Karl Marx
Friedrich Engels
La Sainte Famille
D'UN " MINOTIER " OU LA CRITIQUE CRITIQUE PERSONNIFIÉE PAR M. JULES FAUCHER *
PREFACE
L'humanisme réel n'a pas en Allemagne d'ennemi plus dangereux que le spiritualisme ou idéalisme spéculatif, qui, à la place de l'homme individuel réel, met la " Conscience de soi " ou l' " Esprit " et enseigne avec l'Évangéliste : " C'est l'esprit qui vivifie tout, la chair n'est bonne à rien. " Il va de soi que cet esprit désincarné n'a d'esprit qu'en imagination. Ce que nous combattons dans la Critique de Bauer, c'est précisément la reproduction caricaturale de la spéculation. Elle est à nos yeux l'expression la plus achevée du principe germano-chrétien, qui joue sa dernière carte en métamorphosant " la Critique " elle-même en une puissance transcendante.
Notre exposé se réfère par priorité à l'Allgemeine Literatur-Zeitung (Gazette littéraire universelle) de Bruno Bauer dont nous avons eu sous les yeux les huit premiers fascicules parce que la Critique de Bauer et par suite l'ineptie de la spéculation allemande en général y ont atteint leur apogée. La Critique critique (la Critique de la Literatur-Zeitung) est d'autant plus instructive qu'elle achève ce renversement de la réalité auquel se livre la philosophie et aboutit à la plus suggestive des bouffonneries. Voir par exemple Faucher et Szeliga . La matière que nous offre la Literatur-Zeitung peut servir à éclairer même le grand public sur les illusions de la philosophie spéculative. Tel est le but de notre travail.
Notre exposé est naturellement fonction de son objet. En règle générale, la Critique critique se situe au-dessous du niveau déjà atteint par le développement de la théorie en Allemagne. La nature de notre sujet nous autorise donc à ne pas porter ici de jugement plus ample sur ce développement lui-même.
La Critique critique oblige au contraire à lui opposer, comme tels, les résultats déjà acquis.
Cette polémique constitue donc, à nos yeux, l'avant-propos des travaux originaux où — chacun pour soi, bien entendu — nous développerons notre point de vue et, par suite, montrerons où nous nous situons par rapport aux doctrines philosophiques et sociales modernes.
Paris, septembre 1844.
F. ENGELS, K. MARX.
" LA CRITIQUE CRITIQUE SOUS LES TRAITS D'UN MAÎTRE RELIEUR ", OU LA CRITIQUE CRITIQUE PERSONNIFIÉE PAR M. REICHARDT
par Friedrich ENGELS
La Critique critique, quelque supérieure qu'elle se sache à la Masse, éprouve cependant pour cette Masse une pitié infinie. La Critique a tellement aimé la Masse qu'elle a envoyé son Fils unique afin que tous ceux qui croiront en lui ne meurent pas, mais accèdent à la vie critique. La Critique se fait Masse et habite parmi nous, et nous sommes les témoins de sa Gloire : Gloire du Fils unique issu du Père. En d'autres termes, la Critique se fait socialiste et parle " d'écrits sur le paupérisme ". Elle ne tient pas pour une escroquerie de s'égaler à Dieu, mais, s'aliénant elle-même, elle prend figure de maître relieur et se ravale jusqu'à l'ineptie — voire jusqu'à l'ineptie critique en langues étrangères. Elle, dont la céleste pureté virginale répugne à tout contact avec la Masse lépreuse et pécheresse, se fait violence jusqu'à noter l'existence de " Bodz " et de " tous les écrivains qui ont étudié le paupérisme en remontant aux sources " et " à suivre pas à pas, depuis des années, le fléau de notre époque "; elle dédaigne écrire pour les spécialistes, elle écrit pour le grand public, elle écarte toutes les expressions insolites, tout " calcul latin, tout jargon pédantesque ". Tout cela, elle l'écarte des écrits d'autrui, mais ce serait vraiment trop lui demander que vouloir qu'elle se soumette elle-même à " ce règlement d'administration ". Pourtant, elle s'y soumet en partie : avec une admirable légèreté, elle se défait, sinon des mots eux-mêmes, du moins de leur contenu. Et qui lui reprochera d'user de " l'énorme amas de mots étrangers inintelligibles ", quand sa pratique systématique permet de conclure que ces mots lui sont, à elle aussi, restés inintelligibles ? Voici quelques exemples de cette pratique systématique :
" C'est pourquoi ils ont les institutions de mendicité en horreur . "
" Une doctrine de la responsabilité devant laquelle tout mouvement de la pensée humaine devient une image de la femme de Loth. "
" Sur le clef de voûte de cet édifice artistique vraiment riche de caractère. "
" Tel est le contenu principal du testament politique de Stein , que le grand homme d'État remit, avant de quitter le Service actif, au gouvernement et à toutes ses dissertations. "
" Ce peuple, à cette date-là, ne possédait pas encore de dimensions pour une liberté aussi étendue. "
" En parlementant avec assez d'assurance, à la fin de sa dissertation journalistique, que la seule chose qui manque, c'est la confiance."
" Pour l'entendement viril, l'entendement qui élève l'État qui s'élève au-dessus de la routine et de la crainte bornée, qui s'est formé au contact de l'histoire et nourri par la contemplation vivante d'un système politique étranger. "
" L'éducation d'un bien-être national général. "
" La liberté resta lettre morte dans la poitrine de la mission internationale de la Prusse, sous le contrôle des autorités. "
" Un journalisme populaire organique. "
" Pour le peuple auquel même M. Brüggemann , délivre le certificat de baptême de sa majorité. "
" Une contradiction assez criarde avec les autres certitudes énoncées dans l'ouvrage pour les capacités professionnelles du peuple. "
" Le funeste égoïsme dissout vite toutes les chimères de la volonté nationale. "
" La passion d'acquérir beaucoup de bien, etc., voilà l'esprit qui imprégnait toute la période de la Restauration et qui, avec une assez grande dose d'indifférence, se rallia à l'âge nouveau. "
" La notion obscure d'importance Politique, qui se rencontre dans la nationalité paysanne prussienne, repose sur le souvenir d'une grande histoire. "
" L'antipathie disparut et se mua en un état de complète exaltation. "
" Dans cette merveilleuse transition, chacun à sa façon laissait entrevoir encore son vœu particulier. "
" Un catéchisme dans la langue pleine d'onction de Salomon, et dont les paroles, douces comme une colombe, s'élèvent — frout ! frout ! — dans la région du pathos et de ses aspects tonitruants. "
" Tout le dilettantisme d'une négligence de trente-cinq années. "
" On aurait pu accueillir la fulmination trop criante lancée contre les citadins par un de leurs anciens dirigeants avec le flegme de nos représentants, si l'interprétation à la Benda de la loi municipale de 1808 ne souffrait d'une affection conceptuelle musulmane quant à l'essence et l'application de la loi municipale... "
Chez M. Reichardt, la hardiesse du style va généralement de pair avec la hardiesse du développement lui-même. Il fait des transitions dans le genre de celles-ci :
" M. Brüggemann... en l'année 1843... théorie de l'État... tout honnête homme... la grande modestie de nos socialistes... des miracles naturels... des revendications à présenter à l'Allemagne... des miracles surnaturels... Abraham... Philadelphie... marine... patron boulanger... et puisque nous parlons de miracles, c'est ainsi que Napoléon a apporté, etc. "
Faut-il s'étonner, après ces exemples, que la Critique critique donne encore l' " exégèse " d'une phrase qu'elle qualifie elle-même de " langage populaire " ? Car elle " arme ses yeux de force organique pour pénétrer le chaos ". Et, il faut le dire ici, même le " langage populaire " ne peut rester incompréhensible à la Critique critique. Elle discerne que le chemin de l'homme de lettres reste nécessairement tortueux si le sujet qui s'y engage n'a pas la force d'en faire une ligne droite; et pour cette raison, tout naturellement, elle impute à l'écrivain des " opérations mathématiques ".
Il va de soi — et l'histoire, qui prouve tout ce qui va de soi prouve également ceci — que la Critique ne devient pas Masse pour rester Masse, mais pour délivrer la Masse de son caractère massif de masse, donc pour abolir le langage populaire de la Masse en l'intégrant dans la langue critique de la Critique critique. Le plus dégressif degré d'abaissement est atteint quand la Critique apprend la langue populaire de la Masse et transcende ce jargon grossier pour en faire les sublimes équations de la dialectique critico-critique.
" LA CRITIQUE CRITIQUE " SOUS LES TRAITS D'UN " MINOTIER " OU LA CRITIQUE CRITIQUE PERSONNIFIÉE PAR M. JULES FAUCHER
par Friedrich ENGELS.
Après avoir, en s'abaissant jusqu'à l'ineptie en langues étrangères, rendu les services les plus essentiels à la Conscience de soi et par là même libéré en même temps le monde du paupérisme, la Critique s'abaisse également jusqu'à l'ineptie dans la pratique et dans l'histoire. Elle s'empare des " questions à l'ordre du jour en Angleterre " et fournit une esquisse vraiment critique de l'histoire de l'industrie anglaise.
La Critique, qui se suffit à elle-même, qui forme un tout achevé, ne peut naturellement admettre l'histoire telle qu'elle s'est effectivement déroulée; ce serait en effet admettre la méchante Masse dans l'intégralité de son caractère massif de Masse, alors qu'il s'agit précisément de délivrer la Masse de son caractère de Masse. L'histoire est donc affranchie de son caractère de Masse, et la Critique qui prend des libertés avec son objet crie à l'histoire. C'est de telle et telle manière que tu dois t'être déroulée ! Les lois de la Critique ont un pouvoir rétroactif total : antérieurement à ses décrets, l'histoire s'est donc passée tout autrement que depuis ses décrets. C'est pourquoi l'histoire massive, que l'on appelle réelle, diffère considérablement de l'histoire critique, telle qu'elle se déroule, à partir de la page 4, dans le fascicule VII de la Literatur-Zeitung.
