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J. STALINE

Le marxisme et la question nationale

Staline en 1910, lors de sa déportation à Solvytchégodsk.

Sommaire :

I - La nation (p. 3)

II – Le mouvement national (p. 8)

III – Position de la question (p. 12)

IV – L’autonomie nationale culturelle (p. 16)

V – Le Bund, son nationalisme, son séparatisme (p. 21)

VI – Les Caucasiens et la conférence des liquidateurs (p. 28)

VII – La question nationale en Russie (p. 34)

Edition électronique réalisée par Vincent Gouysse à partir du texte extrait du Tome II des Œuvres de Staline paru aux Editions Sociales en 1954.

http://www.lescommunistes.net/~bolchevisme

[L'article " Le marxisme et la question nationale ", rédigé fin 1912 — début 1913 à Vienne, a été publié pour la première fois, sous la signature de K. Staline, dans les nos 3 à 5 de la revue le Prosvechtchénié (L'Instruction) pour l'année 1913, sous le titre : " La question nationale et la social-démocratie ". En 1914, l'article de Staline reparut en brochure, sous le titre : La Question nationale et le marxisme, aux Editions Priboï (Pétersbourg). Sur l'ordre du ministre de l'Intérieur, la brochure fut retirée de toutes les bibliothèques publiques et salles de lecture. En 1920, elle fut rééditée par le Commissariat du peuple aux Nationalités dans un Recueil d'articles de J. Staline sur la question nationale. (Editions d'Etat, Toula.) En 1934, l'article fut incorporé au livre : J. Staline : Le Marxisme et la question nationale et coloniale, recueil d'articles et discours choisis. Dans un article intitulé : " Du programme national du P.O.S. D.R. ", où Lénine indiquait les causes qui, en cette période, avaient poussé la question nationale au premier plan, il écrivait : " Dans la littérature marxiste théorique, cet état de choses et les principes du programme national de la social-démocratie ont été examinés ces derniers temps (signalons avant tout l'article de Staline) ". En février (nouveau style) 1913, Lénine écrivit à Gorki : " Nous avons ici un merveilleux Géorgien qui, après avoir recueilli toute la documentation autrichienne et autre, s'est mis en devoir d'écrire pour le Prosvechtchénié un grand article. " Avant appris que l'on proposait de considérer cette étude comme une simple contribution à la discussion, Lénine s'y opposa résolument : " Il va de soi que nous sommes absolument contre. L'article est excellent. Il traite une question brûlante, et nous ne céderons pas un iota sur notre position de principe contre la canaille bundiste. " (Archives de l'Institut Marx-Engels-Lénine.) Peu après l'arrestation de Staline, en mars 1913, Lénine écrivit à la rédaction du Social-Démocrate : " ...Nous avons subi de dures arrestations. Koba a été pris... Koba a eu le temps d'écrire un grand article (pour trois numéros du Prosvechtchénié) sur la question nationale. C'est très bien ! Il faut se battre pour la vérité contre les séparatistes et les opportunistes du Bund et les liquidateurs ". (Archives de l'Institut Marx-Engels-Lénine.) (N.R.)]

La période de contre-révolution en Russie a apporté non seulement " la foudre et le tonnerre ", niais aussi une déception à l'égard du mouvement, un manque de foi dans les forces communes. On avait cru à un " avenir radieux ", et les gens avaient lutté ensemble, indépendamment de leur nationalité : les problèmes communs avant tout ! Un doute s'est glissé dans l'âme, et les gens se sont mis à regagner chacun son foyer national : que chacun ne compte que sur soi ! " Le problème national " avant tout !

En même temps, une sérieuse refonte de la vie économique avait lieu dans le pays. L'année 1905 n'avait pas été perdue pour lui : les vestiges du servage à la campagne avaient reçu un coup de plus. Une série de bonnes récoltes succédant aux disettes et l'essor industriel qui suivit firent progresser le capitalisme. La différenciation à la campagne s'accentua, les villes grandirent, le commerce et les voies de communication se développèrent fortement. Cette observation est vraie surtout en ce qui concerne la périphérie du pays. Mais cela ne pouvait manquer d'accélérer le processus de consolidation économique des nationalités de la Russie. Ces dernières devaient se mettre en mouvement...

C'est aussi dans le sens de l'éveil des nationalités qu'agissait le " régime constitutionnel " qui s'était établi à cette date. Le développement des journaux et des publications en général, une certaine liberté de la presse et des institutions culturelles, le développement des théâtres nationaux, etc., contribuèrent sans nul doute à renforcer les " sentiments nationaux ". La Douma, avec sa campagne électorale et ses groupes politiques, offrit de nouvelles possibilités pour ranimer les nations, une nouvelle et vaste arène pour leur mobilisation.

Et la vague de nationalisme belliqueux venue d'en haut, toute une série de mesures répressives de la part des a détenteurs du pouvoir " qui frappaient la périphérie pour son " amour de la liberté ", provoquèrent en riposte une vague de nationalisme montant d'en bas qui se transforma parfois en un grossier chauvinisme. Le renforcement du sionisme [Sionisme : courant nationaliste réactionnaire de la bourgeoisie juive, qui recrutait ses partisans parmi les intellectuels et dans les milieux ouvriers juifs les plus arriérés. Les sionistes voulaient isoler les masses ouvrières juives de la lutte générale du prolétariat. (N.R.)] parmi les Juifs, le chauvinisme croissant en Pologne-, le panislamisme parmi les Tatars, le renforcement du nationalisme parmi les Arméniens, les Géorgiens, les Ukrainiens, la tendance générale du philistin à l'antisémitisme, autant de faits connus de tout le monde.

La vague de nationalisme déferlait, toujours plus forte, menaçant d'entraîner les masses ouvrières. Et plus le mouvement de libération allait décroissant, plus s'épanouissaient les fleurs luxuriantes du nationalisme.

Dans ce moment difficile, une haute mission incombait à la social-démocratie : battre en brèche le nationalisme, préserver les masses de la " contagion " générale. Car la social-démocratie, et elle seule, pouvait le faire en opposant au nationalisme l'arme éprouvée de l'internationalisme, l'unité et l'indivisibilité de la lutte de classe. Plus la vague de nationalisme déferlait, plus haut devait retentir la voix de la social-démocratie en faveur de la fraternité et de l'unité des prolétaires de toutes les nationalités de la Russie. En l'occurrence, les social-démocrates de la périphérie qui se heurtaient directement au mouvement nationaliste devaient faire preuve d'une fermeté particulière.

Or les social-démocrates ne se sont pas tous montrés à la hauteur de cette tâche, et surtout pas ceux de la périphérie. Le Bund qui, dans le passé, avait insisté sur les tâches communes, plaçait maintenant au premier plan ses buts particuliers, purement nationalistes : il allait jusqu'à proclamer la " célébration du sabbat " et la " reconnaissance du yiddish " comme revendications de combat dans sa campagne électorale ! (Voir le Compte rendu de la IX' conférence du Bund. (J.S.).) Le Bund a été suivi par le Caucase : une partie des social-démocrates caucasiens qui, dans le passé, avaient nié, avec les autres social-démocrates caucasiens, l'" autonomie nationale culturelle ", en font maintenant la revendication du jour. (Voir la Communication de la conférence d'août. (J.S.).) Sans parler de la conférence des liquidateurs, qui a sanctionné diplomatiquement les flottements nationalistes. (Ibid. (J.S.).)

Il découle de là que les conceptions de la social-démocratie russe sur la question nationale ne sont pas encore claires pour tous les social-démocrates.

Un examen sérieux de la question nationale sous tous ses aspects est évidemment nécessaire. Il faut que les social-démocrates conséquents fassent un effort coordonné et inlassable pour dissiper le brouillard nationaliste, d'où qu'il vienne.

I. LA NATION.

Qu'est-ce que la nation ?

La nation, c'est avant tout une communauté, une communauté déterminée d'individus.

Cette communauté n'est pas de race ni de tribu. L'actuelle nation italienne a été formée de Romains, de Germains, d'Etrusques, de Grecs, d'Arabes, etc. La nation française a été constituée par des Gaulois, des Romains, des Bretons, des Germains, etc. Il faut en dire autant des Anglais, Allemands et autres qui se sont constitués en nations avec des hommes appartenant à des races et à des tribus diverses.

Ainsi, la nation n'est pas une communauté de race ni de tribu, mais une communauté humaine historiquement constituée.

D'autre part, il est hors de doute que les grands Etats de Cyrus ou d'Alexandre ne pouvaient pas être appelés nations, bien que constitués historiquement, formés de tribus et de races diverses. Ce n'étaient pas des nations, mais des agglomérats de groupes, agglomérats dus au hasard et peu cohérents, qui se désagrégeaient ou se soudaient, suivant les succès ou les défaites de tel ou tel conquérant.

Ainsi, la nation n'est pas un agglomérat accidentel ni éphémère, mais une communauté humaine stable.

Mais toute communauté stable ne constitue pas une nation. L'Autriche et la Russie sont aussi des communautés stables, pourtant personne ne les appelle nations. Qu'est-ce qui distingue la communauté nationale de la communauté d'Etat ? Entre autres, le fait que la communauté nationale ne saurait se concevoir sans une langue commune, tandis que pour l'Etat la langue commune n'est pas obligatoire. La nation tchèque en Autriche et la nation polonaise en Russie seraient impossibles sans une langue commune pour chacune d'elles, cependant que l'existence de toute une série de langues à l'intérieur de la Russie et de l'Autriche n'empêche pas l'intégrité de ces Etats. Il s'agit évidemment des langues populaires parlées, et non des langues officielles des bureaux.

Ainsi, la communauté de langue est l'un des traits caractéristiques de la nation.

Cela ne veut évidemment pas dire que les diverses nations parlent toujours et partout des langues différentes, ou que tous ceux qui parlent la même langue constituent forcément une seule nation. Une langue commune pour chaque nation, mais pas nécessairement des langues différentes pour les diverses nations ! Il n'est pas de nation qui parle à la fois plusieurs langues, mais cela ne signifie pas encore qu'il ne puisse y avoir deux nations parlant la même langue ! Les Anglais et les Américains du Nord parlent la même langue, et cependant ils ne constituent pas une même nation. Il faut en dire autant des Norvégiens et des Danois, des Anglais et des Irlandais.

Mais pourquoi, par exemple, les Anglais et les Américains du Nord ne constituent-ils pas une seule nation, malgré une langue commune ?

Tout d'abord parce qu'ils ne vivent pas côte à côte, mais sur des territoires différents. Une nation ne peut se former qu'à la suite de relations prolongées et régulières, qu'à la suite d'une vie commune des personnes, de génération en génération. Or une longue vie commune est impossible sans un territoire commun. Les Anglais et les Américains habitaient autrefois un seul territoire, l'Angleterre, et formaient une seule nation. Puis une partie des Anglais a émigré d'Angleterre dans un nouveau territoire, l'Amérique, et c'est là, sur ce nouveau territoire, qu'elle a formé, avec le temps, une nouvelle nation, la nation américaine. La diversité des territoires a entraîné la formation de nations diverses.

Ainsi, la communauté de territoire est l'un des traits caractéristiques de la nation.

