
Mesdames, Messieurs, Chers Camarades,
Le « Communisme et la Religion », tel est le sujet que l'Amicale des juristes communistes m'a demandé de traiter devant vous.
Je m'efforcerai de m'acquitter de ma tâche en envisageant les rapports entre communistes et chrétiens à la fois sur le plan politique et sur le plan philosophique.
Je rappelle qu'il ne s'agit pas là d'un problème nouveau. En effet, chacun de vous a en mémoire l'appel retentissant que notre secrétaire général, Maurice Thorez, lançait en 1935, au micro de Radio-Paris.
S'adressant tout particulièrement aux catholiques, il déclarait :
Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laies, parce que tu es notre frère et que tu es accablé par les mêmes soucis.
Deux ans plus tard, dans son discours du 26 octobre 1937, 11 exposait les raisons de l'action commune entre communistes et catholiques, en ces termes:
Il apparaît de plus en plus clairement que le fascisme, dans les pays soumis à sa brutale et sanglante dictature, ne peut tolérer la moindre liberté politique et religieuse, qu'il ne supporte pas plus les catholiques fidèles à leur foi que les communistes attachés à leur idéal.
L'idéologie totalitaire du fascisme lui fait craindre et combattre toute manifestation de non conformisme, même si elle se présente sous les aspects de la religion. En Allemagne,les persécutions hitlériennes frappent indistinctement catholiques et communistes.
Partout ailleurs, les dirigeants fascistes sont les instruments serviles des dictateurs de Berlin et de Rome, et menacent les libertés. Pour éviter au monde l'horreur indicible d'un chaos sanglant ou il risquerait de sombrer définitivement toute civilisation, il est temps d'unir tous les peuples, tous les hommes de bonne volonté.
L'union entre catholiques et communistes est nécessaire, elle est possible. Elle exige simplement une bonne foi réciproque, un mutuel esprit de tolérance.
A l'époque, nombreux furent ceux qui accueillirent ces appels avec scepticisme parce que doutant de la possibilité d'une collaboration entre communistes et catholiques.
Depuis; les événements ont montré combien Maurice Thorez avait raison.
La guerre, provoquée par le fascisme, s'est abattue sur le inonde et c'est non seulement en Allemagne, mais en Pologne, en France, en Belgique et dans tous les pays occupés que les persécutions hitlériennes ont frappé indistinctement communistes, catholiques, protestants et israélites.
C'est pourquoi les hésitations et les réserves qui se manifestaient encore en 1937 ont été balayées. Communistes et catholiques, athées et croyants des différentes confessions ont, enfin, compris la nécessité de s'unir avec tous les hommes épris de liberté, pour lutter contre l'oppression et pour les libertés qui leur sont chères.
Ils ont lutté en commun contre l'envahisseur, contre l'hitlérisme et ses agents de Vichy. Des prêtres et des militants communistes en butte aux mêmes persécutions, se sont rencontrés, se sont serrés la main et ont participé au même combat. Ils ont bien souvent combattu dans les mêmes formations, tel le jeune catholique Louis Fertet, fusillé par les Boches pour avoir combattu l'ennemi les armes à la main dans les rangs d'un détachement de francs-tireurs et partisans portant le nom de Guy Mocquet.
Que communistes et catholiques se soient unis dans l'action en vue de libérer la France et de hâter la victoire de la démocratie sur le fascisme cela est un fait extrêmement heureux et très important.
Heureux et important, parce qu'en luttant ensemble, ils ont appris à mieux se connaître et à s'estimer.
Bien souvent, ils ont été étonnés de constater combien leurs aspirations et leurs conceptions, notamment en matière sociale. se rapprochaient.
Aussi, nombreux sont aujourd'hui les catholiques qui souhaitent que l'union réalisée dans l'action contre le fascisme devienne une union durable qui continuera à s'affirmer, au lendemain de la victoire, dans un effort commun, pour hâter la France nouvelle et créer un monde meilleur.
Les communistes et les libertés religieuses
La plupart des catholiques que nous rencontrons nous tiennent à peu Prés le langage suivant : Du point de vue social, nous sommes disposés à aller très loin.
Nous sommes d'avis. avec vous, communistes, pour dire que le règne des trusts doit prendre fin. Nous sommes donc prêts à collaborer, avec vous, à l'édification d'une société plus juste, plus humaine. Mais vous êtes des matérialistes et nous, nous sommes des croyants.
