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QUE FAIRE ?

LENINE

LES QUESTIONS BRULANTES DE NOTRE MOUVEMENT

 

".. La lutte intérieure donne au parti la force et la vitalité : la preuve la plus grande de la faiblesse du parti, c'est son amorphisme et l'absence de frontières nettement délimitées; le parti se renforce en s'épurant..."

(Extrait d'une lettre de Lassalle à Marx, 24 juin 1852.)

 

 

PREFACE

La brochure que nous présentons au lecteur devait, dans l'intention première de l'auteur, être consacrée au développement détaillé des idées exprimées dans l'article "Par où commencer ?" (Iskra 4, mai 1901). Nous devons tout d'abord nous excuser auprès du lecteur pour le retard apporté à l'exécution de la promesse faite dans cet article (et répétée en réponse à de nombreuses questions et lettres privées) .

Une des raisons de ce retard fut la tentative d'unification de toutes les organisations social-démocrates à l'étranger, entreprise en juin 1901. Il était naturel que l'on attendit les résultats cette tentative, car si elle avait réussi, il eût peut-être fallu exposer sous un angle un peu différent les points de vue de l'Iskra en matière d'organisation; en tout cas, cette réussite eût donné l'espoir de mettre très rapidement fin à l'existence de deux tendances dans la social-démocratie russe. Cette tentative, le lecteur ne l'ignore pas, a échoué et, comme nous essaierons de le démontrer plus loin, elle ne pouvait pas avoir une autre fin, après le nouveau coup de barre du Rabotchélé Diélo, dans son numéro 10, vers l'économisme. Il était devenu absolument nécessaire d'engager une lutte décisive contre cette tendance vague et peu déterminée, mais en revanche d'autant plus persistante et susceptible de renaître sous les formes les plus variées. Ceci étant, le plan initial de cette brochure a été modifié et considérablement élargi.

Elle devait avoir pour thème principal les trois questions posées dans l'article "Par où commencer ?" A savoir le caractère et le contenu essentiel de notre agitation politique; nos tâches d'organisation; le plan de construction menée par pIusieurs bouts à la fois, d'une organisation de combat pour toute la Russie. Depuis longtemps ces problèmes intéressent l'auteur, qui s'est efforcé déjà de les soulever dans la Rabotchala Gazéta, lors d'une tentative, faite sans succès, pour renouveler ce journal (voir chap. V). Mais mon intention première de me borner dans cette brochure à l'analyse de ces trois questions et d'exposer mes vues, autant que possible, sous une forme positive sans recourir ou presque à la polémique, s'est avérée complètement irréalisable pour deux raisons. D'une part, l'économisme s'est révélé beaucoup plus vivace que nous ne le supposions (nous employons le terme économisme dans une acception large, comme il a été expliqué dans l'article de l'Iskra, n° 12 (décembre 1901) "Entretien avec les défenseurs de l'économisme", article qui trace pour ainsi dire le canevas de la brochure que nous présentons au lecteur). Chose indéniable aujourd'hui, c'est que les différentes opinions émises sur ces trois problèmes s'expliquent beaucoup plus par l'opposition radicale de deux tendances dans la social-démocratie russe, que par des divergences de détail. D'autre part, la perplexité que suscita chez les économistes l'exposé méthodique de nos vues dans l'Iskra a montré à l'évidence que souvent nous parlons littéralement des langues différentes; que, par suite, nous ne pourrons nous entendre sur rien si nous ne commençons pas ab ovo; qu'il est nécessaire de tenter une ""explication" méthodique aussi populaire que possible, illustrée de très nombreux exemples concrets, avec tous les économistes sur tous les points capitaux de nos divergences. Et j'ai résolu de faire cette tentative d'"explication", comprenant parfaitement qu'elle accroîtrait considérablement les dimensions de cette brochure et en retarderait la parution, mais je ne voyais aucun autre moyen de tenir la promesse que j'ai faite dans l'article "Par où commencer ?". Aux excuses concernant ce retard, je dois donc en ajouter d'autres, pour l'extrême insuffisance de la forme littéraire de cette brochure : j'ai dû travailler avec la plus grande précipitation et j'ai, en outre, été fréquemment interrompu par toute sorte d'autres travaux.

L'analyse des trois questions indiquées plus haut continue de faire le fond de la brochure, mais il m'a fallu commencer par deux autres questions d'ordre plus général : pourquoi un mot d'ordre aussi "anodin" et "naturel" que celui de la "liberté de critique" est-il pour nous un vrai cri de guerre ? Pourquoi ne pouvons-nous pas nous entendre même sur la question fondamentale du rôle de la social-démocratie à l'égard du mouvement de masse spontané ? En outre, l'exposé de mes vues sur le caractère et le contenu de l'agitation politique revient à expliquer la différence entre politique trade-unioniste et politique social-démocrate, et l'exposé de mes vues sur les tâches d'organisation, revient à expliquer la différence entre les méthodes de travail artisanales qui satisfont les économistes, et l'organisation des révolutionnaires que nous considérons comme indispensable. Ensuite, j'insiste d'autant plus sur le "plan" d'un journal politique pour toute la Russie, que les objections qui y ont été faites sont plus inconsistantes et qu'on m'a répondu moins pour le fond à la question posée dans l'article "Par où commencer ?" : comment pourrions-nous entreprendre simultanément, par tous les bouts, la construction de l'organisation qui nous est nécessaire ? Enfin, dans la dernière partie de la brochure, j'espère montrer que nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour prévenir la rupture décisive avec les économistes, rupture devenue cependant inévitable; que le Rabotchélé Diélo a acquis une importance spéciale, "historique", si vous voulez, parce qu'il a exprimé le plus complètement et avec le plus de relief, non pas l'économisme conséquent, mais la dispersion et les errements qui ont été le trait distinctif de toute une période de l'histoire de la social-démocratie russe; que, par conséquent, pour trop développée qu'elle puisse paraître, la polémique avec le Rabotchélé Diélo a sa raison d'être, car nous ne pouvons aller de l'avant sans liquider définitivement cette période.

 

Février 1902

 

I : DOGMATISME ET "LIBERTE DE CRITIQUE"

a) QUE SIGNIFIE LA "LIBERTE DE CRITIQUE" ?

La "liberté de critique" est, sans nul doute, le mot d'ordre le plus en vogue à l'heure actuelle, celui qui revient le plus fréquemment dans les discussions entre socialistes et démocrates de tous les pays. Au premier abord, rien de plus étrange que de voir une des parties en litige se réclamer solennellement de la liberté de critique. Se peut-il que, dans les partis avancés, des voix se soient élevées contre la loi constitutionnelle qui, dans la plupart des pays européens, garantit la liberté de la science et de l'investigation scientifique ? "Il y a là-dessous autre chose !" se dira nécessairement tout homme impartial qui a entendu ce mot d'ordre à la mode répété à tous les carrefours, mais n'a pas encore saisi fond du désaccord. "Ce mot d'ordre est évidemment un de petits mots conventionnels qui, comme les sobriquets, sont consacrés par l'usage et deviennent presque des noms communs."

En effet, ce n'est un mystère pour personne que, dans social-démocratie internationale d'aujourd'hui, il s'est formé deux tendances dont la lutte tantôt s'anime et brille d'une flamme éclatante, tantôt s'apaise et couve sous la cendre d'imposantes "résolutions de trêve". En quoi consiste la "nouvelle" tendance qui "critique" l' "ancien" marxisme "dogmatique", c'est ce que Bernstein a dit et ce que Millerand a montré avec une netteté suffisante.

La social-démocratie doit se transformer de parti de révolution sociale en parti démocratique de réformes sociales. Cette revendication politique, Bernstein l'a entourée de toute une batterie de "nouveaux" arguments et considérations assez harmonieusement orchestrés. Il nie la possibilité de donner un fondement scientifique au socialisme et de prouver, du point de vue de la conception matérialiste de l'histoire, sa nécessité et son inévitabilité; il nie la misère croissante, la prolétarisation et l'aggravation des contradictions capitalistes; il déclare inconsistante la conception même du "but final" et repousse catégoriquement l'idée de la dictature du prolétariat; il nie l'opposition de principe entre le libéralisme et le socialisme; il nie la théorie de la lutte de classes, soi-disant inapplicable à une société strictement démocratique, administrée selon la volonté de la majorité, etc.

Ainsi, la revendication d'un coup de barre décisif de la social-démocratie révolutionnaire vers le social-réformisme bourgeois était accompagnée d'un revirement non moins décisif vers la critique bourgeoise de toutes les idées fondamentales du marxisme. Et comme cette critique était depuis longtemps menée contre le marxisme du haut de la tribune politique et de la chaire universitaire, en une quantité de brochures et dans une série de savants traités; comme, depuis des dizaines d'années, elle était inculquée systématiquement à la jeune génération des classes instruites, il n'est pas étonnant que la "nouvelle" tendance "critique" dans la social-démocratie ait surgi du premier coup sous sa forme définitive, telle Minerve du cerveau de Jupiter. Dans son contenu, cette tendance n'a pas eu à se développer et à se former : elle a été transplantée directement de la littérature bourgeoise dans la littérature socialiste.

Poursuivons. Si la critique théorique de Bernstein et ses convoitises politiques demeuraient encore obscures pour certains, les français ont pris soin de faire une démonstration pratique de la "nouvelle méthode". Cette fois encore la France a justifié sa vieille réputation de "pays dans l'histoire duquel la lutte des classes, plus qu'ailleurs, était poussée résolument jusqu'au bout" (Engels, extrait de la préface au 18 Brumaire de Marx). Au lieu de théoriser, les socialistes français ont agi; les conditions politiques de la France, plus évoluées sous le rapport démocratique, leur ont permis de passer immédiatement au "bernsteinisme pratique" avec toutes ses conséquences. Millerand a fourni un brillant exemple de ce bernsteinisme pratique; aussi, avec quel zèle Bernstein et Vollmar sont-ils accourus pour défendre et louanger Millerand ! En effet, si la social-démocratie n'est au fond que le parti des réformes et doit avoir le courage de le reconnaître ouvertement, le socialiste non seulement a le droit d'entrer dans un ministère bourgeois, mais il doit même s'y efforcer toujours. Si la démocratie signifie, dans le fond, la suppression de la domination de classe, pourquoi un ministre socialiste ne séduirait-il pas le monde bourgeois par des discours sur la collaboration des classes ? Pourquoi ne conserverait-il pas son portefeuille, même après que des meurtres d'ouvriers par les gendarmes ont montré pour la centième et la millième fois le véritable caractère de la collaboration démocratique des classes ? Pourquoi ne saluerait-il pas personnellement le tsar que les socialistes français n'appellent plus autrement que knouteur, pendeur et déportateur ? Et pour compenser cet abîme d'avilissement et d'auto fustigation du socialisme devant le monde entier, pour compenser cette perversion de la conscience socialiste des masses ouvrières - seule base pouvant nous assurer la victoire - on nous offre de grandiloquents projets de réformes infimes, infimes au point qu'on obtenait davantage des gouvernements bourgeois !

Ceux qui ne ferment pas sciemment les yeux ne peuvent pas ne pas voir que la nouvelle tendance "critique" dans le socialisme n'est qu'une nouvelle variété de l'opportunisme. Et si l'on juge des gens, non pas d'après le brillant uniforme qu'ils ont eux-mêmes revêtu ou le nom à effet qu'ils se sont eux-mêmes attribué, mais d'après leur façon d'agir et les idées qu'ils propagent effectivement, il apparaîtra clairement que la "liberté de critique" est la liberté de la tendance opportuniste dans la social-démocratie, la liberté de transformer cette dernière en un parti démocratique de réformes, la liberté de faire pénétrer dans le socialisme les idées bourgeoises et les éléments bourgeois.

