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Cette édition numérique unique a été composée à partir de deux éditions : d'une part, celle de 1931 des Editions sociales et d'autre part, celle de 1970 des Editions Naim Frashëri, Tirana. Il résulte de cette édition numérique, qu'elle couvre précisément la période allant de 1924 à 1939, période clé de l'essor du socialisme qui a vu passer l'URSS de statut de pays arriéré, agraire et féodal à celui de superpuissance socialiste ; il résulte de cela que cette édition possède une valeur intrinsèque indépendante de l'original. ( réalisé par Vincent Gouysse )

 

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Joseph Staline

 

Les Questions du Léninisme

 

Tome I

 

 

 

 

Edition électronique réalisée par Vincent Gouysse à partir de l’ouvrage publié en 1931 aux Editions sociales internationales.

http://www.lescommunistes.net/~bolchevisme

 

Table des Matières

Préface.

Du léninisme……………………………………………………………………………………………………..p.3

1.  Définition du léninisme

2.   L'essentiel dans le léninisme

3.  La question de la révolution " permanente "

4.   La révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat

5.   Le parti et la classe ouvrière dans le système de la dictature du prolétariat

6.   La question de la victoire du socialisme dans un seul pays

7.   La lutte pour la réalisation du socialisme

Les bases du léninisme (Conférences faites à l'université Sverdlov au début d'avril 1924).………….…..……p.36

I. Les racines historiques du léninisme

II. La méthode

III.  La théorie

IV.   La dictature du prolétariat

V.   La question paysanne

VI.  La question nationale

VII.   Stratégie et tactique

VIII.   Le parti

IX.   Le style

La révolution d'Octobre et la tactique des communistes russes (Préface à l'ouvrage " Vers Octobre ")…...….p.80

I.  La situation extérieure et intérieure de la révolution d'Octobre

II.   Deux particularités de la révolution d'Octobre, ou Octobre et la théorie de la révolution permanente de Trotsky

III.  Quelques particularités de la tactique des bolcheviks dans la période de préparation d'Octobre

IV.   La révolution d'Octobre, commencement et facteur de la révolution mondiale

Résumé des travaux de la XIVe conférence du P.C.R. (Rapport du 9 mai 1925)….……………...……………p.99

I.   La situation internationale

II.  Les tâches actuelles des partis communistes des pays capitalistes

III.  Les tâches actuelles des éléments communistes des pays coloniaux et vassaux

IV.  L'avenir du socialisme en U. R. S. S.

V.  La politique du parti à la campagne

VI.   L'industrie métallurgique

La question nationale en Yougoslavie (Discours au C.E. de l'I.C. le 30 mars 1925)…………...…………….p.117

Les taches politiques de l'université des peuples d'Orient (Discours à l'U. C. T. O. le 18 mai 1925)…..….…p.120

I.  Les tâches de l’U. C. T. O. à l'égard des républiques soviétiques d'Orient

II.  Les tâches de l'U. C. T. O. à l'égard des pays coloniaux et vassaux d'Orient

Mise au point sur la question nationale (A propos de l'article de Sémitch)…………………….………..……p.128

Questions et réponses (Discours prononcé à l'université Sverdlov le 9 juin 1925)………….………………..p.132

Les taches de l'Union des jeunesses communistes (Réponse à la Pravda de l’U. J. C.)…….………...………p.153

Rapport politique du C. C. au XIVe congrès du P. C. de l'U. R. S. S.……….………………………………...p.156

I.  La situation internationale

La stabilisation du capitalisme

L'impérialisme, les colonies et demi-colonies

Vainqueurs et vaincus

Les antagonismes entre les pays vainqueurs

Le monde capitaliste et l'Union soviétique

La situation extérieure de l'U. R. S. S.

Les tâches du parti

II.  La situation intérieure de l'U. R. S. S.

Etat général de l'économie nationale

Industrie et agriculture

Quelques questions commerciales

Les classes, leur activité, leurs rapports

Trois mots d'ordre de Lénine sur la question paysanne

Deux dangers et deux déviations dans la question paysanne

Les tâches du parti

III. Le parti

Discours de clôture

Sokolnikov et la " dawisation " de notre pays

Kaménev et nos concessions aux paysans

Qui s'est trompé ?

Comment Sokolnikov défend les paysans pauvres

Lutte idéologique ou campagne de calomnies ?

La Nep

Du capitalisme d'Etat

Zinoviev et la paysannerie

Historique de nos divergences

La plate-forme de l'opposition

Leur " amour de la paix "

Le parti maintiendra son unité

PRÉFACE

On doit considérer comme l'une des parties principales du présent recueil la brochure : Les bases du léninisme. Cette brochure a vu le jour il y a à peu près deux ans, en avril 1924. Dans le présent recueil, elle est publiée en seconde édition. Beaucoup d'événements se sont produits durant ces deux années. Le parti a traversé deux discussions, de nombreux manuels et brochures sur le léninisme ont été publiés. De nouvelles questions pratiques sur l'édification socialiste sont venues à l'ordre du jour. On comprend que les nouvelles questions qui ont surgi pendant ces deux années, de même que les résultats des discussions qui ont eu lieu de 1924 à 1926 ne pouvaient être étudiés dans cette brochure. On comprend également que les questions concrètes de notre édification (Nep, capitalisme d'Etat, question du paysan moyen, etc.) ne pouvaient être éclairées en entier dans un opuscule représentant " un exposé succinct des principes du léninisme ". Ces questions et autres analogues n'ont pu être éclairées que dans les brochures qui ont été publiées ultérieurement par l'auteur (La révolution d'Octobre et la tactique des communistes russes, Résultats des travaux de la XIVe Conférence du P. C. R., Questions et réponses, etc.) et qui rentrent dans le présent recueil et se rattachent étroitement aux thèses fondamentales exposées dans la brochure primitive Les bases du léninisme. Cette considération justifie entièrement la publication du présent recueil, qui représente ainsi un ouvrage complet et unique sur les questions du léninisme.

La dernière discussion au XIVe congrès du P. C. R. a donné le bilan du travail idéologique et constructif effectué par le parti pendant la période comprise entre le XIIIe et le XIVe congrès. Elle a permis en même temps d'examiner, de contrôler jusqu'à un certain point les thèses proposées jadis par la nouvelle opposition. Il s'agit de savoir maintenant quels sont les résultats de cet examen.

J. S.

 

DU LÉNINISME

Dédié à l'organisation de Léningrad du P.C.R. - J. Staline

 

1. Définition du léninisme

La brochure Les bases du léninisme contient une définition du léninisme qui semble avoir obtenu droit de cité. La voici :

Le léninisme, c'est le marxisme de l'époque de l'impérialisme et de la révolution prolétarienne, ou, plus exactement, c'est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat en particulier.

Cette définition est-elle exacte ?

Je pense qu'elle l'est. Elle est exacte, premièrement, parce qu'elle indique exactement les racines historiques du léninisme, en le caractérisant comme le marxisme de l'époque de l'impérialisme, contrairement à certains critiques de Lénine qui, par erreur, pensent que le léninisme a pris naissance après la guerre impérialiste. Elle est exacte, deuxièmement, parce qu'elle souligne exactement le caractère international du léninisme, contrairement à la social-démocratie qui le considère comme applicable seulement à la situation russe. Elle est exacte, troisièmement, parce qu'elle souligne avec justesse la liaison organique du léninisme avec la doctrine de Marx ; elle caractérise le léninisme comme le marxisme de l'époque de l'impérialisme, contrairement à certains critiques qui ne le considèrent pas comme une continuation du marxisme, mais seulement comme son rétablissement et son application aux conditions russes.

Il semble que tout cela ne nécessite pas de commentaires spéciaux.

Néanmoins, il y a, dans notre parti, des camarades qui estiment nécessaire de définir le léninisme d'une autre façon. Voici, par exemple, le camarade Zinoviev qui pense que :

Le léninisme est le marxisme de l'époque des guerres impérialistes et de la révolution mondiale, qui a commencé directement dans un pays où prédomine la paysannerie (Pravda, " Bolchévisme ou trotskisme ", 30 février 1924.)

Que peuvent signifier les mots soulignés par Zinoviev ? Pourquoi introduire dans la définition du léninisme le caractère arriéré de la Russie, son caractère paysan ?

Définir ainsi le léninisme, c'est le transformer, de doctrine internationale prolétarienne, en produit spécifiquement russe.

C'est faire le jeu de Bauer et de Kautsky, qui nient la valeur du léninisme pour les autres pays capitalistes plus développés.

Il est indéniable que la question paysanne a, pour la Russie, une importance primordiale, car notre pays est essentiellement rural. Mais quelle signification peut avoir ce fait pour la caractéristique des principes du léninisme ? Est-ce que le léninisme a pris naissance seulement sur le sol russe et pour la Russie, et non sur le terrain de l'impérialisme, dans les pays impérialistes en général ? Est-ce que des ouvrages de Lénine tels que L'impérialisme, L'Etat et la révolution, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, La maladie infantile de gauche, etc., valent uniquement pour la Russie et non pour tous les pays impérialistes en général ? Est-ce que le léninisme n'est pas la généralisation de l'expérience du mouvement révolutionnaire de tous les pays ? Est-ce que les principes de la théorie et de la tactique du léninisme ne valent rien, ne sont pas obligatoires pour les partis prolétariens de tous les pays ? Est-ce que Lénine avait tort de dire que " le bolchévisme est un exemple tactique bon pour tous " ? Est-ce que Lénine avait tort de parler du " caractère international du pouvoir soviétiste et des principes de la théorie et de la tactique bolchévistes " ? Est-ce que les paroles suivantes de Lénine sont inexactes :

En Russie, la dictature du prolétariat doit nécessairement se distinguer par certaines particularités comparativement aux pays avancés, par suite du caractère très arriéré et petit-bourgeois de notre pays. Mais les forces et les formes fondamentales de l'économie sociale en Russie sont les mêmes que dans n'importe quel pays capitaliste, de sorte que ces particularités ne peuvent pas en tout cas concerner le principal.

Si tout cela est exact, n'en découle-t-il pas que la définition du léninisme donnée par Zinoviev ne peut être considérée comme exacte ?

Comment concilier cette définition étroitement nationale du léninisme avec l'internationalisme ?

2. L'essentiel dans le léninisme

Dans la brochure Les bases du léninisme, il est dit :

D'aucuns pensent que la base, le point de départ du léninisme est la question de la paysannerie, de son rôle, de son importance. C'est là une opinion erronée. La question fondamentale du léninisme, son point de départ est la question de la dictature du prolétariat, des conditions de son établissement et de sa consolidation. La question paysanne, en tant que question de la recherche d'un allié pour le prolétariat dans sa lutte pour le pouvoir, n'en est qu'un corollaire.

Cette thèse est-elle exacte ?

Je pense que oui. Cette thèse découle entièrement de la définition du léninisme. En effet, si le léninisme est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne et si le contenu fondamental de la révolution prolétarienne est la dictature du prolétariat, il est clair que l'essentiel dans le léninisme consiste dans la dictature du prolétariat, dans l'analyse de cette question, dans l'établissement des bases et la concrétisation de cette question.

Néanmoins, Zinoviev, visiblement, ne souscrit pas à cette thèse. Dans son article " A la mémoire de Lénine ", il dit :

La question du rôle de la paysannerie, comme je l'ai déjà dit, est la question fondamentale du bolchévisme, du léninisme. (Pravda, 13 février 1924.)

Comme on le voit, cette thèse de Zinoviev découle entièrement de la définition inexacte qu'il donne du léninisme. La thèse de Lénine, d'après laquelle la dictature du prolétariat constitue le " contenu fondamental de la révolution ", est-elle exacte ? Elle est absolument exacte. La thèse d'après laquelle le léninisme est la théorie et la pratique de la révolution prolétarienne est-elle juste ? Je pense que oui. Mais qu'en résulte-t-il ? Il en résulte que la question fondamentale du léninisme, son point de départ, sa base est la question de la dictature du prolétariat.

N'est-il pas vrai que les questions concernant l'impérialisme, le développement de l'impérialisme par saccades, la victoire du socialisme dans un seul pays, l'Etat prolétarien, la forme soviétiste de cet Etat, le rôle du parti dans la dictature du prolétariat, les voies menant à l'édification du socialisme ont été traitées précisément par Lénine ? N'est-il pas vrai que ces questions précisément forment la base, le fondement de l'idée de la dictature du prolétariat ? N'est-il pas vrai que, sans l'analyse de ces questions fondamentales, l'analyse de la question paysanne du point de vue de la dictature du prolétariat eût été impossible ?

On ne saurait nier que Lénine fût un connaisseur de la question paysanne. Cette question paysanne, comme question de l'allié du prolétariat, est d'une importance primordiale pour le prolétariat et forme une des parties intégrantes de la question fondamentale de la dictature du prolétariat. N'est-il pas clair que, si le léninisme n'avait pas à résoudre la question fondamentale de la dictature du prolétariat, la question qui en dérive, c'est-à-dire la question de l'allié du prolétariat, la question de la paysannerie, ne se poserait pas ? N'est-il pas clair que si le léninisme n'avait pas à résoudre la question pratique de la conquête du pouvoir par le prolétariat, il ne pourrait être question d'alliance avec les paysans ?

Lénine ne serait pas l'idéologue prolétarien le plus grand, il ne serait qu'un simple " philosophe paysan ", comme le représentent souvent les littérateurs étrangers, s'il avait fait l'analyse de la question paysanne non pas sur la base de la théorie et de la tactique de la dictature du prolétariat, mais en dehors de cette base. De deux choses l'une :Ou bien la question paysanne est l'essentiel dans le léninisme, et alors le léninisme ne vaut pas, n'est pas obligatoire pour les pays capitalistes développés, pour les pays qui ne sont pas des pays ruraux ;Ou bien, l'essentiel dans le léninisme, c'est la dictature du prolétariat, et alors le léninisme est la doctrine internationale des prolétaires de tous les pays ; il vaut et il est obligatoire pour tous les pays sans exception, y compris les pays capitalistes développés.

Il faut faire son choix.

3. La question de la révolution "permanente"

Dans la brochure Les bases du léninisme, la " théorie de la révolution permanente " est considérée comme une " théorie " qui sous-estime le rôle de la paysannerie. Il y est dit :

Lénine combattait les partisans de la révolution " permanente " non pas parce qu'ils affirmaient la permanence de la révolution, thèse qu'il ne cessa jamais lui-même de soutenir, mais parce qu'ils sous-estimaient le rôle de la paysannerie, qui est la plus grande réserve de forces du prolétariat.

Cette caractéristique des partisans russes de la révolution permanente était généralement adoptée jusqu'à ces derniers temps. Néanmoins, tout en étant exacte en général, elle ne pouvait être considérée comme définitive. La discussion de 1924, d'une part, et l'analyse minutieuse des ouvrages de Lénine, d'autre part, ont montré que l'erreur des partisans russes de la révolution permanente consistait non seulement à ne pas apprécier le rôle des paysans à sa juste valeur, mais encore à sous-estimer la possibilité pour le prolétariat d'entraîner les paysans à sa suite, à ne pas croire à l'hégémonie du prolétariat.

C'est pourquoi, dans ma brochure La révolution d'Octobre et la tactique des communistes russes (décembre 1924), j'ai élargi cette caractéristique et je l'ai remplacée par une autre plus complète. Voici ce que l'on trouve à ce sujet dans cette brochure :

Jusqu'à présent on soulignait ordinairement un côté de la " révolution permanente " ; l'incroyance aux possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. A présent, pour plus de justice, il est nécessaire de compléter ce côté par un autre ; l'incroyance aux forces et aux capacités du prolétariat russe.

