Joseph Staline
Les Questions du Léninisme
Tome II
Table des Matières
Entretien avec la première délégation ouvrière américaine
…………………………...…………………………p.3
I. Questions posées par la délégation et réponses du camarade Staline
II. Questions du camarade Staline et réponses des délégués
Entretien avec les délégations ouvrières de l'étranger
………………………………………………..…………p.24
Rapport politique du C.C. au XVe congrès du P.C. de l'U.R.S.S.
………………………………………………p.36
A. Rapport (3 décembre 1927)
I. Crise grandissante du capitalisme mondial et situation extérieure de l'U.R.S.S.
1. Etat économique du capitalisme mondial et aggravation de la lutte pour les marchés extérieurs
2. Politique internationale du capitalisme et préparation de nouvelle guerres impérialistes
3. Etat du mouvement révolutionnaire et présages d'un nouvel élan révolutionnaire
4. Le monde capitaliste et l'U.R.S.S
5. Conclusion
II. Les succès de l'édification socialiste et la situation intérieure de l'U.R.S.S.
1. L'économie nationale dans son ensemble
2. Le rythme du développement de notre grande industrie socialiste
3. Le rythme du développement de notre économie rurale
4. Les classes, l'appareil d'Etat, le développement culturel du pays
III. Le Parti et l'opposition
1. L'état du Parti
2. Le bilan de la discussion
3. Les divergences fondamentales entre le Parti et l'opposition
4. Comment agir dès lors avec l'opposition ?
IV. Le bilan général
B. Discours de clôture (7 décembre 1927)
I. Sur le discours de Rakovski
II. Sur le discours de Kaménev
III. Conclusion
Sur le front des céréales
………………………………………………………………………………..……….p.76
Lénine et l'alliance avec le paysan moyen
……………………………………………………………….…..…p.83
Plénum de juillet du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique
………………………………p.90
I. Problèmes de l'Internationale communiste
1. Les problèmes essentiels touchant le VIe congrès de l'Internationale communiste
2. Le problème de l'Internationale communiste
II. Problèmes de l'édification socialiste en U.R.S.S.
1. Sur la politique du stockage des blés
2. Formation de cadres pour l'édification industrielle
III. Conclusion
Le danger de droite dans le P.C. de l'U.R.S.S
……………...………………………………………………….p.100
L'industrialisation du pays et la déviation de droite dans le Parti communiste de l'URSS
……………………p.107
I. Le rythme de développement de l'industrie
II. Le problème des céréales
III. La lutte contre les déviations et l'attitude conciliante à leur égard
Sur le danger de droite dans le Parti communiste allemand
……………………………………………...……p.126
I. Le problème de la stabilisation capitaliste
II. Le problème des batailles de classe du prolétariat
III. Le problème du Parti communiste allemand
IV. Les droitiers dans le P.C.A. et dans le P.C. de l'U.R.S.S
V. Projet de lettre confidentielle et ouverte
Le danger de droite dans le P.C. de l'U.R.S.S
…………………………………………………………..……..p.132
I. Les transformations sociales et nos désaccords
II. Nos désaccords dans le domaine de l'Internationale communiste
III. Désaccords en matière de politique intérieure
1. De la lutte de classe
2. L'exacerbation de la lutte de classe
3. Sur la paysannerie
4. Sur la nouvelle politique économique et les rapports de marchés
5. Le rythme de développement de l'industrie et les nouvelles formes d'alliance entre la ville et la campagne
6. Boukharine comme théoricien
7. Plan quinquennal ou plan biennal
8. Sur les surfaces emblavées
9. Sur les stockages du blé
IV. Sur la lutte contre la déviation de droite
Les fractions de droite dans le P.C. des Etats-Unis d'Amérique
………………………………...…………….p.165
Discours prononcé à la Commission américaine du Présidium du C.E. de l'I.C., le 6 mai 1929
Premier discours prononcé au Présidium du Comité exécutif de l'I.C. sur la question américaine le 14 mai 1929
Deuxième discours prononcé au Présidium du C.E. de l'I.C. le 14 mai 1929
AVERTISSEMENT
L'ouvrage que nous présentons, les Questions du Léninisme, contient les articles et discours de Staline publiés de la fin de 1927 à 1929. Ces écrits traitent surtout de la construction du socialisme en U.R.S.S. Deux discours sont cependant consacrés exclusivement à des problèmes du mouvement ouvrier international.
Les articles et discours sont donnés dans l'ordre chronologique.
Les citations de Lénine sont tirées des Œuvres complètes éditées par nous, d'après la 2e édition de l'Institut Lénine de Moscou. Lorsque la citation est extraite d'un tome non encore paru en français, nous avons seulement indiqué le tome et l'article d'où la citation a été prise.
Editions sociales internationales.
Les Questions du Léninisme
Entretien avec la première délégation ouvrière américaine
(9 septembre 1927)
I - Questions posées par la délégation et réponses du camarade Staline
Première question. — Quels nouveaux principes ont été pratiquement ajoutés au marxisme par Lénine et le Parti communiste ? Peut-on affirmer que Lénine croyait en la " révolution créatrice ", alors que Marx était plutôt enclin à attendre que le développement des forces économiques eût atteint son point culminant ?
Réponse. — Je crois que Lénine n'a " ajouté " aucun " nouveau principe " au marxisme, pas plus qu'il n'a retranché aucun des " vieux " principes marxistes. Lénine a été et est resté le disciple le plus fidèle et le plus conséquent de Marx et d'Engels, professant les principes marxistes. Mais Lénine ne fut pas que le réalisateur de la doctrine de Marx et d'Engels. Il était en même temps le continuateur de cette doctrine. Cela signifie qu'il a développé la doctrine de Marx et d'Engels pour l'appliquer aux nouvelles conditions de l'évolution, et aussi à la nouvelle phase du capitalisme, c'est-à-dire à l'impérialisme. Cela signifie qu'en étudiant à fond la doctrine de Marx et d'Engels en conformité des nouvelles conditions de la lutte de classe, Lénine a apporté au patrimoine général de la doctrine marxiste des facteurs nouveaux qui manquaient à cette doctrine, et que Marx et Engels ne pouvaient donner en période du capitalisme pré-impérialiste. Ces facteurs sont basés intégralement sur les principes énoncés par Marx et Engels. C'est en ce sens que l'on dit chez nous que le léninisme est du marxisme de l'époque impérialiste et de celle des révolutions prolétariennes.
Voici les problèmes dans le domaine desquels Lénine a apporté des facteurs nouveaux en développant ultérieurement la doctrine marxiste.
C'est d'abord le problème du capitalisme monopolisateur, de l'impérialisme, nouvelle étape du capitalisme. Dans son Capital, Marx a fourni une analyse des bases du capitalisme. Mais Marx et Engels ont vécu à l'époque du capitalisme pré-monopolisateur, à une époque où le capitalisme évoluait sans heurts ni secousses et se propageait " pacifiquement " de par le monde. Cette époque touchait à son terme vers la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe, époque à laquelle Marx et Engels n'étaient plus en vie. On conçoit qu'ils n'aient pu que conjecturer les nouvelles conditions du développement capitaliste dont l'avènement se rattache à la nouvelle phase du capitalisme, à la phase impérialiste, monopolisatrice, où l'évolution égale du capitalisme a fait place à un développement catastrophique et par zigzags ; où l'inégalité de développement et les contradictions du capitalisme se sont manifestées avec une force particulière ; où la lutte pour les débouchés et les marchés d'exportation de capitaux a rendu inévitables, vu l'inégalité extrême du développement capitaliste, les guerres impérialistes périodiques visant aux partages périodiques du monde et des zones d'influence. Le mérite et, par suite, l'innovation de Lénine, consiste en ce qu'il a donné, en s'inspirant des principes fondamentaux du Capital, une analyse marxiste fouillée de l'impérialisme, dernière étape du capitalisme, et a dévoilé ses tares et les conditions de sa chute imminente. C'est sur la base de cette analyse que Lénine a proclamé que dans les conditions de l'impérialisme la victoire du socialisme est possible dans un ou plusieurs pays capitalistes pris isolément.
En deuxième lieu, c'est le problème de la dictature du prolétariat. L'idée principale de la dictature du prolétariat, moyen de domination politique du prolétariat et méthode de renversement du régime capitaliste par la violence, vient de Marx et d'Engels. Ce qu'il y a de nouveau, chez Lénine, dans cet ordre d'idées, c'est qu'il a découvert le régime soviétique comme forme de gouvernement de la dictature du prolétariat, en utilisant à cet effet l'expérience de la Commune de Paris et de la révolution russe; il a réduit à sa plus simple expression la formule de la dictature du prolétariat sous le rapport des alliés de ce dernier, et a défini cette dictature comme suit : forme particulière de l'alliance du prolétariat avec les masses exploitées des classes non prolétariennes (paysannerie, etc.) dirigées par le premier. Il a fait ressortir, avec une force particulière, le fait que, dans une société divisée en classes, la dictature du prolétariat est le type supérieur de la démocratie, une forme de la démocratie prolétarienne représentant les intérêts de la majorité (des exploités), — à l'opposé de la démocratie capitaliste qui représente les intérêts de la minorité (des exploiteurs).
En troisième lieu, c'est le problème de l'édification victorieuse du socialisme, en régime de dictature du prolétariat, en période de transition du capitalisme au socialisme, dans un pays entouré d'Etats capitalistes.
Pour Marx et Engels, la période de la dictature du prolétariat était une période plus ou moins longue, pleine d'escarmouches révolutionnaires et de guerres civiles, période au cours de laquelle le prolétariat au pouvoir prend des mesures d'ordre politique, économique, culturel et administratif, en vue de substituer à la vieille société capitaliste une nouvelle société socialiste, sans classes ni Etat. Lénine se plaçait entièrement et sans réserve sur le terrain de ces principes essentiels de Marx et d'Engels. Dans cet ordre d'idées, les innovations de Lénine consistent en ceci : 1. Il a donné un fondement scientifique à la théorie en vertu de laquelle on peut édifier entièrement une société socialiste dans un pays de dictature du prolétariat, entouré de voisins impérialistes, à la condition que ce pays ne soit pas étranglé par une intervention militaire des pays capitalistes environnants ; 2. il a tracé les voies concrètes d'une politique économique (la Nouvelle Politique Economique), qui permet au prolétariat détenant les postes économiques de commandement (industrie, terre, transports, banques, etc.) d'unir l'industrie socialisée à l'agriculture (" l'alliance de l'industrie et de l'agriculture "), et d'acheminer ainsi toute l'économie nationale vers le socialisme ; 3. il a esquissé les moyens concrets d'amener et d'attirer le gros des masses paysannes à l'édification socialiste, par l'intermédiaire de la coopération, qui constitue entre les mains du prolétariat exerçant la dictature le moyen le plus efficace de transformer la petite économie paysanne, et de rééduquer le gros de la paysannerie dans l'esprit socialiste.
En quatrième lieu, c'est le problème de l'hégémonie du prolétariat dans la révolution, dans toute révolution populaire, tant dans celle dirigée contre le tsarisme que dans celle dirigée contre le capitalisme.
Marx et Engels ont ébauché les grandes lignes de l'hégémonie du prolétariat.