La liberté est un grand mot, mais c'est sous le drapeau de la liberté de l'industrie qu'ont été menées les pires guerres de brigandage; c'est sous le drapeau de la liberté du travail qu'on a spolié les travailleurs. L'expression "liberté de critique", telle qu'on l'emploie aujourd'hui, renferme le même mensonge. Des gens vraiment convaincus d'avoir poussé en avant la science ne réclameraient pas pour des conceptions nouvelles la liberté d'exister à côté des anciennes, mais le remplacement de celles-ci par celles-là. Or, les cris actuels de : "Vive la liberté de critique !" rappellent trop la fable du tonneau vide.

Petit groupe compact, nous suivons une voie escarpée et difficile, nous tenant fortement par la main. De toutes parts nous sommes entourés d'ennemis, et il nous faut marcher presque constamment sous leur feu. Nous nous sommes unis en vertu d'une décision librement consentie, précisément afin de combattre l'ennemi et de ne pas tomber dans le marais d'à côté, dont les hôtes, dès le début, nous ont blâmés d'avoir constitué un groupe à part, et préféré la voie de la lutte à la voie de la conciliation. Et certains d'entre nous de crier : Allons dans ce marais ! Et lorsqu'on leur fait honte, ils répliquent : Quels gens arriérés vous êtes ! N'avez-vous pas honte de nous dénier la liberté de vous inviter à suivre une voie meilleure ! Oh ! oui, Messieurs, vous êtes libres non seulement d'inviter, mais d'aller où bon vous semble, fût-ce dans le marais; nous trouvons même que votre véritiable place est précisément dans le marais, et nous sommes prêts, dans la mesure de nos forces, à vous aider à y transporter vos pénates. Mais alors lâchez-nous la main, ne vous accrochez pas à nous et ne souillez pas le grand mot de liberté, parce que, nous aussi, nous sommes "libres" d'aller où bon nous semble, libres de combattre aussi bien le marais que ceux qui s'y dirigent !

b) LES NOUVEAUX DEFENSEURS DE LA "LIBERTE DE CRITIQUE"

Et c'est ce mot d'ordre ("liberté de critique") que le Rabotchéïé Diélo (n° 10), organe de l'"Union des social-démocrates russes à l'étranger", a formulé solennellement ces tout derniers temps : non comme postulat théorique, mais comme revendication politique, comme réponse à la question : "L'union des organisations social-démocrates fonctionnant à l'étranger est-elle possible ?" - "Pour une union solide, la liberté de critique est indispensable" (p. 36).

De là deux conclusions bien nettes : 1° le Rabotchéïé Diélo assume la défense de la tendance opportuniste dans la social-démocratie internationale, en général; 2° le Rabotchéïé Diélo réclame la liberté de l'opportunisme dans la social-démocratie russe. Examinons ces conclusions :

Ce qui déplaît "surtout" au Rabotchéïé Diélo, c'est la "tendance qu'ont l'Iskra et la Zaria à pronostiquer la rupture entre la Montagne et la Gironde de la social-démocratie internationale".

"Parler d'une Montagne et d'une Gironde dans les rangs de la social-démocratie, écrit le rédacteur en chef du Rabotchéïé Diélo", B. Kritchevski, c'est faire une analogie historique superficielle, singulière sous la plume d'un marxiste : la Montagne et la Gironde ne représentaient pas des tempéraments ou des courants intellectuels divers, comme cela peut sembler aux historiens-idéologues, mais des classes ou des couches diverses : moyenne bourgeoisie d'une part, petite bourgeoisie et prolétariat de l'autre. Or, dans le mouvement socialiste contemporain, il n'y a pas collision d'intérêts de classe; dans toutes (souligné par Kritchevski) ses variétés y compris les bernsteiniens les plus avérés, il se place entièrement sur le terrain des intérêts de classe du prolétariat, de la lutte de classe du prolétariat pour son émancipation politique et économique" (pp. 32-33).

Affirmation osée ! B. Kritchevski ignore-t-il le fait, depuis longtemps noté, que précisément la large participation de la couche d'"académiciens" au mouvement socialiste de ces dernières années, a assuré cette rapide diffusion du bernsteinisme ? Et l'essentiel, sur quoi l'auteur fonde-t-il son opinion pour déclarer que les "bernsteiniens les plus avérés" se placent, eux aussi, sur le terrain de la lutte de classe pour l'émancipation politique et économique du prolétariat ? On ne saurait le dire. Aucun argument, aucune raison pour appuyer sa défense résolue des bernsteiniens les plus avérés.

L'auteur estime apparemment que, dès l'instant où il répète ce que disent d'eux-mêmes les bernsteiniens les plus avérés, son affirmation n'a pas besoin de preuves. Mais quoi de plus "superficiel" que cette façon de juger toute une tendance sur la foi de ce que disent d'eux-mêmes ceux qui la représentent. Quoi de plus superficiel que la "morale" qui suit, sur les deux types ou chemins différents, et même diamétralement opposés, du développement du parti (pp. 34-35 du Rabotchéïé Diélo) ? Les social-démocrates allemands, voyez-vous, reconnaissent l'entière liberté de critique; les Français ne la reconnaissent pas, et c'est leur exemple qui montre tout le "mal de l'intolérance".

Précisément l'exemple de B. Kritchevski, répondrons-nous, montre qu'il est des gens qui, tout en s'intitulant marxistes, considèrent l'histoire exactement "à la manière d'Ilovaïski". Pour expliquer l'unité du parti allemand et le morcellement du parti socialiste français, il n'est guère besoin de fouiller dans les particularités de l'histoire de l'un ou l'autre pays, de mettre en parallèle les conditions du semi-absolutisme militaire et du parlementarisme républicain; d'examiner les conséquences de la Commune et de la loi d'exception contre les socialistes; de comparer la situation et le développement économiques; de tenir compte du fait que la "croissance sans exemple de la social-démocratie allemande" s'est accompagnée d'une lutte d'une énergie sans exemple dans l'histoire du socialisme, non seulement contre les erreurs théoriques (Mühlberger, Dühring, les socialistes de la chaire), mais aussi contre les erreurs tactiques (Lassalle), etc., etc. Tout cela est superflu ! Les Français se querellent parce qu'ils sont intolérants; les Allemands sont unis parce qu'ils sont de petits garçons bien sages.

Et, remarquez-le bien, à l'aide de cette incomparable profondeur de pensée, on "récuse" un fait qui renverse entièrement la défense des bernsteiniens. Ces derniers se placent-ils sur le terrain de la lutte de classe du prolétariat ? Question qui ne peut être résolue définitivement et sans retour que par l'expérience historique. Par conséquent, ce qui a le plus d'importance ici, c'est l'exemple de la France, seul pays où les bernsteiniens aient tenté d'agir comme une force autonome, aux chaleureux applaudissements de leurs collègues allemands (et en partie, des opportunistes russes v. Rab. Diélo, 2-3, pp. 83-84). Alléguer l'"intransigeance" des Français, en dehors de la valeur "historique" de cette allégation (au sens de Nozdrev), - c'est chercher simplement à étouffer sous des paroles acrimonieuses des faits extrêmement désagréables.

D'ailleurs, nous n"avons nulle intention d'abandonner les Allemands à B. Kritchevski et aux autres nombreux défenseurs de la "liberté de critique". Si les "bernsteiniens les plus avérés" sont encore tolérés dans le parti allemand c'est uniquement dans la mesure où ils se soumettent à la résolution de Hanovre, qui rejette délibérément les "amendements" de Bernstein, et à celle de Lubeck, qui (malgré toute sa diplomatie) contient un avertissement formel à l'adresse de Bernstein. On peut, au point de vue des intérêts parti allemand, contester l'opportunité de cette diplomatie, se demander si, en l'occurrence, un mauvais accommodement vaut mieux qu'une bonne querelle; on peut en bref différer d'avis sur tel ou tel moyen de repousser le bernsteinisme, mais on ne saurait contester que le parti allemand l'a deux fois repoussé. Aussi bien, croire que l'exemple des Allemands confirme la thèse selon laquelle "les bernsteiniens les plus avérés se placent sur le terrain de la lutte de classe du prolétariat pour son émancipation économique et politique", c'est ne rien comprendre à ce qui se passe sous les yeux de tous.

Bien plus, nous l'avons déjà signalé, le Rabotchéïé Diélo intervient devant la social-démocratie russe pour réclamer la "liberté de critique" et défendre le bernsteinisme. Il a dû apparemment se convaincre que nos "critiques" et nos bernsteiniens étaient injustement offensés. Mais lesquels ? Par qui, où et quand ? Pourquoi injustement ? Là-dessus le Rabotchéïé Diélo se tait; pas une fois il ne mentionne un critique ou un bernsteinien russe ! Il ne nous reste qu'à choisir entre deux hypothèses possibles. Ou bien la partie injustement offensée n'est autre que le Rabotchéïé Diélo lui-même (ce qui est confirmé par ceci que les deux articles du n° 10 parlent uniquement des offenses infligées par la Zaria et l'Iskra au Rabotchéïé Diélo). Et alors comment expliquer cette bizarrerie que le Rabotchéïé Diélo, qui a toujours récusé avec opiniâtreté toute solidarité avec le bernsteinisme, n'ait pu se défendre qu'en plaçant un mot en faveur des "bernsteiniens les plus avérés" et de la liberté de critique ? Ou bien ce sont des tiers qui ont été injustement offensés. Et alors quels motifs peut-on avoir pour ne les point nommer ?

Ainsi, nous voyons que le Rabotchéïé Diélo continue le jeu de cache-cache auquel il se livre (nous le montrerons plus loin) depuis qu'il existe. Et puis, remarquez cette première application pratique de la fameuse "liberté de critique". Cette liberté s'est ramenée aussitôt, en fait, non seulement à l'absence de toute critique, mais aussi à l'absence de tout jugement indépendant. Le même Rabotchéïé Diélo qui tait, comme une maladie secrète (selon l'expression heureuse de Starover), l'existence d'un bernsteinisme russe, propose de guérir cette maladie en recopiant purement et simplement la dernière ordonnance allemande pour le traitement de la forme allemande de cette maladie ! Au lieu de liberté de critique, imitation servile... pis encore : simiesque ! Les manifestations de l'actuel opportunisme international, partout identique dans son contenu social et politique varient selon les particularités nationales. Dans tel pays, les opportunistes se sont depuis longtemps groupés sous un drapeau particulier; dans tel autre, dédaigneux de la théorie ils mènent pratiquement la politique des radicaux socialistes; dans un troisième, quelques membres du parti révolutionnaire passés au camp de l'opportunisme veulent arriver à leurs fins, non par une lutte ouverte pour des principes, une tactique nouvelle, mais par une dépravation graduelle, insensible et, si l'on peut dire, impunissable, de leur parti; ailleurs, enfin, ces transfuges emploient les mêmes procédés dans les ténèbres de l'esclavage politique, où le rapport entre l'activité "légale" et l'activité "illégale" etc., est tout à fait original. Faire de la liberté de critique et de la liberté du bernsteinisme la condition de l'union des social-démocrates russes, sans une analyse des manifestations concrètes et des résultats particuliers du bernsteinisme russe, c'est parler pour ne rien dire.

Essayons donc de dire nous-mêmes, au moins en quelques mots, ce que n'a pas voulu dire (ou peut-être n'a pas su comprendre) le Rabotchéïé Diélo.

c) LA CRITIQUE EN RUSSIE

A cet égard, la particularité essentielle de la Russie, c'est que le début même du mouvement ouvrier spontané d'une part, et de l'évolution de l'opinion publique avancée vers le marxisme, de l'autre, a été marqué par la réunion d'éléments pertinemment hétérogènes sous un même drapeau pour la lutte contre l'ennemi commun (contre une philosophie politique et sociale surannée). Nous voulons parler de la lune de miel du "marxisme légal". Ce fut un phénomène d'une extrême originalité, à la possibilité duquel personne n'aurait pu croire dans les années 80 ou au début des années 90. Dans un pays autocratique, où la presse est complètement asservie, à une époque de réaction politique forcenée qui sévissait contre les moindres poussées de mécontentement et de protestation politique, la théorie du marxisme révolutionnaire se fraye soudain la voie dans une littérature soumise à la censure, et cette théorie est exposée dans la langue d'Esope mais compréhensible pour tous "ceux qui s'y intéressent". Le gouvernement s'était habitué à ne considérer comme dangereuse que la théorie de la "Narodnaïa Volia" (révolutionnaire); il n'en remarquait pas, comme cela arrive d'ordinaire, l'évolution intérieure et se réjouissait de toute critique dirigée contre elle. Avant que le gouvernement se ressaisît, avant que la lourde armée des censeurs et des gendarmes eût découvert le nouvel ennemi et foncé sur lui, il se passa beaucoup de temps (beaucoup pour nous autres russes). Or, pendant ce temps, des ouvrages marxistes étaient édités, les uns après les autres, des revues et des journaux marxistes se fondaient; tout le monde littéralement devenait marxiste, on flattait les marxistes, on était aux petits soins pour eux, les éditeurs étaient enthousiasmés de la vente extrêmement rapide des ouvrages marxistes. On conçoit que parmi les marxistes débutants, plongés dans la griserie du succès, il se soit trouvé plus d'un "écrivain enorgueilli"...