Dans l'histoire de la masse, il n'y avait pas de villes industrielles avant qu'il n'existât de fabriques; mais dans l'histoire critique, où le fils engendre son père, comme on le voit déjà chez Hegel, Manchester, Bolton et Preston étaient de florissantes villes industrielles avant même qu'on imaginât des fabriques. Dans l'histoire réelle, l'industrie du coton a été fondée surtout par la jenny de Hargreaves et la throstle (machine à filer hydraulique), d'Arkwright, la mule de Crompton n'était qu'un perfectionnement de la jenny dû au principe nouveau d'Arkwright ; mais l'histoire critique sait faire les distinctions, elle dédaigne la jenny et la throstle, ces inventions de peu de portée, pour décerner la palme à la mule, dont elle fait une identité spéculative des extrêmes. Dans la réalité, avec l'invention de la throstle et de la mule se trouvait immédiatement donnée l'application de la force hydraulique à ces machines; mais la Critique critique trie les principes que l'histoire grossière a jetés pêle-mêle, et ne fait intervenir cette application que plus tard, en en faisant une découverte tout à fait spéciale. Dans la réalité, l'invention de la machine à vapeur a précédé toutes les inventions dont nous venons de parler; dans la Critique, elle constitue le couronnement de l'ensemble, donc son terme.
Dans la réalité, les relations d'affaires entre Liverpool et Manchester, avec l'importance qu'elles ont prise de nos jours, ont été la conséquence de l'exportation des marchandises anglaises; dans la Critique, ces relations d'affaires sont la cause de cette exportation, et relations d'affaires et exportations sont dues à la proximité de ces deux villes. Dans la réalité, c'est par Hull que passent presque toutes les marchandises de Manchester à destination du continent; dans la Critique, c'est par Liverpool.
Dans la réalité, on trouve, dans les fabriques anglaises, toute l'échelle des salaires à partir de 1 shilling et demi jusqu'à 40 shillings et plus; dans la Critique, on ne paie qu'un seul taux : 11 shillings. Dans la réalité, la machine remplace le travail manuel; dans la Critique, c'est la pensée. Dans la réalité, il est permis aux ouvriers d'Angleterre de se coaliser en vue d'obtenir le relèvement de leurs salaires; mais dans la Critique, la chose leur est interdite, car la Masse doit consulter la Critique avant de se permettre quoi que ce soit. Dans la réalité, le travail de fabrique est exténuant et cause des maladies spécifiques - on a même écrit de gros traités de médecine sur ces maladies - dans la Critique, il est impossible qu' " un effort excessif fasse obstacle au travail, car l'énergie est le fait de la machine ". Dans la réalité, la machine est une machine; dans la Critique, elle a une volonté, c'est parce qu'elle ne se repose pas que l'ouvrier ne peut pas se reposer non plus, et qu'il est soumis à une volonté étrangère.
Mais tout cela n'est encore rien. La Critique ne saurait se contenter des partis de masse anglais : elle en crée de nouveaux, elle crée un parti des fabriques, dont l'histoire lui sera redevable. Par contre, elle met ensemble patrons et ouvriers de fabrique, n'en fait qu'un tas massif - pourquoi se soucier de pareilles vétilles ? - et décrète que si les ouvriers n'ont pas cotisé au fonds de l'Anti-Corn Law League , ce n'est pas, comme le croient ces imbéciles d'industriels, par mauvaise volonté et à cause du chartisme, mais uniquement par pauvreté. Elle décrète en outre que, si l'on abroge en Angleterre les lois sur les blés, les journaliers agricoles seront forcés d'accepter une baisse de salaire; à quoi nous voudrions objecter très humblement que cette classe misérable ne peut plus rien perdre, ne fût-ce qu'un liard, sans mourir totalement de faim. La Critique décrète que, dans les fabriques anglaises, on travaille seize heures, bien que la loi anglaise, naïve et non critique, ait veillé à ce que l'on ne puisse dépasser 12 heures. Elle décrète que l'Angleterre doit devenir le grand atelier de l'univers, bien que, massifs et non critiques, les Américains, les Allemands et les Belges ruinent petit à petit, par leur concurrence, tous les marchés des Anglais. Elle décrète enfin que la concentration de la propriété et ses conséquences pour les classes travailleuses sont, en Angleterre, ignorées de tout le monde, de la classe non-possédante comme de la classe possédante, bien que ces imbéciles de chartistes se figurent les connaître fort bien, que les socialistes estiment avoir, depuis longtemps, exposé ces conséquences par le menu, et que même des tories et des whigs, tels que Carlyle, Alison et Gaskell , aient, dans des ouvrages originaux, prouvé qu'ils les connaissaient.
La Critique décrète que la loi sur les dix heures de lord Ashley n'est qu'une mesure de juste milieu, sans importance et que lord Ashley lui-même est " un fidèle reflet de l'action constitutionnelle ", tandis que les industriels, les chartistes, les propriétaires fonciers, en un mot tout ce qui fait la Masse de l'Angleterre, ont vu jusqu'ici dans cette mesure l'expression - à vrai dire aussi atténuée que possible - d'un principe absolument radical, puisqu'elle porterait le fer à la racine du commerce extérieur et, par suite, à la racine du système manufacturier, ou plutôt, loin de se borner à l'y mettre, l'y enfoncerait profondément. La Critique critique est mieux renseignée. Elle sait que la question des dix heures a été débattue devant une " Commission " de la Chambre basse, alors que les journaux non critiques voudraient nous faire accroire que cette " Commission " était la Chambre elle-même, à savoir la Chambre entière constituée en commission; mais la Critique doit nécessairement abroger cette bizarrerie de la Constitution anglaise.
La Critique critique, qui engendre elle-même son contraire, la stupidité de la Masse, engendre aussi la stupidité de Sir James Graham et, grâce à une intelligence critique de la langue anglaise, lui fait dire des choses que le ministre non critique de l'Intérieur n'a jamais dites, à. seule fin que la stupidité de Graham fasse mieux éclater la sapience de la Critique. Graham, si nous en croyons la Critique, aurait affirmé que les machines, dans les fabriques, s'usent de toute façon en douze ans environ , qu'elles fonctionnent douze ou dix heures par jour, et qu'ainsi la loi de dix heures mettrait le capitaliste dans l'impossibilité de faire reproduire, en douze ans, par le travail des machines, le capital qu'il y a investi ! La Critique fait la preuve qu'elle a prêté à Sir James Graham un sophisme, puisqu'une machine dont le temps de travail quotidien serait réduit d'un sixième durerait naturellement plus longtemps.
Si juste que soit cette remarque de la Critique critique contre son propre sophisme, il faut concéder cependant à Sir James Graham qu'il n'a pas dit ça : il a déclaré que la machine devrait, sous le régime de la loi de dix heures, fonctionner d'autant plus vite que son temps de travail serait limité davantage, ce que la critique cite elle-même [fascicule VIII, p. 32], et que, dans cette hypothèse, le temps d'usure resterait le même, soit douze ans. Il y a lieu de reconnaître ce point, d'autant plus qu'en le reconnaissant nous glorifions et magnifions " la Critique ", puisque c'est la Critique, et elle seule, qui a énoncé et dénoncé le sophisme en question. Elle est tout aussi généreuse à l'égard de lord John Russell , à qui elle prête l'intention de vouloir modifier le régime politique et les dispositions électorales; d'où il nous faut conclure, ou bien que la tendance de la Critique à produire des stupidités est extrêmement forte ou que, depuis huit jours, lord John Russell est devenu lui-même un Critique Critique.
Mais, où la Critique atteint vraiment au grandiose dans la production des stupidités, c'est quand elle découvre que les ouvriers anglais - ces ouvriers qui, en avril et mai, ont organisé meeting sur meeting, rédigé pétition sur pétition, tout cela en faveur de la loi de dix heures, avec plus de fièvre qu'ils n'en ont montrée depuis deux ans, et d'un bout à l'autre des régions industrielles - que ces ouvriers ne prennent à cette question qu'un " intérêt partiel ", bien qu'il apparaisse cependant que " la limitation légale de la durée du travail ait aussi occupé leur attention "; c'est quand elle fait encore cette grande découverte, cette découverte mirifique, inouïe, que " les vœux des ouvriers se concentrent sur l'abrogation des lois sur les grains, dont ils attendent une aide apparemment plus immédiate, et s'y concentreront jusqu'au jour où la réalisation quasi certaine de ces vœux viendra leur en démontrer, dans la pratique, l'inutilité ". Or il s'agit là des ouvriers qui, dans tous les meetings publics, ont pris l'habitude de jeter à bas de la tribune les partisans de l'abrogation des lois sur les grains, des ouvriers qui ont abouti à ce que, dans aucune ville industrielle anglaise, la Ligue contre les lois sur les grains ne s'est risquée à tenir un meeting public, des ouvriers qui considèrent la Ligue comme leur unique ennemi et qui, pendant la discussion sur les dix heures, comme presque toujours antérieurement dans des questions analogues, ont été soutenus par les tories. La Critique fait encore cette belle découverte que " les ouvriers continuent à se laisser séduire par les vastes promesses du chartisme ", alors que ce dernier n'est que l'expression politique de ce que pensent publiquement les ouvriers. Ou encore, dans la profondeur de son esprit absolu, elle découvre que " les doubles appartenances, l'appartenance politique et l'appartenance à la catégorie des propriétaires fonciers ou des minotiers déjà n'arrivent plus à se confondre ni à coïncider " - alors que jusqu'ici tout le monde ignorait que l'appartenance à la catégorie des propriétaires fonciers et des minotiers - ils sont en petit nombre et (à l'exception des quelques pairs) ils ont les mêmes droits politiques - constituait une classification si vaste qu'au lieu de fournir la direction des partis politiques, ce qui serait l'expression la plus logique, cette appartenance fût totalement identique à l'appartenance politique. Il est beau de voir comment la Critique dit des partisans de l'abrogation des lois sur les grains qu'ils ignorent ceteris paribus [toutes choses égales d'ailleurs], qu'une chute du prix du pain entraînerait une chute des salaires, et qu'il n'y aurait donc rien de changé; alors que ces gens attendent de cette baisse des salaires qu'ils n'ont pas niée et, par suite, de la diminution des frais de production, une extension du marché, d'où une diminution de la concurrence entre ouvriers, grâce à quoi le salaire serait néanmoins, par rapport au prix du pain, maintenu légèrement au-dessus de son taux actuel.
