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Salaire, prix et profit
Rapport au Conseil Général de l’Association Internationale des Travailleurs
26 juin 1865
Sommaire
Avant-propos *
PRODUCTION ET SALAIRE *
PRODUCTION, SALAIRE, PROFIT *
SALAIRE ET CIRCULATION MONETAIRE *
L'OFFRE ET LA DEMANDE *
SALAIRE ET PRIX *
VALEUR ET TRAVAIL *
LA FORCE DE TRAVAIL *
LA PRODUCTION DE LA PLUS-VALUE *
LA VALEUR DU TRAVAIL *
LE PROFIT SE REALISE LORSQU'UNE MARCHANDISE EST VENDUE A SA VALEUR *
LES DIVERSES PARTIES ENTRE LESQUELLES SE DECOMPOSE LA PLUS-VALUE *
LE RAPPORT GENERAL ENTRE LES PROFITS, LES SALAIRES ET LES PRIX *
PRINCIPAUX EXEMPLES DE LUTTE POUR UNE AUGMENTATION OU CONTRE UNE REDUCTION DU SALAIRE *
LA LUTTE ENTRE LE CAPITAL ET LE TRAVAIL ET SES RESULTATS *
Avant-propos
Citoyens,
Avant d'aborder ce qui est, à proprement parler, mon sujet, permettez-moi de faire quelques remarques préliminaires.
Il règne actuellement sur le continent une véritable épidémie de grèves et, de tous côtés, on réclame, à grands cris, des augmentations de salaires. Cette question sera traitée à notre Congrès. Vous devez, vous qui êtes à la tête de l'Association internationale, avoir un point de vue net sur cette très importante question. Je considère donc pour ma part que c'est mon devoir, même au risque de mettre votre patience à rude épreuve, de traiter à fond le sujet.
Je dois faire, en ce qui concerne le citoyen Weston, une autre remarque préliminaire. Il n'a pas seulement développé devant vous, mais aussi défendu en public des conceptions qu'il sait être tout à fait impopulaires parmi les ouvriers, mais qu'il considère être de leur intérêt. Chacun de nous ne peut qu'estimer hautement de tels exemples de courage moral. En dépit du style sans fard de mon exposé, il verra, je l'espère, à la fin de celui-ci, que je suis d'accord avec ce qui me paraît être dans sa thèse l'idée essentielle, mais je considère cette idée, dans son expression actuelle, comme fausse en théorie et dangereuse en pratique.
Et maintenant, j'en viens à mon sujet.
PRODUCTION ET SALAIRE
La démonstration du citoyen Weston s'appuyait essentiellement sur deux hypothèses: 1°) que le montant de la production nationale est une chose invariable, ou, comme dirait un mathématicien, une quantité ou grandeur constante; 2°)que le montant du salaire réel, mesuré par la quantité de marchandises qu'il permet d'acheter, est une somme fixe, une grandeur constante.
Or, sa première hypothèse est évidemment une erreur. Vous constaterez que la valeur et la quantité de la production s'accroissent d'année en année, que les forces productives du travail national augmentent et que la somme d'argent nécessaire à la circulation de cette production croissante change continuellement. Ce qui est vrai à la fin de l'année, et pour des années différentes comparées entre elles, est vrai également pour chaque journée moyenne de l'année. La quantité ou grandeur de la production nationale change continuellement. Ce n'est pas une grandeur constante, mais une grandeur variable et, si l'on fait abstraction complète des variations dans le chiffre de la population, il ne peut en être autrement, étant donné la modification continuelle de l'accumulation du capital et de la force productive du travail. Il est tout à fait exact que si une hausse du taux général des salaires survenait, quels qu'en soient finalement les effets, en soi, elle ne modifierait pas immédiatement le montant de la production. Elle partirait tout d'abord de l'état de choses existant. Mais si, avant la hausse des salaires, la production nationale varie et n'est pas fixe, elle continuera également après l'élévation des salaires à être variable et non fixe.
Mais supposons que le montant de la production nationale soit constant et non variable. Même alors, ce que notre ami Weston regarde comme une déduction logique resterait une simple affirmation gratuite. Si j'ai un nombre déterminé, disons 8, les limites absolues de ce nombre n'empêchent point ses parties de modifier leurs limites relatives. Si les profits sont 6 et les salaires 2, les salaires peuvent monter à 6 et les profits tomber à 2 et cependant le montant total restera 8. Ainsi le montant fixe de la production ne prouverait nullement que le montant des salaires soit fixe. Comment donc notre ami Weston prouve-t-il cette fixité ? En l'affirmant, tout simplement.
Mais même si nous admettions comme exacte son affirmation, elle agirait dans deux directions différentes, alors qu'il ne la fait jouer que dans une seule. Si le montant des salaires est une grandeur fixe, celle-ci ne peut être ni élevée ni abaissée. Si donc les ouvriers agissaient follement en arrachant une augmentation passagère des salaires, les capitalistes commettraient une folie non moindre en imposant une diminution momentanée des salaires. Notre ami Weston ne nie pas que, dans certaines circonstances, les ouvriers puissent arracher des augmentations de salaires, mais, d'après lui, comme le montant des salaires a la fixité d'un fait naturel, il s'ensuivra fatalement une réaction. Mais il sait également d'autre part que les capitalistes peuvent imposer des diminutions de salaires, et, en effet, ils s'y efforcent sans relâche. En vertu du principe du niveau constant des salaires, une réaction devrait nécessairement s'ensuivre dans ce second cas aussi bien que dans le premier. Les ouvriers, par conséquent, auraient raison de se rebeller contre la tentative d'abaisser les salaires ou sa réalisation. Donc, ils ont également raison de vouloir arracher des augmentations de salaires, car chaque réaction contre les réductions de salaires est une action en faveur de leur augmentation. Par conséquent, suivant le principe même du niveau constant des salaires du citoyen Weston, les ouvriers devraient, dans certaines circonstances, s'unir et lutter pour des augmentations de salaires.
S'il nie cette conclusion, il lui faut renoncer à l'hypothèse dont elle découle. Au lieu de dire que le montant des salaires est une grandeur constante, il devrait dire que, bien qu'ils ne puissent ni ne doivent monter, ils pourraient et devraient plutôt baisser, dès qu'il plaît au capital de les réduire. S'il plaît au capitaliste de vous nourrir de pommes de terre au lieu de viande, et de bouillie d'avoine au lieu de pain blanc, il vous faut subir sa volonté comme une loi de l'économie politique et vous y soumettre. Si dans un pays, par exemple aux Etats-Unis, les taux des salaires sont plus élevés qu'en Angleterre, vous devrez expliquer cette différence dans le niveau des salaires comme une différence entre la volonté des capitalistes américains et celle des capitalistes anglais, méthode qui simplifierait beaucoup l'étude non seulement des phénomènes économiques, mais aussi de tous les autres phénomènes.
Mais même alors, nous pourrions demander pourquoi la volonté des capitalistes américains diffère de celle des capitalistes anglais. Et pour répondre à cette question, il nous faudrait aller au-delà du domaine de la volonté. Un curé peut me dire que Dieu a une volonté en France et une autre en Angleterre. Si je le mets en demeure de m'expliquer la dualité de cette volonté, il aura peut-être le front de me répondre qu'il plaît à Dieu d'avoir une volonté en France et une autre en Angleterre. Mais notre ami Weston sera certainement le dernier à tirer argument d'une négation aussi complète de toute raison.
La volonté du capitaliste consiste certainement à prendre le plus possible. Ce que nous avons à faire, ce n'est pas disserter sur sa volonté, mais étudier sa puissance, les limites de cette puissance et le caractère de ces limites.
PRODUCTION, SALAIRE, PROFIT
Le thème de la conférence que le citoyen Weston nous a faite aurait pu tenir dans une coquille de noix. Toute son argumentation aboutit à ceci: Si la classe ouvrière contraint la classe capitaliste à lui payer 5 shillings au lieu de 4, sous forme de salaires en argent, le capitaliste lui rendra, par contre, sous forme de marchandises, la valeur de 4 shillings au lieu de 5. La classe ouvrière aurait alors 5 shillings à payer pour ce qu'elle achetait 4 shillings avant la hausse des salaires. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi le capitaliste ne donne-t-il que la valeur de 4 shillings pour 5 ? Parce que le montant des salaires est fixe. Mais pourquoi est-il fixé à la valeur de 4 shillings de marchandises et non de 3 ou 2 shillings ou à une autre somme quelconque ? Si la limite du montant des salaires est fixée par une loi économique, indépendante aussi bien de la volonté des capitalistes que de celle des ouvriers, le citoyen Weston aurait dû tout d'abord exposer cette loi et la démontrer. Il aurait dû, en outre, prouver que la somme des salaires effectivement payés à chaque moment donné correspond toujours exactement à la somme nécessaire des salaires et ne s'en écarte jamais. Si, d'autre part, la limite donnée de la somme des salaires dépend de la simple volonté du capitaliste ou des bornes de sa cupidité, c'est là une limite arbitraire. Elle n'a rien de nécessaire en soi. Elle peut être modifiée par la volonté des capitalistes et peut, par conséquent, l'être également contre leur volonté.
Pour illustrer sa théorie, le citoyen Weston vous raconte que, si une soupière contient une quantité déterminée de soupe qui doit être mangée par un nombre déterminé de personnes, une augmentation de la largeur des cuillers n'amènerait pas une augmentation de la quantité de soupe. Il ne faut pas qu'il m'en veuille de trouver son explication un peu banale. Elle me rappelle un peu la comparaison à laquelle eut recours Ménénius Agrippa. Lorsque les plébéiens romains entrèrent en lutte contre les patriciens, le patricien Agrippa leur raconta que la panse patricienne nourrissait les membres plébéiens du corps politique. Agrippa ne réussit point à prouver que l'on nourrit les membres d'un homme en remplissant le ventre d'un autre. Le citoyen Weston, de son côté, a oublié que la soupière dans laquelle mangent les ouvriers est remplie du produit tout entier du travail national et que ce qui les empêche d'en prendre davantage, ce n'est ni la petitesse de la soupière ni la quantité infime de son contenu, mais uniquement la petitesse de leurs cuillers. ? ? ?