Aujourd'hui, l'on peut parler de cette période tranquillement, comme on parle du passé. Nul n'ignore que la floraison éphémère du marxisme à la surface de notre littérature provint de l'alliance d'éléments extrêmes avec des éléments très modérés. Au fond, ces derniers étaient des démocrates bourgeois, et cette conclusion (corroborée a l'évidence par leur évolution "critique" ultérieure) s'imposait à certains, du temps que l'"alliance" était encore intacte.

Mais s'il en est ainsi, à qui incombe la plus grande responsabilité du "trouble" ultérieur, sinon aux social-démocrates révolutionnaires qui ont conclu cette alliance avec les futurs "critiques" ? Voilà la question, suivie d'une réponse affirmative, qu'on entend parfois dans la bouche de gens qui voient les choses de façon trop rectiligne. Mais ces gens ont bien tort. Seuls peuvent redouter des alliances temporaires, même avec des éléments incertains, ceux qui n'ont pas confiance en eux-mêmes. Aucun parti politique ne pourrait exister sans ces alliances. Or, l'union avec les marxistes légaux fut en quelque sorte la première alliance politique véritable réalisée par la social-démocratie russe. Cette alliance permit de remporter sur le populisme une victoire étonnamment rapide et assura une diffusion prodigieuse aux idées marxistes (vulgarisées, il est vrai). En outre, cette alliance ne fut pas conclue tout à fait sans "conditions". Témoin le recueil marxiste Documents pour servir de caractéristique à notre développement économique, brûlé en 1895 par la censure. Si l'on peut comparer l'accord littéraire passé avec les marxistes légaux à une alliance politique, on peut comparer cet ouvrage à un contrat politique.

La rupture ne provint évidemment pas de ce que les "alliés" s'étaient avérés des démocrates bourgeois. Au contraire, les représentants de cette dernière tendance sont pour la social-démocratie des alliés naturels et désirables, pour autant qu'il s'agit de ses tâches démocratiques que la situation actuelle de la Russie porte au premier plan. Mais la condition nécessaire d'une telle alliance, c'est la pleine possibilité pour les socialistes de dévoiler devant la classe ouvrière l'opposition hostile de ses intérêts avec ceux de la bourgeoisie. Or, le bernsteinisme et la tendance "critique" auxquels se rallièrent en foule la plupart des marxistes légaux, enlevaient cette possibilité et pervertissaient la conscience socialiste en avilissant le marxisme, en prêchant la théorie de l'émoussement des antagonismes sociaux, en proclamant absurde l'idée de la révolution sociale et de la dictature du prolétariat, en ramenant le mouvement ouvrier et la lutte de classes à un trade-unionisme étroit et à la lutte pour de menues réformes graduelles. Cela équivaut parfaitement à la négation, par la démocratie bourgeoise, du droit du socialisme à l'indépendance, et, par conséquent de son droit à l'existence; cela tendait en pratique à transformer le mouvement ouvrier, alors à ses débuts, en appendice du mouvement libéral.

Il est évident que dans ces conditions la rupture s'imposait. Mais l'"originalité" de la Russie fut que cette rupture amena simplement l'élimination des social-démocrates de la littérature "légale", la plus accessible au public et la plus répandue. Les "ex-marxistes" qui s'étaient groupés "sous le signe de la critique" et avaient obtenu le quasi-monopole de "l'exécution" du marxisme s'y étaient retranchés. Les devises : "contre l'orthodoxie" et "vive la liberté de critique" (reprises maintenant par le Rabotchéïé Diélo) devinrent aussitôt des vocables à la mode. Que même censeurs et gendarmes n'aient pu résister à cette mode, c'est ce que montrent des faits tels que l'apparition de trois éditions russes du livre du fameux (fameux à la façon d'Erostrate) Bernstein ou la recommandation, par Zoubatov, des ouvrages de Bernstein, Prokopovitch, etc. (Iskra, 10). Les. social-démocrates avaient alors la tâche déjà difficile par elle-même, et rendue incroyablement plus difficile encore par les obstacles purement extérieurs, de combattre le nouveau courant. Or, celui-ci ne se limitait pas à la littérature. L'évolution vers la "critique" se rencontrait avec l'engouement des social-démocrates praticiens pour l'"économisme".

La naissance et le développement du lien et de la dépendance réciproque entre la critique légale et l'économisme illégal est une question intéressante qui pourrait faire l'objet d'un article spécial. Il nous suffira de marquer ici l'existence incontestable de ce lien. Le fameux Credo n'acquit une célébrité aussi méritée que parce qu'il formulait ouvertement cette liaison et dévoilait incidemment la tendance politique fondamentale de l'"économisme" : aux ouvriers, la lutte économique (ou plus exactement : la lutte trade-unioniste qui embrasse aussi la lutte spécifiquement ouvrière); les intellectuels marxistes se fondront avec les libéraux pour la "lutte" politique.

L'activité trade-unioniste "dans le peuple" fut l'accomplissement de la première moitié de la tâche; la critique légale, de la seconde. Cette déclaration était une arme si précieuse contre l'économisme que si le Credo n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer.

Le Credo ne fut pas inventé; il fut publié sans l'assentiment et peut-être même contre la volonté de ses auteurs. En tout cas, l'auteur de ces lignes, qui contribua à étaler au grand jour le nouveau "programme", a eu l'occasion d'entendre regretter et déplorer que le résumé des vues des orateurs, jeté par eux sur le papier, ait été répandu en copies, décoré de l'étiquette de Credo et même publié dans la presse en même temps que la protestation ! Si nous rappelons cet épisode, c'est parce qu'il révèle un trait fort curieux de notre économisme : la crainte de la publicité. C'est bien là un trait de l'économisme en général, et pas seulement des auteurs du Credo : il s'est manifesté dans la Rabotchaïa Mysl - partisan le plus franc et le plus honnête de l'économisme, - et dans le Rabotchéïé Diélo (qui s'est élevé contre la publication de documents "économistes" dans le Vademecum), et dans le comité de Kiev qui n'a pas voulu, il y a deux ans, autoriser qu'on publiât sa "profession de foi", en même temps que la réfutation de cette dernière, - comme il s'est manifesté chez beaucoup, beaucoup de représentants de l'économisme.

Cette crainte de la critique que montrent les partisans de la liberté de critique ne saurait être expliquée uniquement par la ruse (quoique la ruse joue parfois un rôle : il n'est pas avantageux en effet d'exposer à l'attaque de l'adversaire les essais encore fragiles d'une tendance nouvelle !). Non, la majorité des économistes, avec une sincérité parfaite, voit sans bienveillance (et de par l'essence même de l'économisme ne peut que voir sans bienveillance) toutes les discussions théoriques, divergences de fraction, vastes problèmes politiques, projets d'organisation des révolutionnaires, etc. "On ferait bien d'écouler le tout à l'étranger !", me dit un jour un des économistes assez conséquents, exprimant par là cette opinion extrêmement répandue, purement trade-unioniste, encore une fois, que notre affaire c'est le mouvement ouvrier, les organisations ouvrières de chez nous, de notre localité, - et que tout le reste, ce sont des inventions de doctrinaires, une "surestimation de l'idéologie", selon l'expression des auteurs de la lettre parue dans le n° 12 de l'Iskra à l'unisson avec le n° 10 du Rabotchéïé Diélo.

La question se pose maintenant : étant donné ces particularités de la "critique" et du bernsteinisme russes, quelle devait être la tâche de ceux qui, réellement, et non pas seulement en paroles, voulaient combattre l'opportunisme ? Tout d'abord, il fallait songer à reprendre le travail théorique, qui, à peine commencé à l'époque du marxisme légal, retombait maintenant sur les militants illégaux; sans ce travail, la croissance normale du mouvement était impossible. Ensuite, il était nécessaire d'engager une lutte active contre la "critique" légale qui pervertissait à fond les esprits. Enfin, il fallait s'élever vigoureusement contre la dispersion et les flottements du mouvement pratique, en dénonçant et réfutant toute tentative de rabaisser, consciemment ou inconsciemment, notre programme et notre tactique.

Que le Rabotchéïé Diélo ne se soit acquitté ni de la première, ni de la deuxième, ni de la troisième de ces tâches, on le sait, et nous aurons plus loin à analyser en détail cette vérité bien connue, sous les angles les plus divers. Maintenant nous voulons simplement montrer la contradiction flagrante qui existe entre la revendication de la "liberté de critique" et les particularités de notre critique nationale et de notre économisme russe. Jetez en effet un coup d'œil sur la résolution par laquelle l'"Union des social-démocrates russes à l'étranger" a confirmé le point de vue du Rabotchéïé Diélo :

"Dans l'intérêt du développement idéologique ultérieur de la social-démocratie, nous reconnaissons que la liberté de critiquer la théorie social-démocrate est absolument nécessaire dans la littérature du parti, dans la mesure où cette critique ne contredit pas le caractère de classe et le caractère révolutionnaire de cette théorie." (Deux congrès, p. 10.)

Et les motifs, c'est que cette résolution, "dans sa première partie, coïncide avec la résolution du congrès du Parti à Lubeck, au sujet de Bernstein"... - Dans la simplicité de leur cœur, "ceux de l'Union" ne remarquent même pas quel testimonium paupertatis (certificat d'indigence) ils se décernent par ce copiage !.. - "mais... dans sa deuxième partie, elle circonscrit la liberté de critique plus étroitement que ne l'a fait le congrès de Lubeck"

Ainsi donc, la résolution de l'"Union" serait dirigée contre les bernsteiniens russes ? Autrement, il serait tout à fait absurde de s'en référer à Lubeck ! Mais il est faux qu'elle "circonscrive étroitement la liberté de critique". Par leur résolution de Hanovre, les Allemands ont, point par point, repoussé justement les amendements de Bernstein et, par celle de Lubeck, ils ont donné un avertissement personnel à Bernstein en le nommant dans la résolution. Cependant nos "libres" imitateurs ne font pas la moindre allusion à une seule des manifestations de la "critique" et de l'économisme spécialement russes. Etant donné cette réticence, l'allusion abstraite au caractère de classe et au caractère révolutionnaire de la théorie laisse beaucoup plus de place aux fausses interprétations, surtout si "l'Union" se refuse à classer dans l'opportunisme la "tendance dite économiste" (Deux Congrès, p. 8, § 1). Cela, soit dit en passant. L'important, c'est que les positions des opportunistes par rapport aux social-démocrates révolutionnaires sont diamétralement opposées en Allemagne et en Russie. En Allemagne, les social-démocrates révolutionnaires, comme on sait, s'affirment pour la conservation de ce qui est : pour l'ancien programme et l'ancienne tactique connus de tous et expliqués dans tous leurs détails par l'expérience de dizaines et de dizaines d'années. Or, les "critiques" veulent introduire des modifications et, comme ils sont une infime minorité et que leurs tendances révisionnistes sont très timides, on comprend pour quels motifs la majorité se borne à rejeter froidement leur "innovation". En Russie, au contraire, critiques et économistes sont pour la conservation de ce qui est : les "critiques" veulent continuer à être considérés comme des marxistes et à jouir de la "liberté de critique" dont ils ont profité à tous égards (car au fond, ils n'ont jamais reconnu aucune cohésion dans le parti; d'ailleurs, nous n'avions pas un organe de parti universellement reconnu et capable de "limiter", ne fût-ce que par un conseil, la liberté de critique); les économistes veulent que les révolutionnaires reconnaissent "les pleins droits du mouvement à l'heure actuelle" (Rab. Diélo, n° 10, p. 25), c'est-à-dire la "légitimité" de l'existence de ce qui existe; que les "idéologues" ne cherchent pas à "faire dévier" le mouvement de la voie "déterminée par le jeu réciproque des éléments matériels et du milieu matériel" ("lettre" du n° 12 de l'Iskra); que l'on reconnaisse comme désirable la lutte "que les ouvriers peuvent mener dans les circonstances présentes", et comme possible celle "qu'ils mènent en réalité au moment présent" ("Supplément spécial à la Rabotchaïa Mysl", p. 14). Mais nous, social-démocrates révolutionnaires, ce culte du spontané, c'est-à-dire de ce qui est "au moment présent", ne nous satisfait pas. Nous exigeons que soit modifiée la tactique qui a prévalu ces dernières années; nous déclarons que "avant de nous unir et pour nous unir, il faut d'abord nous délimiter résolument et délibérément" (annonce de la publication de l'Iskra). En un mot, les Allemands s'en tiennent à l'état actuel des choses et repoussent les changements; quant à nous, repoussant la soumission et la résignation à l'état de choses actuel, nous en réclamons le changement.

