cette classe.

L'ORIGINALE DUALITÉ DU POUVOIR ET SA SIGNIFICATION DE CLASSE

5. La particularité essentielle de notre révolution, celle qui sollicite le plus impérieusement une attention

réfléchie, c'est la dualité de pouvoir qui s'est établie dès le lendemain de la victoire de la révolution.

Cette dualité de pouvoir se manifeste par l'existence de deux gouvernements : le gouvernement principal,

véritable, effectif de la bourgeoisie, le « Gouvernement provisoire » de Lvov et Cie, qui détient tous les organes

du pouvoir, et un gouvernement supplémentaire, accessoire, un gouvernement de « contrôle », représenté par le

Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd, qui ne délient pas les organes du pouvoir d'Etat, mais qui

prend directement appui sur la majorité indéniable du peuple, sur les ouvriers et les soldats en armes.

L'origine sociale de cette dualité de pouvoir et sa signification de classe, c'est que la révolution de mars 1917,

non seulement a balayé toute la monarchie tsariste et remis tout le pouvoir à la bourgeoisie, mais qu'elle touche

de près à la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. C'est justement cette

dictature (c'est-à-dire un pouvoir appuyé non sur la loi, mais sur la force directe des masses armées de la

population), c'est justement la dictature des classes ci-dessus mentionnées que représentent le Soviet des députés

ouvriers et soldats de Pétrograd et les autres Soviets en province.

6. Une autre particularité éminemment importante de la révolution russe, c'est que le Soviet des députés ouvriers

et soldats de Pétrograd, qui, tout porte à le croire, jouit de la confiance de la majorité des Soviets locaux, remet

volontairement le pouvoir à la bourgeoisie et à son Gouvernement provisoire, cède volontairement à ce dernier la

primauté, après entente avec lui pour le soutenir, se borne au rôle d'observateur contrôlant la convocation de

l'Assemblée constituante (dont la date n'a même pas été publiée jusqu'ici par le Gouvernement provisoire).

Cette situation extrêmement originale, jamais vue sous cet aspect dans l'histoire, a donné lieu à cet entrelacs, à

cet amalgame de deux dictatures : la dictature de la bourgeoisie (car le gouvernement de Lvov et Cie est une

dictature, c'est-à-dire un pouvoir appuyé non sur la loi et non sur l'expression préalable de la volonté populaire,

mais sur un coup de force, — coup de force opéré par une classe déterminée, en l'occurrence, la bourgeoisie) et

la dictature du prolétariat et de la paysannerie (le Soviet des députés ouvriers et soldats).

Il ne fait pas le moindre doute que cet « entrelacs » ne peut tenir longtemps. Deux pouvoirs ne sauraient exister

dans un Etat. L'un des deux doit être réduit à néant, et dès maintenant toute la bourgeoisie de Russie travaille de

toutes ses forces, par tous les moyens et en tous lieux, à supprimer et débiliter, à réduire à néant les Soviets des

députés soldats et ouvriers, et à créer l'unité de pouvoir de la bourgeoisie.

La dualité de pouvoir ne reflète qu'une période transitoire du développement de la révolution, lorsque cette

dernière est allée au delà d'une révolution démocratique bourgeoise ordinaire, mais n'est pas encore arrivée à la

« pure » dictature du prolétariat et de la paysannerie. La signification de classe (et l'explication de classe) de cet

état de transition instable est celle-ci : notre révolution a, comme toute autre révolution, exigé des masses

qu'elles fassent preuve du plus grand héroïsme et d'abnégation pour la lutte contre le tsarisme ; en outre, elle a

d'un coup entraîné dans le mouvement une quantité incroyable de simples habitants.

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Un des principaux caractères scientifiques, politiques et pratiques de toute révolution véritable, c'est

l'augmentation extraordinairement rapide, subite et brusque du nombre d'« habitants » qui commencent d'euxmêmes

à participer activement à la vie politique, à l'organisation de l'Etat.

De même la Russie. La Russie est aujourd'hui en ébullition. Des millions et des dizaines de millions d'hommes

en léthargie politique depuis dix ans, politiquement ployés sous le joug épouvantable du tsarisme et accablés par

leur labeur de forçat au profit des grands propriétaires fonciers et des fabricants, se sont éveillés et aspirent à la

vie politique. Que sont ces millions et ces dizaines de millions d'hommes ? Pour la plupart, des petits patrons,

des petits bourgeois, des gens tenant le milieu entre les capitalistes et les ouvriers salariés. La Russie est le pays

le plus petit-bourgeois de l'Europe.

Une formidable vague petite-bourgeoise submerge tout ; elle écrase non seulement par son nombre, mais aussi

par son idéologie, le prolétariat conscient, c'est-à-dire qu'elle a contaminé de très larges milieux ouvriers en leur

communiquant ses conceptions petites-bourgeoises en politique. La petite bourgeoisie défend dans son existence

de la bourgeoisie, parce que vivant elle-même en patron et non en prolétaire (par la place qu'elle occupe dans la

production sociale). Par sa façon de penser, elle suit la bourgeoisie.

Crédulité inconsciente envers les capitalistes, ces pires ennemis de la paix et du socialisme, — voilà ce qui

caractérise la politique actuelle des masses en Russie ; voilà ce qui a surgi avec une rapidité révolutionnaire sur

le terrain économique et social du pays le plus petit-bourgeois d'Europe. Voilà la base de classe de l'« accord »

(je souligne que je parle moins de l'accord formel que du soutien de fait, de l'accord tacite, de la crédulité

inconsciente avec laquelle on cède le pouvoir) entre le Gouvernement provisoire et le Soviet des députés

ouvriers et soldats, — accord qui a livré aux Goutchkov le gros morceau, le véritable pouvoir, et au Soviet les

promesses, les honneurs (momentanément), les flatteries, les phrases, les assurances, les salamalecs des

Kérenski.

L'insuffisance numérique du prolétariat russe, son degré insuffisant de conscience et d'organisation, voilà l'autre

face de la médaille. Tous les partis populistes, socialistes-révolutionnaires y compris, ont toujours été petitsbourgeois

; de même le parti du Comité d'organisation (Tchkhéidzé, Tsérétéli et autres) ; de même les

révolutionnaires sans-parti (Stéklov et autres) ont cédé à la vague, ne l'ont pas surmontée, n'en ont pas eu le

temps.

CARACTÈRE ORIGINAL DE LA TACTIQUE, RÉSULTAT DE CE QUI PRÉCÈDE

7. Pour un marxiste, qui doit tenir compte des faits objectifs, des masses et des classes, et non des individus, etc.,

l'originalité marquée plus haut de la situation réelle détermine nécessairement l'originalité de la tactique au

moment présent.

Cette originalité met au premier plan la nécessité de verser « du vinaigre et du fiel dans l'eau sucrée des phrases

démocratiques révolutionnaires » (selon l'expression —remarquablement juste — employée hier à Pétrograd par

Théodorovitch, mon camarade du Comité central de notre Parti, au congrès des employés et ouvriers des

chemins de fer de Russie). Travail de critique ; explication des erreurs des partis petits-bourgeois, socialisterévolutionnaire

et social-démocrate ; préparation et groupement des éléments d'un parti prolétarien conscient,

communiste ; affranchissement du prolétariat de la griserie petite-bourgeoise « générale ».

Cela semble n'être « simplement » que de la propagande. C'est en réalité un travail révolutionnaire des plus

pratiques ; car il n'est pas possible de faire progresser une révolution qui s'est arrêtée, grisée par la phrase et qui

« marque le pas », non point à cause des obstacles extérieurs, non point à cause de la violence exercée par la

bourgeoisie (Goutchkov ne fait encore que menacer d'user de la violence contre la masse des soldats), mais à

cause de la crédule inconscience des masses.

Ce n'est qu'en combattant cette crédulité inconsciente (on ne peut et on ne doit la combattre que sur le terrain des

idées, par la persuasion fraternelle, par un rappel de l'expérience vécue), que nous pouvons nous dégager de

l'emprise de la phrase révolutionnaire déchaînée et stimuler réellement la conscience prolétarienne, comme la

conscience des masses, comme leur initiative locale, audacieuse et décidée ; stimuler la réalisation spontanée, le

développement et la consolidation des libertés, de la démocratie, du principe de la possession de toutes les terres

par le peuple tout entier.

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8. Dans le monde entier, l'expérience des gouvernements de la bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers a

élaboré deux procédés pour maintenir le peuple dans l'oppression. D'abord la violence. Nicolas Romanov Ier

Nicolas la Trique, et Nicolas II — le Sanguinaire, ont montré au peuple russe le maximum de ce qui est possible

et impossible avec ce procédé de tortionnaire. Mais il est un autre procédé, poussé à la perfection par la

bourgeoisie anglaise et la bourgeoisie française, « instruites » par une série de grandes révolutions et de

mouvements révolutionnaires des masses. C'est le mensonge, la flatterie, la phrase, les promesses sans nombre,

les aumônes d'un sou, les concessions futiles, pour garder l'essentiel.

Ce qui fait l'originalité du moment actuel en Russie, c'est le passage vertigineux du premier procédé au second,

de la violence exercée sur le peuple aux flatteries et aux promesses mensongères à lui prodiguées. Comme le

chat de la fable5, Milioukov et Goutchkov écoutent et n'en font qu'à leur tête. Ils détiennent le pouvoir,

préservant les profits du Capital, font la guerre impérialiste dans l'intérêt du capital russe et anglo-français et se

bornent à répondre avec des promesses, des déclamations, des phrases à effet, aux discours des « cuisiniers »

comme Tchkhéidzé, Tsérétéli, Stéklov, qui menacent, exhortent, conjurent, supplient, exigent, proclament... Le

chat écoute et n'en fait qu'à sa tête.

Or, la crédule inconscience et l'inconsciente crédulité s'en iront chaque jour davantage, principalement chez les

prolétaires et les paysans pauvres, à qui la vie (leur situation économique et sociale) apprend à ne pas croire les

capitalistes.

Les chefs de la petite bourgeoisie « doivent » enseigner au peuple la confiance en la bourgeoisie. Les prolétaires

doivent lui enseigner la méfiance.

LA DÉFENSE NATIONALE RÉVOLUTIONNAIRE ET SA SIGNIFICATION DE CLASSE

9. La défense nationale révolutionnaire doit être considérée comme la manifestation la plus sérieuse, îa plus

éclatante de la vague petite-bourgeoise qui a « presque tout » submergé. C'est elle le pire ennemi de la

progression et du succès de la révolution russe.

Quiconque a cédé sur ce point et n'a pas su se dégager, est perdu pour la révolution. Mais les masses cèdent

autrement que les chefs ; et elles se dégagent autrement, par une autre voie de développement, par d'autres

procédés.

La défense nationale révolutionnaire est, d'une part, le fruit de la duperie des masses par la bourgeoisie, le fruit

de la crédule inconscience des paysans et d'une partie des ouvriers ; d'autre part, elle est l'expression des intérêts

et de la mentalité du petit patron, intéressé jusqu'à un certain point aux annexions et aux profits bancaires, «

pieux » gardien des traditions du tsarisme qui a corrompu les Grands-Russes, dont il avait fait des bourreaux

pour les autres peuples.

La bourgeoisie trompe le peuple en spéculant sur la noble fierté de la révolution ; elle cherche à faire croire que

le caractère politique et social de la guerre s'est modifié pour la Russie depuis cette étape de la révolution, du fait

que la monarchie tsariste a été remplacée par la quasi-république de Goutchkov-Milioukov. Et le peuple a cru—

momentanément —par suite surtout des préjugés de l'ancien temps, qui font à ses yeux des autres nationalités de

la Russie une sorte de propriété, d'apanage des Grands-Russes. Cette infâme corruption du peuple grand-russe

par le tsarisme, qui lui a appris à considérer les autres peuples comme quelque chose d'inférieur, appartenant « de

droit » à la Grande-Russie, ne pouvait se dissiper d'emblée.

Ce qu'il nous faut, s'est savoir expliquer aux masses que le caractère politique et social de la guerre n'est pas

déterminé par la « bonne volonté » des individus et des groupes ou même des peuples, mais par la situation où se

trouve la classe qui fait la guerre, par la politique de cette classe, politique dont la guerre est le prolongement,

par les relations du Capital, force économique dominante de la société d'aujourd'hui, par le caractère

impérialiste du capital international, par la dépendance — financière, bancaire, diplomatique — de la Russie à

l'égard de l'Angleterre, de la France, etc. Savoir l'expliquer aux masses de façon intelligible n'est pas chose

facile, et nul d'entre nous n'aurait pu du premier coup s'acquitter de cette tâche sans commettre d'erreurs.

Mais l'orientation ou plus exactement le contenu de notre propagande doit être celui-là, et celui-là seul. La

moindre concession à la défense nationale révolutionnaire est une trahison du socialisme, l'abandon complet de

l'internationalisme, quelles que soient les belles phrases et les considérations « pratiques » dont on le justifie.

16

Le mot d'ordre « A bas la guerre ! » est évidemment juste, mais il ne tient pas compte des tâches particulières du

moment, de la nécessité d'aborder autrement les grandes masses. A mon avis, il ressemble au mot d'ordre « A

bas le tsar ! » qu'un agitateur maladroit du « bon vieux temps » apportait tout bonnement au village... et se faisait

rosser. Les partisans de la défense nationale révolutionnaire dans les masses sont de bonne foi, non point en tant

qu'individus, mais au point de vue de classe, car ils appartiennent aux classes (ouvriers et paysans pauvres) qui

n'ont réellement rien à gagner aux annexions ni à l'étranglement des autres peuples. Autre chose sont les

bourgeois et MM. « les intellectuels » ; ceux-là savent fort bien qu'il est impossible de renoncer aux annexions

sans renoncer à la domination du Capital, et ils trompent cyniquement les masses avec de belles phrases, des

promesses sans mesure, des assurances sans nombre.

Les partisans de la défense nationale dans les masses considèrent la chose sans malice, en simples habitants : «

Je ne veux pas d'annexions, l'Allemand me «tombe dessus», je défends donc une cause juste et pas du (ont des

intérêts impérialistes. » A ces gens-là il faut expliquer sans cesse qu'il ne s'agit pas de leurs désirs personnels,

mais des rapports et conditions politiques, de masse et de classe, du lien de la guerre avec les intérêts du capital

et le réseau bancaire international, etc. Cette façon de combattre l'idée de la défense nationale est la seule

sérieuse et promet le succès, un succès qui ne sera peut-être pas très rapide, mais certain et durable.

COMMENT PEUT-ON TERMINER LA GUERRE ?

