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LE COMMUNISME

LA PENSÉE ET L'ART

Dans son rapport, le secrétaire général de notre Parti a insisté sur ce fait que le déchaînement des attaques réac­tionnaires s'accompagne toujours d'une violente offensive idéologique.

 

Je pense que le Parti tout entier accueillera avec em­pressement l'invitation qui lui est ainsi faite, par la plus haute autorité et le meilleur d'entre nous, d'avoir à affron­ter la lutte avec vigueur sur le plan idéologique, comme il le fait déjà sur d'autres plans.

 

Pour ma part, je voudrais sans plus attendre soumet­tre à l'appréciation du Congrès quelques remarques sur quelques-uns des aspects de cette bataille idéologique.

 

Je crois, en effet, que le Parti communiste peut essayer de donner maintenant une réponse claire aux grands pro­blèmes qui continuent de préoccuper de bons esprits désireux d'aider notre pays et son peuple.

 

Partant des éléments de base définis par le secrétaire général du parti et le camarade André MARTY, il peut le faire dans le sens souhaité justement par la jeune étu­diante qui parlait cet après-midi. C'est-à-dire comme le veulent ces jeunes intellectuels français qui ont vraiment soif d'apprendre parce qu'ils se savent les fils d'une glo­rieuse tradition de culture et de science.

 

Le camarade Maurice THOREZ a montré comment les idéologues de la réaction, par le biais des discussions sur l'homme et l'humanisme, essaient de donner une apparence de fraîcheur à la vieille affirmation calomnieuse des enne­mis de la classe ouvrière, selon laquelle « Le marxisme ferait de l'homme le jouet passif de forces mécaniques aveugles. »

 

Calomnie reprise par le général de GAULLE lui-même lorsqu'il ose parler « de cette odieuse machinerie bureaucratique et to­talitaire. » que serait le Parti Communiste.

 

Or, l'une des habiletés courantes des idéologues de la réaction — lorsqu'ils s'adressent à des intellectuels qu'ils savent honnêtes — consiste à s'efforcer d'obtenir d'eux qu'ils se détournent de l'expérience pratique vécue par le peuple et des leçons que cette expérience enseigne. Car les fils de notre peuple — comme le notait André MARTY — ont répondu par avance et préalablement à tout débat de caractère philosophique, à la question posée sur la qualité d'homme qui convient à notre temps.

 

Les fils de notre peuple — avec leur sang prodigué et les sacrifices acceptés — ont dit :

« L'homme qui convient à notre temps est cet homme que la lutte des peuples pour leur liberté et la vie meilleure forge à grands coups. »

 

Maurice THOREZ encore a évoqué les vertus exaltantes de la littérature optimiste. Or, il est un livre de notre lit­térature qui, parce qu'il condense à la fois l'expérience pratique vécue par notre peuple — communistes à sa tête — pendant les années noires et l'optimisme raisonné des lutteurs, restera comme un témoignage définitif de beauté et de grandeur.

 

C'est ce livre que les fusillés ont écrit et que les éditions « France d'abord » ont publié.

 

Voici, après tant d'autres textes déjà cités, quelques extraits des dernières lettres d'un de ces hommes qui me semblent donner une réponse claire aux problèmes sur lesquels se penchent des esprits éminents, et qui mérite­raient de retenir leur attention.

 

Le camarade LACAZETTE, ouvrier métallurgiste com­muniste, a été fusillé à Nantes, le 25 août 1943. Il avait été le chef politique des Francs-Tireurs et Partisans de Bre­tagne.

 

Il avait trente-quatre ans et il écrivait à sa femme, de­puis la prison : Voilà ma vie matérielle, pas brillante, comme tu le vois, aussi je vis intensément par la pensée, par les souvenirs* D'abord, j'ai deux gars à convaincre à no­tre cause et je suis sûr d'y parvenir...

 

«                              Tu sais, nous avions souvent parlé de la petite fille...

«                              Quelle torture pour moi aujourd'hui. Il me semble qu'avec un enfant je t'aurais gardée pour tou­jours... Tu vois, avant la mort, c'est la vie avec. toi qui me torture le plus. La « vie », tu te rappelles, ce sont les premiers mots que « la Mère » a déchiffrés...