Cela ne signifie pas, naturellement, que le léninisme fût ou soit contre l'idée de la révolution permanente proclamée par Marx vers 1840. Au contraire, Lénine fut l'unique marxiste qui comprit exactement et développa l'idée de la révolution permanente. La différence qui existe entre Lénine et les " partisans de la révolution permanente " consiste en ce que ces derniers dénaturaient l'idée de la révolution permanente de Marx, en la transformant en principe livresque, sans vie, alors que Lénine la prit dans son sens propre et en fit une des bases de sa théorie de la révolution. Il faut se rappeler que l'idée de la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste émise par Lénine dès 1905 est une des formes qui incarnent la théorie de la révolution permanente de Marx. Voici ce qu'écrivait Lénine à ce sujet dès 1905 :

Dans la mesure de nos forces, c'est-à-dire des forces du prolétariat conscient et organisé, nous commencerons à passer de la révolution démocratique à la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. Nous ne nous arrêterons pas à mi-chemin... Sans donner dans l'esprit d'aventures, sans trahir notre conscience scientifique, sans poursuivre une popularité bon marché, nous pouvons dire et disons une chose seulement : de toutes nos forces, nous aiderons toute la paysannerie à faire la révolution démocratique, afin qu'il nous soit plus facile à nous, parti du prolétariat, de passer aussi rapidement que possible à une nouvelle tâche plus élevée, celle de la révolution socialiste.

Et voici ce qu'écrit Lénine sur ce thème seize ans plus tard, après la conquête du pouvoir par le prolétariat :

Les Kautsky, Hilferding, Martov, Tchernov, Hillquit, Longuet, Mac Donald, Turatti et autres héros du marxisme n'ont pas su comprendre... les rapports entre la révolution démocratique bourgeoise et la révolution socialiste prolétarienne. La première se transforme en la seconde. La seconde résout, en passant, les questions de la première. La seconde consolide la première. La lutte, et la lutte seulement, décide dans quelle mesure la première réussit à se transformer en la seconde.

J'attire l'attention sur la première citation, extraite de l'article de Lénine " L'attitude de la social-démocratie envers le mouvement paysan ", publié le 1er septembre 1905. Ceci pour l'instruction des camarades qui continuent encore à affirmer que Lénine est arrivé à l'idée de la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste, à l'idée de la révolution permanente, pendant la guerre impérialiste, vers 1916 environ. Cette citation prouve irréfutablement que ces camarades se trompent profondément.

4. La révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat

Quels sont les traits qui distinguent la révolution prolétarienne de la révolution bourgeoise ?

La différence entre la révolution prolétarienne et la révolution bourgeoise peut se ramener à cinq points fondamentaux.

1.  La révolution bourgeoise commence d'habitude lorsque les formes du régime capitaliste, qui ont pris naissance et mûri au sein de la société féodale, sont déjà plus ou moins développées, tandis que la révolution prolétarienne commence lorsque les formes du régime socialiste font complètement, ou presque complètement, défaut.

2.  Le problème fondamental de la révolution bourgeoise se réduit à s'emparer du pouvoir et à l'adapter à l'économie bourgeoise existante, tandis que le problème fondamental de la révolution prolétarienne consiste, après la prise du pouvoir, à édifier une nouvelle économie socialiste.

3.   La révolution bourgeoise se termine ordinairement par la prise du pouvoir, tandis que la prise du pouvoir n'est que le commencement de la révolution prolétarienne, qui utilise ce pouvoir comme levier pour la transformation de la vieille économie et pour l'organisation de la nouvelle.

4.   La révolution bourgeoise se borne à remplacer au pouvoir un groupe exploiteur par un autre groupe exploiteur ; c'est pourquoi, elle n'a pas besoin de briser l'ancien mécanisme étatique, tandis que la révolution prolétarienne enlève le pouvoir à tous les groupes exploiteurs et le donne au chef de tous les travailleurs exploités, à la classe des prolétaires, et, par suite, elle est obligée de briser la vieille machine d'Etat et de la remplacer par une nouvelle.

5. La révolution bourgeoise ne peut rallier autour de la bourgeoisie pour un temps plus ou moins long les exploités et les travailleurs, précisément parce qu'ils sont des exploités et des travailleurs, tandis que la révolution prolétarienne, si elle veut remplir sa tâche essentielle de consolidation du pouvoir prolétarien et d'édification d'une nouvelle économie socialiste, peut et doit les souder au prolétariat par une alliance durable, parce qu'ils sont précisément des exploités et des travailleurs.

Voici quelques thèses fondamentales de Lénine sur ce sujet :

L'une des différences fondamentales entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste consiste en ce que pour la révolution bourgeoise, qui toujours découle du féodalisme, les nouvelles organisations économiques se créent progressivement au sein de l'ancien régime, ne serait-ce que par le, développement des rapports commerciaux, qui transforment peu à peu tous les côtés de la société féodale. La révolution bourgeoise n'avait à résoudre qu'un seul problème : balayer, rejeter, détruire toutes les entraves de l'ancienne société. En remplissant cette tâche, chaque révolution bourgeoise remplit ce qu'on exige d'elle, car, en somme, elle crée la production marchande et permet le développement du capitalisme.

La révolution socialiste se trouve dans une tout autre situation. Plus le pays dans lequel la révolution sociale commence est arriéré, plus il lui est difficile de passer des anciens rapports capitalistes aux rapports socialistes. Aux problèmes de destruction viennent s'ajouter ici des problèmes d'organisation, d'une difficulté inouïe...

Si l'esprit créateur des masses, fortifié par la grande expérience de 1905, n'avait pas créé les soviets dès février 1917, ceux-ci n'auraient pu prendre le pouvoir en octobre, car le succès dépend de l'existence d'une forme toute prête d'organisation du mouvement englobant des millions d'hommes. Cette forme toute prête fut le soviet, non pas parce que de brillants succès, un triomphe sans précédent nous étaient réservés dans le domaine politique, mais parce que la nouvelle forme politique était toute prête et qu'il ne nous restait qu'à transformer par quelques décrets le pouvoir soviétiste, encore à l'état embryonnaire aux premiers temps de la révolution, en la forme officiellement reconnue de l'Etat russe : la république soviétiste russe...

Il reste encore deux problèmes immensément difficiles, dont la solution n'est pas donnée par la marche triomphale qu'a connue notre révolution...

C'est, premièrement, le problème de l'organisation intérieure, que toute révolution socialiste a à résoudre. La révolution socialiste se distingue précisément de la révolution bourgeoise en ce que cette dernière possède des formes toutes prêtes d'organisation capitaliste, tandis que la révolution soviétiste prolétarienne n'hérite pas de ces rapports tout préparés, exception faite des formes les plus développées du capitalisme, qui, en somme, n'ont atteint que quelques sommets de l'industrie et ont encore très peu touché l'agriculture. L'organisation de l'enregistrement, du contrôle dans les entreprises les plus importantes, la transformation de tout le mécanisme économique de l'Etat en une seule grande machine, en un organisme économique travaillant de telle sorte que des centaines de millions d'hommes se règlent sur un plan unique, tel est le problème gigantesque d'organisation qui pèse de tout son poids sur nos épaules. Ce problème n'admet pas la solution de hasard avec laquelle nous avons réussi à surmonter les problèmes de la guerre civile...

Le deuxième problème est celui de la révolution mondiale. S'il nous a été facile de battre les bandes de Kérensky et de créer le pouvoir, si, sans grande peine, nous avons obtenu le décret de la socialisation de la terre, du contrôle ouvrier, c'est uniquement parce que la situation spéciale qui s'était créée pendant un court espace de temps nous avait couverts contre l'impérialisme international. L'impérialisme international, qui possède toute la puissance du capital coalisé et de la technique militaire, représente une force gigantesque, qui, en aucun cas et à aucune condition, ne pouvait vivre aux côtés de la république soviétiste par suite de sa situation objective et des intérêts économiques de la classe capitaliste qu'il incarnait, par suite aussi de ses liaisons commerciales, de ses relations internationales et financières. Le conflit était inévitable. La grande difficulté de la révolution russe, son problème historique suprême, c'est la nécessité de résoudre les problèmes internationaux, la nécessité de provoquer la révolution mondiale.

Tels sont le caractère intérieur et le sens fondamental de la révolution prolétarienne.

Peut-on effectuer un changement radical de l'ancien régime bourgeois sans révolution violente, sans dictature du prolétariat ?

Il est clair que c'est impossible. Penser qu'une telle révolution peut s'effectuer pacifiquement, dans le cadre de la démocratie bourgeoise adaptée à l'hégémonie bourgeoise, c’est avoir perdu le sens commun ou renier ouvertement la révolution prolétarienne.

Il faut souligner d'autant plus fortement et catégoriquement cette thèse que nous sommes en présence d'une révolution prolétarienne qui n'a triomphé encore que dans un seul pays entouré de pays capitalistes ennemis et d'une bourgeoisie soutenue par le capital international.

Voilà pourquoi, dit Lénine, la libération de la classe opprimée est impossible, non seulement sans une révolution violente, mais encore sans la destruction de la machine d'Etat qui fut créée par la classe au pouvoir... " Que la majorité de la population, tout en conservant la propriété privée, c'est-à-dire le pouvoir, le joug du capital, se prononce pour le parti du prolétariat, et alors seulement ce dernier pourra et devra prendre le pouvoir ". Ainsi parlent les démocrates petits-bourgeois qui s'intitulent socialistes et qui sont en fait les serviteurs de la bourgeoisie. Mais nous, nous disons : Que, tout d'abord, le prolétariat révolutionnaire renverse la bourgeoisie, brise le joug du capital et l'appareil de l'Etat bourgeois, et alors le prolétariat victorieux pourra gagner la sympathie et obtenir l'appui de la majorité des travailleurs non prolétaires en leur donnant satisfaction au détriment des exploiteurs.

Pour amener la majorité de la population de son côté, le prolétariat doit, premièrement, renverser la bourgeoisie et s'emparer du pouvoir. Il doit, deuxièmement, instaurer le pouvoir soviétiste, et anéantir le vieil appareil d'Etat. Par là, il sapera d'emblée la suprématie, l'autorité, l'influence de la bourgeoisie et des petits-bourgeois hésitants sur les masses travailleuses non-prolétariennes. Il doit, troisièmement, achever d'anéantir l'influence de la bourgeoisie et des petits-bourgeois hésitants sur la majorité des masses laborieuses non-prolétariennes en satisfaisant révolutionnairement leurs besoins économiques aux dépens des exploiteurs.

Tels sont les indices caractéristiques de la révolution prolétarienne.

Quels sont donc alors les traits essentiels de la dictature du prolétariat, si l'on admet que la dictature du prolétariat est le fond de la révolution prolétarienne ?

Voici la définition la plus générale de la dictature du prolétariat donnée par Lénine :

La dictature du prolétariat n'est pas la fin de la lutte de classe ; elle en est la continuation sous de nouvelles formes. La dictature du prolétariat est la lutte de classe du prolétariat victorieux qui a arraché le pouvoir politique à la bourgeoisie vaincue, mais non anéantie, non disparue et ne cessant de résister et d'accroître sa résistance.

S'élevant contre ceux qui confondent la dictature du prolétariat avec le pouvoir " populaire ", " élu par tous ", " indépendant des classes ", Lénine dit :

La classe qui s'est emparée du pouvoir politique, l'a pris en ayant conscience qu'elle le prenait seule. Cela rentre dans la conception de dictature du prolétariat. Cette conception n'a de sens que lorsqu'une classe sait qu'elle prend seule le pouvoir politique entre ses mains et qu'elle ne se trompe elle-même ni n'abuse les autres par des bavardages sur le pouvoir populaire élu par tous, sanctifié par tout le peuple.

Cela ne signifie pas, néanmoins, que le pouvoir d'une classe, celle des prolétaires, qui ne partage pas et ne peut pas partager ce pouvoir avec les autres classes, n'ait, pas besoin, pour arriver à ses buts, de l'alliance avec les travailleurs et les exploités des autres classes. Au contraire, ce pouvoir, pouvoir d'une seule classe, ne peut être affermi et ne peut aboutir qu'avec une certaine alliance entre la classe des prolétaires et les classes travailleuses petites-bourgeoises, en premier lieu avec les masses laborieuses paysannes.

Quelle est cette forme particulière d'alliance, en quoi consiste-t-elle ? Cette alliance avec les masses laborieuses des autres classes non-prolétariennes ne contredit-elle pas en général l'idée de la dictature d'une classe ?

Ce qui caractérise essentiellement cette alliance, c'est que sa force directrice est le prolétariat, c'est que le directeur de l'Etat, le directeur de la dictature du prolétariat est un seul parti, celui du prolétariat, le parti des communistes, qui ne partage pas et ne peut pas partager la direction avec les autres partis.

Comme on le voit, la contradiction n'est qu'apparente.

La dictature du prolétariat, dit Lénine, est la forme particulière d'une alliance de classe entre le prolétariat, avant-garde des travailleurs, et les nombreuses couches non-prolétariennes des travailleurs (petite bourgeoisie, petits patrons, paysans, intellectuels, etc.), alliance dirigée contre le capital et ayant pour but de renverser définitivement le capital, de réprimer complètement la résistance de la bourgeoisie et les tentatives de restauration de sa part, d'établir et de consolider définitivement le socialisme. Cette alliance particulière qui s'établit dans une situation particulière, c'est-à-dire au cours de la guerre civile la plus acharnée, c'est l'alliance des partisans résolus du socialisme avec ses alliés hésitants, parfois avec les " neutres " (alors l'alliance, d'entente pour la lutte, devient une entente pour la neutralité), l'alliance entre des classes qui diffèrent économiquement, politiquement, socialement et idéologiquement.

Polémisant contre une telle conception de la dictature du prolétariat, Kaménev, dans un de ses rapports, déclare :

La dictature n'est pas l'alliance d'une classe avec une autre. (Pravda, 14 janvier 1925.)

Je pense qu'ici le camarade Kaménev vise principalement un passage de ma brochure La révolution d'Octobre et la tactique des communistes russes, où il est dit :

La dictature du prolétariat n'est pas simplement une élite gouvernementale, " intelligemment " sélectionnée par un " stratège expérimenté " et " s'appuyant raisonnablement " sur telles ou telles couches de la population. La dictature du prolétariat est l'alliance de classe du prolétariat et des masses laborieuses rurales pour le renversement du capitalisme, pour la victoire définitive du socialisme, à la condition que la force dirigeante de cette alliance soit le prolétariat.

Je maintiens complètement cette formule de la dictature du prolétariat, parce que j'estime qu'elle coïncide exactement avec celle de Lénine que je viens de citer.

J'affirme que la déclaration de Kaménev, d'après lequel " la dictature n'est pas l'alliance d'une classe avec une autre ", sous une forme aussi catégorique, n'a rien de commun avec la théorie léniniste de la dictature du prolétariat.

J'affirme que, pour parler ainsi, il faut ne pas avoir compris le sens de l'idée du bloc, de l'alliance du prolétariat et de la paysannerie, de l'hégémonie du prolétariat dans cette alliance.

Parler ainsi, c'est montrer qu'on n'a pas compris cette thèse de Lénine :

Seule, l'entente avec les paysans peut sauver la révolution socialiste en Russie, tant que la révolution n'éclatera pas dans les autres pays.

Pour parler ainsi, il faut n'avoir pas compris cette thèse de Lénine :

Le principe suprême de la dictature, c'est le maintien de l'alliance du prolétariat avec la paysannerie, afin que le prolétariat puisse conserver le rôle dirigeant et le pouvoir.

Signalant un des buts principaux de la dictature, celui de la répression des exploiteurs, Lénine dit :

Scientifiquement parlant, la dictature est un pouvoir qui n'est limité par aucune loi, qui n'est gêné par aucune règle et qui s'appuie directement sur la violence. La dictature signifie — prenez-en note une fois pour toutes, Messieurs les cadets — le pouvoir illimité s'appuyant sur la force et non sur la loi. Pendant la guerre civile, tout pouvoir victorieux ne peut être qu'une dictature.