La Critique, qui se meut avec la félicité de l'artiste dans la libre création de son contraire l'ineptie, cette même Critique qui, voilà deux ans, proclamait : " La Critique parle allemand, la théologie latin ", cette même Critique a, depuis lors, appris l'anglais : elle nomme les propriétaires fonciers " propriétaires de terres " (landowners), les propriétaires de fabrique " propriétaires de moulins " (millowners) - le mot " mill " désigne en anglais toute fabrique dont les machines sont mues par la vapeur ou la force hydraulique - les ouvriers deviennent des " mains " (hands) ; au lieu d' " ingérence ", elle parle d'interférence (interference). Et dans son infinie miséricorde pour la langue anglaise qui déborde d'une richesse massive et coupable, elle daigne la corriger et abolit l'affectation qui pousse les Anglais à faire toujours suivre le titre sir, donné aux chevaliers et aux baronets, de leur prénom. La Masse dit : " Sir James Graham "; la Critique : " Sir Graham ".
C'est par principe et non par légèreté que la Critique refond l'histoire et la langue anglaises. La profondeur avec laquelle elle traite l'histoire de M. Nauwerck va nous en fournir la preuve.
" LA PROFONDEUR DE LA CRITIQUE CRITIQUE ", OU LA CRITIQUE CRITIQUE PERSONNIFIÉE PAR M. J. (JUNGNITZ ?)
par Friedrich ENGELS.
La Critique se doit à elle-même de ne pas passer sous silence la querelle d'une importance capitale qui oppose M. Nauwerck à la faculté de philosophie de Berlin. Elle a connu les mêmes avatars : le destin de M. Nauwerck doit lui servir de toile de fond sur laquelle se détachera de façon plus frappante sa propre révocation bonnoise . Comme la Critique a pris l'habitude de considérer l'affaire de Bonn comme l'événement du siècle et qu'elle a déjà écrit la Philosophie de la destitution de la Critique, il fallait s'attendre à la voir, de façon analogue, poursuivre jusque dans le détail la construction philosophique du " conflit " de Berlin. Elle démontre a priori que toute l'affaire a dû nécessairement se passer de la façon suivante et pas autrement. Elle explique :
- Pourquoi la faculté de philosophie a été obligée d' " entrer en conflit " avec un spécialiste de la philosophie politique, et non pas avec un logicien et métaphysicien;
- Pourquoi ce conflit ne pouvait être aussi brutal ni aussi décisif que le fut à Bonn le conflit opposant la Critique à la théologie.
- Pourquoi ce conflit ne fut en somme qu'une sottise, puisque la Critique avait déjà concentré tous les principes, toute la substance dans son conflit de Bonn, et qu'ainsi l'histoire universelle ne pouvait que plagier la Critique.
- Pourquoi la faculté de philosophie se crut attaquée personnellement dans les écrits de M. Nauwerck.
- Pourquoi M. N[auwerck] n'eut d'autre ressource que de se démettre volontairement.
- Pourquoi la faculté était obligée de défendre M. N[auwerck], à moins de se saborder.
- Pourquoi " la scission intérieure dans l'essence de la Faculté devait nécessairement se présenter sous une forme telle " que la faculté donnât en même temps raison et tort et à M. N[auwerck] et au gouvernement.
- Pourquoi la faculté ne trouva pas, dans les écrits de M. N[auwerck], de motif de le démettre de son poste.
- Par quoi est conditionnée l'obscurité de l'ensemble du vote.
- Pourquoi la faculté se " croit (!), en tant qu'autorité scientifique (!) en droit (!) " d'évoquer l'affaire au fond.
Et enfin 11º Pourquoi la faculté ne veut cependant pas écrire à la façon de M. N[auwerck].
Telles sont les importantes questions à la solution desquelles la Critique consacre quatre pages d'une rare profondeur, en démontrant, en vertu de la Logique de Hegel, pourquoi tout s'est passé de la sorte et pourquoi Dieu lui-même n'y aurait rien pu changer. La Critique dit en un autre passage qu'il n'y a encore aucune époque de l'histoire qui soit exactement comprise; la modestie lui interdit de dire qu'en tout cas elle a parfaitement compris son propre conflit et celui de Nauwerck, qui, il est vrai, ne sont pas des époques, mais du moins, aux yeux de la Critique, font époque.
La Critique critique, qui s'est intégré le " facteur " profondeur, se mue en Calme de la connaissance.
- " LA CRITIQUE CRITIQUE SOUS LES TRAITS DU CALME DE LA CONNAISSANCE ", OU LA CRITIQUE CRITIQUE PERSONNIFIÉE PAR M. EDGAR
L’" UNION OUVRIÈRE " DE FLORA TRISTAN
par Friedrich ENGELS.
Les socialistes français affirment : l'ouvrier fait tout, produit tout et cependant n'a ni droit, ni propriété, bref, il n'a rien. La Critique répond par la bouche de M. Edgar, cette personnification du Calme de la connaissance :
" Pour être à même de tout créer, il faut une conscience plus forte qu'une conscience d'ouvrier; la proposition ne serait vraie qu'inversée : l'ouvrier ne fait rien, c'est pourquoi il n'a rien, et s'il ne fait rien, c'est parce que son travail reste toujours singulier, calculé sur ses besoins les plus personnels, qu'il est purement journalier. "
La Critique atteint ici à la perfection et à une hauteur d'abstraction où elle ne prend pour " quelque chose ", voire pour " tout ", que ses propres créations mentales et ses généralités qui contredisent toute réalité. L'ouvrier ne crée rien, parce qu'il ne crée que du " singulier ", c'est-à-dire des objets sensibles, tangibles, sans esprit ni sens critique, qui sont une horreur aux yeux de la Critique pure. Tout ce qui est réel, tout ce qui est vivant, est non critique et massif, par conséquent n'est " rien ", et seules les créatures idéales, fantastiques, de la Critique critique sont " tout ".
L'ouvrier ne crée rien, parce que son travail reste singulier, calculé sur ses besoins purement personnels, c'est-à-dire parce que, dans le système actuel, les branches particulières, mais connexes, du travail sont séparées, voire opposées, en un mot parce que le travail n'est pas organisé. La propre thèse de la Critique, si nous la prenons dans le seul sens plausible qu'elle puisse avoir, exige l'organisation du travail. Flora Tristan — c'est à l'occasion du jugement porté sur ses idées que surgit cette grande thèse — formule la même exigence, et cette insolence d'avoir devancé la Critique critique lui vaut d'être traitée en canaille. L'ouvrier ne crée rien; cette formule est d'ailleurs - mise à part l'idée que l'ouvrier singulier ne produit pas de totalité, ce qui est une tautologie — absolument idiote. La Critique critique ne crée rien; l'ouvrier crée tout, et à tel point que, même par ses créations intellectuelles, il fait honte à toute la Critique : à preuve, les ouvriers anglais et français. L'ouvrier crée jusqu'à l'homme; le Critique restera toujours un monstre, avec, il est vrai, la satisfaction d'être un Critique critique.
" Flora Tristan nous donne un exemple de ce dogmatisme féminin qui, voulant une formule, la compose à partir des catégories de ce qui existe. "
La Critique ne fait rien d'autre " que de composer des formules à partir des catégories de ce qui existe ", à savoir la philosophie hégélienne existante et les aspirations sociales existantes; des formules, rien que des formules; et malgré toutes ses invectives contre le dogmatisme, elle se condamne elle-même au dogmatisme, qui plus est : au dogmatisme féminin. Elle est et demeure une vieille femme : on reconnaît en elle cette philosophie hégélienne, veuve fanée qui farde et attife son corps sec, réduit à l'abstraction la plus répugnante, et, en quête de galant, s'en va de par l’Allemagne.
BÉRAUD À PROPOS DES FILLES DE JOIE
par Friedrich ENGELS.
M. Edgar, qui, en sa miséricorde, s'occupe des questions sociales, se préoccupe également de " la situation des filles " [fascicule V, (p. 26 )] .
Il critique le livre de Béraud, commissaire de police à Paris, sur la prostitution, parce que ce qui l'intéresse, c'est " le point de vue " auquel " Béraud se place pour étudier la situation des filles de joie dans la société ". Le " Calme de la connaissance " s'émerveille de voir un homme de la police se placer à un point de vue policier et fait entendre à la Masse que ce point de vue est totalement faux. Mais il se garde bien de nous donner son point de vue à lui. Et cela se comprend ! Quand la Critique s'occupe des filles de joie, on ne peut pas lui demander de le faire en public.
L'AMOUR
par Karl MARX.
Pour atteindre au parfait " Calme de la connaissance ", il faut que la Critique essaye avant tout de se débarrasser de l'amour. L'amour est une passion, et rien n'est plus dangereux pour le Calme de la connaissance que la passion. À l'occasion des romans de Mme von Paalzow , qu'il nous assure " avoir étudiés à fond ", M. Edgar cède donc à " cet enfantillage qu'on appelle l'amour ". Quelle horreur, quelle abomination ! Voilà de quoi exciter la rage de la Critique critique, lui faire tourner la bile et même perdre la tête.
" L'amour... est un dieu cruel qui, semblable à toutes les divinités, veut posséder l'homme tout entier et n'a de cesse que l'homme lui ait sacrifié non seulement son âme, mais encore son MOI physique. Le culte de l'amour, c'est la souffrance, et l'apogée de ce culte, c'est le sacrifice de soi-même, le suicide. "
Pour pouvoir métamorphoser l'amour en un " Moloch ", en un diable de chair et d'os, M. Edgar commence par en faire un dieu. Devenu dieu, c'est-à-dire objet de la théologie, il relève naturellement de la Critique de la théologie, et tout le monde sait d'ailleurs qu'il n'y a pas loin de dieu au diable. M. Edgar fait de l'amour un " dieu ", et qui plus est un " dieu cruel ", en substituant à l'homme aimant, à l'amour de l'homme, l'homme de l'amour, en détachant de l'homme l' " Amour " dont il fait un être particulier et en lui conférant une existence indépendante. Par ce simple processus, par cette métamorphose de l'attribut en sujet, on peut critiquement transformer toutes les déterminations essentielles et toutes les manifestations essentielles de l'homme en monstres et aliénations de l'être. C'est ainsi, par exemple, que la Critique critique fait de la critique, attribut et activité de l'homme, un sujet particulier, la Critique appliquée à elle-même, en un mot la Critique critique : " Moloch ", dont le culte est le sacrifice de soi-même, le suicide de l'homme, à savoir de l'humaine faculté de penser.