Nous voudrions avoir l'assurance que lainais vous ne chercherez à porter atteinte à nos convictions religieuses, car nous tenons, par dessus tout, à la liberté de croire en Dieu, de prier, de professer notre culte.
Nous vous demandons donc si, à cet égard, vous pouvez nous donner une assurance formelle.
A la question ainsi posée, nous répondons, sans hésiter : OUI.
C'est d'ailleurs la réponse que faisait en 1935, le secrétaire général de notre Parti, lorsqu'il affirmait que l'union nécessaire entre catholiques et communistes « exigeait simplement une bonne foi réciproque et un mutuel esprit de «tolérance ».
Et si aujourd'hui nous confirmons notre position de 1935. c'est qu'il ne s'agissait pas alors, comme certains le prétendirent, d'une ruse, d'une tactique occasionnelle, mais bien d'une position politique parfaitement en accord avec notre doctrine : le marxisme-léninisme.
C'est que, contrairement à une opinion très répandue dans certains milieux, jamais Marx, Engels, Lénine, Staline, n'ont considéré que la guerre antireligieuse était une tâche politique du Parti de la classe ouvrière.
Rappelons, en effet, qu'en 1874, Engels, dans un article sur le programme des réfugiés blanquistes, critiquait ceux qui veulent « proclamer l'athéisme comme un article de foi obligatoire ».
Un peu plus tard, en 1903, c'est Lénine qui écrivait dans sa brochure « Aux Paysans » :
Les social-démocrates réclament pour chacun le droit de professer en toute liberté la religion qui lui plait. Il faut que chacun ait pleine liberté, non seulement d'embrasser la religion qui lui plaît, mais aussi de propager n'importe quelle religion. Il ne doit pas être permis à aucun fonctionnaire de s'enquérir de la religion de qui que ce soit ; celle-ci étant affaire de conscience, nul ne doit s'y immiscer ». C'est encore Lénine qui, dans son ouvrage De la Religion met en garde « contre la moindre atteinte portée aux convictions religieuses des travailleurs ».
Allant plus loin, il admet même la possibilité d'accepter l'entrée au Parti, non seulement de « tous les ouvriers qui conservent leur foi en Dieu », mais encore des prêtres, à la seule condition évidente que le prêtre vienne à nous pour se livrer à un travail politique commun et qu'il s'acquitte consciencieusement de se tâche, sans s'élever contre le programme du Parti.
Sans doute, certains objecteront que les communistes critiquent et combattent parfois âprement l'attitude et l'action de certains représentants de l'Eglise.
C'est vrai, mais nous ferons observer que nous en usons de la sorte lorsque nous nous trouvons en présence de représentants de l'Eglise qui abandonnent le plan purement religieux, pour prendre part à la lutte politique en se faisant les soutiens des forces de réaction et d'oppression.
-Par exemple, en France, il y a des prélats et des prêtres qui ont soutenu la politique de collaboration des traîtres Pétain-Laval, et il en est d'autres qui l'ont combattue et ont participé courageusement au mouvement de résistance.
Les communistes ont désapprouvé et combattu les premiers non parce qu'ils étaient des prêtres, mais parce qu'ils ont usé abusivement de l'autorité qu'ils exerçaient sur les croyants pour soutenir une politique de trahison contraire aux intérêts de la France.
La preuve qu'en pareil cas les communistes ne visaient nullement le « prêtre » ou l'idée religieuse, c'est qu'ils ont collaboré et continuent à collaborer avec les prêtres et les catholiques patriotes.
Ainsi donc sur le plan de l'action patriotique, social, et politique, rien ne s'oppose à une collaboration étroite entre communistes et chrétiens.
Les conceptions philosophiques des communistes
Cela signifie-t-il que catholiques et communistes renoncent désormais à leur conceptions doctrinales propres ? Pas le moins du monde.
En ce qui nous concerne nous sommes des partisans convaincus du matérialisme dialectique, et nous ne cherchons pas à le dissimuler.
En passant, il convient, d'ailleurs, de marquer que le matérialisme dialectique ne doit pas être assimilé à la caricature de matérialisme que des ignorants ou des coquins affectent de nous reprocher.