 

«                              Surtout, ne crois pas que je regrette mon acti­vité, ma lutte, non, je n'aurais pas pu vivre sans cela, et s'il y a quelque chose dont je suis fier aujourd'hui, c'est de ma droiture de militant, de ma fidélité au Parti...

 

 

«                              Adieu à tous les copains. Dis-leur que je suis resté digne de leur confiance et que je suis fier de mourir pour mon Pays et pour ma classe. Adieu, femme chérie. Adieu toute ma vie. Relis les beaux livres que tu m'as choisis et qui m'enthousiasmaient tant; quand tu te promèneras dans ce vieux Paris, dis-lui bonjour pour moi, je le regrette tant, lui aussi. »

«                               

Combien grossières, après ces lignes, peuvent paraître les tentatives qui essaient d'isoler l'homme communiste de son idéal et du Parti qui le porte, ou d'isoler la détermi­nation consciente du communiste de la marche en avant de tout un peuple.

 

A ceux qui s'interrogent sur les fondements possibles de la liberté de l'homme, l'ouvrier métallurgiste répond il n'y a jamais eu d'homme plus libre sous le ciel que le communiste enchaîné et seul au fond de sa prison, souffrant la mort pour chaque minute qui passe.

 

A ceux qui s'effraient des contradictions qui peuvent opposer la recherche du bonheur personnel et les con­traintes de l'action militante, l'ouvrier métallurgiste ré -répond :

 

Il y avait mon idéal et ma femme, l'enfant que je voulais avoir, et mon Parti ; tout ça était ma vie que je donne librement.

 

A ceux qui prétendent opposer de façon irréductible la recherche d'un état de grâce personnel au bonheur du peuple, à l'écrivain catholique qui affirme :

 

Il s'agit du salut de l'homme, et non du bonheur des peuples ou de tout autre chose; et tout autre chose est niaiserie ou imposture.

 

l'ouvrier métallurgiste répond :

 

Quand le peuple souffre et qu'il est dans les humi­liations, un homme digne de ce nom ne peut trouver d'apaisement avec sa conscience s'il ne lutte pas avec le peuple et pour lui.

 

« Je n'aurais pas pu vivre sans cela », dit l'ouvrier mé­tallurgiste.

 

A ceux qui s'interrogent sur la morale des com­munistes, et qui voudraient l'identifier avec celle d'un fa­natisme aveugle, l'ouvrier métallurgiste répond par ce ju­gement lucide qu'il porte sur la morale de ses bourreaux :

 

« A trois dans une cellule, mais pas des' copains. Je suis soigneusement isolé des autres communistes. Beaucoup de brimades, bien reclus et à manger au compte-gouttes. J'ai l'impression qu'ils veulent nous tuer deux fois; d'ailleurs, tout ici ressemble à de la vengeance. »

 

Le fusillé anticipait ainsi sur la définition que notre camarade LAFFITE a donnée dans son beau livre de dé­porté : Ceux qui vivent :  La morale des communistes, c'est la morale des hommes qui défendent la vie. » (Vifs applaudisse­ments).

 

Pour ceux, enfin, qui cherchent la délicatesse d'une bonne pensée, l'ouvrier métallurgiste écrivait à sa femme :

 

«                      Je n'ai pas la force de te donner à un autre. Mais si un jour tu as un enfant, appelle-le de mon nom. Je ne te lie pas par une exigence, c'est si tu veux, et si ça ne doit choquer personne. »

 

 

Nous le répétons, le camarade LACAZETTE n'était pas un être d'exception. C'était un ouvrier communiste, et il y en a eu des dizaines de milliers, semblables à lui.

 

DONC, ET A PARTIR DE L'EXPÉRIENCE PRATIQUE VÉCUE PAR LE PEUPLE, IL EST POSSIBLE DE DÉFINIR UN CERTAIN NOMBRE DE VALEURS MORALES PROPRES A NOTRE TEMPS ET A NOTRE PAYS.

 

Combien dangereuse alors apparaît la tentation offerte aux esprits probes d'avoir à se détourner de ces exemples concrets.

