Georges POLITZER
PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES
DE
PHILOSOPHIE
Préface de MAURICE LE GOAS
EDITIONS SOCIALES
Sommaire :
Biographie de Politzer
Préface par Maurice Le Goas
Avertissement des éditeurs
Première partie - LES PROBLEMES PHILOSOPHIQUES
Introduction……………………………………………………………………………..……..p.10
I. Pourquoi devons-nous étudier la philosophie ?
II. L'étude de la philosophie est-elle une chose difficile ?
III. Qu'est-ce que la philosophie ?
IV. Qu'est-ce que la philosophie matérialiste ?
V. Quels sont les rapports entre le matérialisme et le marxisme ?
VI. Campagnes de la bourgeoisie contre le marxisme
Chapitre premier. — Le problème fondamental de la philosophie…………………………………….p.13
I. Comment devons-nous commencer l'étude de la philosophie ?
II. Deux façons d'expliquer le monde
III. La matière et l'esprit
IV. Qu'est-ce que la matière ? Qu’est-ce que l'esprit ?
V. La question ou le problème fondamental de la philosophie
VI. Idéalisme ou matérialisme
Chapitre II. — L'idéalisme………………………………………………………….………………….p.16
I. Idéalisme moral et idéalisme philosophique
II. Pourquoi devons-nous étudier l'idéalisme de Berkeley ?
III. L'idéalisme de Berkeley
IV. Conséquences des raisonnements " idéalistes "
V. Les arguments idéalistes
Chapitre III. — Le matérialisme……………………………………………….……………….p.21
I. Pourquoi devons-nous étudier le matérialisme ?
II. D'où vient le matérialisme ?
III. Comment et pourquoi le matérialisme a évolué
IV. Quels sont les principes et les arguments des matérialistes ?
Chapitre IV. — Qui a raison, l'idéaliste ou le matérialiste ?...................................................................p.24
I. Comment nous devons poser le problème
II. Est-il vrai que le monde n'existe que dans notre pensée ?
III. Est-il vrai que ce sont nos idées qui créent les choses ?
IV. Est-il vrai que l'esprit crée la matière ?
V. Les matérialistes ont raison et la science prouve leurs affirmations
Chapitre V. — Y a-t-il une troisième philosophie ? L'agnosticisme……..……………………………………….p.28
I. Pourquoi une troisième philosophie ?
II. Argumentation de cette troisième philosophie
III. D'où vient cette philosophie ?
IV. Ses conséquences
V. Comment réfuter cette " troisième " philosophie
VI. Conclusion
Questions de contrôle
Deuxième partie - LE MATERIALISME PHILOSOPHIQUE
Chapitre premier. — La matière et les matérialistes………………………….……………………………..p.33
I. Qu'est-ce que la matière ?
II. Théories successives de la matière
III. Ce qu'est la matière pour les matérialistes
IV. L'espace, le temps, le mouvement et la matière
V. Conclusion
Chapitre II. — Que signifie être matérialiste ?.........................................................................................................p.36
I. Union de la théorie et de la pratique
II. Que signifie être partisan du matérialisme dans le domaine de la pensée ?
III. Comment est-on matérialiste dans la pratique ?
IV. Conclusion
Chapitre III. — Histoire du matérialisme………………………………………………...………………………….p.39
I. Nécessité d'étudier cette histoire
II. Le matérialisme prémarxiste :
1. L'antiquité grecque
2. Le matérialisme anglais
3. Le matérialisme en France
4. Le matérialisme du XVIIIe siècle
III. D'où vient l'idéalisme ?
IV. D'où vient la religion ?
V. Les mérites du matérialisme prémarxiste
VI. Les défauts du matérialisme prémarxiste
Questions de contrôle
Troisième partie - ETUDE DE LA METAPHYSIQUE
Chapitre unique. — En quoi consiste la " méthode métaphysique "……………..…………………………p.49
I. Les caractères de cette méthode
1. Premier caractère: Le principe d'identité
2. Deuxième caractère : Isolement des choses
3. Troisième caractère : Divisions éternelles et infranchissables
4. Quatrième caractère: Opposition des contraires
II. Mise au point
III. La conception métaphysique de la nature
IV. La conception métaphysique de la société
V. La conception métaphysique de la pensée
VI. Qu'est-ce que la logique ?
VII. L'explication du mot : " métaphysique "
Questions de contrôle
Quatrième partie - ETUDE DE LA DIALECTIQUE
Chapitre premier. — Introduction à l'étude de la dialectique………………………………………………..p.59
I. Précautions préliminaires
II. D'où est née la méthode dialectique ?
III. Pourquoi la dialectique a-t-elle été longtemps dominée par la conception métaphysique ?
IV. Pourquoi le matérialisme du XVIII" siècle était-il métaphysique ?
V. Comment est né le matérialisme dialectique : Hegel et Marx
Chapitre II. — Les lois de la dialectique. — Première loi : le changement dialectique……………………….p.64
I. Ce que l'on entend par le mouvement dialectique
II. " Pour la dialectique, il n'y a rien de définitif, d'absolu, de sacré... " (Engels)
III. Le processus
Chapitre III. — Deuxième loi : l’action réciproque……………………………………………p.67
I. L'enchaînement des processus
II. Les grandes découvertes du XIXe siècle
1. La découverte de la cellule vivante et de son développement
2. La découverte de la transformation de l'énergie
3. La découverte de l'évolution chez l'homme et les animaux
III. Le développement historique ou développement en spirale
IV. Conclusion
Chapitre IV. — Troisième loi : la contradiction………………………………………..p.71
I. La vie et la mort
II. Les choses se transforment en leur contraire
III. Affirmation, négation et négation de la négation
IV. Faisons le point
V. L'unité des contraires
VI. Erreurs à éviter
VII. Conséquences pratiques de la dialectique
Chapitre V. — Quatrième loi : transformation de la quantité en qualité ou loi du progrès par bonds….………….p.80
I. Réformes ou révolution ?
1. L'argumentation politique
2. L'argumentation historique
3. L'argumentation scientifique
II. Le matérialisme historique :
1. Comment expliquer l'histoire ?
2. L'histoire est l'œuvre des hommes
Questions de contrôle
Cinquième partie - LE MATERIALISME HISTORIQUE Chapitre premier. — Les forces motrices de l'histoire…………p.85
I. Une erreur à éviter
II. L'" être social " et la conscience
III. Théories idéalistes
IV. L' " être social " et les conditions d'existence
V. Les luttes des classes, moteur de l'histoire
Chapitre II. — D'où viennent les classes et les conditions économiques ?................................................................p.88
I. Première grande division du travail
II. Première division de la société en classes
III. Deuxième grande division du travail
IV. Deuxième division de la société en classes
V. Ce qui détermine les conditions économiques
VI. Les modes de production
VII. Remarques
Questions de contrôle
Sixième partie - LE MATERIALISME DIALECTIQUE ET LES IDEOLOGIES
Chapitre unique. — Application de la méthode dialectique aux idéologies……………………………………………...…………p.93
I. Quelle est l'importance des idéologies pour le marxisme ?
II. Qu'est-ce qu'une idéologie ? (Facteur et formes idéologiques)
III. Structure économique et structure idéologique
IV. Conscience vraie et conscience fausse
V. Action et réaction des facteurs idéologiques
VI. Méthode d'analyse dialectique
VII. Nécessité de la lutte idéologique
VIII. Conclusion
Questions de contrôle
Devoir de récapitulation générale
Index……………………...………………………………………………………………………………………………………………….p.101
Bibliographie
Biographie de Georges Politzer
On l'a souvent dit : Georges Politzer, c'est avant tout le Rire. Le Rire de défi, non pas du rebelle, mais du révolutionnaire, non pas de l'anarchiste, mais du marxiste, qui se gausse des efforts du vieux monde pour échapper à la condamnation de l'histoire. Le Rire vainqueur jusque dans les chaînes, face à Pucheu et aux tortionnaires de la Gestapo, le Rire vainqueur face au peloton d'exécution...
Georges Politzer était né en 1903. Il avait vu le jour dans une petite ville du nord de la Hongrie, Navyvarod ; mais, à 17 ans, il avait dû quitter ce pays tombé au pouvoir de la réaction, et qui persécutait son père. Il avait opté pour la France, et par choix de l'intelligence et du cœur, il était Français de la tête aux pieds. Nul n'a mieux parlé que lui des gloires de l'esprit français. Au foyer paternel, c'est en lisant Voltaire et Diderot qu'il avait appris notre langue, et au Quartier Latin, il ne mit que cinq ans pour conquérir tous ses titres, jusqu'à l'agrégation de philosophie.
Georges Politzer avait en lui l'étoffe d'un philosophe de génie, tout comme son ami et compagnon de supplice Jacques Solomon était un spécialiste hors ligne de la physique théorique.
Politzer a certes évolué, depuis qu'en 1926 il se débattait encore avec une certaine forme de pensée idéaliste. Il a lutté, il a progressé en suant d'ahan. Et au bout du chemin, c'est le marxisme qu'il a rencontré.
