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Lénine

La révolution prolétarienne et le rénégat Kautsky

Table des matières

Préface *

Comment Kautsky transforme Marx en un vulgaire libéral *

Démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne *

Peut-il y avoir égalité entre exploité et exploiteur ? *

Défense aux Soviets de se transformer en organisations d’État *

L'Assemblée Constituante et la République soviétique *

Nombre de délégués *

La constitution soviétique *

Qu’est-ce que l’internationalisme ? *

Servilité à l’égard de la bourgeoisie sous couleur d’ " analyse économique " *

Annexe I : Thèses sur l'Assemblée constituante *

Annexe II : Un nouveau livre de Vandervelde sur l’Etat *

 

Préface

La brochure de Kautsky la Dictature du prolétariat, parue récemment à Vienne (Wien, 1918, Ignaz Brand, 63 pages), offre l'exemple le plus frappant de la plus complète, de la plus honteuse banqueroute de la II° Internationale, dont parlent depuis longtemps tous les socialistes honnêtes de tous les pays. La question de la révolution prolétarienne s'inscrit aujourd'hui, pratiquement, à l'ordre du jour dans nombre d'États. Analyser les sophismes de renégat et le reniement total du marxisme chez Kautsky est donc de toute nécessité.

Mais d'abord soulignons que, dès le début de la guerre, l’auteur de ces lignes dut à maintes reprises évoquer la rupture de Kautsky avec le marxisme. De 1914 à 1916, une série d'articles furent consacrés à ce sujet dans le Social-Démocrate et le Communiste paraissant à l'étranger. Ces articles sont réunis dans un volume édité par le Soviet de Pétrograd : G. Zinoviev et N. Lénine : Contre le courant, Pétrograd 1918 (550 pages). Dans une brochure publiée à Genève en 1915 et traduite à la même époque en allemand et en français , je disais a propos du...kautskisme... :

" Kautsky, la plus grande autorité de la II° Internationale offre l'exemple éminemment typique et éclatant de la façon dont la reconnaissance verbale du marxisme a abouti en fait à le transformer en...strouvisme...ou en...brentanisme...(c'est-à-dire en une doctrine bourgeoise libérale qui admet pour le prolétariat la lutte...de classe...non révolutionnaire, ce qui a été exprimé d'une façon particulièrement saisissante par l'écrivain russe Strouvé et l'économiste allemand Brentano). Nous en voyons un autre exemple chez Plékhanov. A l'aide de sophismes patents, on vide le marxisme de son âme vivante, révolutionnaire; on accepte tout dans le marxisme, excepté les moyens de lutte révolutionnaires, leur propagande et leur préparation, l'éducation des masses précisément dans ce sens. Au mépris de tout principe, Kautsky " concilie " la thèse fondamentale du social-chauvinisme, l'acceptation de la défense nationale dans la guerre actuelle, avec une concession diplomatique et ostentatoire aux gauches : l'abstention dans le vote des crédits, l'expression verbale de son esprit d'opposition, etc. Kautsky qui écrivit en 1909 tout un livre sur l'imminence d'une époque de révolutions et sur les liens entre la guerre et la révolution; Kautsky qui signa en 1912 le Manifeste de Bâle sur l'utilisation révolutionnaire de la guerre de demain, s'emploie aujourd'hui à justifier et à farder de toutes les manières le social-chauvinisme. Comme Plékhanov, il se joint à la bourgeoisie pour railler toute idée de révolution, toutes dispositions visant à une lutte révolutionnaire directe.

La classe ouvrière ne peut atteindre ses objectifs de révolution mondiale sans soutenir une lutte implacable contre ce reniement, cette veulerie, cette basse complaisance envers l'opportunisme, cet incroyable avilissement du marxisme sur le plan théorique. Le kautskisme n'est pas dû au hasard, c'est le produit social des contradictions de la II° Internationale, de la fidélité en paroles au marxisme alliée à la soumission de fait à l'opportunisme...(G. Zinoviev et N. Lénine : le Socialisme et la Guerre, Genève 1915, pp. 13-14, éd. russe).

Ensuite, dans un livre écrit en 1916, l'Impérialisme, stade suprême du capitalisme (paru à Pétrograd en 1917), j'ai analysé en détail la fausseté théorique de tous les développements de Kautsky sur l'impérialisme. Je reproduisais la définition de l'impérialisme donnée par Kautsky : ...L'impérialisme est un produit du capitalisme industriel hautement évolué. Il consiste dans la tendance de chaque nation capitaliste industrielle à s'annexer ou à s'assujettir toujours plus de régions agraires [souligné par Kautsky] quelles que soient les nations qui les habitent....J'ai montré que cette définition était absolument fausse, qu'elle était...adaptée...de façon à estomper les contradictions les plus profondes de l'impérialisme, pour trouver ensuite un terrain de conciliation avec l'opportunisme. Je donnais ma propre définition de l'impérialisme : ...L'impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s'est affirmée la domination des monopoles et du capital financier; où l'exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan; où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s'est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes....J'ai montré que la critique de l'impérialisme, chez Kautsky, est inférieure même à la critique bourgeoise, vulgaire.

Enfin, en août et septembre 1917, c'est-à-dire avant la révolution prolétarienne russe (25 octobre-7 novembre 1917) j'ai écrit l'État et la Révolution (La théorie marxiste de l'État et les tâches du prolétariat dans la révolution), brochure parue au début de 1918 à Pétrograd. Là, dans le chapitre VI intitulé " I'Avilissement du marxisme par les opportunistes ", j'ai réservé une attention spéciale à Kautsky pour démontrer qu'il a totalement dénaturé la doctrine de Marx, qu'il l'a accommodée à l'opportunisme, qu'il a " renié en fait la révolution tout en la reconnaissant en paroles ".

Au fond, l'erreur théorique fondamentale de Kautsky, dans sa brochure traitant de la dictature du prolétariat, consiste précisément dans ces déformations opportunistes de la doctrine de Marx sur l’État, déformations que j'ai dénoncées amplement dans ma brochure l’État et la Révolution.

Ces remarques préliminaires étaient indispensables, car elles prouvent que j'ai accusé ouvertement Kautsky de faire œuvre de renégat longtemps avant que les bolchéviks aient pris le pouvoir et qu'ils aient été, pour cette raison, condamnés par Kautsky.

 

Comment Kautsky transforme Marx en un vulgaire libéral

Le problème fondamental que Kautsky traite dans sa brochure est celui du contenu essentiel de la révolution prolétarienne, à savoir : la dictature du prolétariat. Problème de la plus haute importance pour tous les pays, surtout pour les pays avancés, surtout pour les pays belligérants, surtout à l'heure présente. On peut dire sans exagération que c'est là le principal problème de toute la lutte de classe prolétarienne. Il importe donc de l'examiner de près.

Kautsky pose le problème en ce sens que...l'opposition des deux courants socialistes...(c'est-à-dire des bolchéviks et des non-bolchéviks) est...l'opposition de deux méthodes foncièrement différentes : la méthode démocratique et la méthode dictatoriale...(p.3).

Remarquons, au passage, qu'en appelant socialistes les non-bolchéviks de Russie, c'est-à-dire les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, Kautsky fait état de leur nom, c'est-à-dire d'un mot, et non de la place qu'ils occupent effectivement dans la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. Belle façon de comprendre et d'appliquer le marxisme ! Mais nous reviendrons là-dessus.

Pour le moment, voyons l'essentiel - la grande découverte de Kautsky sur " l'opposition foncière " des " méthodes démocratique et dictatoriale ". Là est le nœud de la question. Là est le fond même de la brochure de Kautsky. Et c'est une confusion si monstrueuse sur le plan théorique, un reniement si total du marxisme, que Kautsky, avouons-le, a dépassé de loin Bernstein.

La question de la dictature du prolétariat est celle de l'attitude de l’État prolétarien à l'égard de l’État bourgeois, de la démocratie prolétarienne envers la démocratie bourgeoise. C'est clair comme le jour, n'est-il pas vrai ? Or Kautsky, tel un maître d'école figé dans la répétition des manuels d'histoire, s'obstine à tourner le dos au XX° siècle et, tourné vers le XVIII°, ressasse fastidieusement, pour la centième fois, dans toute une série de paragraphes, les vieilleries sur l'attitude de la démocratie bourgeoise à l'égard de l'absolutisme et de la féodalité !

On croirait en vérité qu'il mâche de la filasse, en rêvant.

C'est absolument ne rien comprendre au pourquoi des choses. On ne peut que sourire des efforts de Kautsky pour démontrer qu'il est des gens qui prêchent le...mépris de la démocratie...(p. 11), etc. C'est par de pareilles futilités que Kautsky est amené à obscurcir, à embrouiller le problème, car il pose la question en libéral, traitant de la démocratie en général, et non de la démocratie bourgeoise. Il évite même ce concept précis, de classe, et il s'évertue à parler de la démocratie " présocialiste ". Notre moulin à paroles a rempli à peu près le tiers de la brochure, 20 pages sur 63, d'un bavardage fort agréable à la bourgeoisie, puisqu'il équivaut à farder la démocratie bourgeoise et à jeter le voile sur le problème de la révolution prolétarienne.

Le titre de la brochure de Kautsky n'en est pas moins : la Dictature du prolétariat. Que ce soit là le fond même de la doctrine de Marx, tout le monde le sait. Et Kautsky est obligé, après tout ce bavardage à côté du sujet, de citer les paroles de Marx sur la dictature du prolétariat.

Comment le...marxiste...Kautsky s'y est pris, voilà qui est d'un comique achevé ! Ecoutez plutôt :

" Cette façon de voir [que Kautsky dit être le mépris de la démocratie] repose sur un seul mot de Karl Marx. " C'est ce qu'on lit textuellement à la page 20. Et à la page 60 il le répète encore et va jusqu'à dire que [les bolchéviks] " se sont souvenus à temps du petit mot " [c'est textuel !! des Wörtchens] " sur la dictature du prolétariat, que Marx a employé une fois en 1875 dans une lettre ".

Voici ce " petit mot " de Marx :

" Entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique, où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat . "

D'abord, appeler ce développement célèbre de Marx, qui résume toute sa doctrine révolutionnaire, " un seul mot " et même " un petit mot ", c'est se moquer du marxisme, c'est le renier entièrement. Il ne faut pas oublier que Kautsky connaît Marx presque par cœur; qu'à en juger par tous ses écrits, il dispose sur son bureau, ou dans sa tête, d'une série de casiers où il a réparti avec soin, pour pouvoir facilement faire usage des citations, tout ce que Marx a écrit. Kautsky ne peut pas ne pas savoir que Marx et Engels, dans leurs lettres aussi bien que dans leurs œuvres imprimées, ont maintes fois, avant et surtout après la Commune, parlé de la dictature du prolétariat. Kautsky ne peut pas ne pas savoir que la formule : " dictature du prolétariat " n'est qu'une énonciation historiquement plus concrète et scientifiquement plus exacte de cette tâche du prolétariat : " briser " la machine d’État bourgeoise, tâche dont Marx et Engels, compte tenu de l'expérience des révolutions de 1848 et plus encore de celle de 1871, ont parlé de 1852 à 1891, soit pendant quarante ans.