 

Les idéologues de la réaction spéculent ouvertement sur la persistance de modes de pensée abstraits et la survie des préjugés tenaces qui sont à la base de cet académisme, selon lequel certains sujets doivent être traités de façon noble et la révélation de la vérité entourée de rites presque immuables dans les mots, auxquels la pensée d'un humble ouvrier métallurgiste ne saurait atteindre.

 

EN VÉRITÉ, LORSQUE LES MASSES SONT EN MOUVEMENT, LES VALEURS CULTURELLES ESSENTIELLES ONT LEUR SOURCE DANS LA LUTTE DES MASSES.

Par exemple, il nous est arrivé souvent, dans le passé, de réfléchir sur cette phrase de LÉNINE :

«                      Chaque cuisinière doit apprendre à gouverner l'Etat. »

Et voilà que maintenant, par la vertu de notre combat à la tête des masses, nous commençons à saisir quelques-unes des données matérielles de la pensée de notre maître.

 

Quand le mineur français, après que le secrétaire gé­néral de notre Parti le lui eut demandé, descend au fond avec cette idée en tête : « Je vais sortir deux berlines de plus ».

 

Quand il s'y acharne, malgré de mauvais outils et que d'autres se moquent de lui, nous tenons pour assuré, et chaque observateur attentif devrait tenir pour assuré, qu'il y a dans cette tête de mineur davantage de sens de l'Etat que dans la cervelle d'un vieux politicien madré, dont les autres disent par habitude : « C'est un homme d'Etat ». (Le Congrès, debout, acclame longuement l'orateur).

 

Dans les temps d'équilibre relatif, l'homme de pensée ou d'art peut se laisser convaincre que la recherche abs­traite, le débat métaphysique, l'expérimentation person­nelle ou l'invention technique sont les moyens décisifs de l'enrichissement culturel.

 

Mais quand le peuple s'ébranle, il n'est plus possible de s'y tromper, à la condition, toutefois, d'avoir l'esprit libre de routine.

 

Car, on se souvient de ce mot terrible d'un grand hu­maniste de la Renaissance et sur lequel le communiste ita­lien Gramsci méditait dans sa prison ; Erasme, devant les hommes de la Réforme, avait dit : « Là où Luther pénè­tre, la civilisation disparaît. »

 

Quand les peuples s'ébranlent, l'origine des VALEURS CULTURELLES ET LES RAISONS DE LEURS PROGRÈS AFFLEU­RENT A PROPREMENT PARLER ET DE FAÇON IMMÉDIATEMENT PERCEPTIBLE DU MOUVEMENT MÊME DES MASSES.

 

Nous disons bien l'origine des valeurs et la source de leurs progrès, car tout n'est pas fini, bien sûr, avec les mouvements élémentaires des masses.

 

Il reste encore à donner leur forme à ces valeurs, à les rendre plus claires. En bref, il reste à résoudre le pro­blème posé par les masses elles-mêmes, qui aspirent à une prise de conscience plus claire de leur propre effort.

 

Nous avons appris de LÉNINE, défenseur intransigeant de la doctrine marxiste contre les « économistes », que ces aspirations exigeantes des masses étaient à l'origine même de l'enrichissement continu de notre théorie révolution­naire.

 

Nous avons appris de nos maîtres — Maurice THOREZ le rappelait hier — que les idées, ces idées qui ont pour fondements la réalité objective d'une société et la réalité mouvante des rapports sociaux qui la caractérisent, que les idées réagissent à leur tour sur la réalité matérielle, sur le mouvement dont elles sortent, pour en modifier les aspects, en accélérer ou en retarder le rythme.

 

Et les masses engagées dans le combat quotidien ont alors le droit de se tourner vers les hommes de la pensée et de l'art engagés avec elles, ou qui suivent avec sym­pathie leur effort, pour leur dire :

 

« Qu'allez-vous faire de cette matière neuve que nous offrons ?

« Il dépend aussi de vous que soient portées plus loin les raisons nouvelles que nous avançons- »

 

CAR, C'EST DES HOMMES DE LA PENSÉE ET DE L'ART, DES SPÉCIALISTES EUX-MÊMES, QUE VA DÉPENDRE EN CET INSTANT L'EFFORT DE RÉNOVATION POSSIBLE DES VALEURS CULTU­RELLES.