Quand au début des années 30, l'Université ouvrière de Paris eut été fondée dans les vieux locaux de l'avenue Mathurin-Moreau, elle eut un grand nombre de professeurs remarquables et même illustres, mais aucun cours n'enthousiasmait les élèves, ouvriers, employés et intellectuels, autant que le cours de Georges Politzer sur le matérialisme dialectique. Les problèmes les plus difficiles devenaient grâce à lui clairs et simples, sans jamais perdre leur statut philosophique, leur dignité théorique, et une ironie impitoyable mettait à nu l'inconsistance des points de vue des adversaires. Disciple de Marx et de Lénine, Politzer était à la fois un polémiste redoutable et un penseur d'une culture et d'une compétence inattaquables.
Aujourd'hui, le marxisme a conquis droit de cité à l'Université, Marx et Lénine sont au programme des concours. De gros ouvrages universitaires sont consacrés à la philosophie soviétique. Mais il y a quarante ans, il en allait tout autrement : Auguste Cornu faisait figure de pionnier, voire d'enfant perdu, en soutenant en Sorbonne une thèse sur la formation des idées du jeune Marx. Les travaux et les exposés philosophiques de Georges Politzer ont représenté en France, avec les recherches d'Auguste Cornu, la première tentative importante d'éclairer les questions centrales de la philosophie à la lumière du matérialisme dialectique.
Il est difficile de faire comprendre quel vent salubre balaya tout à coup les miasmes des marécages académiques quand, en 1929, le philosophe à cheveux roux, semblable à quelque jeune dieu auréolé d'un feu purificateur, lança tout à coup son brûlot contre la pensée idéaliste officielle : " La fin d'une parade philosophique : le bergsonisme. " Jusqu'à la guerre, Politzer allait continuer la polémique victorieuse contre tous les adversaires du marxisme, qui à ses yeux se confondait avec le rationalisme moderne, et simultanément assumer avec éclat la défense des traditions progressistes de l'histoire française de la philosophie, à commencer par la grande tradition de Descartes.
Politzer s'intéressait vivement aux problèmes de psychologie. On lui doit la tentative de créer une psychologie nouvelle, qu'il nommait " concrète ", par opposition à la psychologie idéaliste traditionnelle. Au début, il subissait dans une certaine mesure l'influence de la méthode psychanalytique de Freud, qui le séduisait par sa tendance à étudier l'homme vivant tout entier, et non les fonctions psychologiques prises à part. Mais bientôt, dès 1928, il comprit ce qu'il y avait de contestable dans le freudisme et il s'en sépara dans sa Critique des fondements de la psychologie. L'effort de Politzer pour souligner la valeur sociale de la personnalité garantit la durée à son œuvre de psychologue.
Il avait enseigné au lycée de Cherbourg, puis à Evreux, enfin au lycée de Saint-Maur. En même temps, il avait créé et il dirigeait — avec tant de passion que souvent il y passait toute la nuit — le Centre de documentation du Parti communiste français. Il devient économiste. Ses chroniques de l'Humanité sont lues par un public toujours plus vaste.
Le journalisme l'attire. Celui qui écrit ces lignes le sait bien, car il se rappelle avec quel joyeux empressement, entre 1937 et 1939, Georges Politzer venait parfois le remplacer pour quelques jours au poste de rédacteur en chef du quotidien communiste. Maurice Thorez se prend d'affection pour ce militant exceptionnel.
Arrive la drôle de guerre. Mobilisé à Paris, à l'Ecole militaire, Politzer reste aux côtés de la direction clandestine du Parti communiste. Le 6 juin 1940, c'est lui qui transmet à de Monzie, agissant au nom du gouvernement, les propositions historiques du Parti communiste pour l'organisation de la défense de Paris par l'appel au peuple.
Avec son admirable compagne, Maïe Politzer, qui devait disparaître dans l'horreur des camps nazis, Politzer fut de 1940 à 1942 l'âme de la Résistance universitaire. C'est peu de dire qu'il montra toujours un courage à toute épreuve : il faudrait parler de son étonnant sang-froid, de sa crânerie superbe.
Dès sa démobilisation en juillet 1940, Politzer prépare avec Jacques Solomon et Daniel Decour-demanche l'édition d'un bulletin clandestin s'adressant aux membres de l'enseignement secondaire et supérieur. Tout de suite après l'arrestation de Paul Langevin par la Gestapo au mois d'octobre sort le n°1 de L'Université libre. Le journal relate l'emprisonnement de l'illustre physicien et les autres exactions commises par l'envahisseur fasciste; il ajoute :
Au travers de tous ces événements, l'Université s'est ressaisie ; elle s'est forgée une unanimité de pensée, de volonté, comme jamais dans son histoire pourtant glorieuse. Elle est unanime dans sa volonté de continuer, envers et contre tous, la grande tradition de culture dans la liberté qui fut et qui reste celle de l'Université française.
Désormais, L'Université libre ne cessera plus le combat contre l'ingérence de l'ennemi dans les affaires de l'Université, contre les arrestations d'enseignants israélites et d'étudiants, contre la modification rétrograde des programmes, contre la prétendue " révolution nationale " qui n'est qu'une entreprise de réaction au service de l'impérialisme nazi. Le journal anime sans crainte la résistance à l'ennemi dans les lycées et dans l'enseignement supérieur. La collection de L'Université libre en 1940-1941 est le plus éclatant témoignage de la participation des communistes au combat libérateur dès les débuts de l'occupation. Il sort exactement huit numéros du journal avant janvier 1941, vingt numéros avant juin.
Quand l'agression hitlérienne contre l'Union soviétique se produit, le n° 22 de L'Université libre, datée du 1er juillet 1941, sous le titre " Le tombeau de Hitler ", annonce la victoire certaine de " l'armée unie d'un peuple uni ", de " l'armée nouvelle d'une société nouvelle ".
Dès mars 1941 a circulé dans les milieux patriotes un pamphlet antinazi d'une vigueur et d'un mordant exceptionnels. Il se présentait sans nom d'auteur, mais le style en était reconnu de tout le monde. Chacun savait que Révolution et contre-révolution au XXe siècle était l'œuvre de Politzer. La brochure, imprimée en janvier-février, avait quarante-cinq pages. C'était une éclatante réplique au discours que le Reichsleiter Rosenberg avait prononcé à la Chambre des députés, à la fin de novembre 1940, pour un " règlement de comptes avec les idées de 1789 " et qui avait paru sous le titre : Sang et or, ou l'Or vaincu par le sang.
Politzer y démontrait que la démocratie n'était pas morte, qu'elle n'avait pas été enterrée par les victoires de Hitler. Il précisait que le caractère étriqué et la corruption de la démocratie bourgeoise sont imputables au capitalisme, tandis que le renversement du capitalisme et la réalisation du socialisme permettent la démocratie véritable :
A la vérité, écrivait-il, il n'y a pas de puissance au monde qui puisse faire oublier la science et la raison, sauvegardées et protégées par l'Union soviétique, qui crée la civilisation exempte de barbarie, la civilisation socialiste.
Lorsque dans un manifeste du 15 mai 1941, le Comité central du Parti communiste français eut appelé à la formation d'un large Front national pour la liberté et l'indépendance de la France, Politzer, ainsi que J. Solomon et D. Decourdemanche, redoubla d'efforts pour obtenir l'adhésion des patriotes non communistes appartenant à l'élite du monde intellectuel.
En février 1942, Politzer était arrêté, dans le gigantesque coup de filet qui, de janvier à mars, coûta la liberté à environ cent quarante patriotes communistes.
Pas un mot ne sortit de sa bouche, au milieu des supplices. Sa femme a raconté dans une lettre :
A plusieurs reprises, les officiers de la Gestapo lui ont demandé d'accepter de travailler à réformer la jeunesse française, lui promettant notre libération immédiate et une vie large et heureuse pour toute notre famille... Ils lui ont donné huit jours pour réfléchir. Puis, un jour, il a été appelé et, ayant maintenu sa position, on lui a répondu qu'il serait fusillé dans les jours qui suivraient... Avant d'être fusillé, il a pu passer vingt minutes dans ma cellule. Il était sublime. Jamais son visage n'avait été aussi lumineux. Un calme rayonnant se dégageait de lui et toute son attitude était impressionnante, même pour ses bourreaux. Il m'a dit tout son bonheur de mourir pour son Parti et pour la France. Il était particulièrement heureux de mourir sur le sol français. Vous savez combien cela comptait pour lui.
Ce ne fut pas la moindre infamie de la IVe République que le refus obstiné opposé en 1954-1955 par les ministres successifs des Anciens Combattants à la demande d'attribution posthume du titre d'interné résistant à Georges Politzer. Le premier de ces ministres, aujourd'hui bien oublié, était un réactionnaire, André Mutter, membre du gouvernement Laniel, le second, un gaulliste sans éclat, s'appelait Raymond Triboulet, et il était couvert par un président du Conseil du nom d'Edgar Faure. Il fallut en 1956 un jugement du tribunal administratif, rendu après les plaidoiries de Me Bruguier et de Me de Moro-Giafferi, pour réparer la conduite misérable de ces hommes de néant.