Ce qu'il y a de nouveau, chez Lénine, en ce sens, c'est qu'il a développé grandement cette ébauche dont il a fait un système harmonieux de l'hégémonie du prolétariat, de la direction prolétarienne exercée sur les masses laborieuses de la ville et de la campagne, aussi bien en ce qui concerne le renversement du tsarisme et du capitalisme que dans le sens de l'édification socialiste en régime de dictature du prolétariat. On sait que l'hégémonie du prolétariat a été appliquée, de main de maître, par Lénine et son parti, en Russie. C'est ce qui, entre autres choses, explique pourquoi la révolution en Russie a amené le prolétariat au pouvoir.
Auparavant, les ouvriers se battaient sur les barricades pendant la révolution, versaient leur sang, jetaient bas l'ancien régime, mais le pouvoir tombait entre les mains de la bourgeoisie qui, par la suite, opprimait et exploitait les ouvriers. C'est ce qui eut lieu en Angleterre et en France. C'est ce que nous avons vu se produire en Allemagne. Par contre, chez nous, en Russie, la situation a changé. Les ouvriers de chez nous n'étaient pas que la force de choc de la révolution. Le prolétariat russe s'est efforcé en même temps d'exercer l'hégémonie, la direction politique de toutes les masses exploitées de la ville et de la campagne, en les groupant autour de lui, en les détachant de la bourgeoisie, en isolant celle-ci politiquement.
Exerçant l'hégémonie sur les masses exploitées, le prolétariat russe combattait en permanence pour s'emparer du pouvoir et l'utiliser dans son propre intérêt contre la bourgeoisie, contre le capitalisme. Voilà pourquoi, à chaque manifestation violente de la révolution, en octobre 1905 ou en février 1917, on voyait apparaître des Soviets de députés ouvriers, germes du nouvel appareil politique destiné à écraser la bourgeoisie, — à l'opposé du Parlement bourgeois, vieux mécanisme politique dont la mission est d'écraser le prolétariat. La bourgeoisie de chez nous a tenté à deux reprises de restaurer le Parlement bourgeois et de supprimer les Soviets : en août 1917, à l'époque du " pré-Parlement ", avant la prise du pouvoir par les bolcheviks, et en janvier 1918, lors de l' " Assemblée constituante ", après la prise du pouvoir par le prolétariat ; mais ces tentatives s'avérèrent inopérantes. Pourquoi ? Parce que la bourgeoisie était, déjà, isolée politiquement. Des millions de travailleurs regardaient le prolétariat comme l'unique conducteur de la révolution ; d'autre part, les Soviets avaient déjà fait leurs preuves en tant que pouvoir ouvrier, et le prolétariat se rendait compte que substituer aux Soviets un Parlement bourgeois eût été le suicide pour lui. Rien d'étonnant que le Parlement bourgeois n'ait pas " pris " chez nous. Voilà pourquoi la révolution, en Russie, a amené au pouvoir le prolétariat.
Tels sont les résultats de la mise en œuvre du système léniniste de l'hégémonie du prolétariat dans la révolution.
En cinquième lieu : le problème national et colonial. Marx et Engels, analysant en leur temps les événements d'Irlande, des Indes, de Chine, des pays d'Europe centrale, de Pologne, de Hongrie, ont fourni les idées directrices, les idées fondamentales de la question nationale et coloniale.
Dans son œuvre, Lénine se recommande de ces idées, mais il apporte en plus des facteurs nouveaux : 1. Il groupe ces idées en un système coordonné de conceptions sur les révolutions nationales et coloniales à l'époque de l'impérialisme ; 2. il rattache le problème national et colonial à celui du renversement de l'impérialisme ; 3. il proclame le problème national et colonial partie intégrante du problème général de la révolution prolétarienne internationale.
Enfin, le problème du Parti du prolétariat, Marx et Engels ont esquissé les grandes lignes de leur conception du Parti, qu'ils considéraient comme le détachement avancé du prolétariat, sans lequel ce dernier ne saurait réaliser son émancipation ni dans le sens de la prise du pouvoir, ni dans celui de la transformation de la société capitaliste. Ce qu'il y a de nouveau chez Lénine, en ce sens, c'est qu'il a développé ces grandes lignes conformément aux nouvelles conditions de lutte du prolétariat en période impérialiste; il a montré que : 1. le Parti est la forme supérieure de l'organisation de classe du prolétariat, à côté des autres formes de cette organisation (syndicats, coopératives, Etat), dont il est appelé à diriger et à coordonner l'action; 2. la dictature du prolétariat ne sera réalisée que par le Parti qui en est la force dirigeante ; 3. la dictature du prolétariat ne peut être intégrale que si elle est dirigée par un seul parti, le Parti communiste, qui ne partage pas et ne doit pas partager la direction avec d'autres partis ; 4. sans une discipline de fer, dans le Parti, on ne réalisera pas les tâches de la dictature du prolétariat, qui consistent à écraser les exploiteurs et à édifier une société socialiste à la place de la société divisée en classes.
Voilà donc quelles sont les innovations apportées par Lénine dans son œuvre, où se trouve concrétisée et développée la doctrine de Marx, conformément aux nouvelles conditions de lutte du prolétariat en période impérialiste.
C'est pour cette raison que l'on dit chez nous, que le léninisme est du marxisme de l'époque de l'impérialisme et des révolutions prolétariennes.
Il en résulte que l'on ne saurait séparer le léninisme du marxisme, ni à plus forte raison, le lui opposer.
La question posée par la délégation contient ensuite ceci : " Serait-il juste de dire que Lénine croyait en la " révolution créatrice ", alors que Marx était plutôt enclin à attendre que les forces économiques eussent atteint le point culminant de leur développement ? "
J'estime que ce serait une erreur que de l'affirmer. Je pense que toute révolution populaire, dans la mesure où elle est réellement populaire, est créatrice, puisqu'elle détruit l'ancien régime et crée, édifie un nouveau régime. Naturellement, il ne saurait y avoir rien de fécond dans les " révolutions ", s'il est permis de les appeler de ce nom, qui éclatent quelquefois, par exemple, en Albanie, sous la forme de " soulèvements " grotesques entre tribus. Ces " soulèvements " n'ont jamais été des révolutions aux yeux des marxistes. Il n'est point visiblement question de "soulèvements" de cette espèce, mais d'une révolution populaire de masse, qui dresse les classes opprimées contre les classes oppressives. Or, une telle révolution ne peut pas ne pas être créatrice. Marx et Lénine étaient, l'un et l'autre, pour une telle révolution précisément, et rien que pour une telle révolution. Il va de soi qu'une révolution semblable ne peut se produire que dans certaines conditions favorables d'ordre politique et économique.
Deuxième question. — A-t-on raison de dire que le Parti communiste contrôle le gouvernement ?
Réponse. — Tout dépend de la façon dont on conçoit le contrôle. Dans les pays capitalistes, on conçoit ce terme d'une manière un peu spéciale. Je sais maints gouvernements capitalistes soumis au contrôle des grandes banques, cela malgré les Parlements " démocratiques ". Ces derniers prétendent seuls exercer le contrôle sur le gouvernement. Or, on sait que la composition des gouvernements est déterminée à l'avance par les puissants consortiums financiers qui contrôlent leurs actes. Tout le monde sait que dans aucune " puissance " capitaliste, le Cabinet n'est jamais formé contre la volonté des magnats de la finance, dont une pression financière suffit pour culbuter les ministres. C'est ainsi que les banques exercent un contrôle véritable sur les gouvernements à côté du contrôle apparent des Parlements. S'il s'agit d'un contrôle de cette espèce, je dois déclarer que, chez nous, le contrôle des " sacs d'écus " sur le gouvernement est impossible et entièrement exclu, pour la bonne raison que les banques de chez nous sont depuis longtemps nationalisées et que les " sacs d'écus " sont depuis longtemps boutés hors de l'U.R.S.S.
La délégation voulait peut-être parler non du contrôle, mais de la direction du Parti à l'égard du gouvernement ? Si c'est cela que la délégation entendait, je répond : Oui, le Parti, chez nous, dirige le gouvernement. Cette direction est possible parce que le Parti jouit de la confiance de la majorité des ouvriers et des travailleurs ; il a le droit de diriger les organes gouvernementaux au nom de cette majorité.
Comment s'exerce la direction du gouvernement par le Parti ouvrier de l'U.R.S.S., par le P.C. de l'U.R.S.S. ?
D'abord, le Parti s'efforce, par l'intermédiaire des Soviets et de leurs congrès, de faire nommer aux postes d'Etat les plus importants de notre pays ses candidats, ses meilleurs militants, dévoués à la cause du prolétariat et résolus à le servir avec abnégation. Dans l'immense majorité des cas, le Parti réussit à faire adopter ses candidats grâce à la confiance que lui témoignent les ouvriers et les paysans. Ce n'est pas par hasard qu'à la tête des organes gouvernementaux, chez nous, se trouvent des communistes, et que ces dirigeants jouissent d'un grand crédit dans le pays.
En deuxième lieu, le Parti contrôle le travail des organes gouvernementaux, celui des organes administratifs : il redresse leurs erreurs et leurs défauts inévitables, en les aidant à réaliser les décisions du gouvernement, à leur assurer l'appui des masses. A noter que les organes de gouvernement ne prennent aucune mesure importante sans s'inspirer des indications appropriées du Parti.
En troisième lieu, le Parti fournit les directives générales qui aident les organes du pouvoir à élaborer leur plan de travail : industrie, agriculture, commerce, action éducative, — directives qui déterminent le caractère et le sens du travail de ces organes pour toute la durée de l'exercice de ces plans.
La presse bourgeoise s' " étonne " d'ordinaire de cette " intervention " du Parti dans les affaires de l'Etat. Mais cet " étonnement " est foncièrement hypocrite. On sait que dans les pays capitalistes, les partis bourgeois " interviennent ", au même titre, dans les affaires de l'Etat et dirigent les gouvernements; que là-bas cette direction est détenue par un cercle restreint de personnes liées d'une façon ou d'une autre aux grandes banques et qui s'efforcent, par suite, de cacher leur jeu à la population. Tout le monde sait qu'en Angleterre et dans les autres pays capitalistes, tous les partis bourgeois ont leur Cabinet occulte composé d'un nombre restreint de personnes auxquelles est confiée la direction des affaires.
Rappelez-vous, par exemple, le fameux discours de Lloyd George sur le cabinet occulte du Parti libéral. Sous ce rapport, la différence entre le pays soviétique et les pays capitalistes consiste en ce que: 1. dans les pays du capitalisme, les partis bourgeois dirigent l'Etat dans l'intérêt de la bourgeoisie et contre le prolétariat, alors qu'en U.R.S.S., le P.C. dirige l'Etat dans l'intérêt du prolétariat et contre la bourgeoisie ; 2. les partis bourgeois cachent au peuple leur rôle dirigeant et ont recours à des Cabinets clandestins, louches, alors qu'en U.R.S.S. le P.C. n'a pas besoin de se faire aider de Cabinets secrets. Il flétrit la politique et l'activité des Cabinets secrets et proclame ouvertement devant le pays qu'il revendique la responsabilité de la direction de l'Etat.
Un des délégués : Est-ce sur la même base que le Parti dirige les syndicats ?
