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K. Marx

 

Le Capital

Livre III – Section II

La transformation du profit en profit moyen

Table des matières

Chapître VIII : Différence des taux de profit dans les différentes branches de production par suite des différences de composition du Capital *

Chapître IX : Formation d’un taux général (moyen) du profit et transformation de la valeur des marchandises en coût de production *

Chapître X : Action égalisatrice de la concurrence sur les taux généraux des profits – prix et valeurs de marché – surprofit. *

Chapître XI : Effet des oscillations du salaire sur les coûts de production *

1. Composition moyenne. *

2. Composition inférieure *

3. Composition supérieure *

Chapître XII : Considérations complémentaires *

1. Causes modifiant le coût de production. *

2. Coût de production des marchandises de composition moyenne. *

3. Causes de compensation pour le capitaliste. *

 

  1. Différence des taux de profit dans les différentes branches de production par suite des différences de composition du Capital

Dans la partie précédente nous avons exposé comment le taux du profit peut varier alors que le taux de la plus-value reste constant. Dans ce chapitre nous admettrons que dans toutes les branches de production d'un pays le travail est soumis à un même degré d'exploitation, c'est-à-dire qu'il fonctionne dans toutes les entreprises pendant des journées de même longueur, avec un même taux de plus-value. A. Smith a démontré que bien des différences se présentant dans l'exploitation du travail n'existent qu'en apparence et passagèrement ; elles n’entrent pas en ligne de compte pour l'analyse des conditions générales de la production, parce qu'elles se compensent pour toutes sortes de raisons, effectives ou imaginaires, acceptées par le préjugé. D'autres différences, par ex. celles relatives aux salaires, se basent en grande partie sur la distinction, dont nous nous sommes occupés dans notre vol. I, page 17, entre le travail simple et le travail qualifié, et n'ont aucune influence sur le degré d'exploitation du travail, bien qu'elles rendent très inégaux les sorts des ouvriers dans les différentes sphères de la production. Si, par ex., le travail d'un joaillier est payé plus cher que celui d'un journalier, le surtravail du joaillier produit aussi relativement -une plus grande quantité de plus-value que celui du journalier. Bien que le nivellement des salaires et des journées de travail et, par conséquent, le nivellement des taux de la plus-value soient entravés par quantité d'obstacles locaux dans les différentes sphères de la production, voire même pour les divers capitaux d'une même branche de production, ils se réalisent cependant de plus en plus à mesure que la production capitaliste fait des progrès et extermine les autres modes de production. Quelqu'importante que soit l'étude de ces faits pour des recherches spéciales sur le salaire, elles sont accessoires et négligeables dans une analyse générale de la production capitaliste. En effet, dans toute analyse générale, il faut admettre au préalable que les conditions réelles correspondent à la conception qu'on en a, ou, ce qui revient au même, il ne faut exposer les conditions réelles que pour autant qu'elles rentrent dans le type général.

Les différences des taux de la plus-value d'un pays à l'autre et par suite le degré de l'exploitation nationale du travail sont absolument indifférents pour l'analyse que nous allons faire. Ce que nous voulons étudier dans cette partie, c'est la manière dont se forme un taux général du profit dans un pays donné. Lorsqu'il s'agira de comparer les taux de profit des divers pays, il suffira de combiner ce que nous avons dit antérieurement avec ce que nous allons exposer maintenant : on observera en premier lieu les différences des taux de la plus-value dans chaque pays et on comparera ensuite, en se basant sur ces taux de plus-value, les différences des taux nationaux du profit. Si ces différences ne résultent pas de différences entre les taux nationaux de plus-value, elles devront être attribuées à des circonstances qui ne peuvent être dégagées qu'en supposant, comme nous le faisons dans ce chapitre, que la plus-value est la même partout et par conséquent constante.

Nous avons démontré dans le chapitre précédent que, le taux de la plus-value étant constant, le taux du profit d'un capital donné peut hausser ou baisser sous l'action de circonstances qui augmentent ou diminuent la valeur de l'un ou l'autre élément du capital constant, et affectent ainsi le rapport entre la partie constante et la partie variable du capital. Nous avons fait remarquer en outre que si des circonstances qui prolongent ou raccourcissent la durée de la rotation peuvent agir d'une manière semblable sur le taux du profit, elles n'ont aucune action sur sa valeur absolue, celle-ci étant identique à celle de la plus-value. En effet ces circonstances ne font que modifier le rapport entre une plus-value ou un profit de grandeur donnée et la grandeur du capital avancé. Ce n'est que lorsque des variations de valeur provoquent un engagement ou un dégagement de capital, qu'il peut en résulter une influence sur la valeur absolue du profit et alors le taux n'est pas affecté. Pareille influence ne se ferait d'ailleurs sentir que sur des capitaux déjà engagés et non sur des capitaux à engager, et l'augmentation ou la diminution de profit résuIterait de ce que, par suite des variations de la valeur, un même capital mettrait en œuvre plus ou moins de travail, c'est-à-dire produirait plus ou moins de plus-value, le taux de celle-ci restant constant. Loin d'être en contradiction avec la loi générale ou d'en représenter une dérogation, cette exception apparente en est en réalité un cas spécial.

Nous avons vu dans la partie précédente que, le degré d'exploitation du travail restant constant, toute variation de valeur des éléments du capital constant et toute modification de la durée de rotation du capital modifient le taux du profit ; il en résulte que des branches de production coexistantes doivent donner naissance à des taux de profit différents, lorsque, toutes autres circonstances égales, les périodes de rotation de leurs capitaux sont différentes ou que les rapports entre les valeurs des éléments constituants de leurs capitaux ne sont pas les mêmes. Les modifications successives que nous observions précédemment dans un même capital se présentent maintenant comme des différences coexistantes dans des capitaux engagés dans des branches de production différentes, et nos recherches devront porter sur les différences tant dans la composition organique que dans les périodes de rotation des capitaux.

Il va de soi que lorsque dans cette analyse nous parlerons de la composition ou de la rotation du capital dans une branche de production donnée, il s'agira du capital moyen engagé normalement dans cette branche, et qu'il sera fait abstraction des différences accidentelles qui peuvent se présenter pour les capitaux isolés.

De ce que nous avons supposé que le taux de la plus-value, la journée de travail et le salaire sont constants, il résulte qu'une quantité déterminée de capital variable exprime une quantité déterminée de force de travail mise en œuvre et par conséquent une quantité déterminée de travail réalisé. 100 £ représentant le salaire et, en réalité, la force de travail de 100 ouvriers, n * 100 £ représenteront le salaire et la force de travail de n * 100 ouvriers et 100 £ / n ceux de 100 / n ouvriers. Le capital variable étant l'expression (et il en est toujours ainsi lorsque le salaire est donné d'avarice) de la quantité de travail mise en œuvre par un capital donné, toute variation de la grandeur de ce capital annonce qu'une différence est survenue dans la masse de force de travail. Si 100 £ représentent 100 ouvriers travaillant une semaine et par conséquent 6000 heures de travail (chaque ouvrier travaillant 60 heures par semaine), 200 £ représenteront 12000 et 50 £ 3000 heures de travail.

Ainsi que nous l'avons énoncé dans notre premier volume, nous entendons par composition du capital le rapport entre les éléments actifs et passifs qui le constituent, le rapport entre le capital variable et le capital constant. Ce rapport doit être considéré à deux points de vue, d'importance inégale, qui dans certaines circonstances se traduisent par les mêmes effets.

