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K. Marx

  

Le Capital

Livre III – Section VII

Les revenus et leur source

Table des matières 

Chapître XLVIII : La formule tripartite *

Chapître XLIX : Analyse complémentaire du procès de production *

Chapître L : L’apparence de la concurrence *

Chapître LI : Les rapports de distribution et les rapports de production *

Chapître LII : Les classes *

 

 

  1. La formule tripartite

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    Capital-Profit (profit d'entreprise + intérêt), Terre-Rente, Travail-Salaire, telle est la formule tripartite qui exprime tous les secrets de la production sociale. Mais l'intérêt est en réalité le produit caractéristique du capital, par opposition au profit d'entreprise, qui en est indépendant et qui est le salaire du travail : la formule se ramène donc à Capital-Intérêt, Terre-Rente, Travail-Salaire, expression de laquelle est heureusement éliminé le profit, la forme caractéristique que revêt la plus-value dans la production capitaliste.

    Quand on examine de près cette trinité économique, on constate que les trois sources de la richesse annuellement disponible appartiennent à des sphères disparates et qu'il n'y a pas plus d'analogie entre elles qu'entre la taxe notariale, les betteraves rouges et la musique. Capital, Terre, Travail ! Le capital est non un objet, mais un rapport social de la production, adéquat à une forme historiquement déterminée de la société et représenté par un objet, auquel il communique un caractère social spécifique. Il n'est pas la somme des moyens de production matériels qui ont été produits, mais le résultat de leur transformation, car en eux-mêmes ils sont aussi peu capital que l'or et l'argent sont par eux-mêmes monnaie. Le capital personnifie les moyens de production, parce que ceux-ci, qui sont monopolisés par une partie de la société, constituent une entité en opposition avec la force de travail vivante, et dans cette opposition, figurent non seulement les produits des travailleurs transformés en forces autonomes et dominant ceux qui les produisent, mais encore les forces sociales et la forme future.... [? illisible] de ce travail. De sorte que le capital est une forme sociale, mystérieuse à première vue, de l'un des facteurs d'un procès social de production créé par l’Histoire.

    Et à côté du capital figure la terre, la nature inorganique, rudis indigestaque moles, dans toute sa primordialité. La valeur est constituée par du travail ; la plus-value ne peut donc pas être constituée par de la terre. La fertilité absolue de la terre n'a d'autre effet que de faire produire par un travail donné un produit déterminé, en rapport avec la fertilité naturelle du sol ; de sorte que la différence de fertilité d'une terre à l'autre se marque en ce que des quantités égales de travail et de capital, par conséquent les mêmes valeurs, s'expriment par des quantités différentes de produits, par des produits de valeurs différentes. L'égalisation de ces valeurs sous forme de valeurs du marché a pour effet que the advantages of fertile over inferior soil... are transferred from the cultivalor or consumer to the landlord (Ricardo, Principles, p. 6).

    Et enfin comme troisième élément de la trinité, un fantôme, " le " travail, qui n'est qu'une abstraction, qui pris en lui-même n’existe pas ou qui, lorsque nous prenons la (illisible), représente d'une manière générale l'activité productive qui permet à l'homme de réagir sur la nature. Cette activité est non seulement dépouillée de toute forme et de toute caractéristique sociale, mais même dans son affirmation purement naturelle, elle est indépendante de la société, étrangère à toutes les sociétés et une manifestation vitale tant de l'homme primitif que de l'homme vivant en société.

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    Capital-Intérêt; Propriété foncière (propriété privée du globe terrestre, adéquate à la production capitaliste)-Rente, Travail salarié-Salaire : c'est sous cette forme qu'existe la connexion entre les sources du revenu. De même que le capital, le travail salarié et la propriété foncière sont des formes sociales historiques du travail et de la terre monopolisée ; toutes deux correspondent au capital et appartiennent à la même formation économique de la société.

    Ce qui frappe d'abord dans cette formule, c'est que le capital s'y trouve juxtaposé à la terre et au travail : le Capital, la forme de l'un des éléments d'un système de production déterminé, propre à une phase historique du procès de production sociale ; la terre et le travail, deux éléments du procès de travail en lui-même, appartenant sous cette forme matérielle à tout système et tout procès de production, quelle que soit sa forme sociale. Ensuite le capital, la terre, le travail y figurent respectivement comme sources de l'intérêt (substitué au profit), de la rente et du salaire, leurs produits, leurs fruits. L'intérêt, la rente et le salaire sont trois parties de la valeur du produit : d'une manière générale des parties de valeur, et en argent des parties de prix. La formule : Capital-Intérêt est une formule du capital, bien que ce soit celle qui réponde le moins à la notion de ce dernier. Mais comment la terre peut-elle créer une valeur, c'est-à-dire une quantité socialement déterminée de travail et surtout comment peut-elle créer cette partie de la valeur de son produit qui constitue la rente ? La terre fonctionne comme agent de la production d'une valeur d'usage, d'un produit matériel, du blé, par exemple; mais elle n'intervient d'aucune manière dans la formation de la valeur du blé. Le blé n'a de la valeur que pour autant qu'il est l’expression matérielle d'une quantité déterminée de travail social, quelle que soit la matière dans laquelle ce travail est incorporé et quelle que soit la valeur d'usage de cette matière. Et ce principe n'est pas en contradiction : 1°) avec ce fait que dans des circonstances égales le bon marché ou la cherté du blé dépend de la fertilité de la terre ; car la productivité du travail agricole dépend de conditions naturelles, qui ont pour effet que la même quantité de travail peut être représentée par beaucoup ou peu de produits, par beaucoup ou peu de valeurs d'usage. La quantité de travail qui est représentée par une gerbe, dépend de la masse de la gerbe fournie par cette quantité de travail. La productivité de la terre intervient pour déterminer la masse de produit qui représente la valeur, mais la valeur est donnée et est indépendante de cette mesure. La valeur est représentée par la valeur d'usage et celle-ci est une condition de la création de la valeur , mais c'est une sottise d'opposer une valeur d'usage, la terre, à une valeur, qui en outre est une valeur spéciale. 2°) [Le manuscrit ne va pas plus loin].

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    En réalité l'économie vulgaire ne fait qu'interpréter, systématiser et justifier doctrinalement les conceptions bourgeoises des agents de la production. Il n'y a donc rien d'étonnant â ce qu'elle ne soit pas frappée par ces absurdes contradictions apparentes des manifestations des rapports économiques - toute science serait superflue si l'apparence répondait directement à la nature des choses - et à ce qu'elle trouve ces rapports d'autant plus compréhensibles qu'elle en saisit moins la connexion intime et que la conception vulgaire les admet plus facilement. Aussi ne se doute-t-elle pas le moins du monde que la trinité (Sol et sous-sol-Rente, Capital-Intérêt, Travail-Salaire ou prix du travail) qui lui sert de point de départ, se compose de trois éléments à première vue incompatibles. En effet, nous avons une valeur d'usage, le sol, qui n'a pas de valeur, accouplée à une valeur d'échange, la rente : de sorte qu'un rapport social, considéré comme un objet, est mis en rapport avec la nature, c'est-à-dire qu'on établit un rapport entre deux grandeurs incommensurables. Puis vient Capital-Intérêt. Si l'on considère le capital comme une valeur déterminée représentée par de l'argent, il est prima facie absurde qu'une valeur ait plus de valeur qu'elle en a en réalité. Aucun terme intermédiaire n'apparaît dans l'expression Capital-Intérêt, qui donne du capital la formule la plus générale et par cela même la moins explicite. Aussi l'économie vulgaire préfère-t-elle à Capital-Intérêt, qui attribue à une valeur la qualité occulte de n'être pas égale à elle-même, la formule Capital - Profit, qui réflète avec plus de précision le rapport capitaliste. Et alors, poursuivie par la notion que 4 n'est pas égal à 5 et qu'il n'est pas possible d'égaler 100 à 110 thalers, elle passe du capital-valeur au capital-matière, aux machines, aux matières premières, à la valeur d'usage du capital comme condition du fonctionnement du travail. Mais en raisonnant ainsi elle aboutit, comme pour la propriété foncière, à une expression incommensurable, le rapport entre une valeur d'usage, un objet, et un rapport inhérent à une production sociale déterminée, la plus-value. Et une fois arrivée dans le domaine de l'incommensurable, elle trouve que tout est éclairci et qu'il n'y a pas lieu d'aller plus loin ; le " Rationel " de la conception bourgeoise est atteint. Vient enfin Travail-Salaire, prix du travail, expression qui, ainsi que nous l'avons montré dans notre premier volume, contredit à première vue à la notion de la valeur et à celle du prix, qui n'est en général qu'une expression déterminée de la valeur. Il est évidemment absurde de parler du " prix du travail " ; mais ici l'économiste vulgaire est tout à fait satisfait, car il est d'accord avec la conviction profonde du bourgeois qui se figure qu'il paie de l'argent pour le travail, et la contradiction entre la formule et la notion de la valeur le dispense de l'obligation de comprendre cette dernière.

    Nous avons vu que le procès de production capitaliste est une forme historiquement déterminée du procès de production sociale en général. Ce dernier est autant un procès de production des conditions matérielles de la vie humaine qu'un procès (en voie d'évolution) de production et de reproduction des conditions mêmes de la production, c'est-à-dire de la forme sociale économique qui y correspond. En effet, l'ensemble des rapports que les agents de la production ont entre eux et avec la nature constitue la structure économique de la société. Comme dans tous les systèmes qui l’ont précédé, le procès de production capitaliste se déroule dans des conditions matérielles déterminées, qui règlent en même temps les rapports sociaux de la vie de ceux qui y participent. Ces conditions comme ces rapports sont à la fois des facteurs et des résultats de la production capitaliste, qui les produit et les reproduit. Nous avons vu ensuite que, durant le procès social de production qui lui est adéquat, le capital extrait une quantité déterminée de surtravail du producteur immédiat, surtravail dont il ne paie pas l'équivalent et qui, de par son essence, est du travail forcé, bien qu'il semble être le résultat d'un contrat librement consenti. Ce surtravail revêt la forme d'une plus-value, qui existe à l'état d'un surproduit. D'une manière générale, le surtravail, le travail en quantité plus considérable que ne l'exigent les besoins, est inévitable dans toutes les organisations ; mais dans la société capitaliste comme dans l'esclavage il repose sur un antagonisme, sur l'oisiveté d'une partie de la société. Une quantité déterminée de surtravail est nécessaire pour l'assurance contre les accidents et l'extension progressive et inévitable du procès de production - ce qui constitue l'accumulation dans la société capitaliste - sous l'action du développement des besoins et de l'augmentation de la population.