Staline. — En substance, oui. Du point de vue formel, le Parti ne peut imposer aux syndicats aucune espèce de directives. Mais le Parti donne des directives aux communistes travaillant dans les syndicats. On sait qu'il existe des fractions communistes dans les syndicats comme, du reste, dans les Soviets, les coopératives, etc. Ces fractions communistes ont pour devoir de chercher par la persuasion à faire adopter aux syndicats, Soviets, coopératives, etc., des décisions concordant avec les directives du Parti. Dans la plupart des cas, elles réussissent à se faire écouter, le Parti jouissant d'une grande influence parmi les masses dont la confiance lui est entièrement acquise. C'est ainsi que se trouve réalisée l'unité d'action des organisations les plus diverses du prolétariat. Autrement, le travail de ces organisations de la classe ouvrière aurait un caractère désordonné, chaotique.
Troisième question. — Un seul parti étant légal, en Russie, comment savez-vous que les masses sympathisent avec le communisme ?
Réponse. — Il est vrai qu'en U.R.S.S. il n'existe pas de partis bourgeois légaux. Un seul parti, le parti des ouvriers, le P.C., jouit de la légalité. Y a-t-il cependant chez nous des moyens de nous rendre compte que la majorité des ouvriers, la majorité des masses laborieuses sympathisent avec le communisme ? Bien entendu, il s'agit des masses ouvrières et paysannes, et non point de la nouvelle bourgeoisie, non point des débris des classes des exploiteurs démolies déjà par le prolétariat. En effet, nous avons la possibilité, les voies et les moyens de nous rendre compte si, oui ou non, les ouvriers et les paysans sympathisent avec les communistes. Passons en revue les périodes les plus importantes de l'histoire de notre pays pour voir si l'on a raison de dire que les sympathies des masses vont réellement aux communistes.
Examinons, avant tout, une époque aussi grave que celle de la révolution d'Octobre 1917, où le Parti communiste, en tant que parti précisément, appelait ouvertement les ouvriers et les paysans à renverser le pouvoir de la bourgeoisie, et où ce parti était soutenu par l'immense majorité des ouvriers, des soldats et des paysans. La situation se présentait comme suit : le pouvoir était détenu par les socialistes-révolutionnaires et les social-démocrates (menchéviks), qui bloquaient avec la bourgeoisie. Le pouvoir central et local, ainsi que le commandement de l'armée de 12 millions de soldats étaient assurés par ces partis qui exerçaient le gouvernement. Le P.C. était semi-clandestin. Les bourgeois de tous les pays pronostiquaient la faillite imminente du Parti bolchevik. L'Entente était pleinement et sans réserve pour le gouvernement Kérenski. Mais le P.C., le Parti bolchevik, n'en appelait pas moins le prolétariat à renverser ce gouvernement et à instaurer la dictature du prolétariat.
Eh bien, la majorité immense des masses laborieuses, du front comme de l'arrière, soutenait résolument les bolcheviks. C'est ainsi que le gouvernement Kérenski fut renversé et le pouvoir du prolétariat instauré. Comment se fait-il que les bolcheviks soient sortis victorieux malgré les prophéties hostiles des bourgeois de tous les pays du monde sur la chute du Parti bolchevik ? N'est-ce pas parce que les grandes masses des travailleurs sympathisent avec le Parti bolchevik ? Je crois que oui.
Voilà donc ce qui démontre, en premier lieu, l'autorité et l'influence du Parti communiste parmi les larges masses de la population.
Prenons la période suivante, celle de l'intervention militaire, de la guerre civile, où les capitalistes anglais occupaient le nord de la Russie, la région d'Arkhangelsk et de Mourman ; où les capitalistes américains, anglais, japonais et français occupaient la Sibérie et organisaient l'expédition Koltchak ; où les capitalistes français et anglais se préparaient à envahir le " sud de la Russie ", en armant Dénikine et Wrangel. Ce fut une guerre livrée par l'Entente et les généraux contre-révolutionnaires russes au gouvernement communiste de Moscou, aux conquêtes de notre révolution d'Octobre. Ce fut une période où se vérifiaient grandement la force et la stabilité du Parti communiste au sein des grandes masses ouvrières et paysannes. Eh bien, on, le sait bien, au sortir de la guerre civile, les envahisseurs furent jetés hors de la Russie et les généraux contre-révolutionnaires furent battus par l'Armée rouge. La fin de la guerre était déterminée, en fin de compte, non par la technique dont Koltchak et Dénikine étaient abondamment fournis par les soins des ennemis de l'U.R.S.S., mais par une politique juste, par la sympathie et l'appui des multitudes. Est-ce par hasard que le Parti bolchevik est sorti victorieux à ce moment ? Non, évidemment. Or, n'est-ce pas là une preuve que le Parti communiste jouit, chez nous, de la sympathie des grandes masses de la population laborieuse ?
Je crois que oui. Voilà donc ce qui démontre, en second lieu, la force et la stabilité du P.C. de l'U.R.S.S.
Passons maintenant à la période actuelle, à la période d'après-guerre où des questions d'édification pacifique sont à l'ordre du jour, où le délabrement économique a cédé la place à la reconstitution de l'industrie, et enfin à la reconstruction de l'ensemble de notre économie nationale sur une nouvelle base technique. Or, je demande : Avons-nous aujourd'hui les moyens de vérifier la force et la stabilité du Parti communiste, de déterminer le degré de sympathie des populations laborieuses envers ce parti ? Je crois que oui.
Considérons avant tout les syndicats qui groupent près de 10 millions de prolétaires, et examinons la composition des organes dirigeants de ces syndicats. Est-ce par hasard qu'à la tête de ces derniers se trouvent des communistes ? Non, certes. Il serait puéril de s'imaginer que les ouvriers de l'U.R.S.S. se désintéressent de la composition des organes syndicaux dirigeants. Les ouvriers de l'U.R.S.S. ont été élevés et éduqués à travers la tourmente de trois révolutions. Mieux que personne, ils ont appris à vérifier l'activité de leurs dirigeants et à les écarter s'ils cessent de servir les intérêts du prolétariat. L'homme le plus populaire de notre parti fut, en son temps, Plékhanov. Et cela n'a pourtant pas empêché les ouvriers de l'écarter résolument quand ils acquirent la conviction que Plékhanov abandonnait la ligne prolétarienne. Et si ces ouvriers donnent leur entière confiance aux communistes en les proposant à des postes de direction syndicale, n'est-ce pas un témoignage certain que la force et la stabilité du P.C. sont énormes parmi les travailleurs de l'U.R.S.S. ? Voilà une preuve de plus que les grandes masses de travailleurs sympathisent absolument avec le Parti communiste.
Prenons les récentes élections aux Soviets. En U.R.S.S., le droit de suffrage est accordé à toute la population adulte, à partir de l'âge de 18 ans, sans distinction de sexe ni de nationalité, excepté les éléments bourgeois qui exploitent le travail d'autrui. Cela fait un total de 60 millions environ d'électeurs. Bien entendu l'immense majorité d'entre eux sont des paysans. Sur ces 60 millions d'électeurs, ont usé du droit de vote 51 % environ, soit plus de 30 millions de personnes. Regardez maintenant la composition des organes dirigeants de nos Soviets, du centre et de la province. Est-ce par hasard que l'immense majorité des éléments dirigeants sont des communistes ? Il est certain que ce n'est pas là un phénomène accidentel. N'est-ce pas une preuve que le Parti communiste jouit de la confiance des multitudes paysannes ? Je crois que oui.
Voilà donc ce qui prouve une fois de plus la force et la stabilité du Parti communiste.
Prenons les Jeunesses communistes dont les organisations englobent près de deux millions de jeunes ouvriers et paysans. Est-ce par hasard que l'immense majorité des éléments dirigeants électifs de ces organisations sont des communistes ? Je ne le crois pas.
Voilà donc ce qui prouve une fois de plus la force et l'autorité du Parti communiste.
Prenons enfin nos innombrables conférences, congrès, assemblées de délégués, etc., qui groupent des millions de travailleurs des deux sexes, ouvriers et ouvrières, paysans et paysannes, de toutes les nationalités peuplant l'Union soviétique. Les Occidentaux se plaisent à bafouer ces congrès et ces conférences, disant que les Russes aiment à parler. Or, ces conférences et ces congrès sont pour nous d'une importance considérable ; ils permettent de nous rendre compte de l'opinion des masses, de dévoiler nos fautes et de trouver les moyens de les faire disparaître. Car nous en commettons pas mal, nous ne le dissimulons pas; nous estimons que la mise à jour de ces fautes et leur redressement loyal sont le meilleur moyen d'améliorer le gouvernement du pays.
Parcourez les discours des orateurs à ces congrès et conférences, réfléchissez aux remarques pleines de bon sens pratique et dépourvues de malice de ces " hommes simples " d'origine ouvrière ou paysanne; étudiez leurs résolutions, — et vous verrez combien grandes sont l'influence et le prestige du Parti communiste ; vous verrez que tous les partis du monde pourraient envier cette influence et ce prestige. Une preuve de plus de la stabilité du Parti communiste.
Tels sont les voies et les moyens permettant de vérifier la force et l'influence du Parti communiste parmi les masses populaires.
Voilà ce qui me dit que les grandes masses ouvrières et paysannes de l'U.R.S.S. sympathisent avec le Parti communiste.
Quatrième question. — Si un groupe sans-parti venait à organiser une fraction et à poser ses candidatures aux élections, à supposer que ces candidats soient pour le soutien du gouvernement soviétique, mais pour la suppression du monopole du commerce extérieur, — ce groupe pourrait-il engager une active campagne électorale et en aurait-il les moyens ?
Réponse. — Je pense que cette question renferme une contradiction irréductible. On ne saurait concevoir un groupe préconisant le soutien du gouvernement soviétique et revendiquant en même temps la suppression du monopole du commerce extérieur. Pourquoi? Mais parce que le monopole du commerce extérieur constitue l'une des bases immuables de la " plate-forme " du gouvernement soviétique. Et le groupe qui demanderait la suppression du monopole du commerce extérieur ne pourrait être pour le soutien du gouvernement soviétique, parce que profondément hostile au régime soviétique tout entier.
Certes, il est des éléments, en U.R.S.S., réclamant la suppression du monopole du commerce extérieur. Ce sont les nepmans, les koulaks, les débris des classes des exploiteurs déjà défaites, etc. Mais ces éléments ne forment qu'une partie infime de la population. Je crois que ce ne sont pas ces éléments-là que vise la délégation. Mais s'il s'agit des ouvriers et des masses paysannes laborieuses, je dois déclarer que la revendication tendant à supprimer le monopole du commerce extérieur ne saurait que provoquer des rires et des manifestations d'hostilité de leur part.
En effet, que signifierait pour les ouvriers la suppression du monopole du commerce extérieur ? Cela reviendrait pour eux à abandonner l'industrialisation du pays, la construction de nouvelles usines et fabriques et l'agrandissement des vieilles. Cela reviendrait pour eux à faire envahir l'U.R.S.S. par des marchandises venant des pays capitalistes, à comprimer notre industrie par suite de sa faiblesse relative, à accroître le chômage, à empirer la situation matérielle de la classe ouvrière, à affaiblir ses positions économiques et politiques. Ce qui aboutirait, finalement, à renforcer le nepman et, en général, la nouvelle bourgeoisie. Le prolétariat de l'U.R.S.S. peut-il accepter ce suicide ? Non, évidemment.