 

Ceci pour constater que les intellectuels qui viennent à la classe ouvrière avec mauvaise conscience, comme s'ils avaient honte d'être des intellectuels, ont tort (Applaudissements.)

 

Il est bien vrai que des intellectuels peuvent venir à la classe ouvrière pour d'autres raisons que des raisons pu­rement d'intellectuels.

 

Ils y viennent souvent par amour de leur pays ou de leur peuple, par dégoût de leur isolement et de leur impuissance.

 

L'action militante et les résultats pratiques de leur propre effort, solidaire de l'effort de toute une classe, de tout un peuple, leur apportent l'apaisement qu'ils recher­chaient.

 

Mais ils restent des intellectuels avec leur sensibilité déjà formée et des besoins que leur qualité d'intellectuels a éveillés.

 

La classe ouvrière a besoin d'eux en tant que tels. Or, il en est qui s'acharnent à répudier leur qualité au lieu de la faire servir au combat général.

 

Ils se jettent à corps perdu dans l'action militante et ne font plus rien d'autre.

La mutilation qu'ils s'imposent est volontaire.

 

Elle n'est jamais le fait du Parti, mais ils le donnent à entendre par leur attitude  (applaudissements). La mutilation qu'ils s'imposent est réelle.

 

Sans doute faut-il y voir la raison profonde de ce dog­matisme méprisant qu'ils affectent en réaction contre ce qui leur paraît être chez les autres, préoccupations subal­ternes d'intellectuels hésitants ; la raison profonde aussi de cette désinvolture avec laquelle ils traitent par la polé­mique les scrupules attardés ou les préjugés tenaces d'au­tres intellectuels.

 

ILS DONNENT L'IMPRESSION DE SUBSTITUER L'ESPRIT DE DOGME A L'ESPRIT DE PRINCIPE, LES PROCÉDÉS DE LA POLÉ­MIQUE AUX MÉTHODES DE LA LIBRE RECHERCHE.

 

Et ils sont trop souvent absents de la bataille d'idée elle-même.

Ils désertent, de la sorte, un secteur qu'ils peuvent seuls tenir sur le front du combat, ils privent la classe ouvrière d'armes qu'ils peuvent seuls lui donner.

 

En fait, ils se détournent de leur fonction sociale. Ce qui est grave pour d'autres raisons encore.

 

En effet, quand la classe ouvrière s'est avancée dans la revendication nationale, aussi loin qu'elle s'est avancée présentement, elle a besoin de prendre appui aussi sur les raisons particulières que les spécialistes peuvent lui donner sur le plan des techniques et des sciences.

 

Elle ne peut plus se désintéresser de ces données particulières, lesquelles sont des facteurs essentiels du déve­loppement plus rapide, bouleversé même, de l'économie gé­nérale.

Lesquelles encore peuvent réagir très directement sur les relations entre Etats et les rapports de classes.

 

Ainsi, par exemple, des recherches sur la désintégra­tion de la matière et l'énergie atomique, ou la poursuite d'un équilibre réel du budget de l'Etat.

 

Dans les raisons des savants et des techniciens appli­quées à la réalité française, la classe ouvrière peut trou­ver la confirmation de son propre combat contre les dé­missionnaires de la France, contre la réaction qui fait de la dégradation de notre économie nationale, le moyen de sa politique.

 

Ceci pour affirmer que la classe ouvrière et son parti, plutôt que de redouter quoi que ce fût du libre effort de la pensée, y aspirent, au contraire, comme la vie aspire à la lumière.

C'est aux forces de réaction sociale et politique que cette liberté est devenue intolérable.

 

Ceci pour affirmer que la classe ouvrière et son Parti ne peuvent se désintéresser de ce qui touche aux condi­tions préalables, aux circonstances extérieures de ce libre effort.

 

Personne n'y mettra jamais la patience attentive et respectueuse que la classe ouvrière y apporte déjà. (Applaudissements.)

 

Mais il n'y a pas que ces intellectuels qui viennent à la classe ouvrière avec mauvaise conscience.