Mais, naturellement, la dictature du prolétariat ne se réduit pas à la violence, quoiqu'il n'y ait pas de dictature sans violence.

La dictature, — dit Lénine, — ne signifie pas seulement la violence, quoiqu'elle soit impossible sans violence, elle signifie également une organisation du travail supérieure à l'organisation antérieure...

La dictature du prolétariat... n'est pas uniquement la violence envers les exploiteurs, ni même principalement la violence. La base économique de cette violence révolutionnaire, la garantie de sa vitalité et de son succès est que le prolétariat représente et réalise un type supérieur d'organisation sociale du travail, comparativement au capitalisme. Tel est le fond. C'est là la source de la force et la garantie de la victoire complète et inévitable du communisme...

L'essence de la dictature est dans l'organisation et la discipline de l'avant-garde des travailleurs, de leur unique dirigeant, le prolétariat. Son but, c'est de créer le socialisme, d'abolir la division de la société en classes, de faire de tous les membres de la société des travailleurs, de supprimer toute possibilité d'exploitation de l'homme par l'homme. Ce but ne peut être atteint du premier coup. Il exige une époque de transition assez longue du capitalisme au socialisme, parce que la réorganisation de la production est chose difficile, parce qu'il faut du temps pour des transformations radicales dans tous les domaines de la vie, parce que la force énorme de l'accoutumance a 1’économie petite-bourgeoise et bourgeoise ne peut être surmontée que par une lutte longue et acharnée. C'est pourquoi Marx parle de toute une période de dictature du prolétariat comme d'une période transitoire du capitalisme au socialisme.

Tels sont les traits caractéristiques de la dictature du prolétariat.

De là, trois côtés fondamentaux de la dictature du prolétariat :

1. Utilisation du pouvoir du prolétariat pour la répression des exploiteurs, la défense du pays, la consolidation des relations avec les prolétaires des autres pays, le développement et la victoire de la révolution dans tous les pays ;

2.  Utilisation du pouvoir du prolétariat pour détacher définitivement de la bourgeoisie les travailleurs et les masses exploitées, pour renforcer l'alliance du prolétariat avec ces masses, pour faire participer ces dernières à la réalisation du socialisme et assurer leur direction politique par le prolétariat ;

3.  Utilisation du pouvoir du prolétariat pour l'organisation du socialisme, l'abolition des classes, l'acheminement vers une société sans classes, sans Etat.

La dictature du prolétariat est la réunion de ces trois côté, dont aucun ne peut être considéré comme l'indice caractéristique unique de cette dictature, et dont l'absence d'un seul suffit pour que la dictature du prolétariat cesse d'être une dictature dans un pays encerclé par le capitalisme. C'est pourquoi on ne saurait exclure aucun de ces trois côtés sous peine de dénaturer la conception de la dictature du prolétariat. Seuls, ces trois côtés pris ensemble nous donnent une conception complète, achevée de la dictature du prolétariat.

La dictature du prolétariat a ses périodes, ses formes particulières, ses méthodes de travail. Durant la guerre civile, ce qui saute particulièrement aux yeux, c'est le côté violent de la dictature. Mais il ne s'ensuit pas que, pendant la guerre civile, aucun travail d'édification ne s'effectue. Sans un tel travail, il serait impossible de mener la guerre civile. Pendant la période de réalisation progressive du socialisme, au contraire, ce qui saute particulièrement aux yeux, c'est le travail paisible, organisateur, culturel de la dictature, la légalité révolutionnaire, etc. Mais il ne s'ensuit pas non plus que le côté violent de la dictature ait disparu, ou puisse disparaître au cours de cette période. Les organes de répression, l'armée et autres organisations, sont nécessaires dans la période d'édification comme pendant la guerre civile. Sans ces organes, aucun travail de construction sous la dictature n'est possible. Il ne faut pas oublier que la révolution n'a encore vaincu que dans un seul pays. Il ne faut pas oublier que, tant que subsiste l'encerclement capitaliste, le danger d'une intervention militaire, avec toutes ses conséquences, subsiste.

5. Le parti et la classe ouvrière dans le système de la dictature du prolétariat

J'ai parlé plus haut de la dictature du prolétariat au point de vue de sa nécessité historique, de sa nature de classe, de sa nature étatique et, enfin, de son œuvre de destruction et de création, qui dure toute une période historique appelée période de transition du capitalisme au socialisme.

Nous allons examiner la dictature du prolétariat au point de vue de sa structure, de son mécanisme, du rôle et de l'importance des " courroies de transmission ", " leviers " et " forces dirigeantes " dont l'ensemble forme le " système de la dictature du prolétariat " (Lénine) et à l'aide desquels le travail quotidien de la dictature du prolétariat se réalise.

Quels sont ces " courroies de transmission ", ces " leviers ", cette " force dirigeante dans le système de la dictature du prolétariat ? Quelle en est la raison d'être ?

Les leviers, les courroies de transmission sont les organisations mêmes du prolétariat sans l'aide desquelles il est impossible d'organiser la dictature.

La force dirigeante, c'est le détachement avancé du prolétariat, c'est son avant-garde, qui est la force essentielle dirigeante de la dictature du prolétariat.

Ces leviers, ces courroies de transmission et cette force dirigeante sont nécessaires au prolétariat, parce que, sans eux, il serait dans la lutte comme une armée sans armes devant le capital organisé et armé. Ces organisations sont indispensables au prolétariat, parce que, sans elles, il serait infailliblement battu dans sa lutte pour le renversement de la bourgeoisie, la consolidation de son pouvoir, l'édification du socialisme. L'aide systématique de ces organisations et la force dirigeante de l'avant-garde sont indispensables, parce que, sans ces conditions, la dictature du prolétariat ne saurait être durable.

Quelles sont ces organisations ?

Premièrement, ce sont les syndicats ouvriers avec leurs ramifications vers le centre et la périphérie sous forme d'organisations de production, d'éducation, de culture et autres. Ces organisations réunissent les ouvriers de toutes les professions. Ce ne sont pas des organisations du parti. Les syndicats peuvent être considérés comme l'organisation générale de la classe ouvrière au pouvoir en U. R. S. S. Ils sont l'école du communisme. Ils donnent les meilleurs de leurs membres pour le travail de direction dans toutes les branches. Ils réalisent la liaison entre les couches avancées et les couches arriérées de la classe ouvrière. Ils unissent les masses ouvrières à l'avant-garde de la classe ouvrière.

Deuxièmement, ce sont les soviets, avec leurs nombreuses ramifications au centre et dans la périphérie, sous forme d'organisations administratives, économiques, militaires, culturelles et autres, plus d'innombrables associations de travailleurs qui entourent ces organisations et les relient à la population. Les soviets, c'est l'organisation de la masse des travailleurs de la ville et de la campagne. Les soviets ne sont pas des organisations du parti. Ils sont l'expression directe de la dictature du prolétariat. C'est par les soviets que passent toutes les mesures destinées à la consolidation de la dictature et à la réalisation du socialisme. C'est par les soviets que le prolétariat gouverne et dirige la paysannerie. Les soviets unissent la niasse innombrable des travailleurs à l'avant-garde du prolétariat.

Troisièmement, c'est la coopération de toute espèce avec toutes ses ramifications. Organisation de masse des travailleurs, la coopération n'est pas une organisation du parti. Elle unit les travailleurs, tout d'abord, comme consommateurs et, avec le temps, comme producteurs (coopération agricole). Elle acquiert une importance particulière après la consolidation de la dictature du prolétariat, pendant la période de la grande édification. Elle facilite la liaison de l'avant-garde du prolétariat avec les masses paysannes et permet de faire participer ces dernières à l'édification socialiste.

Quatrièmement, c'est l'Union des Jeunesses. Organisation de masse de la jeunesse ouvrière et paysanne, cette Union n'est pas une organisation du parti, mais elle touche au parti. Elle a pour but d'aider le parti à former la jeune génération dans l'esprit socialiste. Elle fournit de jeunes réserves pour toutes les autres organisations de masse du prolétariat. L'Union des Jeunesses acquiert une importance particulière après la consolidation de la dictature du prolétariat, dans la période de travail culturel et éducatif du prolétariat.

Enfin, c'est le parti du prolétariat, son avant-garde. Sa force consiste en ce qu'il absorbe l'élite du prolétariat organisé dans les syndicats, coopératives, etc. Il est destiné à unir le travail de toutes les organisations de masse du prolétariat et à diriger leur action vers un seul but, celui de la libération du prolétariat. Cette union et cette direction sont absolument nécessaires, car, sans elles, l'unité dans la lutte du prolétariat est impossible et la direction des masses prolétariennes dans leur lutte pour le pouvoir et pour l'édification du socialisme est également impossible. Mais il n'y a que l'avant-garde du prolétariat, son parti, qui soit capable d'unir et de diriger le travail des organisations de masse du prolétariat. Seul, le parti du prolétariat, celui des communistes, est capable de remplir ce rôle de directeur principal dans le système de la dictature du prolétariat

Pourquoi ?

Tout d'abord, parce que le parti renferme l'élite de la classe ouvrière, élite liée directement avec les organisations sans-parti du prolétariat, que fréquemment elle dirige. En second lieu, parce qu'il est la meilleure école pour la formation de leaders ouvriers capables de diriger les différentes organisations de leur classe. En troisième lieu, parce qu'il est, par son expérience et son autorité, la seule organisation capable de centraliser la lutte du prolétariat et de transformer ainsi toutes les organisations sans-parti de la classe ouvrière en organes desservant cette dernière (Les bases du léninisme).

Le parti est la force de direction essentielle dans le système de la dictature du prolétariat.

Le parti est la forme suprême de l'union de classe du prolétariat (Lénine).

Ainsi, les syndicats, en tant qu'organisation de masse du prolétariat, relient le parti à la classe dans le domaine de la production ; les soviets, en tant qu'organisation de niasse des travailleurs, relient le parti à ces derniers, surtout en ce qui concerne la direction gouvernementale ; la coopération, en tant qu'organisation de niasse des paysans principalement, relie le parti aux masses rurales, surtout dans le domaine économique et en ce qui concerne la participation des paysans à l'édification du socialisme ; l'Union des Jeunesses, en tant qu'organisation de masse de la jeunesse ouvrière et paysanne, est appelée à faciliter à l'avant-garde du prolétariat l'éducation socialiste de la nouvelle génération et la préparation de jeunes réserves ; enfin, le parti, en tant que force directrice principale dans le système de la dictature du prolétariat, est appelé à diriger toutes ces organisations de masses. Tel est, dans les grands traits, le tableau du " mécanisme " de la dictature, le tableau du " système de la dictature du prolétariat ".

Sans le parti, force dirigeante fondamentale, la dictature du prolétariat ne saurait être solide et durable.

De la sorte, comme le dit Lénine, on a en somme un appareil prolétarien qui, formellement, n'est pas communiste, mais qui est souple, relativement large et très puissant ; au moyen de cet appareil, le parti est étroitement lié à la classe et aux masses et la dictature de la classe est réalisée sous la direction du parti.

Cela ne signifie pas, naturellement, que le parti puisse et doive remplacer les syndicats, les soviets et autres organisations de masse. Le parti réalise la dictature du prolétariat. Mais il ne la réalise pas directement ; il la réalise à l'aide des syndicats, des soviets et de leurs ramifications. Sans ces " courroies de transmission ", toute dictature tant soit peu solide serait impossible.

Il est impossible, dit Lénine, de réaliser la dictature sans quelques " courroies de transmission " de l'avant-garde à la classe avancée, de l'avant-garde à la masse des travailleurs... Le parti, pour ainsi dire, absorbe l'avant-garde du prolétariat et cette avant-garde réalise la dictature du prolétariat. Sans une base comme les syndicats, on ne peut réaliser la dictature du prolétariat, on ne peut accomplir les fonctions de l'Etat. On est obligé de les accomplir par l'intermédiaire d'une série d'institutions spéciales d'un type tout nouveau, c'est-à-dire par l'appareil soviétiste.

Il faut considérer comme l'expression suprême du rôle dirigeant du parti en U. R. S. S., pays de dictature du prolétariat, le fait qu'aucune question de politique ou d'organisation ne se résout dans nos organisations soviétistes et autres organisations de masse sans les directives du parti. En ce sens, on pourrait dire que la dictature du prolétariat est essentiellement la " dictature " de son avant-garde, la " dictature " de son parti. Voici ce que disait à ce sujet Lénine aux deuxième congrès de l'I.C. :

Tenner dit qu'il est pour la dictature du prolétariat, mais il ne se représente pas tout à fait comme nous cette dictature. Il dit que, par dictature du prolétariat, nous entendons essentiellement la dictature de sa minorité organisée et consciente.

Effectivement, à l'époque du capitalisme, lorsque les masses ouvrières subissent une exploitation constante et ne peuvent développer leurs capacités humaines, le trait le plus caractéristique des partis politiques ouvriers est qu'ils ne peuvent englober que la minorité de leur classe. Le parti politique ne peut réunir que la minorité de la classe, de même que les ouvriers vraiment conscients dans toute société capitaliste ne forment que la minorité des ouvriers. C'est pourquoi, nous sommes obligés de reconnaître que, seule, cette minorité consciente peut diriger les masses ouvrières et les entraîner à sa suite. Si Tenner dit qu'il est ennemi du parti, mais qu'en même temps il veut que la minorité des ouvriers les plus révolutionnaires et les mieux organisés montre' la voie à tout le prolétariat, je dis alors qu'en réalité il n'y a pas de différence entre nous.