    Le capitalisme contribue au progrès de la civilisation en ce qu'il extrait ce surtravail par des procédés et sous des formes qui sont plus favorables que ceux des systèmes précédents (esclavage, servage, etc.) au développement des forces productives, à l'extension des rapports sociaux et à l'éclosion des facteurs d'une culture supérieure. Il prépare ainsi une forme sociale plus élevée, dans laquelle l'une des parties de la société ne jouira plus, au détriment de l'autre, du pouvoir et du monopole du développement social, avec les avantages matériels et intellectuels qui s'y rattachent, et dans laquelle le sutravail aura pour effet la réduction du temps consacré au travail matériel en général. Lorsque le travail nécessaire et le surtravail sont l'un et l’autre égaux à 3, la journée de travail est égale à 6 et le taux du surtravail est de 100 %, tandis que le taux du surtravail n'est plus que de 33 ? %, lorsque la journée de travail est égale à 12, et se décompose en 9 de travail nécessaire et 3 de surtravail. Or c'est la productivité du travail qui détermine la quantité de valeurs d'usage qui peut être produite dans un temps déterminé de travail nécessaire et de surtravail. La richesse effective de la société et la possibilité d'une extension continue du procès de reproduction dépendent donc, non de la longueur, mais de la productivité du surtravail et des conditions plus ou moins favorables dans lesquelles il est exécuté. Le règne de la liberté ne commence en fait que là où cesse le travail imposé par la nécessité et les considérations extérieures ; de par la nature des choses, il existe donc au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite. La lutte du sauvage contre la nature pour la satisfaction de ses besoins, la conservation et la reproduction de son existence, s'étend à l'homme civilise, quels que soient la forme de la société et le système de la production. A mesure que l'homme se civilise, s'étendent le cercle de ses besoins et son asservissement à la nature, mais en même temps se développent les forces productives qui lui permettent de s'en affranchir. A ce point de vue la liberté ne peut être conquise que pour autant que les hommes socialisés, devenus des producteurs associés, combinent rationnellement et contrôlent leurs échanges de matière avec la nature, de manière à les réaliser avec la moindre dépense de force et dans les conditions les plus dignes et les plus conformes à la nature humaine. Sans cela le joug de la nécessité ne cessera de peser sur eux et ils ne connaîtront pas le vrai régime de la liberté, dans lequel le développement de leurs forces se fera exclusivement pour eux. La condition fondamentale de, cette situation est le raccourcissement de la journée de travail.

    Lorsqu'on fait abstraction des irrégularités accidentelles de la répartition pour ne considérer que l'action générale de la loi, on voit que dans la société capitaliste la plus-value ou le surproduit se partage comme un dividende entre les capitalistes au prorata de la fraction de capital social que chacun possède. Elle est représentée par le profit moyen, qui se subdivise en profit d'entreprise et intérêt, et tombe ainsi en partage à deux catégories distinctes de capitalistes. Mais la propriété foncière intervient pour limiter la part de la plus-value que peut s'approprier le capital; car de même que le capitaliste prélève sur l'ouvrier le surtravail et la plus-value sous forme de profit, de même le propriétaire foncier enlève au capitaliste une partie de cette plus-value, qui constitue la rente.

    Lorsque nous parlons du profit, de la part de la plus-value qui tombe en partage au capital, nous pensons donc au profit moyen (le profit d'entreprise + l'intérêt), c'est-à-dire à ce qui reste du profit total lorsque la rente en a été déduite. Le profit du capital et la rente foncière ne sont donc que les deux parties dans lesquelles se décompose la plus-value, et il n'y a entre eux que cette différence que l'une représente la part du propriétaire foncier et l'autre, la part du capitaliste. C'est le capital qui extrait directement des ouvriers le surtravail (qui devient la plus-value et le surproduit) et à ce point de vue il doit être considéré comme le producteur de la plus-value. Quant à la propriété foncière, elle reste en dehors du procès réel de production, et son rôle se borne à s'annexer une partie de la plus-value prélevée par le capital. Il n'en résulte pas cependant que le propriétaire foncier reste étranger au procès capitaliste de production ; il y joue un rôle, et ce rôle résulte, non de ce qu'il exerce une pression sur le capital ou de ce que la grande propriété foncière, qui exproprie les travailleurs de leurs moyens de travail, est une prémice et une condition de la production capitaliste, mais de ce qu'il personnifie un des éléments essentiels de la production.

    Enfin vient l'ouvrier qui, en sa qualité de propriétaire et de vendeur de sa force de travail, reçoit sous le nom de salaire une part du produit, équivalente à la fraction de son travail que nous appelons le travail nécessaire et devant servir à sa conservation et à sa reproduction quelque aisée ou quelque misérable que soit son existence.

    Quelque disparates que puissent paraître les rapports du capital, de la terre et du travail, ils ont cependant quelque chose de commun. Bon an, mal an, le capital produit du profit pour le capitaliste, la, terre fournit de la rente au propriétaire et la force de travail - dans des conditions normales et aussi longtemps qu'elle peut être utilisée - rapporte du salaire à l'ouvrier. Ces trois parties de la valeur produite annuellement et les fractions du produit annuel qui les représentent, peuvent être dépensées - nous faisons abstraction de l'accumulation - année par année, sans que la source de leur reproduction tarisse. Ils représentent les fruits annuels d'un arbre perpétuel ou plutôt de trois arbres, les revenus de trois classes - capitalistes, propriétaires, ouvriers - dont la répartition est faite par le capitaliste producteur, qui met le travail en œuvre et prélève directement la plus-value. Le capital, la terre et la force de travail ou plutôt le travail sont pour le capitaliste, le propriétaire et l'ouvrier les trois sources de leurs revenus spécifiques, le profit, la rente et le salaire. En effet, pour le capitaliste, le capital est une pompe qui aspire sans cesse de la plus-value, pour le propriétaire, la terre est un aimant qui attire continuellement une partie de la plus-value, et pour l'ouvrier, le travail est un moyen à action ininterrompue d'obtenir une partie de la valeur qu'il crée, c'est-à-dire le salaire qui doit le faire vivre. En outre ce sont le capital, la terre et le travail qui assignent respectivement la forme de profit, rente et salaire aux trois parties de la valeur et du produit du travail annuel, et en font par cette transformation les revenus des capitalistes, des propriétaires et des ouvriers. Alors que la répartition doit avoir pour point de départ la valeur du produit annuel (qui n'est que du travail social matérialisé), les choses se présentent d'une manière opposée dans l'esprit des agents de la production. Le capital, la terre et le travail leur apparaissent comme trois sources indépendantes, desquelles sortent trois parties distinctes du produit annuel et qui, par conséquent, n'interviennent pas seulement pour donner aux parties de la valeur annuellement produite les formes différentes sous lesquelles elles deviennent les revenus des agents de production, mais donnent naissance à cette valeur elle-même, la substance des revenus.

    [Ici il manque un feuillet du manuscrit]

    Les inégalités de la rente sont en rapport avec les inégalités de fertilité des terres et dépendent donc de propriétés qui ont leur source dans le sol. Il en est réellement ainsi lorsqu'elles résultent de différences entre les valeurs des produits des différentes terres. Mais lorsqu'elles dérivent de différences entre les valeurs du marché, elles sont la conséquence d'une loi sociale basée sur la concurrence et qui est indépendante de la terre et de ses différents degrés de fertilité.

    Il semblerait que tout au moins " Travail-Salaire " devrait être l'expression d'un rapport rationnel. Il n'en est ainsi pas plus que de " Terre-Rente ". Le travail, créateur de valeur et s'extériosant dans la valeur des marchandises, n'a rien à voir dans la répartition de cette valeur entre différentes catégories, et le travail, caractérisé socialement par le salaire, n'est pas créateur de valeur. Nous avons démontré précédemment que le salaire, le prix du travail, est une expression irrationnelle de la valeur ou du prix de la force de travail, et que les conditions sociales déterminées dans lesquelles se fait la vente de la force de travail, sont complètement indépendantes du travail, agent général de la production. Le travail s'objective dans la partie de la valeur de la marchandise qui, sous forme de salaire, constitue le prix de la force de travail ; il engendre cette partie au même titre que les autres parties du produit, mais il ne s'objective ni plus, ni autrement dans cette partie que dans celles qui constituent la rente ou le profit. D'ailleurs lorsque nous considérons le travail comme créateur de la valeur, nous ne l'envisageons pas sous sa forme concrète comme condition de la production, mais dans sa destination sociale, qui est différente de celle du travail salarié.

    Même l'expression " Capital-Profit " est incorrecte. Lorsque l'on prend le capital dans la seule relation où il est producteur de plus-value, c'est-à-dire dans son rapport avec la force de travail, dans lequel il extrait de la plus-value par la pression qu'il exerce sur l'ouvrier, on est amené à considérer la plus-value totale, c'est-à-dire le profit (profit d'entreprise + intérêt) et la rente. Or, dans l'expression " Capital-Profit ", il n'est en rapport qu'avec la partie de la plus-value qui représente le revenu du capitaliste, et toute relation s'efface encore davantage dès que l'expression prend la forme " Capital-Intérêt ".