Mais ce n'est pas encore tout. La communauté du territoire par elle-même ne fait pas encore une nation. Pour cela, il faut qu'il y ait en outre une liaison économique interne, soudant les diverses parties de la nation en un tout unique. Une telle liaison n'existe pas entre l'Angleterre et l'Amérique du Nord, et c'est pourquoi elles forment deux nations différentes. Mais les Américains eux-mêmes ne mériteraient pas d'être appelés nation si les différents points de l'Amérique du Nord n'étaient pas liés entre eux en un tout économique, grâce à la division du travail entre eux, au développement des voies de communication, etc..

Prenons, par exemple, les Géorgiens. Les Géorgiens d'avant la réforme [La réforme de 1863-1867, qui abolit le servage en Géorgie. (N.T.)] vivaient sur un territoire commun et parlaient une seule langue; et pourtant ils ne formaient pas, à parler strictement, une seule nation, car, divisés en une série de principautés détachées les unes des autres, ils ne pouvaient vivre d'une vie économique commune, se faisaient la guerre depuis des siècles et se ruinaient mutuellement, en excitant les uns contre les autres les Persans et les Turcs. La réunion éphémère et accidentelle des principautés, qu'un tsar chanceux réussissait parfois à réaliser, n'englobait dans le meilleur des cas que la sphère administrative superficielle, pour se briser rapidement contre les caprices des princes et l'indifférence des paysans. Et il ne pouvait en être autrement, vu le morcellement économique de la Géorgie... Celle-ci n'apparut en tant que nation que dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque la chute du servage et le progrès de la vie économique du pays, le développement des voies de communication et la naissance du capitalisme eurent institué la division du travail entre les régions de la Géorgie et porté un coup définitif à l'isolement économique des principautés pour les réunir en un tout.

Il faut en dire autant des autres nations qui ont franchi le stade du féodalisme et développé chez elles le capitalisme.

Ainsi, la communauté de la vie économique, la cohésion économique sont l'une des particularités caractéristiques de la nation.

Mais cela non plus n'est pas tout. En plus de ce qui a été dit, il faut encore tenir compte des particularités psychologiques des individus réunis en nation. Les nations se distinguent l'une de l'autre non seulement par les conditions de leur vie, mais aussi par leur psychologie qui s'exprime dans les particularités de la culture nationale. Si l'Angleterre, l'Amérique du Nord et l'Irlande, qui parlent une seule langue, forment néanmoins trois nations différentes, c'est qu'un rôle assez important est joué en l'occurrence par cette formation psychique originale qui s'est élaborée, chez elles, de génération en génération, par suite de conditions d'existence différentes.

Evidemment, la formation psychique en elle-même ou, comme on dit encore, le " caractère national " apparaît à l'observateur comme quelque chose d'insaisissable ; mais pour autant qu’elle s’exprime dans l’originalité de la culture commune à la nation, elle est insaisissable et ne saurait être inconnue.

Inutile de dire que le " caractère national " n'est pas une chose établie une fois pour toutes et qu'il se modifie en même temps que les conditions de vie; mais, pour autant qu'il existe à chaque moment donné, il marque de son empreinte la physionomie de la nation.

Ainsi, la communauté de la formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture, est l'un des traits caractéristiques d'une nation.

De cette façon, nous avons énuméré tous les indices qui caractérisent la nation.

La nation est une communauté humaine, stable, historiquement constituée, née sur la base d'une communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans une communauté de culture.

Avec cela, il va de soi que la nation, comme tout phénomène historique, est soumise à la loi du changement, qu'elle a son histoire, un commencement et une fin.

Il est nécessaire de souligner qu'aucun des indices mentionnés ne suffit, pris isolément, à définir la nation. Bien plus: il suffit qu'un seul de ces indices manque pour que la nation cesse d'être nation.

On peut se représenter des hommes ayant un " caractère national " commun, sans que l'on puisse dire toutefois qu'ils forment une nation, s'ils sont économiquement dissociés, s'ils vivent sur des territoires différents, s'ils parlent des langues différentes, etc.. Tels sont, par exemple, les Juifs russes, galiciens, américains, géorgiens, ceux des montagnes du Caucase, qui, à notre avis, ne forment pas une nation unique.

On peut se représenter des hommes dont le territoire et la vie économique sont communs et qui cependant ne forment pas une nation, s'ils n'ont pas une communauté de langue et de " caractère national ". Tels sont, par exemple, les Allemands et les Lettons dans la Province balte.

Enfin les Norvégiens et les Danois parlent la même langue, sans pour cela former une seule nation, vu l'absence des autres indices.

Seule, la présence de tous les indices pris ensemble nous donne une nation.

Il peut sembler que le " caractère national " ne soit pas un des indices, mais l’unique indice essentiel de la nation, et que tous les autres indices constituent, à proprement parler, les conditions du développement de la nation, et non ses indices. Ce point de vue est soutenu notamment par les théoriciens social-démocrates de la question nationale bien connus en Autriche, R. Springer et surtout O. Bauer. Examinons leur théorie de la nation.

D'après Springer, " la nation est une association de gens pensant et parlant de la même manière ". C'est la " communauté culturelle d'un groupe de contemporains, communauté non liée au " sol ". " (Voir R. Springer : Le Problème national, p., 43, éd. " Obchtchestvennaïa Polza ", 1909. (J.S.).) (souligné par nous).

Ainsi, " association " de gens pensant et parlant de la même manière, si dissociés qu'ils soient entre eux et où qu'ils vivent.

Bauer va encore plus loin :

" Qu'est-ce qu'une nation ? interroge-t-il. Est-ce la communauté de langue qui réunit des hommes en nation ? Mais les Anglais et les Irlandais... parlent une même langue, sans toutefois former pour cela un seul peuple ; les Juifs n'ont pas du tout de langue commune et forment, néanmoins, une nation. " (Voir O. Bauer : La Question nationale et la social-démocratie, éd. " Serp ", p. 1-2. (J.S.).)

Mais alors qu'est-ce qu'une nation ?

" Une nation est une communauté relative du caractère. " (Idem, p. 6. (J.S.).)

Mais qu'est-ce que le caractère, en l'espèce le caractère national ?

Le caractère national, c'est

la somme des indices distinguant les hommes d'une nationalité de ceux d'une autre, un ensemble de qualités physiques et morales qui distingue une nation de l'autre. (Idem, p. 2. (J.S.).)

Certes, Bauer sait que le caractère national ne tombe pas du ciel, aussi ajoute-t-il :

" Le caractère des hommes n'est... déterminé par rien d'autre que leur destin ", ce la nation n'est autre chose qu'une communauté de destin ", déterminée à son tour par a les conditions dans lesquelles les hommes produisent leurs moyens d'existence et répartissent les produits de leur travail. " (Idem, p. 24-25. (J.S.).)

Ainsi nous en arrivons à la définition la plus " complète " de la nation, à en croire Bauer.

" Une nation est l'ensemble des hommes réunis en une communauté de caractère basée sur une communauté de destin. " (Voir O. Bauer : La Question nationale et la social-démocratie (éd. russe), p. 139. (J.S.).)

Donc, communauté du caractère national basée sur une communauté de destin, et prise en dehors du lien obligatoire avec la communauté de territoire, de langue et de vie économique.

Mais que reste-t-il, en ce cas, de la nation ? De quelle communauté nationale peut-il être question chez des hommes dissociés économiquement les uns des autres, vivant sur des territoires différents et parlant, de génération en génération, des langues différentes ?

Bauer parle des Juifs comme d'une nation, bien qu'" ils n'aient pas du tout de langue commune" (Idem, p. 2. (J.S.).), mais de quelle " communauté de destin " et de quelle cohésion nationale peut-il être question, par exemple, entre les Juifs géorgiens, daghestanais, russes ou américains, complètement détachés les uns des autres, vivant sur des territoires différents et parlant des langues différentes ?

Les Juifs en question vivent, sans nul doute, une vie économique et politique commune avec les Géorgiens, les Daghestanais, les Russes et les Américains, dans une atmosphère culturelle commune avec chacun de ces peuples ; cela ne peut manquer de laisser une empreinte sur leur caractère national ; et s'il leur est resté quelque chose de commun, c'est la religion, leur origine commune et certains vestiges de leur caractère national. Tout cela est indubitable. Mais comment peut-on affirmer sérieusement que des rites religieux sclérosés et des vestiges psychologiques qui s'évanouissent influent sur le " destin " des Juifs mentionnés avec plus de force que le vivant milieu économique, social et culturel qui les entoure ? Or ce n'est qu'en partant de cette hypothèse que l'on peut parler des Juifs en général comme d'une nation unique.

Qu'est-ce qui distingue alors la nation selon Bauer de l'" esprit national " mystique et se suffisant à lui-même, cher aux spiritualistes ?

Bauer trace une limite infranchissable entre le " trait distinctif " des nations (leur caractère national) et les " conditions " de leur vie, en dissociant ces deux choses. Mais qu'est-ce que le caractère national, sinon le reflet des conditions de vie, sinon un concentré, des impressions reçues du milieu environnant ? Comment peut-on se borner uniquement au caractère national, en l'isolant et le dissociant du terrain qui l'a engendré ?

Et puis, qu'est-ce qui distinguait, à proprement parler, la nation anglaise de celle de l'Amérique du Nord, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles, alors que l'Amérique du Nord se dénommait encore la " Nouvelle-Angleterre " ? Ce n'est certes pas le caractère national, car les Américains étaient originaires d'Angleterre ; ils avaient apporté avec eux, en Amérique, outre la langue anglaise, le caractère national anglais qu'ils ne pouvaient évidemment pas perdre si vite, bien que, sous l'influence des conditions nouvelles, un caractère particulier fût sans doute en train de se former chez eux. Et cependant, malgré la communauté plus ou moins grande du caractère, ils constituaient déjà à cette époque une nation distincte de l'Angleterre ! Il est évident que la " Nouvelle-Angleterre ", en tant que nation, se distinguait alors de l'Angleterre, en tant que nation, non par son caractère national particulier, ou moins par son caractère national que par le milieu distinct du milieu anglais, par les conditions de vie.

De cette façon, il est clair qu'il n'existe pas en réalité d'indice distinctif unique de la nation. Il existe seulement une somme d'indices parmi lesquels, lorsqu'on compare les nations, se détache avec plus de relief tantôt l'un (le caractère national), tantôt l'autre (la langue), tantôt un troisième (le territoire, les conditions économiques). La nation représente une combinaison de tous les indices pris ensemble.

Le point de vue de Bauer, identifiant la nation avec le caractère national, détache la nation du sol et en fait une sorte de force invisible, se suffisant à elle-même. Dès lors, ce n'est plus une nation, vivante et agissante, mais quelque chose de mystique, d'insaisissable et d'outre-tombe. Car, je le répète, qu'est-ce, par exemple, que cette nation juive, constituée par des Juifs géorgiens, daghestanais, russes, américains et autres, dont les membres ne se comprennent pas les uns les autres (ils parlent des langues différentes), vivent dans des parties différentes du globe, ne se verront jamais, n'agiront jamais en commun ni en temps de paix ni en temps de guerre ?!

Non, ce n'est pas pour de telles " nations " n'existant que sur le papier que la social-démocratie établit son programme national. Elle ne peut tenir compte que des nations réelles, qui agissent, qui se meuvent et qui, pour cette raison, obligent les autres à compter avec elles.

Bauer confond évidemment la nation, catégorie historique, avec la tribu, catégorie ethnographique.