" Objet, s'écrie le Calme de la connaissance, objet ! voilà bien le terme exact; car l'aimé n'importe à l'amant — (le féminin est absent) — qu'autant qu'il est cet objet extérieur de son affectivité, l'objet dans lequel il veut trouver la satisfaction de son sentiment égoïste. "
Objet ! Quelle horreur ! Rien de plus condamnable, de plus profane, de plus affligé du caractère de masse qu'un objet - à bas l'objet ! Comment la subjectivité absolue, l'actus purus, la critique "pure ", ne verrait-elle pas dans l'amour sa bête noire, Satan en chair et en os, dans cet amour qui plus que toute autre chose apprend à l'homme à croire au monde objectif en dehors de lui, et fait non seulement de l'homme un objet, mais même de l'objet un homme ?
L'amour, continue, hors de lui, le Calme de la connaissance, l'amour ne se contente même pas de métamorphoser l'homme en la catégorie : " objet " pour un autre homme, il va jusqu'à faire de l'homme un objet déterminé, réel, le Ceci (Voir HEGEL : Phénoménologie , sur le Ceci et le Cela, où on polémique aussi contre le détestable " Ceci ") l'objet individuel-détestable, extérieur, non pas seulement intérieur, confiné dans le cerveau, mais manifeste aux sens.
" L'amour ne vit pas seulement emmuré dans le cerveau. "
Non, la bien-aimée est un objet sensible; et la Critique critique exige pour le moins, quand elle condescend à admettre un objet, que cet objet soit non sensuel. Mais l'amour est un matérialiste non critique et non chrétien.
Enfin, l'amour va jusqu'à faire d'un être humain " cet objet extérieur de l'affectivité " d'un autre être humain, l'objet où trouve sa satisfaction le sentiment égoïste de l'autre, égoïste, parce que c'est sa propre essence que chacun quête chez l'autre. Mais cela est inadmissible ! La Critique critique est tellement affranchie de tout égoïsme qu'elle découvre toute l'étendue de l'essence humaine pleinement réalisée dans son propre Moi.
Bien entendu, M. Edgar ne nous dit pas par quoi l'aimée se distingue de tous les autres " objets extérieurs de l'affectivité, en quoi se satisfont les sentiments égoïstes des hommes ". Au Calme de la connaissance, l'objet de l'amour, si plein d'esprit, si riche de sens, si expressif, ne suggère que ce schéma exprimant une catégorie : " cet objet extérieur de l'affectivité ", tout comme une comète, par exemple, n'est pour le philosophe de la nature, qui s'en tient à la spéculation, que la " négativité ". En faisant d'un autre être humain l'objet extérieur de son affectivité, l'homme — c'est la Critique critique qui le reconnaît elle-même - lui confère de " l'importance ", mais une importance pour ainsi dire objective, tandis que l'importance que la Critique confère aux objets n'est que l'importance qu'elle se confère à elle-même, et qui s'affirme par conséquent non pas dans le " détestable être extérieur ", mais dans le " néant " de l'objet important du point de vue critique.
Si, dans l'homme réel, le Calme de la connaissance ne possède pas d'objet, en revanche dans l'humanité il possède une chose. L'amour critique " prend garde surtout d'éviter que la personne lui fasse oublier la chose, chose qui n'est rien d'autre que la chose même de l'humanité ". L'amour non critique ne sépare pas l'humanité de l'homme individuel, personnel.
" L'amour lui-même, passion abstraite qui vient on ne sait d'où et va on ne sait où, ne peut prétendre à un développement intérieur intéressant. "
Aux yeux du Calme de la connaissance, l'amour est une passion abstraite, selon le vocabulaire spéculatif qui appelle abstrait le concret et concret l'abstrait.
Le poète a dit :
" La belle jeune fille était venue d'ailleurs.
Et nul ne savait le nom de son village.
Aussi, dès qu'elle eut quitté ces parages,
On l'oublia : loin des yeux, loin du cœur . "
Pour l'abstraction, l'amour est semblable à cette " jeune étrangère "; sans passeport dialectique, il se voit expulsé par la police critique.
La passion de l'amour ne peut prétendre à un développement intérieur intéressant, parce qu'elle ne peut être construite a priori, parce que son développement est un développement réel qui s'opère dans le monde sensible et entre individus réels. Or l'intérêt principal de la construction spéculative réside dans les questions : " d'où vient cela " ? " où va-t-il " ? La question d'où est précisément la " nécessité d'un concept, sa preuve et sa déduction " (Hegel). La question où est la détermination " grâce à laquelle chaque chaînon singulier du cycle spéculatif, en tant qu'élément animé de la méthode, est en même temps le début d'un nouveau chaînon" (Hegel). L'amour ne mériterait donc l' " intérêt " de la Critique spéculative que si l'on pouvait construire a priori son origine et son but.
Ce que la Critique critique combat ici, ce n'est pas seulement l'amour, c'est toute donnée vivante, tout immédiat, toute expérience sensible, plus généralement toute expérience réelle, dont on ne peut jamais savoir à l'avance -ni d'où elle vient ni où elle va.
Par sa victoire sur l'amour, M. Edgar s'est parfaitement posé en " Calme de la connaissance ", et peut aussitôt faire la preuve sur Proudhon de la rare virtuosité d'une connaissance pour laquelle l'objet a cessé d'être " cet objet extérieur "; il apporte aussi la preuve d'un manque d'amour encore plus grand pour la langue française.
PROUDHON
par Karl MARX.
Ce n'est pas Proudhon lui-même, c'est le " Point de vue proudhonien " qui, si nous en croyons la Critique critique, est l'auteur de l'ouvrage : " Qu'est-ce que la propriété ? "
" Je commence ma description du point de vue proudhonien par la caractéristique de son ouvrage [l'ouvrage du point de vue] : Qu'est-ce que la propriété ? "
Comme les œuvres du Point de vue critique sont les seules qui aient du caractère par elles-mêmes, la caractéristique critique commence nécessairement par donner un caractère à l'ouvrage de Proudhon. M. Edgar donne un caractère à cet ouvrage en le traduisant. Il lui donne naturellement un mauvais caractère, puisqu'il le métamorphose en objet " de la Critique ".
L'ouvrage de Proudhon subit donc une double attaque de la part de M. Edgar : une attaque tacite dans la traduction qui le caractérise, et une attaque explicite dans les notes marginales critiques. Nous allons le voir, M. Edgar est plus destructeur quand il traduit que lorsqu'il annote.
Traduction caractérisante n° 1.
" Je ne veux pas, dit le Proudhon de la traduction critique, fournir un système du nouveau régime; je ne veux rien que la suppression du privilège, l'abolition de l'esclavage... Justice, rien que justice, voilà à quoi je pense "
Le Proudhon caractérisé se borne à vouloir et à penser, parce que la " bonne volonté " et la " pensée" non-scientifique sont des attributs caractéristiques de la Masse non critique. Le Proudhon caractérisé prend l'humble attitude qui convient à la Masse, et subordonne ce qu'il veut à ce qu'il ne veut pas. Il ne pousse pas la prétention jusqu'à vouloir fournir un système du nouveau régime; il veut moins, il ne veut même rien, sinon la suppression du privilège, etc. Outre cette subordination critique de la volonté qu'il a, à la volonté qu'il n'a pas, sa première parole se distingue immédiatement par un manque caractéristique de logique. L'auteur qui commence son ouvrage en disant qu'il ne veut pas fournir de système du régime nouveau va nous dire maintenant ce qu'il veut fournir, que ce soit l'Ancien systématique ou le Nouveau non systématique. Mais le Proudhon caractérisé qui ne veut pas donner de système du Nouveau, veut-il donner la suppression des privilèges ? Non, il la veut.
Le Proudhon réel dit :
" Je ne fais pas de système; je demande la fin du privilège, etc. "
En d'autres termes, le Proudhon réel déclare qu'il ne vise pas de buts relevant d'une science abstraite, mais présente à la société des revendications relevant de la pratique immédiate. Et la revendication qu'il présente n'est pas arbitraire. Elle est motivée et justifiée par tout son raisonnement; elle est le résumé de ce raisonnement car :
" Justice, rien que justice; tel est le résumé de mon discours. "
Le Proudhon caractérisé est d'autant plus embarrassé de sa phrase :
" Justice, rien que justice, voilà à quoi je pense ",
qu'il pense encore bien d'autres choses et que, par exemple, à en croire M. Edgar, il pense que la philosophie n'a pas été assez pratique, il pense réfuter Charles Comte , etc.
Le Proudhon critique se demande :
" L'homme est-il donc appelé à être toujours malheureux ? "
C'est-à-dire qu'il se demande si le malheur est la destination morale de l'homme. Le Proudhon réel est un Français léger qui se demande si le malheur est une nécessité matérielle, une obligation absolue (L'homme doit-il être éternellement malheureux ?).
Le Proudhon de la Masse dit :
" Et sans m'arrêter aux explications à toute fin des entrepreneurs de réformes, accusant de la détresse générale, ceux-ci la lâcheté et l'impéritie du pouvoir, ceux-là les conspirateurs et les émeutes, d'autres l'ignorance et la corruption générales ", etc.