En premier lieu, il doit être envisagé au point de vue technique, comme correspondant à un stade déterminé du développement de la productivité. Une quantité donnée de force de travail, représentée par un nombre déterminé d'ouvriers, est nécessaire pour produire, par exemple en une journée, une quantité voulue de produits et mettre en œuvre, consommer productivement, une quantité voulue de moyens de production, de machines, de matières premières, etc. Un nombre déterminé d'ouvriers correspond par conséquent, à une quantité déterminée de moyens de production, une quantité donnée de travail vivant répond à une quantité donnée de travail matérialisé. Le rapport entre ces quantités diffère considérablement d'une industrie à l'autre et souvent même dans la même industrie d'une branche à l'autre, bien que le hasard puisse vouloir qu'il soit le même dans des branches très éloignées l'une de l'autre; il détermine la composition technique du capital et est en réalité la base de sa composition organique.

Mais il arrive également que, dans des industries différentes, il y ait le même rapport entre le capital variable, simple index de la force de travail, et le capital constant, simple index de la masse de moyens de production mis en œuvre. C'est ainsi que certains travaux, qu'ils soient exécutés en cuivre ou en fer, donnent lieu à un même rapport entre la force de travail et la masse de moyens de production ; mais comme le cuivre est plus cher que le fer, le rapport entre les valeurs du capital variable et du capital constant n'est pas le même dans les deux cas et par conséquent la composition de la valeur du capital total est également différente. A une même composition technique peuvent donc correspondre diverses compositions-valeurs, et le fait se manifeste dans chaque branche d'industrie lorsque la composition technique restant constante, le rapport des valeurs des deux parties du capital varie. L'inverse se produit également, mais seulement lorsque la modification du rapport entre les quantités de moyen de production et de force de travail est compensée par une modification en sens inverse de leurs valeurs.

Nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, à condition qu'elle soit déterminée par sa composition technique et qu'elle en soit le reflet.

Nous considérons donc le capital variable comme l'expression d'une quantité déterminée de force de travail, d'un nombre déterminé d'ouvriers, d'une quantité déterminée de travail vivant mis en œuvre. Alors que dans la partie précédente une variation de la valeur du capital variable ne pouvait exprimer qu'une variation du prix d'une quantité donnée de travail, il n'en est plus de même ici, où nous admettons que la journée de travail et le taux de la plus-value sont constants et qu'un salaire déterminé correspond à une durée donnée de travail. Par contre une différence dans la grandeur du capital constant peut être ou l'expression d'une modification de la quantité de moyens de production mis en œuvre par une quantité donnée de force de travail ou le résultat d'une différence entre la valeur des moyens de production d'une industrie et celle des moyens de production des autres.

Le salaire hebdomadaire de 100 ouvriers étant de 100 et la durée de leur travail de 60 heures, supposons que le taux de la plus-value soit de 100 %. Les ouvriers travaillent donc 30 heures par semaine pour eux et gratuitement 30 heures pour le capitaliste. Dans leurs 100 £ de salaire, il ne se trouve incorporé que 30 heures de travail de 100 ouvriers, soit 3000 heures de travail ; les autres 3000 heures sont incorporées dans les 100 £ de plus-value ou de profit accaparées par le capitaliste. Bien que le salaire de 100 £ n'exprime pas la valeur dans laquelle s'est matérialisé le travail hebdomadaire des 100 ouvriers, il indique cependant (puisque la durée de la journée de travail et le taux de la plus-value sont donnés) que le capital a occupé 100 ouvriers pendant 6000 heures. Cette indication est fournie par la valeur 100 £ du capital variable, qui renseigne en premier lieu sur le nombre d'ouvriers occupés (1 £ représentant 1 ouvrier par semaine, 100 £ représentent 100 ouvriers) et ensuite sur la durée de leur travail. (Le taux de la plus-value étant de 100 %, chaque ouvrier accomplit deux fois plus de travail que ce qui est représenté par son salaire, c'est-à-dire que son salaire de 1 £, expression d'une demi-semaine de travail, équivaut à une semaine entière de travail actif; par conséquent les 100 £, tout en n'exprimant que 50 semaines de travail, en représentent 100 de travail actif). Il y a une distinction profonde à établir dans l'expression de la valeur du capital variable suivant qu'elle désigne la somme des salaires, c'est-à-dire une quantité donnée de travail matérialisé ou simplement la quantité de travail vivant qu'elle met en œuvre. Cette quantité de travail vivant est toujours plus grande que la quantité de travail contenue dans le salaire et est représentée par une valeur plus grande que celle du capital variable, car elle est déterminée d'une part par le nombre d'ouvriers occupés par ce capital et d'autre part par le surtravail qu'ils produisent.

Supposons que dans l'industrie A un capital de 700 soit dépensé en 100 de capital variable et 600 de capital constant, et que dans l'industrie B le même capital soit dépensé en 600 de capital variable et 100 de capital constant. Le capital A de 700 n'occupera donc qu’une force de travail de 100, ce qui représentera, en reprenant nos chiffres de tantôt, 100 semaines ou 6000 heures de travail vivant, tandis que le capital B de 700 occupera 600 semaines ou 36000 heures de travail vivant. Le capital A ne pourra donc s'approprier que 50 semaines, soit 3000 heures, de surtravail, alors que le capital B, sans être plus considérable, accaparera 300 semaines ou 18000 heures. Le capital variable exprime non seulement le travail qu'il contient en lui-même, mais aussi (le taux de la plus-value étant donné) le supplément de travail qu'il peut mettre en œuvre, le surtravail. Le degré d'exploitation du travail étant le même, le profit sera de 100 / 700 = 1 / 7 = 14 2/7 % dans l'industrie A et de 600 / 700 = 85 5/7 % dans l'industrie B, soit un taux de profit six fois plus grand dans B que dans A. Et non seulement le taux du profit, mais le profit lui-même sera six fois plus considérable (600 pour B et 100 pour A), puisque le même capital occupe six fois plus de travail vivant dans l'industrie B que dans l'industrie A et produit six fois plus de plus-value et six fois plus de profit.

Si au lieu d'un capital de 700 £, A en employait un de 7000 (B continuant à opérer avec son capital de 100 £), il dépenserait, en supposant que la composition organique reste la même, 1000 £ en capital variable; il occuperait par semaine 1000 ouvriers, représentant 60000 heures de travail vivant, dont 30000 heures de surtravail. Et cependant, avec 700 £ de capital variable, A ne mettrait en œuvre que 1/6 de travail vivant et de surtravail de plus que B et ne produirait que 1/6 de profit en plus. Quant au taux du profit, il sera de 1000 / 7000 = 100 / 700 = 14 2/7 % du côté de A, contre 600 / 700 = 85 5/7 % qu'il était pour B. Par conséquent, des capitaux engagés de même importance donnent des taux de profit différents lorsque, pour un même taux de la plus-value, les valeurs absolues de la plus-value et du profit sont différentes, les quantités de travail vivant mis en œuvre étant différentes dans les deux cas.

Le résultat est le même lorsque, les conditions techniques étant identiques dans les deux industries, les valeurs du capital constant sont différentes. Supposons que de part et d'autre il faille 100 £ comme capital variable pour payer 100 ouvriers par semaine et mettre en œuvre des quantités égales de machines et de matières premières. Supposons que ces dernières soient plus chères dans l'industrie B que dans l'industrie A, et que les 100 £ de capital variable exigent, par ex., 200 £ de capital constant dans A et 400 £ dans B. Le taux de la plus-value étant de 100 %, la plus-value et le profit seront de 100 £ dans les deux cas ; mais dans A on aura 100 / (200 c + 100 v) = 1/3 = 33 1/3 %, tandis que dans B le rapport sera de 100 / (400 c + 100 v) = 1/5 = 20 %, ce qui provient de ce que sur 100 £ de capital engagé, il y a 1/5 ou 20 £ de capital variable dans B, et 1/3 ou 33 1/3 £ dans A. Sur 100 £, l'industrie B obtiendra donc moins de profit que A, parce que sur 100 £ de capital avancé, elle occupe moins de travail vivant et recueille moins de plus-value.