Du reste, Bauer lui-même sent apparemment la faiblesse de sa position. Après avoir résolument déclaré, au début de son livre, que les Juifs sont une nation (Voir O. Bauer : La Question nationale et la social-démocratie (éd. russe), p. 2. (J.S.).), il se corrige à la fin de l'ouvrage, en affirmant que la a société capitaliste en général ne leur permet pas [aux Juifs] de se conserver en tant que nation (Idem, p. 389. (J.S.).) et qu'elle les assimile aux autres nations. La raison en est, paraît-il, que " les Juifs n'ont pas de région délimitée d'habitat " (Idem, p. 388. (J.S.).), alors qu'une telle région existe, par exemple, pour les Tchèques qui d'après Bauer doivent se conserver comme nation. Bref, la cause réside dans l'absence de territoire.

En raisonnant ainsi, Bauer voulait démontrer que l'autonomie nationale ne peut pas être la revendication des ouvriers juifs (Idem, p. 396. (J.S.).), mais il a de ce fait renversé, sans le faire exprès, sa propre théorie qui ne reconnaît pas la communauté du territoire comme l'un des indices de la nation.

Mais Bauer va plus loin. Au début de son livre, il déclare résolument que " les Juifs n'ont pas du tout de langue commune et n'en forment pas moins une nation. " (Idem, p. 2. (J.S.).) Mais à peine arrivé à la page 130, il change de front en déclarant avec non moins de résolution : " Il n'est pas douteux qu'aucune nation n'est possible sans une langue commune " (Idem, p. 130. (J.S.).) (souligné par nous).

Bauer voulait démontrer ici que " la langue est l'instrument le plus important des relations entre les hommes " (Ibid. (J.S.).) ; mais en même temps il a démontré aussi, sans le faire exprès, ce qu'il ne se proposait pas de démontrer, à savoir l'inconsistance de sa propre théorie de la nation, laquelle nie l'importance de la communauté de la langue.

C'est ainsi que cette théorie cousue de fil idéaliste se dément elle-même.

II. LE MOUVEMENT NATIONAL.

La nation n'est pas simplement une catégorie historique, mais une catégorie historique d'une époque déterminée, l'époque du capitalisme ascendant. Le processus de liquidation du féodalisme et de développement du capitalisme est, en même temps, un processus de constitution des hommes en nations. Il en va ainsi, par exemple, en Europe occidentale. Les Anglais, les Français, les Allemands, les Italiens, etc., se sont constitués en nations, au temps où s'effectuait la marche victorieuse du capitalisme qui triomphait du morcellement féodal.

Mais la formation des nations y signifiait du même coup leur transformation en Etats nationaux indépendants. Les nations anglaise, française et autres sont, en même temps, des Etats anglais, etc. L'Irlande, restée en dehors de ce processus, ne change rien au tableau d'ensemble.

Il en va un peu autrement en Europe orientale. Alors qu'en Occident les nations se sont développées en Etats, à l'Est se sont formés des Etats multinationaux, des Etats composés de plusieurs nationalités. Telles l'Autriche-Hongrie, la Russie. En Autriche, les Allemands se sont montrés les plus évolués sous le rapport politique : ce sont eux qui ont assumé la tâche de réunir les nationalités autrichiennes dans un Etat. En Hongrie, les Magyars, noyau des nationalités hongroises, se sont montrés les plus aptes à s'organiser en Etat : et ce sont eux qui ont unifié la Hongrie. En Russie, le rôle d'unificateurs des nationalités a été assumé par les Grands-Russes, qui avaient à leur tête la bureaucratie militaire de la noblesse, historiquement constituée, forte et bien organisée.

C'est ainsi que les choses se sont déroulées à l'Est. Ce mode particulier de constitution des Etats ne pouvait avoir lieu que dans les conditions d'un féodalisme non encore liquidé, dans les conditions d'un capitalisme faiblement développé, alors que les nationalités refoulées à l'arrière-plan n'avaient pas encore eu le temps de se consolider économiquement pour se constituer en nations.

Mais le capitalisme commence à se développer aussi dans les Etats de l'Est européen. Le commerce et les voies de communication s'étendent. De grandes villes surgissent. Les nations se consolident économiquement. Le capitalisme, en faisant irruption dans la vie calme des nationalités refoulées, les agite et les met en mouvement. Le développement de la presse et du théâtre, l'activité du Reichsrat (en Autriche) et de la Douma (en Russie) contribuent à renforcer les " sentiments nationaux ". Les intellectuels, dès qu'ils ont fait leur apparition, se pénètrent de l' " idée nationale ", et agissent dans le même sens...

Mais, en s'éveillant à une vie indépendante, les nations refoulées ne se constituent plus en Etats nationaux indépendants : elles rencontrent sur leur chemin la résistance extrêmement vigoureuse des couches dirigeantes des nations dominantes placées depuis longtemps déjà à la tête de l'Etat. Trop tard !...

C'est ainsi que se constituent en nations les Tchèques, les Polonais, etc., en Autriche ; les Croates, etc., en Hongrie ; les Lettons, les Lituaniens, les Ukrainiens, les Géorgiens, les Arméniens, etc., en Russie. Ce qui était une exception en Europe occidentale (l'Irlande), est devenu la règle à l'Est.

En Occident, l'Irlande a répondu au régime d'exception par un mouvement national. A l'Est, les nations réveillées devaient répondre de la même façon.

Ainsi se sont formées les conditions qui ont poussé à la lutte les jeunes nations de l'Est européen.

La lutte s'est engagée et allumée, à proprement parler, non pas entre les nations dans leur ensemble, mais entre les classes dominantes des nations maîtresses et des nations refoulées. Cette lutte est menée ordinairement ou par la petite bourgeoisie citadine de la nation opprimée contre la grande bourgeoisie de la nation dominante (Tchèques et Allemands); ou par la bourgeoisie rurale de la nation opprimée contre les grands propriétaires fonciers de la nation dominante (Ukrainiens en Pologne); ou bien par toute la bourgeoisie " nationale " des nations opprimées contre la noblesse régnante de la nation maîtresse (Pologne, Lituanie, Ukraine en Russie).

La bourgeoisie détient le principal rôle.

La question essentielle pour la jeune bourgeoisie, c'est le marché. Ecouler ses marchandises et vaincre la concurrence de la bourgeoisie d'une autre nationalité, tel est son but. De là son désir de s'assurer un marché " à elle ", un marché " national ". Le marché est la première école où la bourgeoisie apprend le nationalisme.

Mais les choses, ordinairement, ne se bornent pas au marché. A la lutte vient se mêler la bureaucratie semi-féodale, semi-bourgeoise de la nation dominante, avec ses habitudes de "faire sentir sa poigne". La bourgeoisie d'une nation maîtresse, qu'elle soit petite ou grande, a la possibilité de venir à bout de son concurrent " plus vite " et d'une façon " plus expéditive ". Les " forces " s'unissent, et toute une série de mesures restrictives sont prises contre la bourgeoisie " allogène ", mesures qui dégénèrent en répression. De la sphère économique, la lutte passe dans la sphère politique. La restriction de la liberté de déplacement, les entraves apportées à l'usage de la langue, la restriction des droits électoraux, la réduction du nombre des écoles, les entraves à l'exercice de la religion, etc., pleuvent dru sur la tête du " concurrent". Certes, de telles mesures ne servent pas seulement les intérêts des classes bourgeoises de la nation maîtresse, mais aussi les buts spécifiques, les buts de caste, pour ainsi dire, de la bureaucratie régnante. Mais au point de vue des résultats, cela est absolument indifférent : les classes bourgeoises et la bureaucratie marchent en l'occurrence la main dans, la main, qu'il s'agisse de l'Autriche-Hongrie ou de la Russie.

Pressée de toutes parts, la bourgeoisie de la nation opprimée, naturellement, se met en branle. Elle en appelle à ses frères du " petit peuple " et commence à invoquer à grands cris la " patrie", en faisant passer sa propre cause pour celle de tout le peuple. Elle recrute une armée parmi ses " compatriotes " dans l'intérêt... de la " patrie ". Et le " petit peuple " ne reste pas toujours insensible aux appels, il se rassemble autour du drapeau de la bourgeoisie : la répression d'en haut l'atteint, lui aussi, et provoque son mécontentement.

C'est ainsi que commence le mouvement national.

La force du mouvement national est fonction du degré de participation à ce mouvement des vastes couches de la nation, le prolétariat et la paysannerie.

Le prolétariat se rangera-t-il sous le drapeau du nationalisme bourgeois ? Cela dépend du degré de développement des contradictions de classes, de la conscience et de l'organisation du prolétariat. Le prolétariat conscient a son propre drapeau, un drapeau éprouvé, et il n'a nul besoin de se ranger sous celui de la bourgeoisie.

Quant aux paysans, leur participation au mouvement national dépend avant tout du caractère de la répression. Si la répression heurte les intérêts de la " terre ", comme ce fut le cas en Irlande, les grandes masses de paysans se rangent aussitôt sous le drapeau du mouvement national.

D'un autre côté, si, par exemple en Géorgie, il n'y a pas de nationalisme anti-russe tant soit peu sérieux, c'est d'abord parce qu'il n'y a point là-bas de grands propriétaires fonciers russes ou de grosse bourgeoisie russe qui pourraient alimenter un nationalisme de ce genre dans les masses. Il existe en Géorgie un nationalisme anti-arménien, mais c'est parce qu'il y a encore, là-bas, une grande bourgeoisie arménienne qui, battant la petite bourgeoisie géorgienne non encore affermie, pousse cette dernière à un nationalisme anti-arménien.

Selon ces facteurs, le mouvement national ou bien prend un caractère de masse, en gagnant toujours du terrain (Irlande, Galicie), ou bien il se transforme en une suite de petits conflits, il dégénère en scandales et en " luttes " pour les enseignes de boutiques (dans certaines petites villes de Bohême).

Le contenu du mouvement national ne peut, évidemment, être partout le même : il dépend entièrement des revendications diverses formulées par le mouvement. En Irlande, le mouvement revêt un caractère agraire; en Bohême, un caractère "linguistique"; ici, on réclame l'égalité civile et la liberté confessionnelle ; là, des fonctionnaires " à soi " ou une Diète à soi. Les revendications diverses laissent entrevoir souvent des traits divers caractérisant la nation en général (langue, territoire, etc.). Une chose à retenir, c'est que nulle part on ne trouve de revendication concernant l'universel " caractère national " à la Bauer. Et cela se conçoit : le " caractère national ", pris en lui-même, est insaisissable, et, comme l'a justement fait remarquer J. Strasser, " la politique n'en peut rien tirer ". (J. Strasser : Der Arbeiter und die Nation, Reichenberg, 1912, p. 33. (J.S.).)

Tels sont, en somme, les formes et le caractère du mouvement national.

De ce qui précède, il résulte clairement que la lutte nationale, dans les conditions du capitalisme ascendant, est une lutte des classes bourgeoises entre elles. Parfois, la bourgeoisie réussit à entraîner dans le mouvement national le prolétariat, et alors la lutte nationale revêt extérieurement un caractère " populaire ", mais rien qu'extérieurement. Dans son essence, elle reste toujours bourgeoise, avantageuse et utile surtout à la bourgeoisie.