    Par conséquent, si nous avons été amenés en premier lieu à signaler le disparate des trois sources, nous sommes conduits maintenant à constater que leurs produits, les revenus, appartiennent tous à la même sphère, celle de la valeur. Le rapport entre des grandeurs, non seulement incommensurables mais incomparables, a donc pu s'établir, parce que l'on a envisagé le capital, de même que la terre, de même que le travail, uniquement au point de vue matériel, comme moyen de production, et que l'on a fait abstraction de ses rapports avec les travailleurs et de son existence comme valeur. Dans ce sens la formule Capital-Intérêt (profit), Terre-Rente, Travail-Salaire, manque de coïncidence. En effet, pour ceux dont la conception est limitée par le cadre de la production capitaliste, le travail salarié n'est pas une forme socialement déterminée du travail, mais tout travail est de par sa nature un travail salarié ; il en résulte que pour eux les formes sociales spécifiques que les conditions matérielles du travail - les moyens de production et la terre - revêtent par opposition au travail salarié, se confondent avec la forme purement matérielle de ces conditions de travail dans le procès de production. La forme des conditions du travail au sein desquelles les moyens de travail se convertissent en capital et la terre en terre monopolisée, en propriété foncière, cette forme caractéristique d'une phase déterminée de l'histoire n'est pas distinguée par eux de la nature et de la fonction des moyens de production et de la terre dans le procès de production en général. A leurs yeux, ces moyens de production sont capital de par leur nature et le mot capital n'est que leur " dénomination économique " ; la terre est de par sa nature la terre monopolisée par un nombre déterminé de propriétaires fonciers. Et de même que dans le capital et sa personnification, le capitaliste, le produit devient une force autonome qui s'oppose au producteur, de même le propriétaire foncier personnifie le sol avec le sous-sol, et se dresse sur ses ergots pour réclamer, en tant que force autonome, sa part du produit qu'il a contribué à obtenir ; de sorte que ce n’est pas la terre qui reçoit la part du produit qui lui revient et qui est nécessaire pour la conservation et l'accroissement de sa productivité, mais le propriétaire qui en trafique et la gaspille. Il est clair que le capital suppose le travail sous forme de travail salarié ; mais il est tout aussi clair que si l'on admet comme évident que le travail salarié est la forme du travail en général, le capital et la terre monopolisée doivent se présenter comme les formes naturelles des conditions du travail. Dès lors le capital est la forme naturelle du moyen de production, la caractéristique de son état et de sa fonction dans le procès de travail : capital et moyen de production sont deux expressions identiques, de même que terre et terre monopolisée par la propriété privée. Le moyen de production, capital de par sa nature, devient ainsi la source du profit et la terre, la source de la rente.

    Le travail comme tel, considéré uniquement comme énergie productive, est rapporté au moyen de production, considéré non au point de vue de son rôle social, mais au point de vue de sa substance, et envisagé à la fois comme matière sur laquelle agit le travail et comme moyen par lequel il s'exerce, constituant par conséquent deux valeurs d'usage distinctes, la terre étant un moyen de travail naturel et le moyen de production, un moyen de travail artificiel. Dès que le travail est confondu avec le travail salarié, la forme sociale déterminée que les moyens de travail revêtent par opposition au travail, se confond avec leur forme matérielle ; le moyen de travail en lui-même devient capital et la terre, propriété foncière. La forme spéciale que les moyens de travail personnifiés affectent dans leur rapport avec le travail est alors une propriété inséparable de leur existence matérielle, un caractère immanent, leur appartenant nécessairement en tant qu'éléments de production, et le caractère social qu'une phase déterminée de l'histoire leur assigne dans la production capitaliste devient un caractère matériel qui leur est propre naturellement et pour ainsi dire de toute éternité. Les parts respectives que prennent au procès de production, d'une part les moyens de production artificiels (matières premières, outils, machines, etc.) et d'autre part la terre, champ d'activité primordial du travail, empire des forces naturelles et arsenal spontané des moyens de travail, semblent alors s'exprimer par les parts respectives qui leur sont assignées comme capital et comme propriété foncière, parts qui sont distribuées à leurs représentants sociaux sous forme de profit et de rente, de même que le salaire constitue la part de l'ouvrier. La rente, le profit et le salaire semblent donc résulter du rôle que la terre, les moyens de production artificiels et le travail jouent dans le procès de travail, même si nous considérons ce procès comme se déroulant uniquement entre l'homme et la nature et si nous faisons abstraction de toute cause historique déterminante. Les mêmes choses sont donc exprimées simplement sous une autre forme quand on dit : le produit, qui pour l'ouvrier salarié représente le produit de son travail, son revenu, n'est que le salaire, la partie de la valeur (du produit social mesuré par cette valeur) qui représente celui-ci. Mais par le fait, le travail salarié est confondu avec le travail en général, le salaire avec le produit du travail, et la partie de la valeur que le salaire représente avec la valeur créée d'une manière générale par le travail. Et en même temps les autres parties de la valeur, le profit et la rente, deviennent autonomes et doivent être rapportées à des sources spécifiquement différentes et indépendantes du travail ; elles doivent résulter des autres facteurs de la production et tomber en partage aux agents qui possèdent ceux-ci, le profit résultant des moyens de production, des éléments matériels du capital, et la rente de la terre étant représentée par les propriétaires fonciers on la nature (Roscher).

    La propriété foncière, le capital et le travail salarié se transforment ainsi en trois sources de revenu, dont l'une, le capital, attribue au capitaliste une partie de la plus-value qu'il extrait du travail sous forme de profit, dont l'autre, le monopole de la terre, en assigne une autre partie sous forme de rente au propriétaire foncier, et dont la troisième, le travail, accorde à l'ouvrier la dernière partie disponible de la valeur. Le capital, la rente foncière et le travail salarié deviennent donc les trois sources effectives des parties de la valeur existant respectivement sous forme de profit, de rente et de salaire -, ils sont le point de départ de la valeur du produit même.

    Nous avons montré précédemment comment les catégories les plus simples de la production capitaliste et même de la production de marchandises, comment la marchandise et l’argent présentent un caractère mystérieux, qui transforme en propriétés de la marchandise les rapports sociaux dont les éléments matériels de la richesse sont simplement la base dans la production et qui fait même une chose (l’argent) du rapport de la production. Toutes les formes sociales qui contribuent à la production des marchandises et à la circulation de l'argent sont englobées dans cette confusion, mais celle-ci est surtout profonde dans la production capitaliste et dans le capital, qui en est la catégorie dominante et le facteur déterminant. Les choses se présentent encore sous un aspect simple, lorsque l'on considère le capital, comme extracteur de plus-value, dans le procès de production proprement dit ; dans ce cas leur enchaînement peut encore être saisi par l'intelligence des capitalistes, ainsi que le montre la lutte pour la réduction de la journée de travail. Et cependant même dans la sphère du procès immédiat entre le travail et le capital, cette simplicité est loin de se maintenir. A mesure que se développent, au sein de la production capitaliste proprement dite, la plus-value relative et la productivité sociale du travail, les forces productives et leur enchaînement social semblent transportés du domaine du travail dans celui du capital, et le capital devient un être mystérieux auquel on rapporte et dont on fait provenir toutes les forces socialement productives du travail. Alors intervient le procès de circulation, qui englobe dans ses transformations de matière et ses modifications de formes toutes les parties du capital, même celles du capital agricole et qui met à l'arrière plan les conditions primitives de la production de la valeur. Déjà dans le procès immédiat de production, le capitaliste est producteur de marchandise et dirigeant de la production de marchandises, et le procès ne se déroule pas pour lui comme s'il devait exclusivement lui permettre d'extraire de la plus-value. Quelle que soit la quantité de celle-ci que le procès de production incorpore à la marchandise, le procès de circulation doit intervenir pour assurer la vente du produit, et il en résulte que la reconstitution, tant de la plus-value que de la valeur qu'il contient, semble non pas être réalisée simplement, mais déterminée par le procès de circulation. Cette apparence semble d'autant plus être la réalité que d'une part le profit qui accompagne les opérations de vente dépend de la fraude, de la ruse, de la pratique des affaires, de l'habileté et des mille conjonctures du marché, et que d'autre part un second facteur, le temps de circulation, fait sentir son action à côté du temps de travail. Il est vrai que ce facteur intervient pour limiter la formation de valeur et de plus-value, mais Il semble agir aussi positivement que le travail et avoir sa source dans le capital. Dans le Livre II, nous n'avons étudié la sphère de circulation qu'au point de vue des changements de formes qu'elle provoque et de l'évolution morphologique que le capital y subit. En réalité la circulation est le champ d'action de la concurrence, dans lequel le hasard joue le grand rôle et où la loi immanente qui règle ce jeu du hasard, ne peut être dégagée que lorsque l'on considère un grand nombre de cas, ce qui fait qu'elle échappe nécessairement à l'observation et à la compréhension des agents isolés de la production. En outre le procès de production dans son ensemble, qui comprend la production proprement dite et la circulation, engendre de nouvelles formes, qui effacent de plus en plus les traces de la connexion intime des faits, qui font apparaître les facteurs de la production comme indépendants l'un de l'autre et dans lesquelles les éléments de la valeur se figent de plus en plus comme formes autonomes.