Peu importent ces mesquineries au souvenir de Georges Politzer. Son exemple a inspiré et inspirera des générations d'intellectuels.
Politzer occupait une position universitaire solide, et qui serait facilement devenue brillante; sa valeur était hautement reconnue par les spécialistes. Mais en même temps, c'était un intellectuel d'un type nouveau, lié corps et âme à la classe ouvrière et à ses luttes, se sentant responsable devant le Parti à un égal degré pour les tâches pratiques qui s'imposent quotidiennement à tout militant et pour les œuvres élevées qui sont de l'ordre de la pensée.
Par toute leur activité dans les Maisons de la culture, au Groupe d'études matérialistes de Paul Langevin, à l'Université ouvrière, et par la plume comme sous la forme orale, Politzer et Solomon ont montré comment faire connaître le marxisme aux intellectuels, aux savants, aux étudiants. Aux vacances de 1938, entre deux courses de haute montagne, dans un chalet au pied du glacier des Bossons, ils amorçaient une traduction de la Dialectique de la nature. Les hautes questions philosophiques ne s'effaçaient jamais de leur horizon. Ils étaient convaincus que le sort de leur Parti était intrinsèquement lié à celui de la vérité elle-même.
Dans la pratique, cette conviction se traduisait notamment par le souci constant de vivre avec le Parti, avec les membres du Parti. La conduite de nos deux amis était diamétralement opposée à l'attitude prétentieuse des intellectuels qui s'érigent en donneurs de leçons, en mentors des masses, alors qu'en réalité ils obéissent aux influences bourgeoises. Politzer a dit :
L'indépendance intellectuelle, l'esprit critique ne consiste pas à céder à la réaction, mais au contraire à ne pas lui céder.
Cette maxime, croyons-nous, résume assez bien tout son enseignement. Puissent de jeunes intellectuels, toujours plus nombreux, accomplir toujours mieux le testament du héros tombé en mai 1942 !
Georges Cogniot
PREFACE
Ce manuel élémentaire reproduit les notes prises par un de ses élèves aux cours professés par Georges Politzer à l'Université Ouvrière en l'année scolaire 1935-1936. Pour en comprendre le caractère et la portée, il est nécessaire de préciser d'abord le but et la méthode de notre maître.
On sait que l'Université Ouvrière avait été fondée en 1932 par un petit groupe de professeurs pour enseigner la science marxiste aux travailleurs manuels et leur donner une méthode de raisonnement qui leur permette de comprendre notre temps et de guider leur action, aussi bien dans leur technique que dans le domaine politique et social.
Dès le début, Georges Politzer se chargea d'enseigner à l'Université Ouvrière la philosophie marxiste, le matérialisme dialectique : tâche d'autant plus nécessaire que l'enseignement officiel continuait d'ignorer ou de dénaturer cette philosophie.
Aucun de ceux qui eurent le privilège d'assister à ces cours — il parlait chaque année devant un nombreux auditoire où se mêlaient tous les âges et toutes les professions, mais où dominaient les jeunes ouvriers — n'oubliera J'impression profonde que tous ressentaient devant ce grand garçon roux, si enthousiaste et si savant, si consciencieux et si fraternel, si attentif à mettre à la portée d'un public inexpérimenté une matière aride et ingrate.
Son autorité imposait à son cours une discipline agréable, qui savait être sévère, mais restait toujours juste, et il se dégageait de sa personne une telle puissance de vie, un tel rayonnement qu'il était admiré et aimé de tous ses élèves.
Pour se faire bien comprendre, Politzer supprimait d'abord de son vocabulaire tout /argon philosophique, tous les termes techniques que peuvent seuls entendre les initiés. Il ne voulait employer que des mots simples et connus de tous. Lorsqu'il était obligé de se servir d'un terme particulier, il ne manquait pas de l'expliquer longuement par des exemples familiers. Si, dans les discussions, quelqu'un de ses élèves employait des mots savants, il le reprenait et se moquait de lui avec cette ironie mordante que connaissaient bien tous ceux qui l'ont approché.
Il voulait être simple et clair et taisait toujours appel au bon sens, sans jamais rien sacrifier pourtant de la justesse et de la vérité des idées et des théories qu'il exposait. Il savait rendre ses cours extrêmement vivants en faisant participer l'auditoire à des discussions, avant et après la leçon. Voici comment il procédait : à la fin de chaque leçon, il donnait ce qu'il appelait une ou deux questions de contrôle ; elles avaient pour objet de résumer la leçon ou d'en appliquer le contenu à quelque sujet particulier. Les élèves n'étaient pas obligés de traiter le sujet, mais nombreux étaient ceux qui s'y astreignaient et apportaient un devoir écrit au début du cours suivant. Il demandait alors qui avait tait le devoir ; on levait la main, et il choisissait quelques-uns d'entre nous pour lire notre texte et le compléter au besoin d'explications orales. Politzer critiquait ou félicitait et provoquait entre les élèves une brève discussion; puis il concluait en tirant les enseignements de la discussion. Cela durait environ une demi-heure et permettait à ceux qui avaient manqué le cours précédent de combler la lacune et de faire la liaison avec ce qu'ils avaient appris auparavant; cela permettait aussi au professeur de voir dans quelle mesure il avait été compris ; il insistait au besoin sur les points délicats ou obscurs.
Il commençait alors la leçon du jour, qui durait environ une heure ; puis les élèves posaient des questions sur ce qui venait d'être dit. Ces questions étaient généralement intéressantes et judicieuses; Politzer en profitait pour apporter des précisions et reprendre l'essentiel du cours sous un angle différent.
Georges Politzer, qui avait une connaissance approfondie de son sujet et une intelligence d'une admirable souplesse, se préoccupait avant tout des réactions de son auditoire : il prenait chaque fois la " température " générale et vérifiait constamment le degré d'assimilation de ses élèves. Aussi était-il suivi par eux avec un intérêt passionné. Il a contribué à former des milliers de militants, et nombreux parmi eux sont ceux qui occupent aujourd'hui des postes " responsables ".
Nous qui comprenions la valeur de cet enseignement et qui songions à tous ceux qui ne pouvaient l'entendre, et particulièrement à nos camarades de province, nous souhaitions la publication de ses cours. Il promettait d'y penser, mais, au milieu de son immense travail, il ne trouvait jamais le temps de réaliser ce projet.
C'est alors qu'au cours de ma deuxième année de philosophie à l'Université Ouvrière, où l'on avait créé un cours supérieur, j'eus l'occasion de demander à Politzer de me corriger des devoirs, et je lui remis, à sa demande, mes cahiers de cours. Il les trouva bien faits, et je lui proposai de rédiger, d'après mes notes, les leçons du cours élémentaire. Il m'y encouragea, en me promettant de les revoir et de les corriger. Il n'en trouva malheureusement pas le temps. Ses occupations étant de plus en plus lourdes, il laissa le cours supérieur de philosophie à notre ami René Maublanc. Je mis celui-ci au courant de nos projets et lui demandai de revoir les premières leçons que j'avais rédigées. Il accepta avec empressement et m'encouragea à terminer ce travail que nous devions ensuite présenter à Georges Politzer. Mais la guerre survint: Politzer devait trouver une mort héroïque dans la lutte contre l'occupant hitlérien.
Bien que notre professeur ne soit plus là pour mettre au point un travail qu'il avait approuvé et encouragé, nous avons cru utile de le publier d'après mes notes de cours.
Georges Politzer, qui commençait chaque année son cours de philosophie à l'Université Ouvrière en fixant le véritable sens du mot matérialisme et en protestant contre les déformations calomnieuses que certains lui font subir, rappelait énergiquement que le philosophe matérialiste ne manque pas d'idéal et qu'il est prêt à combattre pour faire triompher cet idéal. Il a su, depuis lors, le prouver par son sacrifice, et sa mort héroïque illustre ce cours initial, où il affirmait l'union, dans le marxisme, de la théorie et de la pratique. Il n'est pas inutile d'insister sur ce dévouement à un idéal, cette abnégation et cette haute valeur morale à une époque où, de nouveau, on ose présenter le marxisme comme " une doctrine qui transforme l'homme en une machine ou un animal à peine supérieur au gorille ou au chimpanzé " (Sermon de carême à Notre-Dame de Paris, prononcé, le 18 février 1945, par le R. P. Panici.)
Nous ne protesterons jamais assez contre de tels outrages à la mémoire de nos camarades. Rappelons seulement à ceux qui ont l'audace de les prononcer l'exemple de Georges Politzer, de Gabriel Péri, de Jacques Solomon, de Jacques Decour, qui étaient des marxistes et qui professaient à l'Université Ouvrière de Paris : tous de bons camarades, simples, généreux ; fraternels, qui n'hésitaient pas à consacrer une bonne partie de leur temps à venir dans un quartier perdu enseigner aux ouvriers la philosophie, l'économie politique, l'histoire ou les sciences.