 

Il y a ceux aussi qui viennent au' peuple pour lui révé­ler les secrets de la culture et lui en ouvrir les accès. Pour lesquels tout se ramène à la découverte intellectuelle.

 

Leur bonne volonté est évidente et leur bonne foi n'est pas en cause. Mais ils s'engagent dans une voie sans issue, parce qu'ils confondent des choses d'un ordre différent.

 

Ils confondent la source des valeurs, qui n'est plus en leur pouvoir, et l'effort pour porter ces valeurs plus avant, qui doit dépendre en grande partie et directement d'eux-mêmes.

 

Ils donnent pour stimulant à l'effort créateur de l'artiste la seule émotion esthétique dont ils font la mesure de toute chose, et le débat postérieur d'idées.

 

Et ils placent ce débat sur un terrain tel que les masses vont se trouver inévitablement décrétées d'accusation. Bien sûr que l'ouvrier métallurgiste aura de la peine à les suivre et à les comprendre et qu'il ne le voudra pas.

 

Quand l'observation leur en est faite, ils répondent, étonnés : « Nous faudra-t-il donc flatter les goûts réac­tionnaires ou l'ignorance du peuple ? »

 

A la vérité, personne ne leur a demandé, mais ils se forgent à eux-mêmes cette excuse.

 

Il est bien évident que la compréhension d'une oeuvre dans les 'masses dépend de bien des facteurs, entre autres de l'effort matériel qui doit être fait pour organiser cette compréhension. Mais cet effort sera vain s'il n'y a pas à l'origine la capacité pour les masses et l'artiste de s'émou­voir aux mêmes choses.

 

L'esthétique est l'expression d'un rapport qui va du contenu à la forme. Si l'artiste n'a rien à dire ou à faire — et il en est qui érigent ce néant en doctrine — pour­quoi reprocher au peuple de ne pas s'attarder sur ces preuves par l'absurde de la malfaisance d'un système so­cial qui en arrive à suggérer le dérèglement de la pensée et la perversion de la sensibilité populaire, comme moyens de renouvellement dans l'art et la pensée.

 

Les masses n'ont pas à constater simplement la décré­pitude 'du système. Elles veulent en changer. Et ceci est le plus important.

 

Les formes déjà élaborées de la sensibilité populaire sont une chose sur laquelle on peut valablement discuter, Mais la capacité actuelle d'émotion des masses en est une autre. Et ceci est seul déterminant, car c'est de là qu'il faut partir.

 

Telles sont les deux données qu'à notre avis, l'homme d'art doit retenir, car c'est en partant de ces données que la liberté d'expression peut et doit être totale.

 

Hors de ces limites, en effet, la liberté revendiquée risque d'être supercherie de mauvais goût, ou bien calcul politique.

 

C'est en ce sens qu'il faut comprendre, je crois, les observations faites par le camarade Maurice THOREZ, dans la session du Comité Central, réunie à Puteaux, lorsqu'il rappelait que le Parti Communiste ne pouvait adopter une attitude d'indifférence à l'égard de l'esthétique.

 

Mais d'où vient que de bons esprits puissent ainsi s'en­fermer d'eux-mêmes dans un débat insoluble ?

 

La raison principale en est qu'ils séparent artificielle­ment leur activité créatrice de leur activité politique. Ils disent :

 

Je suis un savant, un poète, ou un peintre, et puis un citoyen.

Le savant, le poète ou le peintre sont tels, mais le citoyen est communiste.

 

Le malheur pour ce raisonnement est que les exigences de notre époque ne le permettent pas si facilement. Et plu­tôt que d'essayer d'accommoder les contradictions qu'ils constatent, ils feraient mieux d'essayer de faire comme ont fait les mineurs et les cheminots, qui placent le citoyen et l'homme privé, le citoyen et le producteur, sur un même plan de bataille sociale.

 

NOUS SAVONS BIEN QUE C'EST PLUS DIFFICILE POUR L'AR­TISTE OU LE POÈTE, MAIS QUOI, S'ILS NE LE FONT PAS D'EUX-MÊMES, LEURS ADVERSAIRES POLITIQUES- VONT LES Y CON­TRAINDRE, POUR LE SEUL AVANTAGE DE LEUR MAUVAISE PO­LITIQUE.