    Ainsi que nous l'avons vu, la transformation de la plus-value en profit n'est pas plus déterminée par le procès de circulation que par celui de production. Le profit est rapporté non au capital variable qui engendre la plus-value mais au capital total, et son taux est régi par des lois qui lui sont propres, si bien qu'il peut varier indépendamment du taux de la plus-value. Tous ces faits dissimulent la nature vraie de la plus-value et cachent le ressort qui fait agir le capital, ce qui est d'autant plus facile que le profit se transforme en profit moyen et que la valeur devient le coût de production moyen, le prix régulateur du marché. Nous nous trouvons ainsi en présence d'un procès social très compliqué, dans lequel les capitaux sont égalisés, où les prix moyens des marchandises sont différents de leurs valeurs et où les profits moyens dans les différentes branches de production sont indépendants de l'exploitation effective du travail dans chaque entreprise. Et c'est non seulement en apparence, niais bien réellement que le prix moyen des marchandises n'est pas égal à leur valeur et au travail qu'elles contiennent, et que le profit moyen d'un capital déterminé est différent de la plus-value que ce capital a extrait des ouvriers qu'il a mis en oeuvre. La valeur de la marchandise n'apparaît plus directement que dans la variation que communique au coût de production la variation de la productivité du travail, par conséquent dans le mouvement du coût de production et non à sa limite. Le profit ne semble plus être déterminé qu'accessoirement par l'exploitation immédiate du travail, dans les seuls cas où cette exploitation permet à un capitaliste de réaliser un profit différent du profit moyen. Même les profits moyens semblent avoir leur source dans le capital et être indépendants de l'exploitation, même de l'exploitation anormale et de l'exploitation normale dans des conditions exceptionnellement favorables, qui ne paraissent capables d'autres influences que de provoquer des déviations des profits moyens. Enfin la subdivision du profit en profit d'entreprise et intérêt - nous faisons abstraction des profits des commerces de marchandises et d'argent, qui, basés sur la circulation, semblent résulter exclusivement de celle-ci et être étrangers au procès de production. - achève de donner à la plus-value une forme autonome et indépendante de sa substance et de son essence. D'un côté, une partie du profit s'affranchit totalement du rapport capitaliste et semble avoir pour origine le travail salarié du capitaliste et non la fonction de celui-ci d'exploiter le travail des salariés ; de l'autre côté, se présente l'intérêt, indépendant en apparence du travail salarié de l'ouvrier et du travail du capitaliste, semblant découler d'une source qui lui est propre, le capital. Si à la surface de la circulation le capital se présente comme un fétiche, communiquant à la valeur la propriété d'engendrer de la valeur, il revêt, lorsqu'il devient capital productif d'intérêts, sa forme la plus étrange et la plus caractéristique. Aussi le terme " Capital-Intérêt " est beaucoup plus logique que " Capital - Profit " à côté de " Terre - Rente " et " Travail-Salaire ", car le profit emporte inévitablement un souvenir de son origine, tandis que la rente, loin de rappeler celle-ci, se dresse en opposition avec elle.

    Enfin à côté du capital, engendrant par lui-même de la plus-value, vient se placer la propriété foncière, assignant une limite au profit moyen et transférant une partie de la plus-value à une classe qui ne travaille pas elle-même, qui n'exploite pas directement des travailleurs et qui ne peut même pas, comme le capital productif d'intérêts, s'adresser cette consolation qu'elle court un risque ou s'impose une privation. La partie de la plus-value qui est ici en cause semble avoir pour point de départ, non des rapports sociaux, mais un élément naturel, la terre. Par là s'achève la séparation des différentes parties de la plus-value ; leur connexion intime cesse d'exister et la source dont elles découlent est complètement dissimulée.

    La trinité économique Capital-Profit ou mieux Capital - Intérêt, Terre - Rente, Travail - Salaire, qui rapproche de leurs sources les parties constitutives de la valeur et de la richesse, achève la mystification de la production capitaliste, complète l'objectivation des rapports sociaux et marque l'interdépendance des conditions matérielles de la production et de leur rôle historico-social. Elle est la formule de ce monde ensorcelé et renversé, dans lequel Monsieur le Capital et Madame la Terre font les revenants et apparaissent tantôt avec leurs caractères sociaux, tantôt comme de simples objets. Le plus grand mérite de l'Économie classique est d'avoir ramené l'intérêt et la rente à la plus-value, en considérant l'intérêt comme une partie du profit et la rente comme un excédent sur le profit moyen, d'avoir décrit le procès de circulation comme ayant pour objet de simples changements de formes et d'avoir réduit au travail, dans le procès de production proprement dite, la valeur et la plus-value des marchandises. Agissant ainsi elle a mis en évidence la fausse apparence des éléments sociaux de la richesse, la personnification des objets et l'objectivation des rapports de la production, cette religion de la vie de tous les jours. Cependant - il ne pouvait guère en être autrement dans le monde bourgeois - les meilleurs de ses écrivains n'ont pas pu se dégager entièrement de ce monde des apparences qui a sombré sous leurs critiques, et ils tombent tous plus ou moins dans des inconséquences, des solutions imparfaites et des contradictions. D'autre part il est naturel que les agents effectifs de la production se trouvent très bien de la formule irrationnelle Capital-Intérêt, Terre-Rente, Travail-Salaire, qui reflète fidèlement les apparences an milieu desquelles ils se meuvent et avec lesquelles ils se trouvent journellement en contact. Et il est incontestablement tout aussi naturel que les écrivains de l'Économie vulgaire, qui ne font que mettre sous une forme didactique, plus ou moins doctrinale et systématique, les conceptions journalières des agents de la production, se soient jetés sur cette trinité économique, qui masque la connexion intime des choses, comme sur la base absolument appropriée à leur plate suffisance. Enfin cette formule répond aux intérêts des classes dirigeantes, car elle proclame dogmatiquement la fatalité naturelle et la légitimité éternelle de leurs revenus.

    En faisant l'exposé des formes objectives des rapports de la production, nous n'avons pas signalé que les conjonctures du marché, le mouvement des prix, les périodes du crédit, les cycles de l'industrie et du commerce, les alternatives de prospérité et de crise ont pour effet de faire de ces rapports, aux yeux des agents de la production, des lois naturelles et des nécessités inéluctables. Si nous en avons agi ainsi, c'est parce que le mouvement effectif de la concurrence ne rentre pas dans le cadre de notre étude, qui n'a pour but que d'analyser l'organisation interne de la production capitaliste, pour ainsi dire dans sa moyenne idéale.

    Dans les formes antérieures de la société nous ne rencontrons guère celte mystification économique, si ce n'est en ce qui concerne l'argent et le capital productif d'intérêts. Et d'abord elle est exclue, Par la nature des choses, des organisations où la production ne fournit que des valeurs d'usage destinées a la consommation immédiate et où l'esclavage et le servage constituent, comme dans l'antiquité et au moyen âge, la base essentielle de la production sociale. Dans ces organisations l'asservissement des producteurs aux conditions de la production est caché par les rapports des sujets à leurs maîtres, rapports qui apparaissent comme les ressorts immédiats du procès de production. Dans les communautés primitives où règne un communisme natif et même dans les cités antiques, c'est la communauté elle-même avec ses conditions d'existence, qui est la base et le but de la production et de la reproduction. Même dans les corporations de métiers du moyen âge, le capital et le travail ne semblent pas être indépendants l'un de l'autre et leurs rapports sont déterminés par la corporation et ses attributs, par la conception du devoir professionnel, de la maîtrise, etc. Ce n'est que dans la production capitaliste....

  2. Analyse complémentaire du procès de production

Dans l'analyse que nous allons entreprendre nous pouvons ne pas tenir compte de la distinction entre le coût de production et la valeur, étant donné que cette distinction s'efface lorsque l'on considère, ainsi que nous allons le faire, la valeur de l'ensemble du produit annuel du travail, c'est-à-dire le produit de tout le capital social.

Le profit (profit d'entreprise + intérêt) et la rente ne sont que des formes particulières de certaines parties de la plus-value des marchandises, la somme du profit moyen et de la rente étant égale à la plus-value. Il se peut cependant qu'une partie du surtravail et de la plus-value contenus dans les marchandises n'intervienne pas directement pour la formation du profit moyen, et que par conséquent une partie de la valeur des marchandises ne soit pas comprise dans leur prix. Mais cette différence disparaît, d'abord par l'établissement des moyennes, ensuite parce qu'une compensation intervient, soit que la marchandise vendue au-dessous de sa valeur entre comme élément dans le capital constant, ce qui fait hausser le taux du profit, soit qu'elle serve à la consommation improductive, ce qui a pour effet que le profit et la rente sont représentés par une quantité plus grande de produits. En tout cas et alors même qu'une partie de la plus-value n'intervient pas dans le prix, la somme du profit et de la rente ne peut pas dans les conditions normales, c'est-à-dire lorsque le salaire est en rapport avec la valeur de la force de travail, être supérieure à la plus-value totale, mais elle petit être plus petite que celle-ci. Même la rente résultant d'un monopole, lorsqu'elle ne forme pas une catégorie spéciale et n'est pas prélevée sur le salaire, représente toujours une part, parfois indirecte, de la plus-value. En effet, si elle ne résulte pas, comme la rente différentielle, d'un excédent du prix sur le coût de production, ou comme la rente absolue, d'un excédent de la plus-value sur le profit moyen, elle provient de la plus-value d'autres marchandises, par exemple, des marchandises qui sont échangées contre celle qui jouit d'un prix de monopole.

La somme du profit moyen et de la rente ne pouvant pas dépasser la grandeur dont elles sont les deux parties et qui existait avant eux, il est absolument indifférent pour notre étude que toute la plus-value des marchandises, c'est-à-dire tout le surtravail qui leur est incorporé, soit réalisée ou non dans leur prix. Nous savons déjà que le surtravail n'est jamais réalisé entièrement, à cause de la variation continuelle de la quantité de travail social indispensable pour la production d'une marchandise déterminée, variation résultant des modifications incessantes qui interviennent dans la productivité de la force de travail et qui ont pour effet que continuellement une partie des marchandises est produite dans des conditions anormales et doit être vendue au-dessous de sa valeur. Néanmoins la somme du profit et de la rente est égale à toute la plus value (surtravail) réalisée, que nous pouvons, dans l'étude que nous poursuivons, égaler à la plus-value totale (Le profit et la rente sont, en effet, de la plus-value réalisée, c'est-à-dire la plus-value qui fait partie des prix des marchandises, c'est-à-dire, en pratique, toute la plus-value qui représente une partie de ce prix).