10. On ne peut terminer la guerre « quand on veut ». On ne peut pas la terminer sur décision d'une des parties.

On ne peut pas la terminer en « fichant la baïonnette en terre », pour employer l'expression d'un soldat partisan

de la défense nationale.

On ne peut pas terminer la guerre par une « entente » entre socialistes de divers pays, par une « action » des

prolétaires de tous les pays, par la « volonté » des peuples, etc. Toutes les phrases de ce genre, qui foisonnent

dans les articles des journaux de-fensistes, semi-défensistes et semi-internationalistes, ainsi que dans les

innombrables résolutions, appels et manifestes, dans les résolutions du Soviet des députés ouvriers et soldats, ne

sont que souhaits bien intentionnés, innocents et vains de petits bourgeois. Rien de plus nocif que ces phrases sur

« 1'« affirmation » [de la volonté! de paix chez les peuples », sur le tour de l'action révolutionnaire du prolétariat

(après le prolétariat russe, c'est le « tour » du prolétariat allemand), etc. Tout cela, c'est du louis-blancisme6, de

doux rêves, c'est jouer aux « campagnes politiques », mais en fait c'est répéter la fable du chat et du cuisinier.

La guerre n'est pas née de la mauvaise volonté des rapaces capitalistes, bien que, sans aucun doute, elle se fasse

uniquement dans leur intérêt et n'enrichisse qu'eux-mêmes. Elle a été engendrée par un demi-siècle de

développement du capitalisme mondial, par la multitude infinie de ses liens et de ses attaches. Il est impossible

de s'arracher à la guerre impérialiste, impossible d'obtenir une paix démocratique, non imposée par la violence,

sans renverser le pouvoir du Capital, sans faire passer le pouvoir à une autre classe, au prolétariat.

La révolution russe de février-mars 1917 a marqué le début de la transformation de la guerre impérialiste en

guerre civile.

Cette révolution a fait le premier pas vers la cessation de la guerre. Seul le second pas — le passage du pouvoir

au prolétariat — peut en assurer la cessation. Ce sera dans le monde entier le début de la « rupture du front », du

front des intérêts du Capital, et ce n'est qu'en rompant ce front que le prolétariat peut soustraire l'humanité aux

horreurs de la guerre et lui dispenser les bienfaits d'une paix durable.

Et c'est en créant les Soviets des députés ouvriers que la révolution russe a déjà amené le prolétariat de Russie

tout près de cette « rupture du front » du Capital.

LE NOUVEAU TYPE D'ÉTAT QUE CRÉE NOTRE RÉVOLUTION

11. Les Soviets des députés ouvriers, soldats, paysans et autres sont incompris non seulement en ce sens que la

plupart des gens ne se font pas une idée nette de la portée sociale, du rôle des Soviets dans la révolution russe.

Ils ne sont pas compris non plus en tant que forme nouvelle, ou plus exactement en tant que nouveau type d'Etat.

Le type le plus parfait, le plus évolué d'Etat bourgeois, c'est la république démocratique parlementaire : le

pouvoir y appartient au Parlement ; la machine de l'Etat, l'appareil administratif sont ceux de toujours : armée

permanente, police, bureaucratie pratiquement non révocable, privilégiée, placée au-dessus du peuple.

17

Mais dès la fin du XIXe siècle, les époques révolutionnaires offrent un type supérieur d'Etat démocratique, un

Etat qui, selon l'expression d'Engels, cesse déjà, sous certains rapports, d'être un Etat, « n'est plus un Etat au sens

propre du terme ». C'est l'Etat du type de la Commune de Paris : il substitue à la police et à l'armée séparées de la

nation, l'armement direct et immédiat du peuple. Là est l'essence de la Commune, vilipendée et calomniée par les

écrivains bourgeois, et à laquelle, entre autres choses, on a attribué à tort l'intention d' « introduire »

immédiatement le socialisme.

C'est précisément un Etat de ce type que la révolution russe a commencé de créer en 1905 et en 1917. La

République des Soviets des députés ouvriers, soldats, paysans et autres, unis au sein d'une Assemblée

constituante des représentants du peuple de Russie, ou dans un Conseil des Soviets, etc., voilà ce qui naît

aujourd'hui, à l'heure actuelle, sur l'initiative des masses innombrables du peuple qui crée spontanément la

démocratie, à sa manière, sans attendre que MM. les professeurs cadets aient rédigé leurs projets de loi pour une

république parlementaire bourgeoise, ni que les pédants et les routiniers de la « social-démocratie » petitebourgeoise,

tels que M. Plékhanov ou Kautsky, aient renoncé à falsifier la doctrine marxiste de l'Etat.

Le marxisme se distingue de l'anarchisme en ce qu'il reconnaît la nécessité de l'Etat et du pouvoir d'Etat pendant

la période révolutionnaire en général, et pendant l'époque de transition du capitalisme au socialisme, en

particulier. Le marxisme se distingue du « social-démocratisme » petit-bourgeois, opportuniste de MM.

Plékhanov, Kautsky et Cie, en ce qu'il reconnaît la nécessité, pour ces périodes, d'un Etat qui ne soit pas une

république parlementaire bourgeoise ordinaire, mais tel que fut la Commune de Paris.

Les principaux traits qui distinguent ce type d'Etat de l'ancien sont les suivants :

Le retour est des plus faciles de la république parlementaire bourgeoise à la monarchie (l'histoire l'a prouvé), tout

l'appareil d'oppression demeurant intact : armée, police, bureaucratie. La Commune et les Soviets des députés

ouvriers, soldats, paysans, etc. brisent et suppriment cet appareil.

La république parlementaire bourgeoise entrave, étouffe la vie politique autonome des masses, leur participation

directe à l'organisation démocratique de toute la vie de l'Etat, de bas en haut. Les Soviets des députés ouvriers et

soldats font le contraire.

Ils reproduisent le type d'Etat élaboré par la Commune de Paris, et que Marx a appelé la « forme politique enfin

trouvée où peut s'accomplir l'affranchissement économique des travailleurs ».

On objecte d'ordinaire que le peuple russe n'est pas encore préparé pour l'« instauration » de la Commune. C'est

l'argument des féodaux qui prétendaient que les paysans n'étaient pas préparés pour la liberté. La Commune,

c'est-à-dire les Soviets des députés ouvriers et paysans, n'« instaure », n'a l'intention d'« instaurer » et ne doit

instaurer aucune transformation avant que celle-ci ne soit venue à pleine maturité, et dans la réalité économique,

et dans la conscience de l'immense majorité du peuple. Plus la débâcle économique et la crise engendrée par la

guerre sont graves, et plus la nécessité s'impose d'une forme politique aussi parfaite que possible, facilitant la

guérison des horribles blessures que la guerre a faites à l'humanité. Moins le peuple russe a d'expérience en

matière d'organisation, et plus résolument il faut entreprendre l'oeuvre d'organisation par le peuple lui-même, au

lieu de l'abandonner aux seuls politiciens bourgeois et aux fonctionnaires pourvus de « sinécures lucratives ».

Plus tôt nous aurons dépouillé les vieux préjugés du pseudo-marxisme, du marxisme dénaturé par MM.

Plékhanov, Kautsky et consorts, plus nous mettrons de zèle à aider le peuple à former dès aujourd'hui et partout

des Soviets des députés ouvriers et paysans, et à prendre en main toute la vie, plus longtemps MM. Lvov et

consorts reculeront la convocation de la Constituante, et plus il sera facile au peuple de faire son choix (par

l'Assemblée constituante ou sans elle, si Lvov ne la convoque pas de longtemps) en faveur de la République des

Soviets des députés ouvriers et paysans. Des erreurs sont inévitables au début, quand le peuple lui-même

organise cette oeuvre d'édification nouvelle, mais mieux vaut commettre quelques erreurs et aller de l'avant que

d'attendre que les professeurs en droit réunis par M. Lvov aient rédigé des lois sur la convocation de l'Assemblée

constituante et la perpétuation de la république parlementaire bourgeoise, sur l'étranglement des Soviets des

députés ouvriers et paysans.

Si nous nous organisons, et si nous savons faire notre propagande avec intelligence, non seulement les

prolétaires, mais les neuf dixièmes de la paysannerie seront contre le rétablissement de la police, contre la

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bureaucratie non révocable et privilégiée, contre l'armée séparée du peuple. Or, c'est en cela uniquement que

consiste le nouveau type d'Etat.

12. Le remplacement de la police par une milice populaire est une réforme qui, dictée par toute la marche de la

révolution, est en voie de réalisation dans la plupart des régions de la Russie. Nous devons expliquer aux masses

que dans la plupart des révolutions bourgeoises du type ordinaire, cette réforme a été très éphémère, et que la

bourgeoisie, même la plus démocratique et républicaine, a toujours rétabli la police du vieux type tsariste,

séparée du peuple, commandée par des bourgeois et capable d'opprimer le peuple de toutes les manières.

Pour empêcher le rétablissement de la police, il n'est qu'un seul moyen : c'est de créer une milice populaire,

fondue avec l'armée (armement général du peuple, à la place de l'armée permanente). Feront partie de cette

milice tous les citoyens et citoyennes sans exception de 15 à 65 ans (s'il est permis, par ces limites d'âge

approximatives, d'indiquer la participation des adolescents et des vieillards). Les capitalistes payeront aux

ouvriers salariés, aux domestiques, etc., les journées consacrées au service civique dans la milice. Tant que les

femmes ne seront pas appelées à participer librement à la vie politique en général, mais aussi à s'acquitter d'un

service civique permanent et universel, il ne peut être question de socialisme, ni même d'une démocratie

intégrale et durable. Les fonctions de « police», telles que l'assistance aux malades et aux enfants abandonnés, le

contrôle de l'alimentation, etc., ne peuvent en général être assurées de façon satisfaisante tant que les femmes

n'auront pas obtenu l'égalité non point nominale, mais effective.

Empêcher le rétablissement de la police, appliquer les capacités organisatrices du peuple entier à la création

d'une milice dont le service est exercé par toute la population, voilà les tâches que le prolétariat doit porter dans

les masses pour la sauvegarde, l'affermissement et le développement de la révolution.

PROGRAMMES AGRAIRE ET NATIONAL

13. A l'heure actuelle nous ne pouvons savoir exactement si une puissante révolution agraire va se développer

d'ici peu dans les campagnes russes. Nous ne pouvons savoir quelle est exactement la profondeur de la

différenciation de classe qui s'opère dans la paysannerie, — et qui s'est à coup sûr accentuée ces derniers temps,

et la divise en ouvriers agricoles, saisonniers ou permanents, et paysans pauvres (« semi-prolétaires »), d'une

part, et paysans aisés et moyens (capitalistes grands et petits), de l'autre. L'expérience seule peut résoudre et

résoudra ces questions.

Mais notre devoir absolu, en tant que parti du prolétariat, est non seulement de présenter dès aujourd'hui un

programme agraire, mais aussi de préconiser des mesures pratiques immédiatement réalisables, et commandées

par l'intérêt de la révolution agraire paysanne en Russie.

Nous devons exiger la nationalisation de toutes les terres dans le pays, c'est-à-dire leur remise en toute propriété

au pouvoir central. Ce dernier déterminera l'importance, etc. du fonds de migration, promulguera des lois pour la

protection des forêts et l'amendement des terres, etc. ; il interdira expressément toute médiation entre le

possesseur des terres — l'Etat, et leur locataire — le cultivateur (interdiction de toute sous-location de la terre).

Par contre, ce sont les Soviets régionaux et locaux des députés paysans — et nullement la bureaucratie, les

fonctionnaires — qui disposeront, entièrement et exclusivement, de la terre et fixeront les conditions locales de

possession et de jouissance.

Afin d'améliorer la technique de la production de blé et d'augmenter celle-ci ; afin de développer la grande

exploitation rationnelle et d'en assurer le contrôle public, nous devons travailler, au sein des comités paysans, à

faire de tout grand domaine exproprié une grande exploitation modèle, placée sous le contrôle des Soviets des

députés salariés agricoles.

Contrairement à la phrase et à la politique petites-bourgeoises qui règnent chez les socialistes-révolutionnaires et

surtout dans leurs bavardages sur la norme « de consommation » ou « de travail », sur la « socialisation de la

terre », etc., le parti du prolétariat doit s'attacher à prouver que le système de la petite exploitation, en régime de

production marchande, ne peut pas affranchir l'humanité de la misère des masses, de leur oppression.

Le parti du prolétariat doit démontrer, sans opérer immédiatement et obligatoirement la scission dans les Soviets

des députés paysans, la nécessité de Soviets distincts de députés des salariés agricoles et de Soviets distincts de

députés des paysans pauvres (semi-prolétaires), ou tout au moins de conférences permanentes des députés

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appartenant à ces catégories sociales, conférences qui seraient organisées sous la forme de fractions ou de partis

distincts au sein des Soviets communs des députés paysans. Faute de quoi, la doucereuse phraséologie petitebourgeoise

des populistes sur la paysannerie en général ne fera que voiler la duperie de la masse non possédante

par la paysannerie aisée, simple variété de capitalistes.

Contrairement à la prédication libérale bourgeoise ou purement bureaucratique à laquelle se livrent nombre de

socialistes-révolutionnaires et de Soviets des députés ouvriers et soldats, qui recommandent aux paysans de ne

pas s'emparer des terres des grands propriétaires fonciers et de ne pas entreprendre la réforme agraire avant la

convocation de l'Assemblée constituante, le parti du prolétariat doit appeler les paysans à réaliser

immédiatement, et de leur propre autorité, la réforme agraire et à procéder, sur décision des Soviets locaux des

députés paysans, à la confiscation immédiate des terres appartenant aux grands propriétaires fonciers.

Ce faisant, il importe tout particulièrement d'insister sur la nécessité d'augmenter la production de denrées

alimentaires pour les soldats du front et pour les villes, de souligner que tout préjudice, toute détérioration du

bétail, des outils, machines, bâtiments, etc., etc. est absolument inadmissible.

14. Dans la question nationale, le parti prolétarien préconisera avant tout la proclamation et l'application

immédiate de la liberté absolue de se séparer de la Russie, pour toutes les nations et nationalités opprimées par le

tsarisme et rattachées par la force ou maintenues par la force dans le cadre de l'Etat russe, c'est-à-dire annexées.

Toutes les déclarations, proclamations et manifestes sur la renonciation aux annexions, non accompagnés de

l'application effective de la liberté de séparation, ne sont que mensonges bourgeois destinés à tromper le peuple,

ou souhaits innocents de petits bourgeois.

Le parti prolétarien aspire à la création d'un Etat aussi vaste que possible, car tel est l'intérêt des travailleurs ; il

aspire au rapprochement, à la fusion des nations, mais il veut atteindre ce but non par la violence, mais

uniquement par l'union libre et fraternelle des masses d'ouvriers et de travailleurs de toutes les nations.