Comment expliquer cette déformation monstrueuse du marxisme par l'exégète du marxisme qu'est Kautsky ? Si l'on considère la base philosophique de ce phénomène, la chose se réduit à substituer l'éclectisme et la sophistique à la dialectique. Kautsky est passé maître dans cette substitution. Au point de vue politique et pratique, la chose se réduit à s'aplatir devant les opportunistes, c'est-à-dire, en fin de compte, devant la bourgeoisie. Progressant toujours plus vite depuis le début de la guerre, Kautsky est devenu un virtuose dans l'art de parler en marxiste tout en agissant en laquais de la bourgeoisie.

On s'en convainc encore mieux quand on examine la façon remarquable dont Kautsky a " interprété " le " petit mot " de Marx sur la dictature du prolétariat. Ecoutez :

" Marx a malheureusement omis d'indiquer plus en détail comment il se représente cette dictature ... " (phrase absolument mensongère de renégat, car Marx et Engels ont donné précisément une série d'indications très détaillées que Kautsky, cet exégète du marxisme, laisse intentionnellement de côté)... " Littéralement, le mot dictature signifie suppression de la démocratie. Mais il va de soi que, pris à la lettre, ce mot signifie également pouvoir personnel d'un seul individu, qui n'est lié par aucune loi. Pouvoir personnel, qui diffère du despotisme en ce qu'il n'est pas compris comme une institution d'État permanente, mais comme une mesure extrême de transition.

L'expression " dictature du prolétariat ", par suite dictature non point d'un seul individu, mais d'une seule classe, prouve déjà que Marx ne songeait pas ici à la dictature au sens littéral du mot.

Il parle ici non pas de la forme de gouvernement, mais de l'état de choses, qui doit nécessairement se produire partout où le prolétariat a conquis le pouvoir politique. Ce qui prouve que Marx ne pensait pas ici à la forme de gouvernement, c'est qu'il estimait qu'en Angleterre et en Amérique la transition peut se faire pacifiquement, donc par la voie démocratique " (p. 20).

Nous citons à dessein ce raisonnement en entier, afin que le lecteur puisse se rendre nettement compte des procédés employés par le " théoricien " Kautsky.

Kautsky a voulu aborder la question par une définition du " mot " dictature.

Fort bien. C'est le droit sacré de chacun d'aborder la question comme il l'entend. Il s'agit seulement de distinguer la façon sérieuse et honnête de la façon déshonnête. Celui qui en abordant ainsi la question voudrait la traiter sérieusement, devrait donner sa propre définition de ce " mot ". Dès lors, le problème serait posé franchement et clairement. Kautsky n'en fait rien. " Littéralement, écrit-il, le mot dictature signifie " suppression de la démocratie ".

Primo, ce n'est pas une définition. S'il plaît à Kautsky de se dérober à la définition de la notion de dictature, pourquoi avoir choisi cette manière de traiter la question ?

Secundo, cela est notoirement faux. Il est naturel qu'un libéral parle de " démocratie " en général. Un marxiste ne manquera jamais de demander : ...Pour quelle classe ?...Chacun sait, par exemple, -et l' " historien " Kautsky le sait également, - que les insurrections, et même les grandes effervescences des esclaves de l'antiquité, révélaient aussitôt l'essence de l'État antique, à savoir la dictature des esclavagistes. Cette dictature abolissait-elle la démocratie parmi les propriétaires d'esclaves, pour eux ? Tout le monde sait que non.

Le " marxiste " Kautsky a énoncé une absurdité monstrueuse et une contrevérité, parce qu'il a " oublié " la lutte des classes...

Pour que l'affirmation libérale et mensongère de Kautsky devienne marxiste et conforme à la vérité, il faut dire : la dictature ne signifie pas nécessairement abolition de la démocratie pour la classe qui exerce cette dictature sur les autres classes, mais elle veut dire nécessairement abolition (ou limitation essentielle, ce qui est également une des formes d'abolition) de la démocratie pour la classe à l'égard de laquelle ou contre laquelle la dictature s'exerce.

Mais si juste que soit cette affirmation, elle ne définit pas la dictature.

Examinons la phrase suivante de Kautsky :

" …Mais il va de soi que, pris à la lettre, ce mot signifie également pouvoir personnel d'un seul individu, qui n'est lié par aucune loi ... "

Pareil à un petit chien aveugle qui, au hasard, donne du nez de-ci, de-là, Kautsky est tombé ici sans le faire exprès sur une idée juste (à savoir que la dictature est un pouvoir qui n'est lié par aucune loi); toutefois il n'a pas donné une définition de la dictature, et il a énoncé en outre cette contrevérité historique évidente que la dictature est le pouvoir d'un seul individu. Cela n'est même pas juste étymologiquement, puisque la dictature peut être exercée également par un groupe de personnes, par une oligarchie, par une classe, etc.

Kautsky indique ensuite la différence entre la dictature et le despotisme; mais, bien que son assertion soit nettement fausse, nous ne nous y arrêterons pas, puisque cela n'a rien à voir avec la question qui nous intéresse. On connaît le penchant de Kautsky à se détourner du XX° siècle pour regarder le XVIII°, et du XVIII° pour regarder l'antiquité, et nous espérons qu'une fois parvenu à la dictature, le prolétariat allemand en tiendra compte et nommera, par exemple, Kautsky professeur d'histoire ancienne dans un lycée. Eluder la définition de la dictature du prolétariat en ratiocinant sur le despotisme, c'est faire preuve d'une sottise extrême ou d'une filouterie fort maladroite.

Résultat : ayant entrepris de parler de dictature, Kautsky a énoncé beaucoup de contrevérités notoires, sans donner aucune définition ! Si au lieu de se fier à ses facultés intellectuelles, il avait consulté sa mémoire, il aurait pu sortir de ses " casiers " tous les cas où Marx parle de dictature. Il aurait à coup sûr obtenu ou la définition ci-après ou une définition équivalente quant au fond :

La dictature est un pouvoir qui s'appuie directement sur la violence et n'est lié par aucune loi.

La dictature révolutionnaire du prolétariat est un pouvoir conquis et maintenu par la violence, que le prolétariat exerce sur la bourgeoisie, pouvoir qui n'est lié par aucune loi.

Et c'est cette vérité toute simple, claire comme le jour pour tout ouvrier conscient (représentant la masse, et non les couches supérieures de cette canaille petite-bourgeoise achetée par les capitalistes, que sont les social-impérialistes de tous les pays), c'est cette vérité évidente pour tout représentant des exploités en lutte pour leur affranchissement, et indiscutable pour tout marxiste, que nous sommes obligés de " conquérir de haute lutte " sur le savantissime M. Kautsky ! Comment expliquer cela ? Par cet esprit de servilité dont sont imbus les chefs de la II° Internationale, devenus de méprisables sycophantes au service de la bourgeoisie.

D'abord Kautsky triche en affirmant cette chose évidemment absurde, que le sens littéral du mot dictature est dictature d'un seul individu; puis - partant de cette falsification ! - il déclare que, " par conséquent ", l'expression de dictature d'une classe chez Marx n'a pas son sens littéral (mais celui d'après lequel dictature signifie conquête " pacifique " de la majorité sous la démocratie bourgeoise, remarquez-le bien, et non violence révolutionnaire).

Il importe de distinguer, voyez-vous, entre " état de choses " et " forme de gouvernement ". Distinction singulièrement profonde, tout comme si nous " distinguions " entre l'" état " de bêtise d'un homme qui raisonne sans intelligence et la " forme " de ses bêtises !

Kautsky a besoin de présenter la dictature comme un " état de domination " (c'est l'expression textuelle qu'il emploie à la page suivante, p. 21), parce qu'alors disparaît la violence révolutionnaire, la révolution violente. L'" état de domination " est un état qui implique l'existence de n'importe quelle majorité sous... la " démocratie " ! Grâce à ce frauduleux tour de passe-passe, la révolution disparaît tout bonnement.

Mais la fraude est par trop grossière, et elle ne sera d'aucun secours à Kautsky. Que la dictature implique et signifie un " état " de violence révolutionnaire - si désagréable pour les renégats - d'une classe contre une autre, c'est là une vérité qui " crève les yeux ". L'absurdité de la distinction entre...état de choses...et...forme de gouvernement...apparaît en toute netteté. Il est triplement stupide de parler ici de forme de gouvernement, car le premier gamin venu sait que monarchie et république sont deux formes différentes de gouvernement. Il faut démontrer à M. Kautsky que ces deux formes de gouvernement, l'une et l'autre, comme du reste toutes les...formes de gouvernement...transitoires en régime capitaliste, ne sont que des variétés de l'État bourgeois, c'est-à-dire de la dictature de la bourgeoisie.

Enfin, parler de formes de gouvernement, c'est falsifier sottement, mais aussi d'une façon grossière, Marx qui parle ici, en toute clarté, de la forme ou du type de l'État, et non de la forme de gouvernement.

La révolution prolétarienne est impossible sans la destruction violente de la machine d’État bourgeoise et son remplacement par une nouvelle qui, selon Engels, " n'est plus un État au sens propre du mot ".

Tout cela, Kautsky a besoin de l'escamoter, de l'avilir : sa position de renégat le veut ainsi.

Voyez à quels misérables subterfuges il a recours.

Premier subterfuge... " Ce qui prouve que Marx ne pensait pas ici à la forme de gouvernement, c'est qu'il estimait qu'en Angleterre et en Amérique la transition peut se faire pacifiquement, donc par la voie démocratique "...

La forme de gouvernement n'a absolument rien à voir ici, car il y a des monarchies qui ne sont pas caractéristiques de l'État bourgeois, par exemple celles qui se distinguent par l'absence de militarisme; et il y a des républiques qui en portent tous les caractères, le militarisme et la bureaucratie, par exemple. C'est là un fait historique et politique universellement connu, et Kautsky ne réussira pas à le falsifier.

Si Kautsky voulait raisonner d'une façon sérieuse et honnête, il se demanderait : existe-t-il des lois historiques concernant la révolution et qui ne connaissent pas d'exception ? Et sa réponse serait : non, il n'y en a pas. Ces lois n'ont en vue que ce qui est typique, ce que Marx a qualifié un jour d'" idéal " au sens du capitalisme moyen, normal, typique.

Ensuite, y avait-il dans les années 70 quelque chose qui fît de l'Angleterre et de l'Amérique une exception sous le rapport envisagé ? Pour tout homme tant soit peu initié aux exigences de la science dans l'ordre des problèmes historiques, il est évident que cette question demande à être posée. S'en abstenir, c'est falsifier la science, c'est jouer avec les sophismes. Cette question une fois posée, on ne saurait douter de la réponse : la dictature révolutionnaire du prolétariat, c'est la violence exercée contre la bourgeoisie; et cette violence est nécessitée surtout, comme Marx et Engels l'ont expliqué maintes fois et de la façon la plus explicite (notamment dans la Guerre civile en France et dans la préface de cet ouvrage), par l'existence du militarisme et de la bureaucratie. Or, ce sont justement ces institutions, justement en Angleterre et en Amérique, qui, justement dans les années 70 du XIX° siècle, époque à laquelle Marx fit sa remarque, n'existaient pas. (Maintenant elles existent et en Angleterre et en Amérique.)