D'autre part, le salaire, la troisième forme particulière du revenu, est toujours égal à la partie variable du capital, c'est-à-dire à la partie qui est dépensée pour payer les ouvriers, pour acheter, non des instruments de travail, mais de la force de travail vivante (Le travail payé dans la consommation du revenu est lui-même payé par du salaire, du profit ou de la rente, et ne fait donc pas partie de la valeur des marchandises employées pour le payer; il n'est donc pas à considérer dans l'analyse de la valeur des marchandises et de ses composants). Le salaire est la forme objective de la partie de la journée de travail qui reproduit la valeur du capital variable et par suite le prix du travail ; il constitue la partie de la valeur de la marchandise dans laquelle l'ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail, c'est-à-dire le prix de son travail. La journée de travail comprend deux parties : l’une, dans laquelle l'ouvrier accomplit la quantité de travail nécessaire pour reproduire la valeur de ses moyens d'existence, correspond à la partie payée de son travail et comprend le travail indispensable pour sa conservation et sa reproduction; l'autre, qui est du surtravail, du travail non payé, est représentée par la plus-value contenue dans les marchandises qu'il produit, plus-value qui se subdivise en profit (profit d'entreprise + intérêt) et rente.

La partie de la valeur des marchandises, dans laquelle se réalise le travail qu'y ont consacré les ouvriers pendant un jour ou une année, la valeur totale du produit créé par ce travail, comprend donc les valeurs du salaire, du profit et de la rente. Les ouvriers n'accomplissent d'autre travail que celui-là et ils ne créent d'autre valeur que la valeur totale du produit, englobant le salaire, le profit et la rente. Cette valeur est égale au salaire, c'est-à-dire la valeur du capital variable augmenté de la plus-value. La valeur du produit créé annuellement ne reproduit donc pas la valeur du capital constant, car le salaire n'est égal qu'à la valeur du capital variable avancé pour la production, et la rente et le profit, égaux à la plus-value, ne sont que la valeur produite en sus de la valeur totale du capital avancé, laquelle comprend les valeurs du capital constant et du capital variable.

Il est sans importance pour la question que nous avons à résoudre qu'une partie de la plus-value devenue profit ou rente soit dépensée comme revenu ou accumulée, car la partie épargnée pour l'accumulation est destinée à être utilisée comme capital nouveau et ne doit nullement servir à renouveler du capital ancien dépensé pour la force ou les moyens de travail. Nous pouvons donc admettre, afin de simplifier le raisonnement, que les revenus passent totalement à la consommation improductive.

Nous nous trouvons devant une double difficulté :

Primo. - La valeur du produit annuel, qui sert à la dépense des trois revenus, salaire, profit, rente, contient, outre la partie qui correspond au salaire et celle qui se résout en profit et rente, une autre partie égale à la valeur du capital constant consommé pour obtenir le produit. Elle est donc égale à Salaire + Profit + Rente + C, le dernier terme représentant le capital constant. Comment la valeur créée annuellement, égale à Salaire + Profit + Rente, pourra-t-elle acheter un produit dont la valeur sera (Salaire + Profit + Rente) + C ? Comment la valeur produite annuellement pourra-t-elle acheter un produit d'une valeur plus grande qu'elle-même ?

Secundo. - Si nous faisons abstraction de la partie du capital constant qui n'entre pas dans le produit et qui continue à exister, mais avec une valeur réduite, après la production annuelle ; si par conséquent nous ne tenons pas compte provisoirement du capital fixe appliqué mais non consommé, nous voyons que le nouveau produit contient toute la partie du capital constant qui a été avancée sous forme de matières premières et de matières auxiliaires, et qu'il renferme une partie seulement de la partie du capital constant avancé pour les autres moyens de production. Or tout ce qui du capital constant a été consommé pour la production, doit être renouvelé en nature ; en supposant que les circonstances restent les mêmes et notamment que la productivité du travail reste invariable, il faudra dépenser pour le reproduire la même quantité de travail qu'il a fallu pour l'engendrer. Qui accomplira ce travail ? Par qui est-il exécuté ?

La première difficulté (Qui payera et avec quoi payera-t-il la valeur du capital constant incorporée au produit ?) implique que la valeur du capital constant consommé dans la production réapparaisse dans la valeur du produit. En cela elle n'est pas en contradiction avec les prémisses de la seconde difficulté, car nous avons démontré, déjà dans le Livre I, chap. VII (Production de valeurs d'usage et production de plus-value) que la simple addition d’un nouveau travail, bien que celui-ci ne reproduise pas l'ancienne valeur et crée seulement de la valeur supplémentaire, conserve quand même l'ancienne valeur dans le produit, ce qui est dû à ce que le travail fonctionne non comme créateur de valeur, mais comme travail appliqué à une production déterminée. Aucun travail supplémentaire n'est donc nécessaire pour conserver la valeur du capital constant dans le produit qui sera l'objet de la dépense du revenu, c'est-à dire de la dépense de toute la valeur créée pendant l'année. Mais du travail nouveau et supplémentaire sera nécessaire pour reconstituer le capital constant qui aura été consommé pendant l'année, renouvellement sans lequel la reproduction serait impossible.

Tout le travail nouveau ajouté pendant l'année est représenté par la valeur nouvelle créée pendant l'année, c'est-à-dire par les trois revenus : Salaire, Profit, Rente. D'une part, il ne reste rien de disponible du travail social pour le renouvellement du capital constant consommé et à reconstituer partie en nature et en valeur, partie en valeur seulement (l’usure du capital fixe). D'autre part, la valeur (salaire + profit + rente) créée par le travail annuel ne parait pas suffisante pour acheter le capital constant qui doit se trouver dans le produit annuel en même temps que le salaire, le profit et la rente.

Ainsi qu'on s'en sera aperçu, la solution du problème a déjà été donnée (Livre II, partie III) dans l'étude de la reproduction du capital total de la société. Si nous nous en occupons encore, c'est que dans le Livre Il nous n'avions pas dégagé les formes de revenu, profit (profit d'entreprise + intérêt) et rente, sous lesquelles se présente la plus-value, et également parce que toute l'Économie politique depuis A. Smith a versé dans une erreur incroyable en faisant l'analyse de la forme salaire, profit et rente.

Dans notre étude du Livre Il nous avons subdivisé le capital en deux grandes classes : la classe I produisant des moyens de production, la classe Il produisant des objets de consommation. Cette classification, qui ne repose pas sur une hypothèse et est l'expression fidèle des faits, ne cesse pas d'être rigoureuse parce que certains produits (le blé, le cheval, etc.) peuvent servir à la fois à la consommation productive et à la consommation improductive. Pour le démontrer, considérons les produits annuels d'un pays. Une partie, quelle que soit sa capacité de servir comme moyens de production, passe à la consommation improductive ; c'est celle pour laquelle sont dépensés le salaire, le profit et la rente. Elle est le résultat de la production d'une section déterminée du capital social. Il est possible que le capital de cette section produise également des produits de la classe I ; s'il en est ainsi, la fraction de ce capital qui fournit les produits consommés productivement dans la classe I, n'est pas la même que celle qui livre les produits consommés improductivement dans la classe Il. Tous les produits qui passent à la consommation improductive et pour lesquels sont dépensés les revenus, représente le capital qui a été dépensé pour l'obtenir et l'excédent qui a été produit en même temps. Ils sont les fruits du capital appliqué exclusivement à la production d'objets de consommation. De même les produits, les matières premières et les instruments de travail, obtenus comme moyens de reproduction, quelle que soit leur capacité naturelle de servir comme objets de consommation, sont les fruits du capital appliqué exclusivement à produire des moyens de production. Il est vrai que l'immense majorité des produits qui constituent le capital constant ont une forme matérielle qui les rend impropres à la consommation improductive ; mais lorsqu'il n'en est pas ainsi - un paysan petit, par exemple, manger le blé destiné aux semailles, de même qu'il peut tuer, pour s'en nourrir, une bête de trait - le produit obéit néanmoins à la subdivision économique et c'est comme s'il n'était pas consommable.

Ainsi que nous l'avons dit, nous faisons abstraction, dans les deux classes, de la partie fixe du capital constant qui continue à exister en nature et en valeur à, côté du produit annuel.

La valeur des produits de la classe II, qui sont achetés au moyen des revenus (le salaire, le profit et la rente), comprend trois parties, dont l'une est égale à la valeur de la partie du capital constant qui a été dépensée pour les produire, l'autre, à la valeur du capital variable qui a été avancé pour les salaires et la troisième, à la plus-value (profit + rente) qui a été créée dans cette classe. La première de ces parties ne petit être consommée ni par les capitalistes de la classe II, ni parles propriétaires fonciers. Elle ne correspond à aucune partie de leur revenu ; elle doit être renouvelée en nature, et doit être vendue pour qu'il puisse en être ainsi. Les deux autres parties sont égales à la valeur des revenus (salaire + profit + rente) de la classe.

Les produits de la classe I comprennent les mêmes parties au point de vue de la forme, mais la partie qui constitue ici le revenu (salaire + profit + rente), c'est-à-dire le capital variable augmenté de la plus-value, n'est pas consommée improductivement dans la classe I, sous la forme que lui donne la production dans cette classe. Elle doit prendre la forme des produits de la classe Il et pour cette raison être échangée contre la partie des produits de cette classe qui correspond à son capital constant. La partie des produits de la classe II, qui doit renouveler le capital constant de cette classe, est donc consommée improductivement et sous sa forme naturelle par les ouvriers, les capitalistes et les propriétaires fonciers, et inversement la partie des produits de la classe I, qui représente le revenu de cette classe, est consommée productivement par la classe II, dont elle reconstitue en nature le capital constant. Quant au capital constant consommé dans la classe I, il est reconstitué par les produits (moyens de production, matières premières, matières auxiliaires, etc.) de cette classe, soit qu'ils soient réutilisés directement par les capitalistes qui les ont produits, soit qu'ils fassent l'objet d'échanges entre les capitalistes de la classe.

Reprenons l'exemple de la reproduction simple, que nous avons analysé livre II, chap. XXIl :

I.

4 000 c

+

1000 v

+

1000 pl

=

6 000

II.