Mais il ne s'ensuit nullement que le prolétariat ne doive pas lutter contre la politique d'oppression des nationalités. Les restrictions à la liberté de déplacement, la privation des droits électoraux, les entraves apportées à l'usage de la langue, la réduction du nombre des écoles et les autres mesures répressives atteignent les ouvriers autant que la bourgeoisie, sinon davantage. Une telle situation ne peut que freiner le libre développement des forces spirituelles du prolétariat des nations assujetties. On ne peut parler sérieusement du plein développement des facultés intellectuelles de l'ouvrier tatar ou juif, alors qu'on ne lui permet pas d'user de sa langue maternelle dans les réunions et les conférences, alors qu'on lui ferme ses écoles.

Mais la politique de répression nationaliste est dangereuse pour la cause du prolétariat sous un autre rapport. Elle détourne des questions sociales, des questions de la lutte de classe, l'attention des grandes couches de la population qu'elle porte vers les questions nationales, vers les questions " communes " au prolétariat et à la bourgeoisie. Et cela crée un terrain favorable pour prêcher le mensonge de l' " harmonie des intérêts ", pour estomper les intérêts de classe du prolétariat, pour asservir moralement les ouvriers. Ainsi, l'œuvre d'unification des ouvriers de toutes les nationalités rencontre un obstacle sérieux. Si une partie considérable des ouvriers polonais demeure jusqu'ici moralement asservie aux nationalistes bourgeois; si elle demeure jusqu'ici à l'écart du mouvement ouvrier international, c'est surtout parce que la politique anti-polonaise pratiquée depuis des siècles par les " détenteurs du pouvoir " fournit la base de cette servitude et gêne les efforts pour en affranchir les ouvriers.

Mais la politique de répression ne s'en tient pas là. Du " système " d'oppression, elle passe souvent au " système " d'excitation des nations les unes contre les autres, au " système " des massacres et des pogroms. Evidemment, ce dernier n'est pas toujours ni partout possible, mais là où il est possible, — en l'absence des libertés élémentaires, — il prend souvent des proportions effrayantes, en menaçant de noyer dans le sang et les larmes l'œuvre de rassemblement des ouvriers. Le Caucase et la Russie méridionale en fournissent nombre d'exemples. " Diviser pour régner ", tel est le but de la politique d'excitation. Et dans la mesure où une telle politique réussit, elle constitue le plus grand mal pour le prolétariat, un obstacle des plus sérieux à l'œuvre de rassemblement des ouvriers de toutes les nationalités qui font partie de l'Etat.

Mais les ouvriers ont intérêt à voir tous leurs camarades fusionner en une seule armée internationale, à les voir se libérer promptement et définitivement de la servitude morale où les maintient la bourgeoisie, à voir se développer pleinement et en toute liberté les forces morales de leurs frères, à quelque nation qu'ils appartiennent.

Aussi les ouvriers luttent-ils et continueront-ils de lutter contre la politique d'oppression des nations Sous toutes ses formes, depuis les plus subtiles jusqu'aux plus brutales, de même que contre la politique d'excitation sous toutes ses formes.

Aussi la social-démocratie de tous les pays proclame-t-elle le droit des nations à disposer d'elles-mêmes.

Le droit de disposer de soi-même signifie ceci : seule la nation elle-même a le droit de décider de son sort, nul n'a le droit de s'immiscer par la force dans la vie de la nation, de détruire ses écoles et ses autres institutions, de briser ses us et coutumes, d'entraver l'usage de sa langue, d'amputer ses droits.

Cela ne veut pas dire assurément que la social-démocratie soutiendra toutes les coutumes et institutions possibles et imaginables de la nation. En luttant contre les violences exercées sur la nation, elle ne défendra que le droit de la nation à décider elle-même de son sort, tout en combattant sur le terrain idéologique les coutumes et institutions nocives de cette nation afin de permettre aux couches laborieuses de ladite nation de s'en affranchir.

Le droit de disposer de soi-même signifie que la nation peut s'organiser comme bon lui semble. Elle a le droit d'organiser sa vie suivant les principes de l'autonomie. Elle a le droit de lier des rapports fédératifs avec les autres nations. Elle a le droit de se séparer complètement. La nation est souveraine, et toutes les nations sont égales en droits.

Cela ne veut pas dire assurément que la social-démocratie défendra n'importe quelle revendication de la nation. La nation a le droit de retourner même à l'ancien ordre de choses, mais cela ne signifie pas encore que la social-démocratie souscrira à une semblable décision, prise par telle ou telle institution de la nation envisagée. Les devoirs de la social-démocratie (qui défend les intérêts du prolétariat) et les droits de la nation (qui est constituée par diverses classes) sont deux choses différentes.

En luttant pour le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, la social-démocratie s'assigne pour but de mettre un terme à la politique d'oppression de la nation, de la rendre impossible et de saper ainsi la lutte des nations, de l'émousser, de la réduire au minimum.

C'est ce qui distingue essentiellement la politique du prolétariat conscient de celle de la bourgeoisie qui cherche à approfondir et attiser la lutte nationale, à prolonger et exacerber le mouvement national.

Voilà pourquoi le prolétariat conscient ne peut se ranger sous le drapeau " national " de la bourgeoisie.

Voilà pourquoi la politique dite " d'évolution nationale ", préconisée par Bauer, ne peut pas devenir la politique du prolétariat. La tentative de Bauer d'identifier sa politique d' " évolution nationale " avec la politique de la " classe ouvrière moderne " (Voir O. Bauer : La Question nationale et la social-démocratie (éd. russe), p. 166. (J.S.).) est une tentative d'adapter la lutte de classe des ouvriers à la lutte des nations.

Les destinées du mouvement national, bourgeois par essence, sont naturellement liées au sort de la bourgeoisie. La chute définitive du mouvement national n'est possible qu'avec la chute de la bourgeoisie. La paix totale ne peut être instaurée que sous le règne du socialisme. Mais réduire la lutte nationale au minimum, la saper à la racine, la rendre inoffensive au maximum pour le prolétariat, cela est possible même dans le cadre du capitalisme. On le voit ne serait-ce que par l'exemple de la Suisse et de l'Amérique. Pour cela, il faut démocratiser le pays et permettre aux nations de se développer librement.

III. POSITION DE LA QUESTION.

La nation a le droit de décider librement de son sort. Elle a le droit de s'organiser comme bon lui semble, sans empiéter, bien entendu, sur les droits des autres nations. Cela est indiscutable.

Mais comment précisément doit-elle s'organiser, quelles formes doit prendre sa future Constitution si l'on tient compte des intérêts de la majorité de la nation et, avant tout, du prolétariat ?

La nation a le droit de s'organiser d'une façon autonome. Elle a le droit même de se séparer. Mais cela ne veut pas encore dire qu'elle devra le faire quelles que soient les conditions, que l'autonomie ou la séparation sera toujours et partout avantageuse à la nation, c'est-à-dire aux couches laborieuses. Les Tatars transcaucasiens, en tant que nation, peuvent se réunir, disons, au sein de leur Diète et, sous l'influence de leurs beys et mollahs, rétablir chez eux l'ancien ordre de choses, décider leur séparation de l'Etat. Conformément au paragraphe relatif à la libre disposition, ils en ont pleinement le droit. Mais cela sera-t-il conforme à l'intérêt des couches laborieuses de la nation tatare ? La social-démocratie peut-elle voir avec indifférence les beys et les mollahs entraîner les masses derrière eux dans la solution de la question nationale ? La social-démocratie ne doit-elle pas se mêler de l'affaire et influer dans un sens déterminé sur la volonté de la nation ? Ne doit-elle pas, pour résoudre la question, formuler le plan concret le plus avantageux pour les masses tatares ?

Mais quelle est la solution la plus compatible avec les intérêts des masses travailleuses ? L'autonomie, la fédération ou la séparation ?

Autant de problèmes dont la solution dépend des conditions historiques concrètes où se trouve la nation donnée.

Bien plus. Les conditions, comme toute chose, se modifient, et une solution juste pour un moment donné peut apparaître comme tout à fait inacceptable pour un autre moment.

Au milieu du XIXe siècle, Marx était partisan de la séparation de la Pologne russe, et il avait raison parce qu'alors il s'agissait d'affranchir une culture supérieure d'une culture inférieure qui la détruisait. Et la question se posait à ce moment non pas seulement en théorie, non pas en termes académiques, mais dans la pratique, dans la vie même...

A la fin du XIXe siècle, les marxistes polonais se prononcent déjà contre la séparation de la Pologne, et ils ont raison à leur tour, puisque depuis cinquante ans, des changements profonds sont survenus dans le sens d'un rapprochement économique et culturel de la Russie et de la Pologne. En outre, pendant cette période, le problème de la séparation était devenu, d'une question pratique, un sujet de discussions académiques qui ne passionnaient guère que les intellectuels émigrés.

Cela n'exclut pas, bien entendu, la possibilité de certaines conjonctures intérieures et extérieures, où le problème de la séparation de la Pologne peut de nouveau s'inscrire à l'ordre du jour.

Il s'ensuit que la solution de la question nationale n'est possible qu'en rapport avec les conditions historiques considérées dans leur développement.

Les conditions économiques, politiques et culturelles au milieu desquelles vit une nation donnée, telle est la clé unique pour décider comment précisément telle ou telle nation doit s'organiser, quelles formes doit prendre sa future Constitution. Il est possible qu'une solution particulière de la question s'impose pour chaque nation. S'il y a un cas où il faut poser le problème dialectiquement, c'est bien ici, dans la question nationale.

Aussi devons-nous nous prononcer résolument contre un moyen très répandu, mais aussi très simpliste, de " résoudre " la question nationale, moyen dont l'origine remonte au Bund. Nous parlons de la méthode facile consistant à se référer à la social-démocratie autrichienne et à la social-démocratie des Slaves méridionaux [La social-démocratie des Slaves méridionaux milite dans le sud de l'Autriche. (J.S.).], qui, elles, auraient déjà résolu la question nationale et auxquelles les social-démocrates russes devraient simplement emprunter la solution. On présume donc que tout ce qui est, disons, juste pour l'Autriche, l'est aussi pour la Russie. On perd de vue le plus important et le plus décisif en ce cas : les conditions historiques concrètes existant en Russie, en général, et dans la vie de chaque nation prise à part au sein de la Russie, en particulier.

Ecoutez, par exemple, le bundiste connu V. Kossovski :

" Lorsqu'au IVe congrès du Bund, on discuta le côté principe de la question [il s'agit de la question nationale. J. S.], la solution du problème, proposée par un des délégués dans l'esprit de la résolution du parti social-démocrate des Slaves méridionaux, obtint l'approbation générale. " (Voir V. Kossovski : Les Questions de nationalité, p. 16-17, 1907 (éd. russe). (J.S.).)

Résultat : " Le congrès a adopté à l'unanimité "... l'autonomie nationale.

C'est tout ! Ni analyse de la réalité russe, ni examen des conditions de vie des Juifs en Russie : d'abord, on emprunte la solution au parti social-démocrate des Slaves méridionaux, puis on " approuve ", et puis on " adopte à l'unanimité " ! C'est ainsi que les bundistes posent et " résolvent " la question nationale en Russie...

Cependant, l'Autriche et la Russie présentent des conditions absolument différentes. C'est ce qui explique que la social-démocratie d'Autriche, ayant adopté un programme national à Brünn (1899) [Le Parteitag (congrès) de Brünn de la social-démocratie autrichienne se tint du 12 au 17 (24-29) septembre 1899. (N.R.).] dans l'esprit de la résolution du Parti social-démocrate des Slaves méridionaux (avec, il est vrai, quelques amendements insignifiants), aborde la question pour ainsi dire, tout autrement qu'à la russe et, bien entendu, la résout de façon toute différente.