Entre nos deux exemples, il y a cependant une différence : dans le second il suffirait, pour obtenir un résultat identique dans les deux industries, de modifier le capital, soit du côté de A, soit du côté B, l'organisation technique restant la même ; dans le premier, il faudrait transformer complètement la composition technique des deux industries pour aboutir des deux côtés au même résultat.

La composition organique des capitaux étant indépendante de leur grandeur absolue, tout revient à savoir pour quelles parts relatives y figurent le capital variable et le capital constant. Des capitaux différents au point de vue de la composition centésimale, mais de grandeur absolue égale, produisent des quantités très différentes de plus-value et de profit (le degré d'exploitation et la journée de travail étant les mêmes), lorsque le capital variable n'est pas le même de part et d'autre et que, par conséquent, les quantités de travail vivant mis en œuvre et de surtravail, source de plus-value, sont différentes.

Si un capital ayant comme composition centésimale 90 c + 10 v produisait, avec un même degré d'exploitation du travail, autant de plus-value ou de profit qu'un capital ayant la composition 10 v + 90 c, il serait clair comme le jour que la plus-value et la valeur en général n'auraient pas le travail pour source et que l'économie politique serait privée de toute base rationnelle. Le salaire payé à l'ouvrier pour une semaine de 60 heures de travail étant de 1 £ et le taux de la plus-value étant de 100 %, il est certain que toute la valeur que l'ouvrier peut produire en une semaine est de 2 £. Dix ouvriers ne pourront pas fournir plus de 20 £, et comme dans cette valeur 10 £ servent à payer leurs salaires, il leur sera impossible de produire plus de 10 £ de plus-value. Par contre, 90 ouvriers livrant hebdomadairement un produit de 180 £ et ne recevant comme salaire que 90 £, fourniront une plus-value de 90 £. Le taux du profit sera donc de 10 % d'un côté et de 90 % de l'autre. S'il en était autrement la valeur et la plus-value ne seraient pas du travail matérialisé.

Étant donné que dans les différentes industries la composition centésimale des capitaux assigne des valeurs différentes à leur partie constante et à leur partie variable, et fait par conséquent varier de l'une à l'autre les quantités de travail vivant qu'elles occupent et les quantités de plus-value et de profit qu'elles produisent, le taux du profit, qui n'est autre chose que l'expression du rapport de la plus-value au capital total, doit varier d'une branche de production à l'autre. Or, si des capitaux de même importance, mais engagés dans des industries différentes, produisent des profits inégaux, parce que leur composition organique n'est pas la même, il s'ensuit que le rapport entre les profits de capitaux inégaux appliqués à des industries différentes ne peut pas être égal au rapport des grandeurs de ces capitaux. S'il en était autrement, il faudrait en conclure que, malgré les différences de leur composition organique, des capitaux de même importance donneraient les mêmes taux de profit dans toutes les industries. Ce n'est donc que dans la même industrie ou dans des industries différentes appliquant des capitaux de même composition organique, que la valeur absolue du profit est en raison directe de la valeur du capital engagé. Dire que les profits de capitaux inégaux sont en raison des grandeurs de ceux-ci, serait affirmer que des capitaux de même importance produisent nécessairement des profits égaux, ou encore que le taux du profit est le même pour tous les capitaux, quelles que soient leur importance et leur composition organique.

Ce que nous venons de dire n'est vrai que pour autant que les marchandises se vendent à leurs valeurs. La valeur d'une marchandise est égale à la valeur du capital constant qu'elle contient, plus la valeur du capital variable qui est reproduit en elle, plus la plus-value produite par ce capital variable. Le taux de la plus-value étant constant, la quantité de plus-value dépend évidemment de l'importance du capital variable. La valeur du produit d'un capital de 100 peut être, ou 90 c + 10 v + 10 pl = 110, on 10 c + 90 v + 90 pl = 190 ; si les marchandises sont vendues à leurs valeurs, le prix du premier produit sera de 110 et contiendra 10 de plus-value ou de travail non payé, celui du second sera de 190 et comprendra 90 de plus-value ou de travail non payé.

Cet aspect des choses est surtout important lorsqu'il s'agit de comparer des taux de profit dans des pays différents. Supposons que dans un pays d'Europe le taux de la plus-value soit de 100 %, ce qui revient à dire que les ouvriers y travaillent la moitié de la journée pour eux et l'autre moitié pour les patrons, et admettons que dans un pays d'Asie le taux de la plus-value soit de 25 %, les ouvriers y travaillant les 4/5 de la journée pour eux et 1/5 pour leurs patrons. Supposons en outre que dans le pays européen le capital national ait la composition 84 c + 16 v, alors que dans le pays asiatique, où l'on emploie peu de machines, et où, dans un temps donné, une quantité déterminée de force de travail consomme relativement peu de matières premières, la composition soit 16 c + 84 v. Dans ces conditions, on aura :

  1. Dans le pays européen : valeur du produit : 84 c + 16 v + 16 pl = 116. Taux du profit : 16 / 100 = 16 %

  2. Dans le pays asiatique : valeur du produit: 16 c + 84 v + 21 pl = 121. Taux du profit : 21 / 100 = 21 %.

Le taux du profit est donc de plus de 25 %, plus grand en Asie qu'en Europe, bien que le taux de la plus-value y soit quatre fois plus petit. Les Carey, les Bastiat et tutti quanti seraient incontestablement arrivés à la conclusion inverse. Disons en passant que dans le plus grand nombre des cas les différences, dans un même pays, entre les taux des profits sont déterminées par des différences entre les taux des plus-values (ce qui ne nous intéresse pas dans ce chapitre, où nous comparons des taux de profit inégaux correspondant à des taux égaux de plus-value).

En dehors des différences dans la composition organique des capitaux, c'est-à-dire en dehors de l'inégalité des quantités de travail et (toutes circonstances égales) de surtravail mises en œuvre par des capitaux égaux dans des branches différentes dé production, il existe une autre cause d'inégalité des taux du profit ; c'est la différence, d'une industrie à l'autre, de la longueur de la période de rotation du capital. Nous avons vu, dans le chapitre IV, que, la composition organique des capitaux étant la même, les taux de profit sont en raison inverse des périodes de rotation, et qu'un même capital variable, soumis à des périodes de rotation différentes, produit annuellement des quantités différentes de plus-value. L'inégalité des périodes de rotation est donc une autre cause de ce que des capitaux égaux engagés dans des industries différentes ne rapportent pas le même profit dans le même espace de temps, et donnent des taux de profit différents.

Quant au rapport entre la partie fixe et la partie circulante du capital, il n'a par lui-même aucune action sur le taux du profit, sa variation ne peut se répercuter sur ce dernier que pour autant qu'elle coïncide avec une variation du rapport entre la partie constante et la partie variable du capital et, dans ce cas, c'est exclusivement à cette dernière que sera due l'altération du taux du profit. Une modification du rapport entre la partie fixe et la partie circulante peut aussi agir sur le taux du profit lorsqu'elle provoque une modification de la période de rotation, pendant laquelle un profit déterminé doit être réalisé. Lorsque les rapports des parties fixe et circulante dont se composent les capitaux sont différents, il en résulte toujours, il est vrai, des différences dans les durées des périodes de rotation ; mais il ne s'ensuit nullement que les périodes de rotation pendant lesquelles les mêmes capitaux donnent du profit soient inégales. Peu importe que A doive convertir une plus grande partie de son produit en matières premières que B et que B soit astreint à faire travailler pendant plus de temps les mêmes machines en consommant moins de matières premières ; tous les deux, pendant qu'ils produisent, ont constamment une partie de leur capital engagée : chez l'un, elle l'est sous forme de matières premières, par conséquent de capital circulant; chez l'autre, elle l'est sous forme de machines, partant de capital fixe. A convertit sans cesse une partie de son capital-marchandise en argent et cet argent en matières premières, tandis que B emploie pendant longtemps une partie de son capital sous forme d’instruments de travail, sans la convertir. S'ils mettent en œuvre la même quantité de travail, ils vendront, il est vrai, pendant l'année des produits de valeurs différentes, mais ces produits contiendront la même quantité de plus-value, et les taux de leurs profits, calculés d'après le capital total avancé, seront les mêmes, bien que les capitaux qu'ils ont engagés ne soient pas composés de la même manière en éléments fixe et circulant et n'aient pas eu la même rotation. Les deux capitaux auront donc produit le même profit dans le même temps, bien qu'ils aient parcouru des rotations de durées différentes. Une différence dans le temps de rotation n'a de l'importance que pour autant qu'elle affecte la quantité de surtravail appropriée et réalisée par un même capital, dans un espace de temps déterminé. Étant donné qu'une variation de la composition en capital fixe et capital circulant n'implique pas nécessairement une modification de la période de rotation, déterminant à son tour une variation du taux du profit, il est clair que si le taux du profit vient à se modifier, ce changement doit être considéré comme résultant, non de ce que le rapport entre la partie fixe et la partie circulante du capital a été altérée, mais de ce qu'une différence est intervenue dans la durée de la période de rotation.