C'est cette "petite" différence que nos "libres" copieurs de résolutions allemandes n'ont pas remarquée !

d) ENGELS ET L'IMPORTANCE DE LA LUTTE THEORIQUE

"Le dogmatisme, le doctrinarisme", "l'ossification du parti, châtiment inévitable de la compression forcée de la pensée", tels sont les ennemis contre lesquels entrent en lice les champions de la "liberté de critique" du Rabotchéïé Diélo. Nous sommes très heureux que cette question soit mise à l'ordre du jour; seulement nous proposerions de la compléter par cette autre question :

- Mais qui sont les juges ?

Nous avons devant nous deux prospectus d'éditions littéraires. Le premier : le "programme du Rabotchéïé Diélo", organe périodique de l'"Union des social-démocrates russes"(épreuve du n°1 du Rab. Diélo). Le second : l'"annonce de la reprise des éditions du groupe "Libération du Travail". Tous deux sont datés de 1899, époque à laquelle la "crise du marxisme" était depuis longtemps déjà à l'ordre du jour. Pourtant, dans le premier ouvrage, on chercherait en vain des indications sur cette question et un exposé précis de la position que compte prendre le nouvel organe à cet égard. Du travail théorique et de ses tâches essentielles à l'heure présente, ce programme non plus que ses compléments adoptés par le III° congrès de l'"Union" (en 1901) ne soufflent mot (Deux congrès, pp. 15-18). Durant tout ce temps, la rédaction du Rabotchéïé Diélo a laissé de côté les questions théoriques, quoiqu'elles émussent les social-démocrates du monde entier.

L'autre prospectus, au contraire, signale tout d'abord un relâchement de l'intérêt pour la théorie au cours de ces dernières années; il réclame instamment "une attention vigilante pour le côté théorique du mouvement révolutionnaire du prolétariat" et exhorte à la "critique implacable des tendances antirévolutionnaires, bernsteiniennes et autres", dans notre mouvement. Les numéros parus de la Zaria montrent comment ce programme a été exécuté.

Ainsi donc, l'on voit que les grandes phrases contre l'ossification de la pensée, etc., dissimulent l'insouciance et l'impuissance à faire progresser la pensée théorique. L'exemple des social-démocrates russes illustre d'une façon particulièrement frappante ce phénomène commun à l'Europe (et signalé depuis longtemps par les marxistes allemands) que la fameuse liberté de critique ne signifie pas le remplacement d'une théorie par une autre, mais la liberté à l'égard de tout système cohérent et réfléchi; elle signifie éclectisme et absence de principes. Ceux qui connaissent tant soit peu la situation de fait de notre mouvement ne peuvent pas ne pas voir que la large diffusion du marxisme a été accompagnée d'un certain abaissement du niveau théorique. Bien des gens dont la préparation théorique était infime ou nulle ont adhéré au mouvement pour ses succès pratiques et sa portée pratique. On peut juger du manque de tact que montre le Rabotchéïé Diélo lorsqu'il sort d'un air triomphant cette définition de Marx : "Tout pas réel du mouvement pratique importe plus qu'une douzaine de programmes." Répéter ces mots en cette époque de débandade théorique équivaut à clamer à la vue d'un cortège funèbre : "Je vous souhaite d'en avoir toujours à porter !" D'ailleurs, ces mots sont empruntés à la lettre sur le programme de Gotha, dans laquelle Marx condamne catégoriquement l'éclectisme dans l'énoncé des principes. Si vraiment il est nécessaire de s'unir, écrivait Marx aux chefs du parti, passez des accords en vue d'atteindre les buts pratiques, du mouvement, mais n'allez pas jusqu'à faire commerce des principes, ne faites pas de "concessions" théoriques. Telle était la pensée de Marx, et voilà qu'il se trouve parmi nous des gens qui, en son nom, essayent de diminuer l'importance de la théorie !

Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire On ne saurait trop insister sur cette idée à une époque où l'engouement pour les formes les plus étroites de l'action pratique va de pair avec la propagande à la mode de l'opportunisme. Pour la social-démocratie russe en particulier, la théorie acquiert une importance encore plus grande pour trois raisons trop souvent oubliées, savoir : tout d'abord, notre parti ne fait encore que se constituer, qu'élaborer sa physionomie et il est loin d'en avoir fini avec les autres tendances de la pensée révolutionnaire, qui menacent de détourner le mouvement du droit chemin. Ces tout derniers temps justement, nous assistons, au contraire (comme Axelrod l'avait prédit depuis longtemps aux économistes), à une recrudescence des tendances révolutionnaires non social-démocrates. Dans ces conditions, une erreur "sans importance" à première vue, peut entraîner les plus déplorables conséquences, et il faut être myope pour considérer comme inopportunes ou superflues les discussions de fraction et la délimitation rigoureuse des nuances. De la consolidation de telle ou telle "nuance" peut dépendre l'avenir de la social-démocratie russe pour de longues, très longues années.

Deuxièmement, le mouvement social-démocrate est, par son essence même, international. Il ne s'ensuit pas seulement que nous devons combattre le chauvinisme national. Il s'ensuit encore qu'un mouvement qui commence dans un pays jeune ne peut être fructueux que s'il assimile l'expérience des autres pays. Or pour cela il ne suffit pas simplement de connaître cette expérience ou de se borner à recopier les dernières résolutions : il faut pour cela savoir faire l'analyse critique de cette expérience et la contrôler soi-même. Ceux qui se rendent compte combien s'est développé le mouvement ouvrier contemporain, et combien il s'est ramifié, comprendront quelle réserve de forces théoriques et d'expérience politique (et révolutionnaire) réclame l'accomplissement de cette tâche.

Troisièmement, la social-démocratie russe a des tâches nationales comme n'en a jamais eu aucun parti socialiste du monde. Nous aurons à parler plus loin des obligations politiques et d'organisation que nous impose cette tâche : libérer un peuple entier du joug de l'autocratie. Pour le moment, nous tenons simplement à indiquer que seul un parti guidé par une théorie d'avant-garde peut remplir le rôle de combattant d'avant-garde. Or, pour se faire une idée un peu concrète de ce que cela veut dire, que le lecteur se rappelle les prédécesseurs de la social-démocratie russe Herzen, Biélinski, Tchernychevski et la brillante pléiade des révolutionnaires de 1870-1880; qu'il songe à l'importance mondiale qu'acquiert actuellement la littérature russe; qu'il ... mais, suffit !

Citons les remarques faites par Engels en 1874, sur l'importance de la théorie dans le mouvement social-démocrate. Engels reconnaît à la grande lutte de la social-démocratie non pas deux formes (politique et économique) - comme cela se fait chez nous - mais trois, en mettant sur le même plan la lutte théorique. Sa recommandation au mouvement ouvrier allemand, déjà vigoureux pratiquement et politiquement, est si instructive au point de vue des problèmes et discussions actuels, que le lecteur, espérons-le, ne nous en voudra pas de lui donner le long extrait de la préface à la brochure Der deutsche Bauernkrieg depuis longtemps devenue une rareté bibliographique :

"Les ouvriers allemands ont deux avantages importants sur les ouvriers du reste de l'Europe. Le premier, c'est qu'ils appartiennent au peuple le plus théoricien de l'Europe et qu'ils ont conservé en eux-mêmes ce sens de la théorie, presque complètement perdu par les classes dites "instruites" d'Allemagne. Sans la philosophie allemande qui l'a précédé, en particulier sans celle de Hegel, le socialisme scientifique allemand, le seul socialisme scientifique qui ait jamais existé, ne se serait jamais constitué. Sans le sens théorique qui leur est inhérent, les ouvriers ne se seraient jamais assimilé à un tel point ce socialisme scientifique, comme c'est le cas à présent. Combien est immense cet avantage, c'est ce que montrent, d'une part, l'indifférence à toute théorie gui est une des principales raisons pour lesquelles le mouvement ouvrier anglais progresse si lentement malgré la magnifique organisation de certains métiers, et d'autre part, le trouble et les hésitations que le proudhonisme a provoqués, sous sa forme primitive, chez les Français et les Belges et, sous la forme caricaturale que lui a donnée Bakounine, chez les Espagnols et les Italiens.

Le deuxième avantage est que les Allemands sont entrés dans le mouvement ouvrier presque les derniers. De même que le socialisme théorique allemand n'oubliera jamais qu'il repose sur Saint-Simon, Fourier et Owen - trois penseurs qui, malgré le caractère fantaisiste et utopique de leurs doctrines, comptent parmi les plus grands esprits de tous les temps, et qui par leur génie ont anticipé sur d'innombrables vérités dont maintenant nous démontrons scientifiquement la justesse, - de même le mouvement ouvrier pratique d'Allemagne ne doit jamais oublier qu'il s'est développé grâce au mouvement anglais et français, dont il a pu utiliser la coûteuse expérience et éviter maintenant les fautes, inévitables alors dans la plupart des cas. Où serions-nous maintenant sans le modèle des trade-unions anglaises et de la lutte politique des ouvriers français, sans cette impulsion formidable qu'a donnée notamment la Commune de Paris ?

Il faut rendre justice aux ouvriers allemands : ils ont profité avec une rare intelligence des avantages de leur situation. Pour la première fois depuis que le mouvement ouvrier existe, la lutte est dans ses trois directions coordonnées et liées entre elles : théorique, politique et économique-pratique (résistance aux capitalistes). C'est dans cette attaque pour ainsi dire concentrique que résident la force et l'invincibilité du mouvement allemand.

Cette situation avantageuse d'une part, le caractère essentiellement insulaire du mouvement anglais, ainsi que la répression du mouvement français, de l'autre, font que les ouvriers allemands se trouvent maintenant à la tête de la lutte prolétarienne. Combien de temps les événements leur permettront-ils d'occuper ce poste d'honneur, on ne saurait le prédire. Mais aussi longtemps qu'ils l'occuperont ils s'acquitteront comme il convient, il faut l'espérer, des obligations que ce poste leur impose. Pour cela ils devront redoubler leurs efforts dans tous les domaines de la lutte et de l'agitation. Pour les chefs en particulier, leur devoir consistera à s'instruire de plus en plus dans toutes les questions théoriques, à se libérer de plus en plus de l'influence des phrases traditionnelles de l'ancienne conception du monde, et à ne jamais perdre de vue que le socialisme, depuis qu'il est devenu une science, veut être traité comme une science, c'est-à-dire être étudié. il faut redoubler d'ardeur pour répandre parmi les masses ouvrières la conscience ainsi acquise et de plus en plus lucide, cimenter toujours plus fortement l'organisation du parti et celle des syndicats...