Voyons ce que la suppression du monopole du commerce extérieur apporterait aux paysans laborieux. Elle signifierait la transformation de notre pays indépendant en un pays semi-colonial et la paupérisation des masses paysannes. Elle impliquerait le retour au régime de la " liberté du commerce ", qui régnait sous Koltchak et Dénikine, où les millions de paysans étaient pillés et écorchés en toute liberté, par les efforts conjugués des généraux contre-révolutionnaires et des " Alliés ". Elle signifierait en somme le renforcement des koulaks et des autres éléments exploiteurs de la campagne. Les paysans connaissent suffisamment les beautés de ce régime pour l'avoir subi en Ukraine et au Caucase du Nord, sur le Volga et en Sibérie. Y a-t-il des raisons de croire qu'ils consentiront à se laisser nouer une corde autour du cou ? Il est évident que les masses paysannes laborieuses ne peuvent pas être pour la suppression du monopole du commerce extérieur.
Un des délégués. — La délégation n'a mentionné la suppression du monopole du commerce extérieur qu'à titre d'exemple susceptible de rallier tout un groupe de la population, si en U.R.S.S. n'était pas détenu par un seul parti le monopole de la légalité.
Staline. — La délégation revient ainsi à la question du monopole du Parti communiste, unique parti légal de l'U.R.S.S. J'ai déjà répondu brièvement à cette question, en parlant des voies et des moyens de vérifier la sympathie des millions d'ouvriers et de paysans pour le Parti communiste. Quant aux autres couches de la population, les koulaks, les nepmans, les débris des vieilles classes des exploiteurs aujourd'hui défaites, — elles n'ont pas, chez nous, le droit de se constituer en organisations politiques, comme elles sont, du reste, privées du droit de vote. Le prolétariat a enlevé à la bourgeoisie non seulement les usines et les fabriques, les banques, les chemins de fer, la terre et les mines. Il lui a enlevé aussi le droit de posséder une organisation politique, car le prolétariat ne veut point voir renaître le régime bourgeois.
La délégation n'a visiblement rien à objecter contre le prolétariat de l'U.R.S.S. qui a dépossédé la bourgeoisie et les propriétaires fonciers de leurs usines et fabriques, de leurs chemins de fer et de la terre, de leurs banques et de leurs mines (Rires). Mais il me semble que la délégation manifeste quelque étonnement de ce que le prolétariat ne s'est pas arrêté là et a dépouillé la bourgeoisie des droits politiques. J'estime que cela n'est pas tout à fait logique ou, plus exactement, pas logique du tout.
Pourquoi demander au prolétariat de la générosité à l'égard de la bourgeoisie ? La bourgeoisie qui, en Europe occidentale, est au pouvoir, fait-elle le moins du monde preuve de générosité envers le prolétariat ? Ne réduit-elle pas à l'illégalité les partis véritablement révolutionnaires de la classe ouvrière ? Pourquoi exiger du prolétariat de l'U.R.S.S. de la générosité envers son ennemi de classe ? Je crois que la logique oblige. Ceux qui admettent la possibilité de restituer à la bourgeoisie ses droits politiques doivent, pour être logiques, aller plus loin et poser la question du retour à la bourgeoisie des usines et des fabriques, des chemins de fer et des banques.
Un des délégués. — La délégation voulait se rendre compte comment pouvaient trouver leur expression légale, dans la classe ouvrière et la paysannerie, des opinions distinctes de celles du Parti communiste. On aurait tort d'interpréter la question en ce sens que la délégation entend restituer les droits politiques à la bourgeoisie, qu'elle s'intéresse à la manière dont la bourgeoisie pourrait trouver une expression légale à ses idées. Ce que nous demandons, c'est de savoir comment des idées nées au sein de la classe ouvrière et de la paysannerie, et distinctes de celles du Parti communiste, peuvent trouver une expression légale.
Un autre délégué. — Ces opinions distinctes pourraient-elles trouver leur expression dans les organisations de masse de la classe ouvrière, telles que les syndicats, etc. ?
Staline. — Fort bien. Donc, il ne s'agit pas du rétablissement des droits politiques de la bourgeoisie, mais de la lutte d'idées à l'intérieur de la classe ouvrière et de la paysannerie. Peut-on dire qu'à l'heure actuelle une lutte d'idées se livre au sein de la classe ouvrière et parmi les masses paysannes laborieuses ? Oui, certainement. Des millions d'ouvriers et de paysans ne sauraient évidemment penser de la même façon. Cela n'existe pas. D'abord, la différence est grande entre les ouvriers et les paysans au point de vue de leur situation économique et de leur façon d'envisager tel ou tel problème. Ensuite, il existe des distinctions d'idées au sein même de la classe ouvrière, des différences d'éducation, d'âge, de tempérament, des différences entre les ouvriers anciens et les ouvriers récemment venus de la campagne, etc. Tout cela crée une lutte idéologique parmi les ouvriers et les masses paysannes laborieuses, lutte qui reçoit une expression légale aux réunions, dans les syndicats, dans les coopératives, lors des élections aux Soviets, etc.
Mais la différence est colossale entre la lutte d'idées telle qu'elle se produit aujourd'hui, sous la dictature du prolétariat, et celle d'autrefois, d'avant la révolution d'Octobre. Autrefois, la lutte d'idées parmi les ouvriers et les paysans laborieux portait surtout sur les questions concernant le renversement du tsarisme, des propriétaires fonciers, de la bourgeoisie, du régime bourgeois. Aujourd'hui, en régime de dictature du prolétariat, la lutte d'idées ne se livre pas autour du renversement du régime établi, mais autour des questions touchant le perfectionnement des organes du pouvoir soviétique, l'amélioration de leur travail. La différence est nette. Rien d'étonnant à ce que la lutte idéologique autour de l'abolition du régime existant, par la voie révolutionnaire, ait fait apparaître, dans le passé, plusieurs partis rivaux à l'intérieur de la classe ouvrière et des masses paysannes laborieuses. Ces partis étaient: les bolcheviks, les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires. D'autre part, il n'est pas difficile de se rendre compte qu'aujourd'hui, en régime de dictature du prolétariat, la lutte d'opinions qui vise non l'abolition du régime soviétique existant, mais son perfectionnement et sa consolidation, ne saurait justifier l'existence de plusieurs partis à l'intérieur de la classe ouvrière et des masses paysannes laborieuses.
Voilà la raison pour laquelle la légalité d'un seul parti, du Parti communiste, le monopole de ce parti, loin de provoquer des objections parmi les ouvriers et les paysans laborieux, est accepté, au contraire, comme chose nécessaire et désirable.
La situation de notre parti, unique parti légal dans le pays (le monopole du P.C.) ne présente rien d'artificiel ni de spécialement inventé. Une telle situation ne saurait être créée artificiellement, au moyen de machinations administratives, etc. Le monopole de notre parti a été engendré par la vie même, provoqué par des facteurs historiques, il est le résultat notamment de la banqueroute définitive des partis menchevik et socialiste-révolutionnaire qui ont quitté la scène dans le cadre de notre réalité. Que furent dans le passé les partis des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks ? Ils furent les porte-parole de l'influence bourgeoise sur le prolétariat. Quelles forces cultivaient et soutenaient ces partis avant Octobre 1917 ? La classe bourgeoise et le régime bourgeois. Or, il est évident qu'avec le renversement de la bourgeoisie devait disparaître la raison d'être de ces partis. Que devinrent ces partis après Octobre 1917 ? Ils devinrent des partis de la restauration du capitalisme et du renversement du pouvoir prolétarien. N'est-il pas évident que ces partis devaient perdre tout terrain et toute influence parmi les ouvriers et les paysans laborieux ?
La lutte entre le parti des communistes et les partis des menchéviks et socialistes-révolutionnaires pour l'influence sur la classe ouvrière ne date pas d'hier. Ses origines remontent aux premières manifestations du mouvement révolutionnaire de masse en Russie, avant 1905. La période comprise entre 1903 et octobre 1917 est une période de lutte idéologique acharnée au sein de la classe ouvrière de notre pays, période de lutte entre bolcheviks, menchéviks, socialistes-révolutionnaires pour l'influence dans la classe ouvrière. Depuis, la classe ouvrière de l'U.R.S.S. a passé par trois révolutions. C'est au travers de ces révolutions qu'elle a éprouvé et vérifié ces partis, leur utilité à la cause de la révolution prolétarienne, leur esprit révolutionnaire prolétarien. Et aux journées d'Octobre 1917, où l'histoire a dressé le bilan de toutes les luttes révolutionnaires du passé; où l'histoire a pesé sur sa balance le rôle de chacun des partis ayant lutté à l'intérieur de la classe ouvrière, — la classe ouvrière de l'U.R.S.S. fixa définitivement son choix sur le Parti communiste, unique parti prolétarien. Comment se fait-il que le choix de la classe ouvrière se soit arrêté sur le Parti communiste? Ne sait-on pas, par exemple, qu'en avril 1917 les bolcheviks formaient une minorité infime au Soviet de Pétrograd ? Ne sait-on pas, par exemple, que les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks avaient alors une majorité écrasante dans les Soviets ? Ignore-t-on qu'aux approches des journées d'Octobre tout l'appareil politique et tous les moyens de contrainte se trouvaient entre les mains des partis menchevik et socialiste-révolutionnaire, alliés à la bourgeoisie ? Ce choix est dû au fait que le Parti communiste était alors pour la liquidation de la guerre, pour une paix démocratique immédiate, alors que les menchéviks et les s.-r. demandaient " la guerre jusqu'au bout ", la continuation de la guerre impérialiste. Ce choix est dû au fait que le P.C. était, à l'époque, pour le renversement du gouvernement Kérenski, pour l'abolition du régime bourgeois, pour la nationalisation des usines, des banques et des chemins de fer, alors que les menchéviks et les s.-r. défendaient le gouvernement Kérenski et les droits de la bourgeoisie sur les usines, les banques et les chemins de fer. Ce choix est dû au fait que le Parti communiste était à l'époque pour la confiscation immédiate des terres appartenant aux propriétaires fonciers, au profit des paysans, alors que les menchéviks et les s.-r. renvoyaient cette question à l'Assemblée constituante dont la convocation était, à son tour, renvoyée à une date indéterminée. Qu'y a-t-il donc d'étonnant que les ouvriers et les paysans pauvres aient finalement arrêté leur choix sur le Parti communiste ? Qu'y a-t-il d'étonnant que les partis menchévik et socialiste-révolutionnaire aient sombré si rapidement ?
Telles sont les raisons qui ont amené le Parti communiste au pouvoir.
La période suivante, celle qui vient après Octobre 1917, la période de guerre civile, fut marquée par la chute définitive des menchéviks et des s.-r., le triomphe du Parti bolchevik. Au cours de cette période, les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires ont contribué eux-mêmes au triomphe du Parti communiste. Ces partis défaits et coulés à fond, pendant la révolution d'Octobre, leurs débris commencèrent à s'associer aux soulèvements contre-révolutionnaires des koulaks; ils s'allièrent à Koltchak et à Dénikine, entrèrent au service de l'Entente et se compromirent ainsi, de façon définitive, aux yeux des ouvriers et des paysans. La situation se présentait comme suit: les s.-r. et les menchéviks devenus, de révolutionnaires bourgeois des contre-révolutionnaires bourgeois, aidaient l'Entente à étrangler la nouvelle Russie, la Russie soviétique. Les bolcheviks groupaient autour d'eux tous les éléments honnêtes et révolutionnaires, levaient des détachements de plus en plus nombreux d'ouvriers et de paysans pour combattre l'Entente et défendre la patrie socialiste. Naturellement, au cours de cette période, la victoire des communistes devait amener et a réellement amené la défaite totale des socialistes-révolutionnaires et des menchéviks.