La composition très variée (en partie fixe et partie circulante) du capital constant engagé dans les diverses industries n'a donc aucune importance au point de vue du taux du profit, étant donné que c'est le rapport entre le capital variable et le capital constant qui est le facteur décisif et que ce rapport de même que la valeur du capital constant sont absolument indépendants des parties constituantes (fixe ou circulante) de ce dernier. Il arrivera cependant - et il peut en résulter des conclusions erronées - qu'une grande importance du capital fixe soit l'indice d'une production se faisant à une grande échelle et comportant un capital constant de beaucoup supérieur au capital variable, c'est-à-dire une application de travail vivant relativement inférieure à celle des moyens de production.

Nous avons donc montré que les taux des profits varient d'une industrie à l'autre à cause des différences de la composition organique des capitaux et, jusqu'à un certain point, des inégalités de leurs périodes de rotation. Il en résulte que lorsque les taux de plus-value sont les mêmes, la loi de proportionnalité des profits aux grandeurs des capitaux n'est vraie, du moins comme tendance, que pour des capitaux de même composition organique et de même période de rotation ; ces conditions étant remplies, des capitaux de même importance donnent pendant le même temps des profits égaux, pour autant (ce que nous n'avons pas cessé d'admettre jusqu'à présent) que les marchandises se vendent à leur valeur. D'autre part, il est hors de doute qu'abstraction faite de quelques différences accidentelles et secondaires qui se compensent, il n'existe en réalité et il ne peut exister, à moins que tout le système de la production capitaliste ne prenne fin, de différence entre les taux moyens du profit dans les diverses industries. Il semble donc que la théorie de la valeur soit ici inconciliable avec le mouvement réel et les phénomènes de la production, et qu'il faille renoncer à l'espoir de comprendre ceux-ci.

Il résulte de la première partie de ce volume que les prix de revient sont les mêmes dans des industries différentes lorsque celles-ci comportent des capitaux avancés de même importance, quelle que soit la composition organique de ces derniers. Quand il s'agit du prix de revient, le capitaliste n'établit aucune distinction entre le capital constant et le capital variable ; une marchandise dont la production a exigé une avance de 100 £ lui coûte le même prix, que l'avance se soit faite sous forme de 90 c + 10 v, ou de 10 c + 90 v. Lorsque les capitaux avancés sont égaux, les prix de revient sont les mêmes, quelles que différentes que puissent être les valeurs et les plus-values produites ; cette égalité des prix de revient sert de base à la concurrence des capitaux, qui est le point de départ du profit moyen.

  1.   Formation d’un taux général (moyen) du profit et transformation de la valeur des marchandises en coût de production

La composition organique du capital dépend à chaque instant de deux facteurs : 1°) du rapport technique entre la force de travail et la quantité de moyens de production mis en œuvre ; 2°) du prix des moyens de production. Nous déterminerons l'importance relative des parties constituant le capital en supposant celui-ci égal à cent, de sorte que la composition organique d'un capital dont les 4/5 sont du capital constant et 1/5 du capital variable sera exprimée par 80 c + 20 v. En outre, nous supposerons, dans les comparaisons que nous allons établir, que le taux de la plus-value est uniformément égal à 100 %, notre capital de 80 c + 20 v, rapportera donc une plus-value de 20 pl, ce qui signifie un taux de profit de 20 %. Ces éléments étant donnés, la valeur réelle du produit ne dépend plus que de l'importance de la partie fixe du capital constant et de son usure, et comme ces facteurs n'ont aucune influence sur le taux du profit et ne présentent par conséquent aucune importance pour notre recherche, nous sommes autorisés à admettre, dans un but de simplification, que le capital constant passe toujours entièrement dans le produit annuel. Nous supposerons également que les capitaux des différentes industries rapportent annuellement des quantités égales de plus-value, c'est-à-dire que nous ferons abstraction provisoirement des différences qui peuvent résulter de l'inégalité des périodes de rotation. (Cette question sera examinée plus loin.)

Supposons cinq industries distinctes, comportant des compositions organiques différentes des capitaux qui y sont engagés :

Capitaux

Taux de la plus-value

Plus-value

Valeur produite

Taux de profit

I. 80 c + 20 v

100%

20

120

20%

II. 70 c + 30 v

100%

30

130

30%

III. 60 c + 40 v

100%

40

140

40%

IV. 85 c + 15 v

100%

15

115

15%

V. 95 c + 5 v

100%

5

105

5%

Bien que l'exploitation du travail soit faite au même degré dans ces industries, les taux dit profit y sont très différents, par suite des différences existant dans les compositions organiques des capitaux.

Le total des capitaux engagés est de 500 et la plus-value totale est de 110 ; les marchandises produites valent en tout 610. Supposons que les cinq industries n'en constituent qu'une et que les capitaux I à V soient les différentes parties d'un capital unique, ce qui se présente par exemple dans une fabrique de coton, où les départements de la carderie, de l'étirage, de la filature et du tissage exigent des proportions différentes de capital variable et de capital constant, et où par conséquent le rapport moyen, applicable à l'établissement tout entier, ne petit être déterminé qu'en second lieu. Dans cette hypothèse, notre capital de 500 aurait comme composition moyenne 390 c + 110 v, soit 78 c + 22 v sur 100. Cette composition étant celle de chacun des capitaux de 100 entrant dans le capital total, la plus-value moyenne correspondant à chacun sera de 22, le taux moyen du profit s'élèvera à 22 % et le prix moyen du produit qu'ils fournissent sera de 122. C'est à ce prix de 122 qu'il faudra par conséquent vendre le produit de chaque cinquième du produit du capital total.