Grâce à quel artifice le capitaliste est-il à même de donner une valeur de 4 shillings pour 5 shillings ? Grâce à l'élévation du prix des marchandises qu'il vend. Mais alors, l'élévation des prix ou, pour nous exprimer de façon plus générale, le changement de prix des marchandises dépend donc de la simple volonté des capitalistes ? Ou bien, au contraire, des circonstances déterminées ne sont-elles pas nécessaires pour que cette volonté entre en jeu ? Sans cela, la hausse et la baisse, les variations incessantes des prix du marché deviennent une énigme insoluble.
Puisque nous supposons qu'il ne s'est produit absolument aucun changement ni dans les forces productives du travail, ni dans la quantité de capital et de travail employés, ni dans la valeur de l'argent dans laquelle est exprimée la valeur des produits, mais qu'il n'y a eu de changement que dans les taux des salaires, comment cette hausse des salaires pourrait-elle influer sur les prix des marchandises ? Uniquement en influant sur le rapport existant entre la demande et l'offre de ces marchandises.
Il est tout à fait exact que la classe ouvrière, considérée dans son ensemble, dépense et doit forcément dépenser son revenu tout entier en moyens de subsistance. Une hausse générale des salaires provoquerait donc une augmentation de la demande des moyens de subsistance et, par conséquent, aussi une hausse de leur prix sur le marché. Les capitalistes qui les produisent se dédommageraient des augmentations des salaires par les prix croissants de leurs marchandises sur le marché. Mais qu'advient-il des autres capitalistes qui ne fabriquent pas les objets de première nécessité ? Et vous ne devez pas vous imaginer que leur nombre est infime. Si vous réfléchissez que les deux tiers de la production nationale sont consommés par le cinquième de la population - un membre de la Chambre des Communes affirmait récemment que c'est par un septième de la population seulement -, vous comprendrez qu'il faut qu'une énorme partie de production nationale soit formée d'objets de luxe ou échangée contre des objets de luxe, et qu'une quantité énorme d'articles de première nécessité soit gaspillée pour la valetaille, les chevaux, les chats, etc., gaspillage qui, comme nous le savons par expérience, diminue toujours avec la hausse du prix des moyens de subsistance.
Or, quelle sera la situation des capitalistes qui ne produisent pas d'objets de première nécessité ? Le taux de leur profit baissant par suite des augmentations générales des salaires, ils ne pourraient pas se rattraper par l'élévation des prix de leurs marchandises, puisque la demande de ces marchandises n'aurait pas augmenté. Leur revenu diminuerait, et c'est avec ce revenu amoindri qu'il leur faudrait payer davantage pour la même quantité d'articles courants de prix accru. Mais ce ne serait pas tout. Leur revenu diminuant ils auraient également moins à dépenser en objets de luxe et, de cette façon, il y aurait recul dans la demande réciproque de leurs marchandises respectives. Cette diminution. de la demande ferait baisser les prix de leurs marchandises. Donc, dans ces branches d'industrie, le taux des profits baisserait non pas simplement en proportion de l'élévation générale des salaires, mais aussi en rapport avec l'action combinée de la hausse générale des salaires, de l'augmentation des prix des objets de première nécessité et de la baisse des prix des objets de luxe. Quelle serait la conséquence de cette différence entre les taux de profit pour les capitaux employés dans les différentes branches d'industrie ? La même conséquence qui se produit chaque fois que, pour une raison quelconque, surviennent des différences dans les taux moyens des profits dans les diverses sphères de la production. Le capital et le travail seraient transférés des branches les moins rémunératrices dans les plus rémunératrices, et ce processus de transfert durerait jusqu'à ce que l'offre dans une branche d'industrie eût augmenté proportionnellement à la demande accrue, et qu'elle eût baissé dans les autres branches d'industrie en raison de la demande diminuée. Une lois ce changement effectué, le taux général du profit s'égaliserait de nouveau dans les différentes branches d'industrie. Comme, à l'origine, tout ce déplacement proviendrait d'un simple changement dans les rapports entre l'offre et la demande des différentes marchandises, la cause cessant, l'effet cesserait aussi, et les prix reviendraient à leur niveau et à leur équilibre précédents. Au lieu d'être bornée à quelques branches d'industrie, la baisse du taux de profit par suite des augmentations de salaires serait générale. Conformément à notre supposition, il ne serait survenu aucun changement ni dans les forces productives du travail ni dans la somme totale de la production, mais la quantité de production donnée n'aurait fait que changer de forme.
Une plus grande partie de la quantité de produits existerait sous la forme d'objets de première nécessité, une partie moindre sous la forme d'objets de luxe, ou, ce qui reviendrait au même, une partie moindre serait échangée contre des objets de luxe venus de l'étranger et serait consommée sous sa forme primitive; ou bien encore, une partie plus grande de la production nationale serait échangée contre des objets de première nécessité venus de l'étranger et non contre des objets de luxe. Par conséquent, la hausse générale des salaires, après une perturbation momentanée dans les prix du marché, n'amènerait que la baisse générale du taux de profit sans aucun changement durable dans les prix des marchandises. Si l'on m'objecte que, dans l'argumentation précédente, j'admets que tout accroissement des salaires est dépensé en articles de première nécessité, je répondrai que j'ai fait la supposition la plus favorable à l'opinion du citoyen Weston. Si l'accroissement des salaires était dépensé en objets ne figurant pas auparavant dans la consommation des ouvriers, il ne serait pas nécessaire de prouver l'augmentation effective de leur pouvoir d'achat. Mais comme elle n'est que la conséquence de l'élévation de leur salaire, il faut bien que cette augmentation du pouvoir d'achat des ouvriers corresponde exactement à la diminution du pouvoir d'achat des capitalistes. Par conséquent, ce ne serait pas la demande totale des marchandises qui augmenterait, mais les parties constituantes de cette demande qui se modifieraient. La demande croissante d'un côté serait compensée par la demande décroissante de l'autre. De cette façon, la demande totale restant inchangée, aucun changement ne pourrait se produire dans les prix des marchandises sur le marché.
Vous vous voyez, par conséquent, placés devant le dilemme suivant: ou bien l'accroissement du salaire entraîne une dépense répartie également sur tous les objets de consommation - et dans ce cas, il faut que l'augmentation de la demande de la part de la classe ouvrière soit compensée par la baisse de la demande du côté de la classe capitaliste - , ou bien l'accroissement du salaire n'est dépensé que pour quelques objets dont les prix du marché vont monter temporairement. Alors, la hausse du taux de profit qui s'ensuivra dans quelques branches d'industrie et la baisse du taux de profit dans d'autres branches provoqueront un changement dans la distribution du capital et du travail, jusqu'à ce que l'offre se soit adaptée à la demande accrue dans une branche d'industrie et à la demande diminuée dans les autres branches.
Dans une des hypothèses, il ne se produira pas de changement dans les prix des marchandises; dans l'autre, les valeurs d'échange des marchandises, après quelques fluctuations des prix du marché, reviendront à leur niveau antérieur. Dans les deux hypothèses, la hausse générale du taux des salaires n'entraînera finalement rien d'autre qu'une baisse générale du taux de profit.
Pour mettre en jeu vos facultés imaginatives, le citoyen Weston vous a invités à réfléchir aux difficultés que susciterait une élévation générale des salaires des ouvriers agricoles anglais de 9 à 18 shillings. Songez un peu, s'est-il écrié, à la hausse énorme de la demande d'objets de première nécessité et à la montée effrayante des prix qui en résulterait! Or, vous savez tous que les salaires moyens des ouvriers agricoles américains sont plus du double de ceux des ouvriers agricoles anglais, bien que les prix des produits agricoles soient plus bas aux Etats-Unis que dans le Royaume-Uni, bien qu'aux Etats-Unis l'ensemble des rapports entre le capital et le travail soit le même qu'en Angleterre, et bien que la somme de la production annuelle aux Etats-Unis soit bien inférieure à celle de l'Angleterre. Pourquoi donc notre ami sonne-t-il ainsi le tocsin ? Uniquement pour détourner notre attention de la véritable question qui se pose à nous. Une augmentation subite de salaire de 9 à 18 shillings constituerait une augmentation subite de cent pour cent. Or, nous ne discutons nullement la question de savoir si le taux général des salaires en Angleterre pourrait être brusquement élevé de cent pour cent. Nous n'avons nullement à nous occuper de la grandeur de l'augmentation qui dépend, dans chaque cas particulier, de circonstances données auxquelles elle doit s'adapter. La seule chose que nous ayons à rechercher, c'est l'effet que va produire une élévation générale du taux des salaires, serait-elle limitée à un pour cent. Laissant donc de côté la hausse imaginaire de cent pour cent de l'ami Weston, je veux attirer votre attention sur la hausse réelle des salaires qui eut lieu en Angleterre de 1849 à 1859.
Vous connaissez tous la loi de 10 heures, ou plus exactement de 10 heures 1/2, mise en vigueur en 1848. Ce fut un des plus grands changements économiques dont nous ayons été témoins. Ce fut une augmentation des salaires subite et imposée non point à quelques industries locales quelconques, mais aux branches industrielles maîtresses qui assurent la suprématie de l'Angleterre sur les marchés mondiaux. Ce fut une hausse des salaires en des circonstances singulièrement défavorables. Le docteur Ure, le professeur Senior et tous les autres porte-parole officiels de l'économie de la bourgeoisie prouvèrent - et je suis obligé de le dire, avec des raisons bien meilleures que notre ami Weston - qu'on sonnait ainsi le glas de l'industrie anglaise. Ils prouvèrent qu'il ne s'agissait pas d'une simple augmentation des salaires, mais bien d'une augmentation des salaires provoquée par une diminution de la quantité de travail employée et fondée sur cette diminution. Ils affirmèrent que la douzième heure que l'on voulait ravir aux capitalistes était précisément la seule heure dont ils tiraient leur profit. Ils annoncèrent la diminution de l'accumulation du capital, l'augmentation des prix, la perte des marchés, la réduction de la production, et, pour conséquence inévitable, la diminution des salaires et finalement la ruine. En fait, ils déclaraient que les lois du maximum de Maximilien Robespierre étaient une bagatelle en comparaison de celles-là et, en un certain sens, ils avaient raison. Eh bien! quel en fut le résultat ? Une hausse des salaires en argent des ouvriers d'usine malgré la diminution de la journée de travail, une augmentation importante du nombre des ouvriers occupés dans les usines, une baisse ininterrompue des prix de leurs produits, un développement merveilleux de la force productive de leur travail, une extension continuelle inouïe du marché pour leurs marchandises. A Manchester, j'ai entendu, en 1860, à la Société pour l'Avancement des Sciences, M. Newman reconnaître que lui, le docteur Ure, Senior et tous les autres porte-parole autorisés de l'économie politique s'étaient trompés, alors que l'instinct du peuple s'était révélé juste. Je cite monsieur W. Newman, et non le professeur Francis Newman, parce qu'il occupe, en économie politique, un rang éminent comme collaborateur et éditeur de l'Histoire des prix de M. Thomas Tooke, cet ouvrage magnifique qui suit pas à pas l'histoire des prix de 1793 à 1856. Si l'idée fixe de notre ami Weston d'un montant fixe des salaires, d'une quantité fixe de la production totale, d'un niveau fixe de la force productive du travail, d'une volonté fixe et constante des capitalistes, si tout le reste de sa fixité et de sa finalité était exact, les pressentiments sinistres du professeur Senior auraient été justes et c'est Robert Owen qui aurait eu tort, lui qui réclamait, dès 1816, une diminution générale de la journée de travail comme le premier pas dans la voie de l'émancipation de la classe ouvrière et qui, malgré le préjugé régnant, l'introduisait effectivement et de sa propre initiative dans sa fabrique de textile de New-Lanark.