Pour couvrir sa trahison, Kautsky en est réduit littéralement à truquer à chaque pas !

Et notez comment, sans le faire exprès, il a laissé passer le bout de l'oreille; il a écrit : " pacifiquement, donc par la voie démocratique... " !!

En définissant ta dictature, Kautsky s'est appliqué de toute son énergie à cacher au lecteur le trait dominant de ce concept, savoir : la violence révolutionnaire. Et maintenant la vérité s'est fait jour : il s'agit de l'opposition entre révolution pacifique et révolution violente.

C'est là que gît le lièvre. Subterfuges, sophismes, falsifications, Kautsky a besoin de tout cela pour esquiver la révolution violente, pour voiler son reniement, son passage du côté de la politique ouvrière libérale, c'est-à-dire du côté de la bourgeoisie. C'est là que gît le lièvre.

L'" historien " Kautsky fausse l'histoire avec tant de cynisme qu'il " oublie " l'essentiel : le capitalisme prémonopoliste, dont l'apogée se situe précisément entre 1870 et 1880, se distinguait, en raison de ses caractères économiques primordiaux qui furent particulièrement typiques en Angleterre et en Amérique, par le maximum - toutes proportions gardées de pacifisme et de libéralisme. L'impérialisme, lui, c'est-à-dire le capitalisme de monopole, dont la maturité ne date que du XX° siècle, se distingue, en raison de ses caractères économiques primordiaux, par le minimum de pacifisme et de libéralisme, par le développement maximum et le plus généralisé du militarisme. " Ne pas remarquer " cela, quand on examine jusqu'à quel point la révolution pacifique ou la révolution violente est typique ou probable, c'est tomber au niveau du plus vulgaire laquais de la bourgeoisie.

Deuxième subterfuge : la Commune de Paris a été la dictature du prolétariat; or, elle a été élue au suffrage universel, c'est-à-dire sans que la bourgeoisie ait été privée de ses droits électoraux, c'est-à-dire " démocratiquement ". Et Kautsky de triompher : ... " Pour Marx (ou d'après Marx) la dictature du prolétariat était un état de choses qui découle nécessairement de la démocratie pure, le prolétariat formant la majorité " (bei überwiegendem proletariat, S. 21).

Cet argument de Kautsky est si plaisant que, réellement, on éprouve un véritable embarras de richesses (dans le choix... des objections). Tout d'abord, on sait que la fine fleur, l'état-major, la crème de la bourgeoisie s'était enfuie de Paris à Versailles. A Versailles se trouvait le " socialiste " Louis Blanc, ce qui dévoile d'ailleurs la fausseté des affirmations de Kautsky, selon lesquelles " tous les courants " du socialisme participaient à la Commune. N'est-il pas ridicule de présenter comme " démocratie pure " avec " suffrage universel " la division des habitants de Paris en deux camps belligérants, dont l'un réunissait toute la bourgeoisie militante et politiquement active ?

En second lieu, la Commune luttait contre Versailles, en tant que gouvernement ouvrier de France contre le gouvernement bourgeois. Que viennent faire ici la " démocratie pure " et le " suffrage universel ", puisque c'était Paris qui décidait du sort de la France ? Quand Marx estimait que la Commune avait commis une faute en ne s'emparant pas de la Banque de France, qui appartenait au pays tout entier , s'inspirait-il des principes et de la pratique de la " démocratie pure " ? ?

En vérité, on voit que Kautsky écrit dans un pays où la police interdit aux gens de rire " en chœur ", sans quoi le rire l'eût tué.

Je me permettrai, en troisième lieu, de rappeler respectueusement à M. Kautsky, qui connaît par cœur Marx et Engels, le jugement suivant d'Engels sur la Commune, au point de vue ... de la " démocratie pure " :

" Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs " [les anti-autoritaires] ? " Une révolution est à coup sûr la chose la plus autoritaire qui soit, un acte par lequel une partie de la population impose à l'autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en fut. Force est au parti vainqueur de maintenir sa domination par la crainte que ses armes inspirent aux réactionnaires. Est-ce que la Commune de Paris aurait pu se maintenir plus d'un jour si elle ne s'était servie de l'autorité d'un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne pouvons-nous pas, au contraire, la blâmer de ce qu'elle ait fait trop peu usage de cette autorité ? "

La voilà donc, la " démocratie pure "I De quels sarcasmes Engels n'aurait-il pas accablé le plat philistin, le " social-démocrate " (au sens français des années 40 ou au sens européen de 1914-1918), qui se fût avisé de parler en général de " démocratie pure " dans une société divisée en classes !

Mais assez là-dessus. Enumérer toutes les absurdités énoncées par Kautsky est chose impossible, car chacune de ses phrases est un abîme de reniement.

Marx et Engels ont donné de la Commune de Paris une analyse approfondie; ils ont montré que son mérite est d'avoir tenté de briser, de démolir la " machine d'État toute prête ". Ce point avait à leurs yeux une importance si considérable qu'il constitue le seul correctif qu'ils aient introduit en 1872 au programme " vieilli " (par endroits) du Manifeste communiste . Marx et Engels ont montré que la Commune supprimait l'armée et la bureaucratie, supprimait le parlementarisme, détruisait " cette excroissance parasitaire qu'est l’État ", etc. Or, le très sage Kautsky, coiffé de son bonnet de nuit, répète ce que mille fois ont affirmé les professeurs libéraux : les contes sur la " démocratie pure ".

Rosa Luxemburg avait bien raison de déclarer le 4 août 1914 que la social-démocratie allemande était désormais un cadavre puant.

Troisième subterfuge : " Si nous parlons de dictature comme d'une forme de gouvernement, nous ne pouvons pas parler de la dictature d'une classe. Car une classe, nous l'avons déjà noté, ne peut que dominer, mais non gouverner "... Ce sont les " organisations " ou les " partis " qui gouvernent.

Vous brouillez les choses, vous les brouillez abominablement, monsieur le " conseiller Brouille-tout ". La dictature n'est pas une " forme de gouvernement ", c'est d'un ridicule ! D'ailleurs Marx ne parle pas de la " forme de gouvernement ", mais de la forme ou du type de l'État. Ce n'est pas du tout la même chose, mais pas du tout. De même, il est absolument faux qu'une classe ne puisse pas gouverner; pareille sottise ne peut venir que d'un " crétin parlementaire " qui ne voit rien en dehors du parlement bourgeois et ne remarque rien en dehors des " partis dirigeants ". N'importe quel pays d'Europe offrira à Kautsky des exemples de gouvernement par une classe dominante; tel fut le cas des seigneurs terriens au moyen âge malgré leur organisation insuffisante.

Résumons. Kautsky a altéré de la façon la plus inouïe l'idée de dictature du prolétariat, en faisant de Marx un vulgaire libéral, c'est-à-dire qu'il est tombé lui-même au niveau du libéral qui, débitant des platitudes sur la " démocratie pure ", masque et estompe le contenu de classe de la démocratie bourgeoise, redoute plus que tout la violence révolutionnaire de la part de la classe opprimée. En " interprétant " l'idée de " dictature révolutionnaire du prolétariat " de façon à en éliminer la violence révolutionnaire de la classe opprimée sur les oppresseurs, Kautsky a battu le record mondial de la déformation libérale de Marx. Le renégat Bernstein n'apparaît plus que comme un roquet à côté du renégat Kautsky.

Démocratie bourgeoise et démocratie prolétarienne

La question que Kautsky a si abominablement embrouillée se présente, en réalité, comme suit.

A moins de se moquer du sens commun et de l'histoire, il est clair que, tant qu'il existe des classes distinctes, on ne saurait parler de " démocratie pure ", mais seulement de démocratie de classe (soit dit entre parenthèses, " démocratie pure " est non seulement une formule d'ignorant qui ne comprend rien à la lutte des classes ni à la nature de l'État, mais encore une formule triplement creuse, car dans la société communiste, la démocratie, transformée et devenue une habitude, dépérira, mais ne sera jamais une démocratie " pure ").

La " démocratie pure " n'est qu'une phrase mensongère de libéral qui cherche à duper les ouvriers. L'histoire connaît la démocratie bourgeoise qui prend la relève de la féodalité, et la démocratie prolétarienne qui prend la relève de la démocratie bourgeoise.

Lorsque Kautsky consacre jusqu'à des dizaines de pages à " prouver " cette vérité que la démocratie bourgeoise marque un progrès par rapport au moyen âge, et que le prolétariat a le devoir impérieux de s'en servir dans sa lutte contre la bourgeoisie, c'est là justement un bavardage libéral destiné à duper les ouvriers. C'est un truisme non seulement dans l'Allemagne civilisée mais aussi dans la Russie inculte. Kautsky jette tout simplement de la poudre " savante " aux yeux des ouvriers, il prend des airs graves pour parler de Weitling, des jésuites du Paraguay et de bien d'autres choses, à seule fin d'esquiver la nature bourgeoise de la démocratie actuelle, c'est-à-dire de la démocratie capitaliste.

Du marxisme, Kautsky prend ce qui est recevable pour les libéraux, pour la bourgeoisie (critique du moyen âge, rôle historiquement progressif du capitalisme en général et de la démocratie capitaliste en particulier); il rejette, il passe sous silence, il estompe ce qui, dans le marxisme, est irrecevable pour la bourgeoisie (violence révolutionnaire du prolétariat contre la bourgeoisie, pour l'anéantissement de cette dernière). Voilà pourquoi, par sa position objective et quelles que puissent être ses convictions subjectives, Kautsky s'avère inévitablement un laquais de la bourgeoisie.

La démocratie bourgeoise, tout en constituant un grand progrès historique par rapport au moyen âge, reste toujours, - elle ne peut pas ne pas rester telle en régime capitaliste, - une démocratie étroite, tronquée, fausse, hypocrite, un paradis pour les riches, un piège et un leurre pour les exploités, pour les pauvres. C'est cette vérité, élément constitutif majeur de la doctrine marxiste, que le " marxiste " Kautsky n'a pas comprise. Dans cette question - fondamentale - Kautsky prodigue des " amabilités " à la bourgeoisie, au lieu de présenter une critique scientifique des conditions qui font de toute démocratie bourgeoise une démocratie pour les riches.

Rappelons d'abord au très savant M. Kautsky les déclarations théoriques de Marx et Engels, que notre exégète a honteusement " oubliées " (pour complaire à la bourgeoisie); puis nous expliquerons la chose de la façon la plus explicite.