Afin d'échapper à des conclusions tout à fait erronées, il conviendra cependant de ne pas égaler à 100 tous les prix de revient. En effet, le capital I, dont la composition est 80 c + 20 v, donnera, le taux de la plus-value étant de 100 %, un produit dont la valeur totale sera de 80 c + 20 v + 20 pl, à condition que le capital constant soit consommé tout entier par la production annuelle; ce qui peut arriver dans certaines industries, mais très difficilement la où c : v = 4:1. Il faut donc tenir compte de ce que les valeurs des marchandises produites par chaque capital de 100 peuvent être différentes; ce qui se présentera lorsque c comportera un rapport différent entre sa partie fixe et sa partie circulante, et lorsque les éléments fixes des divers capitaux s'usant différemment ajouteront au produit des valeurs inégales, dans les mêmes temps. Mais il n'en résultera aucune influence sur le taux du profit : que les 80 c abandonnent au produit annuel une valeur de 80, de 50 ou de 5, que le produit annuel vaille 80 c + 20 v + 20 pl, ou 50 c + 20 v + 20 pl = 90, ou 5 c + 20 v + 20 pl = 45, la différence entre la valeur du produit et le prix de revient sera toujours de 20 et le taux du profit résultant du rapport de 20 à 100 (valeur du capital) sera uniformément de 20 %. Le tableau suivant, dans lequel les cinq capitaux abandonnent au produit des fractions différentes de capital constant, rend ces conclusions plus intelligibles :

Capitaux

Taux de la plus-value

Plus-value

Taux de profit

Valeur des marchandises

Coût de production

I. 80 c + 20 v

100%

20

20%

90

70

II. 70 c + 30 v

100%

30

30%

111

81

III. 60 c + 40 v

100%

40

40%

131

91

IV. 85 c + 15 v

100%

15

15%

70

55

V. 95 c + 5 v

100%

5

5%

20

15

390 c + 110 v

 

110

   

Total

78 c + 22 v

 

22

   

Moyenne

En considérant de nouveau ces capitaux I à V comme n'en formant qu'un seul, nous constatons que la somme des cinq capitaux est égale à 500 = 390 c + 110 v, soit pour chacun une composition moyenne de 78 c + 22 v, et une plus-value de 22. Cette dernière étant appliquée uniformément aux capitaux I à V, il en résulte les prix de vente suivants :

Capitaux

Plus-value

Valeur des marchandises

Coût de production

Prix des marchandises

Taux de profit

Écart du prix par rapport à la valeur

I. 80 c + 20 v

20

90

70

92

22 %

+2

II. 70 c + 30 v

30

111

81

103

22 %

-8

III. 60 c + 40 v

40

131

91

113

22 %

-18

IV. 85 c + 15 v

15

70

55

77

22 %

+7

V. 95 c + 5 v

5

20

15

37

22 %

+17

Les marchandises seront donc vendues à 2 + 7 + 17 = 26 au-dessus et à 8 + 18 = 26 au-dessous de leur valeur, c'est-à-dire qu'il y aura compensation des différences qui affectent les prix par suite de la répartition uniforme de la plus-value et de l'addition à chaque capital de 100 d'un même profit (le profit moyen) de 22. C'est uniquement parce qu'une partie des marchandises est vendue au-dessus et l'autre au-dessous de sa valeur et que ces différences se balancent, que le taux du profit est le même (22 %) dans les cinq branches de production, malgré la différence de composition organique des capitaux qui y sont engagés. Le coût de production sobtient en ajoutant au prix de revient dans une sphère de production donnée la moyenne des taux de profit dans les différentes sphères de production. Le calcul du coût de produclion part donc de la supposition qu'il y a un taux général du profit, ce qui suppose que dans chaque branche de production les divers taux du profit soient ramenés à un taux moyen. Les taux spéciaux de profit sont exprimés par pl / C dans chaque sphère de production et ils dérivent, ainsi qu'on l'a vu dans la première partie de ce volume, de la valeur de la marchandise.

Cette analyse préalable était nécessaire pour donner une idée précise du taux général du profit et par suite du coût de production des marchandises. Celui-ci est donc égal au prix de revient augmenté du profit calculé d'après le taux général du profit ou, plus court, il est le prix de revient augmenté du profit moyen.

Par suite des différences qui existent dans la composition organique des capitaux engagés dans les différentes industries et de, l'inégalité des quantités de travail mises en œuvre par des capitaux de même grandeur, les quantités de surtravail appropriées et de plus-value produites sont très inégales. Il en résulte qu'au début les taux de profit sont très différents dans les diverses industries. Mais la concurrence intervient pour les ramener à un taux général qui représente la moyenne de tous les taux spéciaux. On appelle profit moyen, le profit qui, calculé sur la base du taux général, échoit à un capital de grandeur déterminée, quelle que soit sa composition organique. Le coût de production d'une marchandise est donc aussi égal à son prix de revient, augmenté de la partie du profit annuel moyen qui lui est assignée en raison des conditions de sa rotation et du capital engagé (et pas seulement du capital consommé) pour sa production. Soit, par exemple, un capital de 500, dont la partie fixe (égale à 100) s'use de 10 %, pendant une rotation de sa partie circulante (égale à 400). Si une rotation rapporte un profit moyen de 10 %, le prix de revient du produit sera : 10 c, pour l'usure + 400 (c + v) de capital circulant = 410, et le coût de production sera : 410 (prix de revient) + 50 (10 % de profit sur 500) = 460.

Bien que la vente des marchandises restitue les valeurs des capitaux qui ont été dépensés pour les produire, chaque capitaliste ne reçoit pas exactement la quantité de plus-value et de profit produite par la branche d'industrie à laquelle il appartient; la quantité qui lui tombe en partage est proportionnelle à sa participation au capital total de la société et à l'ensemble de la plus-value et du profit créés par ce capital. Le profit qu'il touche pour 100 de capital avancé (quelle que soit la composition de celui-ci) est le même, qu'il soit calculé pour une année ou toute autre durée, que celui qui échoit à 100 de capital total pendant la même période. Les capitalistes sont donc dans la situation des actionnaires d'une société distribuant tel bénéfice pour cent et leur situation, quant au profit, ne diffère de l'un à l'autre que d'après l'importance de leur participation à l'ensemble des entreprises de la société, d'après le capital qu'ils y ont engagé, d'après les actions qu'ils y ont prises. Alors que la fraction du prix de vente qui rembourse le prix de revient se détermine dans chaque industrie d'après l'avance de capital qui y est faite, l'autre fraction, qui représente le profit et s'ajoute au prix de revient, se calcule, non d'après le profit qui a été produit par ce capital dans un espace de temps donné, mais d'après le profit moyen qui échoit, pendant un temps déterminé, à ce capital considéré comme une fraction du capital total de la société.

En vendant sa marchandise au coût de production, le capitaliste en retire une somme d'argent rigoureusement proportionnelle à la valeur du capital qu'il a dépensé pour la produire et il réalise un profit qui est en rapport avec la part d'intervention de son capital dans le capital total de la société. Si son prix de revient est spécifique, le profit qui s'y ajoute est indépendant de la nature spéciale de l'industrie dans laquelle il est engendré et représente simplement un tant pour cent du capital avancé.

Supposons que les cinq établissements de notre exemple appartiennent à un capitaliste et que l'on sache quelles sont, sur 100 de capital avancé dans chacun, les quantités de capital variable et de capital constant consommées pour la production des marchandises. Ces quantités constitueront incontestablement une partie du prix des marchandises, car ce prix doit être au moins assez élevé pour reconstituer le capital qui a été avancé et consommé. Les prix de revient seront donc différents pour les établissements I à V et seront établis d'une manière différente dans chacun. Quant aux quantités de plus-value et de profit, le capitaliste pourra les déterminer en bloc en les considérant comme produites par l'ensemble du capital qu'il a avancé, et les répartir uniformément à tant pour cent entre les cinq capitaux partiels. Le prix de revient sera donc différent pour chacune des marchandises I à V, et à ce prix sera ajouté, pour faire le prix de vente, une somme représentant le profit, calculée d'après une base unique, à un taux pour cent uniforme pour les cinq catégories de produits, Le prix total des marchandises I à V sera donc égal à la somme de leurs valeurs, c'est-à-dire à la somme de leurs prix de revient, augmentée de la somme des plus-values (des profits) créées pendant leur production; il sera par conséquent l'expression monétaire du travail matérialisé et vivant contenu dans ces marchandises. Ce qui est vrai pour un capitaliste isolé est vrai lorsqu'on se place au point de vue social, et que l'on considère l'ensemble de toutes les entreprises : la somme des coûts de production des marchandises est égale à la somme de leurs valeurs.