Plus la République de Russie sera démocratique, mieux elle s'organisera en République des Soviets des députés

ouvriers et paysans, et plus puissante sera la force d'attraction qui portera librement vers elle les masses

laborieuses de toutes les nations.

Entière liberté de séparation, autonomie locale (et nationale) aussi large que possible, garanties minutieusement

élaborées des droits des minorités nationales, tel est le programme du prolétariat révolutionnaire.

NATIONALISATION DES BANQUES ET DES SYNDICATS CAPITALISTES

15. Le parti du prolétariat ne peut en aucune façon se proposer d'« introduire » le socialisme dans un pays de

petits paysans, tant que l'immense majorité de la population n'aura pas pris conscience de la nécessité d'une

révolution socialiste. Mais seuls des sophistes bourgeois, qui s'abritent derrière des formules « quasi-marxistes »,

peuvent déduire de cette vérité la justification d'une politique ajournant les mesures révolutionnaires urgentes,

parfaitement mûres dans la pratique, réalisées souvent pendant la guerre par maints Etats bourgeois, et

absolument indispensables pour combattre la désorganisation économique totale et la famine imminentes.

Des mesures comme la nationalisation du sol, de toutes les banques et de tous les syndicats capitalistes ou, du

moins, la subordination immédiate de ces établissements au contrôle des Soviets des députés ouvriers et autres,

sans être aucunement l'« instauration » du socialisme, doivent être préconisées absolument et réalisées dans la

mesure du possible par la voie révolutionnaire. Sans ces mesures, parfaitement réalisables du point de vue

économique et qui ne représentent que les premiers pas vers le socialisme, il est impossible de guérir les

blessures causées par la guerre et de prévenir la catastrophe imminente : quant à reculer devant une atteinte aux

profits exorbitants des capitalistes et des banquiers qui s'enrichissent de façon particulièrement scandaleuse

justement « grâce à la guerre », le parti du prolétariat révolutionnaire ne le fera jamais.

LA SITUATION DANS L'INTERNATIONALE SOCIALISTE

16. Les obligations internationales de la classe ouvrière de Russie, aujourd'hui surtout, s'inscrivent avec force au

premier plan.

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On ne jure plus à notre époque que par l'internationalisme. Jusqu'aux chauvins-défensistes, jusqu'à MM.

Plékhanov et Potressov, jusqu'à Kérenski qui se disent internationalistes.

D'autant plus impérieux est le devoir qu'a le parti du prolétariat d'opposer, avec une clarté, une précision, une

netteté parfaites, l'internationalisme en fait à l'internationalisme en paroles.

Appels platoniques aux ouvriers de tous les pays ; vaines assurances d'attachement à l'internationalisme,

tentatives directes ou indirectes d'établir un « tour » pour l'action du prolétariat révolutionnaire dans les divers

pays belligérants ; recherche laborieuse d'une « entente » entre les socialistes des pays belligérants à propos de la

lutte révolutionnaire, organisation tapageuse de congrès socialistes en vue d'une campagne pour la paix, etc., etc.

: tout cela n'est, par sa valeur objective, si sincères que soient les protagonistes de ces idées, de ces tentatives, ou

de ces plans, tout cela n'est que verbiage ou, dans le meilleur des cas, souhaits innocents et bien intentionnés,

propres uniquement à voiler la duperie des masses par les chauvins. Les social-chauvins français, qui sont les

plus habiles, les plus rompus aux filouteries parlementaires, ont depuis longtemps battu le record dans l'art de

prononcer des phrases pacifistes et internationalistes infiniment grandiloquentes et sonores, tout en trahissant

avec un cynisme inouï le socialisme et l'Internationale, tout en faisant partie des ministères qui mènent la guerre

impérialiste, tout en votant les crédits ou les emprunts (comme Tchkhéidzé, Skobélev, Tsérétéli, Stéklov l'ont

fait récemment en Russie), tout en s'opposant à la lutte révolutionnaire dans leur propre pays, etc., etc.

Les bonnes gens oublient souvent la cruauté et la férocité de la guerre impérialiste mondiale. Cette situation ne

souffre pas la phrase, elle se moque des souhaits innocents et sucrés.

Il n'est qu'un seul et unique internationalisme de fait : travailler avec abnégation au développement du

mouvement révolutionnaire et de la lutte révolutionnaire dans son pays, soutenir (par la propagande, par la

sympathie, par une aide matérielle) cette même lutte, cette même ligne et elle seule, dans tous les pays sans

exception.

Le reste n'est que mensonge et manilovisme7.

Trois tendances se sont dessinées dans le mouvement ouvrier et socialiste international, depuis plus de deux ans

de guerre, dans tous les pays. Quiconque s'écarte du terrain de la réalité, se refuse à constater ces trois tendances,

à les analyser, à lutter de façon conséquente pour la tendance qui défend l'internationalisme en fait, se condamne

à l'inertie, à l'impuissance et à l'erreur.

Ces trois tendances sont les suivantes :

1) Les social-chauvins, c'est-à-dire socialistes en paroles, chauvins en fait, gens qui admettent la « défense de

la patrie » dans la guerre impérialiste (et, avant tout, dans la guerre impérialiste actuelle).

Ce sont nos adversaires de classe. Ils sont passés à la bourgeoisie.

Tels sont la plupart des chefs officiels de l'officielle social-démocratie dans tous les pays. MM. Plékhanov et

consorts en Russie, les Scheidemann en Allemagne ; Renaudel, Guesde, Sembat en France ; Bissolati et consorts

en Italie ; Hyndman, les fabiens et les « labouristes » (chefs du « parti travailliste ») en Angleterre ; Branting et

consorts en Suède ; Troelstra et son parti en Hollande ; Stauning et son parti au Danemark ; Victor Berger et

autres « défenseurs de la patrie » aux Etats-Unis, etc.

2) La deuxième tendance est ce qu'on appelle le « centre » qui hésite entre les social-chauvins et les

internationalistes en fait.

Ceux du « centre » jurent leurs grands dieux qu'ils sont marxistes, internationalistes, qu'ils sont pour la paix, pour

toutes « pressions » et « revendications » tendant à obliger les gouvernements à « exprimer la volonté de paix du

peuple », pour toutes les campagnes possibles en faveur de la paix, pour la paix sans annexions, etc., etc., et pour

la paix avec les social-chauvins. Le « centre » est pour l' « unité », le centre est adversaire de la scission.

Le « centre », c'est le règne de la phrase petite-bourgeoise débonnaire, de l'internationalisme en paroles, d'un

opportunisme pusillanime et de la complaisance pour Ses social-chauvins en fait.

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Le fond de la question, c'est que le « centre » n'est pas convaincu de la nécessité d'une révolution contre son

propre gouvernement ; il ne la préconise pas ; au lieu de mener une lutte révolutionnaire décidée, il invente, pour

s'y soustraire, les faux-fuyants les plus plats, bien qu'à résonance archi-« marxiste ».

Les social-chauvins sont nos adversaires de classe, ce sont des bourgeois installés dans le mouvement ouvrier.

Ils y représentent une couche, des groupes, des milieux ouvriers objectivement achetés par la bourgeoisie

(meilleurs salaires, postes honorifiques, etc.), qui aident leur bourgeoisie à piller et à étrangler les peuples petits

et faibles, à faire la guerre pour le partage du butin capitaliste.

Le « centre », ce sont des hommes de routine, rongés par une légalité pourrie, corrompus par l'atmosphère du

parlementarisme, etc., des fonctionnaires habitués aux sinécures et au travail « de tout repos ». Historiquement et

économiquement parlant, ils ne représentent pas une couche sociale distincte, ils représentent simplement la

transition entre une phase révolue du mouvement ouvrier, celle de 1871-1914, féconde à bien des égards, surtout

dans l'art nécessaire au prolétariat de l'organisation lente, soutenue, méthodique à une grande et très grande

échelle, — et la phase nouvelle, devenue objectivement nécessaire depuis la première guerre impérialiste

mondiale, qui a inauguré l'ère de la révolution sociale.

Le principal leader et représentant du « centre » est Karl Kautsky : il jouissait dans la IIe Internationale (1889-

1914) de la plus haute autorité. Depuis août 1914 il offre un exemple de reniement complet du marxisme, de

veulerie inouïe, d'hésitations et de trahisons lamentables. La tendance du « centre », c'est Kautsky, Haase,

Ledebour, ce qu'on appelle la « ligue ouvrière » «ou la « ligue du travail » au Reichstag ; en France, Longuet,

Pressemane et les « minoritaires » (les menchéviks) en général ; en Angleterre, Philip Snowden, Ramsay

MacDonald et nombre d'autres leaders de l'« Independent Labour Party » et, partiellement, du Parti socialiste de

Grande-Bretagne ; Morris Hilquitt et nombre d'autres aux Etats-Unis ; Turati, Trêves, Modigliani, etc., en Italie ;

Robert Grimm, etc. en Suisse ; Victor Adler et Cie en Autriche ; le parti du Comité d'organisation, Axelrod,

Martov, Tchkhéidzé, Tsérétéli et les autres, en Russie, etc.

Sans doute, certains individus passent parfois, sans s'en rendre compte, de la position du social-chauvinisme à

celle du « centre » et vice versa. Cela se conçoit. Tout marxiste sait que les classes demeurent distinctes, bien

que des individus passent aisément d'une classe à l'autre. De même les tendances dans la vie politique se

distinguent entre elles, bien que des individus passent aisément d'une tendance à l'autre, malgré les tentatives et

les efforts prodigués pour amener la fusion de ces tendances.

3) La troisième tendance est celle des internationalistes en fait, représentés le plus fidèlement par la « Gauche de

Zimmerwald »8 (nous reproduisons en annexe son manifeste de septembre 1915, afin que le lecteur puisse

prendre connaissance, dans un document authentique, de la façon dont cette tendance est née). Caractère

distinctif essentiel : rupture complète et avec les social-chauvins, et avec le « centre ». Lutte révolutionnaire à

outrance contre son gouvernement impérialiste et sa bourgeoisie impérialiste. Principe : « l'ennemi principal est

dans notre propre pays ». Guerre sans merci à la phrase sucrée des social-pacifistes (le social-pacifiste est un

socialiste en paroles, un pacifiste bourgeois en fait ; les pacifistes bourgeois rêvent d'une paix éternelle sans

renversement du joug et de la domination du capital) et aux faux-fuyants de toutes sortes tendant à nier la

possibilité, la nécessité ou l'opportunité de la lutte révolutionnaire du prolétariat et de la révolution prolétarienne

socialiste, en liaison avec la guerre actuelle.

Les représentants les plus marquants de cette tendance sont : en Allemagne, le « groupe Spartacus » ou « groupe

de l'Internationale », auquel appartient Karl Liebknecht. Karl Liebknecht est le représentant le plus notoire de

cette tendance et de la nouvelle, de la véritable Internationale prolétarienne.

Karl Liebknecht a appelé les ouvriers et les soldats d'Allemagne à tourner leurs armes contre leur

gouvernement. Il l'a fait ouvertement, du haut de la tribune du Parlement (Reichstag). Puis, muni de

proclamations clandestinement imprimées, il s'est rendu sur la place de Potsdam, l'une des plus vastes de Berlin,

à une manifestation, en lançant l'appel : « A bas le gouvernement ! » Arrêté, il a été condamné aux travaux

forcés. Il est maintenant enfermé dans un bagne, ainsi que des centaines sinon des milliers de vrais socialistes

d'Allemagne emprisonnés pour avoir lutté contre la guerre.

Karl Liebknecht a mené une lutte implacable dans ses discours et dans ses lettres, non seulement contre les

Plékhanov et les Potressov de chez lui (les Scheidemann, les Legien, les David et Cie), mais aussi contre les

hommes du centre, contre les Tchkhéidzé, les Tsérétéli de chez lui (Kautsky, Haase, Ledebour et Cie).

22

Karl Liebknecht et son ami Otto Ruhle ont, seuls sur cent dix députés, rompu la discipline, brisé l'« unité » avec

le « centre » et les chauvins, ils ont marché contre tous. Liebknecht seul représente le socialisme, la cause

prolétarienne, la révolution prolétarienne. Tout le reste de la social-démocratie allemande n'est, selon la juste

expression de Rosa Luxembourg (elle aussi membre et l'un des chefs du « groupe Spartacus »), qu'un cadavre

puant.

Un autre groupe d'internationalistes en fait, en Allemagne, est celui du journal Arbeiterpolitik de Brème.

En France, Loriot et ses amis (Bourderon et Merxheim sont tombés au social-pacifisme) se rapprochent le plus

des internationalistes en fait, ainsi que le Français Henri Guilbeaux qui publie à Genève la revue Demain. En

Angleterre, le journal The Trade-Unionist et certains membres du Parti socialiste britannique et de l’Independent

Labour Party (William Russell, par exemple, qui a appelé ouvertement à rompre avec les chefs traîtres au

socialisme), le socialiste écossais MacLean, instituteur condamné aux travaux forcés par le gouvernement

bourgeois anglais pour sa lutte révolutionnaire contre la guerre. Des centaines de socialistes anglais sont en

prison pour ces mêmes crimes. Eux, et eux seuls, sont des internationalistes en fait. Aux Etats-Unis, ie « Parti

Ouvrier Socialiste » et ceux des éléments du « Parti Socialiste » opportuniste qui publient depuis janvier 1917 le

journal The Internationalist ; en Hollande, le parti des « tribunistes » qui édite le journal De Tribune (Pannekoek,

Hermann Gorter, Wijnkoop, Henriette Roland-Holst), qui représenta le centre à Zimmerwald et qui maintenant

est venu à nous ; en Suède, le parti des jeunes ou des gauches avec des leaders comme Lindhagen, Ture

Nermann, Carlsson, Stroem, Z. Hooglund, qui prit part personnellement, à Zimmerwald, à la fondation de la «

gauche zimmerwaldienne » et est actuellement condamné à la prison pour sa lutte révolutionnaire contre la

guerre. Au Danemark, Trier et ses amis, qui ont quitté le parti « social-démocrate » danois, devenu entièrement

bourgeois, avec le ministre Stauning à sa tête ; en Bulgarie, les « tesniaki » ; en Italie, les plus proches sont le

secrétaire du parti Constantin Lazzari et Serrati, rédacteur en chef de l'organe central Avanti! En Pologne, Radek,

Hanecki et les autres leaders de la social-démocratie groupée autour du Kraïévoé Pravlénié ; Rosa Luxembourg,

Tyszka et les autres leaders de la social démocratie groupée autour du Glavnoé Pravlénié ; en Suisse, ceux de la

gauche qui ont rédigé les considérants du « référendum » (de janvier 1917) pour la lutte contre les socialchauvins

et le « centre » de leur pays et qui ont présenté au congrès socialiste du canton de Zurich, tenu le 11

février 1917 à Toess, une motion inspirée de principes révolutionnaires et dirigée contre la guerre ; en Autriche,

les jeunes amis de gauche de Frédéric Adler, dont plusieurs ont milité au club Karl Marx de Vienne, aujourd'hui

fermé par le gouvernement ultraréactionnaire d'Autriche, qui toiture Frédéric Adler pour le coup de revolver

héroïque, quoique peu réfléchi, qu'il a tiré sur un ministre, etc., etc.