Est-ce à dire qu'entre dictature du prolétariat et rôle dirigeant du parti (" dictature " du parti) on puisse mettre le signe d'égalité, identifier ces deux termes, substituer le premier au second ou inversement ? Naturellement, non. Pourtant Sorine, par exemple, dit que " la dictature du prolétariat est la dictature de notre parti ". Cette thèse, comme on le voit, confond la dictature du parti avec celle du prolétariat. Peut-on l'admettre tout en restant sur le terrain du léninisme ? Non, et voici pourquoi.Premièrement, dans la citation que nous avons donnée du discours de Lénine aux deuxième congrès de l'I.C., Lénine n'identifie nullement le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat. Il se borne à dire que " seule, une minorité consciente (c'est-à-dire le parti) peut diriger les masses ouvrières et les entraîner à sa suite ", que dans ce sens précisément, " par dictature du prolétariat, nous entendons essentiellement la dictature de sa minorité organisée et consciente ". Essentiellement ne signifie pas entièrement. Nous disons souvent que la question nationale est essentiellement une question paysanne. Cela est parfaitement exact. Mais cela ne signifie pas que la question nationale se réduise à la question paysanne, que la question paysanne soit aussi vaste que la question nationale, qu'elle soit absolument identique à cette dernière. Point n'est besoin de prouver que la question nationale est plus vaste et plus riche que la question paysanne. Il en est de même du rôle dirigeant du parti et de la dictature du prolétariat. Si le parti applique la dictature du prolétariat et si, dans ce sens, la dictature du prolétariat est essentiellement la " dictature " de son parti, il ne s'ensuit pas que la " dictature du parti " (son rôle dirigeant) soit identique à la dictature du prolétariat, que la première ait la même ampleur que la seconde. Il est inutile de démontrer que la dictature du prolétariat est plus vaste et plus riche que le rôle dirigeant du parti. Le parti applique la dictature du prolétariat et non pas une autre dictature. Identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c'est substituer à cette dernière la " dictature " du parti.Deuxièmement, aucune décision importante des organisations de masse du prolétariat n'est prise sans les instructions du parti. C'est parfaitement exact. Mais est-ce à dire que la dictature du prolétariat se réduise aux instructions du parti ? Est-ce à dire que les instructions du parti puissent être, pour cette raison, identifiées à la dictature du prolétariat ? Naturellement non. La dictature du prolétariat se compose des instructions du parti, mais aussi de leur application par les organisations de niasse du prolétariat et de leur application par la population. Comme on le voit, nous avons ici différentes transitions et gradations qui forment un point important de la dictature du prolétariat. Entre les instructions du parti et leur application, il y a, par conséquent, la volonté et l'action de diriger, la volonté et l'action de la classe, son désir ou son refus de soutenir ces instructions, sa capacité ou son incapacité de les appliquer comme l'exige la situation. Il est inutile de prouver que le parti, qui assume la direction, doit compter avec la volonté, l'état, le niveau de conscience des dirigés ; il doit tenir compte de la volonté, de l'état et du niveau de conscience de sa classe. C'est pourquoi identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c'est substituer à la volonté et à l'action de la classe les instructions du parti.Troisièmement, " la dictature du prolétariat, dit Lénine, est la lutte de classe du prolétariat vainqueur qui a pris le pouvoir en mains ". Par quoi s'exprime cette lutte de classe ? Elle peut s'exprimer par différentes interventions armées du prolétariat contre les tentatives de sortie de la bourgeoisie renversée ou contre l'intervention de la bourgeoisie étrangère. Elle peut s'exprimer par la guerre civile si le pouvoir du prolétariat n'est pas encore consolidé. Elle peut s'exprimer par un travail organisé et édificateur très vaste du prolétariat avec la participation des grandes masses après que le pouvoir se sera consolidé. Dans tous ces cas, le personnage actif c'est le prolétariat, en tant que classe. Jamais le parti tout seul, en tant que parti, n'a pu organiser ces interventions armées par ses propres forces sans le soutien de la classe. D'ordinaire, il dirige ces interventions dans la mesure où il est soutenu par la classe, car le parti ne peut remplacer la classe. En effet, malgré toute l'importance de son rôle dirigeant, il n'est qu'une partie de la classe. C'est pourquoi, identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c'est remplacer la classe par le parti.Quatrièmement, le parti réalise la dictature du prolétariat. " Le parti, c'est l'avant-garde dirigeante du prolétariat, c'est le guide " (Lénine). C'est dans ce sens que le parti prend le pouvoir, qu'il gouverne le pays. Mais cela ne signifie pas que le parti réalise la dictature du prolétariat en dehors de l'Etat, sans l'Etat, qu'il gouverne le pays en dehors des soviets, et non par eux. Cela ne signifie pas que le parti puisse s'identifier aux soviets, à l'Etat. Le parti, c'est le centre du pouvoir, mais il ne peut être identifié à l'Etat. " En tant que parti dirigeant, dit Lénine, nous avons dû réunir la tête des soviets à la tête du parti et les choses resteront ainsi. " C'est parfaitement exact. Mais Lénine ne veut pas dire par là que nos administrations soviétistes prises dans leur ensemble, par exemple, notre armée, notre transport, nos administration économiques, etc., soient des administrations de notre parti, que le parti puisse remplacer les soviets et leurs ramifications, qu'il puisse s'identifier à l'Etat. Lénine a répété maintes fois que " le système des soviets, c'est la dictature du prolétariat ", mais il n'a jamais dit que le parti c'est l'Etat, que les soviets et le parti c'est la même chose. Le parti, qui compte quelques centaines de mille membres, dirige les soviets et leurs ramifications au centre et dans la périphérie. Les soviets englobent plusieurs millions d'hommes, communistes ou sans-parti, mais le parti ne peut pas et ne doit pas se substituer à eux. Voilà pourquoi Lénine dit que " la dictature est réalisée par le prolétariat organisé dans les soviets et dirigé par le parti communiste bolchevik " ; que " tout le travail du parti s'effectue au moyen des soviets, qui unissent les masses ouvrières sans distinction de profession " ; que la dictature " doit être réalisée... au moyen de l'appareil soviétiste ". C'est pourquoi identifier le rôle dirigeant du parti à la dictature du prolétariat, c'est substituer le parti aux soviets, à l'Etat.Cinquièmement, la conception de la dictature du prolétariat est une conception d'Etat. La dictature du prolétariat implique absolument la conception de la violence. Sans violence, il n'y a pas de dictature, si l'on comprend la dictature dans le sens exact du terme. Lénine définit la dictature du prolétariat comme " un pouvoir s'appuyant directement sur la violence ". Par suite, parler de dictature du parti par rapport à la classe prolétarienne et identifier cette dictature à la dictature du prolétariat, cela revient à dire que le parti doit être vis-à-vis de sa classe non seulement un dirigeant, un guide et un instructeur, mais aussi, en quelque sorte, un pouvoir d'Etat employant la violence à l'égard de cette classe. C'est pourquoi, identifier " la dictature du parti " à la dictature du prolétariat, c'est admettre implicitement que l'on peut fonder l'autorité du parti sur la violence, ce qui est absurde et absolument incompatible avec le léninisme. L'autorité du parti est soutenue par la confiance de la classe ouvrière. Cette confiance, le parti ne l'acquiert pas par la violence — qui ne peut que la détruire — mais par la justesse de sa théorie et de sa politique, par son dévouement à la classe ouvrière, par ses attaches avec les masses ouvrières et sa capacité de les convaincre de l'exactitude de ses mots d'ordre.

Que résulte-t-il de tout cela ?

Il en résulte que :

1° Lénine emploie le mot dictature du parti non pas dans le sens exact de ce mot (" pouvoir s'appuyant sur la violence "), mais au figuré, dans le sens de direction ;

2° Identifier la direction du parti à la dictature du prolétariat, c'est dénaturer Lénine, en attribuant au parti des fonctions de violence à l'égard de la classe ouvrière dans son ensemble ;

3° Attribuer au parti des fonctions de violence à l'égard de la classe ouvrière, c'est violer les conditions élémentaires des rapports justes entre l'avant-garde et la classe, entre le parti et le prolétariat.

Nous abordons ainsi la question des rapports entre le parti et la classe, entre les membres du parti et les sans-parti de la classe ouvrière.

Lénine définit ces rapports comme une " confiance mutuelle entre l'avant-garde de la classe ouvrière et les masses ouvrières ".

Que signifie cela ?

Cela signifie, premièrement, que le parti doit prêter l'oreille à la voix des masses, qu'il doit avoir la plus grande attention pour leur instinct révolutionnaire, qu'il doit étudier leur lutte pratique, vérifier à cette occasion la justesse de sa politique et, partant, non seulement instruire les masses, mais s'instruire lui-même à leur école.

Cela signifie, deuxièmement, que le parti doit conquérir de jour en jour la confiance des masses prolétariennes, qu'il doit gagner, par sa politique et son travail, l'appui des niasses, qu'il ne doit pas commander, mais convaincre avant tout, en aidant les masses à reconnaître par leur propre expérience la justesse de sa politique, qu'il doit, par conséquent, être un dirigeant, un guide, un instructeur pour sa classe.

Violer ces conditions, c'est porter atteinte aux rapports qui doivent exister entre l'avant-garde et la classe, c'est saper la confiance qui doit régner entre eux, désagréger la discipline à l'intérieur de la classe et du parti.

A coup sûr — dit Lénine — presque tout le monde voit maintenant que les bolcheviks ne se seraient pas maintenus au pouvoir, je ne dis pas deux ans et demi, mais même deux mois et demi, sans la discipline absolument stricte, sans la véritable discipline de fer de leur parti, et sans l'aide apportée à ce parti, sans réserve et avec une entière abnégation, par toute la masse (de la classe ouvrière, ou du moins par tout ce qu'elle possède (de membres conscients, honnêtes, dévoués, actifs, capables de guider ou d'entraîner les couches retardataires... (La maladie infantile du communisme, p. 11.)

La dictature du prolétariat est une lutte acharnée, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions du vieux monde. La force de l'habitude enracinée chez des millions et des dizaines de millions d'hommes, voilà la force la plus redoutable. Sans un parti, un parti de fer endurci dans la lutte, sans un parti jouissant de la confiance de tous les membres honnêtes de la classe en question, sans un parti habile à suivre l'état d'esprit des masses et à influer sur lui, il est impossible de mener cette lutte avec succès. (La maladie infantile du communisme, p. 42.)

Mais comment le parti acquiert-il la confiance et l'appui de la classe ? Comment se façonne la discipline de fer nécessaire à la dictature du prolétariat, sur quel sol croît-elle ?

Voici ce que dit Lénine à ce sujet :

Sur quoi repose la discipline du parti révolutionnaire du prolétariat ? Comment est-elle contrôlée ? Qu'est-ce qui la soutient ?

Son fondement, c'est, en premier lieu, la conscience de l'avant-garde prolétarienne, son dévouement à la révolution, sa maîtrise de soi, son esprit de sacrifice, son héroïsme. C'est, en second lieu, son aptitude à se rapprocher de la masse des travailleurs, avant tout de la masse prolétarienne, mais aussi de la masse laborieuse non-prolétarienne ; son aptitude à se lier, ou à se fondre jusqu'à un certain point avec cette niasse. C'est, en troisième lieu, la ligne politique inflexible de cette avant-garde, la justesse de sa stratégie et de sa tactique politique ; mais encore faut-il que les masses se convainquent par leur propre expérience que cette tactique et cette stratégie sont justes. Sans ces conditions, dans un parti révolutionnaire réellement capable d'être le parti de cette classe d'avant-garde qui doit renverser la bourgeoisie et transformer toute la société, pas de discipline réalisable. Sans ces conditions, tout essai de créer cette discipline se transforme inévitablement en phrases creuses, en verbiage, en grimaces. Mais, d'autre part, ces conditions ne peuvent surgir tout d'un coup. Elles sont le résultat d'un long travail, d'une dure expérience. Leur élaboration est plus facile si l'on dispose d'une théorie révolutionnaire juste, mais cette théorie elle-même n'est pas un dogme tout fait, on ne peut lui donner sa forme définitive qu'en se jetant au cœur d'un mouvement qui embrasse réellement les masses et qui soit réellement révolutionnaire. (La maladie infantile du communisme, p. 13.)

Puis, plus loin :

La victoire sur le capitalisme exige des rapports justes entre le parti communiste dirigeant, la classe révolutionnaire, le prolétariat, d'une part, et la masse, c'est-à-dire l'ensemble des travailleurs et des exploités, d'autre part. Si le parti communiste est réellement l'avant-garde de la classe révolutionnaire, s'il englobe l'élite de cette classe, s'il est composé de communistes parfaitement conscients et dévoués, instruits et expérimentés dans la lutte révolutionnaire, s'il a su se lier intimement à la vie de sa classe et, par cette dernière, à toute la masse des exploités, s'il a su inspirer à cette classe et à cette masse une confiance complète, il pourra, mais à cette condition seulement, diriger le prolétariat dans la lutte implacable, décisive, suprême contre toutes les forces du capitalisme. D'un autre côté, ce n'est que sous la direction d'un tel parti que le prolétariat est capable de déployer toute sa puissance révolutionnaire, en réduisant à néant l'apathie et la résistance d'une petite minorité d'aristocrates ouvriers corrompus par le capitalisme, de vieux trade-unionistes et de leaders coopératifs ; ce n'est que sous cette direction qu'il est capable de développer toute sa puissance, qui est infiniment plus grande que sa proportion dans la population, par suite de la structure économique même de la société capitaliste.

De ces citations, il résulte que :

1° L'autorité du parti et la discipline de fer de la classe ouvrière, discipline nécessaire pour la dictature du prolétariat, doivent être fondées non pas sur la crainte ou sur les droits " illimités " du parti, mais sur la confiance de la classe ouvrière dans le parti, sur l'appui que la classe ouvrière fournit au parti ;

2° Le parti n'acquiert pas la confiance de la classe ouvrière d'un seul coup ni au moyen de la violence à l'égard de cette dernière ; il l'acquiert par un travail prolongé dans les masses, par une politique juste, par son aptitude à convaincre les masses, au moyen de leur propre expérience, de la justesse de sa politique, à s'assurer l'appui de la classe ouvrière, à mener à sa suite les masses de la classe ouvrière ;

3° Sans une politique juste de la part du parti, politique renforcée par l'expérience de la lutte des masses, sans la confiance de la classe ouvrière, il n'y a pas et il ne peut y avoir de véritable direction du parti ;

4° Le parti et sa direction, si cette dernière a la confiance de la classe et si elle est une véritable direction, ne peuvent être opposés à la dictature du prolétariat, car sans direc-du parti (" dictature " du parti) jouissant de la confiance de la classe ouvrière, une dictature du prolétariat tant soit peu solide est impossible.

Sans ces conditions, l'autorité du parti et la discipline de fer sont de vains mots ou ne reflètent que l'orgueil et l'esprit d'aventure.

On ne peut opposer à la dictature du prolétariat la direction (" dictature ") du parti. On ne peut le faire, car la direction du parti, c'est le principal dans la dictature du prolétariat, si tant est que l'on ait en vue une dictature intégrale et solide, et non pas une dictature comme le fut, par exemple, la Commune de Paris, qui était incomplète et fragile. On ne peut le faire, car la dictature du prolétariat et la direction du parti sont, pour ainsi dire, sur une même ligne de travail, agissent dans le même sens.

Déjà, rien que de poser la question : " Dictature de parti, ou bien dictature de classe ? Dictature des chefs ou bien dictature des masses ? ", c'est témoigner de la confusion de pensée la plus invraisemblable et la plus désespérante... Nul n'ignore ceci : les masses se divisent en classes... Les classes sont généralement dirigées, du moins dans les pays civilisés, par des partis politiques ; les partis politiques, en règle générale, sont administrés par des groupements plus ou moins stables de personnes qui jouissent d'une supériorité d'autorité, d'influence ou d'expérience, et qui, portées par voie d'élection aux fonctions les plus considérables, sont appelées chefs... En arriver... à opposer en général la dictature des masses à la dictature des chefs, c'est d'une ridicule imbécillité. (La maladie infantile du communisme, p. 37 et 40.)

C'est parfaitement exact. Mais cette thèse exacte découle de la prémisse qu'il existe des rapports exacts entre l'avant-garde et la classe ouvrière, entre le parti et la classe. Elle découle de l'hypothèse que les rapports entre l'avant-garde et la classe restent, pour ainsi dire, normaux, subsistent dans les limites de la " confiance mutuelle ". Mais que faire, si les rapports entre l'avant-garde et la classe, si la confiance entre le parti et la classe subissent une atteinte ? Que faire si le parti lui-même commence, d'une façon ou de l'autre, à s'opposer à la classe en détruisant la base de ses rapports rationnels avec cette dernière, en détruisant la " confiance mutuelle " ? De pareils cas sont-ils possibles ? Oui, ils le sont, si le parti commence à fonder son autorité dans les masses non pas sur le travail et la confiance, mais sur ses droits " illimités ", si sa politique est nettement erronée, s'il ne veut pas voir son erreur et la corriger, s'il a une politique juste en général, mais si les masses ne sont pas encore prêtes à se l'assimiler, s'il ne sait pas ou ne veut pas attendre pour donner aux masses la possibilité de se convaincre par leur propre expérience de la justesse de sa politique. L'histoire de notre parti présente une série de cas de ce genre. Différents groupes et fractions dans notre parti ont dégénéré et se sont désagrégés parce qu'ils avaient violé une de ces trois conditions, ou même toutes les trois à la fois.