Cette thèse semble en contradiction avec ce fait qu'en régime capitaliste les éléments du capital productif s'achetant ordinairement sur le marché, leurs prix contiennent déjà un profit réalisé, de sorte que le profit d'une industrie passe dans le prix de revient d'une autre. Cependant si nous plaçons d'un côté la somme des prix de revient des marchandises d'un pays et si nous plaçons de l'autre la somme des profits ou des plus-values, il est certain que d'un côté comme de l'autre l'équilibre doit s'établir. Prenons, par exemple, une marchandise A dont le prix de revient contient les profits de B, C et D, qui, à, leur tour, voient figurer dans leurs prix de revient le profit de A. Il est évident que le profit de A ne fera pas partie du prix de revient de A et qu'il en sera de même de B, C et D, pour la bonne raison que personne ne compte son profit dans son prix de revient. Si donc il existe n sphères de production et si dans chacune le profit s'élève à p, le prix de revient global sera K = np ; si le profit d'une sphère de production entre dans le prix de revient d'une autre et ainsi de suite, tous ces profits figureront dans le prix final du produit achevé et ne seront pas comptés une seconde fois. Le profit global apparaît par conséquent lorsque la marchandise est un produit achevé, dont le coût de production ne fait pas partie du prix de revient d'une autre marchandise.

Lorsque le prix de revient k d'une marchandise contient une somme p représentant les profits des producteurs des moyens de production et donne lieu à un profit p, le profit total est P = p + p1, et l'on peut écrire k + P = k + p + p1. Dans l'étude de la plus-value (vol. 1, chap. IX, 2, p. 94), nous avons vu que le produit d'un capital peut être considéré comme formé de deux parties, dont l’une ne sert qu'à reconstituer le capital et dont l'autre n'exprime que la plus-value. Pour être appliqué au produit total de la société, cette manière de calculer doit être rectifiée, car le profit contenu, par exemple, dans le prix du lin ne peut pas être porté en compte deux fois, d'abord comme profit du producteur du lin et ensuite comme faisant partie du prix de la toile.

Aucune différence n'existe entre le profit et la plus-value, lorsqu’il s'agit, par ex., de la plus-value de A entrant dans le capital constant de B ; il est en effet sans importance pour la valeur des marchandises que le travail qu'elles contiennent soit payé ou non. C’est donc B qui paie la plus-value de A et dans le calcul général cette plus-value n'est pas comptée deux fois. Mais le prix du produit du capital B peut différer de sa valeur, parce que la plus-value réalisée peut être plus grande ou plus petite que le profit ajouté au produit, et il peut en être de même des marchandises qui constituent la partie constante et la partie variable (sous forme de subsistances des ouvriers) de ce même capital. En effet, cette partie constante représente un prix de revient augmenté d’une plus-value, par conséquent un prix de revient augmenté d'un profit, et celui-ci peut être plus grand ou plus petit que la plus-value à laquelle il a été substitué. Quant à la partie variable, elle représente le salaire moyen et est toujours égale à la valeur que fournit l'ouvrier pendant les heures qu'il travaille pour produire les subsistances nécessaires ; mais ce nombre d'heures lui-même peut être erroné, notamment lorsque les coûts de production des subsistances ne sont pas les mêmes que leurs valeurs. Il y a donc là une source d'erreurs, mais toutes ces différences se balancent parce qu'un excédent de plus-value dans une marchandise est compensé par un manquant dans une autre, et que les inégalités de valeur qui se produisent dans les prix de production des marchandises s'équilibrent. En effet, ce qui caractérise la production capitaliste, c'est que les lois générales ne s'y manifestent que sous une forme tendancielle, d'une manière approximative et vague, comme l'expression moyenne d'oscillations éternelles.

Puisque le taux général du profit est égal à la moyenne des taux de profit des capitaux avancés pendant un temps donné, un an par ex., il n'y a pas lieu de tenir compte des différences résultant de l'inégalité des périodes de rotation ; mais ces différences influent sur le taux du profit dans chaque sphère de production et c'est la moyenne de tous ces taux qui constitue le taux général du profit.

Dans l'exemple précédent, nous avons admis qu'un capital de 100 était engagé dans chaque sphère de production, et nous avons fait cette supposition pour mettre en lumière les différences qui existent entre les taux de profit et par suite les différences qui se présentent entre les valeurs des marchandises produites par des capitaux de même importance. Il va de soi que les quantités de plus-value produites dans chaque sphère de production dépendent (la composition du capital étant donnée) de la grandeur des capitaux engagés et que le taux du profit n'est nullement affecté par cette grandeur, qu'elle soit de 100, de m + 100 ou de xm * 100. Le taux du profit est de 10 %, que le profit total soit de 10 donné par un capital de 100 ou de 100 donné par un capital de 1000.

Nous avons vu que les taux de profit diffèrent d’une industrie à l'autre parce que les quantités de plus-value (profit) varient d'après les rapports du capital variable au capital total; il en résulte que le profit moyen pour cent du capital social et, par conséquent, le taux moyen ou le taux général du profit doivent être très inégaux suivant les grandeurs relatives des capitaux engagés dans les diverses industries. Prenons quatre capitaux A, B, C, D, ayant un même taux de plus-value égal à 100 %. Si, sur 100 de capital total, le capital variable est représenté, dans A par 25, dans B par 40, dans C par 15 et dans D par 10, la plus-value ou le profit fourni par 100 de capital total sera de 25 pour A, de 40 pour B, de 15 pour C, de 10 pour D, en tout 90, soit un taux moyen de profit de 90 = 22 ½ % (en admettant que les quatre capitaux soient de même importance). Si la valeur du capital total était de 200 pour A, de 300 pour B, de 1000 pour C et de 4000 pour D, les profits obtenus seraient respectivement de 50, 120, 150 et 400, soit en tout 720 sur 5500 de capital, soit un taux moyen de profit de 13 1/11 %.

Les valeurs produites diffèrent d'après les grandeurs des capitaux avancés dans A, B, C, D. Le taux général du profit n'est donc pas simplement la moyenne des divers taux de profit dans les diverses industries, mais il dépend également du " poids " de chacun de ces taux, c'est-à-dire de l'importance relative du capital qui l'a engendré, de la part que celui-ci représente du capital total de la société. Il est évident que le résultat doit être tout différent suivant qu'une plus grande ou une plus petite partie du capital total donne un taux de profit plus grand ou plus petit, par conséquent suivant qu'une quantité plus grande ou plus petite de capital est engagée dans des industries où le rapport du capital variable au capital total est plus grand ou plus petit. Les choses se passent ici comme chez l’usurier qui, prêtant ses capitaux à des taux très différents, 4, 5, 6, 7 %, détermine le taux moyen en tenant compte de l'importance de chaque capital prêté à, chacun de ces taux.

Le taux général du profit est donc déterminé par deux facteurs :

  1. la composition organique des capitaux, par conséquent les taux du profit dans les diverses industries ;

  2. la répartition du capital total de la société entre les différentes industries, c'est-à-dire l'importance relative du capital engagé dans chaque industrie.

Dans les volumes I et II, nous ne nous étions occupés que de la valeur des marchandises, dans ce troisième volume, nous avons isolé une partie de cette valeur, le prix de revient, et nous en avons présenté une nouvelle forme, le coût de production.

En admettant que la composition moyenne du capital social soit de 80 c + 20 v et que le taux annuel de la plus-value soit de 100 %, le profit annuel moyen d'un capital de 100 sera de 20 et le taux général annuel du profit sera de 20 %. Quel que soit le prix de revient (k) des marchandises produites annuellement par un capital de 100, leur coût de production sera k + 20. Dans les industries dont le capital aura la composition (80 - x) c + (20 + x) v, la plus-value (le profit) réellement produite pendant l'année sera de 20 + x, c'est-à-dire supérieure à 20, et la valeur des marchandises sera de k + 20 + x, c'est-à-dire supérieure au coût de production. Par contre, dans les industries dont le capital aura la composition (80 + x) + (20 - x), la plus-value (le profit) produite annuellement sera de 20 - x, c'est-à-dire inférieure à 20, et la valeur des marchandises sera de k + 20 - x, c'est-à-dire inférieure au coût de production. Celui-ci n'est donc égal à la valeur (abstraction faite des différences provenant du temps de rotation) que dans les industries dont le capital a la composition 80 c + 20 v.