...Si les ouvriers allemands continuent à progresser ainsi, je ne dis pas qu'ils marcheront à la tête du mouvement - il n'est pas dans l'intérêt du mouvement que les ouvriers d'une seule nation quelconque marchent à sa tête - mais qu'ils occuperont une place honorable parmi les combattants et seront armés de pied en cap, si de rudes épreuves ou de grands événements les obligent soudain à plus de courage, à plus de décision et d'énergie."

Les paroles d'Engels se sont révélées prophétiques. Quelques années plus tard, les ouvriers allemands étaient inopinément soumis à la rude épreuve de la loi d'exception contre les socialistes. Les ouvriers allemands se trouvèrent en effet armés de pied en cap pour affronter cette épreuve, et ils en sortirent victorieux.

Le prolétariat russe aura à subir des épreuves infiniment plus dures encore, il aura à combattre un monstre auprès duquel la loi d'exception dans un pays constitutionnel semble un pygmée. L'histoire nous assigne maintenant une tâche immédiate, la plus révolutionnaire de toutes les tâches immédiates du prolétariat de n'importe quel autre pays. L'accomplissement de cette tâche, la destruction du rempart le plus puissant, non seulement de la réaction européenne mais aussi (nous pouvons maintenant le dire) de la réaction asiatique, ferait du prolétariat russe l'avant-garde du prolétariat révolutionnaire international.

Et nous sommes en droit d'espérer que nous obtiendrons ce titre honorable, mérité déjà par nos prédécesseurs, les révolutionnaires de 1870-80, si nous savons animer du même esprit de décision et de la même énergie sans bornes, notre mouvement, mille fois plus large et plus profond.

II: LA SPONTANEITE DES MASSES ET LA CONSCIENCE DE LA SOCIAL-DEMOCRATIE

Nous avons dit qu'il était nécessaire d'animer du même esprit de décision et de la même énergie sans bornes notre mouvement, infiniment plus large et plus profond que celui de 1870-1880. En effet, jusqu'à présent, personne encore, semble-t-il, n'avait douté que la force du mouvement contemporain ne fût dans l'éveil des masses (et principalement du prolétariat industriel), et sa faiblesse dans le manque de conscience et d'initiative des dirigeants révolutionnaires.

Néanmoins, ces tout derniers temps, une découverte stupéfiante menace de renverser sur ce point toutes les idées reçues. Elle est l'œuvre du Rabotchéïé Diélo qui, polémisant avec l'Iskra et la Zaria, ne s'est pas borné à des objections particulières et a tenté de ramener le "désaccord général" à sa racine profonde : à une "appréciation différente de l'importance relative de l'élément spontané et de l'élément consciemment "méthodique". L’acte d'accusation du Rabotchéïé Diélo porte : "sous-estimation de l'importance de l'élément objectif ou spontané du développement". Nous répondrons : si la polémique de l'Iskra et de la Zaria n'avait eu aucun autre résultat que d'amener le Rabotchéïé Diélo à découvrir ce "désaccord général", ce résultat à lui seul nous donnerait grandement satisfaction, tant cette thèse est significative, tant elle éclaire vivement le fond des divergences théoriques et politiques qui séparent aujourd'hui les social-démocrates russes.

Aussi la question des rapports entre la conscience et la spontanéité offre-t-elle un immense intérêt général et demande-t-elle une étude détaillée.

a) DEBUT DE L'ESSOR SPONTANE

Dans le chapitre précédent nous avons marqué l'engouement général de la jeunesse instruite russe pour la théorie marxiste vers 1895. C'est vers la même époque que les grèves ouvrières, après la fameuse guerre industrielle de 1896 à Pétersbourg, revêtirent aussi un caractère général. Leur extension dans toute la Russie attestait clairement combien profond était le mouvement populaire qui montait à nouveau, et si l'on veut parler de l'"élément spontané", c'est assurément dans ce mouvement de grèves qu'il faut le voir avant tout. Mais il y a spontanéité et spontanéité. Il y eut en Russie des grèves et dans les années 70 et dans les années 60 (et même dans la première moitié du XIX° siècle), grèves accompagnées de destruction "spontanée" de machines, etc. Comparées à ces "émeutes", les grèves après 1890 pourraient être qualifiées même de "conscientes", tant le mouvement ouvrier avait progressé dans l'intervalle. Ceci nous montre que l'"élément spontané" n'est au fond que la forme embryonnaire du conscient. Les émeutes primitives exprimaient déjà un certain éveil de conscience : les ouvriers perdaient leur foi séculaire dans l'inébranlabilité du régime qui les accablait; ils commençaient... je ne dirai pas à comprendre, mais a sentir la nécessité d'une résistance collective, et ils rompaient résolument avec la soumission servile aux autorités. Pourtant, c'était bien plus une manifestation de désespoir et de vengeance qu'une lutte. Les grèves d'après 1890 nous offrent bien plus d'éclairs de conscience : on formule des revendications précises, on tâche de prévoir le moment favorable, on discute certains cas et exemples des autres localités etc. Si les émeutes étaient simplement la révolte de gens opprimés, les grèves systématiques étaient déjà des embryons - mais rien que des embryons - de la lutte de classe. Prises en elles-mêmes, ces grèves étaient une lutte trade-unioniste, mais non encore social-démocrates; elles marquaient l'éveil de l'antagonisme entre ouvriers et patrons; mais les ouvriers n'avaient pas et ne pouvaient avoir conscience de l'opposition irréductible de leurs intérêts avec tout l'ordre politique et social existant, c'est à dire la conscience social-démocrate. Dans ce sens les grèves d'après 1890, malgré l'immense progrès qu'elles représentaient par rapport aux "émeutes", demeuraient un mouvement purement spontané.

Les ouvriers, avons-nous dit, ne pouvaient pas avoir encore la conscience social-démocrate. Celle-ci ne pouvait leur venir que du dehors. L'histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu'à la conscience trade-unioniste, c'est-à-dire à la conviction qu'il faut s'unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d'une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes. A l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire vers 1895, cette doctrine était non seulement le programme parfaitement établi du groupe "Libération du Travail", mais elle avait gagné à soi la majorité de la jeunesse révolutionnaire de Russie.

Ainsi donc, il y avait à la fois éveil spontané des masses ouvrières, éveil à la vie consciente et à la lutte consciente, et une jeunesse révolutionnaire qui, armée de la théorie social-démocrate brûlait de se rapprocher des ouvriers. A ce propos, il importe particulièrement d'établir ce fait souvent oublié (et relativement peu connu), que les premiers social-démocrates de cette période, qui se livraient avec ardeur à l'agitation économique (en tenant strictement compte, à cet égard, des indications vraiment utiles de la brochure De l'agitation, encore manuscrite en ce temps-là), loin de considérer cette agitation comme leur tâche unique, assignaient dès le début à la social-démocratie russe les plus grandes tâches historiques en général et la tâche du renversement de l'autocratie, en particulier. Ainsi, par exemple, le groupe des social-démocrates de Pétersbourg, qui fonda "l'Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière", rédigea, dès la fin de 1895, le premier numéro d'un journal intitulé Rabotchéïé Diélo. Prêt à être imprimé, ce numéro fut saisi par les gendarmes au cours d'une descente effectuée dans la nuit du 8 au 9 décembre 1895, chez un des membres du groupe, Anat. Alex. Vanéev, de sorte que le Rabotchéïé Diélo de la première formation ne put voir le jour. L'éditorial de ce journal (que peut-être dans une trentaine d'années une revue comme la Rousskaïa Starina exhumera des archives du département de la police) exposait les tâches historiques de la classe ouvrière en Russie, parmi lesquelles il mettait au premier plan la conquête de la liberté politique. Suivaient un article "A quoi pensent nos ministres?" sur le sac des comités d'instruction élémentaire par la police, ainsi qu'une série de correspondances, non seulement de Pétersbourg, mais aussi d'autres localités de la Russie (par exemple, sur un massacre d'ouvriers dans la province de Iaroslavl). Ainsi, ce "premier essai", si je ne m'abuse, des social-démocrates des années 1890-1900 n'était pas un journal étroitement local, encore moins de caractère "économique"; il s'efforçait d'unir la lutte gréviste au mouvement révolutionnaire dirigé contre l'autocratie et d'amener tous les opprimés, victimes de la politique d'obscurantisme réactionnaire, à soutenir la social-démocratie. Et pour quiconque connaît tant soit peu l'état du mouvement à cette époque, il est hors de doute qu'un tel journal eût rencontré toute la sympathie des ouvriers de la capitale et des intellectuels révolutionnaires, et aurait eu la plus large diffusion. L'insuccès de l'entreprise prouva simplement que les social-démocrates d'alors étaient incapables de répondre aux exigences de l'heure par manque d'expérience révolutionnaire et de préparation pratique. De même pour le Rabotchi Listok de Saint-Pétersbourg et surtout pour la Rabotchaïa Gazéta et le Manifeste du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, fondé au printemps de 1898. Il va de soi que l'idée ne nous vient même pas à l'esprit de reprocher aux militants d'alors leur manque de préparation. Mais pour profiter de l'expérience du mouvement et en tirer des leçons pratiques, il faut se rendre compte, jusqu'au bout, des causes et de l'importance de tel ou tel défaut. C'est pourquoi il importe éminemment d'établir qu'une partie (peut-être même la majorité) des social-démocrates militants de 1895-1898 considéraient avec juste raison comme possible à cette époque-là, au début même du mouvement "spontané", de préconiser un programme et une tactique des plus étendus. Or, le manque de préparation chez la plupart des révolutionnaires, étant un phénomène parfaitement naturel, ne pouvait susciter aucune appréhension particulière. Du moment que les tâches étaient bien posées; du moment qu'on avait assez d'énergie pour essayer à nouveau de les accomplir, les insuccès momentanés n'étaient que demi-mal. L'expérience révolutionnaire et l'habileté organisatrice sont choses qui s'acquièrent. Il suffit qu'on veuille développer en soi les qualités nécessaires ! Il suffit qu'on prenne conscience de ses défauts, ce qui, en matière révolutionnaire, est plus que corriger à moitié !

Mais le demi-mal devint un mal véritable quand cette conscience commença à s'obscurcir (elle était pourtant très vive chez les militants des groupes mentionnés plus haut), quand apparurent des gens - et même des organes social-démocrates - prêts à ériger les défauts en vertus et tentant même de justifier théoriquement leur soumission servile au spontané, leur culte du spontané. Il est temps de faire le bilan de cette tendance, très inexactement caractérisée par le terme d'"économisme", trop étroit pour en exprimer le contenu.

b) LE CULTE DU SPONTANE. LA RABOTCHAÏA MYSL

Avant de passer aux manifestations littéraires de ce culte, nous signalerons le fait caractéristique suivant (que nous tenons de la source indiquée plus haut), qui jette une certaine lumière sur la naissance et la croissance parmi les camarades militants de Pétersbourg, d'un désaccord entre les deux futures tendances de la social-démocratie russe. Au début de 1897, A. A. Vanéev et quelques-uns de ses camarades eurent l'occasion de participer, avant leur départ pour l'exil, à une réunion privée où se rencontrèrent les "vieux" et les "jeunes" membres de l'"Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière". La conversation roula principalement sur l'organisation et, en particulier, sur les "statuts de la caisse ouvrière", publiés sous leur forme définitive dans le n° 9-10 du Listok "Rabotnika" (p. 46). Entre Ies "vieux" (les "décembristes" comme les appelaient en manière de plaisanterie les social-démocrates pétersbourgeois) et quelques-uns des "jeunes" (qui plus tard collaborèrent activement à la Rabotchaïa Mysl), se manifesta aussitôt une divergence très nette et une polémique ardente s'engagea. Les "jeunes" défendaient les principes essentiels des statuts tels qu'ils ont été publiés. Les "vieux" disaient que ce n'était point là ce qu'il fallait au premier chef; qu'il fallait d'abord consolider l'"Union de lutte" pour en faire une organisation de révolutionnaires, à laquelle seraient subordonnés les diverses caisses ouvrières, les cercles de propagande parmi la jeunesse des écoles, etc. Il va de soi que les parties étaient loin de voir dans cette divergence le germe d'un désaccord; elles la considéraient au contraire comme isolée et accidentelle. Mais ce fait montre que la naissance et l'extension de l'"économisme" en Russie également ne se firent pas sans une lutte contre les "vieux" social-démocrates (c'est ce qu'oublient souvent les économistes actuels). Et si cette lutte n'a pas laissé, dans la plupart des cas, de traces "documentaires", c'est uniquement parce que l'effectif des cercles en activité changeait avec une incroyable rapidité, qu'aucune tradition ne s'établissait et que, par suite, les divergences de vues ne se trouvaient consignées dans aucun document.