Tout d'abord, la façon de poser la question. Comment les théoriciens autrichiens de l'autonomie nationale culturelle, les commentateurs du programme national de Brünn et de la résolution du parti social-démocrate des Slaves méridionaux, Springer et Bauer, posent-ils la question ?

" La question de savoir si, en général, un Etat formé de plusieurs nationalités est possible et si, en particulier, les nationalités autrichiennes sont dans l'obligation de constituer un seul organisme politique est, dit Springer, une question préalable, que nous laissons sans réponse, en la considérant comme résolue d'avance. Pour celui qui n'est pas d'accord avec ladite possibilité et nécessité, notre analyse sera évidemment sans objet. Notre thème s'énonce ainsi : étant donné que ces nations sont obligées de mener une existence commune, quelles formes juridiques leur permettront de le faire au mieux ? " (Souligné par Springer). (Voir Springer : Le Problème national (éd. russe), p. 14. (J.S.).)

Ainsi l'intégrité de l'Etat autrichien est prise comme point de départ.

Même opinion chez Bauer :

" Nous partons de cette hypothèse que les nations autrichiennes restent comme auparavant unies dans l'Etat où elles vivent maintenant en commun, et nous demandons quels seront, dans le cadre de cette union, les rapports des nations entre elles et à l'égard de l'Etat. " (Voir O Bauer : La Question nationale et la social-démocratie (éd. russe), p. 399. (J.S.).)

Là encore : l'intégrité de l'Autriche avant tout. La social-démocratie russe peut-elle poser ainsi la question ? Non. Et elle ne peut le faire parce que, dès le début, elle se place au point de vue du droit qu'ont les nations de disposer d'elles-mêmes, point de vue qui leur reconnaît la faculté de se séparer.

Même le bundiste Goldblatt a reconnu au IIe Congrès de la social-démocratie russe que cette dernière ne peut renoncer au point de vue de la libre disposition. Voici ce qu'il disait alors :

" On ne peut rien objecter au droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Au cas où une nation quelconque lutte pour son indépendance, on ne saurait s'y opposer. Si la Pologne ne veut pas convoler en " justes noces " avec la Russie, ce n'est pas à nous de la contrecarrer. "

Bon. Mais alors il s'ensuit que les points de départ chez les social-démocrates autrichiens et russes, loin d'être identiques, sont diamétralement opposés. Peut-on parler après cela de la possibilité d'emprunter aux Autrichiens leur programme national ?

Poursuivons. Les Autrichiens pensent réaliser la " liberté des nationalités " au moyen de petites réformes, au pas ralenti. En préconisant l'autonomie nationale culturelle comme mesure pratique, ils ne comptent nullement sur un changement radical, sur un mouvement démocratique de libération, qui n'est pas dans leurs perspectives. Cependant que les marxistes russes, n'ayant pas de raison de compter sur des réformes, rattachent la question de la " liberté des nationalités " à un changement radical probable, au mouvement démocratique de libération. Et cela change du tout au tout les choses en ce qui concerne la destinée probable des nations en Russie.

" Certes, dit Bauer, il est difficile de s'imaginer que l'autonomie nationale soit le résultat d'une grande décision, d'une action hardie et résolue. L'Autriche évoluera vers l'autonomie nationale pas à pas, par un processus lent et pénible, par une lutte ardue, qui aboutira à vouer la législation et l'administration à un état de paralysie chronique. Non, ce n'est point par un grand acte législatif, mais par une infinité de lois distinctes, rendues pour des régions, des communautés distinctes, que sera établi le nouveau régime politique. " (Voir O. Bauer : La Question nationale (éd. russe), p. 422. (J.S.).)

Springer affirme la même chose :

" Je sais fort bien, écrit-il, que les institutions de cette nature [les organismes d'autonomie nationale. J. S.] ne se créent pas en un an, ni en une dizaine d'années. La réorganisation de l'administration prussienne, à elle seule, a nécessité une longue période de temps... Il a fallu une vingtaine d'années à la Prusse pour établir définitivement ses principales institutions administratives. Aussi, qu'on n'aille pas croire que je me fais des illusions sur le temps qu'il faudra à l'Autriche et sur les difficultés qu'elle aura à surmonter. " (Voir Springer : Le Problème national (éd. russe), p. 281-282. (J.S.).)

Tout cela est très précis. Mais les marxistes russes peuvent-ils ne pas rattacher la question nationale à une " action hardie et résolue " ? Peuvent-ils compter sur des réformes partielles, sur une " infinité de lois distinctes ", comme moyen de conquérir la " liberté des nationalités " ? Et s'ils ne peuvent ni ne doivent le faire, ne s'ensuit-il pas clairement que les méthodes de lutte et les perspectives sont totalement différentes chez les Autrichiens et chez les Russes ? Comment peut-on dans cette situation se limiter à l'autonomie nationale culturelle étroite et bâtarde des Autrichiens ? De deux choses l'une : ou bien les partisans des emprunts aux programmes ne comptent pas sur une " action hardie et résolue " en Russie, ou bien ils comptent sur elle, mais " ne savent pas ce qu'ils font ".

Enfin, la Russie et l'Autriche sont placées devant des problèmes totalement différents, ce qui fait que pour résoudre la question nationale la méthode, elle aussi, doit être différente. L'Autriche vit dans les conditions du parlementarisme ; sans le Parlement, le développement y est impossible dans les conditions présentes. Mais il n'est pas rare de voir la vie parlementaire et la législation de l'Autriche s'arrêter complètement en raison des conflits violents entre les partis nationaux. C'est ce qui explique la crise politique chronique dont l'Autriche souffre depuis longtemps. Aussi la question nationale y constitue-t-elle le pivot de la vie politique, le problème vital. Voilà pourquoi il n'est pas étonnant que les hommes politiques social-démocrates d'Autriche s'efforcent de résoudre avant tout, d'une façon ou d'une autre, la question des conflits nationaux, de la résoudre évidemment sur le terrain du parlementarisme déjà existant, par des moyens parlementaires...

Il en va autrement en Russie. La Russie, d'abord, " grâce à Dieu, n'a pas de Parlement ". (Paroles prononcées à la Douma d'Etat le 24 avril 1908 par V. Kokovtsev, ministre tsariste des Finances (plus tard premier ministre). (N.R.).) En second lieu, — et c'est le principal, — le pivot de la vie politique de la Russie, ce n'est pas la question nationale, mais la question agraire. C'est pourquoi les destinées de la question russe et, partant, celles de la " libération " des nations, sont liées en Russie à la solution du problème agraire, c'est-à-dire à l'abolition des vestiges féodaux, c'est-à-dire à la démocratisation du pays. Ainsi s'explique que la question nationale en Russie apparaisse non comme une question indépendante et décisive, mais comme une partie de la question générale et plus importante de l'émancipation du pays.

" La stérilité du Parlement autrichien, écrit Springer, n'est due qu'au fait que chaque réforme entraîne au sein des partis nationaux des contradictions qui pourraient en détruire la cohésion. C'est pourquoi les personnalités dirigeantes évitent soigneusement toute réforme. Le progrès de l'Autriche n'est concevable, en règle générale, que dans le cas où les nations se verraient attribuer des positions juridiques imprescriptibles ; cela les dispenserait de la nécessité d'entretenir toujours dans le Parlement un détachement de combat national et leur permettrait d'aborder les problèmes économiques et sociaux. " (Voir Springer : Le Problème national (éd. russe), p. 36. (J.S.).)

Même opinion chez Bauer :

" La paix nationale est la première nécessité pour l'Etat. L'Etat ne peut tolérer que la législation soit suspendue à cause d'une futile question de langue, à cause de la moindre dispute de gens excités sur un point de la frontière nationale, à cause de chaque école nouvelle. " (Voir O. Bauer : La Question nationale (éd. russe), p. 401. (J.S.).)

Tout cela est compréhensible. Mais il n'est pas moins compréhensible qu'en Russie la question nationale se pose sur un tout autre plan. Ce n'est pas la question nationale, mais la question agraire qui décide des destinées du progrès en Russie. La question nationale y est une question subordonnée.

Ainsi, différente est la façon de poser la question, différentes sont les perspectives et les méthodes de lutte, différentes les tâches immédiates. N'est-il pas clair que, devant cet état de choses, seuls des paperassiers qui " résolvent " la question nationale en dehors de l'espace et du temps peuvent prendre exemple sur l'Autriche et se livrer à des emprunta de programme ?

Encore une fois : les conditions historiques concrètes comme point de départ, une façon dialectique de poser la question comme seule méthode juste, telle est la clé pour résoudre la question nationale.

IV. L'AUTONOMIE NATIONALE CULTURELLE.

Nous avons parlé plus haut du côté formel du programme national autrichien, des principes méthodologiques qui interdisent aux marxistes russes de prendre simplement exemple sur la social-démocratie autrichienne et de faire leur le programme de celle-ci.

Parlons maintenant du programme lui-même, quant au fond.

Quel est le programme national des social-démocrates autrichiens ?

Il tient en trois mots : autonomie nationale culturelle.

Cela signifie, en premier lieu, que l'autonomie est octroyée, disons, non à la Bohême Moravie ou à la Pologne, peuplées principalement de Tchèques et de Polonais, mais aux Tchèques et aux Polonais en général, indépendamment du territoire, quelle que soit la région de l'Autriche qu'ils habitent.

Voilà pourquoi cette autonomie est dénommée nationale et non territoriale.

Cela signifie, en second lieu, que les Tchèques, les Polonais, les Allemands, etc., disséminés en divers points de l'Autriche, s'organisent en nations à titre personnel, comme individus distincts, et entrent sous cette forme dans l'Etat autrichien. L'Autriche représentera, en ce cas, non pas une union de régions autonomes, mais une union de nationalités autonomes, constituées indépendamment du territoire.

Cela signifie, en troisième lieu, quelles institutions nationales qui doivent être créées à ces fins pour les Polonais, les Tchèques, etc., auront à traiter non pas de questions " politiques ", mais uniquement des problèmes de " culture ". Les questions politiques proprement dites seront concentrées dans le Parlement commun à toute l'Autriche : le Reichsrat.

C'est pourquoi cette autonomie est dénommée encore culturelle, nationale culturelle.

Et voici le texte du programme adopté par la social-démocratie autrichienne au congrès de Brünn, en 1899. [Voté également par les représentants du parti social-démocrate des Slaves méridionaux. Voir Les Débats sur la question nationale au congrès de Brünn (éd. russe), p. 72, 1906. (J.S.).]

Après avoir rappelé que les " différends nationaux en Autriche mettent obstacle au progrès politique " ; que " la solution définitive du problème national... est, avant tout, une nécessité culturelle " ; que " la solution n'est possible que dans une société véritablement démocratique, basée sur le suffrage universel, direct et égal ", le programme poursuit :

" Le maintien et le développement des particularités nationales [Dans la traduction russe de M. Panine (voir le livre de Bauer traduit par Panine), au lieu des " particularités nationales ", il est dit " individualités nationales ". Cette traduction est erronée ; dans le texte allemand ne figure pas le mot " individualité ", mais on y parle de " nationalen Eigenart ", c'est-à-dire de particularités, ce qui est loin d'être la même chose. (J.S.)] de tous les peuples d'Autriche ne sont possibles qu'avec la complète égalité de droits et l'absence de toute oppression. Aussi doit-on avant tout rejeter le système du centralisme bureaucratique d'Etat, de même que les privilèges féodaux des différents territoires.