Mais il ne s'ensuit pas qu'on ne puisse pas opposer avec justesse la dictature du prolétariat à la " dictature " (direction) du parti dans les cas suivants :

1° Dans le cas où, par dictature du parti vis-à-vis de la classe ouvrière, on entend, comme Lénine, non pas la dictature dans le sens propre de ce mot (" pouvoir s'appuyant sur la violence "), mais le rôle dirigeant du parti excluant la violence envers la classe dans son ensemble, envers sa majorité ;

2° Dans le cas où le parti a des raisons d'être réellement le dirigeant de la classe, c'est-à-dire dans le cas où sa politique est juste, conforme aux intérêts de la classe ;

3° Dans le cas où la classe accepte en majorité cette politique, se l'assimile, se convainc, grâce au travail du parti, de l'exactitude de cette politique, a confiance dans le parti et le soutient.

La violation de ces conditions provoque infailliblement un conflit entre le parti et la classe, une scission entre eux et les oppose l'un à l'autre.

Peut-on imposer par la force à la classe le rôle dirigeant du parti ?

Non, on ne peut le faire. En tout cas, une telle direction ne peut être durable. Le parti, s'il veut rester le parti du prolétariat, doit savoir qu'il est avant tout et principalement le dirigeant, le guide, l'éducateur de la classe ouvrière. Nous ne devons pas oublier ce qu'a écrit à ce sujet Lénine dans sa brochure L'Etat et la révolution :

En éduquant le parti ouvrier, le marxisme éduque l'avant-garde du prolétariat capable de prendre le pouvoir et de mener tout le peuple vers le socialisme, de diriger et d'organiser le nouveau régime, d'être l'éducateur, le dirigeant et le leader de tous les travailleurs et exploités dans l'organisation de leur vie sociale, sans la bourgeoisie et contre elle.

Peut-on considérer que le parti est le véritable dirigeant de la classe, si sa politique est fausse, si elle se heurte aux intérêts de la classe ? Naturellement non. En pareil cas le parti, s'il veut continuer à diriger, doit réviser sa politique, la rectifier, reconnaître son erreur et la réparer. Pour confirmer cette thèse, on pourrait se référer à l'histoire de notre parti, à la période de l'abolition des réquisitions en nature : lorsqu'il vit que les masses ouvrières et paysannes étaient franchement mécontentes de notre politique, le parti révisa ouvertement et honnêtement cette politique. Voici ce que disait Lénine au dixième congrès sur la question de l'abolition des réquisitions en nature et de l'introduction de la nouvelle politique économique :

Nous ne devons rien dissimuler, nous devons dire franchement que les paysans sont mécontents des rapports qui se sont établis chez nous, qu'ils n'en veulent pas et qu'ils ne continueront pas à vivre ainsi. Cela est indubitable. Ils ont nettement exprimé leur volonté. C'est celle de la grande masse de la population laborieuse. Nous devons en tenir compte et nous sommes des politiques suffisamment sensés pour dire franchement : révisons.

Le parti peut-il assumer l'initiative et la direction des actions décisives des masses pour la seule raison que sa politique est juste dans l'ensemble, quand cette politique n'a pas la confiance et l'appui de la classe, parce que, par exemple, elle est trop arriérée politiquement, ou quand le parti n'a pas su convaincre la classe de la justesse de sa politique, parce que les événements, par exemple, ne sont pas assez mûrs ? Non. En pareil cas, le parti, s'il veut réellement diriger, doit savoir attendre ; il doit convaincre les masses de la justesse de sa politique, les aider à se convaincre par leur propre expérience de la justesse de cette politique.

Si le parti révolutionnaire, dit Lénine, n'a pas la majorité dans les détachements avancés des classes révolutionnaires et dans le pays, il ne peut être question d'insurrection.

Sans un changement dans les vues de la majorité de la classe ouvrière, la révolution est impossible ; or ce changement est produit par l'expérience politique des masses... L'avant-garde prolétarienne est conquise idéologiquement. C'est l'essentiel. Sans cela, le premier pas vers la victoire est impossible. Mais, de là à la victoire, il y a encore loin. On ne vainc pas avec une avant-garde seulement. Jeter seulement l'avant-garde dans la bataille décisive, tant que toute la classe, tant que les larges masses n'accordent pas leur appui direct à l'avant-garde, ou tout au moins n'observent pas une neutralité bienveillante à son égard et ne sont pas complètement incapables de soutenir l'adversaire, ce serait non seulement stupide, mais criminel. Mais pour que toute la classe, pour que les masses laborieuses et opprimées par le capital en arrivent à une telle position, la propagande et l'agitation sont insuffisantes. Il faut pour cela que ces masses acquièrent leur propre expérience politique.

On sait que notre parti a précisément agi ainsi pendant la période qui s'est écoulée depuis les thèses d'avril de Lénine jusqu'à l'insurrection d'octobre 1917. Et c'est parce qu'il a agi selon les indications de Lénine qu'il a gagné l'insurrection.

Telles sont les conditions essentielles des rapports mutuels justes entre l'avant-garde et la classe.

Que signifie diriger, si la politique du parti est juste et si les rapports entre l'avant-garde et la classe sont ce qu'ils doivent être ?

Diriger dans de telles conditions, c'est savoir convaincre les masses de la justesse de la politique du parti, c'est lancer et appliquer des mots d'ordre qui amènent les masses vers les positions du parti, c'est aider les masses à reconnaître par leur propre expérience la justesse de cette politique, c'est les élever au niveau du parti et s'assurer ainsi leur appui et leur participation à la lutte décisive.

C'est pourquoi la méthode de persuasion est la méthode principale par laquelle le parti doit exercer sa direction envers la classe.

Certes, dit Lénine, si en Russie même, après deux années et demie de victoires sans précédent sur la bourgeoisie russe et alliée, nous posions comme conditions d'admission au sein des syndicats la reconnaissance de la dictature du prolétariat, nous ferions une faute, nous diminuerions notre influence sur les niasses, nous ferions le jeu des mencheviks. Car toute la tâche des communistes est de convaincre les autres travailleurs, de savoir travailler parmi eux et de ne pas se séparer d'eux par de puérils mots d'ordre de " gauche ". (La maladie infantile du communisme, p. 55-56.)

Cela ne signifie pas naturellement que le parti doive convaincre tous les ouvriers jusqu'au dernier, qu'après cela seulement on puisse engager l'action. Cela signifie seulement qu'avant d'entreprendre une action politique décisive, le parti doit s'assurer, par un travail révolutionnaire de longue durée, l'appui de la majorité des masses ouvrières, ou tout au moins la neutralité bienveillante de la majorité de la classe. Dans le cas contraire, la thèse de Lénine d'après laquelle la conquête de la classe ouvrière par le parti est une condition nécessaire à la victoire de la révolution, serait dénuée de tout sens.

Alors, que faire avec la minorité si elle ne se soumet pas volontairement à la volonté de la majorité ? Le parti peut-il et doit-il obliger la minorité à se soumettre à la volonté de la majorité s'il a la confiance de la majorité ? Oui, il le peut et il le doit. Le parti assure sa direction par la méthode de persuasion, qui est sa principale méthode d'action sur les masses. Mais l'emploi de cette méthode, loin d'exclure la contrainte, la présuppose si cette contrainte a comme base la confiance de la majorité de cette classe et si elle s'applique à la minorité après que l'on a su convaincre la majorité. Il faudrait rappeler les discussions qui eurent lieu dans notre parti à propos de la question syndicale. En quoi consistait alors l'erreur de l'opposition ? Est-ce en ce qu'elle considérait alors la contrainte comme possible ? Non. L'opposition faisait erreur parce que, n'étant pas en état de convaincre de la justesse de sa position la majorité, dont elle avait perdu la confiance, elle voulait néanmoins appliquer la contrainte et insistait pour éliminer de leurs postes les hommes en qui la majorité avait confiance.

Voici ce que disait alors Lénine au dixième congrès du parti dans son discours sur les syndicats :

Pour faire régner la confiance dans les rapports entre l'avant-garde de la classe ouvrière et la classe ouvrière, il fallait, si le C. C. des transports avait commis une erreur... la réparer. Mais lorsque l'on commence à défendre cette erreur, cela devient la source d'un danger politique. Si l'on n'avait pas fait le maximum possible dans le sens de la démocratie en tenant compte de l'état d'esprit que Koutouzov exprime ici, nous serions arrivés à un krach politique. Avant tout nous devons convaincre et, ensuite, contraindre. Nous devons à tout prix convaincre et, ensuite, contraindre. Nous n'avons pas su convaincre les masses et nous nous sommes écartés des rapports qui doivent exister entre l'avant-garde et les masses.

Lénine dit la même chose dans sa brochure sur les syndicats :

Nous avons employé rationnellement et avec succès la contrainte, lorsque nous avons su d'abord lui donner la persuasion pour base.

Cela est parfaitement exact. Car, sans ces conditions, il est impossible d'exercer aucune direction. Car, de cette façon seulement, on peut assurer l'unité d'action dans le parti, s'il s'agit du parti, l'unité d'action de la classe, s'il s'agit de la classe dans son ensemble. Sans cela, c'est la scission, la débâcle, la décomposition dans les rangs de la classe ouvrière.

Telles sont en somme les bases pour une direction juste du parti.

Toute autre conception de la direction, c'est du syndicalisme, de l'anarchisme, du bureaucratisme ; c'est tout ce qu'on voudra, mais ce n'est pas du bolchévisme, ce n'est pas du léninisme.

On ne peut opposer le rôle dirigeant (" dictature ") du parti à la dictature du prolétariat si des rapports justes existent entre le parti et la classe ouvrière, entre l'avant-garde et les masses ouvrières. Mais il s'ensuit qu'on ne peut, à plus forte raison, identifier le parti à la classe ouvrière, le rôle dirigeant (" dictature ") du parti à la dictature de la classe ouvrière. Se basant sur le fait qu'on ne saurait opposer la " dictature " du parti à la dictature du prolétariat, le camarade Sorine en est arrivé à la conclusion erronée que " la dictature du prolétariat est la dictature de notre parti ". Mais Lénine ne dit pas seulement qu'une telle opposition est inadmissible. Il dit aussi qu'opposer " la dictature des masses à la dictature des leaders " est inadmissible. Peut-on se baser là-dessus pour identifier la dictature des leaders à celle du prolétariat ? En continuant dans cette voie, on devrait dire que " la dictature du prolétariat est celle de nos leaders ". C'est à cette absurdité que l'on aboutit " logiquement " si l'on identifie la " dictature " du parti et celle du prolétariat.

Quelle est l'opinion de Zinoviev à ce sujet ?

Zinoviev, au fond, s'en tient au même point de vue que Sorine, qui identifie la " dictature " du parti et celle du prolétariat, avec cette seule différence que Sorine s'exprime plus nettement et plus franchement, tandis que Zinoviev " tourne autour du pot ". Il suffit pour s'en convaincre de lire le passage suivant du livre de Zinoviev, Le léninisme :

Qu'est-ce que le régime existant en U. R. S. S. du point de vue de sa nature de classe ? C'est la dictature du prolétariat. Quel est le ressort direct du pouvoir en U. R. S. S. ? Qui réalise le pouvoir de la classe ouvrière ? Le parti communiste. Dans ce sens, nous avons chez nous la dictature du parti. Quelle est la forme juridique du pouvoir en U. R. S. S. ? Quel est le nouveau type d'Etat créé par la révolution d'Octobre ? C'est le système soviétiste. L'un ne contredit nullement l'autre.

Que l'un ne contredise pas l'autre, c'est évidemment exact, si l'on entend, par dictature du parti vis-à-vis de la classe ouvrière dans son ensemble, la direction assumée par le parti. Mais comment peut-on, en se basant là-dessus, mettre le signe = entre dictature du prolétariat et " dictature " du parti, entre système soviétiste et " dictature " du parti ? Lénine identifiait le système des soviets à la dictature du prolétariat ; il avait raison, car les soviets, nos soviets, sont une organisation unissant les masses laborieuses autour du prolétariat sous la direction du parti. Mais quand, où, dans quel ouvrage Lénine a-t-il mis le signe = entre " dictature " du parti et dictature du prolétariat, entre " dictature " du parti et système soviétiste, comme le fait maintenant Zinoviev ? La direction (" dictature ") du parti, non plus que la direction ("dictature ") des leaders, n'est pas en contradiction avec la dictature du prolétariat. Va-t-on, en se basant là-dessus, proclamer que notre pays est un pays de dictature du prolétariat, c'est-à-dire un pays de dictature du parti, c'est-à-dire un pays de dictature des leaders ? C'est à cette sottise qu'aboutit le " principe " de l'identification de la " dictature " du parti et de la dictature du prolétariat, principe que soutient en catimini et sans hardiesse le camarade Zinoviev.

Dans ses nombreux ouvrages, Lénine, autant que j'aie pu le constater, ne touche que cinq fois à la question de la dictature du parti.

La première fois, c'est dans sa polémique avec les s.-r. et les menchéviks où il dit :

Quand on nous reproche la dictature d'un parti unique et qu'on nous propose, comme vous l'avez entendu, le front socialiste unique, nous disons : " Oui, la dictature d'un seul parti ! Nous sommes sur ce terrain et nous n'en sortirons pas, car c'est la dictature du parti qui, au cours de dizaines d'années, a conquis la place d'avant-garde de tout le prolétariat industriel ".

La deuxième fois, c'est dans sa " Lettre aux ouvriers et aux paysans au sujet de la victoire de Koltchak ", où il dit :

On cherche (particulièrement les menchéviks et les s.-r., tous, même les plus gauches d'entre eux) à effrayer les paysans par l'épouvantail de la " dictature d'un seul parti ", du parti des bolcheviks-communistes. L'exemple de Koltchak a appris aux paysans à ne pas craindre cet épouvantail. Ou bien la dictature (c'est-à-dire un pouvoir de fer) des seigneurs terriens et des capitalistes, ou bien la dictature de la classe ouvrière.

La troisième fois, c'est dans son discours précité au deuxième congrès de l'I.C., au cours de sa polémique avec Tenner.

La quatrième fois, c'est dans la brochure La maladie infantile du communisme, dont j'ai cité plus haut des extraits.

La cinquième fois, c'est dans son ébauche de schéma sur la dictature du prolétariat, ébauche publiée dans le tome III du Recueil de Lénine, sous le titre : " La dictature d'un seul parti. "

II faut noter que, dans deux cas sur cinq, dans le premier et le deuxième, Lénine met entre guillemets les mots de " dictature d'un seul parti ", afin de bien marquer que cette expression est inexacte, qu'elle est prise au figuré.

Il faut remarquer également que, dans tous les cas, par " dictature du parti " sur la classe ouvrière, Lénine entend non pas la dictature au sens propre du mot (" pouvoir s'appuyant sur la violence "), mais la direction exercée par le parti.

Il est caractéristique que, dans aucun de ses ouvrages principaux ou secondaires où il traite ou parle simplement de la dictature du prolétariat et du rôle du parti dans ce système de dictature, Lénine ne dit, même sous une forme voilée, que la dictature du prolétariat est la dictature de notre parti. Au contraire, chaque page, chaque ligne de ces ouvrages est une protestation contre une pareille formule. (Voir L'Etat et la révolution, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, La maladie infantile du communisme, etc.)

Il est encore plus caractéristique que, dans les thèses du deuxième congrès de l'I. C. sur le rôle du parti politique, thèses élaborées sous la direction immédiate de Lénine, qui les considérait comme un modèle de formule exacte du rôle et des tâches du parti et qui s'y référait fréquemment dans ses discours, on ne trouve pas un seul mot sur la dictature du parti.