Peu importent les nuances qui existent aussi entre ces gauches. L'essentiel est dans la tendance générale. La

vérité c'est qu'il n'est pas facile d'être internationaliste en fait, en cette époque d'horrible guerre impérialiste. Ces

hommes ne sont pas nombreux, mais tout l'avenir du socialisme est en eux seuls ; eux seuls sont les chefs des

masses, et non leurs corrupteurs.

Les distinctions entre réformistes et révolutionnaires, parmi les social-démocrates, parmi les socialistes en

général, devaient nécessairement se modifier dans les conditions de la guerre impérialiste. Quiconque se

contente de présenter des « revendications » aux gouvernements bourgeois pour qu'ils signent la paix ou «

expriment la volonté de paix des peuples », etc., glisse en fait vers le réformisme. Car, objectivement, le

problème de la guerre ne se pose que sur le plan révolutionnaire.

On ne saurait se tirer de la guerre pour établir une paix démocratique non imposée par la violence, pour

affranchir les peuples de la servitude des milliards d'intérêts à payer à messieurs les capitalistes qui se sont

enrichis « grâce à la guerre», on ne saurait en sortir autrement que par la révolution du prolétariat.

On peut et l'on doit réclamer des gouvernements bourgeois les réformes les plus diverses ; mais on ne peut, sans

verser dans le manilovisme et le réformisme, exiger de ces hommes et de ces classes enserrés par mille liens au

capital impérialiste, qu'ils rompent ces liens. Or, sans cette rupture, tous les propos sur la guerre à la guerre ne

sont que phrases vides et trompeuses.

Les « kautskistes », les « centristes » sont des révolutionnaires en paroles, des réformistes en fait ; des

internationalistes en paroles, des auxiliaires du social-chauvinisme en fait.

LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE DE ZIMMERWALD. IL FAUT FONDER LA III°

INTERNATIONALE

23

17. L'Internationale de Zimmerwald a adopté dès le début une attitude hésitante, « kautskiste », « centriste », et

c'est ce qui a obligé aussitôt la gauche zimmerwaldienne à s'en désolidariser, à s'en séparer et à lancer un

manifeste à elle (imprimé en Suisse en langues russe, allemande et française).

Le principal défaut de l'Internationale de Zimmerwald, la cause de sa faillite (car elle a déjà fait faillite sur le

terrain idéologique et politique), ce sont ses flottements, son indécision dans la question essentielle, qui

détermine pratiquement toutes les autres : celle de la rupture totale avec le social-chauvinisme et la vieille

Internationale social-chauvine, dirigée par Vandervelde et Huysmans à la Haye (Hollande), etc.

On ne sait pas encore chez nous que ce sont les kautskistes précisément qui forment la majorité

zimmerwaldienne. C'est pourtant un fait capital, dont il importe de tenir compte et que tout le monde connaît

maintenant en Europe occidentale. Même le chauvin, l'ultra-chauvin allemand Heilmann, directeur de l'archichauvine

Chemnitzer Zeitung et collaborateur de la Cloche archi-chauvine de Parvus (évidemment Heidmann est

« social-démocrate » et partisan effréné de l'« unité » de la social-démocratie), — a dû reconnaître dans la presse

que le centre ou le « kautskisme » et la majorité zimmerwaldienne ne font qu'un.

La fin de 1916 et le début de 1917 ont établi ce fait définitivement. Malgré la condamnation au social-pacifisme

par le Manifeste de Kienthal9, toute la droite zimmerwaldienne, toute la majorité de Zimmerwald a glissé vers le

social-pacifisme : Kautsky et Cie, dans une série d'interventions de janvier à février 1917 ; Bourderon et

Merrheim en France, en votant, unanimes avec les social-chauvins, les motions pacifistes du Parti socialiste

(décembre 1916) et de la « Confédération Générale du Travail » (c'est-à-dire de l'organisation nationale des

syndicats de France, également en décembre 1916) ; Turati et Cie en Italie, où le parti tout entier a adopté une

attitude social-pacifiste et où Turati lui-même a « glissé » (pas par hasard, bien sûr), jusqu'à laisser tomber, dans

son discours du 17 décembre 1916, des phrases nationalistes servant à masquer la hideur de la guerre

impérialiste.

Le président de Zimmerwald et de Kienthal, Robert Grimm, a fait bloc, en janvier 1917, avec les social-chauvins

de son parti (Greulich, Pflüger, Gustav Müller, etc.) contre les internationalistes en fait.

Au cours des deux conférences tenues par les zimmerwaldiens des différents pays en janvier et février 1917, ce

jeu double et équivoque de la majorité zimmerwaldienne a été formellement stigmatisé par les internationalistes

de gauche de plusieurs pays : Münzenberg, secrétaire de l'organisation internationale des Jeunes et directeur de

l'excellent journal internationaliste L'Internationale des Jeunes ; Zinoviev, représentant du Comité central de

notre Parti ; K. Radek, du parti social-démocrate polonais (Kraïé-voé Pravlénié) ; Harstein, social-démocrate

allemand, membre du « groupe Spartacus ».

Au prolétariat russe il a été beaucoup donné ; nulle part au monde la classe ouvrière n'a pu déployer autant

d'énergie révolutionnaire qu'en Russie. Mais à qui il est beaucoup donné, il sera beaucoup demandé.

Il est impossible de tolérer davantage le marais de Zimmerwald. Il est impossible de rester plus longtemps, à

cause des « kautskistes » de Zimmerwald, en demi-liaison avec l'Internationale chauvine des Plékhanov et des

Scheidemann. Il faut rompre tout de suite avec cette Internationale. Il faut rester à Zimmerwald uniquement aux

fins d'information.

C'est à nous, et précisément à l'heure actuelle, qu'il appartient de fonder sans retard une nouvelle Internationale,

révolutionnaire, prolétarienne, ou plutôt de ne pas craindre de proclamer hautement qu'elle est déjà fondée, et

qu'elle agit.

C'est l'Internationale des « internationalistes en fait » que j'ai soigneusement dénombrés plus haut. Eux, et eux

seuls, sont les représentants des masses internationalistes révolutionnaires, et non les corrupteurs de ces masses.

Ces socialistes sont peu nombreux, niais que chaque ouvrier-russe se demande si, à la veille de la révolution de

février-mars 1917, il y avait beaucoup de révolutionnaires conscients en Russie.

Ce n'est pas le nombre qui importe, mais l'expression fidèle fies idées et de la politique du prolétariat

véritablement révolutionnaire. L'essentiel n'est pas de « proclamer » l'internationalisme ; c'est de savoir être,

même dans les temps les plus difficiles, dés internationalistes en fait.

24

Ne nous faisons pas d'illusions sur des ententes et congrès internationaux. Tant que dure la guerre impérialiste,

les relations internationales sont enserrées dans l'étau de fer de la dictature militaire bourgeoise et impérialiste. Si

même le « républicain » Milioukov, contraint de tolérer le gouvernement accessoire qu'est le Soviet des députés

ouvriers, n'a pas laissé entrer en Russie, en avril 1917, le socialiste suisse Fritz Platten, secrétaire du parti

internationaliste, participant de Zimmerwald et de Kienthal, bien que celui-ci fût marié à une Russe et se rendît

auprès de la parenté de sa femme ; bien qu'il ait pris part, à Riga, à la révolution de 1905, qu'il ait été enfermé,

pour ce fait, dans une prison russe ; bien que, pour être élargi, il ait versé au gouvernement tsariste une caution

dont il a réclamé le remboursement, — si le « républicain » Milioukov a pu se comporter de la sorte en Russie,

en avril 1917, on imagine ce que valent les promesses et assurances, les phrases et déclarations de la bourgeoisie

sur la paix sans annexions, etc.

Et l'arrestation de Trotski par le gouvernement anglais ? Et le refus de laisser Martov quitter la Suisse ? Et

l'espoir de l'attirer en Angleterre, où l'attend le sort de Trotski ?

Ne nous faisons pas d'illusions. Ne nous leurrons pas. « Attendre » des congrès internationaux ou conférences,

c'est trahir l'internationalisme, puisqu'il est démontré que même de Stockholm on ne laisse parvenir jusqu'à nous

ni les socialistes fidèles à l'internationalisme, ni même leurs lettres : cela malgré toutes les possibilités et toute la

férocité de la censure militaire.

Notre Parti ne doit pas « attendre », mais fonder tout de suite la IIIe Internationale. Et des centaines de socialistes

emprisonnés en Allemagne et en Angleterre pousseront un soupir de soulagement ; des milliers et des milliers

d'ouvriers allemands, dont les grèves et manifestations font trembler ce misérable et ce forban de Guillaume,

liront notre décision dans les feuilles illégales ; ils sauront quelle confiance fraternelle nous avons en Karl

Liebknecht, et en lui seul ; ils apprendront notre résolution à lutter maintenant encore contre la « défense

nationale révolutionnaire ». Cette lecture les fortifiera dans leur internationalisme révolutionnaire.

A qui il est beaucoup donné, il sera beaucoup demandé. Il n'est pas de pays au monde où la liberté règne

maintenant comme en Russie. Profitons de cette liberté, non pour prêcher le soutien de la bourgeoisie ou la «

défense nationale révolutionnaire » bourgeoise, mais pour fonder hardiment, honnêtement, en prolétaires, à la

Liebknecht, la IIIe Internationale, ennemie irréductible et des traîtres social-chauvins et des « centristes »

hésitants.

18. Après ce qui vient d'être dit, point n'est besoin de longs discours pour démontrer qu'il ne saurait être question

de l'unification des social-démocrates en Russie.

Mieux vaut rester à deux, comme Liebknecht — car c'est rester avec le prolétariat révolutionnaire

qu'admettre même un instant l'idée de fusion avec le parti du Comité d'organisation, avec Tchkhéidzé et

Tsérétéli, qui tolèrent le bloc avec Potressov dans la Rabotchaïa Gazéta10, qui votent l'emprunt11 dans le Comité

exécutif du Soviet des députés ouvriers, qui ont glissé vers la « défense nationale ».

Laissons les morts ensevelir leurs morts.

Quiconque veut aider les hésitants, doit d'abord cesser d'hésiter lui-même.

QUELLE DOIT ETRE LA DÉNOMINATION DE NOTRE PARTI POUR ETRE

SCIENTIFIQUEMENT EXACTE ET CONTRIBUER A ÉCLAIRER LA CONSCIENCE POLITIQUE

DU PROLÉTARIAT ?

19. J'en viens à la dernière question, à la dénomination de notre Parti. Nous devons nous appeler Parti

communiste, comme l'ont fait Marx et Engels.

Nous devons proclamer à nouveau que nous sommes marxistes et prenons pour base le Manifeste communiste,

lequel a été dénaturé et trahi par la social-démocratie sur deux points principaux : 1. les ouvriers n'ont pas de

patrie : « défendre la patrie » dans la guerre impérialiste, c'est trahir le socialisme ; 2. la doctrine marxiste de

l'Etat a été dénaturée par la IIe Internationale.

La dénomination de « social-démocratie » est scientifiquement inexacte, comme le démontra plus d'une fois

Marx, notamment en 1875, dans la Critique du Programme de Gotha, et comme le répéta dans un exposé plus

25

populaire, Engels en 1894. Du capitalisme l'humanité ne peut passer directement qu'au socialisme, c'est-à-dire à

la possession en commun des moyens de production et à la répartition des produits selon le travail de chacun.

Notre Parti voit plus loin : le socialisme doit inévitablement évoluer en communisme, sur le drapeau duquel

s'inscrit : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »

Tel est mon premier argument.

En voici un autre : la seconde partie de notre dénomination (social-démocrates) n'est pas non plus

scientifiquement exacte. La démocratie est une des formes de l'Etat. Or nous, marxistes, nous sommes

adversaires de tout Etat.

Les chefs de la IIe Internationale (1889-1914), MM. Plékhanov, Kautsky et leurs semblables, ont avili et

dénaturé le marxisme.

Le marxisme se distingue de l'anarchisme en ce qu'il reconnaît la nécessité d'un Etat pour passer au socialisme,

mais (et c'est ce qui le distingue de Kautsky et Cie) non point d'un Etat dans le genre de la république

démocratique bourgeoise parlementaire habituelle, mais du type de la Commune de Paris de 1871, ou des

Soviets des députés ouvriers de 1905 et 1917.

Mon troisième argument : la vie a créé, la révolution a déjà créé chez nous, en fait, quoique sous une forme

encore faible, embryonnaire, justement ce nouvel « Etat », qui n'en est pas un au sens propre du terme.

C'est là déjà une question du domaine pratique des masses et non pas simplement une théorie de chefs.

L'Etat, au sens propre, c'est le commandement exercé sur les masses par des détachements d'hommes armés,

séparés du peuple.

Notre nouvel Etat naissant est lui aussi un Etat, car il nous faut des détachements d'hommes armés, il nous faut

l'ordre le plus strict, il nous faut user de la violence pour réprimer sans merci toutes les tentatives de contrerévolution

tsariste, aussi bien que bourgeoise à la Goutchkov.

Mais notre nouvel Etat naissant n'est déjà plus un Etat au sens propre du mot, car en bien des points de la Russie,

ces détachements d'hommes armés, c'est la masse elle-même, le peuple entier, et non pas quelqu'un placé audessus

de lui, séparé de lui, privilégié, pratiquement non révocable.

Il ne faut pas regarder en arrière, mais en avant ; il ne faut pas regarder vers la démocratie du type bourgeois

ordinaire, qui affermissait la domination de la bourgeoisie au moyen des vieux organismes d'administration

monarchiques : police, armée, bureaucratie.

Il faut regarder en avant, vers la nouvelle démocratie naissante, qui déjà cesse d'être une démocratie, car la

démocratie c'est la domination du peuple ; or, le peuple armé ne peut exercer la domination sur lui-même.

Le terme de démocratie appliqué au Parti communiste n'est pas seulement inexact au point de vue scientifique.