L'apparition de la Rabotchaïa Mysl tira l'économisme au grand jour, mais non pas du premier coup. Il faut se représenter concrètement les conditions de travail et la brève existence de nombreux cercles russes (or celui-là seul qui a passé par là peut se représenter la chose concrètement), pour comprendre tout ce que comportait de fortuit le succès ou l'insuccès de la nouvelle tendance dans les différentes villes, et l'impossibilité, l'impossibilité absolue dans laquelle se sont longtemps trouvés partisans et adversaires de cette "nouvelle" tendance, d'e déterminer si elle était réellement une tendance distincte ou simplement l'expression d'un manque de préparation chez certains. Ainsi, les premiers numéros polycopiés de la Rabotchaïa Mysl restèrent même complètement inconnus de l'immense majorité des social-démocrates, et si nous avons maintenant la possibilité de nous référer à l'éditorial de son premier numéro, c'est uniquement parce que cet éditorial a été reproduit dans l'article de V. I.-ne (Listok "Rabotnika", 9-10, pp. 47 et suiv.) qui évidemment n'a pas manqué de louer avec zèle - avec un zèle inconsidéré - ce nouveau journal si nettement différent des journaux et projets de journaux cités plus haut. Or, cet éditorial vaut la peine qu'on s'y arrête, tant il exprime avec relief tout l'esprit de la Rabotchaïa Mysl et de l'économisme en général.

Après avoir indiqué que le bras au parement bleu n'arrêterait jamais les progrès du mouvement ouvrier, l'éditorial poursuit : "... Le mouvement ouvrier doit sa vitalité au fait que l'ouvrier lui-même se charge enfin de son sort, qu'il a arraché des mains de ses dirigeants". Cette thèse fondamentale est ensuite développée dans tous ses détails. En réalité, les dirigeants (c'est-à-dire les social-démocrates, organisateurs de l'"Union de lutte") avaient été arrachés par la police des mains, on peut le dire, des ouvriers, et l'on veut nous faire croire que les ouvriers menaient la lutte contre ces dirigeants et s'étaient affranchis de leur joug ! Au lieu d'appeler à marcher en avant, à consolider l'organisation révolutionnaire et à étendre l'activité politique, on appela à revenir en arrière, vers la seule lutte trade-unioniste. On proclama que "la base économique du mouvement est obscurcie par la tendance à ne jamais oublier l'idéal politique", que la devise du mouvement ouvrier est la "lutte pour la situation économique" (!) ou, mieux encore, "les ouvriers pour les ouvriers"; on déclara que les caisses de grève "valent mieux pour le mouvement qu'une centaine d'autres organisations" (que l'on compare .cette affirmation, remontant à octobre 1897, à la dispute des "décembristes" avec les jeunes, au début de 1897), etc. Les formules comme : il faut mettre au premier plan non la "crème", des ouvriers, mais l'ouvrier du rang, ou comme : "Le politique suit toujours docilement l'économique", etc., etc., acquirent une vogue et eurent une influence irrésistible sur la masse des jeunes entraînés dans le mouvement et qui, pour la plupart, ne connaissaient que des fragments du marxisme tel qu'il était exposé légalement.

C'était là l'écrasement complet de la conscience par la spontanéité - par la spontanéité des "social-démocrates" qui répétaient les "idées" de Monsieur V V., la spontanéité des ouvriers séduits par cet argument qu'une augmentation, même d'un kopek par rouble, valait mieux que tout socialisme et toute politique, qu'ils devaient "lutter en sachant qu'ils le faisaient, non pas pour de vagues générations futures, mais pour eux-mêmes et pour leurs enfants" (éditorial du n° 1 de la Rabotchaïa Mysl). Les phrases de ce genre ont toujours été l'arme préférée des bourgeois d'Occident qui, haïssant le socialisme, travaillaient eux-mêmes (comme le "social-politique" allemand Hirsch) à transplanter chez eux le trade-unionisme anglais, et disaient aux ouvriers que la lutte uniquement syndicale est une lutte justement pour eux et pour leurs enfants, et non pour de vagues générations futures avec un vague socialisme futur. Et voici que les "V. V. de lia social-démocratie russe" se mettent à répéter ces phrases bourgeoises. Il importe de marquer ici trois points qui nous seront d'une grande utilité dans notre analyse des divergences actuelles.

En premier lieu, l'écrasement de la conscience par la spontanéité, dont nous avons parlé, s'est aussi fait de façon spontanée. Cela semble un jeu de mots, mais c'est, hélas l'amère vérité. Ce qui a amené cet écrasement n'est pas une lutte déclarée de deux conceptions absolument opposées, ni la victoire de l'une sur l'autre, mais la disparition d'un nombre toujours plus grand de "vieux" révolutionnaires "cueillis" par les gendarmes et l'entrée en scène toujours plus fréquente des "jeunes" "V. V. de la social-démocratie russe". Tous ceux qui, je ne dirai pas, ont participé au mouvement russe contemporain, mais en ont simplement respiré l'air, savent parfaitement qu'il en est ainsi. Et si néanmoins nous insistons particulièrement pour que le lecteur se rende bien compte de ce fait connu de tous, si, pour plus d'évidence en quelque sorte, nous rapportons certaines données sur le Rabotchéïé Diélo première formation, et sur la discussion entre "jeunes" et "vieux" au début de 1897, c'est uniquement parce que des gens qui se targuent d'"esprit démocratique" spéculent sur l'ignorance de ce fait dans le grand public (ou dans la jeunesse la plus juvénile). Nous reviendrons là-dessus.

Deuxièmement, nous pouvons dès la première manifestation littéraire de l'économisme, observer un phénomène éminemment original et extrêmement caractéristique pour la compréhension de toutes les divergences entre social-démocrates d'à présent : les partisans du "mouvement purement ouvrier", les adeptes de la liaison la plus étroite et la plus "organique" (expression du Rab. Diélo) avec la lutte prolétarienne, les adversaires de tous les intellectuels non ouvriers (fussent-ils des intellectuels socialistes) sont obligés, pour défendre leur position, de recourir aux arguments des "uniquement trade-unionistes" bourgeois. Cela nous montre que, dès le début, la Rabotchaïa Mysl s'est mise - inconsciemment - à réaliser le programme du Credo. Cela montre (ce que ne peut arriver à comprendre le Rabotchéïé Diélo), que tout culte de la spontanéité du mouvement ouvrier, toute diminution du rôle de "l'élément conscient", du rôle de la social-démocratie signifie par-là même - qu'on le veuille ou non, cela n'y fait absolument rien - un renforcement de l'idéologie bourgeoise sur les ouvriers. Tous ceux qui parlent de "surestimation de l'idéologie", d'exagération du rôle de l'élément conscient, etc., se figurent que le mouvement purement ouvrier est par lui-même capable d'élaborer et qu'il élaborera pour soi une idéologie indépendante, à la condition seulement que les ouvriers "arrachent leur sort des mains de leurs dirigeants". Mais c'est une erreur profonde. Pour compléter ce que nous avons dit plus haut, rapportons encore les paroles profondément justes et significatives de Kautsky à propos du projet du nouveau programme du parti social-démocrate autrichien :

"Beaucoup de nos critiques révisionnistes imputent à Marx cette affirmation que le développement économique et la lutte de classe, non seulement créent les conditions de la production socialiste, mais engendrent directement la conscience (souligné par K.K.) de sa nécessité. Et voilà que ces critiques objectent que l'Angleterre, pays au développement capitaliste le plus avancé, est la plus étrangère à cette science. Le projet de programme donne à croire que la commission a élaboré le programme autrichien partage aussi ce point de vue soi-disant marxiste orthodoxe, que réfute l'exemple de l'Angleterre. Le projet porte: "Plus le prolétariat augmente en conséquence du développement capitaliste, plus il est contraint et a la possibilité de lutter contre le capitalisme. Le prolétariat vient à la conscience de la possibilité et de la nécessité du socialisme". Par suite, la conscience socialiste serait le résultat nécessaire, direct, de la lutte de classe prolétarienne. Et cela est entièrement faux. Comme doctrine, le socialisme a évidemment ses racines dans les rapports économiques actuels au même degré que la lutte de classe du prolétariat; autant que cette dernière, il procède de la lutte contre la pauvreté et la misère masses, engendrées par le capitalisme. Mais le socialisme et la lutte de classe surgissent parallèlement et ne s'engendrent pas l'un l'autre; ils surgissent de prémisses différentes. La conscience socialiste d'aujourd'hui ne peut surgir que sur la base d'une profonde connaissance scientifique. En effet, la science économique contemporaine est autant une condition de la production socialiste que, par exemple, la technique moderne, et malgré tout son désir, le prolétariat ne peut créer ni l'une ni l'autre; toutes deux surgissent du processus social contemporain. Or, le porteur de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois (souligné par K. K.) : c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés, qui l'introduisent ensuite dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément importé du dehors (Von Aussen Hineingetragenes) dans la lutte de classe du prolétariat, et non quelque chose qui en surgit spontanément (urwüchsig). Aussi le vieux programme de Hainfeld disait-il très justement que la tâche de la social-démocratie est d'introduire dans le prolétariat (littéralement: de remplir le prolétariat) la conscience de sa situation et la conscience de sa mission. Point ne serait besoin de le faire si cette conscience émanait naturellement de la lutte de classe. Or le nouveau projet a emprunté cette thèse à l'ancien programme et l'a accolée à la thèse citée plus haut. Ce qui a complètement interrompu le cours de la pensée..."

Du moment qu'il ne saurait être question d'une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement, le. problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n'y a pas de milieu (car l'humanité n a pas élaboré une "troisième" idéologie; et puis d ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d'idéologie en dehors ou au dessus des classes). C'est pourquoi tout rapetissement de l'idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l'idéologie bourgeoise. On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l'idéologie bourgeoise, Il s'effectue justement selon le programme du Credo, car mouvement ouvrier spontané, c'est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei; or le trade-unionisme, c'est justement l'asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie. C'est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu'a le trade-unionisme à se réfugier sous l'aile de la bourgeoisie, et de l'attirer sous l'aile de la social-démocratie révolutionnaire. Par conséquent, la phrase des auteurs de la lettre "économique" du n° 12 de l'Iskra, affirmant que tous les efforts des idéologues les plus inspirés ne sauraient faire dévier le mouvement ouvrier de la voie déterminée par l'action réciproque des éléments matériels et du milieu matériel, équivaut exactement à abandonner le socialisme et si ces auteurs étaient capables de méditer jusqu'au bout, avec logique et sans peur, ce qu'ils disent, comme doit le faire quiconque s'engage sur le terrain de l'action littéraire et sociale, il ne leur resterait qu'à "croiser sur leur poitrine vide leurs bras inutiles" et. . . et laisser le champ d'action aux sieurs Strouve et Prokopovitch qui tirent le mouvement ouvrier "dans le sens du moindre effort", c'est-à-dire dans le sens du trade-unionisme bourgeois, ou bien aux sieurs Zoubatov, qui le tirent dans le sens de l'"idéologie" cléricalo-policière.