Dans ces conditions, et dans ces conditions seulement, pourra être instauré en Autriche un ordre national, qui mette fin aux dissensions nationales, et cela sur les bases suivantes :

1. L'Autriche doit être réorganisée en un Etat représentant l'union démocratique des nationalités.

2. Au lieu des territoires historiques de la couronne, doivent être constituées des corporations autonomes délimitées nationalement, dont la législation et l'administration se trouveraient aux mains de Chambres nationales élues au suffrage universel, direct et égal.

3. Les régions autonomes d'une seule et même nation forment ensemble une union nationale unique qui règle ses affaires nationales en toute autonomie.

4. Les droits des minorités nationales sont garantis par une loi spéciale rendue par le Parlement d'Empire. "

Le programme se termine par un appel à la solidarité de toutes les nations d'Autriche. (Verhandlungen des Gesamtparteitages à Brünn, 1899. (J.S.).)

Il n'est pas difficile de remarquer que ce programme a gardé certaines traces de " territorialisme ", mais, dans l'ensemble, il s'inspire de la formule d'autonomie nationale. Ce n'est pas sans raison que Springer, le premier propagandiste de l'autonomie nationale culturelle, l'accueille avec enthousiasme. (Voir Springer : Le Problème national (éd. russe), p. 286. (J.S.).) Bauer, lui aussi, y souscrit en le qualifiant de " victoire théorique" (Voir O. Bauer : La Question nationale (éd. russe), p. 549. (J.S.).) de l'autonomie nationale; seulement, pour plus de clarté, il propose de remplacer le paragraphe 4 par une formule plus précise affirmant la nécessité de " constituer dans chaque région autonome la minorité nationale en une corporation de droit public ", pour gérer les affaires scolaires et autres ayant trait à la culture. (Idem, p. 555. (J.S.).)

Tel est le programme national de la social-démocratie autrichienne.

Examinons ses bases scientifiques.

Voyons comment la social-démocratie autrichienne justifie l'autonomie nationale culturelle prêchée par elle.

Adressons-nous aux théoriciens de cette autonomie, à Springer et à Bauer.

Le point de départ de l'autonomie nationale est une conception de la nation comme union d'individus, indépendamment d'un territoire déterminé.

" La nationalité, d'après Springer, n'implique pas de lien essentiel avec le territoire " ; mais c'est " une union autonome de personnes ". (Voir Springer : Le Problème national (éd. russe), p. 19. (J.S.).)

Bauer parle également de la nation comme d'une " communauté de personnes " à laquelle n'est pas attribuée une souveraineté exclusive dans telle région déterminée. (Voir O. Bauer : La Question nationale (éd. russe), p. 286. (J.S.).)

Mais les individus formant la nation ne vivent pas toujours en une masse compacte ; ils se divisent souvent en groupes et ainsi s'enclavent dans d'autres organismes nationaux. Le capitalisme ne les pousse-t-il pas dans des régions et des villes diverses, à la recherche d'un gagne-pain ? Mais en pénétrant dans d'autres régions nationales, où ils constituent des minorités, ces groupes subissent de la part des majorités nationales locales des entraves à l'usage de leur langue, aux écoles, etc. D'où les conflits nationaux. D'où le caractère " inadéquat " de l'autonomie territoriale. La seule issue à cette situation, selon Springer et Bauer, c'est d'organiser les minorités de la nationalité donnée, éparses sur dive/s points de l'Etat, en une seule union nationale englobant toutes les classes. Seule, une telle union pourrait défendre, selon eux, les intérêts culturels des minorités nationales ; elle seule peut mettre fin aux dissensions nationales.

" De là la nécessité, dit Springer, de constituer les nationalités, en leur attribuant des droits et des devoirs... (Voir Le Problème, national (éd. russe), p. 74. (J.S.).) Evidemment, la loi est facile à établir, mais exercera-t-elle toute l'action que l'on en attend ?... Si l'on veut établir une loi pour les nations, il faut commencer par créer les nations elles-mêmes... (Idem, p. 88-89. (J.S.).) Sans constituer les nationalités, il est impossible de créer un droit national et de faire cesser les dissensions nationales. " (Idem, p. 89. (J.S.).)

Bauer se prononce dans le même sens quand il formule comme " revendication de la classe ouvrière " la " constitution des minorités en corporations de droit public sur la base du principe personnel ". (Voir La Question nationale (éd. russe), p. 552. (J.S.).)

Mais comment organiser les nations ? Comment déterminer l'appartenance d'un individu à telle ou telle nation ?

" L'appartenance à une nation, dit Springer, s'établit à l'aide de certificats nationaux. Chaque habitant d'une région est tenu de déclarer son appartenance à telle ou telle nationalité. " (Voir Le Problème national (éd. russe), p. 226. (J.S.).)

" Le principe personnel, dit Bauer, suppose que la population se divisera par nationalités... sur la base des déclarations librement faites par les citoyens majeurs ; c'est pour cela qu'il faut établir des cadastres nationaux. " (Voir La Question nationale (éd. russe), p. 368. (J.S.).)

Et plus loin :

" Tous les Allemands, dit Bauer, dans les régions nationales homogènes, puis tous les Allemands portés sur les cadastres nationaux des régions mixtes constituent la nation allemande et élisent un Conseil national. " (Idem, p. 375. (J.S.).)

Il faut en dire autant des Tchèques, des Polonais, etc.

" Le Conseil national, d'après Springer, est le Parlement culturel de la nation auquel il appartient d'établir les principes et de voter les moyens nécessaires pour soutenir l'école nationale, la littérature, l'art et la science nationaux, créer des académies, des musées, des galeries, des théâtres, etc... " (Voir Le Problème national (éd. russe), p. 234. (J.S.).)

Ainsi sera organisée la nation et telle sera son institution centrale.

En créant des institutions de ce genre comprenant toutes les classes, le parti social-démocrate autrichien cherche, selon Bauer, à " faire de la culture nationale... le patrimoine du peuple entier et, par ce seul moyen possible, à rassembler tous les membres de la nation en une communauté nationale culturelle. " (souligné par nous). (Voir La Question nationale (éd. russe), p. 553. (J.S.).)

On pourrait croire que tout cela ne concerne que l'Autriche. Mais Bauer n'est pas d'accord. Il affirme résolument que l'autonomie nationale est obligatoire aussi dans les autres Etats composés, à l'exemple de l'Autriche, de plusieurs nationalités.

" A la politique nationale des classes possédantes, à leur politique de force dans l'Etat multinational, la classe ouvrière de toutes les nations oppose, selon Bauer, sa revendication de l'autonomie nationale. " (Idem, p. 337. (J.S.).)

Puis, substituant insensiblement l'autonomie nationale au droit des nations à disposer d'elles-mêmes, Bauer poursuit :

" C'est ainsi que l'autonomie nationale, le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, devient inévitablement le programme constitutionnel de la classe ouvrière de toutes les nations d'un Etat multinational. " (Idem, p. 333. (J.S.).)

Mais il va encore plus loin. Il croit fermement que les " unions nationales " comprenant toutes les classes, qui sont " constituées " par lui et par Springer, serviront en quelque sorte de prototype à la future société socialiste. Car il sait que " le régime socialiste... démembrera l'humanité en sociétés délimitées par la nationalité" (Voir La Question nationale (éd. russe), p. 555. (J.S.).) ; qu'avec le régime socialiste se produira le " regroupement de l'humanité en sociétés nationales autonomes" (Idem, p. 556. (J.S.).) ; que, de cette façon, "la société socialiste offrira sans aucun doute un tableau bigarré d'unions nationales de personnes et de corporations territoriales" (Idem, p. 543. (J.S.).) ; que, par conséquent, " le principe socialiste de la nationalité est la synthèse suprême du principe national et de l'autonomie nationale ". (Idem, p. 542 (J.S.).)

Cela suffit, je pense...

Tel est le fondement donné à l'autonomie nationale culturelle dans les ouvrages de Bauer et de Springer.

Ce qui saute aux yeux, tout d'abord, c'est la substitution absolument incompréhensible, et que rien ne justifie, de l'autonomie nationale au droit des nations à disposer d'elles-mêmes. De deux choses l'une : ou bien Bauer n'a pas compris ce qu'est le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, ou bien, l'ayant compris, il le restreint consciemment, on ne sait dans quel but. Car il n'est pas douteux que : a) l'autonomie nationale culturelle implique l'intégrité de l'Etat multinational, tandis que le droit des nations à disposer d'elles-mêmes sort du cadre de cette intégrité ; b) la libre disposition confère à la nation la plénitude des droits, tandis que l'autonomie nationale ne lui confère que les droits " culturels ". Premier point.

En second lieu, il apparaît parfaitement possible que, dans l'avenir, en présence de certaines conjonctures intérieures et extérieures, telle ou telle nationalité se décide à quitter l'Etat multinational, l'Autriche, par exemple : les social-démocrates ruthènes n'ont-ils pas déclaré au congrès du Parti, à Brünn, qu'ils sont prêts à unir les " deux parties " de leur peuple en un tout unique ? (Voir Les Débats sur la question nationale au congrès de Brünn, p. 48. (J.S.).) Que devient alors l'autonomie nationale, " inévitable pour le prolétariat de toutes les nations " ? Qu'est-ce que cette " solution " du problème qui fait tenir mécaniquement les nations sur le lit de Procuste de l'intégrité de l'Etat ?

Autre chose. L'autonomie nationale contredit tout le cours du développement des nations. Elle formule le mot d'ordre d'organisation des nations, mais peut-on les souder artificiellement si la vie, si le développement économique en détache des groupes entiers, qu'il disperse dans diverses régions ? Il n'est pas douteux qu'aux premiers stades du capitalisme, les nations tendent à se grouper. Mais il n'est pas douteux non plus qu'aux stades supérieurs du capitalisme commence le processus de dispersion des nations : des groupes entiers se séparent de la nation pour ailer à 3a recherche d'un gagne-pain et, ensuite, émigrer définitivement vers d'autres régions de l'Etat ; ces émigrés perdent leurs anciennes relations, en acquièrent de nouvelles dans les lieux nouveaux, s'assimilent, de génération en génération, des mœurs et des goûts nouveaux, et peut-être même une langue nouvelle. On se demande : est-il possible de réunir de tels groupes dissociés les uns des autres en une seule union nationale ? Où sont les anneaux miraculeux à l'aide desquels il serait possible d'unir ce qui ne peut être uni ? Est-il concevable de " rassembler en une seule nation ", par exemple, les Allemands de la Baltique et ceux de la Transcaucasie ? Si tout cela est inconcevable et impossible, qu'est-ce qui distingue, en ce cas, l'autonomie nationale de l'utopie des vieux nationalistes, qui tentaient de faire tourner en arrière la roue de l'histoire ?

Mais l'unité de la nation n'est pas entamée seulement par suite des migrations. Elle est entamée encore du dedans, par suite de l'aggravation de la lutte des classes. Aux premiers stades du capitalisme, on peut encore parler de la " communauté culturelle " du prolétariat et de la bourgeoisie. Mais avec le développement de la grande industrie et l'aggravation de la lutte de classes, la " communauté " commence à fondre. On ne saurait parler sérieusement de " communauté culturelle " dans une nation lorsque patrons et ouvriers d'une seule et même nation cessent de se comprendre mutuellement. De quelle " communauté de destin " peut-il être question quand la bourgeoisie a soif de guerre, tandis que le prolétariat déclare la " guerre à la guerre " ? Peut-on avec des éléments aussi opposés organiser une union nationale de toutes les classes ? Peut-on après cela parler d'un " rassemblement de tous les membres de la nation en une communauté nationale culturelle " ? (Voir O. Bauer : La Question nationale (éd. russe), p. 553. (J.S.).) Ne s'ensuit-il pas clairement que l'autonomie nationale contredit tout le cours de la lutte des classes ?