C'est ce qu'Engels faisait observer, il y a plus d'un demi-siècle, quand 11 écrivait :
« Par matérialisme, le philistin entend l'abus de la nourriture et de la boisson, le plaisir des yeux, les excès sexuels, un train de vie fastueux, la convoitise, l'avarice, la cupidité, la chasse aux profits et les manoeuvres à la Bourse, bref tous les vices sordides auxquels il s'adonne lui-même en secret... »
Il est clair que ce matérialisme-là n'a rien de commun avec le matérialisme dialectique qui est une doctrine scientifique, et avec le communisme qui est un idéal noble et pur qui exalte chez ses partisans le dévouement et l'esprit de sacrifice, ainsi qu'en témoignèrent nos nombreux héros et martyrs qui sont morts pour leur idéal et pour que la France vive.
Qu'est-ce que le matérialisme dialectique ? Ce n'est évidemment pas en quelques secondes que l'on peut répondre complètement à une telle question. Voici, cependant, quels en sont les principes essentiels.
La dialectique marxiste, est avant tout, une méthode de connaissance et d'investigation dont les traits essentiels sont les suivants :
En premier lieu, la méthode dialectique de connaissance envisage chaque phénomène en liaison avec les phénomènes qui l'accompagnent et le conditionnent, aucun phénomène ne pouvant être compris si on le sépare des conditions environnantes.
En second lieu, la méthode dialectique considère les phénomènes, non à l'état d'immobilité, mais du point de vue de leur apparition, de leur développement, et de leur disparition, car dans la nature où tout est en mouvement incessant, toujours quelque chose naît et se développe, quelque chose se désagrège et disparaît.
En troisième lieu. la méthode dialectique voit dans le développement des phénomènes, le passage de changements quantitatifs, insensibles à des changements qualitatifs brusques, résultant de l'accumulation des premiers.
Enfin, la méthode dialectique met à nu la lutte des contraires, entre ce qui naît et ce qui meurt, la lutte entre le nouveau et l'ancien qui est à la base des changements qualitatifs et du développement général.
Tels sont les traits essentiels de la dialectique marxiste.
Quant au matérialisme philosophique marxiste il comporte les traits fondamentaux que voici :
1. Le matérialisme philosophique marxiste part de ce principe, que le monde de par sa nature, est matériel, et que les multiples phénomènes de l'univers sont les différents aspects de la nature en mouvement.
2. Le matérialisme philosophique marxiste part de ce principe que la matière, la nature, l'être est une réalité objective, existant indépendamment de la conscience ; que la matière est la source des sensations, des représentations, de la conscience, et que la pensée qui ne saurait être séparée de la matière, est le produit de celle-ci, plus précisément le produit du cerveau qui est l'organe de la pensée.
3. Le matérialisme philosophique marxiste part de ce Principe que le monde et ses lois sont parfaitement connaissables, que notre connaissance des lois de la nature vérifiées par l'expérience, par la pratique est une connaissance valable.
En résumé, les communistes sont en philosophie des matérialistes, dans le sens que, dans leur conception du monde, ils ne recourent pas à l'idée de Dieu.
Ils pensent que la science donne du monde, de son évolution une explication, sinon suffisante, en tout cas rationnelle, parce que s'approchant le plus de la vérité.
Mais sans abandonner leur doctrine philosophique, les communistes peuvent donner aux croyants l'assurance qu'ils pourront professer le culte de leur choix, parce qu'ils considèrent que, dans la France démocratique et la société nouvelle qu'ils entendent construire, les conceptions philosophiques athées et les conceptions religieuses pourront coexister librement.
Elles pourront coexister parce que, dans la propagande de leurs conceptions, les communistes n'emploieront jamais la contrainte et la violence, mais n'utiliseront que des armes purement et exclusivement idéologiques.
L'exemple de l'U. R. S. S.