Souvenez- vous de l'Allemagne. Quel a été le mérite historique de Lassalle devant le mouvement ouvrier allemand ? C'est d'avoir détourné ce mouvement de la voie du trade-unionisme progressiste et du coopératisme dans laquelle il se dirigeait spontanément (avec le concours bienveillant des Schulze-Delitzsch et consorts). Pour accomplir cette tâche, il a fallu tout autre chose que des phrases sur la sous-estimation de l'élément spontané, sur la tactique-processus, sur l'action réciproque des éléments et du milieu, etc. Il a fallu pour cela une lutte acharnée contre la spontanéité, et ce n'est qu'après de longues, très longues années de cette lutte que l'on est parvenu, par exemple, à faire de la population ouvrière de Berlin, de rempart du parti progressiste qu'elle était, une des meilleures citadelles de la social-démocratie. Et cette lutte est loin d'être terminée à ce jour (comme pourraient le croire les gens qui étudient l'histoire du mouvement allemand d'après Prokopovitch, et la philosophie de ce mouvement d'après Strouve). Maintenant encore la classe ouvrière allemande est, si l'on peut s'exprimer ainsi, partagée entre plusieurs idéologies : une partie des ouvriers est groupée dans les syndicats ouvriers catholiques et monarchistes; une autre, dans les syndicats Hirsch-Duncker, fondés par les admirateurs bourgeois du trade-unionisme anglais; une troisième, dans les syndicats social-démocrates. Cette dernière partie est infiniment plus nombreuse que toutes les autres, mais l'idéologie social-démocrate n'a pu obtenir et ne pourra conserver cette suprématie que par une lutte inlassable contre toutes les autres idéologies.

Mais pourquoi - demandera le lecteur - le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l'idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l'idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l'idéologie socialiste, qu'elle est plus achevée sous toutes ses formes et possède infiniment plus de moyens de diffusion. Plus le mouvement socialiste dans un pays est jeune, et plus il faut combattre énergiquement toutes les tentatives faites pour consolider l'idéologie non socialiste, plus résolument il faut mettre les ouvriers en garde contre les mauvais conseillers qui crient à la "surestimation de l'élément conscient", etc. Avec le Rabotchéïé Diélo, les auteurs de la lettre économique fulminent à l'unisson contre l'intolérance propre à l'enfance du mouvement. Nous répondrons : oui, en effet, notre mouvement est encore dans son enfance, et pour hâter sa virilité, il doit justement se cuirasser d'intolérance à l'égard de ceux qui, par leur culte, de la spontanéité, retardent son développement. Rien de plus ridicule et de plus nuisible que de trancher du vieux militant qui depuis longtemps déjà a passé par toutes les phases décisives de la lutte

Troisièmement, le premier numéro de la Rabotchaïa Mysl nous montre que la dénomination d'"économisme" (à laquelle bien entendu nous n'avons pas l'intention de renoncer, puisque de toute façon ce vocable a déjà obtenu droit de cité) ne traduit pas assez exactement le fond de la nouvelle tendance. La Rabotchaïa Mysl ne nie pas entièrement la lutte politique : les statuts de la caisse qu'elle publie dans son premier numéro, parlent de lutte contre le gouvernement. La Rabotchaïa Mysl estime seulement que "le politique suit toujours docilement l'économique". (Et le Rabotchéïé Diélo donne une variante à cette thèse, affirmant dans son programme qu'"en Russie plus que dans tout autre pays, la lutte économique est inséparable de la lutte politique"). Ces thèses de la Rabotchaïa Mysl et du Rabotchéïé Diélo sont absolument fausses, si par politique, on entend la politique social-démocrate. Très souvent, la lutte économique des ouvriers, comme nous l'avons déjà vu, est liée (non pas indissolublement, il est vrai) à la politique bourgeoise, cléricale ou autre. Les thèses du Rabotchéïé Diélo sont justes si, par politique, on entend la politique trade-unioniste, c'est-à-dire l'aspiration générale des ouvriers à obtenir de l'Etat des mesures susceptibles de remédier aux maux inhérents à leur situation, mais qui ne suppriment pas encore cette situation, c'est-à-dire qui ne suppriment pas la soumission du travail au capital. Cette aspiration est en effet commune et aux trade-unionistes anglais hostiles au socialisme, et aux ouvriers catholiques, et aux ouvriers de "Zoubatov", etc. Il y a politique et politique. Ainsi donc, l'on voit que la Rabotchaïa Mysl, même à l'égard de la lutte politique, la nie moins qu'elle ne s'incline devant sa spontanéité, son inconscience. Reconnaissant entièrement la lutte politique qui surgit spontanément du mouvement ouvrier lui-même (ou plutôt : les desiderata et revendications politiques des ouvriers), elle se refuse absolument à élaborer elle-même une politique social-démocrate spécifique, qui répondrait aux tâches générales du socialisme et aux conditions russes actuelles. Plus loin nous montrerons que c'est aussi la faute commise par le Rabotchéïé Diélo.

c) LE "GROUPE DE L'AUTOLIBERATION" ET LE RABOTCHEÏE DIELO

Si nous avons analysé avec force détails l'éditorial peu connu et presque oublié aujourd'hui du premier numéro de la Rabotchaïa Mysl, c'est qu'il a le premier de tous et avec le plus de relief exprimé le courant général, qui plus tard allait apparaître au grand jour sous la forme d'une infinité de petits ruisselets. V. I.-ne avait parfaitement raison lorsque, louant ce premier numéro cet éditorial de la Rabotchaïa Mysl, il en constatait "la fougue et le brio" (Listok Rabotnika 9-10, p. 49). Tout homme fort de son opinion et croyant apporter du nouveau, écrit avec "fougue" et il écrit de telle sorte qu'il exprime sa manière de voir avec relief. Seuls les gens habitués à rester assis entre deux chaises, manquent de "fougue"; seuls ces gens-là, après avoir loué hier la fougue de la Rabotchaïa Mysl, sont aujourd'hui capables de reprocher à ses adversaires "leur fougue polémique".

Sans nous arrêter au "Supplément spécial à la Rabotchaïa Mysl" (nous aurons dans la suite, à divers propos, à nous reporter à cette oeuvre qui expose avec le plus de logique les idées des économistes), nous nous bornerons à signaler sommairement l'"Appel du Groupe de l'autolibération des ouvriers" (mars 1899, reproduit dans le Nakanouné de Londres, n° 7, juillet 1899). Les auteurs de cet appel disent très justement que "la Russie ouvrière, qui ne fait encore que de s'éveiller et de regarder autour d'elle, s'accroche d'instinct aux premiers moyens de lutte qui s'offrent à elle", mais ils en tirent la même conclusion erronée que la Rabotchaïa Mysl, oubliant que l'instinctif est précisément l'inconscient (le spontané), auquel les socialistes doivent venir en aide; que les "premiers" moyens de lutte "qui s'offrent" seront toujours, dans la société contemporaine, les moyens de lutte trade-unioniste et la "première" idéologie, l'idéologie bourgeoise (trade-unioniste). Ces auteurs ne "nient" pas non plus la politique, ils disent seulement (seulement !) après Monsieur V. V., que la politique est une superstructure et que, par conséquent, "l'agitation politique doit être la superstructure de l'agitation en faveur de la lutte économique, qu'elle doit surgir sur le terrain de cette lutte et marcher derrière elle".

Quant au Rabotchéïé Diélo, il a commencé son activité directement par la "défense" des économistes. Après avoir énoncé une contre-vérité manifeste en déclarant, dès son premier numéro (n° 1, pp. 141-142), "ignorer de quels jeunes camarades parlait Axelrod", qui, dans sa brochure que l'on connaît, donnait un avertissement aux économistes, le Rabotchéïé Diélo a dû, au cours de sa polémique avec Axelrod et Plekhanov au sujet de cette contre-vérité, reconnaître qu'"en feignant de ne pas savoir de qui il s'agissait, il voulait défendre tous les plus jeunes social-démocrates de l'étranger contre cette accusation injuste" (l'accusation d'étroitesse portée contre les économistes par Axelrod). En réalité, cette accusation était parfaitement juste, et le Rabotchéïé Diélo savait fort bien qu'elle visait entre autres V. I.-ne, membre de sa rédaction. Je ferai remarquer à ce propos que, dans la polémique en question, Axelrod avait entièrement raison et le Rabotchéïé Diélo entièrement tort dans l'interprétation de ma brochure Les tâches des social-démocrates russes. Cette brochure a été écrite en 1897, dès avant l'apparition de la Rabotchaïa Mysl, alors que je considérais à bon droit comme dominante la tendance initiale de "l'Union de lutte"de St.-Pétersbourg telle que je l'ai caractérisée plus haut. Effectivement, cette tendance fut prépondérante tout au moins jusque vers le milieu de 1898. Aussi le Rabotchéïé Diélo n'était-il nullement fondé pour démentir l'existence et le danger de l'économisme, à se référer à une brochure exposant des vues qui furent supplantées à Saint-Pétersbourg en 1897-1898, par les vues "économistes".

Mais le Rabotchéïé Diélo n'a pas seulement "défendu" les économistes; il a constamment dévié lui-même vers leurs principales erreurs. Ce qui était à l'origine de cette déviation, c'était l'interprétation équivoque de la thèse suivante de son programme: "Le phénomène essentiel de la vie russe, appelé principalement à déterminer les tâches (souligné par nous) et le caractère de l'activité littéraire de l'Union, est, à notre avis, le mouvement ouvrier de masse (souligné par le Rabotchéïé Diélo), qui a surgi ces dernières années." Que le mouvement de masse soit un phénomène très important, cela est hors de discussion. Mais toute la question est de savoir comment comprendre la "détermination des tâches" par ce mouvement de masse. Elle peut être comprise de deux façons : ou bien l'on s'incline devant la spontanéité de ce mouvement, c'est-à-dire que l'on ramène le rôle de la social-démocratie à celui de simple servante du mouvement ouvrier comme tel (ainsi l'entendent la Rabotchaïa Mysl, le "Groupe de l'autolibération" et les autres économistes) ou bien l'on admet que le mouvement de masse nous impose de nouvelles tâches théoriques, politiques et d'organisation, beaucoup plus compliquées que celles dont on pouvait se contenter avant l'apparition du mouvement de masse. Le Rabotchéïé Diélo a toujours penché et penche pour première interprétation; il n'a jamais parlé avec précision nouvelles tâches, et il a toujours raisonné comme si ce "mouvement de masse" nous débarrassait de la nécessité de concevoir nettement et d'accomplir les tâches qu'il impose. Il suffira d'indiquer que le Rabotchéïé Diélo a jugé impossible d'assigner comme première tâche au mouvement ouvrier de masse le renversement de l'autocratie, tâche qu'il a abaissée (au nom du mouvement de masse) au niveau de la lutte pour les revendications politiques immédiates ("Réponse", p. 25).