Quoi d'étonnant si le Parti communiste est devenu, après cela, l'unique parti de la classe ouvrière et des paysans pauvres ?
Ainsi s'est formé chez nous le monopole du P.C., unique parti légal de notre pays.
Vous avez parlé de la lutte d'idées parmi les ouvriers et les paysans, aujourd'hui, en régime de dictature du prolétariat. Je vous ai déjà dit que la lutte idéologique existe et existera, qu'elle est la condition de tout mouvement en avant. Mais la lutte d'opinions qui se livre actuellement parmi les ouvriers porte non sur les questions de principe ayant trait au renversement du régime soviétique, mais sur les problèmes pratiques visant à perfectionner les Soviets, à redresser les fautes des organes soviétiques, et, partant, à consolider le régime établi. On conçoit aisément que cette lutte est appelée à renforcer et à perfectionner le Parti communiste, à en élargir le monopole. On conçoit aisément que cette lutte d'opinions ne saurait justifier la formation d'autres partis politiques dans la classe ouvrière et parmi les masses paysannes.
Cinquième question. — Pourriez-vous nous faire part, sommairement, des divergences d'idées entre vous et Trotski ?
Réponse. — D'abord je dois faire remarquer que mes divergences avec Trotski n'ont rien de personnel. S'il s'agissait de divergences d'ordre personnel, le Parti ne s'en occuperait pas même l'espace d'une heure. Le Parti n'aime pas voir des personnages accaparer la scène. Il s'agit visiblement de divergences dans le Parti. C'est ainsi que j'ai compris la question. En effet, ces divergences existent. La nature de ces divergences a été mise à jour avec force détails par Rykov et Boukharine dans leurs récents rapports respectifs à Moscou et Leningrad. Ces rapports ont été publiés. Je n'ai rien à ajouter à ce qui y est dit sur nos divergences. Si vous ne les avez pas, ces documents, je pourrai vous les faire avoir. (La délégation déclare être en possession de ces documents.)
Un délégué. — De retour chez nous, on nous interrogera sur vos divergences; or, nous n'avons pas tous les documents nécessaires. Par exemple, nous n'avons pas la " plate-forme des 83 ".
Staline. — Je n'ai pas signé cette plate-forme. Je n'ai pas le droit de disposer de documents qui ne sont pas à moi. (Hilarité.)
Sixième question. — Dans les pays capitalistes, ce qui stimule surtout le développement industriel, c'est l'espoir de réaliser des bénéfices. Or, ce mobile fait défaut en U.R.S.S. — relativement, bien entendu. Quel facteur remplace ce mobile et dans quelle mesure ce facteur est-il efficace, à votre point de vue ? Ce facteur est-il permanent ?
Réponse. — C'est juste. Ce qui stimule, principalement, l'économie capitaliste, c'est le bénéfice. Il est également vrai que le bénéfice n'est ni l'objectif, ni le mobile de notre industrie socialiste. Mais alors quel est le mobile de notre industrie ?
C'est d'abord la conscience que les usines appartiennent, chez nous, à l'ensemble de la nation, au lieu d'être la propriété de capitalistes isolés; que les usines sont dirigées non par des agents capitalistes, mais par les représentants de la classe ouvrière. La conscience que les ouvriers travaillent non pour les capitalistes, mais pour leur Etat ouvrier, pour leur propre classe, — constitue une force motrice énorme dans le développement et le perfectionnement de notre industrie. Il convient de noter que l'immense majorité de nos directeurs d'usines sont des ouvriers désignés par le Conseil supérieur de l'économie nationale en accord avec les syndicats, et qu'aucun directeur ne peut garder son poste sans l'assentiment des ouvriers ou des syndicats intéressés. En outre, dans chaque entreprise il existe un comité d'usine élu par les ouvriers, chargé de contrôler l'activité de l'administration. A noter enfin que dans toutes les entreprises industrielles il existe des conférences de production dont font partie tous les ouvriers de l'entreprise, et où ces derniers vérifient le travail du directeur de l'entreprise, discutent le plan de travail de l'administration, signalent les fautes et les imperfections qu'ils peuvent corriger par l'intermédiaire des syndicats, du Parti, des organes du pouvoir soviétique. Il est facile de voir que toutes ces circonstances changent du tout au tout tant la situation des ouvriers que le règlement de l'entreprise. En régime capitaliste, l'ouvrier regarde l'usine comme une prison, alors qu'en régime soviétique l'usine, pour l'ouvrier, est une chose qui lui est chère et qu'il aime, au développement et perfectionnement de laquelle il est vivement intéressé. Est-il besoin de démontrer que cette nouvelle attitude des ouvriers à l'égard de l'usine, que ce sentiment d'affection des ouvriers pour l'entreprise constitue le mobile le plus efficace de notre industrie ? C'est à cet état de choses que tient le nombre croissant des ouvriers inventeurs dans le domaine de la technique industrielle, et organisateurs d'industrie.
En second lieu, la conscience que chez nous les revenus de l'industrie sont destinés non à enrichir une poignée d'individus, mais à élargir l'industrie, à relever le niveau matériel et culturel de la classe ouvrière, à diminuer les prix de vente des produits industriels indispensables aux ouvriers et aux paysans, et donc à améliorer toujours la situation matérielle des masses laborieuses. Le capitaliste, lui, ne peut pas employer ses revenus au relèvement du bien-être de la classe ouvrière. Il ne vit que pour réaliser des bénéfices. Autrement, serait-il capitaliste ? Il tire des bénéfices pour se constituer un capital complémentaire qu'il exportera dans des pays moins développés où le manque de capitaux se fait vivement sentir, afin d'en tirer des bénéfices nouveaux, plus considérables encore.
C'est ainsi que les capitaux sont exportés de l'Amérique du Nord en Chine, en Indonésie, dans l'Amérique du Sud, en Europe; de France aux colonies françaises; d'Angleterre aux colonies anglaises. Chez nous il en va tout autrement, car nous ne faisons pas de politique coloniale que nous répudions. Chez nous, les revenus de l'industrie restent dans le pays et sont employés à l'extension ultérieure de l'industrie, à l'amélioration de la situation des ouvriers, à l'élargissement du marché intérieur, le marché rural compris, par la diminution des prix de vente sur les objets industriels. 10 % des bénéfices industriels sont employés chez nous à améliorer la situation des ouvriers. Les assurances sociales aux frais de l'Etat se montent à 13 % des salaires ouvriers (ce qui fait une somme de plus de 800 millions de roubles par an). Une certaine partie des revenus (je ne saurais préciser en ce moment quelle partie) est affectée aux besoins d'ordre culturel, à l'apprentissage industriel et aux congés. Une portion assez considérable de ces revenus (je ne saurais non plus préciser ici quelle partie) est utilisée en vue de relever annuellement les salaires ouvriers. Le restant des revenus industriels est employé à l'élargissement ultérieur de l'industrie, à la réparation des vieilles usines, à l'édification d'usines neuves, et, enfin, à rendre meilleur marché les produits industriels. Tous ces faits ont une importance énorme pour notre industrie, d'abord parce qu'ils favorisent le rapprochement de l'agriculture et de l'industrie et atténuent les contradictions entre la ville et la campagne; ensuite, parce qu'ils contribuent à l'extension du marché intérieur, urbain et rural, créant ainsi une base sans cesse accrue pour le développement ultérieur de l'industrie.
Et enfin, la nationalisation de l'industrie permet de diriger celle-ci d'après un plan précis.
Ces mobiles, ces stimulants de notre industrie seront-ils des facteurs permanents? Pourront-ils exercer leur effet de façon constante? Oui, il est absolument certain que ces mobiles et stimulants agiront en permanence. Et dans la mesure où notre industrie se développera la force et le rôle de ces facteurs iront en s'accentuant.
Septième question. — Dans quelle mesure l'U.R.S.S. peut-elle collaborer avec l'industrie capitaliste des autres pays ? Cette collaboration comporte-t-elle une limite déterminée ou bien constitue-t-elle une simple expérience destinée à montrer dans quel domaine cette collaboration est possible et dans quel autre domaine elle ne l'est pas ?
Réponse. — Il s'agit visiblement des accords temporaires passés avec les Etats capitalistes en matière d'industrie, de commerce et, peut-être, de relations diplomatiques. J'estime que la présence de deux systèmes opposés, le système capitaliste et le système socialiste — n'exclut pas la possibilité de ces accords. J'estime que dans les conditions du développement pacifique ces accords sont possibles et utiles. L'exportation et l'importation se prêtent parfaitement à ces accords. Exemple : nous avons besoin d'outillage, de matières premières (coton), de demi-produits (pour la métallurgie) ; les capitalistes, eux, ont besoin d'écouler ces marchandises. Voilà donc un terrain tout indiqué pour un accord. Les capitalistes ont besoin de naphte, de bois et de céréales ; nous cherchons, quant à nous, à écouler ces produits. Nouvelle possibilité d'un accord. Il nous faut des crédits, les capitalistes cherchent à obtenir des intérêts élevés. Autre possibilité d'un accord, en matière de crédits, cette fois. A noter que les organismes soviétiques sont des payeurs très ponctuels.
On peut en dire autant du domaine diplomatique. Nous faisons une politique de paix et sommes résolus à signer avec les pays capitalistes des pactes de non-agression mutuelle. Nous faisons une politique de paix et sommes prêts à passer des accords de désarmement, jusque et y compris la suppression totale des armées permanentes, comme nous l'avons déclaré à la face du monde lors de la conférence de Gênes.
Voilà donc un terrain pour un accord diplomatique.
Quant aux limites de ces accords, elles nous sont assignées par le degré d'opposition des deux systèmes entre lesquels se poursuit l'émulation, la lutte. Pour autant que les deux systèmes le permettent, et uniquement dans le cadre de ces deux systèmes, les accords sont parfaitement possibles. Les accords avec l'Allemagne, l'Italie, le Japon, etc. en sont la preuve.
Ces accords sont-ils, purement et simplement, des expériences, ou peuvent-ils être plus ou moins durables? Cela ne dépend pas que de nous — cela dépend aussi de l'autre partie contractante. Cela dépend de la situation générale. La guerre peut bouleverser de fond en comble tous les accords établis, quels qu'ils soient. Cela dépend enfin des clauses de l'accord. Nous n'acceptons pas de clauses onéreuses. Nous avons passé un accord avec Harriman pour l'exploitation des mines de manganèse de Géorgie. L'accord comporte une durée de 20 ans. Délai, comme vous le voyez, assez considérable. Nous avons aussi un accord avec la société Lena-Goldfield concernant les mines d'or de Sibérie. Cet accord est conclu pour une durée de 30 ans. Délai plus considérable encore. Enfin, nous avons conclu un accord avec le Japon pour l'exploitation des puits de naphte et des mines de charbon de Sakhaline.
Nous eussions voulu que ces accords eussent un caractère plus ou moins durable. Mais, bien entendu, cela ne dépend pas que de nous, les autres parties contractantes ont aussi leur mot à dire.