Non seulement l'État antique et féodal, mais aussi " I'État représentatif moderne est un instrument d'exploitation du travail salarié par le capital " (Engels dans son ouvrage sur l’État ). " l’État n'étant qu'une institution temporaire dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d'un État populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin d'un État, ce n'est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’État cesse d'exister comme tel " (Engels, lettre à Bebel, 28 mars 1875). " l’État n'est rien d'autre chose qu'une machine pour l'oppression d'une classe par une autre, et cela, tout autant dans la république démocratique que dans la monarchie " (Engels, préface à la Guerre civile de Marx ). Le suffrage universel est " l'indice qui permet de mesurer la maturité de la classe ouvrière. Il ne peut être rien de plus, il ne sera jamais rien de plus dans l’État actuel " (Engels dans son ouvrage sur l’État ). M. Kautsky rabâche de la façon la plus ennuyeuse la première partie de cette thèse, acceptable pour la bourgeoisie. Mais la deuxième, que nous avons soulignée et qui pour la bourgeoisie n'est pas recevable, le renégat Kautsky la passe sous silence!). " La Commune devait être, non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois... Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait représenter et fouler aux pieds (ver-und zertreten) le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes, à recruter pour son entreprise des ouvriers, des surveillants, des comptables, de même que le suffrage individuel sert au même objet à n'importe quel patron. " (Marx dans son ouvrage sur la Commune de Paris, la Guerre civile en France).

Chacune de ces thèses, bien connues du savantissime M. Kautsky, le cingle au visage, le convainc de trahison. Dans toute sa brochure, Kautsky ne dénote pas la moindre compréhension de ces vérités. Cette brochure est d'un bout à l'autre une insulte au marxisme !

Prenez les lois fondamentales des États contemporains, prenez leur administration, prenez la liberté de réunion ou de presse, prenez " l'égalité des citoyens devant la loi ", et vous verrez à chaque pas l'hypocrisie de la démocratie bourgeoise bien connue de tout ouvrier honnête et conscient. Il n'est point d’État, même le plus démocratique, qui n'ait dans sa Constitution des biais ou restrictions permettant à la bourgeoisie de lancer la troupe contre les ouvriers, de proclamer la loi martiale, etc., " en cas de violation de l'ordre ", mais, en fait, au cas où la classe exploitée " violait " son état d'asservissement et si elle avait la velléité de ne pas se conduire en esclave. Kautsky farde cyniquement la démocratie bourgeoise; il ne souffle mot de ce que font, par exemple, contre les ouvriers en grève, les bourgeois les plus démocrates et les plus républicains d'Amérique ou de Suisse.

Oh ! le sage et savant Kautsky n'en dit rien ! Il ne comprend pas, cet homme politique érudit, que le silence ici est une lâcheté. Il préfère raconter aux ouvriers des contes d'enfants, par exemple que démocratie veut dire " protection de la minorité ". C'est incroyable, mais c'est ainsi ! L'an 1918 après J.C., en la cinquième année du carnage impérialiste universel, alors que, dans toutes les " démocraties " du monde, on étouffe les minorités internationalistes (c'est-à-dire celles qui n'ont pas bassement trahi le socialisme, comme les Renaudel et Longuet, les Scheidemann et Kautsky, les Henderson et Webb, etc.), M. le savant Kautsky célèbre d'une voix mielleuse la " protection de la minorité ". Quiconque le désire, peut lire cela à la page 15 de la brochure de Kautsky. Et à la page 16 ce docte ... personnage vous parlera des whigs et des tories du XVIII° siècle en Angleterre !

O érudition! O servilité raffinée devant la bourgeoisie ! O manière civilisée de ramper sur le ventre devant les capitalistes et de leur lécher les bottes ! Si j'étais Krupp ou Scheidemann, ou Clemenceau, ou Renaudel, je payerais des millions à M. Kautsky, je lui dispenserais des baisers de Judas, je ferais son éloge devant les ouvriers, je prêcherais l'" unité du socialisme " avec des gens aussi " respectables " que Kautsky. Ecrire des brochures contre la dictature du prolétariat, raconter l'histoire des whigs et des tories au XVIII° siècle en Angleterre, assurer que démocratie veut dire " protection de la minorité " et taire les massacres d'internationalistes dans la république " démocratique " des États-Unis, ne sont-ce pas là des services de valet rendus à la bourgeoisie ?

Le savant M. Kautsky a " oublié " - vraisemblablement par hasard - une " bagatelle ", à savoir que le parti dominant de la démocratie bourgeoise n'accorde la défense de la minorité qu'à un autre parti bourgeois; tandis que le prolétariat, dans toute question sérieuse, profonde, fondamentale, reçoit en guise de " protection de la minorité " la loi martiale ou les massacres. Plus la démocratie est développée et plus elle est près, en cas de divergence politique profonde et dangereuse pour la bourgeoisie, du massacre ou de la guerre civile. Cette " loi " de la démocratie bourgeoise, le savant M. Kautsky aurait pu l'observer à l'occasion de l'affaire Dreyfus dans la France républicaine, du lynchage des nègres et des internationalistes dans la république démocratique d'Amérique, par l'exemple de l'Irlande et de l'Ulster dans l'Angleterre démocratique , des persécutions et des massacres organisés contre les bolchéviks en avril 1917 dans la République démocratique russe. Ces exemples, je les emprunte à dessein non seulement au temps de guerre, mais aussi au temps d'avant-guerre, au temps de la paix. Le doucereux M. Kautsky se plaît à fermer les yeux sur ces faits du XX° siècle et à débiter, par contre, aux ouvriers des choses étonnamment neuves, remarquablement intéressantes, extrêmement instructives, incroyablement importantes sur les whigs et les tories du XVIII° siècle.

Prenez le parlement bourgeois. Peut-on admettre que le savant Kautsky n'ait jamais ouï-dire que plus la démocratie est puissamment développée, et plus la Bourse et les banquiers se soumettent les parlements bourgeois ? Il ne suit point de là qu'il ne faille pas utiliser le parlementarisme bourgeois (et les bolchéviks l'ont utilisé probablement mieux qu'aucun autre parti du monde, puisque de 1912 à 1914 nous avions conquis toute la curie ouvrière dans la IV° Douma). Mais il s'ensuit que seul un libéral est capable d'oublier, comme le fait Kautsky, le caractère limité et relatif, au point de vue historique, du parlementarisme bourgeois. Dans l’État bourgeois le plus démocratique, les masses opprimées se heurtent constamment à la contradiction criante entre l'égalité nominale proclamée par la " démocratie " des capitalistes, et les milliers de restrictions et de subterfuges réels, qui font des prolétaires des esclaves salariés. Cette contradiction précisément ouvre les yeux des masses sur la pourriture, la fausseté, l'hypocrisie du capitalisme. C'est précisément cette contradiction que les agitateurs et les propagandistes du socialisme dénoncent sans cesse devant les masses, afin de les préparer à la révolution ! Et lorsque l'ère des révolutions a commencé, Kautsky lui tourne le dos et se met à célébrer les beautés de la démocratie bourgeoise agonisante.

La démocratie prolétarienne, dont le pouvoir des Soviets est une des formes, a développé et étendu la démocratie comme nulle part au monde, au profit justement de l'immense majorité de la population, au profit des exploités et des travailleurs. Ecrire, comme l'a fait Kautsky, toute une brochure sur la démocratie, en consacrant deux petites pages à la dictature et des dizaines de pages à la " démocratie pure ", et ne pas le remarquer, c'est dénaturer entièrement les faits en vrai libéral.

Prenez la politique extérieure. Il n'est point de pays bourgeois, même le plus démocratique, où elle se fasse au grand jour. Partout, les masses sont dupées; dans les pays démocratiques comme la France, la Suisse, l'Amérique, l'Angleterre, la duperie est cent fois plus grande et plus raffinée que dans les autres pays. Le pouvoir des Soviets a fait tomber révolutionnairement le voile du secret de la politique extérieure. Kautsky ne l'a point remarqué, il n'en dit rien, bien qu'à l'époque des guerres de rapine et des traités secrets sur le " partage des zones d'influence " (c'est-à-dire sur le partage du monde par les brigands capitalistes), ce fait ait une importance capitale : de là dépendent la paix, la vie ou la mort de dizaines de millions d'hommes.

Considérez l'organisation de l’État. Kautsky s'en prend aux " détails ", jusqu'à constater que les élections sont " indirectes " (dans la Constitution soviétique), mais il ne voit pas le fond de la question. Il ne remarque pas la nature de classe de l'appareil d’État, de la machine d’État. Dans la démocratie bourgeoise, par mille stratagèmes, - d'autant plus ingénieux et efficaces que la démocratie " pure " est plus développée,- les capitalistes écartent les masses de la participation à la gestion du pays, de la liberté de réunion, de presse, etc. Le premier au monde (rigoureusement parlant le deuxième, puisque la Commune de Paris avait commencé la même chose), le pouvoir des Soviets appelle au gouvernement les masses, notamment les masses exploitées. Mille barrières s'opposent à la participation des masses travailleuses au parlement bourgeois (lequel, dans une démocratie bourgeoise, ne résout jamais les questions majeures; celles- ci sont tranchées par la Bourse par les banques). Et les ouvriers savent et sentent, voient et saisissent à merveille que le parlement bourgeois est pour eux un organisme étranger, un instrument d’oppression des prolétaires par la bourgeoisie, l'organisme d'une classe hostile, d'une minorité d'exploiteurs.

Les Soviets sont l'organisation directe des masses travailleuses et exploitées, à qui elle facilite la possibilité d'organiser elles-mêmes l’État et de le gouverner par tous les moyens. C'est précisément l'avant-garde des travailleurs et des exploités, le prolétariat des villes, qui bénéficie en la circonstance de l'avantage d'être le mieux uni dans les grosses entreprises; il a le plus de facilité pour élire et surveiller les élus. Automatiquement, l'organisation soviétique facilite l'union de tous les travailleurs et exploités autour de leur avant-garde, le prolétariat. Le vieil appareil bourgeois, - la bureaucratie, les privilèges de la fortune, de l'instruction bourgeoise, des relations, etc. (ces réels privilèges sont d'autant plus variés que la démocratie bourgeoise est plus développée), - tout cela se trouve éliminé sous le régime des Soviets. La liberté de la presse cesse d'être une hypocrisie, les imprimeries et le papier étant enlevés à la bourgeoisie. Il en est de même des meilleurs édifices, des palais, des hôtels particuliers, des maisons seigneuriales, etc. Le pouvoir soviétique a d'un coup enlevé par milliers les meilleurs de ces immeubles aux exploiteurs; et c'est ainsi qu'il a rendu un million de fois plus " démocratique " le droit de réunion pour les masses, celui-là même sans lequel la démocratie est un leurre. Les élections indirectes aux Soviets non locaux facilitent les congrès des Soviets, rendent tout l'appareil moins coûteux, plus mobile, plus accessible aux ouvriers et aux paysans, à une période de vie intense où il importe d'avoir au plus vite la possibilité de rappeler son député local ou de l'envoyer au congrès général des Soviets.

La démocratie prolétarienne est un million de fois plus démocratique que n'importe quelle démocratie bourgeoise; le pouvoir des Soviets est un million de fois plus démocratique que la plus démocratique des républiques bourgeoises.