Laissant de côté l'article de B. Kritchevski, rédacteur en chef du Rabotchéïé Diélo - "La lutte économique et politique dans le mouvement russe" - paru au n° 7, article où se trouvent les mêmes erreurs, nous passerons directement n° 10 du Rabotchéïé Diélo. Certes, nous n'examinerons pas une à une les objections de B. Kritchevski et de Martynov contre la Zaria et l'Iskra. Ce qui nous intéresse ici, c'est uniquement la position de principe occupée par le Rabotchéïé Diélo dans son n° 10. Ainsi nous n'examinerons pas ce fait curieux que le Rabotchéïé Diélo voit une "contradiction fondamentale" entre la thèse suivante :

" La social-démocratie ne se lie pas les mains, ne restreint par son activité à un plan ou procédé de lutte politique quelconque, élaboré à l'avance; elle admet tous les moyens de lutte pourvu qu'ils correspondent aux forces réelles du parti, etc." (Iskra, n° 1)

et la thèse que voici :

"S'il n'existe pas une organisation forte, rompue à la lutte politique et sachant la mener à tout moment et quelles que soient le circonstances, il ne saurait être question d'aucun plan d'action systématique, éclairé par des principes fermes et rigoureusement appliqué, le seul qui mérite le nom de tactique" (Iskra, n° 4)

Confondre la reconnaissance de principe de tous les moyens, de tous les plans et procédés de lutte, pourvu qu'ils soient rationnels, avec la nécessité de se guider à un moment politique donné d'après un plan appliqué rigoureusement, si l'on veut parler tactique, équivalait à confondre la reconnaissance par la médecine de tous les systèmes de traitement, avec la nécessité de s'en tenir à un système déterminé dans le traitement d'une maladie donnée. Mais c'est que le Rabotchéïé Diélo souffre lui-même de la maladie que nous avons appelée le culte du spontané et ne veut admettre aucun "système de traitement" de cette maladie. Aussi a-t-il fait cette découverte remarquable que "la tactique-plan contredit l'esprit fondamental du marxisme" (n° 10, p. 18); que la tactique est "le processus d'accroissement des tâches du parti qui croissent en même temps que lui" (p. 11, souligné par le Rabotchéïé Diélo). Ce dernier apophtegme a toutes les chances de devenir un apophtegme fameux, un monument indestructible de la "tendance" du Rabotchéïé Diélo. A la question: "où aller ?" cet organe dirigeant répond : le mouvement est le processus de variation de distance entre le point de départ et les points suivants du mouvement. Cette réflexion d'une incomparable profondeur n'est pas seulement curieuse (il ne vaudrait pas alors la peine de s'y arrêter), elle est encore le programme de toute une tendance, programme que la R. M. (dans le "Supplément spécial à la Rabotchaïa MysI") a exprimé en ces termes : est désirable la lutte qui est possible; est possible celle qui se livre au moment présent. C'est là précisément la tendance de l'opportunisme illimité, qui s'adapte passivement à la spontanéité.

"La tactique-plan contredit l'esprit fondamental du marxisme !" Mais c'est calomnier le marxisme, c'est en faire une caricature analogue à celle que nous opposaient les populistes dans leur guerre contre nous. C'est rabaisser l'initiative et l'énergie des militants conscients, alors que le marxisme stimule au contraire, formidablement l'initiative et l'énergie du social-démocrate, en lui ouvrant les plus larges perspectives, en mettant (si l'on peut s'exprimer ainsi) à sa disposition les forces prodigieuses des millions et des millions d'ouvriers qui se dressent "spontanément" pour la lutte ! Toute l'histoire de la social-démocratie internationale fourmille de plans formulés par tel ou tel chef politique, plans qui attestent la clairvoyance des uns et la justesse de leurs vues en matière de politique et d'organisation, ou qui dévoilent la myopie et les erreurs politiques des autres. Lorsque l'Allemagne connut un des plus grands revirements de son histoire : formation de l'Empire, ouverture du Reichstag, octroi du suffrage universel, Liebknecht avait un plan de politique et d'action social-démocrates en général, et Schweitzer en avait un autre. Quand la loi d'exception s'abattit sur les socialistes allemands, Most et Hasselmann avaient un plan : l'appel pur et simple à la violence et à la terreur; Höchberg, Schramm et (en partie) Bernstein en avaient un autre : les social-démocrates ayant, par leur violence déraisonnable et leur révolutionnisme, provoqué la loi qui les frappait, devaient maintenant, par une conduite exemplaire, obtenir leur pardon; enfin, il existait un troisième plan : celui des hommes qui préparaient et réalisaient la publication d'un organe illégal. Quand on jette un coup d'œil rétrospectif, avec un recul de plusieurs années, alors que la lutte pour le choix du chemin à suivre est terminée et que l'histoire s'est définitivement prononcée sur la valeur de la route choisie, il n'est certes pas difficile de faire preuve de profondeur en déclarant sentencieusement que les tâches du parti croissent en même temps que ce dernier. Mais, aux heures de trouble, quand les "critiques" et économistes russes rabaissent la social-démocratie au niveau du trade-unionisme et que les terroristes prêchent avec ardeur l'adoption d'une "tactique-plan" qui ne fait que reprendre les anciennes erreurs, - s'en tenir dans un pareil moment à de telles sentences, c'est se décerner "un certificat d'indigence". Au moment où de nombreux social-démocrates russes manquent justement d'initiative et d'énergie, manquent d'"envergure dans la propagande, l'agitation et l'organisation politiques", manquent de "plans" pour une organisation plus large du travail révolutionnaire, dire dans un pareil moment que "la tactique-plan contredit l'esprit fondamental du marxisme", c'est non seulement avilir théoriquement le marxisme, mais pratiquement tirer le parti en arrière.

"Le social-démocrate révolutionnaire - nous enseigne plus loin le Rabotchéïé Diélo - n'a pour tâche que d'accélérer par son travail conscient le développement objectif, et non de le supprimer ou de le remplacer par des plans subjectifs. L'Iskra, en théorie, sait tout cela. Mais l'importance considérable que le marxisme attribue avec raison au travail révolutionnaire conscient, entraîne en fait l'Iskra, par suite de son doctrinarisme en matière de tactique, à sous-estimer l'importance de l'élément objectif ou spontané du développement" (p. 18).

Nous voilà derechef devant une confusion théorique extraordinaire, digne des sieurs V. V. et consorts. Mais, demanderons-nous à notre philosophe, en quoi peut donc consister la "sous-estimation" du développement objectif chez l'auteur de plans subjectifs ? Evidemment, à perdre de vue que ce développement objectif crée ou consolide, ruine ou affaiblit telles ou telles classes, couches, groupes, nations, groupes de nations, etc., déterminant par là même tel ou tel groupement politique international de forces, telle ou telle position des partis révolutionnaires, etc. Mais la faute de cet auteur sera dès lors d'avoir sous-estimé non pas l'élément spontané, mais au contraire l'élément conscient, car il aura manqué de la "conscience" nécessaire pour une juste compréhension du développement objectif. C'est pourquoi le seul fait de parler d'"appréciation de l'importance relative" (souligné dans le Rabotchéïé Diélo) de la spontanéité et de la conscience, révèle une absence complète de "conscience". Si certains "éléments spontanés du développement" sont accessibles en général à la conscience humaine, l'appréciation erronée de ces éléments équivaut à une "sous-estimation de l'élément conscient". Et s'ils sont inaccessibles à la conscience, nous ne les connaissons pas et nous ne pouvons en parler. Que veut donc B. Kritchevski ? S'il trouve erronés les "plans subjectifs" de l'Iskra (il les déclare en effet erronés), il devrait montrer de quels faits objectifs précisément ces plans ne tiennent pas compte, et accuser l'Iskra de manque de conscience, de "sous-estimation de l'élément conscient", pour parler sa langue. Mais si, mécontent des plans subjectifs, il n'a pas d'autres arguments que ceux de la "sous-estimation de l'élément spontané" (!!), il ne fait que prouver par là que : 1° théoriquement, il comprend le marxisme à la façon des Kiaréev et des Mikhiaïlovski, bien assez raillés par Beltov; 2° pratiquement, il est entièrement satisfait des "éléments spontanés du développement" qui ont entraîné nos marxistes légaux dans le bernsteinisme et nos social-démocrates dans l'économisme, et qu'il est "moult fâché" contre ceux qui ont décidé de détourner à tout prix la social-démocratie russe des voies du développement "spontané".

Viennent ensuite des choses tout à fait amusantes. "De même que les hommes, malgré tous les progrès des sciences naturelles, continueront à se multiplier par des procédés ancestraux, de même la naissance d'un nouvel ordre social, malgré tous les progrès des sciences sociales et la croissance des combattants conscients, sera toujours et surtout le résultat d'explosions spontanées" (19). De même que la sagesse ancestrale dit : pour avoir des enfants, en est-il qui ont manqué d'intelligence ? - de même la sagesse des "socialistes modernes" (à la Narcisse Touporylov) dit : pour participer à la naissance spontanée d'un nouvel ordre social, en est-il qui manqueraient d'intelligence ? Nous pensons aussi que nul n'en manquerait. Pour y participer, il suffit de se laisser aller à l'économisme, quand règne l'économisme, au terrorisme, quand apparaît le terrorisme. Ainsi le Rabotchéïé Diélo, au printemps dernier, alors qu'il importait tellement de mettre en garde contre l'engouement pour la terreur, se trouvait placé, tout perplexe, devant une question "nouvelle" pour lui. Et maintenant, six mois après, alors que la question a cessé d'être d'une actualité aussi brûlante, il nous présente en même temps cette déclaration : "nous pensons que la tâche de la social-démocratie ne peut ni ne doit être de s'opposer à l'essor des tendances terroristes" (R.D. 10, p. 23). Ainsi que la résolution du congrès : "Le congrès reconnaît comme inopportune la terreur offensive systématique" (Deux congrès, p. 18). C'est admirable de clarté et d'esprit de suite ! Nous ne nous opposons pas, mais nous déclarons inopportune, et nous le déclarons de façon que la "résolution" n'embrasse pas la terreur non systématique et défensive. Avouons qu'une telle résolution n'offre aucun danger et qu'elle est garantie contre toute erreur, comme le serait celui qui aurait parlé pour ne rien dire ! Et pour rédiger une telle résolution, il ne faut qu'une chose : savoir se tenir à la queue du mouvement. Quand l'Iskra s'est moquée du Rabotchéïé Diélo qui a proclamé que la question de la terreur était une question nouvelle, le Rabotchéïé Diélo a accusé sévèrement l'Iskra "d'avoir la prétention incroyable d'imposer à l'organisation du Parti la solution de problèmes tactiques, présentée il y avait plus de quinze ans par un groupe d'écrivains de l'émigration" (p. 24). En effet, quelle attitude prétentieuse et quelle exagération de l'élément conscient : résoudre théoriquement les questions par avance, afin de convaincre ensuite du bien-fondé de cette solution, l'organisation, le parti et la masse ! Il en irait bien autrement s'il s'agissait de répéter les choses déjà dites et, sans rien "imposer" à personne, d'obéir à chaque "tournant" aussi bien vers l'économisme que vers le terrorisme. Le Rabotchéïé Diélo va jusqu'à synthétiser ce grand précepte de la sagesse humaine, accuse l'Iskra et la Zaria "d'opposer au mouvement leur programme comme un esprit planant au-dessus du chaos informe" (p. 29). Mais quel est le rôle de la social-démocratie, si ce n'est d'être "l'esprit" qui non seulement plane au-dessus du mouvement spontané, mais élève ce dernier jusqu'à "son programme" ? Ce n'est pourtant pas de se traîner à la queue du mouvement : chose inutile dans le meilleur des cas, et, dans le pire, extrêmement nuisible pour le mouvement. Le Rabotchéïé Diélo, lui, ne se borne pas à suivre cette "tactique-processus"; il l'érige même en principe, de sorte que sa tendance devrait être qualifiée non d'opportunisme, mais plutôt de queuisme (du mot queue). Force est de reconnaître que des gens fermement décidés à toujours marcher à la queue du mouvement, sont absolument et à jamais garantis contre le défaut de "sous-estimer l'élément spontané du développement".

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Ainsi, nous l'avons constaté, l'erreur fondamentale de la "nouvelle tendance" de la social-démocratie russe est de s'incliner devant la spontanéité, de ne pas comprendre que la spontanéité de la masse exige de nous, social-démocrates, une haute conscience. Au fur et à mesure que l'élan spontané des masses s'accroît et que le mouvement s'élargit, le besoin de haute conscience dans le travail théorique, politique et d'organisation de la social-démocratie augmente infiniment plus vite encore.

L'élan spontané des masses en Russie a été (il l'est encore) si rapide que la jeunesse social-démocrate s'est avérée peu préparée pour accomplir ces tâches gigantesques. Le manque de préparation, voilà notre malheur à nous tous, le malheur de tous les social-démocrates russes. L'élan des masses n'a cessé de grandir et de s'étendre sans solution de continuité; loin de s'interrompre là où il a une fois commencé, il s'est étendu à de nouvelles localités, à de nouvelles couches de la population (le mouvement ouvrier a provoqué un redoublement d'effervescence parmi la jeunesse studieuse, les intellectuels en général, et même les paysans). Les révolutionnaires, eux, reta