Nous posons, en effet, le principe que la liberté de conscience, qui suppose le libre exercice du culte doit être respectée, car nous sommes contre toute législation d'exception visant une catégorie de citoyens à raison de leurs- opinions ou de leurs croyances religieuses, tant que ces opinions et ces croyances sont professées dans le respect de la légalité républicaine,
Mais, nous rétorquent certains, est-ce que ce principe n'a pas été violé en
? N'y a-t-il pas eu là-bas, dans les premières années du régime soviétique, des persécutions religieuses ? La vérité est la suivante : pendant la Révolution et dans les années qui l'ont suivie, il est un certain nombre de prêtres qui, refusant de respecter la légalité nouvelle, ont participé à la lutte ouverte pour le renversement du pouvoir des Soviets et la restauration de l'ancien régime. C'est pour cette action que le gouvernement soviétique les a frappés et non en raison de leurs opinions religieuses. Les prêtres, qui ont respecté la nouvelle légalité et les lois de leur pays, ont toujours eu, en U.R.S.S., la possibilité de professer, en toute liberté, leur culte.
D'ailleurs, c'est l'article 124 de la Constitution de l'Union des Républiques socialistes soviétiques qui déclare expressément :
Afin d'assurer aux citoyens la liberté de conscience, l'Eglise en U.R.S.S. est séparée dé l'Etat et l'école de l'Eglise. La liberté de pratiquer les cultes religieux , et la liberté de propagande antireligieuse sont reconnues à tous les citoyens.
Cela signifie qu'en U.R.S.S. les croyants ont la liberté de pratiquer leur
culte, et les non-croyants de propager leurs Idées philosophiques athées. Mais l'Etat n'impose ni l'un ni l'autre comme article de foi obligatoire. Il laisse les citoyens libres de choisir. La liberté de conscience est respectée, et les citoyens soviétiques, qu'ils soient croyants ou athées, n'en sont pas moins profondément unis jusque dans le sacrifice.
Nous considérons que c'est sur la base de tels principes que, croyants et non-croyants peuvent, dans un mutuel esprit de tolérance, collaborer au sein démocratique.
Nous n'avons jamais demandé et ne demandons pas aux catholiques l'abdication de leurs conceptions et l'acceptation de la doctrine communiste comme condition de leur collaboration.
Bien entendu par réciprocité, nous demandons aux catholiques de ne pas exiger de nous que nous abandonnions nos propres conceptions.
La laïcité de l'Etat et de l'école
Toutes les croyances religieuses, toutes les philosophies doivent, selon nous. être égales devant la loi et jouir des mêmes libertés
Chacun doit être libre de professer n'importe quelle religion ou de n'en avoir aucune.
C'est pourquoi, d'accord avec la tradition de la troisième République, nous nous prononçons pour la laïcité de l'Etat et de l'école.
Si nous trouvons, en effet, parfaitement normal que les ministres des différents cultes puissent être entretenus par les fidèles, nous estimons que l'Etat ne doit soutenir avec les fonds publics aucun culte de préférence à un autre, ni payer les serviteurs des différentes confessions,
Agir autrement, c'est donner un privilège aux uns au détriment des autres.
Or, depuis 1940', la laïcité a été sapée par les hommes de Vichy qui n'ont attribué des subventions importantes à l'Eglise catholique que pour mieux l'asservir elle-même.
Ainsi que l'a exposé Georges Cogniot dans l'Humanité :
Nous sommes pour le rétablissement de la laïcité parce qu'elle est le régime qui a le mieux assuré la paix scolaire et la liberté.
Nous réclamons la cessation des subventions à l'école dite libre parce que nous pensons que l'école publique laïque respecte la liberté de conscience de chacun, et se combine très bien avec l'instruction religieuse qu'il appartient aux familles, si elles le jugent bon, de faire donner à leurs enfants en dehors de la classe.
Nous réclamons la cessation des subventions parce qu'il est constant que la qualification des maîtres n'est pas en moyenne aussi élevée dans l'enseignement « libre » que dans l'enseignement public et qu'il n'est pas du rôle de l'Etat de favoriser un service d'éducation d'organisation inférieur contre un service d'éducation de type supérieur et que, de plus, il n'est pas non plus du rôle de l'Etat de gaspiller les ressources en aidant à la multiplication des doubles emplois e à la dispersion des efforts.
Nous réclamons encore au nom de la liberté elle-même : il fit avéré, en effet, que, dans certaines provinces, particulièrement dans certaines régions rurales ou le régime de la propriété foncière a conservé des traits archaïques, le choix de l'école n'est pas opéré librement par les ouvriers agricoles, les fermiers, les métayers, les artisans, mais dicté par les personnalités dont la subsistance et la vie même de ces travailleurs dépendent.