Parce que l'expression à toute fin est une expression détestable, qui sent sa Masse et ne figure pas dans les dictionnaires allemands à l'usage de la Masse, le Proudhon critique omet naturellement cette détermination précise des " explications ". Le terme est emprunté à la jurisprudence française massive, et des explications à toute fin , ce sont des explications qui coupent court à toute objection. Le Proudhon critique s'en prend aux Réformistes , parti socialiste français; le Proudhon de la Masse s'en prend aux fabricants de réformes. Chez le Proudhon de la Masse, il y a différentes catégories d'entrepreneurs de réformes : ceux-ci disent ceci, ceux-là disent cela, d'autres disent autre chose. Mais, chez le Proudhon critique, ce sont les mêmes Réformistes qui " accusent tantôt... tantôt... tantôt... ", ce qui prouve en tout cas leur versatilité. Le Proudhon réel, qui s'en tient à la pratique française de la Masse, parle des conspirateurs et des émeutes, c'est-à-dire d'abord les conspirateurs, puis les émeutes, qui sont le fruit de leur action. Le Proudhon critique, qui a mis dans le même sac les différentes classes de Réformistes, établit, par contre, une classification des rebelles et dit par conséquent : les conspirateurs et les émeutiers. Le Proudhon de la Masse parle de l'ignorance et de la " corruption générale ". Le Proudhon critique métamorphose l'ignorance en sottise, la " corruption " en " dépravation ", et finit, en sa qualité de Critique critique, par rendre la sottise générale. Et lui-même nous fournit immédiatement un exemple de cette sottise en mettant le mot générale au singulier au lieu de le mettre au pluriel. Il écrit : L'ignorance et la corruption générale, au lieu de : L'ignorance et la corruption générales, ce qu'exigerait la grammaire non critique française.
Le Proudhon caractérisé qui parle et pense autrement que le Proudhon de la Masse a subi nécessairement une formation intellectuelle tout à fait différente. Il " a consulté les maîtres de la science, lu cent volumes de philosophie et de droit, etc. et reconnu enfin que nous n'avons encore jamais saisi le sens des mots : justice, équité, liberté ". Le Proudhon réel a cru dès le début reconnaître (je crus d'abord reconnaître) ce que le Proudhon critique a " enfin " reconnu. La métamorphose critique du d'abord en enfin est nécessaire parce que la Masse n'a le droit de rien croire reconnaître " de prime abord ". Le Proudhon de la Masse raconte expressément combien cet étonnant résultat de ses études l'a impressionné, combien il s'en est défié. Il a donc résolu de tenter une " contre-épreuve ", il s'est demandé :
" Est-il possible que l'humanité se soit si longtemps et si généralement trompée sur les principes de l'application de la morale ? Comment et pourquoi s'est-elle trompée ? etc. "
C'est de la solution de ces questions qu'il a fait dépendre l'exactitude de ses observations. Il a trouvé qu'en morale, comme dans toutes les autres branches du savoir, les erreurs sont " les degrés de la science ". Le Proudhon critique, au contraire, se fie tout de suite à la première impression produite sur lui par ses études d'économie politique, de droit et autres études analogues. Bien entendu, la Masse n'est pas autorisée à aller au fond des choses, il faut qu'elle élève au rang de vérités indiscutables les premiers résultats de ses études. Elle en a " fini de prime abord, avant de s'être mesurée avec son contraire ", c'est pourquoi " il apparaît " après coup " qu'elle n'est pas encore arrivée au commencement alors qu'elle croit être déjà à la fin ".
Le Proudhon critique continue donc à ratiociner de la façon la plus inconsistante et la plus décousue :
" Notre connaissance des lois morales n'est pas complète de prime abord; elle peut, dans cet état, suffire quelque temps au progrès social; mais à la longue elle nous fera faire fausse route. "
Le Proudhon critique n'explique pas pourquoi une connaissance incomplète des lois morales peut suffire, ne fût-ce que pour un jour, au progrès social. Quant au Proudhon réel, après s'être demandé si et pourquoi l'humanité a pu se tromper si généralement et si longtemps, après avoir trouvé, comme solution, que toutes les erreurs sont des degrés de la science, que nos jugements les plus incomplets renferment une somme de vérités qui suffisent pour un certain nombre d'inductions comme pour une sphère déterminée de la vie pratique, nombre et sphère au-delà desquels ils aboutissent, sur le plan théorique, à l'absurde et, dans la pratique à la ruine de la société, il peut dire que même une connaissance imparfaite des lois morales peut suffire pour quelque temps au progrès social.
Le Proudhon critique dit :
" Une nouvelle connaissance est-elle devenue nécessaire ? Alors s'engage une lutte acharnée entre les préjugés anciens et l'idée nouvelle. "
Comment une lutte peut-elle s'engager contre un adversaire qui n'existe pas encore ? Et si le Proudhon critique nous a dit qu'une idée nouvelle est devenue nécessaire, il ne nous a pas dit qu'elle est déjà née.
Le Proudhon de la Masse dit :
" Dès que l'idée supérieure est devenue indispensable, elle ne fait jamais défaut ", elle existe. " Et c'est alors que la lutte commence . "
Le Proudhon critique prétend " que c'est la destination de l'homme de s'instruire pas à pas ", comme si l'homme n'avait pas une tout autre destination, celle d'être homme et comme si l'instruction " pas à pas " de l'homme par lui-même impliquait nécessairement qu'il lasse un pas en avant. Je puis marcher pas à pas et arriver exactement au point d'où je suis parti. Le Proudhon non critique ne parle pas de la destination, mais de la condition qui s'impose à l'homme de s'instruire non point " pas à pas ", mais par degrés .
Le Proudhon critique se dit à lui-même :
" Parmi les principes sur lesquels repose la société, il en est un qu'elle ne comprend pas, que son ignorance fausse et qui est la cause de tous les maux. Et l'on vénère cependant ce principe " [et] " on le veut, parce qu'autrement il serait sans influence; ce principe, vrai dans son essence, mais faux dans notre façon de l'appliquer.... quel est-il ? "
Dans la première phrase, le Proudhon critique dit que le principe a été faussé, compris de travers par la société, qu'il est donc juste en soi. Par surcroît, il avoue, dans la seconde phrase, que ce principe est vrai dans son essence, et il n'en reproche pas moins à la société de le vouloir, et de le vénérer. Ce que le Proudhon de la Masse, au contraire, réprouve, ce n'est pas que ce principe soit voulu et honoré, mais qu'on veuille et honore ce principe tel que notre ignorance l'a faussé. (" Ce principe..., tel que notre ignorance l'a fait, est honoré . ") Pour le Proudhon critique, l'essence du principe reste vraie sous sa forme contraire à la vérité. Le Proudhon de la Masse trouve que l'essence du principe faussé est notre fausse manière de l'entendre, mais qu'il est vrai dans son objet , tout comme l'essence de l'alchimie et de l'astrologie est une création de notre imagination, tandis que leur objet - le mouvement céleste et les propriétés chimiques des corps - est vrai.
Le Proudhon critique poursuit son monologue :
" L'objet de notre recherche est la loi, la détermination du principe social. Or les politiques, c'est-à-dire les hommes de la science sociale, sont dans une totale obscurité : mais comme toute erreur est fondée sur une réalité, on trouvera dans leurs livres la vérité qu'ils ont mise au monde à leur insu. "
Le Proudhon critique ratiocine de la façon la plus aventureuse. Du fait que les politiques sont ignorants et n'y voient goutte, il conclut, d'une manière absolument arbitraire, que toute erreur est fondée sur une réalité; ce que l'on ne saurait mettre en doute puisque la personne de celui qui commet l'erreur prouve bien qu'il y a une réalité à la base de toute erreur. Du fait que toute erreur est fondée sur une réalité, il déduit ensuite que la vérité doit se trouver dans les livres des politiques. Et il termine en disant que les politiques ont même mis cette vérité au monde. Mais s'ils l'avaient mise au monde, on n'aurait pas à la chercher dans leurs livres !
Le Proudhon de la Masse écrit :
" Les politiques ne s'entendent pas. Leur erreur est donc une erreur subjective, qui a son fondement en eux-mêmes : Donc c'est en eux qu'est l'erreur . "
Ils ne se comprennent pas les uns les autres, ce qui prouve que chacun ne voit la question que sous un certain angle. Ils confondent " l'inspiration de leur sens prive " avec " la droite raison ". Et, " comme (d'après la déduction qui précède) toute erreur a une réalité pour objet, c'est dans leurs livres que doit se trouver la vérité, qu'à leur insu ils y auront mise ", dans leurs livres et non pas au monde. (Dans leurs livres doit se trouver la vérité qu'à leur insu ils y auront mise ).
Le Proudhon critique se demande :
" Qu'est-ce que la justice ? quels en sont l'essence, le caractère, la signification ? "
Comme si la justice pouvait avoir une signification spéciale, distincte de son essence et de son caractère ! Le Proudhon non critique demande :
" Mais qu'est-ce que la justice ? Quel en est le principe, le caractère, la formule ? "
La formule, c'est le principe en tant que principe de développement scientifique. Dans la langue française telle que la Masse la parle, il y a une différence essentielle entre les termes : formule et signification. Dans la langue française telle que la Critique la parle, ces termes coïncident.
Après ses éclaircissements hautement fantaisistes, le Proudhon critique se ressaisit et s'écrie :
" Essayons de serrer notre sujet de plus près. " Le Proudhon non critique qui, depuis fort longtemps, serre son sujet de près, dit au contraire : " Essayons d'arriver à quelque chose de plus précis et de plus positif . "
Pour le Proudhon critique, " la loi " est une " détermination de ce qui est juste ", alors que pour le Proudhon non critique elle n'en est que la " déclaration " . Le Proudhon non critique combat l'idée selon laquelle la loi ferait le droit. Mais une " détermination de la loi " peut vouloir dire tout aussi bien que la loi est déterminée, ou qu'elle détermine : le Proudhon critique n'a-t-il pas, du reste, parlé lui-même de la détermination du principe social dans cette dernière acception ? Le Proudhon de la Masse commet vraiment une inconvenance, en faisant des distinctions aussi subtiles !
Après ces différences entre le Proudhon caractérisé par la Critique et le Proudhon réel, ne soyons pas surpris si le Proudhon n° 1 essaie de démontrer tout autre chose que le Proudhon n° 2.
Le Proudhon critique " essaie " de démontrer par les expériences de l'histoire " que, " si l'idée que nous nous faisons du juste et du bien est fausse, il est évident " (et, malgré cette évidence, il essaie de le démontrer) " que toutes leurs applications dans la loi sont nécessairement mauvaises et toutes nos institutions défectueuses ".
Le Proudhon de la Masse ne se préoccupe nullement de démontrer ce qui est évident. Il dit au contraire :
" Si donc l'idée que nous nous faisons du juste et du droit était mal déterminée, si elle était incomplète ou même fausse, il est évident que toutes nos applications législatives seraient mauvaises ", etc.