Pour ne pas remarquer cela, il fallait être un valet conscient de la bourgeoisie, ou un homme politiquement mort, incapable, derrière les livres bourgeois poussiéreux, de voir la réalité vivante, imprégné jusqu'à la moelle des os de préjugés démocratiques bourgeois et, de ce fait, devenu objectivement un laquais de la bourgeoisie.

Pour ne pas remarquer cela, il fallait être incapable de poser la question du point de vue des classes opprimées : parmi les pays bourgeois les plus démocratiques, en est-il un seul au monde où le simple ouvrier, l'ouvrier moyen, le salarié agricole moyen, ou en général le semi-prolétaire des campagnes (c'est-à-dire le représentant de la masse opprimée, de l'énorme majorité de la population), jouisse, ne serait-ce qu'à peu près, d'une liberté aussi grande qu'en Russie soviétique d'organiser des réunions dans les meilleurs locaux, d'une liberté aussi grande de disposer, pour exprimer ses idées, défendre ses intérêts, des plus vastes imprimeries et des meilleurs stocks de papier, d'une liberté aussi grande d'appeler précisément des hommes de sa classe à gouverner et à " policer " l’État ?

Il serait ridicule de croire que M. Kautsky puisse trouver dans un pays quelconque ne fût-ce qu'un seul ouvrier ou salarié agricole sur mille qui, une fois informé, hésiterait sur la réponse à donner à cette question. D'instinct, en entendant des bribes de vérité avouée par les journaux bourgeois, les ouvriers du monde entier sympathisent avec la République des Soviets, précisément parce qu'ils voient en elle la démocratie prolétarienne, la démocratie pour les pauvres et non la démocratie pour les riches, ce qu'est en fait toute démocratie bourgeoise, même la meilleure.

Nous sommes gouvernés (et notre État est " policé ") par des fonctionnaires bourgeois, des parlementaires bourgeois, des juges bourgeois. Voilà la vérité simple, évidente, incontestable, que connaissent grâce à leur expérience de la vie, que sentent et perçoivent chaque jour des dizaines et des centaines de millions d'hommes des classes opprimées dans tous les pays bourgeois, y compris les plus démocratiques.

Or en Russie, on a brisé entièrement l'appareil bureaucratique, on n'en a pas laissé pierre sur pierre, on a chassé tous les anciens magistrats, dispersé le parlement bourgeois et l'on a donné une représentation beaucoup plus accessible justement aux ouvriers et aux paysans; leurs Soviets on remplacé les fonctionnaires, ou bien leurs Soviets ont été placés au-dessus des fonctionnaires; ce sont leurs Soviets qui élisent les juges. Ce fait à lui seul suffit pour que toutes les classes opprimées reconnaissent que le pouvoir des Soviets, c'est-à-dire cette forme de la dictature du prolétariat est un million de fois plus démocratique que la plus démocratique que la plus démocratique des républiques bourgeoises.

Cette vérité intelligible et évidente pour tout ouvrier, Kautsky ne la comprend pas, car il a " oublié ", il a...désappris...à poser cette question : la démocratie pour quelle classe ? Il raisonne du point de vue de la démocratie...pure...(c’est-à-dire sans classes ? ou hors classes ? ). Il argumente comme le ferait un Shylock : ...une livre de chair...et plus rien. Egalité de tous les citoyens sinon pas de démocratie.

Au savant Kautsky, au " marxiste " et au " socialiste " Kautsky, force nous est de poser cette question :

Peut-il y avoir égalité entre exploité et exploiteur ?

Kautsky raisonne de la façon suivante :

1° " Les exploiteurs n'ont jamais constitué qu'une infime minorité de la population " (p. 14 de la brochure de Kautsky).

Voilà une vérité incontestable. Comment faut-il raisonner en partant de cette vérité ? On peut raisonner en marxiste, en socialiste; mais alors, il faut prendre pour base le comportement des exploités envers les exploiteurs. On peut raisonner en libéral, en démocrate bourgeois; mais alors il faut prendre pour base le comportement de la majorité envers la minorité.

Si l'on raisonne en marxiste, on est obligé de dire : les exploiteurs transforment inévitablement l’État (or, il s'agit de la démocratie, c'est-à-dire d'une des formes de l’État) en un instrument de domination de leur classe, celle des exploiteurs, sur les exploités. C'est pourquoi l’État démocratique lui aussi, tant qu'il y aura des exploiteurs exerçant leur domination sur la majorité, les exploités, sera inévitablement une démocratie pour les exploiteurs. l’État des exploités doit être foncièrement distinct d'un tel État; il doit être une démocratie pour les exploités et réprimer les exploiteurs; or, la répression d'une classe signifie l'inégalité de cette classe, son exclusion de la " démocratie ".

Si l'on raisonne en libéral, on sera obligé de dire : la majorité décide, la minorité obéit. Les désobéissants sont punis. Voilà tout. Inutile de disserter sur le caractère de classe de l’État en général et sur la " démocratie pure " en particulier; cela n'a rien à voir là-dedans puisque la majorité est la majorité, et la minorité la minorité. Une livre de chair est une livre de chair, un point c'est tout !

C'est bien ainsi que Kautsky raisonne.

2°...Pour quels motifs la domination du prolétariat devrait-elle revêtir et revêtirait-elle nécessairement une forme incompatible avec la démocratie ?...(p. 21).

Puis il donne cette explication que le prolétariat a pour lui la majorité, explication très ample et très prolixe, avec à l'appui une citation de Marx et des chiffres sur les élections de la Commune de Paris. Conclusion : " Un régime aussi solidement ancré dans les masses n'a aucune raison d'attenter à la démocratie. Il ne pourra pas toujours se passer de la violence, dans les cas où l'on en use pour réprimer la démocratie. On ne peut répondre à la violence que par la violence. Mais un régime qui sait avoir les masses pour lui n'emploiera la violence que pour défendre la démocratie, et non pour l'anéantir. Il commettrait tout bonnement un suicide, s'il voulait supprimer sa base la plus sûre, le suffrage universel, source profonde d'une puissante autorité morale " (p. 22).

On le voit, le comportement des exploités à l'égard des exploiteurs a disparu de l'argumentation de Kautsky. Il ne reste que la majorité en général, la minorité en général, la démocratie en général, la " démocratie pure " que nous connaissons déjà.

Cela, remarquez-le bien, à propos de la Commune de Paris ! Citons donc, pour plus d'évidence, l'opinion de Marx et d'Engels sur la dictature à propos de la Commune :

Marx : ... " Si, à la dictature bourgeoise, les ouvriers substituent leur dictature révolutionnaire ... afin de briser la résistance de la bourgeoisie ... ils donnent à l’État une forme révolutionnaire et transitoire " ...

Engels : ...... " Le parti qui a triomphé [dans la révolution] force lui est de maintenir sa domination par la crainte que ses armes inspirent aux réactionnaires. Est-ce que la Commune de Paris aurait pu se maintenir plus d'un jour, si elle ne s'était servie de l'autorité d'un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne pouvons-nous pas, au contraire, la blâmer de ce qu'elle ait fait trop peu usage de cette autorité ? " ...

Engels : ... " l’État n'étant qu'une institution temporaire dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d'un État populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin de l’État, il en a besoin non pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’État cesse d'exister comme tel " ...

Kautsky est aussi loin de Marx et d'Engels que le ciel de la terre, qu'un libéral d'un révolutionnaire prolétarien. La démocratie pure ou simplement la " démocratie " dont parle Kautsky n'est qu'une périphrase pour ce même " État populaire libre ", c'est-à-dire une chose parfaitement absurde. Avec l'érudition d'un imbécile savantissime de cabinet, ou avec la candeur d'une fillette de dix ans, Kautsky interroge : à quoi bon la dictature, du moment qu'on a la majorité ?

Or, Marx et Engels nous expliquent :

  • pour briser la résistance de la bourgeoisie;

  • pour inspirer la crainte aux réactionnaires;

  • pour maintenir l'autorité du peuple armé contre la bourgeoisie;

  • pour que le prolétariat puisse réprimer ses adversaires par la force.

Kautsky n'entend rien à ces explications. Epris de démocratie " pure ", dont il ne voit pas le caractère bourgeois, il soutient avec une " belle logique " que la majorité, du moment qu'elle est majorité, n'a pas besoin de " briser la résistance " de la minorité, de la " réprimer par la violence "; il lui suffit de réprimer les cas de violation de la démocratie. Epris de démocratie " pure ", Kautsky, par mégarde, commet ici la petite erreur que commettent toujours les démocrates bourgeois, c'est-à-dire qu'il prend l'égalité de forme (de bout en régime bout mensongère et hypocrite en régime capitaliste) pour en l'égalité de fait ! Que cela !

L'exploiteur ne peut être l'égal de l'exploité.

Cette vérité, si désagréable qu'elle soit à Kautsky, fait le fond même du socialisme.

Autre vérité : il ne saurait y avoir d'égalité véritable, d'égalité de fait, aussi longtemps que toute possibilité d'exploitation d'une classe par une autre n'est pas absolument éliminée.

On peut défaire d'un coup les exploiteurs, par une insurrection victorieuse dans la capitale ou une révolte des troupes. Mais à part quelques cas très rares, exceptionnels, on ne peut les anéantir d'un seul coup. On ne peut d'un coup exproprier tous les propriétaires fonciers et tous les capitalistes d'un pays de quelque importance. Ensuite, l'expropriation à elle seule, en tant qu'acte juridique ou politique, est loin de résoudre le problème, car il faut destituer en fait les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, les remplacer en fait par une autre gestion - gestion ouvrière des usines et des domaines. Il ne saurait y avoir d'égalité entre les exploiteurs qui, durant de longues générations, s'étaient distingués par leur instruction, par leur train de vie et par les habitudes acquises, et les exploités dont la masse, même dans les républiques bourgeoises les plus avancées et les plus démocratiques, reste accablée, inculte, ignorante, craintive, divisée. Longtemps après la révolution, les exploiteurs conservent nécessairement une série de réels et notables avantages : il leur reste l'argent (impossible de le supprimer d'un coup), certains biens mobiliers, souvent considérables; il leur reste des relations, des habitudes d'organisation et de gestion, la connaissance de tous les...secrets...de l'administration (coutumes, procédés, moyens, possibilités); il leur reste une instruction plus poussée, des affinités avec le haut personnel technique (bourgeois par sa vie et son idéologie); il leur reste une expérience infiniment supérieure de l'art militaire (ce qui est très important), etc., etc.

Si les exploiteurs ne sont battus que dans un seul pays, et c'est là bien entendu le cas typique, la révolution simultanée dans plusieurs pays étant une rare exception, ils restent toutefois plus forts que les exploités, puisque les relations internationales des exploiteurs sont immenses. Qu'une partie des masses exploitées les moins développées, parmi les paysans moyens, artisans, etc., marchent et soient susceptibles de marcher avec les exploiteurs, c'est ce qu'ont montré toutes les révolutions antérieures, y compris la Commune (car parmi les troupes versaillaises, - ce qu'a " oublié " le savantissime Kautsky, - il y avait aussi des prolétaires).