2 000 c

+

500 v

+

500 pl

=

3 000

 

} = 9000

La partie 500 v + 500 pl = 1000 des produits de la classe Il est consommée comme revenu par les producteurs et les propriétaires fonciers de cette classe ; quant à la partie 2000 c, qui doit être renouvelée, elle est consommée par les ouvriers, capitalistes et rentiers de la classe I, dont les revenus s'élèvent à 1000 v + 1000 pl = 2000. La partie (2000 c) des produits de la classe II, qui ne peut pas être consommée par les producteurs et propriétaires de cette classe, est donc consommée improductivement par les producteurs et propriétaires de la classe I, et la partie (1000 v + 1000 pl) des produits de cette dernière, qui représente les revenus de la classe, est consommée comme capital constant par la classe Il. Il ne reste donc plus à considérer que la partie 4000 c, des produits de la classe I. Cette partie est reconstituée par les produits mêmes de cette classe. Les chiffres de notre exemple sont évidemment hypothétiques, et la coïncidence exacte entre la valeur du revenu de la classe I et la valeur du capital constant de la classe Il peut paraître arbitraire. Il est cependant évident que si les circonstances restent invariables et si le procès de reproduction se déroule dans des conditions normales, sans qu'il y ait accumulation, la valeur du salaire, du profit et de la rente de la classe I doit être égale à la valeur du capital constant de la classe Il. Sans cela la classe Il ne pourrait pas reconstituer en nature son capital constant, et la classe I ne pourrait pas faire passer son revenu de la forme inconsommable à la forme consommable.

La valeur des marchandises produites en une année, comme la valeur des marchandises produites par une entreprise déterminée, comme la valeur de toute marchandise, se subdivise donc en une partie A, qui reconstitue la valeur du capital constant qui a été avancé, et une partie B, qui représente le revenu, sous forme de salaire, de profit et de rente. Toutes circonstances égales, la seconde diffère de la première en ce que celle-ci ne prend jamais la forme de revenu et qu'elle reflue toujours sous forme de capital constant.

La partie B comprend le salaire, le profit et la rente, qui diffèrent en ce que le salaire représente du travail payé tandis que le profit et la rente représentent la plus-value. C'est-à-dire du travail non payé. La partie de la valeur du produit, qui correspond au salaire dépensé dans la production et qui sert à renouveler le salaire, reflue de la circulation comme capital variable, comme partie du capital qui devra être avancé pour la reproduction. Cette partie a une double fonction : elle se présente d'abord sous forme de capital et est échangée comme telle contre la force de travail ; ensuite elle prend, lorsqu'elle est remise aux ouvriers, la forme de revenu et est dépensée à l'achat de moyens d'existence. Cette double fonction apparaît clairement lorsque la circulation est assurée au moyen de la monnaie. D'abord, le capital variable, avancé en argent, paie la force de travail et cet achat aboutit à sa transformation en travail. Ensuite, au moyen de cet argent, les ouvriers achètent une partie des marchandises qu'ils ont produites et la consomment comme revenu. Si la circulation monétaire n'existait pas, une partie du produit des ouvriers représenterait du capital pour le capitaliste qui s'empare de l'ensemble de ce produit ; il avancerait cette partie aux ouvriers en échange d'une nouvelle quantité de force de travail, et de leur côté les ouvriers la consommeraient comme revenu, soit directement, soit en l’échangeant contre d'autres marchandises. La partie de la valeur du produit destinée à prendre dans la reproduction la forme de salaire, de revenu des ouvriers, reflue donc aux capitalistes comme capital variable. S'il n'en était pas ainsi le travail ne conserverait pas son caractère de travail salarié, le moyen de production ne se reproduirait pas comme capital et le procès de production cesserait d'être un procès de production capitaliste.

Pour échapper à des complications inutiles il convient de faire la distinction entre le produit brut et le produit net, d'une part, et le revenu brut et le revenu net, d'autre part.

Le produit brut est l'ensemble du produit fourni par la reproduction. Sa valeur est égale à celle du capital variable et du capital constant (à part la partie du capital fixe qui n'est pas consommée) avancés pour la production, augmentée de la plus-value (profit + rente). On peut dire également, en considérant l'ensemble du capital social, que le produit brut est égal à la somme des éléments matériels qui constituent le capital constant, le capital variable et la plus-value.

Quant au revenu brut, il est ce qui reste du produit brut quand on en déduit les éléments matériels du capital constant, de sorte que sa valeur est égale à celle du produit brut moins celle du capital constant. Le revenu brut est donc égal au salaire (le revenu des ouvriers) + le profit + la rente. Par contre le revenu net est ce qui reste du revenu brut après déduction du salaire; il est donc égal à la plus-value et par suite au surproduit, qui sont réalisés par le capital et qui sont à partager entre les capitalistes et les propriétaires fonciers.

Nous avons vu que la valeur de toute marchandise comme la valeur du produit de chaque capital se décompose eu deux parties, dont l'une renouvelle le capital constant et dont l'autre, à part la fraction qui reflue sous forme de capital variable, est destinée à se transformer en salaire, profit et rente, c'est-à-dire en revenu brut. Nous avons appris également que ce qui est vrai d'une marchandise et d'un capital isolé, est vrai de la valeur du produit annuel de la société. Cependant il y a une distinction à faire entre le produit d'un capital isolé et celui de la société - pour le capitaliste, le revenu brut diffère du revenu net, en ce que le premier comprend le salaire et que le second ne le contient pas; pour une nation, le revenu se compose du salaire, du profit et de la rente, c'est-à-dire est égal au revenu brut. Il est vrai qu’une société ayant pour base la production capitaliste ramène tout au point de vue capitaliste et ne considère que le revenu constitué par le profit et la rente, c'est-à-dire le revenu net. C'est ce qui explique les considérations fantaisistes de M. Say, qui soutient que tout le revenu brut d'une nation se résout en revenu net, ce qui n'est que l'expression dernière et inévitable du dogme absurde qui se maintient dans l'économie politique depuis A. Smith, dogme qui prétend que la valeur des marchandises se décompose en dernière instance en revenu, salaire, profit et rente.

Il est naturellement très facile de constater qu'une partie du produit de chaque capitaliste doit se reconvertir en capital (même quand on fait abstraction de l'extension de la reproduction ou de l'accumulation), non seulement en capital variable, destiné à se reconvertir à son tour en salaires et à prendre la forme de revenu, mais en capital constant qui ne peut pas être transformé en revenu.

L'observation la plus superficielle du procès de production le fait voir clairement. Il n'en est plus de même et la difficulté commence dès qu'il s'agit du procès de production dans son ensemble. Alors il s'agit d'expliquer comment il se fait que la valeur de la partie du produit qui est dépensée (productivement ou improductivement) comme revenu, sous forme de salaire, de profit et de rente, se ramène effectivement dans l'analyse à la valeur totale des trois revenus, bien que la valeur de cette partie contienne, comme celle qui n'appartient pas au revenu, un élément C égal à la valeur du capital constant qui y est incorporé. Il est évidemment très facile de résoudre la difficulté en disant que ce n'est qu'en apparence que la valeur de la marchandise contient, au point de vue de chaque capitaliste en particulier, un élément différent de ceux qui affectent la forme de revenu, et que ce qui constitue le capital de l'un apparaît comme le revenu de l'autre. Mais cette explication ne montre pas comment le capital primitif peut être reconstitué alors que la valeur de tout le produit peut être consommée comme revenu, ni comment la valeur du produit de chaque capitaliste étant égale à la somme des trois revenus augmentée du capital constant C, la somme des valeurs des produits de tous les capitaux est égale seulement aux totaux des trois revenus. Autant dire que l'analyse est incapable de dégager les éléments simples du prix et qu'elle doit se contenter du cercle vicieux et du progrès à l'infini : ce qui apparaît comme capital constant se ramène au salaire, au profit et à la rente ; les valeurs des marchandises, qui représentent le salaire, le profit et la rente, sont déterminées par le salaire, le profit et la rente, et ainsi de suite à l'infini.

Le principe absolument faux que la valeur des marchandises se ramène à la somme des salaires, du profit et de la rente, est exprimé sous une autre forme quand on dit qu'en dernière analyse le consommateur paie toute la valeur du produit, ou, suivant la phrase de Tooke, que la circulation d'argent entre les producteurs et les consommateurs est égale en dernière instance à la circulation d'argent entre les producteurs. Les difficultés qui conduisent à ces analyses absurdes peuvent être exposées brièvement comme suit :

Primo. - Le rapport fondamental entre le capital constant et le capital variable, par conséquent la nature de la plus-value et la base de la production capitaliste, n'ont pas été compris. La valeur de chaque marchandise englobe trois parties, dont l'une est égale au capital constant, l'autre au capital variable (salaire) et la troisième à la plus-value (profit et rente). Or comment est-il possible que l'ouvrier au moyen de son salaire, le capitaliste au moyen de son profit, le propriétaire foncier au moyen de sa rente, achètent des marchandises dont chacune contient, non exclusivement l'une ou l'autre des trois parties constitutives de la valeur, mais toutes les trois simultanément ? Comment est-il possible qu'au moyen de la valeur totale de leurs revenus ils puissent acheter les marchandises nécessaires à leur consommation, alors que ces marchandises contiennent outre la valeur totale des trois revenus, une quatrième partie, la valeur du capital constant ? Comment avec une valeur égale à trois peuvent-ils acheter une valeur égale à quatre ?. Nous avons donné Livre II, deuxième partie, la réponse à cette question.

Secundo. - De même il n'a pas été compris comment le travail, lorsqu'il ajoute une nouvelle valeur, conserve l'ancienne sous une nouvelle forme.