Comme on le voit :a)   Lénine ne considérait pas la formule de " dictature du parti " comme irréprochable, exacte ; c'est pourquoi il l'emploie très rarement dan ses ouvrages et, lorsqu'il l'emploie, il la met parfois entre guillemets ;b)   Dans les cas, peu nombreux, où Lénine fut obligé, dans sa polémique avec des adversaires, de parler de dictature du parti, il expliqua le plus souvent que, par dictature du parti vis-à-vis de la classe ouvrière, il fallait entendre la direction exercée par le parti ;c)  Dans tous les cas où Lénine jugeait nécessaire de définir le rôle scientifique du parti dans la dictature du prolétariat, il parlait exclusivement du rôle dirigeant du parti (ces cas sont légion) ;d)  C'est pourquoi Lénine " n'a pas pensé " à introduire dans sa résolution essentielle sur le rôle du parti (résolution du deuxième congrès de l'I.C.) la formule de " dictature du parti " ;e) C'est s'écarter du léninisme et faire preuve d'aveuglement politique que d'identifier ou tenter d'identifier la " dictature " du parti, et, partant, " la dictature des chefs ", à la dictature du prolétariat, car c'est porter atteinte aux rapports qui doivent exister entre l'avant-garde et la classe.

A plus forte raison, la formule " dictature du parti " employée sans les réserves citées plus haut peut-elle être la cause de nombreux dangers et erreurs politiques dans notre travail pratique. Par cette formule, prise sans réserves, on a l'air de dire :a)  Aux masses sans parti : Ne venez pas nous contredire, n'essayez pas de discuter, car le parti peut tout faire ; nous avons la dictature du prolétariat ;b)  Aux membres du parti : Agissez plus hardiment, serrez la vis, vous pouvez ne pas faire attention à la voix des sans-parti ; nous avons la dictature du parti ;c)  Aux cadres du parti : Nous pouvons nous permettre le luxe de la suffisance, nous pouvons même friser l'insolence, car nous avons la dictature du parti et, " partant ", la dictature des leaders.

Maintenant précisément, il convient de rappeler ces dangers dans la période où l'activité politique des masses augmente et où il faut que notre parti soit extrêmement attentif à la voix et aux besoins des masses et qu'il fasse preuve de la plus grande prudence et de la plus grande souplesse politique, car s'il donnait dans la présomption, la direction qu'il doit assumer à l'égard des masses serait sérieusement compromise.

Il faut se rappeler les paroles de Lénine au deuxième congrès de notre parti :

Dans la masse populaire, nous (communistes) ne sommes qu'une goutte d'eau et nous ne pouvons diriger que lorsque nous exprimons exactement ce dont le peuple a conscience. Sans cela, le parti communiste ne mènera pas le prolétariat, et le prolétariat ne mènera pas les masses à sa suite ; toute la machine s'effondrera.

Exprimer exactement ce dont le peuple a conscience, c'est précisément la condition indispensable qui assure au parti le rôle honorable de force dirigeante principale dans la dictature du prolétariat.

6. La question de la victoire du socialisme dans un seul pays

Dans la brochure Les bases du léninisme (avril 1924), il existe deux formules sur la question de la victoire du socialisme dans un seul pays.

La première formule est la suivante :

Auparavant, on considérait que la victoire de la révolution dans un seul pays était impossible car, disait-on, pour vaincre la bourgeoisie, il faut l'action combinée des prolétaires de la totalité ou, tout au moins, de la majorité des pays avancés. Ce point de vue ne correspond plus à la réalité. Il faut maintenant partir de la possibilité de la victoire sur la bourgeoisie dans un seul pays, car le développement inégal, saccadé des pays capitalistes sous l'impérialisme, l'aggravation des contradictions internes de l'impérialisme, qui aboutissent fatalement à des guerres, la croissance du mouvement révolutionnaire dans tous les pays du globe entraînent non seulement la possibilité, mais la nécessité de la victoire du prolétariat dans des pays isolés.

Cette thèse est parfaitement exacte et tout commentaire est inutile. Elle est dirigée contre la théorie social-démocrate, qui estime que la prise du pouvoir par le prolétariat dans un seul pays, sans révolution victorieuse et simultanée dans les autres pays, est une utopie.

Mais la brochure Les bases du léninisme contient une seconde formule. La voici :

Mais renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer celui du prolétariat dans un seul pays, ce n'est pas encore assurer la victoire complète du socialisme. La tâche principale : l'organisation de la production socialiste, est encore à accomplir. Peut-on en venir à bout, peut-on obtenir le triomphe définitif du socialisme dans un pays sans les efforts combinés des prolétaires de plusieurs pays avancés ? Certes, non. Pour renverser la bourgeoisie, il suffit des efforts d'un seul pays : c'est ce que nous montre l'histoire de notre révolution. Pour le triomphe définitif du socialisme, l'organisation de la production socialiste, il ne suffit pas des efforts d'un seul pays, particulièrement d'un pays rural par excellence comme la Russie : il faut les efforts des prolétaires de plusieurs pays avancés.

Cette deuxième formule était dirigée contre les critiques du léninisme, contre les trotskistes, qui déclaraient que la dictature du prolétariat dans un seul pays, sans la victoire du prolétariat dans les autres pays, ne peut " tenir contre l'Europe conservatrice ".

Alors (avril 1924) cette formule était suffisante et elle a été d'une certaine utilité.

Mais, par la suite, lorsque la critique du léninisme sur ce point fut surmontée dans le parti et lorsqu'une nouvelle question se présenta, celle de la possibilité de la réalisation intégrale du socialisme par les seul moyens de notre pays, sans l'aide de l'extérieur, la seconde formule s'avéra nettement insuffisante et, par suite, inexacte.

En quoi consiste l'insuffisance de cette formule ?

En ce qu'elle lie en une seule question deux questions différentes : celle de la possibilité de l'édification du socialisme dans un seul pays, à laquelle on doit répondre par l'affirmative, et celle de savoir si un pays où existe la dictature du prolétariat peut se considérer comme complètement garanti contre l'intervention et, par conséquent, contre la restauration de l'ancien régime, sans la victoire de la révolution dans différents autres pays, à quoi l'on doit répondre négativement. J'ajoute que cette formule peut faire penser que l'organisation de la société socialiste par les forces d'un seul pays est impossible, ce qui, naturellement, est faux.

Me basant là-dessus, j'ai modifié et rectifié cette formule dans ma brochure La révolution d'Octobre et la tactique des communistes russes (décembre 1924) en décomposant la question en question de la garantie complète contre la restauration du régime bourgeois et en question de la possibilité de réaliser intégralement le socialisme dans un seul pays. J'y suis arrivé, premièrement, en traitant la " victoire complète du socialisme " comme " garantie complète contre la restauration de l'ancien régime ", garantie possible seulement avec " les efforts conjugués des prolétaires de tous les pays ", et, deuxièmement, en proclamant cette vérité indubitable, exprimée dans la brochure de Lénine sur la coopération, que nous possédons tout ce qui est nécessaire pour édifier une société socialiste intégrale (v. La révolution d'Octobre et la tactique des communistes russes).Cette nouvelle façon de formuler la question a été mise à la base de la résolution adoptée par la 14e conférence du parti et intitulée " Des tâches de l'Internationale communiste et du P. C. R. ", résolution qui examine le problème de la victoire du socialisme dans un seul pays en liaison avec la stabilisation du capitalisme (avril 1925) et qui estime que l'édification du socialisme par les forces de notre pays est possible et nécessaire.

Elle a servi de base à ma brochure Résumé des travaux de la quatorzième conférence du parti, éditée par les soins de cette conférence en mai 1925.

Voici ce qui est dit dans cette brochure sur la façon de poser la question de la victoire du socialisme dans un seul pays :

Notre pays présente deux groupes de contradictions. L'un comprend les contradictions internes existant entre le prolétariat et de la paysannerie [il s'agit ici de l'édification du socialisme dans un seul pays] ; l'autre comprend les contradictions extérieures existant entre notre pays, en tant que pays du socialisme, et tous les autres pays, en tant que pays du capitalisme [il s'agit ici de la victoire définitive du socialisme]... Confondre le premier groupe de contradictions, qu'un seul pays est parfaitement capable de surmonter par ses propres forces, avec le second groupe de contradictions, qui exigent pour leur solution les efforts des prolétaires de plusieurs pays, c'est commettre une erreur grossière envers le léninisme, c'est être un confusionniste ou un opportuniste incurable.

En ce qui concerne la victoire du socialisme dans notre pays, la brochure dit :

Nous pouvons édifier le socialisme, et nous l'édifierons avec les paysans, sous la direction de la classe ouvrière... car, en régime de dictature du prolétariat, nous avons... toutes les données nécessaires pour réaliser intégralement le socialisme en surmontant toutes les difficultés intérieures, car nous pouvons et nous devons les surmonter par nos propres forces.

Voici maintenant ce qui est dit, dans cette même brochure, sur la question de la victoire définitive du socialisme :

La victoire définitive du socialisme donne une garantie complète contre des tentatives d'intervention et, par conséquent, toute tentative tant soit peu sérieuse de restauration ne peut avoir lieu qu'avec l'appui de l'extérieur, qu'avec l'appui du capital international. C'est pourquoi, le soutien de notre révolution par les ouvriers de tous les pays et, à plus forte raison, la victoire de ces ouvriers, ne fut-ce que dans quelques pays, est la condition nécessaire d'une garantie complète du premier pays victorieux contre les tentatives d'intervention et de restauration, ainsi que de la victoire définitive du socialisme.

Il me semble que c'est clair.

C'est dans le même esprit que cette question est traitée dans ma brochure Questions et réponses (juin 1925) et dans le compte rendu politique du C. C. au quatorzième congrès du P. C. de l'U. R. S. S.

Tels sont les faits.

Ces faits sont connus de tous, et aussi, je l'espère, du camarade Zinoviev.

Si maintenant, après deux années, après la lutte idéologique au sein du parti et après la résolution prise à la quatorzième conférence du parti (avril 1925), Zinoviev trouve possible de nous servir au quatorzième congrès (décembre 1925) la vieille formule, absolument insuffisante, de ma brochure écrite en avril 1924, comme base pour la solution d'une question déjà résolue (celle de la victoire du socialisme dans un seul pays), ce procédé particulier de Zinoviev prouve seulement qu'il s'est embrouillé définitivement dans cette question. Tirer le parti en arrière, après qu'il est allé de l'avant, ignorer la résolution de la quatorzième conférence du parti, après qu'elle a été confirmée par l'assemblée plénière du C. C, c'est s'enliser dans des contradictions, ne pas croire à l'édification du socialisme, se détourner de la voie de Lénine et avouer sa propre défaite.

Qu'est-ce que la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays ?

C'est la possibilité de résoudre les contradictions qui existent entre le prolétariat et les paysans par les forces intérieures de notre pays, c'est la possibilité de la prise du pouvoir par le prolétariat et de son utilisation pour l'édification d'une société socialiste intégrale dans notre pays, avec la sympathie et l'appui des prolétaires des autres pays, mais sans la victoire préalable de la révolution prolétarienne dans ces pays.

Sans une telle possibilité, l'édification du socialisme est dénuée de perspectives, c'est une édification sans la certitude d'édifier le socialisme. Il est impossible d'édifier le socialisme sans être certain qu'on peut le faire, sans être certain que la technique arriérée de notre pays n'est pas un obstacle insurmontable dans cette voie. Nier cette possibilité, c'est ne pas avoir foi dans l'établissement du socialisme, c'est s'écarter du léninisme.

Qu'est-ce que l'impossibilité de la victoire définitive du socialisme dans un seul pays sans la victoire de la révolution dans d'autres pays ?

C'est l'impossibilité d'une garantie complète contre l'intervention et, partant, contre la restauration du régime bourgeois sans la victoire de la révolution, tout au moins dans une série de pays. Nier cette thèse indiscutable, c'est se détourner de l'internationalisme, c'est se détourner du léninisme.

Nous vivons, dit Lénine, non seulement dans un Etat, mais dans un système d'Etats, et l'existence de la République soviétique à côté d'Etat impérialistes n'est pas possible pendant une longue durée. Finalement, l'un ou l'autre doit vaincre. En attendant ce dénouement, des chocs terribles entre la République des Soviets et les Etats bourgeois sont inévitables. Cela signifie que le prolétariat en tant que' classe dominante, si tant est qu'il veuille dominer et qu'il domine, doit prouver également sa domination par son organisation militaire.

Nous sommes en présence, dit Lénine, d'un équilibre qui est au plus haut point instable, mais qui n'en est pas moins indubitable, indiscutable. Est-ce pour longtemps, je l'ignore et je pense qu'il est impossible de le savoir. C'est pourquoi, une extrême prudence est nécessaire de noire part. Et le premier précepte de noire politique, la première leçon qui découle de noire activité gouvernementale pendant cette dernière année et que chaque ouvrier pays doit s'assimiler, c'est de nous tenir sur nos gardes, de nous rappeler que nous sommes entourés de gens, de classes, de gouvernements, qui ouvertement expriment la haine acharnée qu'ils ont contre nous. Il faut se rappeler que nous sommes toujours à un cheveu d'une intervention.

Je crois que c'est clair.

Comment Zinoviev conçoit-il la question de la victoire du socialisme dans un seul pays ?

Par victoire définitive du socialisme, dit Zinoviev, il faut comprendre, tout au moins : 1° l'abolition des classes et, partant, 2° l'abolition de la dictature d'une classe, en l'occurrence celle du prolétariat... Pour mieux se rendre compte de la façon dont la question se pose chez nous en U. R. S. S., en 1925, il faut distinguer deux choses : tout d'abord la possibilité assurée d'édifier le socialisme — une telle possibilité, évidemment, est parfaitement concevable dans les limites d'un seul pays — ; ensuite l'établissement et la consolidation définitive du socialisme, c'est-à-dire la réalisation du régime socialiste, de la société socialiste. (V. Le léninime, édition russe, pages 291 et 293.)

Que peut signifier tout cela ?

Que Zinoviev entend, par victoire définitive du socialisme dans un seul pays, non pas la garantie contre l'intervention et la restauration, mais la possibilité d'établir le socialisme. Par victoire du socialisme dans un seul pays, Zinoviev entend une édification du socialisme qui ne peut pas et ne doit pas aboutir au socialisme. Construction au hasard sans perspectives, édification du socialisme sans possibilité d'édifier une société socialiste, telle est la position de Zinoviev.

Edifier le socialisme sans avoir la possibilité de l'édifier, construire en sachant qu'on n'y arrivera pas, voilà les incohérences auxquelles est arrivé Zinoviev.

C'est là plaisanter sur la question, mais non la résoudre !

Voici encore un passage du dernier discours prononcé par Zinoviev au quatorzième congrès du parti :

Voyez, par exemple, ce que le camarade Yakovlev est arrivé à dire à la dernière conférence de l'organisation du gouvernement de Koursk. " Pouvons-nous, dit-il, alors que nous sommes entourés de tous côtés par des ennemis capitalistes, établir le socialisme dans un seul pays ? " Et il répond : " Nous basant sur tout ce qui a été dit, nous sommes en droit de dire que non seulement nous édifions le socialisme, mais que, quoique nous soyons encore le seul pays soviétiste, le seul Etat soviétiste au monde, nous édifierons ce socialisme. " Est-ce là la façon léniniste de poser la question, n'y a-t-il pas là un relent de nationalisme étroit ?

Ainsi, d'après Zinoviev, reconnaître la possibilité d'établir le socialisme dans un seul pays, c'est se rallier au nationalisme étroit, et nier cette possibilité, c'est se conformer à l'internationalisme.

Mais s'il en est ainsi, est-ce la peine de lutter pour vaincre les éléments capitalistes de notre économie ? Ne s'ensuit-il pas qu'une telle victoire est impossible ?Capitulation devant les éléments capitalistes de notre économie, voilà où aboutit la logique interne de l'argumentation de Zinoviev.

Cette absurdité, qui n'a rien de commun avec le léninisme, nous est présentée par Zinoviev comme de l’ " internationalisme ", comme du léninisme à 100 % " ! J'affirme que, dans la question essentielle de l'édification du socialisme, Zinoviev s'écarte du léninisme et glisse vers le point de vue du menehévik Soukhanov.