Au moment même où se produisait l'instauration de la journée de dix heures et l'augmentation des salaires qui s'ensuivit, il y eut, en Angleterre, pour des raisons qui ne sauraient être énumérées ici, une hausse générale des salaires des ouvriers agricoles.
Bien que ce ne soit pas indispensable pour mon propos immédiat, je veux, afin de ne pas vous laisser faire fausse route, présenter ici quelques remarques préliminaires.
Si un homme dont le salaire hebdomadaire était de 2 shillings avait son salaire porté à 4 shillings, le taux du salaire aurait monté de cent pour cent. Ce serait, considéré comme taux du salaire, une chose admirable, bien que le montant réel du salaire, 4 shillings par semaine, restât toujours un salaire infime, misérable, un salaire de famine. Vous ne devez donc pas vous laisser égarer par les pourcentages impressionnants du taux du salaire. Il faut toujours vous demander quel était le montant primitif.
Il faut que vous compreniez aussi que si 10 ouvriers reçoivent chacun 2 shillings par semaine, 5 ouvriers chacun 5 shillings et 5 autres ouvriers chacun 11 shillings, ces 20 personnes réunies recevront par semaine 100 shillings ou 5 livres. Si alors la somme totale de leurs salaires hebdomadaires montait, disons, de 20 pour cent, de 5 livres elle passerait à 6 livres. Si nous prenons la moyenne, nous pourrions dire que le taux général des salaires aurait monté de 20 pour cent, bien qu'en réalité les taux des salaires de 10 ouvriers soient restés les mêmes, que les salaires d'un des groupes de 5 ouvriers ne se soient élevés que de 5 à 6 shillings et que la somme des salaires de l'autre groupe de 5 ouvriers ait monté de 55 à 70 shillings. La moitié des ouvriers n'aurait nullement amélioré leur situation, un quart d'entre eux l'aurait améliorée de façon imperceptible, et un quart seulement aurait trouvé un bénéfice réel. Cependant, si on fait la moyenne, la somme totale des salaires de ces 20 ouvriers aurait augmenté de 20 pour cent et, dans la mesure où entrent en ligne de compte la masse du capital qui les emploie et les prix des marchandises qu'ils produisent, cela est exactement la même chose que s'ils avaient tous participé également à l'augmentation moyenne des salaires. Dans le cas des ouvriers agricoles, étant donné que les salaires courants sont très différents dans les différents comtés d'Angleterre et d'Ecosse, l'augmentation se manifesta d'une manière fort inégale.
Enfin, au moment où eurent lieu les augmentations de salaires, on put constater des influences contraires, comme, par exemple, les nouveaux impôts qu'entraîna la guerre de Russie, la démolition d'une partie considérable des habitations des ouvriers agricoles, etc.
Ces réserves faites, je constate maintenant que, de 1849 à1859, il se produisit en Grande-Bretagne une hausse d'environ 40 pour cent dans les taux moyens des salaires des ouvriers agricoles. Je pourrais vous donner d'amples détails à l'appui de mes affirmations, mais je considère qu'il me suffira, pour le but que je poursuis, de vous renvoyer au travail critique si consciencieux présenté en 1860 par feu M. John C. Morton à la Société des Arts et Métiers de Londres sur Les Forces employées dans l'agriculture. M. Morton y fournit des statistiques tirées de factures et autres documents authentiques recueillis chez une centaine de cultivateurs de douze comtés écossais et de trente-cinq comtés anglais.
D'après la façon de voir de notre ami Weston, et considérant l'augmentation simultanée des salaires des ouvriers de fabriques, il aurait dû se produire entre 1849 et 1859 une énorme augmentation des prix des produits agricoles. Or, qu'arriva-t-il ? Malgré la guerre de Russie et les mauvaises récoltes successives de 1854 à 1856, le prix moyen du blé, le principal produit agricole de l'Angleterre, tomba de 3 livres environ par quarter, pour les années 1838 à 1848, à 2 livres 10 shillings environ le quarter de 1849 à 1859. Cela constitue une baisse du prix du blé de plus de 16 pour cent, parallèlement à une hausse moyenne des salaires des ouvriers agricoles de 40 pour cent. Dans la même période, si nous en comparons la fin avec le début, c'est-à-dire 1859 avec 1849, le nombre des indigents inscrits tomba de 934 419 à 860 470, ce qui fait une différence de 73 949, diminution très minime, je l'avoue, et qui fut reperdue les années suivantes, mais diminution tout de même.
On peut dire que, par suite de l'abolition. des lois sur les grains, l'importation des grains étrangers doubla de 1849 à 1859, comparativement à la période de 1838 à 1848. Mais qu'est-ce que cela signifierait ? Du point de vue du citoyen Weston, il eût fallu s'attendre à voir cette demande subite, énorme et toujours croissante sur les marchés étrangers faire monter les prix des produits agricoles à une hauteur effrayante, puisque l'effet de la demande accrue, que celle-ci vienne de l'extérieur ou de l'intérieur, reste, n'est-ce pas, toujours le même. Or, qu'arriva-t-il en réalité ? A part quelques années de mauvaises récoltes, la chute désastreuse du prix des céréales fut pendant tout ce temps l'objet de plaintes continuelles en France. Les Américains furent contraints, à maintes reprises, de brûler leur production en excédent, et la Russie, s'il faut en croire M. Urquhart, fomenta la guerre civile aux Etats-Unis, parce que son exportation de produits agricoles sur les marchés européens était paralysée par la concurrence américaine.
Ramenée à sa forme abstraite, la façon de voir du citoyen Weston aboutirait à ceci: Toute augmentation de la demande se produit toujours sur la base d'un montant donné de la production. Par conséquent, elle ne peut jamais augmenter l'offre des articles demandés, mais uniquement relever leur prix en argent. Or, la plus simple observation montre que dans certains cas une demande accrue ne fait nullement varier les prix des marchandises sur le marché, alors que dans d'autres cas elle provoque une hausse passagère des prix du marché, suivie d'une offre accrue, entraînant à son tour un retour des prix à leur niveau antérieur et, dans beaucoup de cas, au-dessous de leur niveau primitif. Que l'augmentation de la demande soit le fait de l'accroissement du salaire ou de toute autre cause, cela ne change rien aux conditions du problème. Du point de vue du citoyen Weston, le fait général était aussi difficile à expliquer que lorsque le problème provenait des circonstances exceptionnelles de l'élévation des salaires. Sa façon de voir est donc sans valeur pour le sujet que nous traitons. Elle ne fait qu'exprimer son embarras lorsqu'il lui faut expliquer les lois selon lesquelles une demande accrue provoque une offre plus grande au lieu d'aboutir à une augmentation des prix du marché.
SALAIRE ET CIRCULATION MONETAIRE
Au second jour des débats, notre ami Weston a revêtu ses anciennes affirmations de formes nouvelles. Il a dit: A la suite d'une hausse générale des salaires en argent, il faudra plus d'argent pour payer les mêmes salaires. Comme la quantité de l'argent en circulation est fixe, comment pourrez-vous avec ces moyens fixes payer ces salaires plus élevés en argent ? Tout d'abord, la difficulté provenait du fait que malgré la hausse des salaires en argent des ouvriers, la quantité des marchandises leur revenant restait constante; elle provient maintenant de l'augmentation des salaires en argent, malgré les quantités fixes de marchandises. Naturellement, si vous rejetez son dogme initial, les difficultés qui en résultent disparaîtront également. Je veux néanmoins vous prouver que cette question de l'argent en circulation n'a absolument rien à faire avec le sujet que nous traitons.
Dans votre pays, le mécanisme des moyens de paiement est de beaucoup plus perfectionné qu'en aucun autre pays d'Europe. Grâce à l'extension et à la concentration de votre système bancaire, on a besoin de beaucoup moins de monnaie pour faire circuler la même somme de valeurs et pour procéder au règlement d'un nombre d'affaires égal ou supérieur. En ce qui concerne les salaires, par exemple, l'ouvrier de fabrique anglais porte son salaire au boutiquier qui le remet chaque semaine à la banque; celle-ci le retourne une fois par semaine au fabricant qui le paie à nouveau à ses ouvriers, et ainsi de suite. Par ce procédé, le salaire annuel d'un ouvrier, disons de 52 livres, peut être payé avec un seul souverain qui parcourt chaque semaine le même cycle. Même en Angleterre, le mécanisme des moyens de paiement est moins parfait qu'en Ecosse et il n'a pas atteint partout la même perfection. C'est pourquoi nous voyons, par exemple, que dans quelques districts agricoles, comparativement aux régions à caractère industriel marqué, on a besoin de beaucoup plus de monnaie pour faire circuler une quantité bien moindre de valeurs.
Si vous traversez la Manche, vous constaterez que les salaires en argent sont de beaucoup inférieurs à ceux d'Angleterre, mais qu'en Allemagne, en Italie, en Suisse et en France, leur circulation se fait par le moyen de quantités beaucoup plus grandes de monnaie. Le même souverain n'est pas saisi aussi rapidement par les banques ou renvoyé aussi vite au capitaliste industriel. Aussi, au lieu d'un souverain pour la circulation annuelle de 52 livres, a-t-on besoin peut-être de 3 souverains pour faire circuler des salaires annuels s'élevant à 25 livres. Si vous comparez sur ce point les pays continentaux à l'Angleterre, vous constaterez aussitôt que de bas salaires en argent peuvent parfois exiger pour leur circulation de plus grandes quantités de numéraire, et que ceci n'est en réalité qu'une question technique tout à fait étrangère à notre sujet.