 

Réfléchissons, par exemple, à la manière dont fut con­duit tout récemment ce débat sur L'ART ENGAGÉ et L'ART DIRIGÉ.

 

La discussion se déroulait de telle sorte que le Parti Communiste, ou bien ne dirait rien — ce qui devait si­gnifier pour tous, mais surtout pour l'intellectuel com­muniste, la liberté d'écrire ou de faire n'importe quoi, au gré de sa fantaisie personnelle.

 

Ou bien le Parti Communiste parlerait, et tous, alors, de crier à sa dictature sur les esprits.

Et cela, encore une fois, avec une grossièreté d'argu­ments à peine croyable.

 

Parce que, enfin, de quelle liberté s'agit-il, puisqu'on prétend interdire aux seuls communistes ce qu'on accorde à tous les autres.

 

Pourquoi un communiste, parce qu'il est, communiste, ne pourrait-il plus dire : ceci est à mon goût et cela ne l'est pas ?

 

Pourquoi le Parti Communiste se désintéresserait-il, SEUL, de toutes ces choses qui ont une influence certaine sur le développement de la situation politique et sont en rapport visible avec son propre combat — (applaudisse­ments.)

 

M. Malraux pourrait se faire propagandiste du R.P.F.

M. Mauriac pourrait écrire dans le Figaro et M. Camus dans Combat, sans que soit mis en cause le saint principe de la séparation de l'art et de la politique.

 

Mais qu'un intellectuel communiste élève la voix, ce ne pourrait être que sur un ordre et en se faisant violence à lui-même.

 

MM. Koetsler et Dos Passos préparent à l'étranger les arguments idéologiques dont se nourrissent les défaitistes nationaux dans les pays affaiblis par la guerre ; et on leur offre des tribunes retentissantes en France.

 

Les films américains porteurs d'une idéologie étrangère envahissent nos salles, les livres américains submergent les étalages de nos librairies, les producteurs de films et les maisons d'éditions étrangères, à la faveur d'accords économiques et culturels, installent en France même leur entreprise de dégradation de notre esprit national.

 

Tout cela, qui a la forme d'une entreprise bien réflé­chie, d'une tentative de dressage de l'esprit français, selon les besoins d'un nouvel expansionnisme mondial, tout cela peut être reçu au nom de la liberté de l'art.

 

Mais que le Parti Communiste seul s'acharne à défen­dre les droits de l'esprit français et les droits des artistes français, tout cela ne peut être que « calcul politique » et « basse propagande ».

 

Ils vont — et c'est une véritable profanation de ce qui est partie intégrante du patrimoine national — jusqu'à tenter de mettre sur le même plan les traîtres d'hier et les grands hommes généreux qui, en d'autre temps, ont témoigné en faveur des aspirations populaires ou souffert des mêmes douleurs que le peuple.

 

C'est ainsi qu'ils essaient de donner l'exemple de Ro­main Rolland et de Rimbaud, poète aussi de la Commune, pour excuse à la honteuse attitude d'un Giono ou d'un Montherlant.

 

En vérité, les mots dans la bouche des idéologues de la réaction sont comme des cartes maquillées dans la main des tricheurs. (Applaudissements.)

 

Il leur suffit de baptiser LITTÉRATURE MILITANTE la lit­térature qui sert les desseins de la réaction, et de baptiser LITTÉRATURE DE PROPAGANDE la littérature qui sert les des­seins politiques du peuple, et le tour sera joué, croient-ils.

 

Un exemple de la grossièreté des procédés :

Au nom de la fraternité de tendance artistique ou lit­téraire, certains intellectuels, dévoués à la classe ouvrière, font une démarche commune avec d'autres qui n'ont pas les mêmes intérêts en garde.

 

Aussitôt, ces autres d'en prendre argument, non contre le Parti Communiste, disent-ils — les tricheurs — mais contre ceux qui s'arrogent le droit de parler au nom du Parti Communiste.

 

Quittes, si le Parti Communiste dit quelque chose —ce qu'ils escomptent bien — à se déchaîner contre le Parti Communiste lui-même.