Le développement de la productivité sociale du travail diffère d'une branche de production à l'autre ; il est en rapport avec le quantum de moyens de production qui peut être mis en œuvre par un quantum déterminé de travail, c'est-à-dire par un nombre déterminé d'ouvriers travaillant pendant une journée de durée déterminée. Nous appelons capitaux de composition supérieure ceux qui contiennent, pour cent, plus de capital constant et moins de capital variable que le capital social moyen; capitaux de composition inférieure, ceux qui présentent le phénomène inverse; et capitaux de composition moyenne ceux dont la composition est identique à celle du capital social moyen. Si ce dernier a la composition 80 c + 20 v, le capital 90 c + 10 v sera un capital supérieur et le capital 70 c + 30 v sera un capital inférieur ; ou d'une manière générale : mc + nv représentant le capital social moyen (m et n étant des grandeurs constantes dont la somme est égale à 100), (m + x)c + (n - x)v représentera un capital isolé ou un groupe de capitaux de composition supérieure et (m - x)c + (n + x)v, un capital isolé ou un groupe de capitaux de composition inférieure. Le fonctionnement de ces capitaux, le taux moyen du profit étant de 20 % et la durée de la rotation étant d'un an, est donné par le tableau suivant, dans lequel I correspond à la composition moyenne :

Capitaux

Taux de profit

Prix du produit

Valeur

I. 80 c + 20 v + 20 pl

20%

120

120

II. 90 c + 10 v + 10 pl

20%

120

110

III. 70 c + 30 v + 30 pl

40%

120

130

Les marchandises produites par le capital II ont une valeur inférieure à leur coût de production et celles produites par le capital III ont un coût de production inférieur à leur valeur ; seuls les capitaux I, dont la composition est par hasard la même que celle du capital social moyen, produisent des marchandises dont le coût de production est égal à leur valeur. Lorsqu'il s'agit d'appliquer cette règle à des cas déterminés, il convient naturellement de tenir compte de l'écart qui existe entre le rapport c / v et la moyenne sociale, non par suite d'une différence dans la composition technique, mais d'une variation de la valeur des éléments du capital constant.

Ce que nous venons de développer vient modifier jusqu'à un certain point le mode de détermination du prix de revient des marchandises. Nous avons admis jusqu'ici que le prix de revient est égal à la valeur des marchandises consommées dans la production. Mais le coût de production et le prix de revient se confondent pour l'acheteur, et ce qui est le coût de production d'une marchandise peut figurer comme prix de revient dans la constitution du coût d'une autre marchandise. Or, le coût de production et la valeur d'une marchandise peuvent différer l'un de l'autre; il se peut donc que le prix de revient d'une marchandise, constitué au moyen du coût de production d'autres marchandises soit supérieur ou inférieur à la valeur des moyens de production qui ont concouru à sa formation. Il convient, par conséquent, de ne pas perdre de vue que l'on risque de faire une erreur chaque fois que, dans une branche de production donnée, on égale le prix de revient des marchandises à la valeur des moyens de production consommés pour les obtenir.

Nous jugeons inutile, pour l'étude que nous poursuivons en ce moment, d'insister sur ce point et nous nous bornons à retenir que le prix de revient des marchandises est toujours plus petit que leur valeur. L'erreur que nous venons de signaler n'a d'ailleurs aucune importance pour le capitaliste, quel que soit l'écart entre le prix de revient de ses marchandises et la valeur de ses moyens de production. Pour lui le prix de revient est une quantité donnée, indépendante de la production, tandis que le résultat de cette dernière est une marchandise qui contient de la plus-value, une valeur en excès par rapport au prix de revient. La proposition que le prix de revient d'une marchandise est plus petit que sa valeur s'est souvent transformée, dans la pratique, en cette autre que le prix de revient est plus petit que le coût de production, et le fait est, qu'au point du vue du capital total de la société, pour lequel le coût de production est égal à la valeur, ces deux propositions sont identiques. Bien que la proposition qui énonce que le prix de revient est moins élevé que la valeur présente des exceptions quand on considère les différentes branches d'industrie, elle repose cependant sur ce fait que lorsqu'on envisage le capital total de la société, le prix de revient de l'ensemble des marchandises est inférieur à leur coût de production, c'est-à-dire à leur valeur. Le prix de revient d'une marchandise n'exprime que le travail payé qu'elle contient; la valeur est constituée par tout le travail, payé et non payé ; enfin le coût de production exprime le travail payé augmenté d'un quantum de travail non payé, déterminé pour chaque industrie indépendamment d'elle.

Puisque p est égal à kp' (p' exprimant le taux général du profit) l'expression (k + p) du coût de production peut s'écrire k + kp'. Si k = 300 et p' = 15 %, le coût de production sera k + kp' = 300 + 300 * (15 / 100) = 345.

Dans chaque industrie, le. coût de production peut changer :

  1. La valeur des marchandises restant invariable (la même quantité de travail, matérialisé et vivant, concourant à la production), lorsqu'il se produit une modification du taux général du profit ;

  2. Le taux général du profit restant constant, lorsque survient une modification de la valeur, soit dans les différentes branches de production, par suite de transformations techniques, soit dans les marchandises qui entrent comme éléments de production dans le capital constant ;

  3. Par les deux causes à la fois.

Malgré les changements profonds qui se produisent continuellement (ainsi que nous le verrons plus loin) dans les taux de profit réels des différentes industries, le taux général du profit ne se modifie qu'à la longue, à la suite d'oscillations dont la résultante ne se dessine qu'après des périodes de longue durée, à moins que n'interviennent des événements économiques exceptionnels et imprévus. Lorsqu'une modification du coût de production se manifeste au bout d'une période de courte durée (nous faisons abstraction des oscillations des prix du marché), il faut en chercher l'explication, en tout premier lieu, dans une modification réelle de la valeur des marchandises, c'est-à-dire dans une variation de la quantité de travail nécessaire pour les produire, une variation de l'expression monétaire de la valeur n'étant pas à considérer ici.

Si l'on envisage le capital total de la société, il est évident que la valeur (en monnaie, le prix) de l'ensemble des marchandises qu'il produit, est égale à la valeur du capital constant + la valeur du capital variable + la plus-value. Le degré d'exploitation du travail et la quantité de plus-value étant considérés comme constants, le taux du profit ne peut varier que par une variation de valeur, ou du capital constant, ou du capital variable, ou des deux simultanément, ce qui détermine une variation de C et, par cela même, de pl / C. Une modification du taux général du profit suppose donc en tout cas un changement de la valeur des marchandises qui entrent comme éléments de production, ou dans le capital constant, ou dans le capital variable, ou dans les deux à la fois.

Le taux général du profit peut aussi varier, la valeur des marchandises restant constante, lorsqu'une variation affecte le degré d'exploitation du travail. Enfin il peut aussi se modifier, le degré d'exploitation du travail restant le même, lorsqu'une transformation technique du procès de travail vient altérer le rapport entre le capital constant et la quantité de travail appliquée directement. Mais de telles transformations, qui modifient la quantité de travail nécessaire pour la production, sont toujours accompagnées d'un changement de valeur des marchandises.

Nous avons vu dans la première partie que la plus-value et le profit ont la même valeur absolue, mais que le taux de l'une est différent de celui de l'autre. Cette différence apparaît au début comme si elle avait pour cause les manières différentes dont on calcule les deux taux et elle a pour effet de rendre obscure et de cacher la véritable origine de la plus-value, le taux du profit pouvant varier alors que le taux de la plus-value reste constant et étant le seul, en pratique, à intéresser le capitaliste. Dans le calcul du taux du profit on rapporte la plus-value au capital total ; il en résulte que la différence organique entre le capital constant et le capital variable ne se voit pas dans le profit et qu'en se transformant en celui-ci la plus-value renie son origine, perd son caractère et devient méconnaissable.