Nous réclamons, au nom de la paix publique, parce que, personne ne le contestera sérieusement, le régime laïque établi était entré dans les moeurs avant . cette guerre et cette invasion ; il ne faisait plus l'objet dans les assemblées que de débats académiques et était accepté en fait par la quasi unanimité de l'opinion ; le remettre en cause, c'est ranimer les anciennes querelles.
D'ailleurs ,nous le répétons, c'est le régime temporaire de l'étranger qui, seul, a fait ressurgir la question sur le terrain dé la politique pratique.
En réponse à notre ami Georges Cogniot, qui a exposé récemment dans l'Humanité ces idées, M. Pierre Chaillet, directeur du Témoignage chrétien, écrit :
Laïques nous pouvons l'être comme vous; il suffit que nous ayons l'assurance que la laïcité de l'Etat ne s'exercera pas à l'école au préjudice du respect que l'Etat et ses maîtres doivent à la conscience des enfants et à la foi des parents.
Nous considérons que l'école laïque peut être cette école de respect dont parle M. Pierre Chaillet.
Enfin, autre argument en faveur de l'école publique : nous devons travailler à l'union des générations nouvelles. Or, il est clair que ce n'est pas en organisant la concurrence d'écoles antagonistes que l'on travaillera à cette union.
Pour unir les Français, nous sommes pour une école publique où les droits des enfants et des parents, qu'ils soient croyants ou non croyants, seront respectés et où les enfants ces Français de toutes opinions et de toutes conditions apprendront à se connaître et à s'aimer.
Ce qui unit le chrétien et le communiste
Après avoir rappelé nos conceptions philosophiques et défini notre position à l'égard du problème de l'enseignement, je voudrais maintenant montrer que s'il est vrai que la doctrine philosophique des communistes est loin de la foi religieuse des chrétiens, il est cependant impossible de ne pas constater chez les uns et les autres, des points communs.
Aussi bien chez le chrétien sincère que chez le communiste, on retrouve le même amour de la justice, la même ardeur à vouloir répondre aux aspirations des hommes à une vie meilleure.
C'est ce que notait Engels dans sa Contribution à l'Histoire du Christianisme publiée en 1895, quand il écrivait :
L'histoire du christianisme offre des points de contact remarquables avec le mouvement ouvrier moderne.Comme celui-ci, le christianisme était à l'origine le mouvement des opprimés, il apparaissait tout d'abord comme religion des esclaves et des affranchis, _ des pauvres et des hommes privés de droits, des peuples subjugués ou dispersés par Rome.
Tous les deux, le christianisme, de même que le socialisme ouvrier, prêchent une délivrance prochaine de la servitude et de la misère.
Le christianisme transporte cette délivrance dans l'au-delà, dans une vie après la mort, dans le ciel.
Le socialisme la place dans te monde, dans une transformation de la Société.
Communistes et chrétiens peuvent donc s'unir parce que les uns et les autres ont l'amour de leurs semblables et aspirent à une vie meilleure pour tous les hommes.
Ils doivent s'unir pour éliminer, les obstacles qui s'opposent au rapprochement des hommes, à leur bonheur mutuel.
Quel est à notre époque l'obstacle essentiel?
C'est, incontestablement l'oppression économique et politique que les trusts font peser sur la société tout entière. En un mot, c'est le grand capital d'où le fascisme lui-même tire sa source.
L'encyclique Rerum, Novarum du pape Léon XIII, a d'ailleurs dénoncé ce mal en 1891, presque dans les mêmes termes que le Manifeste communiste de Marx et d'Engels.
Plus près de nous, c'est l'encyclique Quadragesimo Anno promulguée en 1931 par le pape Pie XI, qui juge le régime capitaliste en ces termes :
Ce qui, à notre époque, frappe tout d'abord le regard, ce n'est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l'accumulation d'une énorme puissance, d'un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d'un petit nombre d'hommes...
Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l'argent, concernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir.
Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l'organisme dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que, sans leur consentement, nul ne peut plus respirer.
Cette concentration du pouvoir et des ressources qui est comme le trait distinctif de l'économie contemporaine, est le fruit naturel d'une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites; ceux-là seuls restent debout qui sont les plus fortes qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence; qui sont les moins gênés par les scrupules de conscience.