D'après les meilleurs calculs que je connaisse, le revenu annuel de la classe ouvrière de ce pays peut être estimé à 250 millions de livres sterling. Cette somme énorme circule au moyen de 3 millions de livres environ. Supposons qu'il se produise une hausse de 50 pour cent sur les salaires. Au lieu de 3 millions d'argent en circulation, il en faudrait alors 4 millions 1/2. Comme une partie importante des dépenses journalières de l'ouvrier est payée en pièces d'argent et de cuivre - c'est-à-dire avec de simples signes monétaires dont la valeur par rapport à l'or est fixée arbitrairement par la loi, comme celle du papier-monnaie à cours forcé - une augmentation de 50 pour cent sur les salaires en espèces représenterait, au pis aller, une circulation accrue, disons, d'un million de souverains. Il circulerait un million de plus, million qui se trouve actuellement sous forme de lingots ou de monnaie dans les caves de la Banque d'Angleterre ou de banques privées. Mais même la minime dépense qu'entraînerait le monnayage ou l'usure supplémentaire de ce million pourrait être évitée et le serait en effet si une gêne quelconque devait résulter du besoin accru de numéraire. Vous savez tous que la monnaie en circulation de ce pays se partage en deux grands groupes. L'un, composé de billets de banque des plus divers, sert aux transactions entre commerçants ainsi qu'aux paiements importants entre consommateurs et commerçants, alors que l'autre espèce de moyens de circulation, les pièces de monnaie métalliques, circule dans le commerce de détail. Bien que tout à fait différentes, ces deux espèces de moyens de circulation s'entremêlent. C'est ainsi que même pour des paiements importants, la monnaie d'or entre en forte proportion dans la circulation pour toutes les sommes d'appoint inférieures à 5 livres. Si demain on émettait des billets de banque de 4 livres, ou de 3 livres, ou de 2 livres, l'or qui remplit actuellement ces canaux de circulation en serait aussitôt refoulé et se dirigerait dans ceux où, par suite de l'augmentation des salaires en argent, le besoin s'en fait sentir. De cette manière, le million supplémentaire que nécessiterait une augmentation de salaire de 50 pour cent serait obtenu sans apport d'un seul souverain. Le même effet pourrait être obtenu sans augmentation d'un seul billet de banque par une circulation accrue de lettres de change, comme cela se fit, pendant longtemps, dans le Lancashire. Si une augmentation générale du taux des salaires, de cent pour cent par exemple, comme le citoyen Weston le suppose pour les salaires des ouvriers agricoles, provoquait une forte hausse des prix pour les denrées de première nécessité et si, à son avis, elle exigeait une quantité supplémentaire de moyens de paiement qu'on ne pourrait se procurer, une baisse générale des salaires ne pourrait manquer d'avoir le même effet avec une envergure aussi grande, mais dans le sens opposé. Fort bien! Or, vous savez tous que les années les plus favorables pour l'industrie cotonnière furent celles de 1858 à 1860, qu'en particulier l'année 1860 n'eut pas sa pareille dans les annales du commerce, et que, à la même époque, les autres branches industrielles jouirent également d'une grande prospérité. Les salaires des ouvriers du coton et de tous les autres ouvriers se rattachant à cette industrie furent en 1860 plus élevés que jamais. Survint la crise américaine et, d'un seul coup, tous ces salaires furent ramenés à un quart environ de leur montant antérieur. Cela aurait signifié, dans le sens opposé, une hausse de 300 pour cent. Lorsque les salaires montent de 5 à 20, nous disons qu'ils ont monté de 300 pour cent, lorsqu'ils tombent de 20 à 5, nous disons qu'ils baissent de 75 pour cent; mais le montant de la hausse dans un cas et celui de la baisse dans l'autre eussent été les mêmes, c'est-à-dire de 15 shillings. C'était donc un changement subit sans précédent dans le taux des salaires et qui s'étendait en même temps à un nombre d'ouvriers tel que si nous comptons non seulement les ouvriers occupés dans l'industrie cotonnière, mais encore ceux qui en dépendent indirectement, il dépassait de moitié le nombre des ouvriers agricoles. Or, le blé baissa-t-il de prix ? Non, il passa de son prix moyen annuel de 47 sh. 8 pence le quarter, pendant les trois années de 1858 à 1860, au prix moyen annuel de 55 sh. 10 pence le quarter, pendant les trois années de 1861 à 1863. En ce qui concerne les moyens de paiement, on frappa, en 1861, 8 673 232 livres contre 3 378 102 livres en 1860, c'est-à-dire qu'on monnaya 5 295 130 livres de plus en 1861 qu'en 1860. Il est vrai que la circulation des billets de banque en 1861 fut inférieure de 1 319 000 livres à celle de 1860. Retranchons-les. Il reste encore un excédent de moyens de paiement pour l'année 1861, comparée à l'année favorable de 1860, qui s'éleva à 3 976 130 livres, soit 4 millions de livres en chiffres ronds; mais la réserve d'or de la Banque d'Angleterre avait baissé en même temps, sinon dans la même proportion, du moins dans une proportion presque égale.
Comparez un peu 1862 à 1842. Abstraction faite de l'augmentation formidable de la valeur et de la quantité des marchandises en circulation, le capital employé aux transactions régulières sur les actions, emprunts, etc., pour les chemins de fer en Angleterre et dans le pays de Galles s'éleva à lui seul à 320 000 000 de livres, somme qui, en 1842, aurait paru fabuleuse. Et pourtant, la somme totale des moyens de paiement en circulation fut approximativement la même en 1862 qu'en 1842. Face à un énorme accroissement de valeur non seulement dans les marchandises, mais aussi dans toutes les transactions monétaires, vous remarquerez une tendance générale à la diminution constante des moyens de paiement. Du point de vue de notre ami Weston, il y a là une énigme insoluble.
S'il avait pénétré un peu plus avant dans son sujet, il aurait trouvé que, abstraction faite des salaires, et même en admettant qu'ils restent fixes, la valeur et la quantité des marchandises à mettre en circulation et, en général, le montant des transactions monétaires à régler varient chaque jour, que le montant des billets de banque émis varie chaque jour; que le montant des paiements effectués sans recours à aucune sorte de monnaie, au moyen d'effets, de chèques, de comptes courants, de clearing houses, varie chaque jour; que dans la mesure où on a vraiment besoin de monnaie métallique, le rapport varie chaque jour entre les pièces de monnaie en circulation et les monnaies et lingots d'or déposés dans les caves des banques; que le montant d'or non monnayé nécessaire à la circulation nationale et celui qui est expédié à l'étranger pour la circulation internationale varient chaque jour. Il aurait trouvé que ce dogme d'une quantité fixe des moyens de paiement est une erreur monstrueuse et qu'il est incompatible avec les faits de tous les jours. Il aurait recherché les lois qui permettent aux moyens de paiement de s'adapter à des circonstances en fluctuation constante, au lieu de se servir de sa fausse conception des lois de la circulation monétaire comme d'un argument contre l'élévation des salaires.
L'OFFRE ET LA DEMANDE
Notre ami Weston fait sien le proverbe latin: repetitio est mater studiorum, c'est-à-dire: la répétition est la mère de l'étude; c'est pourquoi il reprend son dogme primitif, sous une autre forme, à savoir que le resserrement des moyens de circulation monétaire causé par l'élévation des salaires amènerait une diminution du capital, etc. Comme j'ai déjà démontré la fausseté de sa théorie périmée des moyens de circulation monétaire, je considère comme tout à fait inutile de m'arrêter aux conséquences fantaisistes, qui dans son imagination résultent des avatars imaginaires de la circulation monétaire. Je vais donc immédiatement ramener à sa forme théorique la plus simple son dogme qu'il reproduit sous des formes si variées, mais qui reste toujours le même. Une seule remarque montre de toute évidence l'absence d'esprit critique avec laquelle il traite son sujet. Il se dresse contre l'augmentation des salaires ou contre les hauts salaires qui en résultent. Mais dans ce cas, je lui demande: Qu'est-ce que de hauts salaires et qu'est-ce que de bas salaires ? Pourquoi considère-t-on, par exemple, 5 shillings par semaine comme un bas salaire et 20 shillings par semaine comme un salaire élevé ? Si 5 est bas par rapport à 20, 20 est encore plus bas par rapport à 200. Si quelqu'un fait une conférence sur le thermomètre, il ne nous apprendra rien en se mettant à déclamer sur les degrés inférieurs et les degrés supérieurs. Il faudra qu'il m'explique tout d'abord comment on détermine le point de congélation et le point d'ébullition de l'eau, et qu'il démontre que ces points de comparaison sont fixés par des lois naturelles et non par le caprice des marchands ou des fabricants de thermomètres. Or, en ce qui concerne les salaires et les profits, le citoyen Weston non seulement a négligé de déduire des lois économiques ces points fixes, mais il n'a même pas ressenti la nécessité de les chercher. Il s'est contenté d'adopter les termes courants de haut et de bas, comme s'il signifiaient quelque chose de fixe, alors qu'il est tout à fait évident que l'on ne peut qualifier des salaires de hauts ou de bas que comparativement à un étalon d'après lequel on mesure leur grandeur.
Il sera incapable de me dire pourquoi on paie une certaine somme d'argent pour une certaine quantité de travail. S'il me répondait: "La chose est établie par la loi de l'offre et de la demande", je lui demanderais par quelle loi l'offre et la demande sont réglées elles-mêmes. Et une telle réponse le mettrait aussitôt hors de combat. Les rapports entre l'offre et la demande de travail sont soumis à des modifications constantes et avec elles se modifient les prix du travail sur le marché. Si la demande dépasse l'offre, les salaires montent; Si l'offre l'emporte sur la demande, les salaires baissent, bien qu'il soit nécessaire, en pareille circonstance, d'éprouver l'état réel de la demande et de l'offre, par exemple, par une grève ou par toute autre méthode. Si vous considérez l'offre et la demande comme la loi qui règle les salaire, il serait aussi puéril qu'inutile de déclamer contre l'élévation des salaires, car d'après la loi suprême que vous invoquez, l'augmentation périodique des salaires est aussi nécessaire et aussi justifiée que leur baisse périodique. Mais si vous ne considérez pas l'offre et la demande comme la loi régulatrice des salaires, je reprends ma question: "Pourquoi paie-t-on une certaine somme d'argent pour une certaine quantité de travail ?"