L'Université Ouvrière fut dissoute en 1939. Elle a reparu, au lendemain de la Libération, sous le nom d'Université Nouvelle. Une nouvelle équipe de professeurs dévoués, faisant la relève des fusillés, est venue reprendre l'œuvre interrompue.
Rien ne peut nous encourager davantage dans cette tâche essentielle que de rendre hommage à l'un des fondateurs et animateurs de l'Université Ouvrière, et aucun hommage ne nous semble plus juste et plus utile que de publier les Principes élémentaires de philosophie de Georges Politzer.Maurice LE GOAS.
AVERTISSEMENT DES EDITEURS
Cette nouvelle édition des Principes élémentaires de Philosophie de Georges Politzer a été complètement revue, améliorée en certains passages et l'index a été mis au point. Au moment où la lutte idéologique, traduction et expression de la lutte politique, devient de plus en plus aiguë, au moment où il importe que tout esprit honnête soit intellectuellement armé pour faire face aux entreprises de mystification, il nous a paru en effet indispensable de présenter au lecteur un instrument de travail plus parfait encore que celui que nous lui avions présenté précédemment. Nous devons à la vérité de dire que nos premières éditions comportaient certains défauts de présentation, effets de notre hâte à répandre cet indispensable outil intellectuel.
Aussi avons-nous corrigé ligne à ligne la présentation de l'exposé de Politzer, en l'améliorant chaque fois qu'il était nécessaire. Il va de soi que nous n'avons apporté aucune modification à ce qu'on appelle le " fond " ; nos seules corrections ont porté sur la forme.
Nous avons ajouté aussi un certain nombre de Devoirs écrits et de Lectures (retrouvés dans les notes de notre ami Le Goas et indiqués par Politzer) et revu complètement l'index, de telle sorte qu'il constitue maintenant un bref dictionnaire d'histoire de la philosophie.
Notre grand camarade Paul Langevin avait corrigé, de sa main et sur l'exemplaire des Principes qu'il possédait, deux erreurs de détail sur une question scientifique qu'il connaissait bien (page 79 de la première édition). Paul Langevin désirait que ces corrections soient effectuées lors de la réédition. C'est aujourd'hui chose faite.
Tel qu'il se présente maintenant, l'ouvrage de Politzer constitue, mieux encore qu'avant, une introduction indispensable à la connaissance du matérialisme dialectique, fondement du marxisme. Il servira le militant ouvrier comme le lycéen, l'esprit curieux comme l'intellectuel déjà spécialisé.
Que l'ouvrage comporte des lacunes, que certains développements aient besoin de précisions, que certaines affirmations demandent à être approfondies par des explications complémentaires, Politzer le savait avant tout autre. Mais il savait aussi qu'en philosophie comme en toutes choses il faut commencer par Je commencement. C'est donc comme un enseignement élémentaire qu'il faut considérer l'enseignement que dispensent ces Principes.
Nous avons tenu à faire suivre chaque cours de la liste des lectures recommandées par Politzer, ainsi que des questions de contrôle qu'il proposait à la fin de chaque leçon.
Nous pensons que ces questions présentent le plus grand intérêt pour deux catégories de lecteurs :
1. Pour les élèves, c'est-à-dire pour ceux qui ne veulent pas se contenter de lire le livre, mais veulent l'étudier. A ceux-là nous conseillons, lorsqu'ils auront complété chaque leçon par les lectures recommandées, de fermer le livre et de réfléchir à la ou aux questions posées, d'y répondre mentalement ou, mieux, par écrit. L'élève contrôlera ensuite par lui-même, en se référant au livre, ce qu'il aura retenu de la leçon.
2. Pour les maîtres, c'est-à-dire pour ceux qui voudront se servir de ce livre comme base d'enseignement dans un cercle d'études marxistes. A ceux-là, les questions permettront d'animer l'enseignement, de susciter des discussions fécondes.
A tous, enfin, ce livre fournira ainsi, avec les indications de son introduction et avec ses questions de contrôle, une méthode pédagogique qui s'est révélée excellente.
PREMIERE PARTIE - LES PROBLÈMES PHILOSOPHIQUES
INTRODUCTION
I. — Pourquoi devons-nous étudier la philosophie ?
II. — L'étude de la philosophie est-elle une chose difficile ?
III. — Qu'est-ce que la philosophie?
IV. — Qu'est-ce que la philosophie matérialiste ?
V. — Quels sont les rapports entre le matérialisme et le marxisme ?
VI. — Campagnes de la bourgeoisie contre le marxisme.
I — Pourquoi devons-nous étudier la philosophie ?Nous nous proposons, au cours de cet ouvrage, de présenter et d'expliquer les principes élémentaires de la philosophie matérialiste.
Pourquoi ? Parce que le marxisme est intimement lié à une philosophie et à une méthode : celles du matérialisme dialectique. Il est donc indispensable d'étudier cette philosophie et cette méthode pour bien comprendre le marxisme et pour réfuter les arguments des théories bourgeoises autant que pour entreprendre une lutte politique efficace.
En effet, Lénine a dit : " Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire. " (Lénine : Que faire ? Editions sociales, 1947, p. 26.) Cela veut dire tout d'abord : il faut lier la théorie à la pratique.
Qu'est-ce que la pratique ? C'est le fait de réaliser. Par exemple, l'industrie, l'agriculture réalisent (c'est-à-dire : font passer dans la réalité) certaines théories (théories chimiques, physiques ou biologiques).
Qu'est-ce que la théorie ? C'est la connaissance des choses que nous voulons réaliser.
On peut n'être que pratique — mais alors on réalise par routine. On peut n'être que théorique — mais alors ce que l'on conçoit est souvent irréalisable. Il faut donc qu'il y ait liaison entre la théorie et la pratique. Toute la question est de savoir quelle doit être cette théorie et quelle doit être sa liaison avec la pratique.
Nous pensons qu'il faut au militant ouvrier une méthode d'analyse et de raisonnement juste pour pouvoir réaliser une action révolutionnaire juste. Qu'il lui faut une méthode qui ne soit pas un dogme lui donnant des solutions toutes faites, mais une méthode qui tienne compte des faits et des circonstances qui ne sont jamais les mêmes, une méthode qui ne sépare jamais la théorie de la pratique, le raisonnement de la vie. Or cette méthode est contenue dans la philosophie du matérialisme dialectique, base du marxisme, que nous nous proposons d'expliquer.II. — L'étude de la philosophie est-elle une chose difficile ?
On pense généralement que l'étude de la philosophie est pour les ouvriers une chose pleine de difficultés, nécessitant des connaissances spéciales. Il faut avouer que la façon dont sont rédigés les manuels bourgeois est bien faite pour les confirmer dans ces idées et ne peut que les rebuter.
Nous ne songeons pas à nier les difficultés que comporte l'étude en général, et celle de la philosophie en particulier ; mais ces difficultés sont parfaitement surmontables, et elles viennent surtout du fait qu'il s'agit de choses nouvelles pour beaucoup de nos lecteurs.
Dès le début, nous allons d'ailleurs, en précisant les choses, les appeler à revoir certaines définitions de mots qui sont faussés dans le langage courant.III. — Qu'est-ce que la philosophie ?
Vulgairement, on entend par, philosophe : ou bien celui qui vit dans les nuages, ou bien celui qui prend les choses par le bon côté, celui qui ne " s'en fait pas ". Or, tout au contraire, le philosophe est celui qui veut, à certaines questions, apporter des réponses précises, et, si on considère que la philosophie veut donner une explication aux problèmes de l'univers (d'où vient le monde ? où allons-nous ? etc.), on voit, par conséquent, que le philosophe s'occupe de beaucoup de choses, et, à l'inverse de ce que l'on dit, " s'en fait beaucoup ".
Nous dirons donc pour définir la philosophie, qu'elle veut expliquer l'univers, la nature, qu'elle est l'étude des problèmes les plus généraux. Les problèmes moins généraux sont étudiés par les sciences. La philosophie est donc un prolongement des sciences en ce sens qu'elle repose sur les sciences et dépend d'elles.
Nous ajoutons tout de suite que la philosophie marxiste apporte une méthode de résolution de tous les problèmes et que cette méthode relève de ce qu'on appelle : le matérialisme.IV. — Qu'est-ce que la philosophie matérialiste ?
Là encore existe une confusion que nous devons immédiatement dénoncer ; vulgairement, on entend par matérialiste celui qui ne pense qu'à jouir des plaisirs matériels. Jouant sur le mot matérialisme — qui contient le mot matière, — on est ainsi arrivé à lui donner un sens tout à fait faux.
Nous allons, en étudiant le matérialisme, — au sens scientifique du mot, — lui redonner sa véritable signification ; être matérialiste n'empêchant pas, nous allons le voir, d'avoir un idéal et de combattre pour le faire triompher.
Nous avons dit que la philosophie veut donner une explication aux problèmes les plus généraux du monde. Mais, au cours de l'histoire de l'humanité, cette explication n'a pas toujours été la même.