Reportons-nous à Lénine. Voici ce qu'il disait sur la victoire du socialisme dans un seul pays, bien avant la révolution d'Octobre, en août 1915 :

L'irrégularité du développement économique et politique est une loi absolue du capitalisme. Il en résulte que la victoire du socialisme est possible au début dans quelques pays, ou même dans un seul pays capitaliste, pris séparément. Le prolétariat vainqueur de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se soulèverait contre le restant du monde capitaliste, s'attacherait les classes opprimées des autres pays en les poussant à s'insurger contre les capitalistes, interviendrait même au besoin par la force année contre les classes d'exploiteurs et leurs Etats.

Que signifient ces mots de Lénine : " après avoir organisé chez lui la production socialiste " ? Ils signifient que le prolétariat vainqueur dans un pays peut et doit organiser chez lui la production socialiste après la prise du pouvoir. Et qu'est-ce que " organiser la production socialiste "? C'est édifier une société socialiste. Cette thèse nette et précise de Lénine n'a pas besoin de commentaires. S'il en était autrement, les appels de Lénine à la prise du pouvoir par le prolétariat en octobre 1917 seraient incompréhensibles.

On le voit, cette thèse précise de Lénine est bien différente de la " thèse " embrouillée et antiléniniste de Zinoviev, qui dit que nous pouvons édifier le socialisme " dans les limites d'un seul pays " malgré l'impossibilité de l'édifier.

Cette thèse, Lénine l'a énoncée en 1915, avant la prise du pouvoir par le prolétariat. Mais peut-être a-t-il changé d'opinion après la prise du pouvoir en 1917 ? Voyons la brochure que Lénine écrivit sur la coopération en 1923.

En effet, dit Lénine, dès lors que le pouvoir est entre les mains de la classe ouvrière et que tous les moyens de production appartiennent à cet Etat, il ne reste vraiment plus qu'à faire entrer dans la coopération l'universalité de la population... Ne sont-ce pas là toutes les conditions nécessaires pour édifier au moyen de la coopération, de la coopération seulement, que nous traitions autrefois de mercantile et que nous pouvons avec un certain droit traiter de même aujourd'hui sous la Nep, la société socialiste intégrale ? Ce n'est pas encore la société socialiste, mais c'est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour l'édifier.

Autrement dit, nous pouvons et devons réaliser le socialisme intégral, car nous avons à notre disposition tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette réalisation.

Je crois qu'il est difficile de s'exprimer plus clairement.

Comparez cette thèse classique de Lénine à la réplique antiléniniste de Zinoviev à Yakovlev et vous comprendrez que Yakovlev n'a fait que répéter les paroles de Lénine sur la possibilité d'établir le socialisme dans un seul pays, tandis que Zinoviev, s'élevant contre cette thèse et fustigeant Yakovlev, s'écarte de Lénine et adopte le point de vue du menchévik Soukhanov, selon lequel il est impossible d'édifier le socialisme dans notre pays par suite de l'état arriéré de sa technique.

Mais alors, dans quel but avons-nous pris le pouvoir en octobre 1917, si nous ne comptions pas édifier le socialisme ?Il ne fallait pas prendre le pouvoir en octobre 1917. Telle est la logique qui découle des arguments de Zinoviev.

J'affirme ensuite que, dans la question essentielle de la victoire du socialisme, Zinoviev est allé contre les décisions très nettes de notre parti, décisions consignées dans la résolution adoptée à la quatorzième conférence et intitulée : " Des tâches de l'Internationale communiste et du P. C. R. en liaison avec l'Exécutif élargi ".

Voyons cette résolution. Voici ce qui y est dit sur la victoire du socialisme dans un seul pays :

L'existence de deux systèmes sociaux complètement opposés est une menace constante de blocus capitaliste, d'autres formes se pression économique, d'intervention militaire, de restauration. L'unique garantie de la victoire définitive du socialisme, c'est-à-dire la garantie contre la restauration, est, par suite, la victoire de la révolution socialiste dans une série de pays... Le léninisme enseigne que la victoire définitive du socialisme dans le sens d'une garantie complète contre la restauration des rapports bourgeois n'est possible qu'à l'échelle internationale... Il ne s'ensuit pas qu'il soit impossible d'établir une société socialiste intégrale dans un pays aussi arriéré que la Russie sans " l'aide des Etats " (Trotsky) des pays plus développés au point de vue technique et économique.

On le voit, la résolution, contrairement à la thèse exposée par Zinoviev dans son ouvrage Le léninisme, considère la victoire définitive du socialisme comme la garantie contre l'intervention et la restauration.

La résolution reconnaît la possibilité de réaliser la société socialiste intégrale dans un pays aussi arriéré que la Russie, sans " l'aide des Etats " des pays techniquement et économiquement plus développés, contrairement à l'opinion exprimée par Zinoviev lorsqu'il prend à partie Yakovlev dans son discours au quatorzième congrès du parti.

N'est-ce pas là, de la part de Zinoviev, une lutte contre les résolutions de la quatorzième conférence du parti ?

Certes, il arrive que les résolutions du parti contiennent des erreurs. Il est possible que la résolution de la quatorzième conférence du parti en contienne quelques-unes. Il est possible que Zinoviev considère cette résolution comme erronée ; Mais alors, il faut le dire clairement et ouvertement, comme il sied à un bolchevik. Pourtant, ce n'est pas ce que fait Zinoviev. Il préfère Un autre moyen : attaquer par derrière la résolution de la quatorzième conférence du P.C. sans en parler et sans la critiquer ouvertement. Apparemment cette voie lui semble la meilleure pour arriver à son but. Or, il n'a qu'un but : " améliorer " la résolution et " rectifier " quelque peu Lénine. Il n'est guère besoin de prouver que Zinoviev s'est trompé dans ses calculs.

D'où provient l'erreur de Zinoviev, quelle en est la source ?

Il faut, me semble-t-il, chercher la source de cette erreur dans le fait que Zinoviev est certain que la technique arriérée de notre pays est un obstacle insurmontable à l'édification de la société socialiste intégrale, que le prolétariat ne peut édifier le socialisme par suite de la technique arriérée de notre pays. Zinoviev et Kaménev tentèrent d'exposer ces arguments à l'une des séances du C. C. du parti avant la conférence d'avril du P. C. Mais ils se heurtèrent à une vigoureuse résistance et durent battre en retraite en se soumettant formellement au point de vue de la majorité du C. G. Mais, tout en se soumettant extérieurement, Zinoviev n'a cessé de lutter contre ce point de vue (v. son ouvrage Le léninisme et sa réplique au quatorzième congrès du parti). Voici ce que dit sur cet " incident " le comité de Moscou dans sa réponse à la lettre de l'organisation de Léningrad :

Il n'y a pas très longtemps, Kaménev et Zinoviev soutenaient au Bureau politique que nous ne pourrions surmonter les difficultés intérieures dues à l'état arriéré de notre technique et de notre économie, si la révolution internationale ne nous venait pas en aide. Avec la majorité du C. C, nous estimons que nous pouvons réaliser et que nous réaliserons le socialisme, malgré notre technique arriérée. Cette réalisation ira, évidemment, beaucoup plus lentement que si la révolution triomphait dans les autres pays ; néanmoins, nous allons et nous continuerons d'aller de l'avant. Nous considérons que le point de vue de Kaménev et de Zinoviev exprime leur scepticisme à l'égard des forces de notre classe ouvrière et des masses paysannes qui la suivent. Nous estimons que c'est là une déviation de la position léniniste.

Ce document a paru dans la presse au moment des premières séances du quatorzième congrès du parti. Certes, Zinoviev avait la possibilité de s'élever contre ce document au congrès. Fait caractéristique, ni lui ni Kaménev n'ont trouvé d'arguments contre cette grave accusation lancée contre eux par le Comité moscovite de notre parti. Est-ce là le fait du hasard ? J'estime que non. L'accusation, à n'en pas douter, était fondée. Zinoviev et Kaménev y ont " répondu " par le silence, car il leur était impossible de se justifier.

La nouvelle opposition se froisse de ce qu'on accuse Zinoviev de ne pas croire à la réalisation du socialisme dans notre pays. Mais si, après une année d'examen de la question de la victoire du socialisme dans un seul pays, si après que le point de vue de Zinoviev a été rejeté par le Bureau politique du C. C. (avril 1925), si après que le parti a adopté sur cette question une opinion déterminée consignée dans la résolution de sa quatorzième conférence (avril 1925), si, après tout cela, disons-nous, Zinoviev se décide à intervenir dans son livre Le léninisme (septembre 1925) contre le point de vue du parti, puis intervient de nouveau au quatorzième congrès, comment expliquer cette obstination à soutenir son erreur, si ce n'est par le fait que Zinoviev ne croit pas, mais pas du tout, à la possibilité d'établir le socialisme dans notre pays ?

Libre à Zinoviev de considérer son incrédulité comme de l'internationalisme. Mais depuis quand considère-t-on chez nous comme de l'internationalisme une déviation du léninisme dans une question fondamentale ?

N'est-il pas plus exact de dire que ce n'est pas le parti, mais bien Zinoviev qui pèche contre l'internationalisme et la révolution mondiale ?

Car, qu'est-ce que notre pays " édifiant le socialisme ", sinon la base de la révolution mondiale ? Mais peut-il être la véritable base de la révolution mondiale, s'il n'est pas capable d'édifier une société socialiste ? Peut-il rester le formidable centre d'attraction qu'il représente pour les ouvriers de tous les pays, s'il n'est pas capable de vaincre les éléments capitalistes chez lui, de faire triompher le socialisme ? J'estime qu'il ne le peut pas. Mais ne s'ensuit-il pas que, le manque de foi dans la victoire du socialisme, que la propagande de cette incrédulité aboutissent à détrôner notre pays en tant que base de la révolution mondiale, à affaiblir la révolution prolétarienne mondiale ? Par quoi les social-démocrates éloignaient-ils les ouvriers de nous ? En leur répétant sans cesse : " Les Russes n'arriveront à rien ". Comment vainquons-nous les social-démocrates, maintenant que nous attirons chez nous de nombreuses délégations ouvrières et que nous renforçons ainsi les positions du communisme dans le monde entier ? Par nos succès dans l'édification du socialisme. Mais n'est-il pas clair après cela que ceux qui prêchent le scepticisme à l'égard de nos progrès dans la réalisation du socialisme, aident indirectement les social-démocrates, restreignent l'ampleur du mouvement révolutionnaire mondial, s'éloignent forcément de l'internationalisme ?...

Comme on le voit, l' " internationalisme " de Zinoviev ne vaut pas mieux que son " léninisme à 100 % " dans la question de l'édification du socialisme dans un seul pays.

C'est pourquoi le XIVe congrès du P. C. a eu raison de définir les conceptions de la nouvelle opposition comme un " manque de foi dans la réalisation du socialisme " et comme une " dénaturation du léninisme ".

7. La lutte pour la réalisation du socialisme

Je pense que le manque de foi dans la réalisation du socialisme est l'erreur fondamentale de la nouvelle opposition. A mon avis, cette erreur est fondamentale parce que toutes les autres erreurs de la nouvelle opposition en découlent. Ses erreurs sur la Nep, le capitalisme d'Etat, la nature de notre industrie socialiste, le rôle de la coopération) sous la dictature du prolétariat, les méthodes de lutte contre le koulak, le rôle et l'importance du paysan moyen sont la conséquence de son erreur première, c'est-à-dire de son incroyance à la possibilité d'établir une société socialiste par les seules forces de notre pays.

Qu'est-ce que manquer de foi en la réalisation du socialisme dans notre pays ?

C'est, avant tout, douter que la masse rurale fondamentale puisse, par suite des conditions spéciales du développement de notre pays, être amenée à participer à l'établissement du socialisme.

En second lieu, c'est douter que le prolétariat de notre pays, qui détient les positions stratégiques de l'économie nationale, soit capable d'amener la masse fondamentale de la paysannerie à participer à l'établissement du socialisme.

Consciemment ou inconsciemment, c'est sur ces points que se base tacitement l'opposition dans ses thèses concernant les voies de notre développement. Peut-on amener les masses fondamentales de la paysannerie soviétiste à participer à l'édification du socialisme ? La brochure Les bases du léninisme contient, à ce sujet, deux thèses principales :

En premier lieu, on ne saurait assimiler la paysannerie de l'Union des Républiques soviétiques à la paysannerie d'Occident. Une paysannerie qui ' a traversé trois révolutions, qui a lutté contre le tsar et le pouvoir de la bourgeoisie avec le prolétariat et sous la direction de ce dernier, qui a reçu la terre et la paix grâce à la révolution prolétarienne et est devenue par suite une auxiliaire fidèle du prolétariat, est forcément différente d'une paysannerie qui a lutté pendant la révolution bourgeoise sous la direction de la bourgeoisie libérale, qui a reçu la terre des mains de cette bourgeoisie et est devenue, par suite, son appui. Redevable de sa liberté à son alliance politique avec le prolétariat qui l'a soutenue de toutes ses forces, la paysannerie russe ne peut pas ne pas comprendre qu'il est également de son intérêt de collaborer étroitement avec ce dernier dans le domaine économique.En second lieu, l'économie rurale russe ne saurait être assimilée à l'économie rurale d'Occident. Cette dernière se développe dans la ligne du capitalisme, amenant par suite la formation de domaines immenses, parallèlement à des parcelles infimes, et une différenciation profonde de la paysannerie (grands propriétaires terriens, petits cultivateurs, journaliers agricoles). Il n'en est pas de même en Russie. Dans son évolution, l'économie rurale ne peut y suivre cette voie, par le simple fait de l'existence du pouvoir soviétiste et de la nationalisation des principaux instruments et moyens de production. Elle se développera par l'adhésion de la petite et de la moyenne paysannerie à la coopération, que soutiendra l'Etat en lui octroyant des crédits à des conditions favorables. Dans ses articles sur la coopération, Lénine a indiqué avec justesse que cette dernière devrait désormais suivre une nouvelle voie ; qu'il fallait, par son intermédiaire, attirer la majorité des paysans à l'œuvre de l'organisation socialiste, inculquer graduellement à la population rurale les principes du collectivisme, tout d'abord dans le domaine de la vente, puis dans celui de la production des produits agricoles... Il est évident que la paysannerie s'engagera volontiers dans cette voie, qui la garantira de la restauration de la grande propriété foncière, de l'esclavage salarié, de la misère et de la ruine.

Ces thèses sont-elles justes ?

J'estime qu'elles sont d'une justesse indiscutables pour toute notre période d'édification sous le régime de la Nep.

Elles ne sont que l'expression de certaines thèses de Lénine sur le bloc ouvrier et paysan, sur l'incorporation des exploitations rurales au système socialiste du pays, sur la nécessité pour le prolétariat de marcher vers le socialisme de pair avec la masse fondamentale de la paysannerie, sur l'affiliation de millions de paysans à la coopération, affiliation qui ouvre une large voie au socialisme dans les campagnes, sur la croissance de notre industrie socialiste qui, " avec la simple croissance de la coopération, est identique chez nous au socialisme ".

En effet, par quelle voie doit et peut s'effectuer l'évolution de l'économie rurale dans notre pays ?

Les exploitations agricoles des paysans ne sont pas des exploitations capitalistes. Ce sont, pour la plupart, des exploitations de petite production marchande. Qu'est-ce qu'une exploitation de petite production marchande? C'est une exploitation qui se trouve à l'intersection des routes menant au capitalisme et au socialisme. Elle peut évoluer vers le capitalisme, comme c'est le cas actuellement dans les pays capitalistes, ou vers le socialisme, comme ce doit être le cas dans notre pays sous la dictature du prolétariat.

D'où provient cette instabilité, cette dépendance de l'exploitation paysanne ?