Que veut donc démontrer le Proudhon non critique ?
" Cette hypothèse, poursuit-il, de la perversion de la justice dans notre entendement, et, par conséquent dans nos actes, serait un fait démontré si les opinions des hommes quant au concept de justice et à ses applications n'avaient point été constantes; si, à diverses époques, elles avaient connu des modifications; en un mot, s'il y avait eu progrès dans les idées. "
Or, cette inconstance, cette modification, ce progrès, " c'est ce que l'histoire nous atteste par les plus éclatants témoignages ". Le Proudhon non critique cite alors ces témoignages éclatants de l'histoire. Son sosie critique, de même qu'il s'appuie sur les expériences de l'histoire pour démontrer une proposition toute différente, nous expose aussi ces expériences sous un jour différent.
Chez le Proudhon réel, ce sont " les sages " , chez le Proudhon critique, ce sont " les philosophes " qui ont prévu la décadence de l'empire romain. Il va de soi que pour le Proudhon critique les philosophes seuls peuvent être des sages. D'après le Proudhon réel, les droits des Romains étaient " consacrés par une justice ou une pratique du droit millénaire " (les droits consacrés par une justice dix fois séculaire ) ; d'après le Proudhon critique, il y avait à Rome " des droits consacrés par une équité millénaire ".
Toujours, d'après ce Proudhon critique, on raisonnait à Rome de la façon suivante :
" Rome... a vaincu par sa politique et par ses dieux; toute réforme opérée dans le culte et l'esprit public serait folie et sacrilège (chez le Proudhon critique, " sacrilège " signifie non pas comme dans la langue française de la Masse, souillure de choses sacrées ou profanation, mais souillure pure et simple) — si elle voulait affranchir les peuples, elle renoncerait à son droit. "
Et le Proudhon n° 1 ajoute :
" Ainsi, Rome avait pour elle le fait et le droit. "
Chez le Proudhon non critique, on raisonne à Rome de manière plus profonde. On détaille le fait :
" Les esclaves sont la source la plus féconde de ses richesses : l'affranchissement des peuples serait donc la ruine de ses finances. "
Pour ce qui est du droit, le Proudhon de la Masse ajoute :
" Les prétentions de Rome étaient justifiées par le droit des gens . " Cette façon de démontrer le droit de subjuguer les peuples correspond exactement aux conceptions juridiques des Romains. Ne lisons-nous pas dans les Pandectes, ce livre de la Masse : " Jure gentium servitus invasit (Fr.. 4. D. I. I.) ".
D'après le Proudhon critique, " l'idolâtrie, l'esclavage, la mollesse constituaient la base des institutions romaines ", de toutes les institutions en bloc. Le Proudhon réel dit :
" L'idolâtrie dans la religion, l'esclavage dans l'État, l'épicurisme dans la vie privée (épicurisme, dans la langue française profane, n'est pas synonyme de mollesse), formaient la base des institutions. "
Telle était la situation à Rome quand " parut ", d'après le Proudhon mystique, la " Parole de Dieu ", mais, d'après le Proudhon réel, le Proudhon rationaliste, " un homme se disant Parole de Dieu ". Chez le Proudhon réel, cet homme appelle les prêtres des " vipères " ; chez le Proudhon critique, il se montre plus galant envers eux et les appelle des " serpents ". Là, à la romaine, on parle d' " avocats "; ici, en style allemand, de " légistes ".
Après avoir caractérisé l'esprit de la Révolution française comme un esprit de contradiction, le Proudhon critique ajoute :
" Ceci suffit pour comprendre que le nouveau qui prit la place de l'ancien n'avait en soi rien de méthodique ni de réfléchi. "
Il ne peut s'empêcher de rabâcher les catégories favorites de la Critique critique, l' " ancien " et le " nouveau ". Il ne peut s'empêcher de prétendre - quelle ineptie ! - que le " nouveau " a nécessairement en soi quelque chose de méthodique et de réfléchi, tout comme on porte en soi disons une tare quelconque. Le Proudhon réel dit :
" Cela suffit pour démontrer que l'ordre des choses qui fut substitué à l'ancien n'eut rien en soi de méthodique et de réfléchi . "
Le Proudhon critique, entraîné par le souvenir de la Révolution française, révolutionne la langue française au point de traduire un fait physique par " eine Tatsache der Physik " (un fait de la physique), et un fait intellectuel par " eine Tatsache der Einsicht " (un fait de l'intelligence). Cette révolution de la langue française permet au Proudhon critique de mettre la physique en possession de tous les faits qui se rencontrent dans la nature. Si, d'un côté, il élève exagérément la science de la nature, il la rabaisse par ailleurs d'autant, en lui déniant l'intelligence et en distinguant un fait de l'intelligence d'un fait de la physique. Il rend superflue de même toute nouvelle recherche en psychologie et en logique, en élevant sans ambages le fait intellectuel au rang de fait de l'intelligence.
Comme le Proudhon critique, Proudhon n° 1, ne soupçonne même pas où le Proudhon réel, Proudhon n° 2, veut en arriver avec son raisonnement historique, il va de soi qu'il n'admet pas non plus le contenu propre de ce raisonnement, c'est-à-dire la preuve que la conception du droit varie et que la justice se réalise sans cesse par la négation du droit positif historique.
" La société fut sauvée par la négation de ses principes... et la violation des droits les plus sacrés . "
C'est ainsi que le Proudhon réel démontre comment la négation du droit romain a entraîné l'élargissement du droit dans la représentation chrétienne, comment la négation du droit de conquête a introduit le droit des communes, comment la négation de tout le droit féodal, du fait de la Révolution française, a provoqué l'extension que nous connaissons du domaine juridique.
La Critique critique ne pouvait abandonner à Proudhon la gloire d'avoir découvert la loi selon laquelle un principe se réalise par sa négation. Sous cette forme consciente, cette idée a été une véritable révélation pour les Français.
Note marginale critique n° 1.
La première critique de toute science est forcément prisonnière de certaines présuppositions de la science qu'elle combat. Ainsi, l'ouvrage de Proudhon : Qu’est-ce que la propriété ? est la critique de l'économie politique du point de vue de l'économie politique. — Nous n'avons pas besoin d'insister longuement ici sur la partie juridique du livre, qui critique le droit du point de vue du. droit, puisque c'est la critique de l'économie politique qui en constitue l'intérêt principal. — L'ouvrage de Proudhon est donc scientifiquement dépassé par la critique de l'économie politique, y compris de l'économie politique telle qu'elle apparaît dans la conception de Proudhon. Mais ce travail n'est devenu possible que grâce à Proudhon lui-même, tout comme la critique de Proudhon suppose la critique du système mercantiliste par les physiocrates , celle des physiocrates par Adam Smith, celle d'Adam Smith par Ricardo, ainsi que les travaux de Fourier et de Saint-Simon .
Tous les développements de l'économie politique supposent la propriété privée. Cette hypothèse de base, l'économie politique la considère comme un fait inattaquable - elle ne la soumet à aucun examen et même, pour reprendre l'aveu naïf de Say , n'en parle qu' " accidentellement ". Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l'économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique, aussi impitoyable que scientifique : C'est là le grand progrès scientifique qu'il a réalisé, un progrès qui révolutionne l'économie politique et rend pour la première fois possible une véritable science de l'économie politique. L'ouvrage de Proudhon : Qu’est-ce que la propriété ? est aussi important pour l'économie politique moderne que l'ouvrage de Sieyès : Qu'est-ce que le tiers état ? pour la politique moderne.
Quant aux formes différentes que revêt la propriété privée, par exemple le salaire, le commerce, la valeur, le prix, l'argent, etc., Proudhon ne les considère pas comme des formes de la propriété privée, ainsi que cela a été fait par exemple dans les Deutsch-Französiche Jahrbücher (Annales franco-allemandes) (voir l' " Esquisse d'une critique de l'économie politique ", de F. Engels ), mais il utilise ces formes de l'économie politique pour polémiquer contre les économistes; ce qui correspond parfaitement à son point de vue tel que nous l'avons exposé ci-dessus, point de vue qui se justifie historiquement.
L'économie politique qui tient les rapports de propriété privée pour des rapports humains et rationnels se trouve en contradiction permanente avec son hypothèse de base : la propriété privée - contradiction analogue à celle du théologien qui donne constamment aux idées religieuses une interprétation humaine et pèche ainsi constamment contre son hypothèse de base : le caractère surhumain de la religion. C'est ainsi qu'en économie politique, le salaire apparaît au début comme la part proportionnelle qui revient au travail dans le produit. Salaire et bénéfice du capital entretiennent les rapports les plus amicaux et, en apparence, les plus humains - chacun profitant de l'autre. Mais on s'aperçoit, par la suite, qu'ils sont inversement proportionnels l'un à l'autre, qu'ils entretiennent les rapports les plus hostiles. Au début, la valeur semble déterminée d'une façon rationnelle par les frais de production d'une chose et par l'utilité sociale de celle-ci. Mais on s'aperçoit, par la suite, que la valeur est une détermination purement accidentelle, qui n'est pas nécessairement proportionnelle aux frais de production ni à l'utilité sociale. Au début, le montant du salaire est déterminé par le libre accord entre l'ouvrier libre et le capitaliste libre. Mais on s'aperçoit par la suite que l'ouvrier est forcé de laisser déterminer son salaire, tout comme le capitaliste est forcé de le fixer aussi bas que possible. La liberté des parties contractantes a fait place à la contrainte. Il en va de même du commerce et de tous les autres rapports de l'économie politique. Les économistes sentent eux-mêmes, à l'occasion, ces contradictions, et c'est le développement de ces contradictions qui constitue le fond principal de leurs mutuelles polémiques. Mais, quand ils en prennent conscience, ils attaquent eux-mêmes la propriété privée dans une quelconque de ses formes partielles : elle fausse le salaire, rationnel en soi, c'est-à-dire dans leur représentation, ou la valeur, rationnelle en soi, le commerce, rationnel en soi. C'est ainsi qu'Adam Smith polémique à l'occasion contre les capitalistes, Destutt de Tracy contre les agents de change, Simonde de Sismondi contre le système industriel, Ricardo contre la propriété foncière, et presque tous les économistes modernes contre les capitalistes non industriels, chez qui la propriété apparaît seulement comme consommatrice.