Dès lors, supposer que dans une révolution un peu sérieuse et profonde, c'est simplement le rapport entre la majorité et la minorité qui décide, c'est faire preuve d'une prodigieuse stupidité; c'est s'en tenir à un préjugé archi-naïf digne d'un vulgaire libéral; c'est tromper les masses, leur cacher une évidente vérité historique. Vérité selon laquelle il est de règle que dans toute révolution profonde les exploiteurs conservant durant des années de gros avantages réels sur les exploités, opposent une résistance prolongée, opiniâtre, désespérée. Jamais, si ce n'est dans l'imagination doucereuse du doucereux benêt Kautsky, les exploiteurs ne se soumettront à la volonté de la majorité des exploités, sans avoir fait jouer - dans une bataille suprême, désespérée, dans une série de batailles - leur avantage.

La transition du capitalisme au communisme, c'est toute une époque historique. Tant qu'elle n'est pas terminée, les exploiteurs gardent inéluctablement l'espoir d'une restauration, espoir qui se transforme en tentatives de restauration. A la suite d'une première défaite sérieuse, les exploiteurs qui ne s'attendaient point à être renversés, qui n'en croyaient rien et n'en admettaient pas l'idée, se lancent dans la bataille avec une énergie décuplée, avec une passion furieuse, avec une haine centuplée pour reconquérir le " paradis " perdu, pour leurs familles qui menaient une si douce existence et que, maintenant, la " vile populace " condamne à la ruine et à la misère (ou au " vil " labeur ... ). Et derrière les capitalistes exploiteurs c'est la grande masse de la petite bourgeoisie qui – des dizaines d’années d’expérience historique dans tous les pays en font foi - hésite et balance, qui aujourd'hui suit le prolétariat et demain, effrayée des difficultés de la révolution, est prise de panique à la première défaite ou demi-défaite des ouvriers, s'affole, s'agite, pleurniche, court d'un camp à l'autre ... tout comme nos menchéviks et nos socialistes-révolutionnaires.

Et devant cette situation, à une époque de guerre acharnée, aiguë, où l'histoire met à l'ordre du jour le problème de l'existence ou de la non-existence des privilèges séculaires et millénaires, on disserte sur la majorité et la minorité, la démocratie pure, l'inutilité de la dictature, l'égalité entre exploiteurs et exploités !! Quel gouffre de stupidité, quel abîme de philistinisme il faut pour en arriver là !

Mais des décades de capitalisme relativement " pacifique ", de 1871 à 1914, ont accumulé dans les partis socialistes qui s'accommodent de l'opportunisme, de véritables écuries d'Augias de philistinisme, de mesquine étroitesse et de reniement…

*

***

Le lecteur a vraisemblablement remarqué que, dans le passage cité plus haut de son ouvrage, Kautsky parle d’atteinte au suffrage universel (qu’il déclare être – soit dit entre parenthèses – la source profonde de toute autorité morale puissante, alors qu’à propos de cette même Commune de Paris et de cette même question de la dictature, Engels parle de l’autorité du peuple en armes contre la bourgeoisie. Il est caractéristique de comparer les idées d’un philistin et celles d’un révolutionnaire sur l’ " autorité "…).

Que les exploiteurs soient privés du droit de vote, c'est, notons-le, une question essentiellement russe, et non celle de la dictature du prolétariat en général. Si Kautsky avait, sans hypocrisie, intitulé sa brochure : Contre les bolchéviks, ce titre serait conforme au contenu de l'ouvrage, et Kautsky aurait alors été fondé à parler explicitement du droit de vote. Mais Kautsky a voulu avant tout faire figure de " théoricien ". Il a intitulé sa brochure : " la Dictature du prolétariat " en général. Il ne traite spécialement des Soviets et de la Russie que dans la deuxième partie, à partir du paragraphe 6. Dans la première partie (d'où j'ai tiré le passage cité), il est question de démocratie et de dictature en général. En évoquant le droit de vote, Kautsky s'est trahi comme polémiste ennemi des bolchéviks, qui fait litière de la théorie. Car la théorie, c'est-à-dire l'étude des principes de classe généraux - et non particuliers à une nation - de la démocratie et de la dictature ne doit pas porter sur une question spéciale comme celle du droit de vote, mais sur ce problème d'ensemble : la démocratie peut-elle être maintenue aussi pour les riches et pour les exploiteurs, dans la période historique marquée par le renversement des exploiteurs et la substitution à leur État de l'État des exploités ?

C'est ainsi, et ainsi seulement, qu'un théoricien peut poser la question.

Nous connaissons l'exemple de la Commune, nous connaissons tous les raisonnements des fondateurs du marxisme en connexion avec elle et à son sujet. Fort de cette documentation, j'ai analysé par exemple le problème de la démocratie et de la dictature dans ma brochure l'État et la Révolution écrite avant la Révolution d'Octobre. Je n'ai pas dit un mot des restrictions au droit électoral. Aujourd'hui encore, il convient de dire que la restriction au droit électoral est un problème particulier à telle ou telle nation, et non point la question générale de la dictature. Il faut aborder ce problème en examinant les conditions particulières de la révolution russe, le cours particulier de son développement. C'est ce que nous ferons dans la suite de notre exposé. Mais ce serait une erreur d'affirmer d'avance que les révolutions prolétariennes de demain en Europe, toutes ou la plupart d'entre elles, apporteront absolument des restrictions aux droits électoraux de la bourgeoisie. Il se peut qu'il en soit ainsi. Après la guerre et l'expérience de la révolution russe, il en sera vraisemblablement ainsi; mais cela n'est pas de rigueur pour l'application de la dictature; cela n'est pas un indice nécessaire du concept logique de la dictature; cela ne constitue point pour la dictature un aspect nécessaire de sa réalité historique et de classe.

L'indice nécessaire, la condition expresse de la dictature, c'est la répression violente des exploiteurs comme classe et par suite la violation de la " démocratie pure ", c'est-à-dire de l'égalité et de la liberté à l'égard de cette classe.

C'est ainsi, et seulement ainsi, que la question peut être posée au point de vue théorique. Or Kautsky, en posant la question autrement, a prouvé qu'il s'attaquait aux bolchéviks non pas en théoricien, mais en sycophante à la dévotion des opportunistes et de la bourgeoisie.

Dans quels pays, dans quelles conditions nationales particulières à tel ou tel capitalisme seront appliquées (totalement ou principalement) telles ou telles mesures de restriction, de violation de la démocratie pour les exploiteurs, cela dépend des particularités nationales de tel ou tel capitalisme, de telle ou telle révolution. Théoriquement la question se pose autrement, de la manière suivante : la dictature du prolétariat est-elle possible sans violation de la démocratie à l'égard de la classe des exploiteurs ?

C'est cette question, la seule importante et essentielle en matière de théorie, que Kautsky a éludée. Kautsky a cité de nombreux passages de Marx et d'Engels, sauf ceux qui ont trait à cette question et que j'ai rapportés plus haut.

Kautsky a parlé de tout ce que l'on veut, de tout ce qui est recevable pour les libéraux et les démocrates bourgeois et ne sort pas du cadre de leurs idées; mais il n'a rien dit de ce qui est primordial, à savoir que le prolétariat ne peut triompher sans briser la résistance de la bourgeoisie, sans réprimer par la violence ses adversaires, et que là où il y a " répression par la violence ", et pas de " liberté ", il est évident que la démocratie est absente.

Cela, Kautsky ne l'a pas compris.

*

***

Passons à l'expérience de la révolution russe et au désaccord entre les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans et l'Assemblée Constituante, à la suite duquel la Constituante fut dissoute et la bourgeoisie privée des droits électoraux.

Défense aux Soviets de se transformer en organisations d’État

Les Soviets sont la forme russe de la dictature prolétarienne. Si un théoricien marxiste, dans un ouvrage sur la dictature du prolétariat, avait réellement étudié ce phénomène (au lieu de répéter comme Kautsky les lamentations petites-bourgeoises et les refrains mencheviks contre la dictature), ce théoricien aurait d'abord donné de la dictature une définition générale, puis il aurait envisagé sa forme particulière, nationale, les Soviets; il en aurait fait l'analyse en tant qu'une des formes de la dictature du prolétariat.

On conçoit qu'il n'y ait rien de sérieux à attendre de Kautsky, après qu'il a " remanié " en libéral la doctrine de Marx sur la dictature. Mais il est éminemment caractéristique de voir comment il aborde la question des Soviets, et comment il s'en tire.

Les Soviets, écrit-il en évoquant leur apparition en 1905, ont créé la " forme d'organisation prolétarienne, universelle (umfassendste) entre toutes, puisqu'elle englobait tous les ouvriers salariés " (p. 31). En 1905, les Soviets n'étaient en Russie que des corporations locales; en 1917, ils sont devenus une organisation à l'échelle nationale.

" Dès maintenant, poursuit Kautsky, l'organisation soviétique a un grand et glorieux passé. Un avenir plus magnifique encore lui est réservé, et cela non pas seulement en Russie. Contre les forces colossales dont dispose le capital financier dans le domaine économique et politique, les anciennes méthodes de lutte économique et politique du prolétariat s'avèrent partout insuffisantes [versagen, le mot allemand dit un peu plus que " insuffisantes ", et un peu moins que " impuissantes "]. On ne saurait y renoncer, elles restent nécessaires en temps normal, mais elles se trouvent parfois en présence de problèmes qu'elles ne sont pas à même de résoudre et qui, pour être résolus avec succès, exigent l'union de tous les moyens politiques et économiques de la classe ouvrière " (p. 32).

Suivent des considérations sur la grève de masse et sur la " bureaucratie syndicale " qui, tout en étant aussi indispensable que les syndicats eux-mêmes, est cependant " incapable de diriger les gigantesques batailles de masse qui, de plus en plus, deviennent un signe des temps... "

... " Ainsi donc, conclut Kautsky, l'organisation soviétique est un des phénomènes les plus importants de notre époque. Elle promet d'acquérir une portée primordiale dans les grandes batailles décisives à venir entre le capital et le travail.

Mais sommes-nous en droit de demander encore davantage aux Soviets ? Les bolchéviks, qui obtinrent après la révolution de novembre 1917 [nouveau style, ou, d'après l'ancien, octobre 1917, avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, la majorité dans les Soviets des députés ouvriers de Russie, entreprirent après la dissolution de l'Assemblée Constituante de faire du Soviet, jusqu'alors organisation de combat d'une seule classe, une organisation d’État. Ils ont anéanti la démocratie que le peuple russe avait conquise par la révolution de mars [de février, d'après l'ancien style]. Dès lors, les bolchéviks ont cessé de s'appeler social-démocrates. Ils s'intitulent communistes " [pp. 32-33, c'est Kautsky qui souligne].