Les premiers hommes cherchèrent bien à expliquer la nature, le monde, mais ils n'y parvinrent pas. Ce qui permet, en effet, d'expliquer le monde et les phénomènes qui nous entourent, ce sont les sciences ; or les découvertes qui ont permis aux sciences de progresser sont très récentes.
L'ignorance des premiers hommes était donc un obstacle à leurs recherches. C'est pourquoi au cours de l'Histoire, à cause de cette ignorance, nous voyons surgir les religions, qui veulent expliquer, elles aussi, le monde, mais par des forces surnaturelles. C'est là une explication antiscientifique. Or comme, petit à petit, au cours des siècles, la science va se développer, les hommes vont essayer d'expliquer le monde par les faits matériels à partir d'expériences scientifiques et c'est de là, de cette volonté d'expliquer les choses par les sciences, que naît la philosophie matérialiste.
Nous allons, dans les pages suivantes, étudier ce qu'est le matérialisme, mais, dès maintenant, nous devons retenir que le matérialisme n'est rien d'autre que l'explication scientifique de l'univers.
En étudiant l'histoire de la philosophie matérialiste, nous verrons combien a été âpre et difficile la lutte contre l'ignorance. Il faut d'ailleurs constater que de nos jours cette lutte n'est pas encore terminée, puisque le matérialisme et l'ignorance continuent à subsister ensemble, côte à côte.
C'est au cœur de cette lutte que Marx et Engels sont intervenus. Comprenant l'importance des grandes découvertes du XIXe siècle, ils ont permis à la philosophie matérialiste de faire d'énormes progrès dans l'explication scientifique de l'univers. C'est ainsi qu'est né le matérialisme dialectique. Puis, les premiers, ils ont compris que les lois qui régissent le monde permettent aussi d'expliquer la marche des sociétés ; ils ont formulé ainsi la célèbre théorie du matérialisme historique.
Nous nous proposons d'étudier dans cet ouvrage premièrement le matérialisme, puis le matérialisme dialectique et enfin le matérialisme historique. Mais, avant tout, nous voulons établir les rapports entre le matérialisme et le marxisme.V. — Quels sont les rapports entre le matérialisme et le marxisme ?
Nous pouvons les résumer de la façon suivante :
1. La philosophie du matérialisme constitue la base du marxisme (Voir Lénine : " Le matérialisme et la philosophie du réformisme ", Karl Marx et sa doctrine, Editions sociales 1953, p. 60.)
2. Cette philosophie matérialiste qui veut apporter une explication scientifique aux problèmes du monde progresse, au cours de l'Histoire, en même temps que les sciences. Par conséquent, le marxisme est issu des sciences, repose sur elles et évolue avec elles.
3. Avant Marx et Engels, il y eut, à plusieurs reprises et sous des formes différentes, des philosophies matérialistes. Mais, au XIXe siècle, les sciences faisant un grand pas en avant, Marx et Engels ont renouvelé ce matérialisme ancien à partir des sciences modernes et nous ont donné le matérialisme moderne, que l'on appelle matérialisme dialectique, et qui constitue la base du marxisme.
Nous voyons par ces quelques explications que la philosophie du matérialisme, contrairement à ce que l'on dit, a une histoire. Cette histoire est intimement liée à l'histoire des sciences. Le marxisme, basé sur le matérialisme, n'est pas sorti du cerveau d'un seul homme. Il est l'aboutissement, la continuation du matérialisme ancien, qui était déjà très avancé chez Diderot. Le marxisme, c'est l'épanouissement du matérialisme développé par les Encyclopédistes du XVIIIe siècle, enrichi par les grandes découvertes du XIXe siècle. Le marxisme est une théorie vivante, et pour montrer tout de suite de quelle façon il envisage les problèmes, nous allons prendre un exemple que tout le monde connaît : le problème de la lutte des classes.
Que pensent les gens sur cette question ? Les uns pensent que la défense du pain dispense de la lutte politique. D'autres pensent qu'il suffit de faire le coup de poing dans la rue, niant la nécessité de l'organisation. D'autres encore prétendent que seule la lutte politique apportera une solution à cette question.
Pour le marxiste, la lutte des classes comprend :
a. Une lutte économique.
b. Une lutte politique.
c. Une lutte idéologique.
Le problème doit donc être posé simultanément sur ces trois terrains.
a. On ne peut pas lutter pour le pain sans lutter pour la paix, sans défendre la liberté et sans défendre toutes les idées qui servent la lutte pour ces objectifs.
b. Il en est de même dans la lutte politique, qui, depuis Marx, est devenue une véritable science : on est obligé de tenir compte à la fois de la situation économique et des courants idéologiques pour mener une telle lutte.
c. Quant à la lutte idéologique, qui se manifeste par la propagande, on doit tenir compte, pour qu'elle soit efficace, de la situation économique et politique.
Nous voyons donc que tous ces problèmes sont intimement liés et, ainsi, que l'on ne peut prendre de décision devant n'importe quel aspect de ce grand problème qu'est la lutte de classes — dans une grève par exemple. — sans prendre en considération chaque donnée du problème et l'ensemble du problème lui-même.
C'est donc celui qui sera capable de lutter sur tous les terrains qui donnera au mouvement la meilleure direction.
C'est ainsi qu'un marxiste comprend ce problème de la lutte de classes. Or, dans la lutte idéologique que nous devons mener tous les jours, nous nous trouvons devant des problèmes difficiles à résoudre : immortalité de l'âme, existence de Dieu, origines du monde, etc. C'est le matérialisme dialectique qui nous donnera une méthode de raisonnement, qui nous permettra de résoudre tous ces problèmes et, aussi bien, de dévoiler toutes les campagnes de falsification du marxisme, qui prétendent le compléter et le renouveler.VI. — Campagnes de la bourgeoisie contre le marxisme.
Ces tentatives de falsification s'appuient sur des bases très variées. On cherche à dresser contre le marxisme les auteurs socialistes de la période prémarxiste (avant Marx). C'est ainsi que l'on voit très souvent utiliser contre Marx les " utopistes ". D'autres utilisent Proudhon ; d'autres puisent chez les révisionnistes d'avant 1914 (pourtant magistralement réfutés par Lénine). Mais ce qu'il faut surtout souligner, c'est la campagne de silence que fait la bourgeoisie contre le marxisme. Elle a tout fait en particulier pour empêcher que soit connue la philosophie matérialiste sous sa forme marxiste. Particulièrement frappant à cet égard est l'ensemble de l'enseignement philosophique tel qu'il est donné en France.
Dans les établissements d'enseignement secondaire, on enseigne la philosophie. Mais on peut suivre tout cet enseignement sans jamais apprendre qu'il existe une philosophie matérialiste élaborée par Marx et Engels. Quand, dans les manuels de philosophie, on parle de matérialisme (car il faut bien en parler), il est toujours question de marxisme et du matérialisme d'une façon séparée. On présente le marxisme, en général, uniquement comme une doctrine politique et, quand on parle du matérialisme historique, on ne parle pas à ce propos de la philosophie du matérialisme ; enfin on ignore tout du matérialisme dialectique.
Cette situation n'existe pas seulement dans les écoles et dans les lycées : elle est exactement la même dans les Universités. Le fait le plus caractéristique, c'est que l'on peut être en France un " spécialiste " de la philosophie, muni des diplômes les plus élevés que délivrent les Universités françaises, sans savoir que le marxisme a une philosophie, qui est le matérialisme, et sans savoir que le matérialisme traditionnel a une forme moderne, qui est le marxisme, ou matérialisme dialectique.
Nous voulons, nous, démontrer que le marxisme comporte une conception générale non seulement de la société, mais encore de l'univers lui-même. Il est donc inutile, contrairement à ce que prétendent certains, de regretter que le grand défaut du marxisme soit son manque de philosophie, et de vouloir, comme quelques théoriciens du mouvement ouvrier, aller à la recherche de cette philosophie qui manque au marxisme. Car le marxisme a une philosophie, qui est le matérialisme dialectique.
Il n'en reste pas moins, d'ailleurs, que, malgré cette campagne du silence, malgré toutes les falsifications et précautions prises par les classes dirigeantes, le marxisme et sa philosophie commencent à être de plus en plus connus.
CHAPITRE PREMIER - LE PROBLEME FONDAMENTAL DE LA PHILOSOPHIE
I. — Comment devons-nous commencer l'étude de la philosophie ?
II. — Deux façons d'expliquer le monde.
III. — La matière et l'esprit.
IV. — Qu'est-ce que la matière ? Qu'est-ce que l’esprit ?
V. — La question ou le problème fondamental de la philosophie.
VI. — Idéalisme ou matérialisme.
I. — Comment devons-nous commencer l'étude de la philosophie ?Dans notre introduction, nous avons dit à plusieurs reprises que la philosophie du matérialisme dialectique était la base du marxisme.
Le but que nous nous proposons, c'est l'étude de cette philosophie ; mais, pour arriver à ce but, il nous faut avancer par étapes.