Huitième question. — Quelles sont les différences essentielles entre la politique de la Russie et celle des pays capitalistes à l'égard des minorités nationales ?
Réponse. — Il s'agit visiblement des nationalités de l'U.R.S.S. qui, autrefois, étaient opprimées par le tsarisme et par les classes exploiteuses russes et n'avaient pas l'indépendance politique. La différence fondamentale entre l'U.R.S.S. et les pays capitalistes consiste en ce que dans ces derniers s'exercent l'oppression et l'asservissement national, alors que chez nous tout cela a été aboli sans retour. Là-bas, dans les pays capitalistes, à côté des nations privilégiées, jouissant de l'indépendance politique, nous en voyons d'autres qui en sont privées et qui ne bénéficient pas pleinement de leurs droits civiques. Par contre, chez nous, en U.R.S.S., toute inégalité, toute oppression nationale est abolie. Chez nous, toutes les nations sont politiquement égales et souveraines — les privilèges, nationaux et politiques, de la nationalité grande-russienne, autrefois dominante, étant abolis. Bien entendu, il ne s'agit pas de déclarations gratuites sur l'égalité politique des nations. Il en existe pas mal, de ces déclarations, dans tous les partis bourgeois et social-démocrates. Mais que valent ces déclarations dès l'instant où elles ne sont pas mises en pratique ? Il s'agit de supprimer les classes qui sont les porte-parole, les promoteurs et les réalisateurs de l'oppression nationale. Chez nous, le rôle de ces classes était rempli par les propriétaires fonciers et les capitalistes. Nous avons renversé ces classes et rendu par là même impossible l'oppression nationale. Et c'est précisément parce que nous avons abattu ces classes que l'égalité nationale est rendue possible. C'est ce qu'on appelle réaliser le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, jusque et y compris la séparation. Et c'est précisément parce que nous avons mis en pratique le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes que nous avons réussi à extirper la méfiance mutuelle des travailleurs des différentes nationalités peuplant l'U.R.S.S., et à grouper les nationalités en une seule union fédérative sur le principe du libre consentement. L'union actuelle des Républiques socialistes soviétiques est le résultat de notre politique nationale et l'expression du libre consentement des nationalités de l'U.R.S.S. à faire partie d'un seul Etat fédéré.
Est-il besoin de démontrer que cette politique nationale est impossible dans les pays capitalistes, car le pouvoir y est encore détenu par les capitalistes, auteurs et agents d'exécution de la politique d'oppression nationale. Je ne peux pas m'empêcher de vous signaler, par exemple, ce fait : à la tête de l'organe suprême de l'U.R.S.S., du Comité exécutif central des Soviets, se trouvent, au lieu d'un seul président russe, comme on serait porté à le supposer, six présidents correspondants aux six Républiques fédérées composant l'U.R.S.S. Sur ces six présidents, il y a un Russe (Kalinine), un Ukrainien (Pétrovski), un Blanc-Russien (Tcherviakov), un Azerbaïdjanien (Moussabekov), un Turkmène (Aïtakov), un Ouzbek (Faïzoulla Khodjaïev). Ce fait constitue l'une des expressions les plus éclatantes de notre politique nationale. Il est évident qu'aucune République bourgeoise du monde, fût-elle la plus démocratique, n'aurait accepté chez elle un tel ordre de choses. Alors que chez nous cet état de fait est dans l'ordre logique des choses, résulte de l'ensemble de notre politique d'égalité nationale.
Neuvième question. — Les chefs ouvriers américains invoquent, pour justifier leur lutte contre les communistes, deux arguments : 1. Les communistes détruisent le mouvement ouvrier par leur lutte fractionnelle au sein des syndicats et par leurs attaques contre les fonctionnaires syndicaux non radicaux ; 2. les communistes américains reçoivent des ordres de Moscou ; ils ne peuvent donc pas, pour cette raison, être de bons militants, pour autant qu'ils placent leur loyauté envers l'organisation étrangère au-dessus de la loyauté envers leur propre syndicat. Peut-on écarter cet obstacle et faire en sorte que les communistes américains puissent travailler conjointement avec les autres cellules du mouvement ouvrier américain ?
Réponse. — Je crois que les tentatives des chefs ouvriers américains pour justifier leur lutte contre les communistes ne résistent pas à la moindre critique. Nul n'a encore démontré et ne saurait démontrer que les communistes détruisent le mouvement ouvrier. Par contre, il demeure acquis que les communistes sont les militants les plus dévoués et les plus intrépides du mouvement ouvrier de tous les pays du monde, y compris d'Amérique. En effet, pendant les grèves et les manifestations ouvrières, les communistes sont aux premiers rangs de la classe ouvrière ; c'est sur eux que s'abattent les premiers coups des capitalistes, cependant que les chefs ouvriers réformistes se réfugient dans les antichambres des capitalistes. Les communistes ne peuvent s'empêcher de critiquer la lâcheté et l'esprit réactionnaire des chefs ouvriers réformistes. N'est-il pas évident que cette critique ne peut que raviver et raffermir le mouvement ouvrier ? Certes, une telle critique sape l'autorité des chefs ouvriers réactionnaires. Mais il n'y a là rien de particulièrement répréhensible. Libre aux chefs ouvriers réactionnaires de répondre par une contre-attaque, mais qu'ils n'excluent pas les communistes des syndicats. Je crois que le mouvement ouvrier américain, s'il veut vivre et progresser dans l'avenir, ne pourra pas éviter la lutte d'idées et de tendances qui se livre à l'intérieur des syndicats. Je pense que cette lutte d'idées et de tendances à l'intérieur des syndicats, la critique des chefs réactionnaires, etc. prendront de plus en plus d'extension en dépit de la résistance acharnée des chefs ouvriers réformistes.
Or, cette lutte d'idées et cette critique sont absolument indispensables à la classe ouvrière d'Amérique pour faire son choix entre les diverses tendances et prendre position comme une force indépendante organisée dans la société américaine. Les doléances des chefs ouvriers réformistes contre les communistes n'attestent qu'une chose : c'est qu'ils ne sont pas sûrs d'avoir raison et se rendent compte de la précarité de leur situation. C'est justement pour cela qu'ils redoutent la critique comme la peste. A noter que les chefs réformistes américains s'affirment plus résolument contre la démocratie élémentaire que ne le font bien des bourgeois de la même Amérique.
Il est éminemment faux de prétendre que les communistes américains reçoivent " des ordres de Moscou ". Il n'est point de communistes qui accepteraient de militer " sur un ordre " reçu de l'extérieur, à l'encontre de leurs convictions, à leur corps défendant, en dépit des faits. Du reste, de tels communistes, s'il s'en trouvait, ne vaudraient pas grand'chose. Les communistes sont les gens les plus intrépides et les plus téméraires, ils luttent contre tout un monde d'ennemis. Le mérite des communistes, c'est entre autres qu'ils savent défendre leurs convictions. C'est pourquoi il est bizarre d'entendre dire des communistes américains qu'ils n'ont pas d'idées à eux et qu'ils ne travaillent que " sur les ordres " venant du dehors. Un seul point est juste dans l'affirmation des chefs ouvriers réformistes d'Amérique, à savoir que les communistes américains adhèrent à une organisation communiste internationale et consultent de temps à autre le centre de cette organisation, pour élucider telle ou telle question. Mais qu'y a-t-il là de répréhensible ? Les chefs ouvriers américains sont-ils contre l'organisation d'un centre ouvrier international ? Il est vrai qu'ils ne font pas partie de l'Internationale d'Amsterdam. Ce n'est pas parce qu'ils sont contre un centre ouvrier international, mais parce qu'ils estiment qu'Amsterdam est une organisation trop radicale. (Rires.) Pourquoi les capitalistes s'organiseraient-ils internationalement, alors que la classe ouvrière ou une fraction de celle-ci s'interdirait de créer une organisation internationale ? N'est-il pas évident que Green et ses amis de la Fédération américaine du travail calomnient les communistes américains, en reprenant servilement les légendes capitalistes sur " les ordres de Moscou " ? Il est des gens qui s'imaginent que les membres de l'Internationale communiste de Moscou passent leur temps à écrire des directives pour les autres pays. Le nombre des pays affiliés à l'Internationale communiste atteignant 60, ils sont donc bien à plaindre, les membres de l'Internationale communiste qui se privent de nourriture et de sommeil, absorbés qu'ils sont à écrire, nuit et jour, des directives pour tous les pays. (Hilarité.) C'est au moyen de cette légende rocambolesque que les chefs ouvriers américains cherchent à masquer leur crainte des communistes, et à cacher aux autres que les communistes sont les militants les plus intrépides et les plus dévoués de la classe ouvrière d'Amérique.
La délégation demande comment sortir de cette situation. J'estime qu'il n'est qu'une seule issue : admettre la lutte d'idées et de tendances à l'intérieur des syndicats américains, renoncer à la politique réactionnaire d'expulsion des communistes des syndicats, et permettre à la classe ouvrière d'Amérique de choisir en toute liberté entre ces tendances, puisque l'Amérique n'a pas encore eu sa révolution d'Octobre et que les ouvriers n'y ont pas encore eu la possibilité de faire leur choix définitif entre les divers courants syndicaux.
Dixième question. — De l'argent est-il envoyé en ce moment en Amérique afin de soutenir le Parti communiste américain ou le journal communiste Daily Worker ? Sinon, à combien se monte la cotisation annuelle versée par les communistes américains à la IIIe Internationale ?
Réponse. S'il s'agit des rapports entre le Parti communiste d'Amérique et la IIIe Internationale, je dois dire que le P.C. américain, en sa qualité de membre de l'Internationale communiste, verse, probablement, à cette dernière des cotisations, de même que l'I.C., centre du mouvement communiste mondial, apporte, à n'en pas douter, son concours au P.C. américain, quand le besoin s'en fait sentir. Je crois qu'il n'y a là rien d'étonnant ni d'extraordinaire. Mais si l'on vise les rapports entre le P.C. américain et le P.C. de l'U.R.S.S., je dois dire que je ne connais pas un seul cas où le Parti communiste américain ait adressé au P.C. de l'U.R.S.S. une demande de secours. Cela peut vous paraître étrange, mais cela est une vérité qui dénote la trop grande susceptibilité des communistes américains. Or, qu'arriverait-il si le P.C. américain s'adressait au Parti communiste de l'Union pour lui demander une aide matérielle ? Je crois que le P.C. de l'U.R.S.S. la lui accorderait dans la mesure de ses moyens. En effet, un parti communiste exerçant par-dessus le marché le pouvoir, et qui refuserait de secourir, dans la mesure du possible, un autre parti communiste se trouvant sous le joug du capitalisme, ne vaudrait pas grand'chose. Supposons un instant que la classe ouvrière d'Amérique a pris le pouvoir et renversé sa bourgeoisie ; supposons, ensuite, que la classe ouvrière d'un autre pays sollicite un secours matériel de la classe ouvrière américaine qui vient de triompher du capitalisme après une lutte à outrance, la classe ouvrière d'Amérique pourrait-elle refuser ? Je pense, quant à moi, qu'en hésitant à donner suite à cette demande de secours, elle se couvrirait de honte.