A son tour, cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour s'emparer de la Puissance et ceci de trois façons : on combat d'abord pour la maîtrise économique, on se dispute ensuite l'influence sur le pouvoir . politique, don; on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte économique, le conflit se porte, enfin, sur le terrain international .Depuis, les faits sont venus renforcer cette analyse. On ne peut contester que les trusts aient joué un rôle dans l'avènement du fascisme, donc dans le déclenchement de la guerre.
Mais si nous sommes d'accord pour reconnaître la cause du mal, nous devons l'être également sur le remède à apporter.
Le remède réside de toute évidence, dans l'achèvement d'une transformation économique et sociale qui s'opère tous les jours sous nos yeux, mais qu'une petite poignée de privilégiés voudraient retarder parce qu'ils veulent conserver un régime où le travail collectif de l'immense masse profite essentiellement à une minorité parasite.
Le remède ? C'est que les monopoles, les trusts, les grandes banques qui rançonnent le peuple et mettent en péril la souveraineté nationale redeviennent la propriété collective de la nation.
Cette solution ne saurait déplaire aux chrétiens puisque c'est encore le pape Pie XI qui dans l'encyclique Quadragesimo anno écrit :
Il y a certaines catégories de biens pour lesquels on peut soutenir, avec raison, qu'ils doivent être réservés à la collectivité, lorsqu'ils viennent à conférer une puissance économique telle qu'elle ne peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains des personnes privées .
Les entreprises des trusts appartiennent incontestablement à cette catégorie de biens dont le pape Pie XI dit qu'ils ne peuvent, sans danger pour le bien public, être laissés entre les mains de particuliers.
Il s'ensuit que communistes et catholiques peuvent parfaitement s'entendre pour lutter contre les trusts. Mais il est d'autres objectifs qui peuvent être poursuivis en commun.
Traitant du problème de la coopération entre les chrétiens et tous les partisans des doctrines socialistes, c'est-à-dire des socialistes et des communistes, l'écrivain catholique. Jacques Maritain, déclare :
Il est clair qu'une telle coopération n'est pas la confusion des doctrines, Ce dont il s'agit, et ce qui s'est révélé possible, c'est de travailler ensemble, malgré ces oppositions doctrinales, pour une oeuvre temporelle, politique et sociale, que chacun conçoit à sa manière ?nais qui comporte assez de simili, toutes dans l'ordre des réalisations pratiques pour que les uns et les autres puissent s'y efforcer en commun.
Par cette déclaration de principe, Jacques Maritain justifie l'action commune entre communistes et catholiques.
D'autres catholiques montrent sur quelles bases peut s'établir cette action commune, dans le moment présent.
C'est le révérend père Philippe, membre de l'Assemblée consultative qui expose à Melun, les raisons de son adhésion et de sa participation au Front National, où il travaille aux côtés de militants communistes.
Il proclame :
C'est pour porter un témoignage chrétien contre les excès et les abominations des occupants hitlériens. et de leurs complices que j'ai accepté, non sans avoir réfléchi et pris conseil de diverses personnalités religieuses, d'entrer au Comité directeur du Front National pendant la période de clandestinité..
Que veut le Front National ? Il rie veut nuire ni à l'originalité ni à l'autonomie des différents partis, groupements, formations, ou personnalités qui acceptent librement d'y participer, pour y faire entendre leur voix.
Il ne veut en rien les accaparer. Il ne cherche pas à édifier la synthèse de principes contradictoires, comme serait celle du marxisme matérialiste athée et de la métaphysique chrétienne.
Il s'agit seulement de travailler ensemble... Veut-on quelques exemples de ces rencontres où tous les Français semblent bien pouvoir et devoir faire l'unanimité nationale ?
D'abord poursuivre la guerre jusqu'à la victoire.
Car nous sommes en guerre, il ne faut pas l'oublier; le sang français coule chaque jour pour la France à l'Est et à l'Ouest.
Demain ? Après la libération ? Toujours l'union.
En politique : ni régime policier, ni violence, ni torture, mais un jeu loyal (notesL'Encyclique « Quadragesimo anno » sur la restauration de l'ordre social, p. 86-87. Edit. Spès, 1936. Idem, p. 92.)
de la démocratie avec un pouvoir, cependant assez fort peur qu'il n'y ait pas carence gouvernementale.