Tertio. - On a envisagé l'enchaînement du procès de reproduction au point de vue d'un capital isolé et non au point de vue du capital total de la société. En agissant ainsi on a éludé la question comment le produit, qui réalise le salaire et la plus-value, c'est-à-dire toute la valeur nouvelle créée pendant l'année, peut reconstituer la partie constante de sa valeur, tout en se convertissant en une valeur exprimée seulement par les revenus, et comment le capital constant consommé dans la production peut être reconstitué en nature et en valeur, bien que le travail nouvellement ajouté ne se réalise que dans le salaire et la plus-value. Or c'est précisément dans cette analyse de la reproduction et du rapport de ses éléments, tant au point de vue matériel qu'au point de vue de la valeur, que gît la difficulté.

Quarto. - A ces difficultés s'en ajoute une autre, qui est importante surtout lorsque les différentes parties de la plus-value prennent la forme de différentes catégories de revenus, et qui résulte de ce que les notions de capital et de revenu se modifient, de sorte que les distinctions entre ces éléments ne paraissent être que relatives au point de vue du capitaliste isolé et semblent s'effacer dans l'ensemble du procès de production. C'est ainsi, par exemple, que le revenu des ouvriers et des capitalistes de la classe I, qui produit du capital constant, renouvelle en nature et en valeur le capital constant de la classe II, qui produit des moyens de consommation. On pourrait donc tourner la difficulté en se déclarant que ce qui est revenu pour l'un est capital pour l’autre, et que ces distinctions n'ont par conséquent rien à voir avec la différenciation effective des composants de la valeur des marchandises. En outre, des marchandises qui sont destinées à constituer finalement les éléments matériels des revenus, par conséquent à être des objets de consommation, passent pendant l'année par différents états, sont, par exemple, d'abord fil, ensuite drap, font partie d'abord du capital constant et sont ensuite objets consommables, représentant le revenu. Il est donc possible qu'avec A. Smith on s'imagine que le capital constant est en apparence seulement un élément de la valeur de la marchandise, qui disparaît quand on envisage l'ensemble, De plus il y a échange de capital variable contre du revenu. En appliquant son salaire à l'achat de la partie des marchandises qui représente son revenu, l'ouvrier convertit en argent le capital variable du capitaliste. Enfin, une partie des produits qui constituent le capital constant est renouvelée en nature ou par l'échange, par ceux-mêmes qui produisent le capital constant, opération à laquelle les consommateurs restent étrangers. Or lorsqu'on ne tient pas compte de ces faits, il semble que le revenu du consommateur reconstitue tout le produit, y compris la partie de la valeur qui représente le capital constant.

Quinto. - A côté de la confusion résultant de la conversion de la valeur en coût de production en surgit une autre, due à ce que la plus-value se transforme en profit et en rente, des formes différentes du revenu rapportées à des éléments différents de la production. On oublie que la valeur est la notion fondamentale et que sa subdivision en différentes catégories de revenus ne modifie en rien la loi qui la caractérise. De même la loi de la valeur n'est nullement modifiée parce que l'égalisation des profits, c'est-à-dire la répartition de la plus-value entre les divers capitaux, et les obstacles que la rente absolue (par conséquent la propriété foncière) oppose jusqu'à un certain point à cette égalisation, déterminent un écart entre le prix moyen (régulateur) de la marchandise et sa valeur. Ces faits affectent uniquement l'importance relative de la plus-value dans les prix des différentes marchandises, mais ne suppriment pas la plus-value et n'empêchent pas la valeur totale des marchandises d'être la source des divers composants des prix.

Cette confusion, que nous étudierons dans le chapitre suivant, provient nécessairement de ce qu'en apparence la valeur résulte des parties qui la composent. En effet, les composants de la valeur des marchandises se présentent sous des formes autonomes dans les différents revenus et sont rapportés non à la valeur de la marchandise qui est leur source, mais aux différents éléments matériels de la production considérés comme sources de ces revenus ; ils sont envisagés par conséquent comme des parties de la valeur revenant aux agents de la production, les ouvriers, les capitalistes et les propriétaires fonciers. Dès lors ces parties de valeur, au lieu d'être le résultat de la décomposition de la valeur de la marchandise, apparaissent comme les éléments qui par leur réunion constituent la valeur ; d'où ce cercle vicieux que la valeur de la marchandise résulte des valeurs du salaire, du profit et de la rente, et que les valeurs du salaire, du profil et de la rente sont déterminées par la valeur de la marchandise.

Lorsque la reproduction se fait normalement, une partie seulement du travail nouveau est appliquée à la production et par conséquent au remplacement du capital constant ; c'est la partie qui renouvelle le capital constant consommé dans la production de moyens de consommation, d'éléments matériels du revenu ; mais cette dépense est compensée en ce que cette partie constante de la classe Il ne coûte aucun travail supplémentaire. Or le capital constant, qui n'est pas un produit du travail nouveau, est exposé matériellement, pendant le procès de reproduction, à des accidents et des dangers qui peuvent le détruire. (Il peut également, mais cela n'intéresse que chaque capitaliste en particulier, être déprécié par suite d'une variation de la productivité du travail). Il en résulte qu'une partie du profit (de la plus-value, du surproduit) doit servir de fonds d'assurance et ne peut pas être dépensée - c'est la seule partie du revenu pour laquelle il en est ainsi - comme revenu, ni utilisée nécessairement à l'accumulation. (Elle peut cependant, suivant les événements, servir à ce dernier usage ou être employée à couvrir le déficit de la reproduction). Cette partie est aussi la seule, avec celle servant à l'accumulation (à l'extension de la reproduction), qui devra être maintenue après la suppression de la production capitaliste, c'est-à-dire dans une organisation où la consommation régulière des producteurs immédiats ne sera plus limitée au minimum comme dans la société actuelle, et où il n'y aura d'autre surtravail que celui dont profiteront ceux qui à cause de leur âge ne peuvent pas encore ou ne peuvent plus participer à la production.

Reportons-nous à l'origine de la société. Aucun moyen de production artificiel n'existe encore, par conséquent pas de capital constant entrant dans la valeur du produit et devant, la reproduction se faisant à la même échelle, être reconstitué par ce dernier. La nature fournit spontanément les moyens d'existence et laisse au sauvage, qui a peu de besoins, le temps de transformer en moyens de production, ares, couteaux en pierre, canot, certains de ses produits. Considérée exclusivement sous son aspect matériel, cette opération du sauvage correspond absolument à la transformation du surtravail en capital nouveau. Continuellement le procès d'accumulation transforme encore en capital de pareils produits du surtravail, et le fait que tout nouveau capital résulte du profit, de la rente ou du revenu sous toute autre forme, conduit à la conception fausse que la valeur de toutes les marchandises a pour origine un revenu. Une analyse plus profonde de la transformation du profit en capital montre cependant que le surtravail qui se présente toujours sous forme de revenu - sert, non à la conservation et à la reproduction du capital ancien, mais à la création, pour autant qu'il ne soit pas dépensé comme revenu, de capital nouveau et supplémentaire.

Toute la difficulté provient de ce que tout le travail, à part la partie de la valeur nouvelle qu'il crée et qui se résout en salaire, se présente comme profit, c'est-à-dire une valeur qui n'a rien coûté au capitaliste et ne doit par conséquent reconstituer aucun capital qu'il aurait avancé. Cette valeur existe par conséquent sous forme de richesse disponible, supplémentaire, sous forme de revenu pour chaque capitaliste en particulier. Mais cette nouvelle valeur peut être consommée aussi bien productivement qu'improductivement, tant comme capital que comme revenu, et elle doit même, à cause de sa forme naturelle, être en partie consommée productivement. Il est donc évident - et le procès d'accumulation le montre clairement - que le travail de chaque année crée à la fois du capital et du revenu ; mais la partie qui en est appliquée à la création de capital nouveau - par analogie, la partie de la journée que le sauvage consacre, non à s'approprier sa nourriture, mais à confectionner l'instrument qui doit lui permettre de s'emparer de celle-ci - devient invisible parce que tout le produit du surtravail se présente de prime abord sous forme de profit. La plus-value créée par l'ouvrier se ramène donc à du revenu et du capital, à des objets de consommation et des moyens de production nouveaux, et la valeur du capital constant ancien, provenant de l'année précédente, n'est pas reproduite par le travail nouveau. (Nous faisons abstraction de la partie de ce capital qui, avariée et détruite en partie, doit être reproduite et représente les troubles du procès de production qui doivent être couverts par l'assurance).

Nous voyons en outre que continuellement une partie du travail nouveau est absorbée par la reproduction et le renouvellement du capital constant qui a été consommé, bien que ce travail nouveau se résolve exclusivement en revenus (salaires, profits et rentes). Mais on perd de vue :

  1. qu'une partie de la valeur du produit engendré par le travail nouveau est constituée par du capital constant mis en œuvre avant l'application de ce travail, et que cette partie qui ne se transforme pas en revenu, reconstitue en nature les moyens de production de ce capital constant ;

  2. que la partie de la valeur dans laquelle s'objective effectivement le travail nouveau, n'est pas consommée en nature comme revenu, mais renouvelle le capital constant d'une autre branche, après avoir été échangée contre une autre valeur qui peut être consommée comme revenu, mais n'est pas exclusivement le produit d'un travail nouveau.

Aussi longtemps que la reproduction se poursuit à la même, échelle, tout élément consommé du capital constant doit être remplacé en nature par un élément de même efficacité, sinon de même forme et de même masse. Si la productivité du travail ne change pas, le nouvel élément doit être de même valeur que celui dont il vient prendre la place. Si cette productivité augmente et que les mêmes éléments matériels peuvent être reproduits avec moins de travail, la partie de capital constant à renouveler peut être remplacée par un élément de moindre valeur, et la différence peut être utilisée à constituer un capital supplémentaire ou être consommée improductive ment; le surtravail peut aussi être diminué. Si, au contraire, la productivité du travail diminue, il faut une partie plus grande du produit pour renouveler l'ancien capital; d'où une diminution du surproduit.