Mais examinons la question d'un point de vue plus large. Vous seriez tout à fait dans l'erreur si vous admettiez que la valeur du travail ou de toute autre marchandise est, en dernière analyse, déterminée par l'offre et la demande. L'offre et la demande ne règlent pas autre chose que les fluctuations momentanées des prix du marché. Elles vous expliqueront pourquoi le prix du marché pour une marchandise s'élève au-dessus ou descend au-dessous de sa valeur, mais elles ne peuvent jamais expliquer cette valeur elle-même. Supposons que l'offre et la demande s'équilibrent ou, comme disent les économistes, se couvrent réciproquement. Eh bien! au moment même où ces forces antagonistes sont d'égale puissance, elles s'annihilent réciproquement et cessent d'agir dans un sens ou dans un autre. Au moment où l'offre et la demande s'équilibrent et par conséquent cessent d'agir, le prix du marché pour une marchandise coïncide avec sa valeur réelle, avec le prix fondamental autour duquel oscille son prix sur le marché. Lorsque nous recherchons la nature de cette valeur, nous n'avons pas à nous préoccuper des effets passagers de l'offre et de la demande sur les prix du marché. Cela est vrai pour les salaires comme pour le prix de toutes les autres marchandises.
SALAIRE ET PRIX
Ramenés à leur expression théorique la plus simple, tous les arguments de notre ami se réduisent à un seul dogme: "Les prix des marchandises sont déterminés ou réglés par les salaires." Je pourrais en appeler à l'observation pratique et invoquer son témoignage contre cette erreur surannée qu'on ne commet plus depuis longtemps. Je pourrais vous dire qu'en Angleterre, les ouvriers des fabriques, des mines, des chantiers navals et autres, dont le travail est relativement bien payé, l'emportent sur toutes les autres nations par le bon marché de leurs produits, alors que les ouvriers agricoles anglais, par exemple, dont le travail est relativement mal payé, sont dépassés par presque toutes les autres nations à cause de la cherté de leurs produits. En comparant article par article dans un même pays et les marchandises de divers pays les unes avec les autres, je pourrais vous montrer que, à part quelques exceptions plus apparentes que réelles, c'est en moyenne le travail bien payé qui produit les marchandises bon marché et le travail mal payé qui produit les marchandises chères. Bien entendu, cela ne prouverait pas que le prix élevé du travail dans un cas et son bas prix dans l'autre soient les causes respectives de ces effets diamétralement opposés, mais cela prouve à coup sûr que les prix des marchandises ne sont pas déterminés par les prix du travail. Mais nous n'avons nul besoin d'employer cette méthode empirique.
On pourrait nier peut-être que le citoyen Weston ait jamais prétendu que "Les prix des marchandises sont déterminés ou réglés par les salaires". En effet, il n'a jamais formulé cela. Il a dit, au contraire, que le profit et la rente forment des éléments constituants du prix des marchandises, parce que c'est sur les prix des marchandises que se paient non seulement les salaires du travail, mais aussi les profits du capitaliste et les rentes du propriétaire foncier. Mais comment, à son avis, les prix sont-ils formés ? D'abord par les salaires. Puis on ajoute au prix un pourcentage en faveur du capitaliste et un autre en faveur du propriétaire foncier. Supposons que les salaires des ouvriers qui sont employés à la production d'une marchandise soient 10. Si le taux du profit s'élevait à cent pour cent, le capitaliste ajouterait aux salaires déboursés 10, et si la rente foncière s'élevait également à cent pour cent du salaire, on ajouterait 10 de plus. Le prix total de la marchandise s'élèverait alors à 30. Mais une détermination des prix de ce genre serait leur simple détermination d'après les salaires. Si, dans le cas ci-dessus, les salaires montaient à 20, le prix des marchandises s'élèverait à 60, etc. Voilà pourquoi tous les économistes en retraite qui soutenaient que les salaires règlent les prix ont cherché à le prouver en traitant le profit et la rente comme de simples additions de pourcentages aux salaires. Naturellement, aucun d'eux n'a été capable de ramener les limites de ces pourcentages à une loi économique quelconque. Ils ont semblé croire, au contraire, que le profit est établi par la tradition, la coutume, la volonté du capitaliste ou quelque autre méthode également arbitraire et inexplicable. Lorsqu'ils prétendent que les profits sont déterminés pat la concurrence entre les capitalistes, cela ne signifie rien du tout. Cette concurrence arrive sûrement à égaliser les différents taux de profit dans les diverses branches d'industrie ou à les ramener à un niveau moyen, mais elle ne saurait jamais déterminer ce niveau lui-même, c'est-à-dire le taux général du profit.
Lorsque nous disons que les prix des marchandises sont déterminés par les salaires, qu'entendons-nous par là ? Comme les salaires ne sont qu'un mot pour désigner le prix du travail, nous voulons dire que les prix des marchandises sont réglés par le prix du travail. Comme le "prix" est la valeur d'échange - et lorsque je parle de valeur, c'est toujours de la valeur d'échange que je veux parler -, à savoir la valeur d'échange exprimée en argent, la chose revient à dire que "la valeur de la marchandise est déterminée par la valeur du travail" ou que "la valeur du travail est la mesure générale des valeurs".
Mais alors, comment est déterminée la "valeur du travail" elle-même ? Nous arrivons ici à un point mort. Naturellement à un point mort, si nous essayons de raisonner logiquement. Or, les défenseurs de cette opinion ne s'embarrassent pas beaucoup de scrupules de logique. Voyez, par exemple, l'ami Weston. Tout d'abord, il nous raconte que les salaires règlent les prix des marchandises et que, par conséquent, les prix ne peuvent moins faire que de monter lorsque les salaires montent. Puis, il fait demi-tour pour nous montrer qu'une hausse des salaires ne servirait à rien parce que les prix des marchandises monteraient et que les salaires sont mesurés en fait sur les prix des marchandises pour lesquelles ils sont dépensés. On commence ainsi par affirmer que la valeur du travail détermine la valeur de la marchandise, et on finit en prétendant que la valeur de la marchandise détermine la valeur du travail. On tourne et retourne ainsi dans un cercle vicieux, sans arriver à aucune conclusion.
En définitive, il est évident que si nous faisons de la valeur d'une marchandise quelconque, par exemple, le travail, le blé, ou toute autre marchandise, l'étalon général et le régulateur de la valeur, nous ne faisons que déplacer la difficulté, car nous déterminons une valeur par une autre qui, de son côté, a besoin d'être déterminée. Exprimée dans sa forme la plus abstraite, l'assertion selon laquelle "les salaires déterminent les prix des marchandises" revient à ceci: "la valeur est déterminée par la valeur", et cette tautologie signifie en fait que nous ne savons rien de la valeur. Si nous acceptons cette prémisse, toute discussion sur les lois générales de l'économie politique devient du pur verbiage. Aussi, le grand mérite de Ricardo fut-il de détruire de fond en comble dans ses Principes d'économie politique, publiés en 1817, le vieux sophisme communément admis et rebattu qui dit que "les salaires déterminent les prix", sophisme qu'Adam Smith et ses prédécesseurs français avaient répudié dans les parties vraiment scientifiques de leurs recherches, mais qu'ils n'en avaient pas moins repris dans les chapitres de leurs œuvres plus superficielles et destinées à la vulgarisation.
VALEUR ET TRAVAIL
Citoyens, j'en suis arrivé au point où il me faut aborder le développement réel de la question. Je ne puis promettre de le faire d'une manière très satisfaisante, car il me faudrait pour cela parcourir le champ entier de l'économie politique. Je ne puis, comme disent les Français, qu'"effleurer la question", ne toucher qu'à ses points principaux.
La première question que nous avons à nous poser est celle-ci: Qu'est-ce que la valeur d'une marchandise ? Comment la détermine-t-on ?
Au premier abord, il semblerait que la valeur d'une marchandise fût une chose tout à fait relative, qui ne saurait être fixée sans qu'on considère une marchandise dans ses rapports avec d'autres marchandises. En effet, lorsque nous parlons de la valeur, de la valeur d'échange d'une marchandise, nous avons dans l'esprit les quantités relatives dans lesquelles elle peut être échangée contre toutes les autres marchandises. Mais alors se présente la question: Comment sont réglés les rapports suivant lesquels les marchandises sont échangées les unes contre les autres ?
Nous savons, par expérience, que ces rapports sont infiniment variés. Prenons une seule marchandise, le blé, par exemple, nous trouverons qu'un quarter de blé s'échange suivant des proportions presque infiniment variables contre différentes marchandises. Et, cependant, sa valeur restant toujours la même, qu'elle soit exprimée en soie, en or, ou en toute autre marchandise, il faut qu'elle soit chose distincte et indépendante des diverses proportions suivant lesquelles elle s'échange contre d'autres articles. Il doit être possible d'exprimer, sous une forme tout à fait différente, ces diverses équivalences entre diverses marchandises. En outre, lorsque je dis qu'un quarter de blé s'échange contre du fer suivant une certaine proportion, ou que la valeur d'un quarter de blé est exprimée par une certaine quantité de fer, je dis que la valeur du blé et son équivalent en fer sont égaux à une troisième chose quelconque qui n'est ni du blé ni du fer, puisque j'admets qu'ils expriment la même grandeur sous deux formes différentes. Chacun d'eux, le blé, aussi bien que le fer, doit, par conséquent, indépendamment de l'autre, pouvoir être réduit à cette troisième chose qui constitue leur commune mesure.
Pour éclaircir ce point, je vais recourir à un exemple géométrique très simple. Lorsque nous comparons les surfaces de triangles de formes et de grandeurs les plus diverses, ou lorsque nous comparons des triangles avec des rectangles, ou avec toute autre figure rectiligne, comment procédons-nous ? Nous ramenons la surface d'un triangle quelconque à une expression tout à fait différente de sa forme visible. Ayant trouvé, d'après la nature du triangle, que sa surface est égale à la moitié du produit de sa base par sa hauteur, nous pouvons comparer entre elles les valeurs différentes de toutes sortes de triangles et de toutes les figures rectilignes, puisqu'elles peuvent toutes se résoudre en un certain nombre de triangles.
Il faut recourir au même procédé pour les valeurs des marchandises. Il faut arriver à les ramener toutes à une expression qui leur soit commune, en ne les distinguant que par la proportion suivant laquelle elles contiennent cette commune mesure.