Quiconque connaît la presse menchévique russe verra aussitôt avec quelle servilité Kautsky recopie Martov, Axelrod, Stein et Cie. " Avec servilité ", c'est bien le mot; car Kautsky, pour flatter les préjugés des menchéviks, dénature les faits d'une façon grotesque. Il n'a pas pris soin, par exemple, de demander à ses informateurs, tels que Stein de Berlin ou Axelrod de Stockholm, quand avaient été envisagés le changement de la dénomination de bolchéviks en celle de communistes, et le rôle des Soviets en tant qu'organisations d'État. Si Kautsky avait pris ce simple renseignement, il n'aurait pas écrit ces lignes qui prêtent à rire puisque ces deux questions furent soulevées par les bolchéviks en avril 1917, notamment dans mes " thèses " du 4 avril 1917, c’est-à-dire bien avant la Révolution d'Octobre 1917 (à plus forte raison avant la dissolution de la Constituante le 5 janvier 1918).

Le raisonnement de Kautsky, que j'ai reproduit en entier, forme le nœud de tout le problème des Soviets. Le nœud, en ce sens précisément qu'il s'agit de savoir si les Soviets doivent s'efforcer de devenir des organisations d'État (en avril 1917, les bolchéviks avaient lancé le mot d'ordre : " Tout le pouvoir aux Soviets ", et à la conférence du Parti bolchévik, toujours en avril 1917, ils déclaraient qu'une république parlementaire bourgeoise ne pouvait les satisfaire, et qu'ils réclamaient une république ouvrière et paysanne du type de la Commune ou des Soviets), ou bien les Soviets ne doivent pas s'y efforcer, ne doivent pas prendre le pouvoir, ne doivent pas devenir des organisations d’État, mais rester les " organisations de combat " d'une seule " classe " (comme l'a dit Martov, en masquant spécieusement par un pieux souhait le fait que sous la direction menchévique, les Soviets étaient un instrument de subordination des ouvriers à la bourgeoisie).

Kautsky a repris servilement les termes de Martov; il s'est saisi de fragments de la discussion théorique des bolchéviks avec les menchéviks, fragments qu'il a transposés, sans analyse et sans discernement, sur le terrain théorique général, sur le terrain européen. Il en est résulté une salade, qui chez tout ouvrier russe conscient, s'il avait pris connaissance de ces raisonnements de Kautsky, aurait provoqué un rire homérique.

Tous les ouvriers d'Europe (à l'exception d'une poignée de social-impérialistes endurcis) accueilleront Kautsky par les mêmes éclats de rire, quand nous leur aurons expliqué de quoi il s'agit.

En poussant jusqu'à l'absurde - d'une manière saisissante - l'erreur de Martov, Kautsky lui a jeté le pavé de l'ours. En effet, voyez à quoi en arrive Kautsky.

Les Soviets englobent tous les ouvriers salariés. Contre le capital financier, les anciennes méthodes de lutte économique et politique du prolétariat sont insuffisantes. Ce n'est pas seulement en Russie que les Soviets sont appelés à jouer un rôle immense. Ils joueront un rôle déterminant dans les grandes batailles décisives entre le capital et le travail, en Europe. Ainsi parle Kautsky.

Fort bien. " Les batailles décisives entre le capital et le travail " ne décident-elles pas la question de savoir laquelle de ces deux classes s'emparera du pouvoir de l’État ?

Pas du tout. Mais jamais de la vie !

Dans les batailles " décisives ", les Soviets qui englobent tous les ouvriers salariés ne doivent pas devenir une organisation dÉtat !

Et qu'est-ce que l'État ?

L'État n'est pas autre chose qu'une machine d'oppression d'une classe par une autre.

Ainsi, la classe opprimée, l'avant-garde de tous les travailleurs et de tous les exploités dans la société actuelle, doit aspirer aux " batailles décisives entre le capital et le travail ", mais elle ne doit pas toucher à la machine dont le capital se sert pour opprimer le travail ! -- Elle ne doit pas briser cette machine-- Elle ne doit pas mettre en œuvre son organisation universelle pour écraser les exploiteurs !

Bravo, bravissimo, M. Kautsky ! " Nous " reconnaissons la lutte de classes, comme la reconnaissent tous les libéraux, c'est-à-dire sans le renversement de la bourgeoisie…

Là, la rupture totale de Kautsky devient manifeste et avec le marxisme et avec le socialisme; c'est, en fait, passer du côté de la bourgeoisie, disposée à admettre tout ce que l'on veut, sauf la transformation des organisations de la classe qu'elle opprime en organisations d’État. Ici, Kautsky sera absolument incapable de sauver sa position : concilier toutes choses et éluder par des phrases toutes les contradictions profondes.

Ou bien Kautsky renonce complètement au passage du pouvoir politique aux mains de la classe ouvrière, ou bien il admet que la classe ouvrière prenne en main la vieille machine d’État bourgeoise; mais il n'admet d'aucune manière qu'elle la brise, la démolisse et la remplace par une machine nouvelle, prolétarienne. Qu'on " interprète " et qu'on " explique " comme on voudra le raisonnement de Kautsky, dans les deux cas sa rupture avec le marxisme et son ralliement à la bourgeoisie sont évidents.

Déjà dans le Manifeste communiste, Marx, indiquant quel État il faut à la classe ouvrière victorieuse, écrivait : " État, c'est-à-dire le prolétariat organisé en classe dominante. " Et voici un homme qui, tout en prétendant rester marxiste, déclare que le prolétariat, organisé en sa totalité et menant la " lutte décisive " contre le capital, ne doit pas faire de son organisation de classe une organisation d’État. En l'occurrence, Kautsky fait preuve de cette " foi superstitieuse en l’État ", dont Engels écrivait en 1891 qu'elle avait " en Allemagne passé dans la conscience de toute la bourgeoisie et même de beaucoup d'ouvriers ". Luttez, ouvriers, " consent " notre philistin (le bourgeois aussi y " consent " puisque les ouvriers luttent quand même et qu'il ne reste qu'à trouver le moyen d'émousser leur glaive), luttez, mais défense vous est faite de vaincre ! Ne détruisez pas la machine d’État de la bourgeoisie, ne dressez pas à la place de l' " organisation d’État " bourgeoise, l'" organisation d’État " prolétarienne !

Quiconque partage vraiment la conception marxiste selon laquelle l’État n'est pas autre chose qu'une machine d'oppression d'une classe par une autre, quiconque a un peu approfondi cette vérité, n'énoncerait jamais cette chose absurde que les organisations prolétariennes, capables de vaincre le capital financier, ne doivent pas se transformer en organisations d’État. C'est là justement qu'apparaît le petit bourgeois pour qui, " malgré tout ", l’État demeure une entité en dehors ou au-dessus des classes. En effet, pourquoi serait-il permis au prolétariat, à une " seule classe ", de mener une guerre décisive contre le capital qui exerce sa domination non seulement sur le prolétariat, mais sur le peuple tout entier, sur toute la petite bourgeoisie, sur toute la paysannerie, et pourquoi ne serait-il pas permis à ce prolétariat, à cette " seule classe ", de transformer son organisation en organisation d’État ? C'est que le petit bourgeois a peur de la lutte de classe et ne la mène pas jusqu'au bout, jusqu'à l'essentiel.

Kautsky s'est complètement empêtré et a démasqué ses batteries. Il reconnaît lui-même, notez-le bien, que l'Europe va au-devant de batailles décisives entre le capital et le travail, et que les anciennes méthodes de lutte économique et politique du prolétariat sont insuffisantes. Or, ces méthodes consistaient précisément à faire usage de la démocratie bourgeoise. Par conséquent ?

Kautsky n'a pas osé en tirer la conséquence logique.

... Par conséquent, il faut être un réactionnaire, un ennemi de la classe ouvrière, un valet de la bourgeoisie pour exalter maintenant les beautés de la démocratie bourgeoise et bavarder sur la démocratie pure, la face tournée vers le passé révolu. La démocratie bourgeoise a été un progrès par rapport au moyen âge, et il fallait la mettre à profit.

Mais aujourd'hui, elle est insuffisante pour la classe ouvrière. Maintenant, il ne s'agit pas de regarder en arrière, mais en avant, afin que la démocratie bourgeoise soit remplacée par la démocratie prolétarienne. Et si le travail préparatoire à la révolution prolétarienne, l'éducation et la formation de l'armée prolétarienne ont été possibles (et nécessaires) dans le cadre de l’État démocratique bourgeois, enfermer le prolétariat dans ce cadre, dès l'instant où nous en sommes venus aux " batailles décisives ", c'est trahir la cause prolétarienne, c'est agir en renégat.

Kautsky s'est mis dans une posture archiridicule : il a repris l'argument de Martov, sans s'apercevoir que chez Martov ledit argument s'appuie sur un autre, lequel n'existe pas chez Kautsky ! Martov soutient (et Kautsky répète à sa suite) que la Russie n'est pas encore mûre pour le socialisme; d'où il résulte logiquement qu'il est encore trop tôt pour transformer les Soviets d'organes de combat, en organisations d’État (autrement dit : il est opportun de transformer les Soviets, avec l'aide des chefs menchéviks, en organes de subordination des ouvriers à la bourgeoisie impérialiste). Or, Kautsky ne peut pas dire explicitement que l'Europe n'est pas mûre pour le socialisme. En 1909, avant d'être renégat, Kautsky écrivait qu'il ne fallait pas maintenant avoir peur d'une révolution prématurée, que quiconque renoncerait à la révolution par crainte de la défaite serait un traître. Kautsky n'ose pas se rétracter ouvertement. Il en résulte une incohérence qui démasque entièrement toute sa sottise et sa lâcheté de petit bourgeois : d'une part, l'Europe est mûre pour le socialisme et elle s'achemine vers les batailles décisives du travail contre le capital; d'autre part, défense de transformer l'organisation de combat (c'est-à-dire qui se forme, s'accroît et se fortifie dans la lutte), l'organisation du prolétariat, avant-garde, organisateur et guide des opprimés, en organisation d’État !

*

***

Au point de vue politique et pratique, l'idée que les Soviets sont nécessaires comme organisation de combat, mais ne doivent pas se transformer en organisation d'État, est infiniment plus absurde encore qu'au point de vue théorique. Même en temps de paix, alors que la situation n'est pas révolutionnaire, la lutte de masse menée par les ouvriers contre les capitalistes, par exemple la grève de masse, provoque des deux côtés une exaspération farouche, une lutte d'âpreté passionnée; la bourgeoisie ne cesse de répéter qu'elle reste et entend rester " maîtresse chez elle ", etc. Or pendant la révolution, quand la vie politique bat son plein, une organisation comme les Soviets, qui embrasse tous les ouvriers de toutes les industries, et puis tous les soldats et toute la population travailleuse et pauvre des campagnes, une telle organisation est nécessairement amenée d'elle-même, par le développement de la lutte, par la simple " logique " de l'attaque et de la riposte, à poser la question de front. Tenter de prendre une position intermédiaire, de " concilier " le prolétariat et la bourgeoisie, c'est faire preuve de sottise et courir à un échec lamentable : il en a été ainsi, en Russie, des prédications de Martov et des autres menchéviks; il en sera de même nécessairement en Allemagne et dans les autres pays, pour peu que les Soviets prennent un développement plus ou moins large, qu'ils aient le temps de s'unir et de se consolider. Dire aux Soviets : luttez mais ne prenez pas en mains tout le pouvoir d'État, ne devenez pas des organisations d'État, c'est prêcher la collaboration des classes et la " paix sociale " entre le prolétariat et la bourgeoisie. Il est ridicule de penser que, dans une lutte acharnée, une semblable position puisse aboutir à autre chose qu'à une faillite honteuse. Etre assis entre deux chaises, voilà le sort éternel de Kautsky. Il fait semblant de n'être d'accord sur aucun point avec les opportunistes en matière de théorie, mais en réalité dans tout ce qui est essentiel (c'est-à-dire dans tout ce qui a trait à la révolution), il est d'accord avec eux dans la pratique.