Mais admettons une minute que le mot d'ordre : " Organisez la nation " soit un mot d'ordre réalisable. On peut encore comprendre les parlementaires nationalistes bourgeois qui s'efforcent d' " organiser " la nation pour recueillir des voix supplémentaires. Mais depuis quand les social-démocrates se préoccupent-ils d' " organiser " des nations, de " constituer " des nations, de " créer " des nations ?

Qu'est-ce que ces social-démocrates qui, à une époque d'aggravation extrême de la lutte des classes, organisent des unions nationales de toutes les classes ? Jusqu'ici, la social-démocratie autrichienne, — comme toutes les autres — avait une seule tâche : organiser le prolétariat. Mais cette tâche a évidemment " vieilli ". Aujourd'hui, Springer et Bauer proposent une tâche " nouvelle ", plus intéressante : " créer ", " organiser " la nation.

Au reste, logique- oblige : quiconque a accepté l'autonomie nationale doit accepter aussi cette tâche " nouvelle " ; mais l'accepter, c'est abandonner la position de classe, c'est s'engager dans la voie du nationalisme.

L'autonomie nationale culturelle de Springer et de Bauer e3t une espèce raffinée de nationalisme.

Et ce n'est nullement par hasard que le programme national des social-démocrates autrichiens fait un devoir de prendre soin du " maintien et du développement des particularités nationales des peuples ". Pensez donc : " maintenir " certaines " particularités nationales " des Tatars transcaucasiens telles que l’auto-flagellation pendant les fêtes de " Chakhséi-Vakhséi " ! " Développer " certaines " particularités nationales " des Géorgiens telles que la " vendetta " !...

Un point comme celui-là est tout indiqué dans un programme nationaliste bourgeois déclaré, et si on le trouve dans le programme des social-démocrates autrichiens, c'est parce que l'autonomie nationale tolère des choses comme celle-là, parce qu'elle ne les contredit pas.

Mais l'autonomie nationale, qui ne convient pas à la société actuelle, convient encore moins à la future société socialiste.

La prophétie de Bauer sur le " démembrement de l'humanité en sociétés délimitées par la nationalité " (Voir le début du chapitre. (J.S.).) est démentie par tout le cours du développement de l'humanité contemporaine. Les cloisons nationales ne se consolident pas, mais elles se détruisent et s'écroulent. Dès 1848, Marx disait que " le particularisme national et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus... ", et que " le prolétariat au pouvoir en accélérera encore la disparition ". (K. Marx et P. Engels : Manifeste du Parti communiste, chap. II, Editions sociales, Paris, 1954, p. 46. (N.R.).) Le développement ultérieur de l'humanité, avec le progrès gigantesque de la production capitaliste, avec le mélange des nationalités et le rassemblement d'individus sur des territoires toujours plus vastes, confirme nettement l'idée de Marx.

Le désir de Bauer de présenter la société socialiste sous l'aspect d'" un tableau bigarré d'unions nationales de personnes et de corporations territoriales " est une timide tentative de substituer à la conception marxiste du socialisme une conception bakouniniste réformée. L'histoire du socialisme montre que toutes les tentatives de ce genre recèlent des éléments d'une faillite certaine.

Sans même parler de ce " principe socialiste de la nationalité ", vanté par Bauer, lequel, à notre avis, substitue au principe socialiste de la lutte des classes le " principe de la nationalité ", qui est bourgeois. Si l'autonomie nationale part d'un principe aussi douteux, il faut reconnaître qu'elle ne peut être que préjudiciable au mouvement ouvrier.

Ce nationalisme, il est vrai, n'est pas si limpide ; car il se masque habilement derrière une phraséologie socialiste, mais il est d'autant plus préjudiciable au prolétariat. On peut toujours venir à bout du nationalisme ouvertement déclaré ; il n'est pas difficile de le discerner. Il est beaucoup plus difficile de lutter contre un nationalisme masqué et méconnaissable sous son masque. Couvert de la cuirasse du socialisme, il est moins vulnérable et plus vivace. Agissant dans le monde ouvrier, il empoisonne l'atmosphère, il propage les idées nocives de méfiance réciproque et d'isolement des ouvriers des diverses nationalités.

Mais le préjudice causé par l'autonomie nationale ne s'arrête pas là. Celle-ci prépare des conditions qui permettent non seulement d'isoler les nations, mais encore de morceler le mouvement ouvrier unique. L'idée de l'autonomie nationale crée les prémisses psychologiques pour diviser le parti ouvrier unique en partis distincts, organisés par nationalités. Après le Parti, ce sont les syndicats qui se morcellent, et il en résulte un particularisme achevé. C'est ainsi que le mouvement de classe unique se brise pour former de petits ruisseaux nationaux distincts.

L'Autriche, patrie de l'" autonomie nationale ", offre les plus tristes exemples de ce phénomène. Le parti social-démocrate autrichien, autrefois unique, avait commencé à se morceler en partis distincts dès 1897 (congrès de Wimberg). [Le congrès du parti social-démocrate autrichien dit congrès de Vienne (ou de Wimberg, du nom de l'hôtel de Vienne où il tint ses assises) eut lieu du 25 au 31 mai (6-12 juin) 1897. (N.R.).] Après le congrès de Brünn (1899), qui adopta l'autonomie nationale, le morcellement s'accentua encore. Enfin, les choses en sont arrivées au point qu'au lieu d'un parti international unique, il existe maintenant six partis nationaux, dont le parti social-démocrate tchèque qui ne veut même pas avoir de rapports avec la social-démocratie allemande.

Mais aux partis sont liés les syndicats. En Autriche, dans les uns comme dans les autres, le travail principal est accompli par les mêmes ouvriers social-démocrates. Aussi pouvait-on craindre que le séparatisme au sein du parti ne conduise au séparatisme dans les syndicats et que les syndicats ne se scindent également. C'est ce qui s'est produit : les syndicats se sont également divisés par nationalités. Maintenant, il n'est pas rare de voir les choses en venir au point que les ouvriers tchèques brisent la grève des ouvriers allemands, ou participent aux élections municipales à côté des bourgeois tchèques contre les ouvriers allemands.

On voit ainsi que l'autonomie nationale culturelle ne résout pas la question nationale. Au contraire, elle l'aggrave et l'embrouille en créant un terrain favorable à la destruction de l'unité du mouvement ouvrier, à la séparation des ouvriers par nationalités, à l'aggravation des frictions entre eux.

Tels sont les fruits de l'autonomie nationale.

V. LE BUND, SON NATIONALISME, SON SEPARATISME.

Nous avons dit plus haut que Bauer, qui reconnaît que l'autonomie nationale est nécessaire aux Tchèques, aux Polonais, etc., se prononce néanmoins contre une telle autonomie pour les Juifs. A la question : a La classe ouvrière doit-elle réclamer l'autonomie pour le peuple juif ? ", Bauer répond que " l'autonomie nationale ne peut pas être une revendication des ouvriers juifs ". (Voir La Question nationale (éd. russe), p. 381, 396. (J.S.).) La raison, selon Bauer, c'est que " la société capitaliste ne leur permet pas [aux Juifs. J.S.] de se conserver comme nation ". (Ibid., p. 389. (J.S.).)

Bref, la nation juive cesse d'exister. Par conséquent, pour qui demanderait-on l'autonomie nationale ? Les Juifs s'assimilent.

Ce point de vue sur la destinée des Juifs, en tant que nation, n'est pas nouveau. Marx l'avait formulé déjà entre 1840 et 1850 (Voir K. Marx : La Contribution à la question juive (éd. russe), 1906. (J.S.). [Il s'agit de l'article de K. Marx : " Zur Judenfrage " (" Contribution à la question juive "), publié en 1844 dans les Deutsch-Französische Jahrbücher (Annales franco-allemandes). Marx-Engels Gesamtausgabe, Abt, I, Hb. I. En français, voir K. Mark : Œuvres philosophiques, t. I, p. 163-214, éd. Costes, Paris, 1946. (N.R.).].) en ayant surtout en vue les Juifs allemands. Kautsky l'a repris en 1903 pour les Juifs russes. (Voir Karl Kautsky : Le Massacre de Kichinev et la question juive (éd. russe), 1903. (J.S.).) Aujourd'hui, c'est Bauer qui le reprend en l'appliquant aux Juifs autrichiens avec cette différence toutefois qu'il nie non le présent, mais l'avenir de la nation juive.

Il explique l'impossibilité pour les Juifs de se conserver en tant que nation par le fait que " les Juifs n'ont pas de région délimitée d'habitat ". (Voir La Question nationale (éd. russe), p. 381, 396. (J.S.).) Cette explication, juste au fond, n'exprime cependant pas toute la vérité. C'est un fait, avant tout, qu'il n'existe pas parmi les Juifs de couche large et stable liée à la terre, qui cimenterait naturellement la nation, en en constituant non seulement la charpente, mais encore le marché " national ". Sur 5 à 6 millions de Juifs russes, 3 % ou 4 % seulement sont liés, d'une façon ou d'une autre, à l'agriculture. Les 96 % restants sont occupés dans le commerce, l'industrie, les institutions urbaines et vivent généralement dans les villes ; au surplus, dispersés à travers la Russie, ils ne forment la majorité dans aucune province.

Ainsi, enclavés en qualité de minorité nationale dans les régions des autres nationalités, les Juifs servent principalement les nations " étrangères " comme industriels, commerçants et membres des professions libérales, et ils s'adaptent naturellement aux " nations étrangères " sous le rapport de la langue, etc.. Tout cela, avec le mélange croissant des nationalités, propre aux formes évoluées du capitalisme, mène à l'assimilation des Juifs. La suppression des " zones de résidence obligatoire " ne peut qu'accélérer cette assimilation.

C'est ce qui fait que le problème de l'autonomie nationale pour les Juifs russes prend un caractère un peu singulier : on propose l'autonomie pour une nation dont on nie l'avenir, dont l'existence reste à démontrer !

Et cependant le Bund s'est placé sur cette position singulière et chancelante, en adoptant à son VIe congrès (1905) un " programme national " dans l'esprit de l'autonomie nationale.

Deux circonstances poussaient le Bund à agir de la sorte.

La première, c'est l'existence du Bund comme organisation des ouvriers social-démocrates juifs, et seulement Juifs. Dès avant 1897, les groupes social-démocrates qui militaient parmi les ouvriers juifs s'assignaient pour but de créer une " organisation ouvrière spéciale pour les Juifs ". (Voir : Les formes du mouvement national, etc., sous la direction de Kastelianski, p. 772 (éd. russe). (J.S.).) C'est en 1897 qu'ils l'ont créée en se groupant dans le Bund. C'était l'époque où la social-démocratie russe n'existait pas encore en fait comme un tout unique. Depuis, le Bund n'a cessé de croître et de s'étendre, en se détachant de plus en plus sur la grisaille de la social-démocratie russe... Mais voici le début du XXe siècle. Le mouvement ouvrier de masse commence. La social-démocratie polonaise se développe, elle entraîne les ouvriers juifs dans la lutte de masse. La social-démocratie russe se développe, elle attire les ouvriers " bundistes ". Le cadre national du Bund, dépourvu de base territoriale, devient étroit. Un dilemme se pose devant le Bund : ou bien se laisser absorber par la vague internationale commune, ou bien défendre son existence indépendante, en tant qu'organisation extra-territoriale. Le Bund opte pour cette dernière solution.