Comme les valeurs d'échange des marchandises ne sont que les fonctions sociales de ces objets et n'ont rien de commun avec leurs qualités naturelles, il faut tout d'abord nous demander: Quelle est la substance sociale commune à toutes les marchandises ? C'est le travail. Pour produire une marchandise, il faut y appliquer, y faire entrer une quantité déterminée de travail. Et je ne dis pas seulement de travail, mais de travail social. Un homme qui produit un objet pour son usage personnel immédiat, en vue de le consommer lui-même, crée un produit, mais non une marchandise. En tant que producteur subvenant à lui-même, il n'a rien de commun avec la société. Mais pour produire une marchandise, il faut que cet homme produise non seulement un article qui satisfasse à quelque besoin social, mais il faut encore que son travail soit un élément ou une fraction de la somme totale du travail utilisé par la société. Il faut que son travail soit subordonné à la division du travail qui existe au sein de la société. Il n'est rien sans les autres subdivisions du travail et à son tour il est nécessaire pour les compléter. Lorsque nous considérons les marchandises en tant que valeurs, nous les regardons exclusivement sous le seul aspect de travail social réalisé, fixé ou, si vous voulez, cristallisé en elles. Sous ce rapport, elles ne peuvent se distinguer les unes des autres que par le fait qu'elles représentent des quantités plus ou moins grandes de travail: par exemple, on emploie une plus grande quantité de travail pour un mouchoir de soie que pour une brique. Mais comment mesure-t-on la quantité de travail ? D'après le temps que dure le travail, en mesurant le travail à l'heure, à la journée, etc. Naturellement, pour se servir de cette mesure, on ramène tous les genres de travail au travail moyen, ou travail simple considéré comme leur unité.
Nous arrivons donc à cette conclusion: une marchandise a une valeur parce qu'elle est une cristallisation de travail social. La grandeur de sa valeur ou sa valeur relative dépend de la quantité plus ou moins grande de cette substance sociale qu'elle contient, c'est-à-dire de la quantité relative de travail nécessaire à sa production. Les valeurs relatives des marchandises sont donc déterminées par les quantités ou sommes respectives de travail qui sont employées, réalisées, fixées en elles. Les quantités de marchandises correspondantes qui peuvent être produites dans le même temps de travail sont de valeur égale. Ou encore, la valeur d'une marchandise est à la valeur d'une autre marchandise comme la quantité de travail représentée dans l'une est à la quantité de travail représentée dans l'autre.
Mais j'imagine que beaucoup d'entre vous vont me demander: Y a-t-il donc réellement une si grande différence ou même une différence quelconque entre la détermination des valeurs des marchandises d'après les salaires et leur détermination d'après les quantités relatives de travail nécessaires à leur production ? Vous devez pourtant savoir que la rémunération du travail et la quantité de travail sont deux choses tout à fait distinctes. Supposons, par exemple, que des quantités égales de travail soient fixées dans un quarter de blé et dans une once d'or. Je prends cet exemple, parce que Benjamin Franklin s'en est servi dans son premier essai, publié en 1729, sous le titre: A Modest Enquiry into the Nature and Necessity of a Paper Currency [Modeste enquête sur la nature et la nécessité d'une monnaie de papier], où il découvrit, un des premiers, la véritable nature de la valeur. Bien. Nous supposons donc qu'un quarter de blé et une once d'or ont des valeurs égales, c'est-à-dire sont des équivalents parce qu'ils sont la cristallisation de quantités égales de travail moyen, et qu'ils représentent la fixation de tant de jours ou tant de semaines de travail dans chacune de ces marchandises. En déterminant ainsi les valeurs relatives de l'or et du blé, nous occupons-nous, en quoi que ce soit, des salaires des ouvriers agricoles et de ceux des mineurs ? Pas le moins du monde. Nous laissons tout à fait indéterminée la façon dont on a payé leur travail quotidien ou hebdomadaire, ou même la question de savoir s'il a été employé du travail salarié. S'il en a été ainsi, les salaires ont pu être très inégaux. L'ouvrier dont le travail est incorporé dans un quarter de blé peut n'en avoir reçu pour cela que deux boisseaux, par contre, l'ouvrier occupé dans la mine aura reçu peut-être la moitié de l'once d'or. Ou encore, à supposer que leurs salaires soient égaux, ceux-ci peuvent s'écarter suivant tous les rapports possibles des valeurs des marchandises qu'ils ont produites. Ils peuvent s'élever à la moitié, au tiers, au quart, au cinquième, ou à toute autre fraction proportionnelle d'un quarter de blé ou d'une once d'or. Evidemment, leurs salaires ne peuvent pas dépasser les valeurs des marchandises produites; ils ne peuvent pas être plus élevés qu'elles, mais ils peuvent leur être inférieurs à tous les degrés possibles. Leurs salaires sont limités par les valeurs des produits, mais les valeurs des produits ne sont pas limitées par les salaires. Et, par-dessus tout, les valeurs, les valeurs relatives du blé et de l'or, par exemple, ont été fixées sans tenir aucun compte de la valeur du travail employé, c'est-à-dire des salaires. La détermination des valeurs des marchandises au moyen des quantités relatives de travail qui y sont incorporées est donc quelque chose de tout à fait différent de la méthode tautologique de la détermination des valeurs des marchandises par la valeur du travail ou par les salaires. Ce point, d'ailleurs, s'éclaircira encore au cours de notre examen.
Dans le calcul de la valeur d'échange d'une marchandise, il nous faut encore ajouter à la quantité de travail employée en dernier lieu la quantité de travail antérieurement incorporée dans la matière première de la marchandise, ainsi que la quantité de travail appliquée aux moyens de travail, aux outils, aux machines et aux bâtiments qui ont servi pour ce travail. Par exemple, la valeur d'une certaine quantité de filé de coton est la quantité de travail cristallisée ajoutée au coton au cours du filage, plus la quantité de travail précédemment réalisée dans le coton lui-même, la quantité de travail incorporée dans le charbon, l'huile et les autres matières auxiliaires employées, la quantité de travail fixée dans la machine à vapeur, les broches, les bâtiments de la fabrique et ainsi de suite. Les moyens de travail proprement dits, tels que les outils, les machines, les bâtiments, servent et resservent encore pendant un temps plus ou moins long au cours de processus de production répétés. S'ils étaient consommés entièrement comme la matière première, leur valeur entière serait aussitôt transmise à la marchandise qu'ils aident à produire. Mais, comme une broche, par exemple, ne s'use que peu à peu, on fait un calcul moyen dont la base est le temps moyen de sa durée, son usure moyenne, pendant un temps déterminé, disons, une journée; de cette façon, on calcule combien il passe de la valeur de la broche dans le filé produit en une journée et, par conséquent, quelle part de la quantité totale de travail incorporée dans une livre de filé, par exemple, revient à la quantité de travail antérieurement réalisée dans la broche. Pour notre présent objet, il n'est pas nécessaire de nous arrêter plus longtemps sur ce point.
Il pourrait sembler que, si la valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail consacrée à sa production, il s'ensuit que plus un ouvrier sera paresseux et maladroit, plus la marchandise fabriquée par lui aura de valeur, puisque le temps de travail nécessaire à sa fabrication aura été plus long. Ce serait pourtant une regrettable erreur. Rappelez-vous que j'ai employé l'expression. "travail social" et que ce qualificatif "social" implique beaucoup de choses. Lorsque nous disons que la valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail incorporée ou cristallisée qu'elle contient, nous entendons la quantité de travail qu'il faut pour la produire dans un état social donné, dans certaines conditions sociales moyennes de production, et étant donné une intensité et une habileté sociales moyennes dans le travail employé. Lorsqu'en Angleterre, le métier actionné à la vapeur vint faire concurrence au métier à bras, il ne fallut plus que la moitié du temps de travail antérieur pour transformer une quantité déterminée de filé en une aune de cotonnade ou de toile. Le pauvre tisserand travailla alors 17 à 18 heures par jour au lieu de 9 à 10 heures comme précédemment. Mais le produit de ces 20 heures de travail ne représenta plus que 10 heures de temps de travail social, c'est-à-dire les 10 heures de travail social nécessaires pour transformer une quantité déterminée de filé en étoffe tissée. Le produit de ses 20 heures de travail n'avait donc pas plus de valeur que son produit fabriqué auparavant en 10 heures.
Si donc c'est la quantité de travail socialement nécessaire incorporée dans les marchandises qui en détermine la valeur d'échange, tout accroissement de la quantité de travail qu'exige la production d'une marchandise ne peut qu'augmenter sa valeur, et toute diminution doit la réduire.
Si la quantité de travail nécessaire à la production des marchandises dont nous parlons restait constante, leurs valeurs relatives resteraient également constantes. Mais tel n'est point le cas. La quantité de travail nécessaire à la production d'une marchandise varie constamment avec la modification de la force productive du travail employé. Plus la force productive du travail est grande, plus on produit dans un temps de travail déterminé; moins la force productive est grande, et moins on produit dans le même temps. Si, par exemple, par suite de l'accroissement de la population, il devenait nécessaire de cultiver un sol moins fertile, la même quantité de production ne pourrait être obtenue que par l'emploi d'une quantité plus grande de travail, et la valeur des produits agricoles s'élèverait en conséquence. D'autre part, si avec les moyens modernes de production, un seul fileur transforme en filé, dans une journée de travail, mille et mille fois plus de coton qu'il ne pouvait le faire auparavant dans le même temps avec le rouet, il est clair que chaque livre de coton absorbera mille et mille fois moins de travail qu'auparavant et que, par conséquent, la valeur ajoutée par le filage à chaque livre de coton sera mille et mille fois moindre qu'auparavant. La valeur du filé tombera d'autant.
Abstraction faite des différences dans l'énergie naturelle et l'habileté acquise dans le travail chez les différents peuples, la force productive du travail doit, de toute nécessité, dépendre principalement:
- Des conditions naturelles du travail, telles que fertilité du sol, richesse des mines, etc.
- Du perfectionnement continuel des forces de travail sociales, telles qu'elles se développent par la production en grand, la concentration du capital et la coopération dans le travail, la division plus poussée du travail, les machines, l'amélioration des méthodes, l'utilisation de moyens chimiques et autres forces naturelles, la réduction du temps et de l'espace grâce aux moyens de communication et de transport, et toute autre découverte au moyen de laquelle la science capte les forces naturelles et les met au service du travail et par laquelle le caractère social ou coopératif de celui-ci se trouve développé. Plus la force productive du travail est grande, moins il y a de travail employé à une quantité déterminée de produits et, partant, plus la valeur du produit est petite. Moins la force productive du travail est grande, plus il y a de travail employé à la même quantité de produits, et alors plus leur valeur est grande. Ainsi pouvons-nous établir comme une loi générale:
Les valeurs des marchandises sont directement proportionnelles au temps de travail employé à leur production et inversement proportionnelles à la force productive du travail employé.