En économie • pas de libéralisme individualiste, pas de féodalités industrielles ou financières au sein même de l'Etat et plus fortes que lui.
L'argent au service de l'homme, non pas l'homme au service de l'argent...
En politique extérieure : deux écueils à éviter : le pacifisme bêlant, le bellicisme chauvin.
La France veut être forte pour être respectée,
La France n'a aucunement l'intention. d'asservir les autres peuples, comme aura tenté le racisme hitlérien.
Enfin, ni guerre de classes, ni guerre de religion, pas de sectarisme d'où, qu'il vienne, Nous voulons en fait la liberté de conscience...
Il faut que l'union ne soit pas un vain mot, il faut que le Français n'ait pas la phobie obsessionnelle, ni les communistes, ni les catholiques, ni personne; il faut nous rencontrer, et nous unir sur les objectifs précis, car il faut vivre en paix après tant d'aussi terribles épreuves.
Vivre dans un climat de paternelle entente.
Ce serait le bonheur des Français comme ce serait le bien de la France et de tous les hommes.
Se prononçant dans le même sens, le journal catholique du -département du Lot, La Vie Quercynoise du 2 décembre 1944, commente en ces termes un exposé de la politique communiste fait récemment à Cahors :
Poursuivre la guerre aux côtés de toutes les nations démocratiques, épurer, remettre la France au travail, tels sont les thèmes de l'exposé communiste...
Il nous est agréable d'affirmer ici notre parfait accord avec un tel programme.
Chrétiens, nous approuvons tout ce qui peut aider à pénétrer dans le monde plus de justice.
Français, nous voulons notre pays libre, prospère et uni.
Aussi bien sont-ce là les voeux de tous ceux que n'aveuglent pas les partis -pris ou les soucis d'intérêts trop personnels.
Si donc nous approuvons ici, le représentant du Parti communiste, c'est parce qu'il a tenu le langage de ta sagesse française....
Si les communistes s'expriment toujours ainsi et agissent en conséquence, nul doute qu'ils n'obtiennent la coopération loyale de toutes les forces saisies du pays à oeuvre de redressement.
Mais cette oeuvre n'est le monopole d'aucune fraction de l'opinion : nous entendons bien pour notre part y apporter une -pierre.
Une fois de plus, le Parti communiste nous tend une main fraternelle, une fois de plus, et sans arrière-pensée nous répondons présents.
Mais notre présence n'a de sens et ne saurait en avoir que dans la mesure oit nous restons attachés aux croyances et aux attitudes morales qui sont notre raison d'exister et de vivre.
Nous sommes parfaitement d'accord avec les conclusions du journal catholique.
Que les chrétiens restent attachés à leurs croyances, nous avons dit déjà que nous trouvions cela tout à fait naturel.
Qu'ils revendiquent leur part dans l'oeuvre de redressement national, cela ne peut que nous réjouir.
Nous avons en effet toujours pensé que le relèvement de la France exigeait le rassemblement de toutes les bonnes volontés, de tous les Français honnêtes. Il s'agit d'un travail gigantesque.
Il faut mener la guerre jusqu'au bout et créer une armée nouvelle digne de la France,
Il faut faire passer la justice dans ce pays en châtiant les traîtres et en épurant les administrations.
Il faut enfin remettre en marche nos usines et nos transports, réorganises rapidement notre économie et reconstruire la France.
Maurice Thorez a dit dans son récent discours au Vélodrome d'hiver :
La tache à accomplir est immense, ce n'est pas la tache d'un seul parti ou lie quelques hommes d'Etat.
C'est la tache du peuple tout entier créant l'avenir dans l'enthousiasme.
Il a ajouté :
Pour réaliser cette tâche grandiose, le Parti communiste entend travailler de toutes ses forces au renforcement constant de l'unité agissante entre tous les bons Français.
Eh bien, et ce sera nia conclusion, ce devoir d'union, ce devoir de Français, communistes, catholiques, croyants et non-croyants sauront l'accomplir.
Ils sauront l'accomplir pour libérer complètement la France, pour écraser définitivement le fascisme et pour faire une patrie plus belle et plus forte, où tous les hommes réconciliés connaîtront la joie de vivre et le bonheur.