Quand nous parlons du matérialisme dialectique, nous avons devant nous deux mots : matérialisme et dialectique, ce qui veut dire que le matérialisme est dialectique. Nous savons qu'avant Marx et Engels le matérialisme existait déjà, mais que ce sont eux, à l'aide des découvertes du XIXe siècle, qui ont transformé ce matérialisme et ont créé le matérialisme " dialectique ".
Nous examinerons plus tard le sens du mot " dialectique ", qui désigne la forme moderne du matérialisme.
Mais puisque, avant Marx et Engels, il y a eu des philosophes matérialistes (par exemple, Diderot au XVIIIe siècle), et puisqu'il y a des points communs à tous les matérialistes, il nous faut donc étudier l'histoire du matérialisme avant d'aborder le matérialisme dialectique. Il nous faut connaître également les conceptions que l'on oppose au matérialisme.II. — Deux façons d'expliquer le monde.
Nous avons vu que la philosophie, c'est l'" étude des problèmes les plus généraux " et qu'elle a pour but d'expliquer le monde, la nature, l'homme.
Si nous ouvrons un manuel de philosophie bourgeoise, nous sommes effarés par la multitude de philosophies diverses que l'on y trouve. Elles sont désignées par de multiples mots plus ou moins compliqués se terminant en " isme " : le criticisme, l'évolutionnisme, l'intellectualisme, etc., et cette multitude crée la confusion. La bourgeoisie, d'ailleurs, n'a rien fait pour éclaircir la situation, bien au contraire. Mais nous pouvons déjà trier tous ces systèmes et distinguer deux grands courants, deux conceptions nettement opposées :
a) La conception scientifique.
b) La conception non scientifique du monde.III. — La matière et l'esprit.
Lorsque les philosophes ont entrepris d'expliquer le monde, la nature, l'homme, tout ce qui nous entoure enfin, ils ont été appelés à faire des distinctions. Nous constatons nous-mêmes qu'il y a des choses, des objets qui sont matériels, que nous voyons et que nous touchons. Puis, d'autres réalités que nous ne voyons pas et que nous ne pouvons pas toucher, ni mesurer, comme nos idées.
Nous classons donc ainsi les choses : d'une part, celles qui sont matérielles ; d'autre part, celles qui ne sont pas matérielles et qui sont du domaine de l'esprit, de la pensée, des idées.
C'est ainsi que les philosophes se sont trouvés en présence de la matière et de l'esprit.IV. — Qu'est-ce que la matière ? Qu'est-ce que l'esprit ?
Nous venons de voir d'une façon générale comment on a été amené à classer les choses suivant qu'elles sont matière ou esprit.
Mais nous devons préciser que cette distinction se fait sous différentes formes et avec des mots différents.
C'est ainsi qu'au lieu de parler de l'esprit nous parlons aussi bien de la pensée, de nos idées, de notre conscience, de l'âme, de même qu'en parlant de la nature, du monde, de la terre, de l'être, c'est de la matière qu'il s'agit.
Ainsi encore, lorsque Engels, dans son livre Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, parle de l'être et de la pensée, l'être, c'est la matière ; la pensée, c'est l'esprit.
Pour définir ce qu'est la pensée ou l'esprit, et l'être ou la matière, nous dirons :
La pensée, c'est l'idée que nous nous faisons des choses ; certaines de ces idées nous viennent ordinairement de nos sensations et correspondent à des objets matériels ; d'autres idées, comme celles de Dieu, de la philosophie, de l'infini, de la pensée elle-même, ne correspondent pas à des objets matériels. L'essentiel, que nous devons retenir ici, c'est que nous avons des idées, des pensées, des sentiments, parce que nous voyons et que nous sentons.
La matière ou l'être, c'est ce que nos sensations et nos perceptions nous montrent et nous présentent, c'est, d'une manière générale, tout ce qui nous entoure, ce qu'on appelle le " monde extérieur ". Exemple : Ma feuille de papier est blanche. Savoir qu'elle est blanche, c'est une idée, et ce sont mes sens qui me donnent cette idée. Mais la matière, c'est la feuille elle-même.
C'est pourquoi, lorsque les philosophes parlent des rapports entre l'être et la pensée, ou entre l'esprit et la matière, ou entre la conscience et le cerveau, etc., tout cela concerne la même question et signifie : quel est, de la matière ou de l'esprit, de l'être ou de la pensée, le terme le plus important ? Quel est celui qui est antérieur à l'autre ? Telle est la question fondamentale de la philosophie.V. — La question ou le problème fondamental de la philosophie.
Chacun de nous s'est demandé ce que nous devenions après la mort, d'où vient le monde, comment la terre s'est formée. Et il nous est difficile d'admettre qu'il a toujours existé quelque chose. On a tendance à penser qu'à un certain moment il n'y avait rien. C'est pourquoi il est plus facile de croire ce qu'enseigne la religion : " L'esprit planait au-dessus des ténèbres... puis est venue la matière. " De même, on se demande où sont nos pensées, et ainsi se pose pour nous le problème des rapports qui existent entre l'esprit et la matière, entre le cerveau et la pensée. Il y a d'ailleurs bien d'autres façons de poser la question. Par exemple, quels sont les rapports entre la volonté et le pouvoir ? La volonté, c'est, ici, l'esprit, la pensée; et le pouvoir, c'est ce qui est possible, c'est l'être, la matière. Nous rencontrons aussi souvent la question des rapports entre la " conscience sociale " et l'" existence sociale ".
La question fondamentale de la philosophie se présente donc sous différents aspects et l'on voit combien il est important de reconnaître toujours la façon dont se pose ce problème des rapports de la matière et de l'esprit, car nous savons qu'il ne peut y avoir que deux réponses à cette question :
1. une réponse scientifique.
2. une réponse non-scientifique.VI. — Idéalisme ou matérialisme.
C'est ainsi que les philosophes ont été amenés à prendre position dans cette importante question. Les premiers hommes, tout à fait ignorants, n'ayant aucune connaissance du monde et d'eux-mêmes, et ne disposant que de faibles moyens techniques pour agir sur le monde, attribuaient à des êtres surnaturels la responsabilité de tout ce qui les étonnait. Dans leur imagination, excitée par les rêves où ils voyaient vivre leurs congénères et eux-mêmes, ils arrivèrent à cette conception que chacun de nous avait une double existence. Troublés par l'idée de ce " double ", ils en arrivèrent à se figurer que leurs pensées et leurs sensations étaient produites non par leur
propre corps, mais par une âme particulière habitant dans ce corps et le quittant au moment de la mort. [Friedrich Engels : Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, p. 14. Editions sociales, 1946.]
Par la suite est née cette idée de l'immortalité de l'âme et d'une vie possible de l'esprit en dehors de la matière.
De même leur faiblesse, leur inquiétude devant les forces de la nature, devant tous ces phénomènes qu'ils ne comprenaient pas et que l'état de la technique ne leur permettait pas de mater (germination, orages, inondations, etc.) les conduisent à supposer que, derrière ces forces, il y a des êtres tout-puissants, des " esprits " ou des " dieux ", bienfaisants ou malfaisants, mais, en tout cas, capricieux.
De même, ils croyaient à des dieux, à des êtres plus puissants que les hommes, mais ils les imaginaient sous la forme d'hommes ou d'animaux, comme des corps matériels. C'est seulement plus tard que les âmes et les dieux (puis le Dieu unique qui a remplacé les dieux) furent conçus comme de purs esprits.
On arriva alors à l'idée qu'il y a dans la réalité des esprits qui ont une vie tout à fait spécifique, complètement indépendante de celle des corps, et qui n'ont pas besoin des corps pour exister.
Par la suite, cette question s'est posée d'une façon plus précise en fonction de la religion, sous cette forme :
Le monde a-t-il été créé par Dieu ou existe-t-il de toute éternité ?
Selon qu'ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisaient en deux grands camps. (Friedrich Engels : Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, p. 15.)
Ceux qui, adoptant l'explication non-scientifique, admettaient la création du monde par Dieu, c'est-à-dire affirmaient que l'esprit avait créé la matière, ceux-là formaient le camp de l'idéalisme.
Les autres, ceux qui cherchaient à donner une explication scientifique du monde et qui pensaient que la nature, la matière était l'élément principal, ceux-là appartenaient aux différentes écoles du matérialisme.
A l'origine, ces deux expressions, idéalisme et matérialisme, ne signifient pas autre chose que cela.
L'idéalisme et le matérialisme dont donc deux réponses opposées et contradictoires au problème fondamental de la philosophie.
L'idéalisme, c'est la conception non-scientifique. Le matérialisme, c'est la conception scientifique du monde.
On verra plus loin les preuves de cette affirmation, mais nous pouvons dire, dès à présent, que si on constate bien dans l'expérience qu'il y a des corps sans pensée, comme les pierres, les métaux, la terre, on ne constate jamais, par contre, l'existence d'esprit sans corps.