N'ayant parlé jusqu'ici que de la valeur, j'ajouterai également quelques mots sur le prix qui est une forme particulière prise par la valeur.
En lui-même, le prix n'est autre chose que l'expression monétaire de la valeur. Les valeurs de toutes les marchandises de ce pays, par exemple, sont exprimées en prix-or, alors que sur le continent elles le sont principalement en prix-argent. La valeur de l'or ou de l'argent, tout comme celle de toutes les autres marchandises, est déterminée par la quantité de travail nécessaire à leur extraction. Vous échangez une certaine somme de votre production nationale, dans laquelle est cristallisée une quantité déterminée de votre travail national, contre la production des pays fournisseurs d'or et d'argent, production dans laquelle est cristallisée une quantité déterminée de leur travail. C'est de cette façon, en fait par un troc, que vous apprenez à exprimer en or et en argent les valeurs de toutes les marchandises, c'est-à-dire les quantités de travail respectives employées à leur fabrication. Si vous pénétrez plus avant dans l'expression monétaire de la valeur ou, ce qui revient au même, dans la conversion de la valeur en prix, vous trouverez que c'est un procédé par lequel vous donnez aux valeurs de toutes les marchandises une forme indépendante et homogène, ou par lequel vous les exprimez comme des quantités d'un même travail social. Dans la mesure où le prix n'est que l'expression monétaire de la valeur, il fut appelé par Adam Smith prix naturel et par les physiocrates français "prix nécessaire".
Quel est donc le rapport entre la valeur et le prix du marché, entre le prix naturel et le prix du marché ? Vous savez tous que le prix du marché est le même pour toutes les marchandises de même sorte, aussi différentes que puissent être les conditions de production des producteurs pris individuellement. Le prix du marché n'exprime que la quantité moyenne de travail social nécessaire, dans les conditions moyennes de production, pour approvisionner le marché d'une certaine quantité d'un article déterminé. Il est calculé d'après la quantité totale d'une marchandise d'une sorte déterminée.
C'est à ce point de vue que le prix du marché d'une marchandise coïncide avec sa valeur. D'autre part, les fluctuations des prix du marché qui tantôt dépassent la valeur ou le prix naturel, tantôt tombent au-dessous, dépendent des fluctuations de l'offre et de la demande. Les écarts entre le prix du marché et la valeur sont continuels, mais comme le dit Adam Smith:
Le prix naturel est... le prix central autour duquel les prix de toutes les marchandises ne cessent de graviter. Diverses circonstances peuvent parfois les tenir suspendus fort au-dessus de ce point et parfois les précipiter un peu au-dessous. Mais quels que soient les obstacles qui les empêchent de se fixer dans ce centre de repos et d'immuabilité, ils y tendent constamment.
Je ne puis, actuellement, soumettre ce point à un examen approfondi. Il suffit de dire que si l'offre et la demande s'équilibrent, les prix du marché des marchandises correspondent à leurs prix naturels, c'est-à-dire à leurs valeurs qui sont déterminées par les quantités de travail respectives nécessaires à leur production. Mais l'offre et la demande doivent tendre continuellement à s'équilibrer bien qu'elles ne le fassent que par la compensation d'une oscillation par une autre, d'une augmentation par une diminution ou inversement. Si au lieu de ne considérer que les fluctuations journalières, vous analysez le mouvement des prix du marché pour de plus longues périodes, comme l'a fait, par exemple, Tooke dans son Histoire des prix, vous trouverez que les oscillations des prix du marché, leurs écarts par rapport à la valeur, leur hausse et leur baisse, s'annihilent et se compensent, de telle sorte que, si l'on fait abstraction de l'action des monopoles et de quelques autres modifications sur lesquelles je ne puis m'arrêter en ce moment, les marchandises de toutes sortes sont vendues, en moyenne, à leurs valeurs respectives, c'est-à-dire à leurs prix naturels. Les laps du temps moyens pendant lesquels les fluctuations des prix du marché se compensent sont différents pour les différentes sortes de marchandises, parce qu'il est plus facile avec telle marchandise qu'avec telle autre d'ajuster l'offre à la demande.
Si donc, en gros et pour de longues périodes, toutes les sortes de marchandises sont vendues à leurs valeurs respectives, il est absurde de supposer que le profit, non point le profit réalisé dans des cas particuliers, mais le profit constant et ordinaire des diverses industries provient d'une majoration du prix des marchandises, c'est-à-dire du fait qu'elles sont vendues à un prix dépassant considérablement leur valeur. L'absurdité de cette façon de voir apparaît clairement lorsqu'on la généralise. Ce qu'un homme gagnerait constamment comme vendeur, il lui faudrait le perdre constamment comme acheteur. Il ne servirait à rien de dire qu'il y a des gens qui sont acheteurs sans être vendeurs, ou consommateurs sans être producteurs. Ce que ces gens paient au producteur, il faudrait tout d'abord qu'ils l'aient reçu de lui pour rien. Si un homme commence par vous prendre votre argent et vous le rend ensuite en vous achetant vos marchandises, vous ne vous enrichirez jamais, même en les lui vendant trop cher. Cette sorte d'affaire peut bien limiter une perte, mais elle ne peut jamais contribuer à réaliser un profit.
Par conséquent, pour expliquer la nature générale du profit, il faut partir du principe qu'en moyenne les marchandises sont vendues à leur valeur réelle et que les profits proviennent du fait qu'on vend les marchandises à leur valeur, c'est-à-dire proportionnellement à la quantité de travail qui y est incorporée. Si vous ne pouvez expliquer le profit sur cette base, vous ne pouvez pas l'expliquer du tout. Cela paraît paradoxal et en contradiction avec vos observations journalières. Il est paradoxal aussi de dire que la terre tourne autour du soleil et que l'eau se compose de deux gaz très inflammables. Les vérités scientifiques sont toujours paradoxales lorsqu'on les soumet au contrôle de l'expérience de tous les jours qui ne saisit que l'apparence trompeuse des choses.
LA FORCE DE TRAVAIL
Après avoir étudié, autant qu'on pouvait le faire en un examen aussi rapide, la nature de la valeur, de la valeur d'une marchandise quelconque, il faut porter notre attention sur la valeur spéciale du travail. Et sur ce point, je vais être obligé de susciter à nouveau votre étonnement par un paradoxe apparent. Vous êtes tous absolument persuadés que ce que vous vendez journellement, c'est votre travail, que, par conséquent, le travail a un prix, et que le prix d'une marchandise n'étant que l'expression monétaire de sa valeur, il doit très certainement exister quelque chose comme une valeur du travail. Et pourtant il n'existe rien du genre de la valeur du travail au sens ordinaire du mot. Nous avons vu que c'est la quantité de travail nécessaire cristallisée dans une marchandise qui en constitue la valeur. Mais, appliquant cette notion de la valeur, comment pourrions-nous déterminer, par exemple, la valeur d'une journée de travail de dix heures ? Combien y a-t-il de travail contenu dans cette journée ? Dix heures de travail. Si nous disions que la valeur d'une journée de travail de dix heures égale dix heures de travail, ou bien la quantité de travail qu'elle renferme, ce serait une tautologie et, par-dessus le marché, une absurdité. Naturellement, une fois que nous aurons trouvé le sens véritable, mais caché, de l'expression "valeur du travail", nous serons en mesure d'expliquer cette application irrationnelle et apparemment impossible de la valeur, de la même manière que nous sommes en mesure d'expliquer les mouvements des corps célestes, qu'ils soient visibles ou perçus seulement sous certaines formes, lorsque nous avons découvert leurs mouvements réels.
Ce que l'ouvrier vend, ce n'est pas directement son travail, mais sa force de travail dont il cède au capitaliste la disposition momentanée. Cela est si vrai que la loi - je ne sais si c'est le cas en Angleterre, mais c'est une chose certaine dans plusieurs pays du continent - fixe le maximum du temps pendant lequel un homme a le droit de vendre sa force de travail. S'il lui était permis de le faire pour un temps indéfini, l'esclavage serait du même coup rétabli. Si, par exemple, une vente de ce genre était conclue pour la vie entière de l'ouvrier, elle ferait instantanément de celui-ci l'esclave à vie de son patron.
Thomas Hobbes, un des plus anciens économistes et un des philosophes les plus originaux de l'Angleterre, avait déjà, d'instinct, dans son Léviathan, signalé ce point qui a échappé à tous ses successeurs. Il avait dit:
La valeur d'un homme, son estimation, est, comme pour toutes les autres choses, son prix, c'est-à-dire exactement ce qu'on en donne pour l'usage de sa force.
Si nous partons de cette base, nous serons à même de déterminer la valeur du travail comme celle de toutes les autres marchandises.
Mais, avant de le faire, nous pourrions nous demander d'où vient ce singulier phénomène qui fait qu'on trouve sur le marché un groupe d'acheteurs en possession du sol, de machines, de matières premières et des moyens de subsistance, toutes choses qui, sauf la terre dans son état primitif, sont des produits du travail, et, de l'autre côté, un groupe de vendeurs n'ayant rien à vendre que leur force de travail, leurs bras et leurs cerveaux agissants ? Que l'un des groupes achète continuellement pour réaliser du profit et s'enrichir pendant que l'autre groupe vend continuellement pour gagner sa vie ? L'étude de cette question nous conduirait à la recherche de ce que les économistes appellent l'accumulation antérieure ou primitive, mais qui devrait être appelée l'expropriation primitive. Nous trouverions que cette prétendue accumulation primitive ne signifie rien d'autre qu'une série de processus historiques aboutissant à une dissociation de l'unité primitive qui existait entre le travailleur et ses moyens de travail. Toutefois, une recherche de ce genre sort des bornes de mon sujet. Une fois accomplie, la séparation entre le travailleur et ses moyens de travail va subsister et se poursuivre à une échelle toujours croissante, jusqu'à ce qu'une révolution nouvelle, bouleversant de fond en comble le système de production, vienne la renverser et restaurer l'unité primitive sous une forme historique nouvelle.
Qu'est-ce donc que la valeur de la force de travail ?