Aujourd'hui, après mars 1917, c'est une oeillère mise au peuple révolutionnaire pour l'empêcher de construire du

neuf, en toute liberté, hardiment et de façon spontanée, savoir : les Soviets des députés ouvriers, paysans et

autres, comme pouvoir unique dans l'« Etat », comme annonciateur de la « disparition progressive » de tout Etat.

Mon quatrième argument : il faut tenir compte de la situation objective du socialisme dans le monde entier.

Elle n'est plus ce qu'elle était en 1871-1914, à l'époque où Marx et Engels se résignaient sciemment au terme

opportuniste et faux de « social-démocratie ». Car, à l'époque, après la défaite de la Commune de Paris, l'histoire

mettait à l'ordre du jour le lent travail d'organisation et d'éducation. Il n'y en avait point d'autre. Les anarchistes

avaient (et ont encore) foncièrement tort, tant pour la théorie que pour l'économie et la politique. Ils ont donné

une fausse appréciation de l'époque, n'ayant pas compris la situation qui est celle du monde entier : l'ouvrier

d'Angleterre était corrompu par les profits impérialistes, la Commune de Paris écrasée, le mouvement national

bourgeois venait de triompher en Allemagne (1871) ; la Russie semi-féodale dormait d'un sommeil séculaire.

26

Marx et Engels ont donné une juste appréciation de l'époque ; ils ont compris la situation internationale, compris

les tâches du lent acheminement vers la révolution sociale. Sachons comprendre, à notre tour, les tâches et les

particularités de la nouvelle époque. N'imitons point les mauvais marxistes, dont Marx disait : « J'ai semé des

dragons et récolté des puces. » La nécessité objective du capitalisme évolué en impérialisme a engendré la guerre

impérialiste. La guerre a conduit l'humanité entière au bord du gouffre, à la ruine de toute la civilisation, à la

sauvagerie et à la mort de nouveaux millions d'hommes, de millions sans nombre. D'issue il n'y en a point, si ce

n'est la révolution du prolétariat.

Et dans un moment où cette révolution commence, où elle fait ses premiers pas timides, mal assurés,

inconscients, et trop confiants envers la bourgeoisie, — dans un tel moment, la majorité (c'est la vérité, c'est un

fait) des chefs « social-démocrates », des parlementaires « social-démocrates », des journaux « socialdémocrates

» — car c'est bien eux les instruments d'action sur les masses — ont abandonné le socialisme, trahi

le socialisme, sont passés du côté de « leur » bourgeoisie nationale.

Les masses sont troublées, désorientées, trompées par ces chefs. Et nous encouragerions cette duperie, nous la

favoriserions en gardant la vieille dénomination périmée, aussi pourrie que l'est la IIe Internationale ! De «

nombreux » ouvriers conçoivent la social-démocratie dans le bon sens, soit. Mais il est temps de savoir faire la

différence entre le subjectif et l'objectif.

Subjectivement, ces ouvriers social-démocrates sont des guides éminemment fidèles des masses prolétariennes.

Mais la situation objective dans le monde est telle que l'ancienne dénomination de notre Parti facilite la duperie

des masses, entrave le mouvement en avant. Car, à chaque pas, dans chaque journal, dans chaque fraction

parlementaire, la masse voit des chefs, c'est-à-dire des hommes dont la parole est plus retentissante, dont l'action

se voit de plus loin ; et tous ils sont des « social-démocrates-eux-aussi » ; ils sont tous « pour l'unité » avec les

social-chauvins, traîtres au socialisme ; tous présentent, pour en recevoir le paiement, des traites anciennement

tirées par la « social-démocratie »...

Et les arguments contre ?...

« On nous confondra avec les anarchistes-communistes »...

Pourquoi ne craignons-nous pas d'être confondus avec les socialistes nationaux, avec les socialistes libéraux ou

avec les radicaux socialistes qui, parmi les partis bourgeois de la République française, sont le parti le plus

avancé et le plus expert dans la duperie des masses par la bourgeoisie ? ... « Les masses sont accoutumées à leur

parti social-démocrate, les ouvriers l'« aiment »...

Voilà le seul argument. Oui, mais cet argument rejette loin et la science marxiste et les tâches qui demain seront

celles de la révolution, et la situation objective du socialisme dans le monde entier, et la faillite honteuse de la IIe

Internationale, et le tort fait pratiquement à la cause par des nuées de « social-démocrates-eux-aussi », qui

entourent les prolétaires.

Argument de la routine, argument de la léthargie, argument de l'inertie.

Or, nous voulons refaire le monde. Nous voulons mettre fin à la guerre impérialiste mondiale dans laquelle sont

entraînés des centaines de millions d'hommes, où sont mêlés les intérêts de centaines et de centaines de milliards

de capitaux, — guerre qu'il est impossible de terminer par une paix véritablement démocratique autrement que

par la plus grande révolution prolétarienne que l'histoire de l'humanité ait jamais connue.

Et nous aurions peur de nous-mêmes ! Nous nous en tiendrions à notre « habituelle », à notre « chère », à notre

sordide chemise ?...

Il est temps de jeter la chemise sale, il est temps de mettre du linge propre.

N. Lénine.

Pétrograd, 10 avril 1917.

Publié en brochure, septembre 1917.

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LA VIIe CONFÉRENCE DU P.O.S.D.R.(b) (DITE CONFÉRENCE D'« AVRIL ») 7-12

MAI (24-29 AVRIL) 1917

RÉSOLUTION SUR LA QUESTION AGRAIRE ADOPTÉE PAR LA CONFÉRENCE LE 11 MAI (28 AVRIL)

La grande propriété foncière est en Russie la base matérielle du pouvoir des propriétaires fonciers féodaux et le

gage d'une restauration possible de la monarchie. Elle voue inévitablement l'immense majorité de la population

de la Russie, la paysannerie, à la misère, à la servitude, à l'inculture ; elle condamne le pays entier à un état

d'infériorité dans tons les domaines de la vie.

La propriété paysanne en Russie, tant concédée (aux communautés et aux familles paysannes) que privée (terres

louées et achetées), est de bas en haut, de long en large, enserrée par les vieux liens et rapports de demi-servage,

par la division des paysans en catégories héritées du servage, la dispersion des parcelles, etc., etc. La nécessité de

briser toutes ces barrières surannées et nuisibles, la nécessité de « décloisonner » la terre, de refaire à neuf tous

les rapports de possession terrienne et d'agriculture en les adaptant aux conditions nouvelles de l'économie du

pays et du monde entier, — cette nécessité constitue la base matérielle des aspirations des paysans à la

nationalisation de toutes les terres dans l'Etat.

Quelles que soient les utopies petites-bourgeoises dont tous les partis et groupes populistes recouvrent la lutte

des masses paysannes contre la propriété terrienne des grands féodaux, et, d'une façon générale, contre toutes les

entraves féodales de la possession et de la jouissance de la terre en Russie, cette lutte en elle-même traduit une

tendance démocratique bourgeoise caractérisée, indéniablement progressive et économiquement nécessaire à la

destruction radicale de toutes ces entraves.

La nationalisation du sol, mesure bourgeoise, implique la plus grande liberté — possible et concevable dans la

société capitaliste — la liberté de la lutte de classes et la jouissance du sol, libérée de tous les accessoires non

bourgeois. De plus, la nationalisation du sol, en abolissant la propriété privée des terres, porterait pratiquement

un coup si puissant à la propriété privée de tous les moyens de production en général, que le parti du prolétariat

doit contribuer de toutes les manières à cette réforme.

D'autre part, la paysannerie aisée de Russie a depuis longtemps créé les éléments d'une bourgeoisie rurale,

éléments que la réforme agraire de Stolypine a sans aucun doute renforcés, multipliés, affermis. A l'autre pôle du

village, se sont de même affermis et multipliés les ouvriers salariés de l'agriculture, les prolétaires et la masse de

paysans semi-prolétaires qui leur sont proches.

Plus la destruction et la suppression de la grande propriété foncière se feront avec résolution et esprit de suite,

plus on procédera avec résolution et esprit de suite à la réforme agraire démocratique bourgeoise de la Russie en

général, et plus la lutte de classe du prolétariat agricole se développera rapide et énergique contre la paysannerie

aisée (bourgeoisie rurale).

Selon que le prolétariat des villes réussira à entraîner derrière lui le prolétariat rural et à lui adjoindre la masse

des semi-prolétaires des campagnes, ou que cette masse suivra la bourgeoisie paysanne encline à s'allier à

Goutchkov, à Milioukov, aux capitalistes et aux grands propriétaires fonciers et d'une façon générale, à la contrerévolution,

le sort et l'issue de la révolution russe seront décidés dans un sens ou dans un autre, pour autant

que la révolution prolétarienne qui commence en Europe n'exercera pas directement sur notre pays sa puissante

influence.

S'inspirant de cette situation des classes et de ce rapport des forces entre elles, la conférence décide :

1. Le Parti du prolétariat lutte de toutes ses forces pour la confiscation immédiate et totale de toutes les terres

des grands propriétaires fonciers de Russie (et aussi des apanages, terres de l'Eglise, de la couronne, etc., etc.).

2. Le Parti s'affirme résolument pour le passage immédiat de toutes les terres à la paysannerie organisée dans les

Soviets des députés paysans, ou dans d'autres organismes locaux autonomes élus d'une façon réellement et

parfaitement démocratique, et parfaitement indépendants vis-à-vis des grands propriétaires fonciers et des

fonctionnaires.

28

3. Le Parti du prolétariat réclame la nationalisation de toutes les terres dans l'Etat. La nationalisation, qui

implique la transmission à l'Etat du droit de propriété sur toutes les terres, transmet le droit d'en disposer aux

institutions démocratiques locales.

4. Le Parti doit lutter résolument contre le Gouvernement provisoire qui, par la bouche de Chingarev ainsi que

par ses déclarations collectives, impose aux paysans un « accord à l'amiable avec les grands propriétaires

fonciers », soit, en fait, une réforme avantageuse à ces derniers et menace de châtier les paysans pour «actes

arbitraires», c'est-à-dire que la minorité de la population (grands propriétaires fonciers et capitalistes) exercera la

violence contre la majorité ; le Parti doit combattre également les hésitations petites-bourgeoises de la majorité

des populistes et des social-démocrates menchéviks, qui recommandent aux paysans de ne pas prendre la terre

avant l'Assemblée constituante.

5. Le Parti conseille aux paysans de prendre la terre de façon organisée, sans causer le moindre dégât aux biens,

et en ayant soin d'augmenter la production.

6. D'une façon générale, toutes les réformes agraires ne peuvent être efficaces et durables que si l'Etat tout entier

est pleinement démocratisé, c'est-à-dire, d'une part, si l'on supprime la police, l'armée permanente et le corps des

fonctionnaires privilégiés en fait ; et si, d'autre part, on institue l'administration autonome locale la plus large,

entièrement dégagée de toute surveillance ou tutelle s'exerçant d'en haut.

7. Il faut immédiatement et en tous lieux entreprendre d'organiser à part, et de façon autonome, le prolétariat

agricole tant sous la forme de Soviets de députés des ouvriers agricoles (et aussi de Soviets spéciaux de députés

des paysans semi-prolétaires) que sous la forme de fractions ou groupes prolétariens dans les Soviets communs

des députés paysans, dans tous les organismes d'administration autonome des villes et des campagnes, etc., etc.

8. Le Parti doit appuyer l'initiative des comités paysans qui, en divers endroits de la Russie, transmettent le

cheptel mort et vif des grands propriétaires fonciers aux paysans organisés dans ces comités, aux fins

d'utilisation rationnelle —réglée par la société — pour le travail de toutes les terres.

9. Le Parti du prolétariat doit recommander aux prolétaires et semi-prolétaires des campagnes d'exiger

l'organisation, dans chaque domaine seigneurial assez important, d'une exploitation modèle gérée pour le compte

de la société par le Soviet des députés des ouvriers agricoles, sous la direction d'agronomes et en employant les

moyens techniques les plus perfectionnés.

RÉSOLUTION SUR LA QUESTION NATIONALE ADOPTÉE PAR LA CONFÉRENCE LE 12 MAI (29 AVRIL)

La politique d'oppression nationale, héritage de l'autocratie et de la monarchie, est appuyée par les grands

propriétaires fonciers, les capitalistes et la petite bourgeoisie, qui veulent ainsi protéger leurs privilèges de classe

et diviser les ouvriers des diverses nationalités. L'impérialisme contemporain, qui renforce la tendance à la

subordination des peuples faibles, est un nouveau facteur d'aggravation de l'oppression nationale.

Pour autant que la suppression du joug national est réalisable dans la société capitaliste, elle n'est possible que

lorsque l'Etat se trouve sous le régime d'une république démocratique conséquente, assurant l'égalité complète de

toutes les nations et langues.

A toutes les nations composant la Russie doit être reconnu le droit de se séparer librement et de se constituer en

Etats indépendants. Nier ce droit et ne pas prendre des mesures propres à garantir son application pratique,

équivaut à soutenir la politique de conquête ou d'annexions. Seule la reconnaissance par le prolétariat du droit

des nations à se séparer assure la solidarité complète des ouvriers des différentes nations et favorise le

rapprochement démocratique véritable des nations.

Le conflit qui vient de se produire entre la Finlande et le Gouvernement provisoire russe montre de toute

évidence que la négation du droit de se séparer librement conduit simplement à continuer la politique du

tsarisme.

Il n'est pas permis de confondre la question du droit des nations à se séparer librement avec la question de l'utilité

de se séparer pour telle ou telle nation, à tel ou tel moment. Ce dernier problème, le Parti du prolétariat doit le

résoudre, dans chaque cas particulier, d'une façon absolument indépendante, en se plaçant au point de vue des

29

intérêts de l'ensemble du développement social et des intérêts de la lutte de classe du prolétariat pour le

socialisme.

Le Parti réclame une large autonomie régionale, la suppression de la surveillance s'exerçant d'en haut, l'abolition

de la langue officielle obligatoire et la délimitation des frontières des régions autonomes ou s'administrant par

leurs propres moyens, — la population locale elle-même devant tenir compte des conditions économiques et de

vie, de la composition nationale de la population, etc.

Le Parti du prolétariat rejette catégoriquement l'« autonomie dite culturelle-nationale », c'est-à-dire le retrait —

du ressort de l'Etat — des oeuvres scolaires, etc. et leur remise entre les mains de sortes de Diètes nationales.