Au début, la différence entre la plus-value et le profit résultait uniquement d'une modification qualitative, d'un changement de forme, et si dans ce premier aspect des choses, il s'est manifesté une différence quantitative, elle est apparue entre le taux du profit et le taux de la plus-value, et non entre le profit et la plus-value. Il n'en a plus été ainsi dès que s'est formé un taux général du profit et, avec lui, un profit moyen proportionnel au capital engagé dans les diverses industries. Maintenant la plus-value (le profit) réellement produite dans une industrie ne peut plus qu'accidentellement être égale au profit contenu dans le prix de vente de la marchandise, et non seulement les taux, mais les valeurs absolues du profit et de la plus-value diffèrent quantitativement. Le degré d'exploitation du travail étant donné la valeur absolue de la plus-value dans une industrie déterminée est maintenant plus importante pour le profit moyen du capital social, c'est-à-dire pour toute la classe des capitalistes, que pour le capitaliste exploitant cette industrie; car celui-ci n'y est intéressé que parce que le quantum de plus-value qu'il produit concourt à la formation du profit moyen et encore s'agit-il là, d'une opération à laquelle il ne participe pas directement, qu'il ne voit ni ne comprend et à laquelle il est indifférent. La différence quantitative qui existe en réalité dans chaque industrie entre le profit et la plus-value (et non plus seulement entre leurs taux) finit par dissimuler complètement la nature et l'origine du profit, non seulement au capitaliste qui a un intérêt à s'y tromper, mais aussi à l'ouvrier. La transformation de la valeur en coût de production cache la base de la détermination de la valeur. Enfin, la transformation de la plus-value en profit, qui sépare la partie de la marchandise qui constitue le prix de revient de celle qui représente le profit, a pour conséquence d'effacer du cerveau du capitaliste la notion de la valeur, puisqu'il a devant les yeux, non le travail total que coûte la production, mais seulement la partie qu’il a payée sous forme de moyens de production inanimés et vivants. Le profit lui apparaît ainsi comme existant en dehors de la valeur immanente de la marchandise, et cette vision se précise et prend une forme réelle par ce fait que, dans chaque industrie, le profit qui s'ajoute au prix de revient résulte, non des conditions de création de la valeur dans cette industrie même, mais de circonstances qui lui sont étrangères. Cette étude est la première qui mette en lumière cet aspect des phénomènes; nous établirons dans la suite et spécialement dans notre quatrième volume, que si jusqu’à présent ce côté a été laissé dans l'ombre par les économistes, c'est ou bien parce qu'ils ont supprimé radicalement les différences entre la plus-value et le profit, tant comme valeur absolue que comme taux, afin de conserver intacte leur conception de la formation de la valeur, ou bien qu'ils n'ont signalé que les différences qu'il était impossible de cacher et ont renoncé du coup à la détermination de la valeur et au droit à toute prétention scientifique. Cette confusion des théoriciens explique d'une manière éclatante comment le capitaliste, absorbé par la concurrence dont il est incapable de saisir les phénomènes, se laisse tromper par les apparences et ne pense pas à se rendre compte des faits.

Les lois qui ont été développées dans la première partie sur les variations du taux du profit peuvent être caractérisées comme suit :

  1. Ce sont les lois du taux général du profit. On pourrait croire que ce taux doit varier journellement, étant donné la multiplicité des causes qui peuvent affecter les taux de profit. Mais le mouvement dans une branche de production arrête celui dans une autre, et les influences se croisent et se paralysent. Nous examinerons plus tard comment se détermine la résultante de ces oscillations, dont l'action se fait d'ailleurs sentir lentement. Grâce à leur rapidité, leur diversité et leurs durées inégales, les oscillations dans chaque branche de production finissent par se compenser en partie, de sorte que les hausses et les baisses de prix se succèdent et se localisent dans quelques industries, dont les mouvements se neutralisent à leur tour. Dans chaque sphère de production, il se produit des variations qui ne se répercutent plus sur le taux général du profit, soit parce qu'au bout d'un certain temps elles se compensent entre elles, soit parce que d'autres variations se produisant en même temps agissent en sens contraire. Comme le taux général du profit dépend non seulement des taux du profit dans chaque branche de production, mais aussi de la répartition du capital social entre les différentes branches, il est clair qu'il subit l'influence de toute variation affectant cette répartition. Ces variations sont fréquentes, mais comme elles sont diffuses et intermittentes, elles se neutralisent entre elles.

  2. Dans chaque sphère de production il faut une amplitude et un temps déterminés, avant qu'une hausse ou une baisse du taux du profit atteigne l'importance et la persistance nécessaires pour que l'influence s'en fasse sentir sur le taux général du profit et que son action soit plus que locale. Les lois du taux du profit développées dans la première partie de ce volume ne sont vraies que dans les limites de cette amplitude et de cette durée.

La théorie qui soutient qu'à la première transformation de la plus-value en profit, chaque partie du capital rapporte une même quantité de profit répond aux faits. Quelle que soit la composition du capital industriel, qu'il occupe un quart de travail matérialisé et trois quarts de travail vivant, ou un quart de travail vivant et trois quarts de travail matérialisé, qu'il s'incorpore trois fois plus de surtravail et produise trois fois plus de plus-value d'un côté que de l'autre, il n'en rapporte pas moins le même profit, pour autant que le de-ré d'exploitation du travail soit le même et que l'on fasse abstraction des différences accidentelles. (Du reste celles-ci ne comptent pas, puisque nous envisageons de part et d'autre la composition moyenne d'une industrie tout entière). Le capitaliste isolé (ou même l'ensemble des capitalistes d'une industrie), dont la vue est bornée, croit avec raison que son profit ne provient pas exclusivement du travail que lui ou son industrie met cri œuvre, car il en est ainsi de son profit moyen; mais il ignore absolument, et les théoriciens bourgeois ne lui ont rien appris a cet égard, jusqu'à quel point ce profit dérive de l'exploitation de tout le travail social par l'ensemble des capitaux et des capitalistes. Une épargne de travail - non seulement une réduction du travail nécessaire pour obtenir un produit déterminé, mais une diminution de l’ensemble des ouvriers occupés - et une plus grande application de travail matérialisé (capital constant) constituent une opération qui parait très rationnelle au point de vue économique, mais qui à première vue ne semble devoir affecter ni le taux général du profit, ni le profit moyen. Comment le travail vivant serait-il la source exclusive du profit, puisque non seulement une diminution du travail nécessaire à la production ne parait pas affecter le profit, mais semble même, dans certaines circonstances, être le moyen le plus efficace pour l'augmenter, du moins pour un capitaliste particulier ?

Lorsque, dans une branche de production, la partie du prix de revient qui représente la valeur du capital constant varie, c'est parce qu'elle provient de la circulation et que la valeur en a été augmentée ou diminuée avant qu'elle entre dans le procès de production. Si, d'autre part, les ouvriers occupés produisent plus ou moins dans le même espace de terrains, c'est-à-dire si le nombre d'ouvriers restant constant, la quantité de travail nécessaire pour produire une même quantité de marchandises varie, il se peut que la partie du prix de revient qui représente le capital variable reste la même et intervienne avec la même grandeur dans le prix de revient du produit total. Mais à chacune des marchandises constituant le produit total, il correspondra plus ou moins de travail (payé et non payé) et par conséquent plus ou moins de salaire : le salaire total payé par le capitaliste restera le même, mais la part afférente à chaque marchandise sera différente, et il en résultera une modification de cette partie du prix de revient. Que le prix de revient de la marchandise (ou de toutes les marchandises produites par un capita