Exactement comme celle de toute autre marchandise, sa valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa production. La force de travail d'un homme ne consiste que dans son individualité vivante. Pour pouvoir se développer et entretenir sa vie, il faut qu'il consomme une quantité déterminée de moyens de subsistance. Mais l'individu, comme la machine, s'use, et il faut le remplacer par un autre. Outre la quantité d'objets de nécessité courante dont il a besoin pour sa propre subsistance, il lui faut une autre quantité de ces mêmes denrées de première nécessité pour élever un certain nombre d'enfants qui puissent le remplacer sur le marché du travail et y perpétuer la race des travailleurs. De plus, pour le développement de sa force de travail et l'acquisition d'une certaine habileté, il faut qu'il dépense encore une nouvelle somme de valeurs. Pour notre objet, il nous suffira de considérer le travail moyen dont les frais de formation et de perfectionnement sont des grandeurs infimes. Mais je n'en veux pas moins profiter de l'occasion pour constater que les frais de production des forces de travail de qualités diverses diffèrent exactement de la même façon que les valeurs des forces de travail employées dans les diverses industries. La revendication de l'égalité des salaires repose par conséquent sur une erreur, sur un désir insensé qui ne sera jamais satisfait. Elle a sa source dans ce radicalisme faux et superficiel qui accepte les prémisses et cherche à se dérober aux conclusions. Sous le régime du salariat, la valeur de la force de travail se détermine comme celle de toute autre marchandise. Et comme les différentes sortes de travail ont des valeurs différentes, c'est-à-dire nécessitent pour leur production des quantités de travail différentes, elles doivent nécessairement avoir des prix différents sur le marché du travail. Réclamer une rémunération égale ou même équitable sous le régime du salariat équivaut à réclamer la liberté sous le régime de l'esclavage. Ce que vous considérez comme juste et équitable n'entre donc pas en ligne de compte. La question qui se pose est la suivante: Qu'est-ce qui est nécessaire et inévitable au sein d'un système de production donné ?
Après ce que nous avons dit, on voit que la valeur de la force de travail est déterminée par la valeur des objets de première nécessité, indispensables pour produire, développer, conserver et perpétuer la force de travail.
LA PRODUCTION DE LA PLUS-VALUE
Supposons que la quantité moyenne des objets courants nécessaires à la vie d'un ouvrier exige pour leur production 6 heures de travail moyen. Supposons, en outre, que 6 heures de travail moyen soient réalisées dans une quantité d'or égale à 3 shillings. Ces 3 shillings seraient le prix, ou l'expression monétaire de la valeur journalière de la force de travail de cet homme. S'il travaillait 6 heures par jour, il produirait chaque jour une valeur suffisante pour acheter la quantité moyenne des objets dont il a journellement besoin, c'est-à-dire pour se conserver comme ouvrier.
Mais notre homme est un ouvrier salarié. Il lui faut, par conséquent, vendre sa force de travail au capitaliste. S'il la vend 3 shillings par jour ou 18 shillings par semaine, il la vend à sa valeur. Supposons que ce soit un ouvrier fileur. S'il travaille 6 heures par jour, il ajoutera chaque jour au coton une valeur de 3 shillings. Cette valeur qu'il ajoute chaque jour au coton constituerait l'équivalent exact de son salaire, c'est-à-dire du prix qu'il touche journellement pour sa force de travail. Mais dans ce cas, il ne reviendrait aucune plus-value ou surproduit au capitaliste. Nous nous heurtons ici à la véritable difficulté.
En achetant la force de travail de l'ouvrier et en la payant à sa valeur, le capitaliste, comme tout autre acheteur, a acquis le droit de consommer la marchandise qu'il a achetée ou d'en user. On consomme la force de travail d'un homme ou on l'utilise en le faisant travailler, tout comme on consomme une machine ou on l'utilise en la faisant fonctionner. Par l'achat de la valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail de l'ouvrier, le capitaliste a donc acquis le droit de se servir de cette force, de la faire travailler pendant toute la journée ou toute la semaine. La journée ou la semaine de travail a, naturellement, ses limites, mais nous examinerons cela de plus près par la suite.
Pour l'instant, je veux attirer votre attention sur un point décisif.
La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire à son entretien ou à sa reproduction, mais l'usage de cette force de travail n'est limité que par l'énergie agissante et la force physique de l'ouvrier. La valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail est tout à fait différente de l'exercice journalier ou hebdomadaire de cette force, tout comme la nourriture dont un cheval a besoin et le temps qu'il peut porter son cavalier sont deux choses tout à fait distinctes. La quantité de travail qui limite la valeur de la force de travail de l'ouvrier ne constitue en aucun cas la limite de la quantité de travail que peut exécuter sa force de travail. Prenons l'exemple de notre ouvrier fileur. Nous avons vu que pour renouveler journellement sa force de travail, il lui faut créer une valeur journalière de 3 shillings, ce qu'il réalise par son travail journalier de 6 heures. Mais cela ne le rend pas incapable de travailler journellement 10 à 12 heures ou davantage. En payant la valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail de l'ouvrier fileur, le capitaliste s'est acquis le droit de se servir de celle-ci pendant toute la journée ou toute la semaine. Il le fera donc travailler, mettons, 12 heures par jour. En sus et au surplus des 6 heures qui lui sont nécessaires pour produire l'équivalent de son salaire, c'est-à-dire de la valeur de sa force de travail, le fileur devra donc travailler 6 autres heures que j'appellerai les heures de surtravail, lequel surtravail se réalisera en une plus-value et un surproduit. Si notre ouvrier fileur, par exemple, au moyen de son travail journalier de 6 heures, ajoute au coton une valeur de 3 shillings qui forme l'équivalent exact de son salaire, il ajoutera au coton en 12 heures une valeur de 6 shillings et produira un surplus correspondant de filé. Comme il a vendu sa force de travail au capitaliste, la valeur totale, c'est-à-dire le produit qu'il a créé, appartient au capitaliste qui est, pour un temps déterminé, propriétaire de sa force de travail. En déboursant 3 shillings, le capitaliste va donc réaliser une valeur de 6 shillings puisque, en déboursant la valeur dans laquelle sont cristallisées 6 heures de travail, il recevra, en retour, une valeur dans laquelle sont cristallisées 12 heures de travail. S'il répète journellement ce processus, le capitaliste déboursera journellement 3 shillings et en empochera 6, dont une moitié sera de nouveau employée à payer de nouveaux salaires et dont l'autre moitié formera la plus-value pour laquelle le capitaliste ne paie aucun équivalent. C'est sur cette sorte d'échange entre le capital et le travail qu'est fondée la production capitaliste, c'est-à-dire le salariat; et c'est précisément cette sorte d'échange qui doit constamment amener l'ouvrier à se produire en tant qu'ouvrier et le capitaliste en tant que capitaliste.
Le taux de la plus-value, toutes circonstances égales d'ailleurs, dépendra du rapport entre la partie de la journée de travail, qui est nécessaire pour renouveler la valeur de la force de travail, et le surtravail ou temps employé en plus pour le capitaliste. Il dépendra, par conséquent, de la proportion dans laquelle la journée de travail est prolongée au-delà du temps pendant lequel l'ouvrier, en travaillant, ne ferait que reproduire la valeur de sa force de travail, c'est-à-dire fournir l'équivalent de son salaire.
LA VALEUR DU TRAVAIL
Il nous faut revenir maintenant à l'expression "valeur ou prix du travail".
Nous avons vu qu'en fait cette valeur n'est que la valeur de la force de travail, mesurée d'après la valeur des marchandises nécessaires à son entretien. Mais comme l'ouvrier ne reçoit son salaire qu'après l'achèvement de son travail, et comme il sait, en outre, que ce qu'il donne vraiment au capitaliste, c'est son travail, la valeur ou le prix de sa force de travail lui apparaît nécessairement comme le prix ou la valeur de son travail même. Si le prix de sa force de travail est de 3 shillings dans lesquels sont réalisées 6 heures de travail, et s'il travaille 12 heures, il considère nécessairement ces 3 shillings comme la valeur ou le prix de il heures de travail, bien que ces 12 heures de travail représentent une valeur de 6 shillings. De là un double résultat.
Premièrement. La valeur ou le prix de la force de travail prend l'apparence extérieure du prix ou de la valeur du travail lui-même, bien que, rigoureusement parlant, le terme de valeur ou de prix du travail n'ait aucun sens.
Deuxièmement. Quoiqu'une partie seulement du travail journalier de l'ouvrier soit payée, tandis que l'autre partie teste impayée, et bien que ce soit précisément cette partie non payée ou surtravail qui constitue le fonds d'où se forme la plus-value ou profit, il semble que le travail tout entier soit du travail payé.
C'est cette fausse apparence qui distingue le travail salarié des autres formes historiques du travail. A la base du système du salariat, même le travail non payé semble être du travail payé. Dans le travail de l'esclave, c'est tout le contraire: même la partie de son travail qui est payée apparaît comme du travail non payé. Naturellement, pour pouvoir travailler, il faut bien que l'esclave vive, et une partie de sa journée de travail sert à compenser la valeur de son propre entretien. Mais comme il n'y a pas de marché conclu entre lui et son maître, comme il n'y a ni achat ni vente entre les deux parties, tout son travail a l'air d'être cédé pour rien.
Prenons, d'autre part, le paysan serf tel qu'il existait, pourrions-nous dire, hier encore, dans toute l'Europe orientale. Ce paysan travaillait, par exemple, 3 jours pour lui-même sur son propre champ ou sur celui qui lui était alloué, et les 3 jours suivants il faisait du travail forcé et gratuit sur le domaine de son seigneur. Ici donc le travail payé et le travail non payé étaient visiblement séparés, dans le temps et dans l'espace. Et nos libéraux étaient transportés d'indignation à l'idée absurde de faire travailler un homme pour rien.
En fait, pourtant, qu'un homme travaille 3 jours de la semaine pour lui-même sur son propre champ et 3 jours sur le domaine de son seigneur, ou bien qu'il travaille à la fabrique ou à l'atelier 6 heures par jour pour lui-même et 6 pour son patron, cela revient au même, bien que, dans ce dernier cas, les parties payées et non payées du travail soient inséparablement mélangées, et que la nature de toute cette opération soit complètement masquée par l'intervention du contrat et par la paye effectuée à la fin de la semaine. Dans un cas, le travail non payé paraît être donné volontairement et, dans l'autre, arraché par la contrainte. C'est là toute la différence.
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