Pour terminer ce chapitre sur une conclusion sans équivoque, nous voyons que pour répondre à cette question : comment se fait-il que l'homme pense ? Il ne peut y avoir que deux réponses tout à fait différentes et totalement opposées :
1re réponse : L'homme pense parce qu'il a une âme. 2e réponse : L'homme pense parce qu'il a un cerveau.
Suivant que nous ferons l'une ou l'autre réponse, nous serons entraînés à donner des solutions différentes aux problèmes qui découlent de cette question.
Suivant notre réponse, nous serons idéalistes ou matérialistes.Lecture
F. Engels : Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, chapitre II. " Idéalisme et matérialisme ", p. 14 et suivantes.
CHAPITRE II - L'IDEALISME
I. — Idéalisme moral et idéalisme philosophique.
II. — Pourquoi devons-nous étudier l'idéalisme de Berkeley ?
III. — L'idéalisme de Berkeley.
IV. — Conséquences des raisonnements " idéalistes ".
V. — Les arguments idéalistes :
1. L'esprit crée la matière.
2. Le monde n'existe pas en dehors de notre pensée.
3. Ce sont nos idées qui créent les choses.
I. — Idéalisme moral et idéalisme philosophique.Nous avons dénoncé la confusion créée par le langage courant en ce qui concerne le matérialisme. La même confusion se retrouve à propos de l'idéalisme.
Il ne faut pas confondre, en effet, l'idéalisme moral et l'idéalisme philosophique.
L'idéalisme moral consiste à se dévouer à une cause, à un idéal. L'histoire du mouvement ouvrier international nous apprend qu'un nombre incalculable de révolutionnaires, de marxistes, se sont dévoués jusqu'au sacrifice de leur vie pour un idéal moral, et pourtant ils étaient les adversaires de cet autre idéalisme qu'on appelle idéalisme philosophique.
L'idéalisme philosophique est une doctrine qui a pour base l'explication du monde par l'esprit.
C'est la doctrine qui répond à la question fondamentale de la philosophie en disant : " c'est la pensée qui est l'élément principal, le plus important, le premier ". Et l'idéalisme, en affirmant l'importance première de la pensée, affirme que c'est elle qui produit l'être ou, autrement dit, que : " c'est l'esprit qui produit la matière ".
Telle est la première forme de l'idéalisme; elle a trouvé son plein développement dans les religions en affirmant que Dieu, " esprit pur ", était le créateur de la matière.
La religion qui a prétendu et prétend encore être en dehors des discussions philosophiques est, en réalité, au contraire, la représentation directe et logique de la philosophie idéaliste.
Or, la science intervenant au cours des siècles, il devint bientôt nécessaire d'expliquer la matière, le monde, les choses autrement que par Dieu seulement. Car, dès le XVIe siècle, la science commença à expliquer les phénomènes de la nature sans tenir compte de Dieu et en se passant de l'hypothèse de la création.
Pour mieux combattre ces explications scientifiques, matérialistes et athées, il fallut donc pousser plus loin l'idéalisme et nier l'existence même de la matière.
C'est à quoi s'est attaché, au début du XVIIIe siècle, un évêque anglais, Berkeley, qu'on a pu appeler le père de l'idéalisme.II. — Pourquoi devons-nous étudier l'idéalisme de Berkeley ?
Le but de son système philosophique sera donc de détruire le matérialisme, d'essayer de nous démontrer que la substance matérielle n'existe pas. Il écrit dans la préface de son livre Dialogues d'Hylas et de Philonoüs :
Si ces principes sont acceptés et regardés comme vrais, il s'ensuit que l'athéisme et le scepticisme sont, du même coup, complètement abattus, les questions obscures éclaircies, des difficultés presque insolubles résolues, et les hommes qui se plaisaient aux paradoxes ramenés au sens commun. [P. 13. Collection " Les classiques pour tous ". Librairie Hatier. Pans.]
Ainsi donc, pour Berkeley, ce qui est vrai, c'est que la matière n'existe pas et qu'il est paradoxal de prétendre le contraire.
Nous allons voir comment il s'y prend pour nous démontrer cela. Mais je pense qu'il n'est pas inutile d'insister, pour que ceux qui veulent étudier la philosophie prennent la théorie de Berkeley en très grande considération.
Je sais bien que les thèses de Berkeley feront sourire certains, mais il ne faut pas oublier que nous vivons, nous, au XXe siècle et que nous bénéficions de toutes les études du passé. Et nous verrons d'ailleurs, quand nous étudierons le matérialisme et son histoire, que les philosophes matérialistes d'autrefois font aussi parfois sourire.
Il faut pourtant savoir que Diderot, qui fut, avant Marx et Engels, le plus grand des penseurs matérialistes, attachait au système de Berkeley quelque importance, puisqu'il le décrit comme un
système qui, à la honte de l'esprit humain et de la philosophie, est le plus difficile à combattre, quoique le plus absurde de tous ! (Diderot : " Lettre sur les aveugles ", Textes choisis, t. I, Editions sociales " Classiques du peuple ", p. 87. (Cité par Lénine dans Matérialisme et empiriocriticisme, p. 16.))
Lénine lui-même a consacré de nombreuses pages à la philosophie de Berkeley et écrit :
Les philosophes idéalistes les plus modernes n'ont produit contre les matérialistes aucun... argument que l'on ne puisse trouver chez l'évêque Berkeley. (Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, p. 18. Editions sociales, 1946.)
Enfin, voici l'appréciation sur l'immatérialisme de Berkeley que donne un manuel d'histoire de la philosophie, utilisé dans les lycées :
Théorie encore imparfaite sans doute, mais admirable, et qui doit détruire pour jamais, dans les esprits philosophiques, la croyance à l'existence d'une substance matérielle. (A. Penjon : Précis d'histoire de la philosophie, p. 320-321. Librairie Paul Delaplace.)
C'est dire l'importance pour tout le monde — bien que pour des raisons différentes, comme ces citations vous l'ont montré — de ce raisonnement philosophique.III. — L'idéalisme de Berkeley.
Le but de ce système consiste donc à démontrer que la matière n'existe pas.
Berkeley disait :
La matière n'est pas ce que nous croyons en pensant qu'elle existe en dehors de notre esprit. Nous pensons que les choses existent parce que nous les voyons, parce que nous les touchons ; c'est parce qu'elles nous donnent ces sensations que nous croyons à leur existence.
Mais nos sensations ne sont que des idées que nous avons dans notre esprit. Donc les objets que nous percevons par nos sens ne sont pas autre chose que des idées, et les idées ne peuvent exister en dehors de notre esprit.
Pour Berkeley, les choses existent ; il ne nié pas leur nature et leur existence, mais il affirme qu'elles n'existent que sous la forme des sensations qui nous les font connaître et conclut que nos sensations et les objets ne sont qu'une seule et même chose.
Les choses existent, c'est certain, mais en nous, dit-il, dans notre esprit, et elles n'ont aucune réalité en dehors de l'esprit.
Nous concevons les choses à l'aide de la vue; nous les percevons à l'aide du toucher ; l'odorat nous renseigne sur l'odeur ; la saveur sur le goût, l'ouïe sur les sons. Ces différentes sensations nous donnent des idées, qui, combinées les unes avec les autres, font que nous leur donnons un nom commun et les considérons comme des objets.
On observe, par exemple, une couleur, un goût, une odeur, une forme, une consistance déterminés... On reconnaît cet ensemble comme un objet qu'on désigne du mot pomme.
D'autres combinaisons de sensations nous donnent
d'autres collections d'idées [qui] constituent ce qu'on appelle la pierre, l'arbre, le livre et les autres objets sensibles. (Lénine: ouvrage cité, p. 5.)
Nous sommes donc victimes d'illusions quand nous pensons, connaître comme extérieurs le monde et les choses, puisque tout cela n'existe que dans notre esprit.
Dans son livre Dialogues d'Hylas et de Philonoüs, Berkeley nous démontre cette thèse de la façon suivante :
N'est-ce pas une absurdité que de croire qu'une même chose au même moment puisse être différente ? Par exemple, chaude et froide au même instant ? Imaginez donc qu'une de vos mains Soit chaude, l'autre froide et que toutes deux soient plongées en même temps dans un vase, plein d'eau, à une température intermédiaire : l'eau ne paraîtra-t-elle pas chaude à une main, froide à l'autre ? (Idem, p. 21.)
Puisqu'il est absurde de croire qu'une chose au même moment puisse être, en elle-même, différente, nous devons en conclure que cette chose n'existe que dans notre esprit.
Que fait donc Berkeley dans sa méthode de raisonnement et de discussion ? Il dépouille les objets, les choses, de toutes leurs propriétés.
" Vous dites que les objets existent parce qu'ils ont une couleur, une odeur, une saveur, parce qu'ils sont grands ou petits, légers ou lourds ? Je vais vous démontrer que cela n'existe pas dans les objets, mais dans notre esprit.