L'autonomie culturelle-nationale sépare artificiellement les ouvriers habitant la même localité, voire travaillant

dans la même entreprise, selon leur appartenance à telle ou telle « culture nationale ». C'est-à-dire qu'elle

renforce la liaison des ouvriers avec la culture bourgeoise des différentes nations, cependant que la socialdémocratie

s'assigne comme tâche de renforcer la culture internationale du prolétariat universel.

Le Parti exige que soit inscrite dans la Constitution une loi fondamentale proclamant l'abrogation de tous les

privilèges d'une nation quelconque, ainsi que toutes les atteintes aux droits des minorités nationales.

Les intérêts de la classe ouvrière exigent que les ouvriers de toutes les nationalités de Russie se rassemblent en

des organisations prolétariennes uniques — politiques, syndicales, coopératives, éducatives, etc. Seul un tel

rassemblement des ouvriers des différentes nationalités dans des organisations uniques permet au prolétariat de

mener une lutte victorieuse contre le capital international et le nationalisme bourgeois.

Publiées dans la Soldatskaïa Pravda, n° 13, du 16 (3) mai 1917.12

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PREMIER CONGRÈS DES DÉPUTÉS PAYSANS DE RUSSIE

17 MAI-10 JUIN (4-28 MAI) 1917

PROJET DE RÉSOLUTION SUR LA QUESTION AGRAIRE

1. Toutes les terres des grands propriétaires fonciers et des particuliers, ainsi que celles des apanages, de l'Eglise,

etc., doivent passer immédiatement au peuple sans aucune indemnité de rachat.

2. Les paysans doivent, de façon organisée, par l'entremise de leurs Soviets des députés paysans, prendre sans

tarder toutes les terres pour en organiser l'exploitation, sans nullement préjuger du régime foncier définitif qui

sera établi par l'Assemblée constituante, ou par le Conseil des Soviets de Russie, au cas où le peuple

transmettrait le pouvoir central de l'Etat à un Conseil des Soviets.

3. La propriété privée de la terre en général doit être supprimée. Autrement dit : le droit de propriété sur toutes

les terres ne doit appartenir qu'à l'ensemble du peuple ; mais ce sont les institutions démocratiques locales qui

disposeront des terres.

4. Les paysans doivent repousser la recommandation des capitalistes, des grands propriétaires fonciers et de leur

Gouvernement provisoire quant à l'« accord» à réaliser sur place avec les grands propriétaires fonciers, afin de

régler la disposition immédiate des terres. Cette disposition doit être déterminée par décision de la majorité

organisée des paysans de l'endroit, et non par une entente de la majorité c'est-à-dire des paysans, avec la minorité

une minorité d'ailleurs infime— c'est-à-dire avec les propriétaires fonciers.

5. Contre la remise sans indemnité de rachat de toutes les propriétés foncières aux paysans, luttent et

continueront de lutter par tous les moyens non seulement les grands propriétaires fonciers, mais aussi les

capitalistes : ceux-ci disposent d'une force énorme, et pas seulement financière ; ils exercent également leur

influence sur les masses encore ignorantes, par la presse et par de nombreux fonctionnaires, employés, etc.,

accoutumés à la domination du Capital. Aussi la transmission, sans indemnité de rachat, de toutes les propriétés

foncières aux paysans ne peut-elle être ni réalisée jusqu'au bout, ni consolidée sans que soit détruite la confiance

des masses paysannes dans les capitalistes, sans une alliance étroite entre les paysans et les ouvriers des villes,

sans que la plénitude du pouvoir d'Etat passe aux Soviets des députés ouvriers, soldats, paysans et autres. Seul un

pouvoir détenu par de tels Soviets et administrant l'Etat, non par la police, les fonctionnaires, non par une armée

permanente détachée du peuple, mais à l'aide d'une milice populaire armée, dont le service est assuré par tous les

ouvriers et paysans, seul un tel pouvoir sera en mesure d'assurer les réformes agraires énoncées plus haut et

réclamées par tous les paysans.

6. Les ouvriers salariés de l'agriculture et les paysans pauvres, c'est-à-dire ceux qui, ne possédant pas assez de

terre, de bétail et de matériel, tirent partiellement leurs moyens de subsistance d'un travail salarié, doivent tendre

toutes leurs forces pour s'organiser en Soviets ou groupes distincts dans les Soviets communs de paysans, afin de

défendre leurs intérêts contre les paysans riches qui, forcément, ont tendance à s'unir aux capitalistes et aux

grands propriétaires fonciers.

7. La Russie est, par suite de la guerre, comme tous les pays belligérants: et nombre de pays neutres (non

belligérants), menacée de ruine, de catastrophe, de famine, dues au manque de main-d'oeuvre, de charbon, de fer,

etc. Le pays ne peut être sauvé que si les députés ouvriers et paysans se chargent de diriger et de surveiller toute

la production et la répartition des produits. Aussi est-il indispensable, dès maintenant, de préparer une entente

entre les Soviets des députés paysans et les Soviets des députés ouvriers sur les échanges de blé et autres produits

agricoles contre outils, chaussures, vêtements, etc., sans l'intermédiaire des capitalistes, qui devront être écartés

de la gestion des fabriques. De même il faut encourager la transmission du bétail et du matériel agricole des

grands propriétaires fonciers aux Comités paysans, aux fins d'exploitation collective. On encouragera également

la création, dans chaque grande propriété foncière — sur décision des soviets des députés ouvriers agricoles —

d'une entreprise modèle où la terre sera travaillée en commun sous la direction d'agronomes, avec un matériel

perfectionné.

Imprimé en 1917, dans la brochure Matériaux sur la question agraire.

31

PREMIER CONGRÈS DES SOVIETS DES DÉPUTÉS OUVRIERS ET SOLDATS DE

RUSSIE 16 (3) JUIN-6 JUILLET (23 JUIN) 1917

DISCOURS SUR L'ATTITUDE ENVERS LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE 17(4) JUIN 1917

Camarades, dans le court laps de temps qui m'est réservé, je ne pourrai m'arrêter qu'aux questions de principe

essentielles traitées par le rapporteur du Comité exécutif et par les orateurs qui lui ont succédé. Je pense que cette

façon de faire est plus rationnelle.

La première et principale question qui se posait devant nous, était celle-ci : Où siégeons-nous ? Qu'est-ce que les

Soviets réunis ici en congrès des Soviets de Russie ? Qu'est-ce que la démocratie révolutionnaire dont on parle

tant ici, dont on parle sans mesure, justement pour cacher qu'on ne la comprend pas du tout et qu'on la renie

totalement ? Parce que parler de démocratie révolutionnaire devant le congrès des Soviets de Russie et estomper

le caractère de cette institution, sa composition sociale, son rôle dans la révolution, ne pas en souffler mot et

prétendre en même temps au titre de démocrate, voilà qui est étrange. On nous expose le programme d'une

république parlementaire bourgeoise, telle qu'il y en a eu dans toute l'Europe occidentale ; on nous expose un

programme de réformes admises aujourd'hui par tous les gouvernements bourgeois, y compris le nôtre et, en

même temps, on vient nous parler de démocratie révolutionnaire.

Devant qui parle-t-on ? Devant les Soviets. Eh bien, je vous demande : y a-t-il en Europe un pays bourgeois,

démocratique, républicain, où il existe quelque chose d'analogue à ces Soviets ? Vous êtes bien obligés de me

répondre qu'il n'y en a pas. Pareille institution n'existe nulle part et elle ne saurait exister parce que, de deux

choses l'une : o u bien il existe un gouvernement bourgeois avec les « plans » de réformes qu'on nous a exposés

et qui, proposés des dizaines de fois dans tous les pays, sont restés sur le papier ; ou bien l'institution à laquelle

on en appelle aujourd'hui, est un « gouvernement » de type nouveau créé par la révolution, et dont on ne trouve

des exemples que dans l'histoire des plus grands essors révolutionnaires, comme celui de 1792 en France, de

1871 dans ce même pays, et de 1905 en Russie, Les Soviets sont une institution qui n'existe dans aucun Etat du

type parlementaire bourgeois ordinaire et ne peut pas exister à côté d'un gouvernement bourgeois. C'est un Etat

de type nouveau, plus démocratique que, dans les résolutions de notre Parti, nous avons appelé république

démocratique du prolétariat et de la paysannerie, où le pouvoir n'appartiendrait qu'aux Soviets des députés

ouvriers et soldats. On a tort de croire que c'est là une question de théorie ; on a tort de vouloir présenter les

choses comme s'il était possible d'éluder ce problème ; c'est à tort qu'on se dérobe en disant que telles ou telles

autres institutions coexistent en ce moment avec les Soviets des députés ouvriers et paysans. Oui, ces institutions

coexistent. Mais c'est cela justement qui crée une quantité inouïe de malentendus, de conflits, de frottements.

C'est cela justement qui détermine, après le premier essor, après le premier mouvement en avant de la révolution

russe, la stagnation et le recul auxquels nous assistons maintenant dans notre gouvernement de coalition, dans

toute notre politique intérieure et étrangère, en relation avec l'offensive impérialiste qui se prépare. De deux

choses l'une : ou un gouvernement bourgeois ordinaire, et alors les Soviets paysans, ouvriers, soldats et autres

sont inutiles ; ils seront ou bien dissous par les généraux contre-révolutionnaires qui tiennent l'armée dans leurs

mains et ne prêtent aucune attention aux manifestations oratoires du ministre Kérenski ; ou bien ils mourront

d'une mort sans gloire. Elles n'ont pas d'autre voie à suivre, ces institutions qui ne peuvent ni marcher en arrière,

ni piétiner sur place ; elles ne peuvent exister qu'en allant de l'avant. Voilà un type d'Etat qui n'a pas été inventé

par les Russes ; il a été engendré par la révolution, car autrement elle ne saurait vaincre. Au sein du Soviet de

Russie, les frottements, la lutte des partis pour le pouvoir sont inévitables. Mais ce sera l'élimination des erreurs

possibles et des illusions par la propre expérience politique des masses (rumeur) et non par les rapports faits par

des ministres qui invoquent ce qu'ils ont dit hier, ce qu'ils écriront demain et ce qu'ils promettront après-demain.

C'est ridicule, camarades, du point de vue de l'institution créée par la révolution russe et devant laquelle se pose

aujourd'hui la question : être ou ne pas être ? Les Soviets ne peuvent continuer d'exister, comme ils le font

maintenant, alors que des adultes, des ouvriers et des paysans doivent se réunir, adopter des résolutions, entendre

des rapports qui ne peuvent être soumis à aucune vérification documentaire. Des institutions de ce genre

marquent une transition à cette république qui créera — non pas en paroles mais en fait — un pouvoir ferme,

sans police, sans armée permanente, un pouvoir qui ne peut pas encore exister en Europe occidentale, et sans

lequel la révolution russe ne saurait vaincre, c'est-à-dire remporter la victoire sur les grands propriétaires

fonciers, sur l'impérialisme. Sans ce pouvoir, il ne peut pas être question pour nous de remporter cette victoire.

Et plus nous méditons le programme que l'on nous conseille d'accepter ici et les faits devant lesquels nous

sommes placés, plus la contradiction essentielle nous apparaît criante. On nous dit, comme l'ont fait le rapporteur

et les autres orateurs, que le premier Gouvernement provisoire, voyez-vous, était mauvais ! Mais quand les

bolcheviks, ces fâcheux bolcheviks, disaient naguère : « Aucun soutien, aucune confiance à ce gouvernement »,

que d'accusations d'« anarchisme » n'a-t-on pas fait pleuvoir sur nous ! Maintenant tout le monde dit que le

32

gouvernement précédent était mauvais. Mais le gouvernement de coalition avec ses ministres quasi socialistes,

en quoi diffère-t-il du précédent ? N'en a-t-on pas assez des conversations sur les programmes, les projets, —

n'en a-t-on pas encore assez ? N'est-il pas temps de passer à l'action ? Un mois déjà s'est écoulé depuis que s'est

formé, le 6 mai, le gouvernement de coalition. Voyez où en sont les choses, voyez la ruine économique qui règne

en Russie et dans tous les pays entraînés dans la guerre impérialiste. Comment s'explique cette ruine ? Par la

rapacité des capitalistes. La voilà, l'anarchie véritable ! Et cela non pas de l'aveu de notre journal, d'un

quelconque journal bolchévik — Dieu nous en préserve, —mais de l'aveu de la Rabotchaïa Gazéta ministérielle

; les prix industriels des fournitures de charbon ont été haussés par le gouvernement « révolutionnaire »!! Et le

gouvernement de coalition n'a rien changé à cet égard. On nous demande : peut-on en Russie instaurer le

socialisme et, d'une façon générale, effectuer d'un coup des réformes radicales ? Vaines échappatoires,

camarades. Expliquant leur doctrine, Marx et Engels ont toujours dit : « Notre doctrine n'est pas un dogme, mais

un guide pour l'action. » Le capitalisme pur se transformant en pur socialisme n'existe nulle part au monde et ne

peut exister en temps de guerre ; il existe quelque chose d'intermédiaire, quelque chose de nouveau, sans

précédent, parce que des centaines de millions d'hommes succombent, jetés dans une guerre criminelle entre

capitalistes. Il ne s'agit pas de promettre des réformes, ce sont des paroles vaines, il s'agit de faire le geste qui est

nécessaire au moment présent.

Si vous voulez invoquer la démocratie « révolutionnaire », il faut que vous distinguiez entre cette notion-là et

celle de démocratie réformiste avec un ministère capitaliste, parce qu'il est temps, enfin, d'abandonner les

phrases sur la « démocratie révolutionnaire » et les congratulations réciproques à propos de cette « démocratie

révolutionnaire», pour passer à une définition de classe, comme nous l'enseigne le marxisme et, d'une façon

générale, le socialisme scientifique. Ce qu'on nous propose, c'est le passage à une démocratie réformiste avec un

ministère capitaliste. C'est peut-être admirable du point de vue des exemples que l'on trouve généralement en

Europe occidentale. Mais en ce moment toute une série de pays sont près de leur perte et les mesures pratiques

prétendues si compliquées qu'elles seraient d'une application malaisée et qu'il faudrait les élaborer d'une façon

plus spéciale, comme disait l'orateur précédent, le citoyen ministre des postes et télégraphes, — ces mesures sont

parfaitement claires. Il a dit qu'il n'est point en Russie de parti politique qui se déclare prêt à assumer la plénitude

du pouvoir. Je réponds : Il en est un ! Aucun parti ne peut s'y refuser et notre parti ne s'y refuse pas : il est prêt, à

chaque instant, à assumer la plénitude du pouvoir. (Applaudissements, rires.)