Lorsque nous faisons abstraction de la forme économique que le moyen de production revêt à une époque donnée de l'histoire, nous voyons que la conversion de la plus-value en capital se ramène à l'opération de l'ouvrier, qui outre le travail nécessaire pour l'acquisition de ses moyens d'existence immédiats, applique du travail pour façonner des moyens de production. En effet, convertir du profit en capital n'est qu'appliquer du surtravail à fabriquer de nouveaux moyens de production, et le fait que ce surtravail doit au préalable prendre la forme de revenu, alors que chez le sauvage il est appliqué directement à obtenir de nouveaux moyens de production, indique simplement que c’est le capitaliste et non pas l’ouvrier qui s'approprie le surtravail. Ce qui est transformé réellement en capital, ce n'est pas le profit - car la conversion de la plus-value en capital signifie simplement que le capitaliste ne la dépense pas comme revenu - c'est une valeur, c'est du travail matérialisé, soit sous la forme du produit dans lequel il a été directement incorporé, soit sous forme d'un autre produit échangé contre ce dernier. Par conséquent lorsque l'on transforme du profit en capital, on fait uniquement passer la plus-value d'une forme à une autre ; mais ce n'est pas ce changement de forme qui fait de la plus-value un capital, c'est la marchandise, la forme matérielle de la plus-value, qui fonctionne désormais comme capital. Que la valeur de cette marchandise ne soit pas payée - et c'est pour cela qu'elle est de la plus-value - cette circonstance est sans importance pour la valeur en elle-même.

Le malentendu s'exprime de différentes manières. Ou bien on dit que les marchandises qui constituent le capital constant contiennent également des éléments de salaire, de profit et de rente ; ou bien on dit que ce qui est revenu pour l'un est capital pour l'autre et que le tout se ramène à des rapports subjectifs. C'est ainsi que pour le filateur, une partie de la valeur du fil est du profit, tandis que pour le tisserand qui l'achète, le fil est une partie de son capital constant. Cependant, ce qui dans le fil constitue le capital du tisserand, c'est sa valeur, et celle-ci est indépendante, abstraction faite de la modification qu'elle peut subir par la constitution du profit moyen, du rapport entre le travail et le surtravail qu'elle représente, par conséquent de ce qu'elle se résout pour le filateur en telle quantité de capital et telle quantité de revenu. Ceux qui ne se rendent pas à cette manière de voir ont toujours dans la tête que le profit (la plus-value, en général) est un supplément à la valeur de la marchandise, ayant sa source dans la tromperie réciproque, dans un bénéfice réalisé sur la vente. La marchandise étant payée à son coût de production ou à, sa valeur, ce prix - nous faisons naturellement abstraction des prix de monopole - paie toutes les parties de la valeur de la marchandise qui ont la forme de revenus pour celui qui la vend.

D'autre part il est absolument exact que les marchandises formant le capital constant peuvent, comme toutes les autres marchandises, être décomposées en éléments de valeur, qui pour les producteurs et les propriétaires des moyens de production ont la forme du salaire, du profit et de la rente. C'est là l'expression capitaliste de ce fait que la valeur d'une marchandise n'est que la quantité de travail socialement nécessaire qu'elle contient. Mais il n'en résulte nullement, ainsi que nous l'avons établi dans le Livre I, que toute marchandise produite par un capital ne puisse pas être décomposée en différentes parties représentant exclusivement l'une le capital constant, l'autre le capital variable et la troisième la plus-value.

Storch exprime l'avis de beaucoup d'économistes lorsqu'il dit :

" Les produits vendables qui constituent le revenu national doivent être considérés dans l'économie politique de deux manières différentes, relativement aux individus comme des valeurs et relativement à la nation comme des biens ; car le revenu d'une nation ne s'apprécie pas comme celui d'un individu, d'après sa valeur, mais d'après son utilité ou d'après les besoins auxquels il peut satisfaire. " (Considérations sur le Revenu national, p. 19).

D'abord c'est une abstraction erronnée que de considérer une nation, dont la production repose sur la valeur et qui a l'organisation capitaliste, comme un organisme qui ne travaille que pour les besoins nationaux. Ensuite, la production ayant cessé d'être capitaliste mais continuant à être sociale, le rôle de la valeur continuera néanmoins à être prédominant, car la réglementation du temps de travail et la répartition du travail social entre les différents groupes de producteurs avec la comptabilité qu'elle nécessite, seront plus importantes que jamais.

  1. L’apparence de la concurrence

Nous avons vu que la valeur et le coût de production des marchandises se décomposent en trois fractions :

  1. Une partie qui reconstitue le capital constant. Elle représente du travail passé, qui a été dépensé sous forme de moyens de production pour produire la marchandise, et elle est la valeur ou le prix de ces moyens de production. (Nous nous plaçons au point de vue non d'une marchandise en particulier, mais du capital-marchandise, c'est-à-dire du produit du capital pendant une période déterminée, un an par exemple, produit dont les marchandises isolées, dont la valeur se décompose d'ailleurs comme le capital-marchandise, ne sont que des éléments) ;

  2. Une partie qui représente la valeur du capital variable et donne la mesure du revenu des travailleurs. Elle est la reproduction du salaire qui a été remis aux ouvriers et constitue la valeur de la partie payée du travail nouveau, qui est ajouté dans la production au capital constant ;

Une partie qui représente le surtravail, c'est-à-dire le travail non payé ou plus-value. Elle revêt les formes du revenu, soit celle du profit du capital (profit d'entreprise + intérêt), soit celle de la rente de la propriété foncière. Cette partie et la précédente se distinguent de la première en ce quelles constituent toute la valeur dans laquelle s'objective le travail nouveau, qui vient s'ajouter aux moyens de production représentés par le capital constant. Par conséquent, si l'on fait abstraction de la première partie (la partie constante), il est exact de dire que la valeur de la marchandise, constituée exclusivement par le travail nouveau ajouté pendant l'année, se ramène toujours aux trois revenus, le salaire, le profit et la rente, dont les grandeurs dépendent des lois particulières que nous avons développées précédemment. Il serait évidemment erroné de soutenir le contraire et de dire que la valeur du salaire, le taux du profit et le taux de la rente sont des éléments autonomes, dont la réunion engendre la valeur de la marchandise sans le concours de la partie constante, en d'autres mots de dire qu'ils sont les parties composantes de la valeur ou du coût de production de la marchandise.

Supposons qu'un capital de 500 donne un produit de 400 c + 100 v + 150 pl = 650, contenant 150 pl de plus-value, se décomposant en 75 de profit + 75 de rente. Admettons, pour supprimer toute difficulté inutile, que ce capital ait la composition moyenne, c'est-à-dire que le coût de production et la valeur de son produit soient égaux, ce qui se présentera chaque fois que le rapport du produit de ce capital au produit total sera le même que celui de ce capital au capital total.

Le salaire (mesuré par le capital variable) et la plus-value représentent respectivement 20 % et 30 % du capital total, et le profit et la rente s'élèvent chacun à 15 % de ce même capital. La partie de la valeur de la marchandise qui exprime le travail nouveau qui a été incorporé à celle-ci, est égale à 100 v + 150 pl = 250, et cette valeur est indépendante des grandeurs relatives du salaire, du profit et de la rente qui eu sont les parties. La force de travail, qui a été payée à raison de 100, mettons 100 £ en argent, a fourni une quantité de ravail exprimée par 250 £ en argent, ce qui montre que le surtravail des ouvriers est 1 ½ fois plus grand que le travail qu'ils ont fait pour eux-mêmes, c'est-à-dire que dans une journée de 10 heures, ils ont travaillé 4 heures pour eux et 6 heures pour le capitaliste. La valeur de 250 £ constitue tout ce qu'il y a à partager entre les ouvriers et le capitaliste, et entre le capitaliste et le propriétaire foncier ; elle représente également toute la valeur nouvelle qui vient s'ajouter à la valeur (400) des moyens de production.

Supposons qu'un capital ayant la même composition organique (même rapport entre la force de travail vivante et le capital constant), soit obligé de payer 150 £ au lieu de 100 pour la même force de travail appliquée à un capital constant de 400, et supposons que la répartition de la plus-value entre le profit et la rente soit également différente. Le capital variable de 150 £ mettant en œuvre la même masse de travail que précédemment le capital variable de 100, la valeur nouvelle ajoutée par le travail sera de 250 comme dans le cas précédent, et la valeur du produit sera encore de 650, mais avec la composition suivante : 400 c + 150 v + 100 pl = 650. Admettons que les 100 pl de plus-value se répartissent en 45 de profit + 55 de rente. Dans ce cas, le salaire représente donc 27 3/11 % du capital avancé, le profit 8 2/11 %, la rente 10 % et la plus-value un peu plus de 18 %.

L'augmentation du salaire a eu pour effet de modifier la quantité de travail non payé et. par suite la plus-value : pendant une journée de 10 heures, les ouvriers travaillent maintenant 6 heures pour eux et 4 heures seulement pour le capitaliste. De même le rapport entre le profit et la rente a été changé, et la plus-value diminuée n'est plus partagée sur la même base entre le capitaliste et le propriétaire foncier. Enfin, la valeur du capital constant étant restée la même et celle du capitaliste variable ayant augmenté, la baisse du taux du profit brut a été plus accentuée encore que celle de la plus-value.

Quel que soit l'effet de ta loi qui règle le partage, entre le salaire, le profit et la rente, de la valeur nouvelle créée pendant l'année, cette valeur est égale à 250 dans les deux cas et elle n'est nullement affectée par la variation du salaire et des taux du profit et de la rente. Il n'en serait autrement que si la rente résultait d'un prix de monopole. Dans ce cas, si l'on se place au point de vue du produit en lui-même, on voit qu'il y a uniquement une différence dans la répartition de la plus-value, et si l'on considère la valeur du produit relativement à celles des autres marchandises, on constate simplement qu'une partie de la plus-value de celles-ci est reportée sur ce produit qui se trouve dans la situation spéciale de bénéficier d'un prix de monopole.

Récapitulons en un tableau les constatations que nous venons de faire :

Valeur du produit

Valeur nouvelle

Taux de la plus-value

Taux du profit brut

Premier cas :

400 c + 100 v + 150 pl = 650

250

150 %

30 %

Second