Onzième question. — Nous savons que d'excellents communistes ne sont pas absolument d'accord avec le P.C. qui exige que les nouveaux adhérents soient athées, le clergé réactionnaire étant actuellement écrasé. Dans l'avenir, le P.C. pourrait-il demeurer neutre à l'égard de la religion qui soutiendrait la science dans son ensemble et ne s'opposerait pas au communisme ? Autoriseriez-vous, dans l'avenir, les membres du P.C. à professer des idées religieuses si celles-ci ne contrecarraient pas la loyauté envers le parti ?
Réponse. — Cette question renferme quelques inexactitudes. D'abord je ne connais pas ces " excellents communistes " dont parle ici la délégation. Il n'est guère probable que des communistes de cette espèce puissent exister de par le monde. En second lieu, je dois vous dire que, formellement, ces conditions d'admission au Parti qui imposeraient aux candidats l'athéisme, n'existent pas chez nous. Voici nos conditions d'admission: reconnaissance du programme et des statuts du Parti, soumission absolue aux décisions du P.C. et de ses organes, cotisation, adhésion à l'une des organisations du P.C.
Un délégué. — J'ai lu très souvent que des membres étaient exclus du Parti parce qu'ils croyaient en Dieu.
Staline. — Je ne puis que répéter ce que je viens de dire sur les conditions d'admission au Parti. Il n'en existe point d'autres.
Est-ce à dire que le Parti est neutre vis-à-vis de la religion ? Nullement. Nous faisons et nous ferons de la propagande contre les préjugés religieux. D'après les lois de notre pays, tout citoyen est libre de professer la religion qu'il veut. C'est affaire de conscience individuelle. C'est pourquoi nous avons séparé l'Eglise de l'Etat. Mais en séparant l'Eglise de l'Etat et en proclamant la liberté confessionnelle, nous accordons à chaque citoyen le droit de combattre, par la persuasion, par la propagande et l'agitation, telle ou telle religion, ou la religion en général. Le Parti ne saurait rester neutre en matière de religion; il mène la propagande contre les préjugés religieux de toute espèce, puisqu'il est pour la science; or, les préjugés religieux sont contre la science, la religion, quelle qu'elle soit, étant l'opposé de la science. Des cas comme celui des darwiniens, traduits récemment devant les tribunaux américains, sont impossibles chez nous, parce que le Parti fait une politique qui défend, par tous les moyens, la science. Le Parti ne peut pas rester neutre envers les préjugés religieux; il se livrera à la propagande contre ces préjugés, car c'est là un des moyens les plus efficaces de miner l'influence du clergé réactionnaire soutenant les classes exploiteuses et prêchant l'obéissance à ces classes. Le Parti ne peut pas rester neutre à l'égard des colporteurs de préjugés religieux, à l'égard du clergé réactionnaire empoisonnant la conscience des travailleurs. Avons-nous écrasé le clergé réactionnaire ? Oui, nous l'avons écrasé. Seulement, il n'est pas encore entièrement liquidé. La propagande antireligieuse est le moyen qui poussera jusqu'au bout la liquidation du clergé réactionnaire. Il arrive que des membres du Parti entravent quelquefois le développement intense de la propagande antireligieuse. Et l'on fait très bien d'exclure du Parti de tels membres, car il ne saurait y avoir de place dans nos rangs pour des " communistes " de cette espèce.
Douzième question. — Pourriez-vous nous donner une caractéristique brève de la société future que le communisme cherche à instaurer ?
Réponse. — La caractéristique générale de la société communiste nous est donnée dans les œuvres de Marx, Engels et Lénine. Si je devais donner une description rapide de la structure de la société communiste, je dirais que c'est une société 1. où les outils et les moyens de production, au lieu d'appartenir à des particuliers, seront propriété collective, sociale ; 2. où les classes et l'Etat seront abolis, où les travailleurs de l'industrie et de l'agriculture formeront une association libre de travailleurs, s'administrant économiquement elle-même ; 3. où l'économie nationale organisée d'après un plan sera basée sur une technique perfectionnée, tant dans l'industrie que dans l'agriculture ; 4. où il n'y aura pas d'opposition entre la ville et la campagne, entre l'industrie et l'agriculture ; 5. où les produits seront répartis selon la règle des vieux communistes français : " De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins " ; 6. où la science et les arts seront placés dans des conditions suffisamment favorables pour arriver à leur plein épanouissement ; 7. où la personnalité exempte des soucis de l'existence quotidienne et de la nécessité de complaire aux " puissants de ce monde ", deviendra réellement libre, etc.
Il est évident que nous sommes encore loin de cette société.
En ce qui concerne les facteurs internationaux indispensables au triomphe complet de la société communiste, ils se formeront et se développeront au fur et à mesure de la croissance des crises et explosions révolutionnaires de la classe ouvrière dans les pays capitalistes. Il ne faut pas s'imaginer que lorsque la classe ouvrière d'un ou de plusieurs pays s'acheminera vers le socialisme et, à plus forte raison, vers le communisme, les capitalistes des autres pays resteront cois et laisseront aller les choses. Il est encore moins vraisemblable que la classe ouvrière des pays capitalistes acceptera d'assister en simple spectatrice au développement victorieux du socialisme dans tel ou tel pays. La vérité est que les capitalistes feront tout ce qui est en leur pouvoir pour étrangler ces pays. La vérité est que tout pas sérieux vers le socialisme et, d'autant plus, vers le communisme accompli dans tel ou tel pays sera nécessairement suivi d'un élan irrésistible de la classe ouvrière des pays capitalistes vers l'instauration de la dictature et du socialisme dans ces pays.
Ainsi, au cours du développement ultérieur de la révolution internationale, il se formera deux centres à l'échelle internationale: un centre socialiste qui attirera les pays gravitant autour du socialisme, et un centre capitaliste attirant les pays tendant au capitalisme. La lutte de ces deux centres pour la conquête de l'économie mondiale déterminera le sort du capitalisme et du communisme dans le monde entier. Car la défaite définitive du capitalisme mondial sera le triomphe du socialisme dans l'arène de l'économie mondiale.
II - Questions du camarade Staline et réponses des délégués
Staline. — Si la délégation n'est pas trop fatiguée, je la prierai de m'autoriser à lui poser, à mon tour, quelques questions. (La délégation donne son acquiescement.)
Première question. — Comment expliquer l'infime pourcentage des ouvriers syndiqués en Amérique ? Je crois que l'Amérique compte 17 millions d'ouvriers industriels. (Les délégués indiquent que ce nombre est de 18 à 19 millions.) Les ouvriers syndiqués ne sont qu'au nombre de trois millions. (Les délégués indiquent que la Fédération américaine du travail compte trois millions environ d'ouvriers organisés et que dans les autres syndicats il y a, en outre, près de cinq cent mille ouvriers syndiqués, ce qui porte à trois millions et demi le nombre total des ouvriers syndiqués. A mon avis c'est là un pourcentage très faible des ouvriers organisés. Chez nous, en U.R.S.S., 90 % des prolétaires sont syndiqués. Je veux demander aux délégués s'ils considèrent comme favorable ce degré relativement faible d'organisation des ouvriers d'Amérique. La délégation ne pense-t-elle pas que c'est là un indice de faiblesse du prolétariat américain, de faiblesse de ses moyens de lutte contre les capitalistes dans le domaine économique ?
Brophi. — Les effectifs peu nombreux des syndicats s'expliquent non par la tactique peu réussie des organisations syndicales, mais par la situation économique générale du pays, qui, étant favorable, ne pousse pas toute la masse des ouvriers à s'organiser et rétrécit la lutte de la classe ouvrière contre les capitalistes. Certes, cette situation changera; parallèlement, les syndicats se renforceront et le mouvement syndical tout entier empruntera une autre voie.
Douglas. — Je partage le point de vue émis par l'orateur précédent. Je voudrais seulement y ajouter ceci. D'abord, il ne faut pas perdre de vue que depuis quelque temps, les capitalistes des Etats-Unis ont d'eux-mêmes porté les salaires à un niveau très élevé. Ce relèvement des salaires a eu lieu en 1917, 1919 et plus récemment. En comparant le salaire réel d'aujourd'hui à celui de 1911, on constate que le premier est considérablement plus élevé. Le mouvement syndical, au cours de son développement, était basé, avant comme aujourd'hui, sur le principe de l'organisation par métiers, par professions, et les syndicats étaient formés surtout à l'intention des ouvriers qualifiés. Ces syndicats étaient dirigés par des chefs représentant une organisation fermée et s'efforçant d'obtenir de bonnes conditions pour leurs membres. Rien n'incitait ces chefs à élargir les cadres des syndicats et à y attirer des ouvriers non qualifiés. En outre, le mouvement syndical américain doit compter avec un capitalisme admirablement organisé qui dispose de tous les moyens nécessaires pour contrecarrer l'organisation des ouvriers en syndicats. Si une industrie trustifiée se heurte, dans une des ses entreprises, à la résistance trop vigoureuse du syndicat, elle va jusqu'à fermer cette entreprise, quitte à transférer cette production dans l'une de ses autres entreprises. Et la résistance du syndicat se trouve ainsi brisée.
Le capitalisme américain relève les salaires de sa propre initiative, mais sans donner aux ouvriers le moindre pouvoir économique ni la possibilité de lutter pour leur mieux-être. Un autre facteur très important en Amérique, c'est que les capitalistes attisent la haine nationale entre les ouvriers de différentes nationalités. La plupart du temps, les ouvriers non qualifiés sont des émigrés d'Europe et, depuis quelque temps, des travailleurs noirs. Les capitalistes sèment la discorde entre ouvriers de différentes nationalités. Cette division des ouvriers par nationalités se pratique parmi les ouvriers aussi bien qualifiés que non qualifiés. Les capitalistes sèment de façon systématique l'antagonisme entre les travailleurs de différentes nationalités, sans égard à la qualification de leur travail. Depuis dix ans, le capitalisme américain fait une politique plus éclairée, en ce sens qu'il crée des syndicats à lui, dits company-unions. Il recrute des ouvriers, les intéresse aux bénéfices de l'entreprise, etc. Le capitalisme américain manifeste la tendance de substituer la division verticale à la division horizontale, autrement dit, de scinder la classe ouvrière, en l'amadouant et en l'intéressant aux bénéfices de l'entreprise.
Coyle. — J'examinerai la question du point de vue pratique et non du point de vue théorique. J'estime que les ouvriers se laissent plus facilement organiser quand la situation est favorable. Seulement, la statistique des adhérents à la Fédération américaine du travail montre que cette fédération perd de plus en plus ses adhérents non-qualifiés et augmente le nombre de ses membres qualifiés. La Fédération américaine du travail tend ainsi à devenir surtout une organisation pour travailleurs qualifiés. Le mouvement syndical en Amérique n'englobe presque pas les travailleurs non qualifiés. Il est des branches d'industrie importantes qui ne sont pas atteintes par le mouvement syndical. Parmi ces principales branches d'industrie, seuls les mineurs et les cheminots sont organisés jusqu'à un certain point; il n'en reste pas moins que l'industrie houillère compte 65 % d'ouvriers non syndiqués. Dans la fonderie d'acier, le caoutchouc et l'automobile, les ouvriers ne sont presque pas du tout organisés. On peut dire que les syndicats n'ont pas de membres non qualifiés. Il existe en dehors de la Fédération américaine du travail une série de syndicats indépendants qui s'efforcent d'organiser les ouvriers non qualifiés et semi-qualifiés. Quant à la position des chefs de la Fédération américaine du travail, l'un d'entre eux, le président de l'Union des métaux, a déclaré ouvertement ne pas vouloir recruter pour son union des ouvriers non qualifiés. Les chefs syndicaux forment une caste à part, composée de quelques dizaines de personnes bien rétribuées (jusqu'à dix mille dollars et au delà par an), et entièrement inaccessible.