L'Assemblée Constituante et la République soviétique

L'Assemblée Constituante et sa dissolution par les bolchéviks, voilà le fin fond de la brochure de Kautsky. Il y revient constamment. Dans son ouvrage, le chef idéologique de la II° Internationale ressasse à tous les coups que les bolchéviks " ont anéanti la démocratie " (voir ci-dessus un passage de Kautsky que nous avons cité). Question vraiment intéressante et importante, car le rapport entre la démocratie bourgeoise et la démocratie prolétarienne se pose ici pratiquement devant la révolution. Voyons donc comment cette question est traitée par notre " théoricien marxiste ".

Il cite les " thèses sur l'Assemblée Constituante " écrites par moi et publiées dans la Pravda du 26 décembre 1917. On pourrait penser qu'il n'est point de meilleure preuve de la façon sérieuse dont Kautsky, documents en mains, aborde son sujet. Mais voyons un peu comment Kautsky manie les citations. Il ne dit pas que ces thèses étaient au nombre de 19; il ne dit pas qu'on y envisageait la corrélation entre la république bourgeoise ordinaire avec Assemblée Constituante, et la République des Soviets, aussi bien que l'histoire du désaccord qui s'est manifesté dans notre révolution entre l'Assemblée Constituante et la dictature du prolétariat. De tout cela, Kautsky ne dit rien; il déclare simplement au lecteur que " deux d'entre elles [de ces thèses] ont une importance particulière " : l'une, c'est que les socialistes-révolutionnaires se sont scindés après les élections à l'Assemblée Constituante, mais avant sa convocation (Kautsky omet de dire que cette thèse est la cinquième); l'autre, c'est que la République des Soviets est en général une forme démocratique supérieure à l'Assemblée Constituante (Kautsky omet de dire que cette thèse est la troisième).

Et de cette troisième thèse seulement, Kautsky cite en entier le petit passage suivant :

" La République des Soviets est non seulement un type supérieur d'institutions démocratiques (en comparaison d'une république bourgeoise ordinaire, couronnée par une Assemblée Constituante), mais la seule forme susceptible d'assurer la transition la plus indolore au socialisme. " (Kautsky omet le mot " ordinaire " et les mots d'introduction de la thèse : " Pour passer du régime bourgeois au régime socialiste, pour assurer la dictature du prolétariat ".)

Après avoir cité ce passage, Kautsky s'écrie avec une ironie superbe :

" Quel dommage que l'on ne soit arrivé à cette conclusion qu'après avoir été mis en minorité à la Constituante. Personne auparavant ne l'avait réclamée plus impétueusement que Lénine. "

Voilà ce qu'on lit textuellement à la page 31 du livre de Kautsky !

N'est-ce pas une vraie perle ! Seul un sycophante du camp de la bourgeoisie pouvait présenter les faits aussi faussement, afin de donner au lecteur l'impression que tous les propos des bolchéviks sur le type supérieur de l'État sont une invention imaginée seulement après que les bolchéviks se sont trouvés en minorité dans l'Assemblée Constituante !! Un mensonge aussi ignoble ne pouvait venir que d'un gredin qui s'est vendu à la bourgeoisie ou, ce qui est absolument la même chose, qui a donné sa confiance à Axelrod tout en dissimulant ses informateurs.

Tout le monde sait en effet que, dès le premier jour de mon arrivée en Russie, le 4 avril 1917, j'ai lu en public des thèses dans lesquelles je proclamais la supériorité d'un État du type de la Commune sur la république parlementaire bourgeoise. Ensuite, à maintes reprises, j'ai répété la même chose dans la presse, par exemple dans ma brochure sur les partis politiques. Cette brochure, traduite en anglais parut en Amérique, en janvier 1918, dans l'Evening Post de New York. Bien plus. La conférence du Parti bolchévik, fin avril 1917, constatait dans une résolution que la république prolétarienne et paysanne était supérieure à la république parlementaire bourgeoise; que celle-ci ne pouvait satisfaire notre parti; que le programme du parti devait être modifié en conséquence.

Comment qualifier après cela le geste de Kautsky, assurant aux lecteurs allemands que je réclamais impétueusement la convocation de l'Assemblée Constituante, et que je n'ai commencé à " ravaler " l'honneur et la dignité de l'assemblée Constituante qu'après que les bolchéviks y eurent été mis en minorité ? Comment excuser pareil geste ? Kautsky n'était pas au courant des faits ? -Mais alors pourquoi a-t-il entrepris d'en parler ? ou pourquoi n'avoir pas déclaré honnêtement : moi, Kautsky, j'écris sur la foi des informations fournies par les menchéviks Stein, Axelrod et Cie ? Kautsky, prétendant être objectif, cherche à dissimuler son rôle de valet des menchéviks mortifiés de leur défaite.

Mais ce ne sont là que les fleurettes, les fruits viendront après.

Admettons que Kautsky n'ait pas voulu ou n'ait pas pu ( ? ?) recevoir de ses informateurs la traduction des résolutions des bolchéviks et de leurs déclarations sur la question de savoir s'ils se contentaient de la république démocratique bourgeoise. Admettons-le, encore que la chose soit invraisemblable. Mais mes thèses du 26 décembre 1917, Kautsky les mentionne explicitement à la page 30 de son livre.

Ces thèses-là , Kautsky les connaît-il intégralement, ou bien n'en connaît-il que ce que lui ont traduit les Stein, les Axelrod et consorts ? Kautsky cite la troisième thèse sur la question fondamentale : avant les élections à la Constituante, les bolchéviks se rendaient-ils compte et déclaraient-ils au peuple que la République des Soviets est supérieure à la république bourgeoise ? Mais Kautsky ne dit rien de la deuxième thèse.

Or, cette deuxième thèse porte :

" Réclamant la convocation d'une Assemblée Constituante, la social-démocratie révolutionnaire, dès le début de la révolution de 1917, a maintes fois souligné que la République des Soviets était une forme de démocratisme supérieure à celle d’une république bourgeoise, ordinaire, avec Assemblée Constituante " (c'est moi qui souligne).

Afin de présenter les bolchéviks comme des gens sans principes, comme des " opportunistes révolutionnaires " (Kautsky emploie cette expression quelque part, je ne sais plus à quel propos, dans son livre), M. Kautsky a caché aux lecteurs allemands que les thèses font expressément mention de " maintes " déclarations antérieures !

Tels sont les menus, les mesquins et méprisables expédients de M. Kautsky. C'est ainsi qu'il a pu esquiver la question théorique.

Est-il exact ou non que la république parlementaire de la démocratie bourgeoise est inférieure à une république du type de la Commune ou du type des Soviets ? Là est le nœud de la question. Kautsky l'a laissé de côté. Tout ce que Marx a donné dans son analyse de la Commune de Paris, Kautsky l'a " oublié ". Il a " oublié " de même la lettre d'Engels à Bebel, du 28 mars 1875, qui exprime d'une façon particulièrement nette et explicite cette même pensée de Marx : " La Commune n'était plus un État au sens propre du mot. "

Voilà donc le théoricien le plus éminent de la II° Internationale qui, dans une brochure spécialement consacrée à la Dictature du prolétariat, traitant spécialement de la Russie, où la question d'une forme d’État supérieure à la République démocratique bourgeoise a été maintes fois posée expressément, passe cette question sous silence. Qu'est-ce en fait sinon déserter pour passer au camp de la bourgeoisie ?

(Remarquons entre parenthèses qu'ici encore Kautsky se traîne à la remorque des menchéviks russes. Parmi ces derniers, on trouvera autant de gens qu'on voudra connaissant " tous les textes " de Marx et d'Engels, mais il n'est pas un seul menchévik qui, d'avril à octobre 1917 et d'octobre 1917 à octobre 1918, ait essayé une seule fois d'analyser la question d'un État du type de la Commune. Plékhanov également a éludé cette question. Force leur a été de se taire, bien sûr.)

Evidemment, parler de la dissolution de l'Assemblée Constituante avec des gens qui se disent socialistes et marxistes, mais qui en fait passent à la bourgeoisie sur la question essentielle, la question d'un État du type de la Commune, ce serait semer des perles devant les pourceaux. Il suffira de publier in extenso, en annexe à cette brochure, mes thèses sur l'Assemblée Constituante. Et le lecteur verra que la question a été posée le 26 décembre 1917 au point de vue théorique, historique, politique et pratique.

Si, comme théoricien, Kautsky a entièrement renié le marxisme, il aurait pu, comme historien, étudier la question de la lutte entre les Soviets et l'Assemblée Constituante. Plusieurs ouvrages de Kautsky témoignent que celui-ci savait être historien marxiste, que des écrits de ce genre dus à sa plume demeureront le solide patrimoine du prolétariat, en dépit du reniement postérieur de leur auteur. Mais dans cette question, Kautsky, comme historien également, se détourne de la vérité, dédaigne des faits universellement connus, agit en sycophante. Il voudrait présenter les bolchéviks comme des gens sans principes, et il raconte comment ils ont essayé d'atténuer leur conflit avec l'Assemblée Constituante, avant de la dissoudre. Il n'y a là absolument rien de mal, nous n'avons rien à désavouer; je publie mes thèses intégralement, et il y est dit clair comme le jour : messieurs les petits bourgeois hésitants, retranchés à l'Assemblée Constituante, résignez-vous à la dictature du prolétariat ou bien nous triompherons de vous par la " voie révolutionnaire " (thèses 18 et 19).

C'est ainsi que le prolétariat vraiment révolutionnaire a toujours agi et agira toujours envers la petite bourgeoisie hésitante.

Sur la question de l'Assemblée Constituante, Kautsky s'en tient à un point de vue formel. Dans mes thèses, j'ai dit clairement et répété maintes fois que les intérêts de la révolution passent avant les droits officiels de l'Assemblée Constituante (voir les thèses 16 et 17). Le point de vue démocratique purement formel est précisément celui du démocrate bourgeois qui n'admet pas la primauté des intérêts du prolétariat et de la lutte de classe prolétarienne. Comme historien, Kautsky n'aurait pas pu ne pas reconnaître que les parlements bourgeois sont les organes de telle ou telle classe. Mais maintenant (afin d'accomplir cette noire besogne qu'est le reniement de la révolution), il lui fallait oublier le marxisme; et Kautsky ne pose pas la question de savoir de quelle classe l'Assemblée Constituante était l'organe en Russie. Il n'analyse pas la situation conc