C'est ainsi que nous voyons les économistes tantôt mettre en valeur l'apparence d'humanité qu'ils trouvent dans les rapports économiques - c'est l'exception et cela arrive surtout quand ils s'en prennent à quelque abus très particulier — , tantôt - et c'est le cas général - considérer ces rapports dans ce qui les différencie ouvertement et radicalement de l'humain, c'est-à-dire dans leur sens strictement économique. Telle est la contradiction dans laquelle ils se débattent inconsciemment.
Proudhon a mis fin, une fois pour toutes, à cette inconscience. Il a pris au sérieux l'apparence humaine des rapports économiques, et il l'a crûment opposée à leur réalité inhumaine. Il a contraint ces rapports à être dans la réalité ce qu'ils sont dans l'idée qu'on s'en fait ou plutôt à renoncer à cette idée et à avouer leur inhumanité réelle. C'est pourquoi, logique avec lui-même, il a représenté non pas telle ou telle sorte de propriété privée — comme le font les autres économistes — partiellement, mais tout simplement la propriété privée, dans son universalité, comme faussant les rapports économiques. Il a fait tout ce que la critique de l'économie politique peut faire en se plaçant au point de vue de l'économie politique .
M. Edgar, qui veut caractériser le point de vue de l'ouvrage : Qu'est-ce que la propriété ? se garde bien, cela va de soi, de dire un mot de l'économie politique, ni de ce qui différencie cet ouvrage des autres : différence qui consiste à faire de l'essence de la propriété privée la question capitale de l'économie politique et du droit. Pour la Critique critique, tout cela va de soi. Proudhon n'a pas innové en niant la propriété privée. Il n'a fait que dévoiler un secret que la Critique critique avait gardé pour elle.
" Proudhon, poursuit M. Edgar immédiatement après sa traduction caractérisante, trouve donc dans l'histoire quelque chose d'absolu, une base éternelle, un dieu qui guide l'humanité : la justice. "
L'ouvrage français de Proudhon, publié en 1840, ne se place pas au même point de vue que son développement allemand de 1844. Ce point de vue de Proudhon, un très grand nombre d'écrivains français, d'idées diamétralement opposées, le partagent; d'où pour la Critique critique cet avantage : elle caractérise d'un seul trait de plume des points de vue tout à fait opposés. Il suffit, du reste, de pousser à ses conséquences logiques la loi établie par Proudhon lui-même : la justice réalisée par sa négation, pour être débarrassé de cet absolu de l'histoire. Si Proudhon ne pousse pas son raisonnement jusqu'à cette conséquence, il le doit au malheur d'être né Français, et non Allemand.
Par l'absolu de l'histoire, par sa foi en la justice, Proudhon est devenu pour M. Edgar un objet théologique; et la Critique critique, qui est ex professo critique de la théologie, peut maintenant s'en emparer pour s'étendre longuement sur les " représentations religieuses ".
" Ce qui caractérise toute représentation religieuse, c'est que d'un état de choses elle tire un dogme où, finalement, un des termes de la contradiction se présente comme victorieux et seul vrai. "
Nous verrons comment la Critique critique religieuse tire d'un état de choses le dogme où l'un des pôles, " la Critique ", seule vérité, finit par triompher de l'autre terme de la contradiction, " la Masse ". Mais Proudhon a eu d'autant plus tort de voir dans la justice de la Masse un absolu, un dieu de l'histoire, que la juste Critique s'est expressément réservé le rôle de cet absolu, de ce dieu de l'histoire.
Note marginale critique n° 2.
" La misère, la pauvreté sont un fait qui amène Proudhon à ses considérations unilatérales : pour lui ce fait est en contradiction avec l'égalité et la justice, il y puise ses armes. Il finit ainsi par y voir un fait absolu, justifié, tandis que la propriété lui semble un fait injustifié. "
Le Calme de la connaissance nous dit qu'aux yeux de Proudhon la misère est en contradiction avec la justice et qu'il estime donc ce fait injustifié; et, d'un même élan, il nous affirme que la misère devient à ses yeux un fait absolu, justifié.
Jusqu'ici, l'économie politique prenait pour point de départ la richesse que le mouvement de la propriété privée est censé engendrer pour les nations et en tirait une apologie de la propriété privée. Proudhon part du point opposé que l'économie politique masquait sous des sophismes; il part de la pauvreté, engendrée par le mouvement de la propriété privée, pour aboutir à ses considérations qui nient la propriété privée. La première critique de la propriété privée part naturellement du fait où se manifeste sous sa forme la plus tangible, la plus criante, la plus immédiatement révoltante pour le sentiment humain, l'essence contradictoire de cette propriété : ce fait, c'est la pauvreté, c'est la misère.
" La Critique, au contraire, englobe les deux faits de la pauvreté et de la propriété en un seul; elle reconnaît leur relation interne, en fait un tout, qu'elle interroge en tant que tel, à qui elle demande quelles sont les prémisses de son existence. "
La Critique, qui, jusqu'ici, n'a rien compris à ces faits que sont la propriété et la pauvreté, met en avant "au contraire ", par opposition au fait réel de Proudhon, son propre fait, accompli en imagination. Elle fond les deux faits en un seul, et ce n'est qu'après en avoir tiré un fait unique qu'elle reconnaît la relation interne des deux faits. La Critique ne peut pas nier que Proudhon, lui aussi, voit une relation interne entre la pauvreté et la propriété, puisque c'est précisément en vertu de cette relation qu'il abolit la propriété pour abolir la misère. Proudhon est même allé plus loin. Il a démontré par le menu comment le mouvement du capital engendre la misère. Au contraire, la Critique critique ne s'abaisse pas à ces mesquineries. Elle avoue que la pauvreté et la propriété privée sont des contraires; c'est là une découverte assez répandue ! Elle fait de la pauvreté et de la richesse un tout, à qui elle " demande en tant que tel quelles sont les prémisses de son existence ". Question d'autant plus superflue que la Critique vient justement de créer le " tout en tant que tel ", et que par conséquent sa création même est la prémisse de l'existence de ce tout.
En interrogeant ce " tout en tant que tel " sur les prémisses de son existence, la Critique critique cherche donc, suivant un procédé spécifiquement théologique, les prémisses de l'existence du tout en dehors de lui. La spéculation critique se meut en dehors de l'objet dont elle prétend traiter. Alors que la contradiction tout entière n'est rien d'autre que le mouvement de ses deux pôles et que la nature de ces deux pôles est la condition préalable de l'existence du tout, la Critique se dispense d'étudier ce mouvement réel créateur du tout, pour être à même de déclarer que la Critique critique, en tant que Calme de la connaissance, se situe bien au-dessus des deux pôles extrêmes de la contradiction et que son activité, après avoir créé le " tout en tant que tel ", est seule à pouvoir abolir l'abstraction qu'elle a créée.
Le prolétariat et la richesse sont des contraires. Comme tels, ils constituent une totalité. Ils sont tous deux des formations du monde de la propriété privée. La question est de savoir quelle place déterminée chacun d'eux occupe dans cette contradiction. Dire que ce sont deux faces d'un tout ne suffit pas.
La propriété privée en tant que propriété privée, en tant que richesse, est forcée de perpétuer sa propre existence; et par là même celle de son contraire, le prolétariat. La propriété privée qui a trouvé sa satisfaction en soi-même est le côté positif de la contradiction.
Inversement, le prolétariat est forcé, en tant que prolétariat, de s'abolir lui-même et du coup d'abolir son contraire dont il dépend, qui fait de lui le prolétariat : la propriété privée. Il est le côté négatif de la contradiction, l'inquiétude au cœur de la contradiction, la propriété privée dissoute et se dissolvant.
La classe possédante et la classe prolétaire représentent la même aliénation humaine. Mais la première se sent à son aise dans cette aliénation; elle y trouve une confirmation, elle reconnaît dans cette aliénation de soi sa propre puissance, et possède en elle l'apparence d'une existence humaine; la seconde se sent anéantie dans cette aliénation, y voit son impuissance et la réalité d'une existence inhumaine. Elle est, pour employer une expression de Hegel, dans l'avilissement, la révolte contre cet avilissement, révolte à laquelle la pousse nécessairement la contradiction qui oppose sa nature humaine à sa situation dans la vie, qui constitue la négation franche, catégorique, totale de cette nature.
Au sein de cette contradiction, le propriétaire privé est donc le parti conservateur, le prolétaire le parti destructeur. Du premier émane l'action qui maintient la contradiction, du second l'action qui l'anéantit.
Il est vrai que, dans son mouvement économique, la propriété privée s'achemine d'elle-même vers sa propre dissolution; mais elle le fait uniquement par une évolution indépendante d'elle, inconsciente, qui se réalise contre sa volonté et que conditionne la nature des choses : uniquement en engendrant le prolétariat en tant que prolétariat, la misère consciente de cette misère morale et physique, l'humanité consciente de cette inhumanité qui, du fait de cette conscience, s'abolit en se dépassant. Le prolétariat exécute la sentence que la propriété privée prononce contre elle-même en engendrant le prolétariat, tout comme il exécute la sentence que le travail salarié prononce contre lui-même en engendrant la richesse d'autrui et sa propre misère. Si le prolétariat remporte la victoire, cela ne signifie pas du tout qu'il soit devenu le côté absolu de la société, car il ne l'emporte qu'en s'abolissant lui-même et en abolissant son contraire. Dès lors, le prolétariat a disparu tout autant que la propriété privée : son contraire qui l'implique.