Vous pouvez rire autant qu'il vous plaira, mais si le citoyen ministre nous place devant cette question à côté d'un

parti de droite, il recevra la réponse qui convient. Aucun parti ne peut s'y dérober. Tant que la liberté subsiste,

tant que les menaces d'arrestation et de déportation en Sibérie — menaces proférées par les contrerévolutionnaires

avec lesquels nos ministres quasi-socialistes font partie du même collège, — ne sont que des

menaces, en un pareil moment chaque parti dit : faites-nous confiance et nous vous donnerons notre programme.

Notre conférence du 29 avril a donné ce programme. Malheureusement on n'en tient compte ni ne s'en inspire. Il

s'agit visiblement de l'expliquer d'une façon populaire. Je tâcherai de faire au citoyen ministre des postes et

télégraphes un exposé populaire de notre résolution, de notre programme. Notre programme, en ce qui concerne

la crise économique, consiste à exiger tout de suite, — car ici on ne saurait admettre aucun retard, — la

publication de tous les bénéfices inouïs, atteignant jusqu'à 500 et 800 %, que les capitalistes empochent non pas

en tant que capitalistes sur le marché libre, en régime capitaliste « pur », mais sur les fournitures de guerre. Voilà

bien où le contrôle ouvrier est vraiment nécessaire et possible. Voilà une mesure que vous devez, puisque vous

vous dites démocratie « révolutionnaire », prendre au nom du Soviet, et qui peut être appliquée du jour au

lendemain. Ce n'est pas du socialisme. C'est ouvrir les yeux au peuple sur la véritable anarchie et sur le jeu

véritable avec l'impérialisme, où sont engagés les biens du peuple et les centaines de milliers d'êtres humains qui

demain périront parce que nous continuons à étouffer la Grèce. Publiez les profits de messieurs les capitalistes,

faites arrêter 50 ou 100 des plus gros millionnaires. Il suffirait de les garder quelques semaines, et même dans

des conditions aussi privilégiées que celles qui sont faites à Nicolas Romanov, simplement pour les contraindre à

révéler les dessous, les combinaisons frauduleuses, la boue, le lucre qui, sous le nouveau gouvernement aussi,

coûtent chaque jour des milliers et des millions à notre pays. Voilà la principale cause de l'anarchie et de la ruine

; voilà pourquoi nous disons : chez nous tout est resté comme par devant ; le ministère de coalition n'a rien

changé, il n'a fait qu'ajouter un peu de déclamation, quelques déclarations pompeuses. Quelle que soit la sincérité

des hommes, quelle que soit leur sincérité à vouloir le bien des travailleurs, la situation reste inchangée; la même

classe est restée au pouvoir. La politique qui se fait actuellement n'est pas une politique de démocratie.

On nous parle de la « démocratisation du pouvoir central et local ». Mais ne savez-vous pas que ces mots ne sont

neufs que pour la Russie ? Que dans d'autres pays des dizaines de ministres quasi socialistes ont fait à leur pays

des promesses analogues ? Que signifient-elles, quand nous sommes en présence d'un fait vivant, concret : la

population locale élit les autorités, mais l'a b o de la démocratie est violé par les prétentions du centre, qui entend

33

nommer ou confirmer les autorités locales. La dilapidation de l'avoir national par les capitalistes continue. La

guerre impérialiste se poursuit. Et l'on nous promet des réformes, encore des réformes, toujours des réformes qui,

d'une façon générale, ne peuvent pas être réalisées, dans ces conditions, parce que la guerre écrase, prime toutes

choses. Pourquoi n'êtes-vous pas d'accord avec ceux qui disent que la guerre ne se fait pas pour les profits des

capitalistes ? Où est le critérium ? D'abord dans la question de savoir quelle classe est au pouvoir, quelle classe

demeure la maîtresse, quelle classe continue à gagner des centaines de milliards dans des opérations de banque et

financières ? Toujours cette même classe capitaliste ; et c'est pourquoi la guerre qui se poursuit est une guerre

impérialiste. Le premier Gouvernement provisoire, comme le gouvernement aux ministres quasi socialistes, n'y

ont rien changé. Les traités secrets restent secrets. La Russie fait la guerre pour les détroits, pour continuer la

politique de Liakhov 13 en Perse, etc.

Je sais que vous ne le voulez pas, que la majorité d'entre vous ne le veut pas, non plus que les ministres : on ne

saurait le vouloir, car cela signifie le massacre de centaines de millions d'hommes. Mais voyez l'offensive dont

parlent tant, aujourd'hui, les Milioukov et les Maklakov. Ils comprennent parfaitement de quoi il retourne ; ils

savent que ceci est lié au problème du pouvoir, au problème de la révolution. On nous dit qu'il faut distinguer

entre les problèmes politiques et stratégiques. Il est ridicule même de poser de semblables questions. Les cadets

comprennent parfaitement qu'il s'agit d'un problème politique.

Que la lutte révolutionnaire pour la paix, commencée par en bas, puisse mener à une paix séparée, c'est une

calomnie. La première mesure que nous aurions prise si nous étions au pouvoir, ce serait de faire arrêter les plus

gros capitalistes, de déchirer toute la trame de leurs intrigues. Faute de quoi, toutes les phrases sur la paix sans

annexions ni contributions ne sont que paroles vides de sens. Notre deuxième mesure aurait été de déclarer aux

peuples, sans passer par leurs gouvernements, que nous tenons tous les capitalistes pour des bandits :

Térechtchenko qui ne vaut pas mieux que Milioukov, mais est simplement un peu plus bête, aussi bien que les

capitalistes français, anglais et tous les autres.

Vos propres Izvestia se sont embrouillées ; au lieu de paix sans annexions ni contributions, elles proposent le

maintien du statu quo. Non, ce n'est pas ainsi que nous comprenons la paix « sans annexions ». Et sur ce point,

même le Congrès paysan est plus près de la vérité lorsqu'il parle d'une république « fédérative » ; il exprime ainsi

l'idée que la république russe ne veut opprimer aucun peuple, ni à l'ancienne ni à la nouvelle manière ; qu'elle ne

veut fonder sur la violence ses rapports avec aucun peuple, ni avec la Finlande, ni avec l'Ukraine, à l'égard

desquelles le ministre de la guerre se montre si chicanier et avec lesquelles on suscite des conflits inadmissibles,

intolérables. Nous voulons une république de Russie, une et indivisible, avec un pouvoir ferme ; or, un pouvoir

ferme ne s'obtient que par l'accord volontaire des peuples. « Démocratie révolutionnaire», ce sont là de grands

mots, mais appliqués à un gouvernement qui complique par de mesquines chicaneries la question de l'Ukraine et

de la Finlande. Or, ces pays ne prétendent même pas se séparer de la Russie ; ils disent simplement : « Ne

remettez pas à l'Assemblée constituante l'application des abc de la démocratie ! »

Il est impossible de conclure une paix sans annexions ni contributions, tant que vous n'aurez pas renoncé à vos

propres annexions. Car enfin, c'est ridicule, c'est une comédie, tout ouvrier d'Europe en rit : « En paroles, ils sont

bien éloquents, dit-il, ils appellent les peuples à renverser les banquiers. Mais leurs banquiers nationaux, ils les

envoient siéger aux ministères ! » Arrêtez-les, révélez leurs machinations, découvrez-en la trame ! Cela, vous ne

le faites pas, bien que vous disposiez d'organes du pouvoir auxquels il est impossible de résister. Vous avez vécu

les années 1905 et 1917, vous savez que la révolution ne se fait pas sur commande, que dans les autres pays les

révolutions se sont faites sur la dure et sanglante voie des insurrections, alors qu'il n'y a point en Russie de

groupe, de classe, capable de résister au pouvoir des Soviets. En Russie, cette révolution est possible, à titre

d'exception, comme une révolution pacifique. Que cette révolution propose, aujourd'hui ou demain, à tous les

peuples, la paix par la rupture avec toutes les classes de capitalistes, et nous aurons dans le plus bref délai

l'assentiment de la France et de l'Allemagne représentées par leurs peuples, parce que ces pays succombent,

parce que la situation de l'Allemagne est désespérée, parce qu'il n'est plus de salut pour elle, et parce que la

France...

(LE PRÉSIDENT : « Votre temps de parole est écoulé. »)

Dans une demi-minute j'aurai fini...

(Rumeur. Cris : « continuez ! » Protestations. Applaudissements.)

(LE PRÉSIDENT : « Le bureau propose au congrès de prolonger le temps de parole de l'orateur. Pas

d'objections ? La majorité est d'accord pour que le temps de parole soit prolongé. »)

34

Je disais que si, en Russie, la démocratie révolutionnaire était une démocratie non en paroles, mais en fait, elle

pousserait la révolution en avant ; au lieu de s'entendre avec les capitalistes, au lieu de discourir sur la paix sans

annexions ni contributions, — elle liquiderait les annexions en Russie, elle déclarerait ouvertement qu'elle

considère toute annexion comme un acte criminel, un acte de brigandage. Il serait possible alors d'éviter

l'offensive impérialiste, qui menace d'entraîner la perte de milliers et de millions d'hommes pour le partage de la

Perse et des Balkans. Alors serait ouvert le chemin de la paix, chemin qui n'est pas facile, — nous ne le

prétendons pas, — chemin qui n'exclut pas une guerre vraiment révolutionnaire.

Nous ne posons pas la question comme la pose aujourd'hui Bazarov dans la Novaïa Jizn ; nous disons seulement

que la Russie est placée dans des conditions telles que sa tâche est, à la fin de la guerre impérialiste, moins

difficile, qu'on ne pourrait le croire. Elle est placée dans des conditions géographiques telles que les puissances

qui se risqueraient à s'appuyer sur le Capital et sur ses intérêts rapaces, et à se dresser contre la classe ouvrière

russe et le semi-prolétariat qui lui est proche, c'est-à-dire la paysannerie pauvre, — si elles s'y décidaient, elles

assumeraient une tâche éminemment difficile. L'Allemagne est près de sa perte, et depuis l'intervention de

l'Amérique qui veut dévorer le Mexique et qui, probablement, engagera demain la lutte contre le Japon, —

depuis cette intervention, la situation de l'Allemagne est sans espoir, — elle sera anéantie. La France dont la

situation géographique fait d'elle un pays qui souffre plus que tous les autres et dont l'épuisement atteint au

maximum, ce pays — moins affamé que l'Allemagne — a perdu infiniment plus de matériel humain que cette

dernière. Si donc l'on avait commencé, dès le début, à mettre un frein aux profits des capitalistes russes, et si on

leur avait ôté toute possibilité de s'approprier des centaines de millions de bénéfices, si l'on avait proposé à tous

les peuples la paix contre les capitalistes de tous les pays, en déclarant tout net que vous n'engagerez aucune

conversation ni aucune négociation avec les capitalistes allemands ou avec ceux qui, directement ou

indirectement, font leur jeu ou s'acoquinent avec eux, que vous refusez de parler avec les capitalistes français et

anglais, — vous les auriez mis en accusation devant les ouvriers. Vous ne regarderiez pas comme une victoire la

délivrance d'un passeport à MacDonald14 lequel n'a jamais soutenu aucune lutte révolutionnaire contre le Capital

et qu'on laisse passer parce qu'il n'exprime ni les idées, ni les principes, ni l'activité, ni l'expérience de la lutte

révolutionnaire contre les capitalistes anglais. Lutte pour laquelle notre camarade Mac Lean et des centaines

d'autres socialistes anglais sont emprisonnés, tout comme notre camarade Liebknecht jeté au bagne pour avoir dit

: « Soldats allemands, tirez sur votre kaiser. »

Ne serait-il pas plus juste d'envoyer les capitalistes-impérialistes à ce même bagne que, dans cette troisième

Douma spécialement ressuscitée à cet effet, — je ne sais du reste la quantième elle est, la troisième ou la

quatrième — la majorité des membres du Gouvernement provisoire nous préparent et nous promettent chaque

jour, et au sujet de quoi ils sont en train de rédiger de nouveaux projets de loi dans le ressort du ministère de la

justice. Mac Lean et Liebknecht, tels sont les noms des socialistes qui mettent en oeuvre l'idée de la lutte

révolutionnaire contre l'impérialisme. Voilà ce qu'il faut dire à tous les gouvernements. Pour combattre en faveur

de la paix, il faut les mettre en accusation devant les peuples ! Vous mettrez ainsi dans l'embarras tous les

gouvernements impérialistes. Mais pour le moment, c'est vous qui vous êtes embrouillés lorsque, le 14 mars,

dans votre appel pour la paix adressé aux peuples, vous disiez : « Renversez vos tsars, vos rois et vos banquiers »

; tandis que nous qui disposons d'une organisation jamais vue, riche par le nombre, par l'expérience et la force

matérielle comme, l'est le Soviet des députés ouvriers et soldats, nous faisons bloc avec nos banquiers, nous

fondons un gouvernement de coalition quasi socialiste, et nous rédigeons des projets de réforme comme on en a

rédigé en Europe pendant des dizaines et des dizaines d'années. Là-bas, en Europe, on se moque d'une pareille

lutte pour la paix. On ne la comprendra que le jour où les Soviets auront pris le pouvoir et agiront

révolutionnairement.

Un seul pays au monde pourra tout de suite, pour faire cesser la guerre impérialiste, prendre des mesures sur le

plan de la lutte de classes, contre les capitalistes, sans révolution sanglante. Un seul, et ce pays est la Russie. Et il

en sera ainsi tant que subsistera le Soviet des députés ouvriers et soldats. Celui-ci ne pourra d'ailleurs subsister

longtemps à côté d'un Gouvernement provisoire du type ordinaire. Et il ne demeurera que jusqu'au moment où

l'on aura passé à l'offensive. Le passage à l'offensive marque un tournant dans toute la politique de la révolution

russe, c'est-à-dire le passage de l'attente, de la préparation de la paix par l'insurrection révolutionnaire venant

d'en bas, à la reprise de la guerre. Le passage de la fraternisation sur un front à la fraternisation sur tous les fronts

; de la fraternisation spontanée, alors que des hommes échangeaient avec un prolétaire allemand affamé une

croûte de pain contre un canif, — ce pourquoi on les menace du bagne, — à la fraternisation consciente. Telle

était la voie qui s'offrait.