C'est ainsi que se crée la " théorie " du Bund comme " représentant unique du prolétariat juif ".

Mais justifier cette drôle de " théorie " d'une façon plus ou moins " simple " devient impossible. Il est nécessaire d'invoquer quelque fondement " de principe ", une justification " de principe ". C'est ce fondement qu'a fourni l'autonomie nationale culturelle. Le Bund s'en est saisi en l'empruntant à la social-démocratie autrichienne. Ce programme n'eût-il pas existé chez les Autrichiens, le Bund l'aurait inventé pour justifier " sur le plan des principes " son existence indépendante. Ainsi, après une timide tentative faite en 1901 (IVe congrès), le Bund adopte définitivement son " programme national " en 1905 (VIe congrès).

La seconde circonstance, c'est la situation particulière des Juifs, en tant que minorité nationale distincte, dans des régions où la majorité massive est constituée par d'autres nationalités. Nous avons déjà dit qu'une telle situation sape l'existence des Juifs comme nation et les pousse dans la voie de l'assimilation. Mais c'est là un processus objectif. Subjectivement, il provoque une réaction dans l'esprit des Juifs et pose la question de la garantie des droits de la minorité nationale, de la garantie contre l'assimilation. En prêchant la vitalité de la " nationalité " juive, le Bund ne pouvait manquer de défendre le point de vue de la " garantie ". Et une fois cette position adoptée, il ne pouvait manquer d'accepter l'autonomie nationale. La seule autonomie, en effet, à laquelle il pût s'accrocher, c'était l'autonomie nationale, c'est-à-dire nationale culturelle : d'une autonomie politique et territoriale des Juifs, il ne pouvait être question, vu l'absence, chez ces derniers, d'une unité territoriale déterminée.

Il est caractéristique que, dès le début, le Bund ait souligné le caractère de l'autonomie nationale comme garantie des droits des minorités nationales, comme garantie du " libre développement " des nations. Ce n'est pas par hasard non plus que Goldblatt, le représentant du Bund au IIe congrès de la social-démocratie russe, définissait l'autonomie nationale par des " institutions leur garantissant [aux nations. J.S.] la pleine liberté du développement culturel ". (Voir : Les Procès-verbaux du IVe congrès, p. 176. (J.S.).) La même proposition fut faite au groupe social-démocrate de la IVe Douma par les partisans des idées du Bund...

C'est ainsi que le Bund s'est placé sur la position singulière de l'autonomie nationale des Juifs.

Nous avons analysé plus haut l'autonomie nationale en général. Cet examen a montré qu'elle mène au nationalisme. Nous verrons plus loin que le Bund y a abouti. Mais le Bund envisage l'autonomie nationale encore sous un angle spécial, celui de la garantie des droits des minorités nationales. Examinons la question aussi de ce côté spécial, examen d'autant plus nécessaire que la question des minorités nationales — et non seulement des minorités juives — a une sérieuse importance pour la social-démocratie.

Ainsi, des a institutions garantissant " aux nations la " pleine liberté du développement culturel " (souligné par nous. J. S.).

Mais qu'est-ce que ces " institutions garantissant ", etc. ?

C'est tout d'abord le " conseil national " de Springer et Bauer, quelque chose comme une Diète pour les questions culturelles.

Mais ces institutions peuvent-elles garantir la " pleine liberté du développement culturel " de la nation ? Des Diètes pour les questions culturelles, quelles qu'elles soient, peuvent-elles garantir les nations contre les persécutions nationalistes ?

Le Bund croit que oui.

Or l'histoire atteste le contraire.

En Pologne russe, il existait à un moment donné une Diète, une Diète politique, qui s'efforçait évidemment de garantir la liberté du " développement culturel " des Polonais. Non seulement elle n'y a pas réussi, mais elle a succombé elle-même dans une lutte inégale contre les conditions politiques générales de la Russie.

En Finlande, il existe depuis longtemps une Diète qui s'efforce également de défendre la nationalité finnoise contre les " attentats ", mais réussit-elle à faire beaucoup dans cette direction ? Tout le monde peut s'en rendre compte.

Evidemment, il y a Diète et Diète, et il n'est pas aussi facile de venir à bout de la Diète finlandaise organisée démocratiquement que de la Diète aristocratique des Polonais. Toutefois, le facteur décisif n'est pas la Diète elle-même, c'est le régime général de la Russie. S'il y avait actuellement en Russie un régime politique et social aussi brutalement asiatique que dans le passé, qu'à la date de l'abolition de la Diète polonaise, la Diète finlandaise serait dans une situation autrement grave. D'ailleurs, la politique des " attentats " contre la Finlande s'accentue et l'on ne saurait dire qu'elle subisse des défaites...

S'il en est ainsi des vieilles institutions historiquement constituées, des Diètes politiques, à plus forte raison le libre développement des nations ne peut-il être garanti par des Diètes nouvelles, des institutions récentes et, de plus, aussi faibles que le sont les Diètes " culturelles ".

Le problème n'est évidemment pas celui des " institutions ", mais celui du régime général du pays. Pas de démocratisation dans le pays, pas de garanties non plus pour une " pleine liberté du développement culturel " des nationalités. On peut affirmer avec certitude que plus un pays est démocratique, moins il y a d' " attentats " à la " liberté des nationalités " et plus il y a de garanties contre ces " attentats ".

La Russie est un pays semi-asiatique ; aussi la politique des " attentats " y revêt-elle souvent les formes les plus brutales, des formes de pogrom. Inutile de dire que les " garanties " sont réduites en Russie à l'extrême minimum.

L'Allemagne, c'est déjà l'Europe avec une liberté politique plus ou moins grande. Il n'est pas étonnant que la politique des " attentats " n'y revête jamais des formes de pogrom. En France, assurément, il y a encore plus de " garanties ", parce que la France est plus démocratique que l'Allemagne.

Sans parler de la Suisse : grâce à son haut degré de démocratisme, bien qu'il s'agisse d'un démocratisme bourgeois, les nationalités y vivent librement, qu'elles représentent la minorité ou la majorité.

Ainsi le Bund fait fausse route en affirmant que des " institutions " peuvent par elles-mêmes garantir le plein développement culturel des nationalités.

On pourrait observer que le Bund considère lui-même la démocratisation de la Russie comme la condition préalable à la ce création d'institutions " et aux garanties de liberté. Mais cela est faux. Il ressort du Compte rendu de la VIIIe conférence du Bund [La VIIIe conférence du Bund se tint en septembre 1910, à Lvov. (N.R.).] que celui-ci pense obtenir ces " institutions " sur la base du régime actuel de la Russie, en " réformant " la communauté juive.

" La communauté, a déclaré à cette conférence un des leaders du Bund, peut devenir le noyau de la future autonomie nationale culturelle. L'autonomie nationale culturelle est, pour la nation, une forme de self-service, une forme de satisfaction des besoins nationaux. Sous la forme de la communauté se cache le même contenu. Ce sont les anneaux d'une seule chaîne, les étapes d'une seule évolution. " (Voir le Compte rendu de la VIIIe conférence du Bund [éd. russe], 1911, p. 62. (J.S.).)

C'est en partant de ce point de vue que la conférence a proclamé la nécessité de lutter " pour la réforme de la communauté juive et sa transformation par voie législative en une institution laïque", organisée démocratiquement (souligné par nous. J. S.). (Idem, p. 83-34. (J.S.).)

Il est clair que le Bund considère comme condition et garantie, non pas la démocratisation de la Russie, mais la future " institution laïque " des Juifs obtenue en " réformant la communauté juive ", pour ainsi dire par voie " législative ", grâce à la Douma.

Mais nous avons déjà vu que les " institutions " ne peuvent servir de "garanties" par elles-mêmes, sans un régime démocratique dans tout l'Etat.

Et qu'en sera-t-il sous le futur régime démocratique ? N'aura-t-on pas besoin, même en régime de démocratie, d'institutions spéciales, d'" institutions culturelles garantissant " etc. ? Où en sont les choses à cet égard, par exemple dans la Suisse démocratique ? Y existe-t-il des institutions culturelles spéciales dans le genre du " conseil national " de Springer ? Non, il n'en existe pas. Mais les intérêts culturels des Italiens, par exemple, qui forment en Suisse une minorité, n'en souffrent-ils pas ? On ne le dirait guère. Et d'ailleurs, cela se conçoit : la démocratie en Suisse rend superflues toutes " institutions " culturelles spéciales qui prétendument " garantissent " etc.

Ainsi, impuissantes dans le présent, superflues dans l'avenir, voilà ce que sont les institutions de l'autonomie nationale culturelle, voilà ce qu'est l'autonomie nationale.

Mais elle devient encore plus nuisible quand on l'impose à une " nation " dont l'existence et l'avenir sont sujets à caution. En ce cas, les partisans de l'autonomie nationale en sont réduits à protéger et à conserver toutes les particularités de la " nation ", qu'elles soient utiles ou nuisibles, à seule fin de " sauver la nation " de l'assimilation, à seule fin de la " préserver ".

C'est dans cette voie dangereuse que devait inévitablement s'engager le Bund. Et il s'y est engagé effectivement. Nous faisons allusion aux résolutions bien connues des dernières conférences du Bund sur le " sabbat ", le " yiddish ", etc. La social-démocratie revendique le droit à la langue maternelle pour toutes les nations, mais le Bund ne se contente pas de cela : il exige que l'on défende " avec une insistance particulière " les " droits de la langue juive " (souligné par nous. J.S.) (Voir le Compte rendu de la VIIIe conférence du Bund p 85. (J.S.).) ; et, lors des élections à la IVe Douma, il donne la " préférence à celui d'entre eux (c'est-à-dire d'entre les grands électeurs) qui s'engage à défendre les droits de la langue juive ". (Voir le Compte rendu de la IXe conférence du Bund, 1912, p. 42. (J.S.).)

Non point le droit général à la langue maternelle, mais le droit spécial à la langue juive, au yiddish ! Que les ouvriers des diverses nationalités luttent avant tout pour leur langue respective : les Juifs pour la langue juive, les Géorgiens pour la langue géorgienne, etc. La lutte pour le droit général de toutes les nations est chose secondaire. Vous pouvez même ne pas reconnaître le droit à la langue maternelle pour toutes les nationalités opprimées ; mais si vous avez reconnu le droit au yiddish, sachez-le bien : le Bund votera pour vous, c'est vous que le Bund " préférera ".

Mais en quoi le Bund se distingue-t-il dès lors des nationalistes bourgeois ?

La social-démocratie lutte pour un jour de repos hebdomadaire obligatoire, mais le Bund ne s'en contente pas. Il exige que, " par voie législative ", soit " assuré au prolétariat juif le droit de célébrer le sabbat et que soit en même temps abolie l'obligation de fêter un autre jour ". (Voir le Compte rendu de la VIIIe conférence du Bund, p. 83. (J.S.).)

Il faut croire que le Bund fera encore " un pas en avant " et revendiquera le droit d