" Voici un coupon de tissu : vous me dites qu'il est rouge. Est-ce bien sûr? Vous pensez que le rouge est dans le tissu lui-même. Est-ce certain ? Vous savez qu'il y a des animaux qui ont des yeux différents des nôtres et qui ne verront pas ce tissu rouge ; de même un homme ayant la jaunisse le verra jaune ! Alors de quelle couleur est-il ? Cela dépend, dites-vous ? Le rouge n'est donc pas dans le tissu, mais dans l'œil, en nous.
" Vous dites que ce tissu est léger ? Laissez-le tomber sur une fourmi, et elle le trouvera certainement lourd. Qui donc a raison ? Vous pensez qu'il est chaud ? Si vous aviez la fièvre, vous le trouveriez froid ! Alors est-il chaud ou froid?
" En un mot, si les mêmes choses peuvent être au même instant pour les uns rouges, lourdes, chaudes et pour d'autres exactement le contraire, c'est que nous sommes victimes d'illusions et que les choses n'existent que dans notre esprit. "
En enlevant toutes leurs propriétés aux objets, on en arrive ainsi à dire que ceux-ci n'existent que dans notre pensée, c'est-à-dire que la matière est une idée.
Déjà, avant Berkeley, les philosophes grecs disaient, et cela était juste, que certaines qualités comme la saveur, le son n'étaient pas dans les choses elles-mêmes, mais en nous.
Mais ce qu'il y a de nouveau dans la théorie de Berkeley, c'est justement qu'il étend cette remarque à toutes les qualités des objets.
Les philosophes grecs avaient, en effet, établi entre les qualités des choses la distinction suivante :
D'une part, les qualités premières, c'est-à-dire celles qui sont dans les objets, comme le poids, la grandeur, la résistance, etc.
De l'autre, les qualités secondes, c'est-à-dire celles qui sont en nous, comme odeur, saveur, chaleur, etc.
Or Berkeley applique aux qualités premières la même thèse qu'aux qualités secondes, à savoir que toutes les qualités, toutes les propriétés ne sont pas dans les objets, mais en nous.
Si nous regardons le soleil, nous le voyons rond, plat, rouge. La science nous apprend que nous nous trompons, que le soleil n'est pas plat, n'est pas rouge. Nous ferons donc l'abstraction, avec l'aide de la science, de certaines fausses propriétés que nous donnons au soleil, mais sans pour cela conclure qu'il n'existe pas ! C'est pourtant à une telle conclusion que Berkeley aboutit.
Berkeley n'a certes pas eu tort en montrant que la distinction des anciens ne résistait pas à l'analyse scientifique, mais il commet une faute de raisonnement, un sophisme, en tirant de ces remarques des conséquences qu'elles ne comportent pas. Il montre, en effet, que les qualités des choses ne sont pas telles que nous les montrent nos sens, c'est-à-dire que nos sens nous trompent et déforment la réalité matérielle, et il en conclut tout aussitôt que la réalité matérielle n'existe pas.IV. — Conséquences des raisonnements idéalistes.
La thèse étant : " Tout n'existe que dans notre esprit ", on doit en conclure que le monde extérieur n'existe pas.
En poussant ce raisonnement jusqu'au bout, nous en arriverions à dire: " Je suis seul à exister, puisque je ne connais les autres hommes que par mes idées, que les autres hommes ne sont pour moi, comme les objets matériels, que des collections d'idées. " C'est ce qu'en philosophie on appelle le solipsisme (qui veut dire seul-moi-même).
Berkeley, nous dit Lénine dans son livre déjà cité, se défend d'instinct contre l'accusation de soutenir une telle théorie. On constate même que le solipsisme, forme extrême de l'idéalisme, n'a été soutenu par aucun philosophe.
C'est pourquoi nous devons nous attacher, en discutant avec les idéalistes, à faire ressortir que les raisonnements qui nient effectivement la matière, pour être logiques et conséquents, doivent en arriver à cette extrémité absurde qu'est le solipsisme.V. — Les arguments idéalistes.
Nous nous sommes attachés à résumer le plus simplement possible la théorie de Berkeley, parce que c'est lui qui, le plus franchement, a exposé ce qu'est l'idéalisme philosophique.
Mais il est certain que, pour bien comprendre ces raisonnements, qui sont nouveaux pour nous, il est maintenant indispensable de les prendre très au sérieux et de faire un effort intellectuel. Pourquoi ?
Parce que nous verrons par la suite que, si l'idéalisme se présente d'une façon plus cachée et sous couvert de mots et d'expressions nouvelles, toutes les philosophies idéalistes ne font que reprendre les arguments du " vieux Berkeley " (Lénine).
Parce que nous verrons aussi combien, la philosophie idéaliste qui a dominé et qui domine encore l'histoire officielle de la philosophie, apportant avec elle une méthode de pensée dont nous sommes imprégnés, a su pénétrer en nous malgré une éducation entièrement laïque.
La base des arguments de toutes les philosophies idéalistes se trouvant dans les raisonnements de l'évêque Berkeley, nous allons donc, pour résumer ce chapitre, essayer de dégager quels sont ces principaux arguments et ce qu'ils tentent de nous démontrer.
1. L'esprit crée la matière.
C'est là, nous le savons, la réponse idéaliste à la question fondamentale de la philosophie; c'est la première forme de l'idéalisme qui se reflète dans les différentes religions, où l'on affirme que l'esprit a créé le monde.
Cette affirmation peut avoir deux sens :
Ou bien, Dieu a créé le monde, et celui-ci existe réellement, en dehors de nous. C'est l'idéalisme ordinaire des théologies. (La théologie est la " science " (!). qui traite de Dieu et des choses divines.)
Ou bien, Dieu a créé l'illusion du monde en nous donnant des idées qui ne correspondent 'à aucune réalité matérielle. C'est l'" idéalisme immatérialiste " de Berkeley, qui veut nous prouver que l'esprit est la seule réalité, la matière étant un produit fabriqué par notre esprit.
C'est pourquoi les idéalistes affirment que :
2. Le monde n'existe pas en dehors de notre pensée.
C'est ce que Berkeley veut nous démontrer en affirmant que nous faisons une erreur en attribuant aux choses des propriétés et des qualités qui leur seraient propres, alors que celles-ci n'existent que dans notre esprit.
Pour les idéalistes, les bancs et les tables existent bien, mais seulement dans notre pensée, et non pas en dehors de nous, car
3. Ce sont nos idées qui créent les choses.
Autrement dit, les choses sont le reflet de notre pensée. En effet, puisque c'est l'esprit qui crée l'illusion de la matière, puisque c'est l'esprit qui donne à notre pensée l'idée de la matière, puisque les sensations que nous éprouvons devant les choses ne proviennent pas des choses elles-mêmes, mais seulement de notre pensée, la source de la réalité du monde et des choses est notre pensée et, par conséquent, tout ce qui nous entoure n'existe pas en dehors de notre esprit et ne peut être que le reflet de notre pensée. Mais comme, pour Berkeley, notre esprit serait incapable de créer par lui seul ces idées, et que, d'ailleurs, il n'en fait pas ce qu'il veut (comme cela arriverait s'il les créait de lui-même), il faut admettre que c'est un autre esprit plus puissant qui en est le créateur. C'est donc Dieu qui crée notre esprit et nous impose toutes les idées du monde que nous y rencontrons.
Voilà les principales thèses sur lesquelles reposent les doctrines idéalistes et les réponses qu'elles apportent à la question fondamentale de la philosophie. Il est temps de voir maintenant quelle est la réponse de la philosophie matérialiste à cette question et aux problèmes soulevés par ces thèses.Lectures.
Berkeley : Dialogues d'Hylas et de Philonoüs. Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, pp. 3 à 18.
CHAPITRE III - LE MATERIALISME
I. — Pourquoi devons-nous étudier le matérialisme ?
II. — D'où vient le matérialisme?
III. — Comment et pourquoi le matérialisme a évolué.
IV. — Quels sont les principes et les arguments matérialistes ?
1. C'est la matière qui produit l'esprit.
2. La matière existe en dehors de tout esprit.
3. La science, par l'expérience, nous permet de connaître les choses.
I. — Pourquoi devons-nous étudier le matérialisme ?Nous avons vu qu'à ce problème : " Quels sont les rapports entre l'être et la pensée ? " il ne peut y avoir que deux réponses opposées et contradictoires.
Nous avons étudié dans le chapitre précédent la réponse idéaliste et les arguments présentés pour défendre la philosophie idéaliste.
Il nous faut maintenant examiner la deuxième réponse à ce problème fondamental (problème, répétons-le, qui se trouve à la base de toute philosophie) et voir quels sont les arguments que le matérialisme apporte à la défense. D'autant plus que le matérialisme est pour nous une philosophie très importante, puisqu'elle est celle du marxisme.
Il est donc, par conséquent, indispensable de bien connaître le matérialisme. Indispensable surtout parce que les conceptions de cette philosophie sont très mal connues et qu'elles ont été falsifiées. Indispensable aussi parce que, par notre éducation, par l'instruction que nous avons reçue — qu'elle soit primaire ou plus développée, — par nos habitudes de vivre et de raisonner, nous sommes tous, plus ou moins, sans nous en rendre compte, imprégnés de conceptions idéalist