Si les auteurs socialistes attribuent au prolétariat ce rôle historique, ce n'est pas du tout, comme la Critique critique affecte de le croire, parce qu'ils considèrent les prolétaires comme des dieux. C'est plutôt l'inverse. Dans le prolétariat pleinement développé se trouve pratiquement achevée l'abstraction de toute humanité, même de l'apparence d'humanité; dans les conditions de vie du prolétariat se trouvent condensées toutes les conditions de vie de la société actuelle dans ce qu'elles peuvent avoir de plus inhumain. Dans le prolétariat, l'homme s'est en effet perdu lui-même, mais il a acquis en même temps la conscience théorique de cette perte; de plus, la misère qu'il ne peut plus éviter ni retarder, la misère qui s'impose à lui inéluctablement — expression pratique de la nécessité —, le contraint directement à se révolter contre pareille inhumanité; c'est pourquoi le prolétariat peut, et doit nécessairement, se libérer lui-même. Or il ne peut se libérer lui-même sans abolir ses propres conditions de vie. Il ne peut abolir ses propres conditions de vie sans abolir toutes les conditions de vie inhumaines de la société actuelle, que résume sa propre situation. Ce n'est pas en vain qu'il passe par la rude, mais fortifiante école du travail. Il ne s'agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s'agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu'il sera obligé historiquement de faire, conformément à cet être. Son but et son action historique lui sont tracés, de manière tangible et irrévocable dans sa propre situation, comme dans toute l'organisation de la société bourgeoise actuelle. Il serait superflu d'exposer ici qu'une grande partie du prolétariat anglais et français a déjà conscience de sa tâche historique et travaille sans répit à porter cette conscience au plus haut degré de lucidité.
" La Critique critique " peut d'autant moins admettre cette vérité qu'elle s'est proclamée elle-même l'élément créateur de l'histoire à l'exclusion de tout autre. Les contradictions historiques, ainsi que l'activité qui les abolit, sont son lot. Elle publie donc, par le truchement de M. Edgar, la proclamation suivante :
" La culture et l'inculture, la possession et la non-possession, ces contraires, doivent, sous peine d'être profanés, revenir de droit à la Critique en totalité. "
La possession et la non-possession ayant été consacrées par la métaphysique contradictions critico-spéculatives, seule la main de la Critique critique est donc en droit d'y toucher sans commettre de sacrilège. Capitalistes et ouvriers n'ont pas à se mêler de leur rapport réciproque.
Loin de soupçonner qu'on puisse toucher à sa conception critique de la contradiction, qu'on puisse profaner ce sanctuaire, M. Edgar fait faire par son adversaire une objection que lui seul pouvait se faire.
" Est-il donc possible [demande l'adversaire imaginaire de la Critique critique] de se servir d'autres concepts déjà existants, liberté, égalité, etc. ? Je réponds [écoutez bien ce que M. Edgar répond] que les langues grecque et latine ont péri dès que fut épuisée la sphère d'idées à laquelle elles servaient d'expression. "
La raison pour laquelle la Critique critique ne produit pas une seule idée en langue allemande apparaît ici avec évidence. La langue de ses idées n'est pas encore née, quelque effort qu'aient tenté MM. Reichardt dans sa manipulation critique des mots étrangers, Faucher dans sa manipulation de la langue anglaise et Edgar dans sa manipulation de la langue française, pour préparer la nouvelle langue critique.
Traduction caractérisante n° 2.
Le Proudhon critique écrit :
" Les cultivateurs se partagèrent le sol; l'égalité ne fit que consacrer la possession; par la même occasion, elle consacra la propriété. "
Le Proudhon critique fait d'emblée coïncider la naissance de la propriété foncière avec le partage du sol. La transition de la possession à la propriété, il l'opère par l'expression " par la même occasion ".
Le Proudhon réel dit :
" L'agriculture fut le fondement de la possession territoriale... Ce n'était rien d'assurer au laboureur le fruit de son travail, si on ne lui assurait en même temps le moyen de produire; pour prémunir le faible contre les envahissements du fort, on sentit la nécessité d'établir entre les possesseurs des lignes de démarcation permanentes. "
À cette occasion, l'égalité consacrait donc tout d'abord la possession.
" Chaque année voyait se multiplier le peuple et croître l'avidité des colons; on crut mettre un frein à l'ambition en plantant des bornes, au pied desquelles l'ambition viendrait se briser. Ainsi le sol fut approprié par un besoin d'égalité... Sans doute le partage ne fut jamais géographiquement égal... mais le principe n'en demeura pas moins le même ; l'égalité avait consacré la possession, l'égalité consacra la propriété . "
Chez le Proudhon critique :
" Les anciens fondateurs de la propriété, absorbée par le souci de leur besoin, ne virent pas que le droit de propriété avait comme corollaire le droit d'aliéner, de vendre, de donner, d'acquérir et de perdre, ce qui détruisait l'égalité qui constituait leur point de départ. "
Chez le Proudhon réel, si les fondateurs de la propriété ignorèrent cette évolution de la propriété, ce n'était pas qu'ils fussent absorbés par le souci de leur besoin. Il est plus exact de dire qu'ils ne l'avaient pas prévue; et quand bien même ils auraient pu la prévoir, le besoin du moment n'en aurait pas moins été le plus fort. Le Proudhon réel est d'ailleurs trop homme de la Masse pour opposer au " droit de propriété " le droit d'aliéner, de vendre, etc., c'est-à-dire pour opposer les espèces au genre. Il oppose le " droit de recevoir sa part de succession " au " droit de l'aliéner, etc. ", ce qui constitue une contradiction et un progrès réels.
Note marginale critique n° 3.
" Sur quoi Proudhon appuie-t-il sa preuve de l'impossibilité de la propriété ? La chose dépasse tout ce qu'on peut croire : sur le même principe d'égalité ! "
Un instant de réflexion eût suffi pour faire renaître la foi de M. Edgar. M. Edgar ne Peut ignorer qu'à la base de tous ses développements M. Bruno Bauer a placé la " conscience de soi infinie " et qu'il a conçu ce principe comme le principe créateur des évangiles eux-mêmes, qui, par leur inconscience infinie, semblent être en contradiction directe avec la conscience de soi infinie. C'est de la même façon que Proudhon conçoit l'égalité comme le principe créateur de sa contradiction directe, la propriété privée. Que M. Edgar veuille bien comparer un instant l'égalité française avec la conscience de soi allemande, et il s'apercevra que le second principe exprime à l'allemande, c'est-à-dire dans la pensée abstraite, ce que le premier dit à la française, c'est-à-dire dans la langue de la politique et de la pensée intuitive. La conscience de soi, c'est l'égalité de l'homme avec lui-même dans la pensée pure. L'égalité, c'est la conscience que l'homme a de lui-même dans le domaine de la pratique, c'est-à-dire, par conséquent, la conscience qu'un homme a d'un autre homme comme étant son égal et le comportement de l'homme à l'égard d'un autre homme comme vis-à-vis de son égal. L'égalité est l'expression française pour traduire l'unité essentielle de l'être humain, la conscience générique et le comportement générique de l'homme, l'identité pratique de l'homme avec l'homme, c'est-à-dire, par conséquent, la relation sociale ou humaine de l'homme avec l'homme. De même qu'en Allemagne la critique destructrice, avant de passer chez Feuerbach à l'intuition de l'homme réel, essayait de résoudre toute chose déterminée et tout existant par le principe de la conscience de soi, de même la critique destructrice en France a tenté d'arriver au même résultat par le principe de l'égalité.
" Proudhon s'emporte contre la philosophie, ce qu'en soi nous ne saurions lui reprocher. Mais pourquoi cet emportement ? La philosophie, pense-t-il, n'a pas encore été assez pratique jusqu'ici. Elle a enfourché, dit-il, le grand dada de la spéculation, et les hommes lui ont paru beaucoup trop petits. Je pense que la philosophie est super-pratique : en d'autres termes, elle n'a été jusqu'à ce jour que l'expression abstraite de l'état de choses existant; elle n'a jamais pu se dépêtrer des présuppositions fournies par cet état de choses, présuppositions qu'elle acceptait comme absolues. "
L'opinion que la philosophie est l'expression abstraite de l'état de choses existant revient à l'origine non à M. Edgar, mais à Feuerbach, qui, le premier, a défini la philosophie comme expérience spéculative et mystique, et l'a démontré. Cependant M. Edgar s'entend à donner à cette opinion une tournure originale et critique. Alors que Feuerbach aboutit en effet à cette conclusion que la philosophie doit descendre du ciel de la spéculation dans les basses régions de la misère humaine, M. Edgar nous apprend au contraire que la philosophie est super-pratique. Il semble plutôt que la philosophie, précisément parce qu'elle n'était que l'expression transcendante et abstraite de l'état de choses existant, à cause de sa transcendance et de son abstraction, à cause de sa distinction imaginaire d'avec le monde, devait se figurer avoir laissé bien au-dessous d'elle l'état de choses existant et les hommes réels; que d'autre part, parce qu'elle ne se distinguait pas réellement du monde, elle se trouvait dans l'impossibilité de porter sur lui un jugement réel, de faire jouer à son encontre un pouvoir de discernement effectif, donc d'intervenir pratiquement, mais devait se contenter tout au plus d'une pratique in abstracto. La philosophie n'était super-pratique qu'en un sens : elle planait au-dessus de la pratique. La Critique critique, pour laquelle l'humanité se fond en une Masse dénuée d'esprit, nous fournit le témoignage le plus éclatant de l'infinie petitesse que les hommes réels revêtent au regard de la philosophie spéculative. La vieille philosophie spéculative se trouve ici d'accord avec elle. Qu'on lise, par exemple, cette phrase de la Philosophie du droit de Hegel :
" Du point de vue des besoins, c'est le concret de la représentation que l'on appelle homme; ici donc, et à vrai dire, ici seulement, il sera question de l'homme dans ce sens. "
D'ordinaire, lorsque la philosophie spéculative parle de l'homme, elle n'a pas en vue le concret, mais l'abstrait, l'idée, l'esprit, etc. M. Faucher, en ce qui concerne la situation en Angleterre, et M. Edgar, en ce qui concerne l'état actuel de la langue française, ont fourni des exemples saisissants de la manière dont la philosophie exprime l'état de choses existant.
" C'est ainsi que Proudhon est lui-même pratique en ce que, trouvant le concept d'égalité à la base des preuves de la propriété, il tire argument du même concept contre la propriété. "
Proudhon fait ici exactement ce que font les critiques allemands qui tirent précisément argument contre l'existence de Dieu de la représentation de l'homme qu'ils trouvent à la base des preuves de l'existence de Dieu.
" Si les conséq | |