Dunne. — La question posée par le camarade Staline n'est pas équitable, car, si les syndicats de son pays groupent plus de 90 % de travailleurs, c'est que le pouvoir est exercé par la classe ouvrière, alors que dans les pays capitalistes les ouvriers sont une classe opprimée et la bourgeoisie y prend toutes les mesures pour les empêcher de s'organiser syndicalement. En outre, dans les pays capitalistes, il existe des syndicats réactionnaires dirigés par des chefs réactionnaires. Etant donné les conditions actuelles où vivent les ouvriers américains, il est très difficile de faire pénétrer dans l'esprit des ouvriers l'idée syndicale. Voilà la raison pour laquelle le mouvement syndical a une si faible extension en Amérique.
Staline. — Le dernier orateur est-il d'accord avec l'orateur précédent pour affirmer que certains chefs syndicaux américains cherchent à rétrécir le mouvement syndical ?
Dunne. — Oui, je suis d'accord.
Staline. — Je ne voudrais faire affront à personne. Je voulais tout simplement me rendre compte de la différence entre la situation en U.R.S.S. et celle en Amérique. Si j'ai froissé quelqu'un, je le prie de m'excuser. (Rires parmi les délégués.)
Dunne. — Je ne suis nullement froissé.
Staline. — Existe-t-il en Amérique des assurances sociales aux frais de l'Etat.
Un des délégués. — Il n'en existe pas du tout.
Coyle. — Dans la plupart des Etats on accorde une indemnité en cas d'accident de travail, indemnité qui ne dépasse pas les 30 % de l'invalidité contractée. Cela se pratique dans la plupart des Etats. Le payement s'effectue par les maisons où l'ouvrier a perdu sa capacité de travail, la loi obligeant le patronat à cette compensation.
Staline. — Y a-t-il en Amérique l'assurance contre le chômage aux frais de l'Etat ?
Un des délégués. — Non, le fonds d'assurance contre le chômage ne peut satisfaire que 80 à 100.000 chômeurs dans tous les Etats.
Coyle. — Il y a l'assurance (non par l'Etat) contre les accidents de travail industriels, c'est-à-dire accidents survenus sur le chantier ou dans l'atelier. Mais l'invalidité par suite de vieillesse ou de maladie n'est pas assurée. Le fonds d'assurance est alimenté par les cotisations ouvrières. A vrai dire, toutes ces sommes sont versées par les ouvriers eux-mêmes, car, si ces derniers n'entretenaient pas ce fonds, ils recevraient un supplément de salaire; or, la formation de ce fonds étant réglée par un accord commun entre ouvriers et patronat, les ouvriers touchent un supplément de salaire moins grand. Les versements des ouvriers sont presque l'unique source alimentant ce fonds. Le patronat ne verse, en fait, qu'une partie infime de la somme totale, soit 10 % environ.
Staline. — Je crois que les camarades auront intérêt à apprendre que nous dépensons en U.R.S.S. plus de 800 millions de roubles par an pour les assurances sociales aux frais de l'Etat. Vous apprendrez avec non moins d'intérêt que les ouvriers de chez nous touchent, à titre supplémentaire, en dehors de leur salaire en espèces, un tiers environ du salaire pour des assurances, l'amélioration des conditions d'existence, les besoins culturels, etc.
Deuxième question. — Comment expliquer l'absence aux Etats-Unis d'Amérique d'un parti ouvrier de masse ? La bourgeoisie américaine dispose de deux partis, — républicain et démocrate — alors que les ouvriers américains n'ont pas leur propre parti de masse. Les camarades ne pensent-ils pas que l'absence d'un parti ouvrier de masse comme, par exemple, le Labour Party anglais, affaiblit la classe ouvrière dans sa lutte politique contre les capitalistes ? Et puis, pourquoi les chefs du mouvement ouvrier d'Amérique, Green et d'autres, se prononcent-ils nettement contre la fondation d'un parti ouvrier en Amérique ?
Brophi. — En effet, les leaders ont décidé qu'il n'y avait aucune nécessité de fonder en Amérique un parti ouvrier. Cependant, il est une minorité pour laquelle la fondation d'un tel parti s'impose. La situation objective en Amérique est aujourd'hui telle que, comme on vient de le dire, le mouvement syndical est très faiblement développé aux Etats-Unis. Cet état de choses s'explique par le fait que la classe ouvrière n'éprouve pas, pour le moment, le besoin de s'organiser et de lutter contre les capitalistes, ceux-ci relevant d'eux-mêmes les salaires des ouvriers auxquels ils assurent une situation matérielle convenable.
Staline. — Oui, mais c'est surtout la situation des ouvriers qualifiés qui est améliorée. Il y a là une contradiction. D'une part, il semble que l'organisation n'est pas nécessaire, les ouvriers ayant une situation assurée ; de l'autre, on nous dit que les syndicats groupent dans leur sein justement les ouvriers qualifiés, c'est-à-dire les mieux assurés; et enfin, il ressort des déclarations des délégués que les ouvriers semi-qualifiés, qui auraient le plus besoin d'une organisation syndicale, ne sont pas syndiqués. Je n'arrive pas à comprendre cette contradiction.
Brophi. — Oui, il y a là une contradiction, mais la réalité américaine n'est pas moins contradictoire, au point de vue économique et politique.
Brebner. — Sans être organisés syndicalement, les ouvriers non qualifiés jouissent du droit politique de vote. En sorte que les ouvriers non qualifiés peuvent, au besoin, exprimer leur mécontentement, en usant de leur droit de vote. D'autre part, les ouvriers syndiqués, s'ils traversent une période difficile, ne s'adressent pas au syndicat, mais utilisent leur droit de vote. De la sorte, le droit politique de vote compense l'absence d'organisation syndicale.
Israels. — L'obstacle le plus important est le système électoral en vigueur aux Etats-Unis d'Amérique. Aux élections présidentielles, n'est pas élu celui qui réunit la majorité des voix de l'ensemble du pays, ou même la majorité des voix d'une classe donnée. Chacun des Etats possède des collèges électoraux, chacun des Etats bénéficie d'un nombre déterminé de voix qui participent aux élections du président. Pour être élu, ce dernier doit avoir recueilli 51 % des suffrages. S'il y avait trois ou quatre partis, le président ne serait jamais élu, et les élections seraient transférées au congrès.
Tel est l'argument qu'on fait valoir contre la fondation d'un troisième parti. Les adversaires de la création d'un troisième parti raisonnent ainsi : Ne posez pas de troisième candidature, car vous diviserez les voix du parti libéral et empêcherez d'élire le candidat de ce parti.
Staline. — Cependant, le sénateur La Follette a créé en son temps un troisième parti bourgeois. Donc, un troisième parti, s'il est bourgeois, ne saurait provoquer la division des voix, et s'il est ouvrier, il est susceptible de diviser les voix.
Davies. — J'estime que le fait signalé par l'orateur précédent n'est pas essentiel. A mon sens, le fait fondamental consiste en ceci. Je prendrai, à titre d'exemple, la ville où j'habite. Pendant la campagne électorale, le représentant de tel ou tel parti arrive et confie un poste responsable au chef de l'organisation syndicale donnée; en connexion avec la campagne électorale, il remet au chef syndical des fonds dont celui-ci dispose pour ses fins personnelles ; en outre, le poste confié lui confère un certain prestige. Ainsi, les chefs syndicaux deviennent partisans de tel ou tel parti bourgeois. On conçoit donc que lorsque la question se pose de fonder un troisième parti, un parti ouvrier, ces chefs syndicaux ne font rien pour faire aboutir le projet. Ils invoquent l'argument que la fondation d'un troisième parti ne fera qu'apporter la scission dans le mouvement syndical.
Douglas. — Le fait que les syndicats groupent uniquement des travailleurs qualifiés s'explique surtout par le droit d'entrée et les cotisations élevées imposées aux membres des syndicats, cotisations qui exigent une situation matérielle assurée. Toutes ces conditions faisant défaut chez les ouvriers non qualifiés. En outre, ces derniers sont menacés de renvoi s'ils essaient de s'organiser syndicalement. Les ouvriers non qualifiés pourraient se syndiquer uniquement avec le concours actif des ouvriers qualifiés. Or, la plupart du temps, ce concours leur fait défaut. C'est ce point qui constitue l'un des obstacles les plus importants à l'organisation syndicale des travailleurs non qualifiés. Les ouvriers défendent leurs droits, en faisant valoir surtout les libertés constitutionnelles.
Telle est pour moi la principale raison pour laquelle les ouvriers non qualifiés ne sont pas syndiqués. J'estime que la base économique est la raison essentielle du manque d'organisation des ouvriers non qualifiés dans le domaine syndical et politique. Je dois signaler une particularité du système électoral américain : ce sont les élections directes permettant à tout citoyen de fréquenter les réunions électorales, de se dire démocrate ou républicain et de voter. Je crois que Gompers ne pourrait pas garder ses effectifs avec un programme apolitique, s'il ne tirait pas argument des élections directes. Il a toujours répété aux ouvriers que s'ils veulent de l'action politique, ils n'ont qu'à entrer dans un des deux partis politiques existants, y conquérir tel ou tel poste et y gagner de l'autorité. C'est avec cet argument que Gompers a pu empêcher les ouvriers d'organiser la classe ouvrière et de fonder un parti ouvrier.
Troisième question. — D'où vient que dans le problème de la reconnaissance de l'U.R.S.S., les chefs de la Fédération américaine du travail se révèlent plus réactionnaires que bien des bourgeois? Comment se fait-il que des bourgeois tels que M. Borah et d'autres, se prononcent pour la reconnaissance de l'U.R.S.S. tandis que les leaders du mouvement ouvrier américain, depuis Gompers jusqu'à Green, ont fait et continuent à faire une propagande des plus réactionnaire contre la reconnaissance de la première République ouvrière, contre la reconnaissance de l'U.R.S.S.? Comment se fait-il qu'un réactionnaire aussi avéré que l'ex-président de l'Amérique du Nord, Woodrow Wilson, ait cru possible de " saluer " la Russie soviétique, tandis que Green et les autres chefs de la Fédération américaine du travail veulent être plus réactionnaires que les capitalistes ? Voici le message de sympathie adressé par Woodrow Wilson en mars 1918 au congrès des Soviets de Russie au moment où les troupes du kaiser marchaient sur le Pétrograd soviétique :
" Par l'intermédiaire du congrès des Soviets, je voudrais, au nom des peuples des Etats-Unis, exprimer ma sympathie sincère au peuple russe, surtout à l'heure actuelle où l'Allemagne a expédié des forces armées à l'intérieur du pays afin d'entraver la lutte pour la liberté, d'anéantir toutes ses conquêtes et de réaliser les menées germaniques tendant à asservir le peuple russe. Bien que, à l'heure actuelle, le gouvernement des Etats-Unis ne soit pas en état, malheureusement, d'apporter à la Russie un secours direct, comme il l'aurait désiré, je voudrai