Quand nous aurons pris le pouvoir en main, nous materons les capitalistes et alors la guerre ne sera plus celle qui

se fait aujourd'hui — parce qu'une guerre se définit par la classe qui la fait, et non par ce qui est écrit sur des

chiffons de papier. On peut écrire tout ce que l'on veut. Mais aussi longtemps que la classe des capitalistes est

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représentée au gouvernement par une majorité, quoi que vous écriviez, quelle que soit votre éloquence, quelle

que soit l'équipe de vos ministres quasi socialistes, la guerre reste impérialiste. Tout le monde le sait, tout le

monde le voit. C'est ce que l'exemple de l'Albanie, l'exemple de la Grèce, de la Perse ont montré avec tant de

clarté et de relief que je m'étonne de voir tout le monde attaquer notre déclaration écrite (sur l'offensive), tandis

que personne ne dit mot des exemples concrets ! Il est facile de promettre des projets ; quant aux mesures

concrètes, on les ajourne sans cesse. Il est facile de rédiger une déclaration sur la paix sans annexions, mais

l'exemple de l'Albanie, de la Grèce et de la Perse s'est produit après la formation du cabinet de coalition. Car

enfin, le Diélo Naroda, qui n'est pas l'organe de notre Parti, mais celui du gouvernement, celui des ministres, a

écrit que la démocratie russe est bafouée et que l'on étrangle la Grèce. Et le même Milioukov, dont vous faites

Dieu sait qui, — alors qu'il n'est dans son parti qu'un simple membre, aucune différence entre lui et

Térechtchenko, — a écrit que la diplomatie alliée a fait pression sur la Grèce. La guerre demeure impérialiste et,

quelle que soit votre volonté de paix, si sincère que soit votre sympathie envers les travailleurs, si sincère que

soit votre désir de paix, — je suis entièrement convaincu que ce désir ne peut pas ne pas être sincère dans la

masse, — vous êtes impuissants parce qu'on ne peut finir la guerre autrement qu'en développant plus avant la

révolution. Lorsque la révolution commença en Russie, on vit également commencer par en bas la lutte

révolutionnaire pour la paix. Si vous aviez pris le pouvoir en main, si le pouvoir était passé aux organisations

révolutionnaires pour la lutte contre les capitalistes russes, les travailleurs des autres pays vous auraient crus,

vous auriez pu proposer la paix. Dès lors notre paix eût été assurée de deux côtés au moins, du côté de deux

peuples qui perdent leur sang à flots et dont la cause est désespérée, du côté de l'Allemagne et de la France. Et si

les circonstances nous avaient placés alors en face d'une guerre révolutionnaire — personne n'en sait rien, et

nous ne repoussons pas cette éventualité — nous eussions dit : « Nous ne sommes pas des pacifistes, nous ne

rejetons pas la guerre si la classe révolutionnaire est au pouvoir, si elle a réellement écarté les capitalistes de

toute influence sur la conduite des affaires, sur l'aggravation de la ruine économique qui leur permet de se faire

des centaines de millions. » Le pouvoir révolutionnaire eût expliqué et déclaré à tous les peuples sans exception,

qu'ils doivent être libres ; que, de même que le peuple allemand n'a pas le droit de faire la guerre pour garder

l'Alsace et la Lorraine, de même le peuple français n'a pas le droit de faire la guerre pour garder ses colonies.

Car, si la France se bat pour ses colonies, la Russie possède Khiva et Boukhara, quelque chose comme des

colonies elles aussi, — ce sera alors le partage des colonies. Mais, comment les partager, d'après quelle norme ?

Suivant la force. Or la force s'est modifiée, la situation des capitalistes est telle qu'il n'est point d'issue en dehors

de la guerre. Quand vous aurez pris le pouvoir révolutionnaire, vous aurez devant vous le chemin révolutionnaire

de la paix : appel révolutionnaire aux peuples, explication, par votre exemple, de la tactique à suivre. Dès lors le

chemin conduisant à la conquête révolutionnaire de la paix s'ouvrira devant vous et vous permettra, à coup sûr,

de sauver de la mort des centaines de milliers d'êtres humains. Vous pouvez être certains qu'alors les peuples

allemand et français se prononceront pour vous. Quant aux capitalistes anglais, américains et japonais, si même

ils voulaient la guerre contre la classe ouvrière révolutionnaire, — dont les forces décupleront quand les

capitalistes, matés, auront été écartés et le contrôle aura passé à la classe ouvrière, — même si les capitalistes

américains, anglais et japonais voulaient la guerre, il y a à parier 100 contre un qu'ils ne pourraient la faire. Il

vous suffira de déclarer que vous n'êtes pas des pacifistes, que vous défendrez votre république ouvrière,

prolétarienne, votre démocratie contre les capitalistes allemands, français et autres, pour que la paix soit assurée.

C'est pourquoi nous avons attaché à notre déclaration sur l'offensive une importance aussi capitale. Nous voici à

un tournant de l'histoire de la révolution russe. Celle-ci avait commencé par recevoir l'aide de la bourgeoisie

impérialiste anglaise, qui pensait que la Russie était quelque chose comme la Chine ou l'Inde. Au lieu de cela, on

a vu, à côté du gouvernement dont la majorité est aujourd'hui formée de grands propriétaires fonciers et de

capitalistes, surgir les Soviets, institutions représentatives sans précédent, d'une force unique au monde, et que

vous tuez par votre participation au ministère de coalition de la bourgeoisie. Au lieu de cela, la révolution russe a

fait en sorte que la lutte révolutionnaire menée d'en bas contre le gouvernement capitaliste est accueillie partout,

dans tous les pays, avec trois fois plus de sympathie. La question se pose ainsi : avancer ou reculer ? On ne peut

pas piétiner sur place en période de révolution. Aussi l'offensive marque-t-elle un tournant dans toute la

révolution russe, non pas à cause de l'importance stratégique de cette offensive, mais au sens politique et

économique. Aujourd'hui l'offensive signifie — objectivement, indépendamment de la volonté ou de la

conscience de tel ou tel ministre — la continuation de la boucherie impérialiste et du massacre de centaines de

milliers, de millions d'hommes, pour l'étranglement de la Perse et d'autres peuples faibles. Le passage du pouvoir

au prolétariat révolutionnaire soutenu par la paysannerie pauvre, inaugurera en même temps la lutte

révolutionnaire pour la paix dans les formes les plus sûres, les plus indolores que connaisse l'humanité ; il

inaugurera un état de choses où le pouvoir et la victoire seront assurés aux ouvriers révolutionnaires de Russie et

du monde entier. (Applaudissements d'une partie de l'assistance.)

Publié dans la Pravda, n°s 82 et 83, des 28 et 29 (15 et 16) juin 1917.

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A PROPOS DES MOTS D'ORDRE

Il arrive trop souvent, aux tournants brusques de l'histoire, que les partis même avancés ne peuvent, pendant un

temps plus ou moins prolongé, s'accommoder à la nouvelle situation, et ils répètent les mots d'ordre, hier encore

justes, mais qui ont perdu tout sens, aujourd'hui, aussi « soudainement » que fut « soudain » le brusque tournant

de l'histoire.

Quelque chose d'analogue peut visiblement se répéter à propos du mot d'ordre du passage de tout le pouvoir aux

Soviets. Ce mot d'ordre fut juste pendant la période à jamais révolue de notre révolution, disons, du 27 février au

4 juillet. Il a manifestement cessé d'être juste aujourd'hui. Sans comprendre ce fait, il est impossible de rien

comprendre aux questions essentielles de l'époque présente. Tout mot d'ordre doit être déduit de la somme des

particularités d'une situation politique déterminée. Or, la situation politique actuelle en Russie, après le 4 juillet,

diffère essentiellement de celle du 27 février au 4 juillet.

En cette période écoulée de la révolution, il régnait dans l'Etat une « dualité de pouvoir », expression matérielle

et formelle de l'état indéterminé, de l'état de transition où se trouvait le pouvoir. N'oublions pas que la question

du pouvoir est la question fondamentale de toute révolution.

Le pouvoir était alors dans un état d'équilibre instable. Le Gouvernement provisoire et les Soviets se le

partageaient en vertu d'un accord librement consenti. Les Soviets étaient formés par des délégations de la masse

des ouvriers et des soldats libres — c'est-à-dire ne subissant aucune contrainte extérieure — et armés. Les armes

aux mains du peuple, l'absence de contrainte exercée du dehors sur le peuple, — voilà ce qui faisait le fond de la

question. Voilà ce qui ouvrait et assurait la voie du développement pacifique de la révolution. Le mot d'ordre : «

Tout le pouvoir aux Soviets » était celui du premier effort à fournir, de l'effort immédiatement réalisable dans

cette voie de développement pacifique. Mot d'ordre de développement pacifique de la révolution, possible du 27

février au 4 juillet et, naturellement, le plus souhaitable, mais aujourd'hui absolument impossible.

Tout porte à croire que les partisans du mot d'ordre « Tout le pouvoir aux Soviets » n'ont pas tous suffisamment

approfondi que c'était là le mot d'ordre de développement pacifique de la révolution. Pacifique non seulement en

ce sens que personne, aucune classe, aucune force sérieuse n'aurait pu, à ce moment (du 27 février au 4 juillet)

s'opposer au passage du pouvoir aux Soviets ou empêcher ce passage. Ce n'est pas encore tout. Le

développement pacifique eût été alors possible même en ce sens que la lutte des classes et des partis au sein des

Soviets aurait pu, à la condition qu'ils prissent en temps opportun la plénitude du pouvoir, se dérouler de la façon

la plus pacifique et la plus indolore. On n'a pas encore accordé une attention suffisante à ce côté de la question

non plus. Les Soviets, par leur composition de classe, étaient les organes du mouvement des ouvriers et des

paysans, la forme toute prête de leur dictature. S'ils avaient eu la plénitude du pouvoir, le principal défaut des

couches petites-bourgeoises, leur péché essentiel, la confiance qu'elles ont dans les capitalistes, aurait été éliminé

dans la pratique ; il eût été critiqué par l'expérience même de leur propre activité. La succession des classes et

des partis au pouvoir aurait pu être pacifique au sein des Soviets, détenteurs exclusifs de la plénitude du pouvoir

; la liaison de tous les partis soviétiques avec les masses aurait pu demeurer solide, sans défaillance. Ne perdons

pas un instant de vue que seule cette liaison très étroite et se ramifiant librement en largeur et en profondeur,

entre les partis soviétiques et les masses, pouvait contribuer à dissiper pacifiquement les illusions petitesbourgeoises

de la politique de conciliation avec la bourgeoisie. Le passage du pouvoir aux Soviets n'aurait pas

modifié par lui-même et n'aurait pu modifier le rapport des forces entre les classes ; il n'aurait modifié en rien la

nature petite-bourgeoise de la paysannerie. Mais il aurait puissamment contribué, en temps opportun, à détacher

les paysans de la bourgeoisie, à les rapprocher des ouvriers pour, ensuite, les unir à eux.

Il en aurait pu être ainsi, si le pouvoir avait passé en temps opportun aux Soviets. C'eût été la chose la plus facile,

la plus avantageuse pour le peuple, C'eût été la voie la moins douloureuse. Aussi bien fallait-il lutter avec le plus

d'énergie pour nous y engager. Mais aujourd'hui cette lutte, la lutte pour le passage opportun du pouvoir aux

Soviets, a pris fin. La voie du développement pacifique est rendue impossible. La voie non pacifique, la voie la

plus douloureuse, s'est ouverte.

Le 4 juillet marque justement un tournant en ce sens que, depuis, la situation objective apparaît brusquement

modifiée. L'état d'équilibre instable du pouvoir a pris fin, le pouvoir est passé, à l'endroit décisif, à la contrerévolution.

Le développement des partis sur le terrain d'une politique d'entente des partis petits-bourgeois,

socialiste-révolutionnaire et menchévik, avec les cadets contre-révolutionnaires a fait, pratiquement, de ces deux

partis petits-bourgeois, les auxiliaires et les complices d'une sanglante répression contre-révolutionnaire.

L'inconsciente crédulité des petits bourgeois envers les capitalistes a amené les premiers, par le cours du

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développement de la lutte des partis, à soutenir consciemment les contre-révolutionnaires. Le cycle du

développement des rapports entre les partis est clos. Le 27 février toutes les classes s'étaient trouvées unies

contre la monarchie. Après le 4 juillet, la bourgeoisie contre-révolutionnaire, dans le coude à coude avec les

monarchistes et les Cent-Noirs, s'est adjoint les petits bourgeois socialistes-révolutionnaires et menchéviks,

qu'elle avait terrorisés en partie, et a livré le pouvoir effectif aux Cavaignac, à la clique militaire qui fait fusiller

les récalcitrants du front et réprime les bolcheviks à Pétrograd.

Le mot d'ordre du passage du pouvoir aux Soviets apparaîtrait aujourd'hui comme du donquichottisme ou

comme une dérision. Mot d'ordre qui, objectivement, reviendrait à tromper le peuple, à lui donner l'illusion qu'il

suffit aujourd'hui encore aux Soviets de vouloir prendre le pouvoir ou d'en décider ainsi pour l'obtenir ; qu'il y a

encore dans le Soviet des partis non compromis par leur complicité avec les bourreaux, et qu'on pourrait faire en

sorte que ce qui fut n'ait pas été.

Ce serait une erreur très profonde de croire que le prolétariat révolutionnaire est capable de « refuser » pour « se

venger », en quelque sorte, des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks qui ont aidé à la répression des

bolcheviks, aux exécutions sur le front et qui ont désarmé les ouvriers, —qu'il est capable de leur « refuser » son

soutien s'ils combattent la contre-révolution. Poser ainsi la question, ce serait d'abord attribuer au prolétariat des

notions de morale petite-bourgeoise (car le prolétariat soutiendra toujours, pour le bien de la cause, la petite

bourgeoisie hésitante et même la grande bourgeoisie) ; ce serait ensuite — et c'est là le principal — une tentative

philistine pour obscurcir le fond politique de la question, sous des « préoccupations moralisatrices ».

Le fond de la question, c'est qu'on ne saurait plus prendre le pouvoir par la voie pacifique. On ne peut l'obtenir

qu'en triomphant, dans une lutte décisive, des véritables détenteurs actuels du pouvoir : la clique militaire, les

Cavaignac qui prennent appui sur les troupes réactionnaires amenées à Pétrograd, sur les cadets et les

monarchistes.

Le fond de la question, c'est que ces nouveaux détenteurs du pouvoir ne peuvent être vaincus que par les masses

révolutionnaires du peuple qui, pour s'ébranler, doivent non seulement être guidées par le prolétariat, mais

doivent aussi se détourner des partis socialiste-révolutionnaire et menchévik, traîtres à la révolution.

Quiconque apporte dans la politique la morale petite-bourgeoise, raisonne ainsi : Admettons que les socialistesrévolutionnaires

et les menchéviks aient commis une « faute » en soutenant les Cavaignac qui désarment le

prolétariat et les régiments révolutionnaires. Il faut leur donner la possibilité de « réparer » la faute ; il ne faut

pas leur « rendre difficile » la réparation de cette « faute », il faut ménager à la petite bourgeoisie hésitante la