Elle s'explique par la dispersion et l'inorganisation des exploitations paysannes, par leur dépendance à l'égard de la ville, de l'industrie, du système de crédit, du caractère du pouvoir et, enfin, par le fait que la campagne suit et suivra la ville au point de vue matériel et culturel.

La voie capitaliste de développement de l'exploitation paysanne signifie que ce développement s'effectue par une profonde différenciation des paysans : d'un côté, d'immenses domaines; de l'autre, la ruine des masses.

Cette évolution est inévitable dans les pays capitalistes, parce que la campagne, les exploitations agricoles dépendent de la ville, de l'industrie, de la concentration du crédit dans la ville, du caractère du pouvoir, et que c'est la bourgeoisie, l'industrie, le système des crédits et le pouvoir capitalistes qui règnent dans la ville.

Le développement de l'exploitation paysanne doit-il s'effectuer de la même façon dans notre pays, où la ville a un autre aspect, où l'industrie se trouve entre les mains du prolétariat, où les transports, le système de crédit, le pouvoir politique sont aux mains du prolétariat, où la nationalisation des terres est une loi générale? Naturellement, non. Comme, chez nous, c'est la ville qui dirige la campagne et qu'en ville c'est le prolétariat qui règne, qui détient les points stratégiques de notre économie, le développement de l'exploitation paysanne doit s'effectuer dans une autre voie, celle de l'édification du socialisme.

Quelle est cette voie ? C'est la voie de l'incorporation de millions d'exploitations agricoles à la coopération, c'est l'union de ces exploitations disséminées autour de l'industrie socialiste, c'est l'introduction du collectivisme dans la campagne, tout d'abord par l'écoulement des produits agricoles et l'approvisionnement des paysans en produits de la ville, et, ensuite, par la production agricole.

Sous la dictature du prolétariat, cette voie devient de plus en plus inévitable, car la coopération pour la vente des produits pour l'approvisionnement et, enfin, pour le crédit et la production (associations agricoles), représente l'unique voie permettant d'élever le bien-être des campagnes, l'unique moyen de sauver les masses paysannes de la misère et de la ruine.

On dit que, chez nous, la paysannerie n'est pas socialiste par sa situation et que, par suite, elle est incapable de se développer dans le sens du socialisme. C'est exact. La paysannerie, par sa situation, n'est pas socialiste. Mais ce n'est pas un argument contre l'évolution de l'exploitation rurale vers le socialisme, s'il est prouvé que la campagne suit la ville et qu'en ville c'est l'industrie socialiste qui commande.

Au moment de la révolution d'Octobre, la paysannerie n'était pas non plus un élément socialiste par sa situation, et ne voulait nullement instaurer le socialisme dans le pays. Ce qu'elle voulait surtout, c'était la liquidation du pouvoir des grands propriétaires fonciers et la fin de la guerre. Néanmoins, elle suivit alors le prolétariat socialiste. Pourquoi ? Parce qu'alors le renversement de la bourgeoisie et la prise du pouvoir par le prolétariat socialiste représentaient l'unique moyen de sortir de la guerre impérialiste et d'obtenir la paix et que notre parti réussit alors à trouver le joint entre les intérêts spécifiques des paysans (renversement du propriétaire terrien, paix) et les intérêts généraux du pays (dictature du prolétariat) Et malgré son caractère non-socialiste, la paysannerie suivit alors le prolétariat socialiste.

Il en est de même de l'édification du socialisme e1 de la participation des paysans à cette édification. Le paysan n'est pas socialiste par sa situation. Mais il doit absolument entrer dans la voie du socialisme, car il n'y a et il ne peut y avoir pour lui d'autre moyen de se sauver de la misère et de la ruine que de faire bloc avec le prolétariat, avec l'industrie socialiste, que de participer au développement socialiste par l'affiliation à la coopération.

Pourquoi par l'affiliation à la coopération ?

Parce que, par la coopération, " nous avons trouve ce degré de conciliation de l'intérêt commercial privé avec la vérification et le contrôle de l'Etat, ce degré de subordination de l'intérêt privé à l'intérêt général " qui est acceptable et avantageux pour le paysan et qui assure au prolétariat la possibilité d'amener la masse fondamentale de la paysannerie à participer à l'édification du socialisme. C'est justement parce qu'il est de l'intérêt des paysans d'organiser l'écoulement de leurs marchandises et le ravitaillement de leurs exploitations en machines par l'intermédiaire de la coopération qu'ils doivent adhérer et adhéreront en masse à la coopération.

Mais que signifie l'inclusion générale des exploitations paysannes dans la coopération sous l'hégémonie de l'industrie socialiste ?

Cela signifie que la petite économie paysanne marchande s'éloignera de la voie capitaliste, qui mène à la ruine en masse des paysans, pour s'engager dans la voie nouvelle de l'édification du socialisme.

Voilà pourquoi notre parti doit, en ce moment, lutter vigoureusement pour amener la masse fondamentale de la paysannerie à s'engager dans cette nouvelle voie de développement et à participer à l'édification du socialisme.

Aussi le XIVe congrès du P. C. de l'U. R. S. S. a-t-il eu raison de décider que " la méthode essentielle pour la réalisation du socialisme à la campagne consiste à attirer dans l'organisation corporative la masse fondamentale de la paysannerie et à assurer à cette organisation un développement socialiste, en utilisant, en surmontant et en en évinçant les éléments capitalistes, sous la direction économique grandissante de l'industrie socialiste, des établissements de crédit d'Etat et des autres points stratégiques détenus par le prolétariat ".

L'erreur profonde de la nouvelle opposition, c'est qu'elle ne croit pas à la nouvelle voie de l'évolution paysanne, qu'elle ne voit pas et ne comprend pas que cette nouvelle évolution est inévitable sous la dictature du prolétariat. La nouvelle opposition ne comprend pas cela parce qu'elle ne croit pas à la réalisation du socialisme dans notre pays, parce qu'elle ne croit pas que notre prolétariat soit capable d'entraîner à sa suite la paysannerie dans la voie du socialisme.

De là vient qu'elle ne comprend pas le caractère double de la Nep, dont elle exagère les côtés négatifs et qu'elle considère surtout comme une retraite.

De là vient qu'elle exagère le rôle des éléments capitalistes de notre économie et qu'elle sous-estime l'importance des leviers de notre évolution vers le socialisme (industrie socialiste, système de crédit, coopération, pouvoir du prolétariat, etc.).

De là vient qu'elle ne comprend pas la nature socialiste de notre industrie d'Etat et qu'elle doute de la justesse du plan coopératif de Lénine.

De là vient qu'elle exagère la différenciation de la population rurale, perd la tête devant le danger koulak, sous-estime le rôle du paysan moyen, cherche à saper la politique d'alliance solide avec le paysan moyen et oscille perpétuellement dans la question de la politique à adopter à l'égard de la campagne.

De là vient qu'elle ne comprend pas le travail gigantesque qu'effectue le parti pour amener les ouvriers et les paysans à participer au relèvement de l'industrie et de l'agriculture, à la vivification de la coopération et des soviets, à l'administration du pays, à la lutte contre le bureaucratisme, à la lutte pour l'amélioration et la transformation de notre appareil d'Etat, transformation qui marque une nouvelle période de notre évolution et sans laquelle aucun progrès vers le socialisme n'est possible.

De là vient qu'elle s'affole et perd tout espoir devant les difficultés de notre œuvre d'édification, doute de la possibilité de l'industrialisation de notre pays, se lamente sur la prétendue dégénérescence de notre parti, etc.

Chez les bourgeois, tout va à peu près; chez nous, prolétaires, tout va à vau-l'eau et, si la révolution d'Occident ne nous vient pas en aide, nous sommes perdus — telle est, en somme, la conception de la nouvelle opposition, conception que cette opposition veut faire passer pour de l'internationalisme, mais qui n'est en réalité qu'une conception de liquidateurs.

La Nep, c'est du capitalisme, dit l'opposition. La Nep, c'est principalement une retraite, dit Zinoviev. Tout cela est faux En réalité, la Nep, c'est la politique du parti, politique qui admet la lutte des éléments socialistes et capitalistes et qui escompte la victoire des premiers sur les seconds. En réalité, la Nep n'a été une retraite qu'au début; elle a été calculée de façon à nous permettre de regrouper nos forces et de passer à l'offensive. En réalité, depuis quelques années déjà, nous menons l'offensive avec succès, en développant notre industrie et notre commerce soviétistes et en évinçant le capital privé.

Mais quel est le sens exact de la thèse d'après laquelle la Nep, c'est du capitalisme, c'est principalement une retraite? Sur quoi est basée cette thèse ?

Elle est basée sur l'hypothèse erronée qu'on procède chez nous, en ce moment, à un simple rétablissement du capitalisme, à un simple " retour " au capitalisme. On ne peut expliquer les doutes de l'opposition concernant la nature socialiste de notre industrie que par cette hypothèse. On ne peut expliquer sa panique devant les koulaks que par cette hypothèse. Seule, cette hypothèse explique la hâte avec laquelle l'opposition s'est raccrochée aux statistiques inexactes sur la différenciation des paysans. Seule, elle explique la facilité avec laquelle l'opposition a oublié que le paysan moyen est chez nous l'élément central de l'agriculture. Seule, elle peut expliquer la sous-estimation de l'importance du paysan moyen et les doutes sur la valeur du plan coopératif de Lénine. Seule, elle explique le manque de foi de l'opposition actuelle dans l'évolution nouvelle de la campagne, dans la participation des paysans à l'édification du socialisme.

En réalité, on constate chez nous maintenant, non pas un rétablissement exclusif du capitalisme, mais un développement parallèle du capitalisme et du socialisme, un processus contradictoire de lutte des éléments capitalistes contre les éléments socialistes, d'évincement des premiers par les seconds. Il en est indiscutablement ainsi, tant à la ville, où l'industrie d'Etat est la base du socialisme, qu'à la campagne, où la coopération généralisée, liée à l'industrie socialiste, permettra surtout le développement du socialisme.

Le simple rétablissement du capitalisme est impossible, ne serait-ce que parce que le pouvoir chez nous est prolétarien, que la grande industrie est entre les mains du prolétariat, que les transports et le crédit se trouvent à la disposition de l'Etat prolétarien.

La différenciation ne peut atteindre la même ampleur qu'autrefois ; le paysan moyen reste le fond de la masse rurale et le koulak ne peut reconquérir sa puissance d'antan, ne serait-ce que parce que la terre est nationalisée, qu'elle est enlevée de la circulation et que notre politique en matière de commerce, de crédit, d'impôts et de coopération tend à limiter les tendances exploiteuses des koulaks, à élever le bien-être des masses paysannes et à niveler les extrêmes à la campagne. En outre, nous continuons à lutter contre les koulaks, non seulement selon l'ancienne méthode, en organisant contre eux les paysans pauvres, mais encore selon la nouvelle méthode, en consolidant l'alliance du prolétariat avec les paysans pauvres et moyens contre ces mêmes koulaks. Le fait que l'opposition ne comprend pas le sens et l'importance de la lutte contre le koulak selon la deuxième méthode nous confirme une fois de plus qu'elle revient à l'ancienne voie de développement de la campagne dans le sens capitaliste, lorsque le koulak et le paysan pauvre représentaient à la campagne la force principale devant laquelle s'effaçait le paysan moyen.

La coopération est une variété du capitalisme d'Etat, dit l'opposition, se référant à L'impôt en nature de Lénine. C'est pourquoi elle ne croit pas à la possibilité d'utiliser la coopération comme point d'appui pour la réalisation du socialisme. Dans ce cas également, elle tombe dans une profonde erreur. Une telle appréciation de la coopération était suffisante et satisfaisante en 1921 lorsque parut L'impôt en nature, lorsque nous n'avions pas d'industrie socialiste développée, lorsque Lénine concevait le capitalisme d'Etat comme forme fondamentale possible de notre économie et considérait la coopération en liaison avec le capitalisme d'Etat. Mais cette façon de traiter la question est maintenant insuffisante et périmée, car, depuis ce temps, des changements se sont opérés. L'industrie socialiste s'est développée, le capitalisme d'Etat n'a pas " pris " dans la mesure où cela était désirable, et la coopération, qui compte maintenant plus de dix millions de membres, s'est liée étroitement à l'industrie socialiste.

Comment expliquer qu'en 1923, deux ans après la publication de L'impôt en nature, Lénine considérait autrement la coopération, estimant que, " dans notre situation, elle coïncide complètement avec le socialisme ", sinon par le fait que, pendant ces deux années, l'industrie socialiste s'était développée et que le capitalisme d'Etat n'avait pas pris racine autant qu'il le fallait, ce qui déterminait Lénine à considérer la coopération non plus en liaison avec le capitalisme d'Etat, mais en liaison avec l'industrie socialiste ?

Les conditions du développement de la coopération avaient changé. Par suite, la façon d'envisager le problème de la coopération devait changer également.

Voici, tiré de la brochure de Lénine sur la coopération (1923), un passage remarquable qui jette de la lumière sur cette question :

En capitalisme d'Etat, les entreprises coopératives, par rapport aux entreprises d'Etat, sont d'abord privées et, ensuite, collectives. Dans notre régime actuel, les entreprises coopératives se distinguent des entreprises capitalistes privées en tant qu'entreprises collectives, mais elles ne se distinguent pas des entreprises socialistes si elles sont bâties sur une terre et ont des moyens de production qui appartiennent à l'Etat, c'est-à-dire à la classe ouvrière.

Deux grandes questions se trouvent résolues dans ces quelques lignes. Premièrement, " notre régime actuel " n'est pas le capitalisme d'Etat. Secondement, les entreprises coopératives, dans " notre régime actuel ", " ne se distinguent pas " des entreprises socialistes.

Il est difficile, me semble-t-il, de s'exprimer plus clairement.

Voici encore un passage de la même brochure de Lénine :

Progrès de la coopération signifie (sauf le " rien " indiqué plus haut) croissance du socialisme, et nous sommes obligés en même temps de reconnaître un changement radical dans notre conception du socialisme.

Il est évident que, dans la brochure De la coopération, on se trouve en présence d'une nouvelle appréciation de la coopération, ce que ne veut pas reconnaître la nouvelle opposition et ce qu'elle s'efforce de passer sous silence, malgré les faits, malgré l'évidence, malgré le léninisme.

La coopération prise en liaison avec le capitalisme d'Etat est une chose, et la coopération prise en liaison avec l'industrie socialiste en est une autre.

Pourtant, il ne s'ensuit pas qu'entre les brochures L'impôt en nature et De la coopération il existe un abîme. Il suffit de se reporter au passage suivant de L'impôt en nature pour saisir la liaison étroite qui existe entre cette brochure et celle consacrée à la coopération dans la question de l'appréciation de la coopération :

Passer des concessions au socialisme, c'est passer d'une forme de grande production à une autre forme de grande production. Passer de la coopération des petits propriétaires au socialisme, c'est passer de la petite production à la grande. C'est là une opération plus compliquée, mais qui, en cas de succès, peut toucher des masses plus considérables de la population et arracher les racines, plus profondes et plus vivaces, des rapports présocialistes, et même précapitalistes, qui sont les plus résistants à toute innovation.

Ainsi, en 1921 déjà, lorsque nous n'avions pas encore d'industrie socialiste développée, Lénine jugeait possible de transformer la coopération, en cas de succès, en un puissant instrument de lutte contre les rapports présocialistes, et, par suite, également, contre les rapports capitalistes. Je pense que c'est cette idée qui lui a servi plus tard de point de départ pour sa brochure sur la coopération.

Que résulte-t-il de tout ce qui précède ?

Il en résulte que la nouvelle opposition envisage la question de la coopération, non pas d'une façon marxiste, mais d'une façon métaphysique. Elle ne considère pas la coopération comme un phénomène historique, lié à d'autres phénomènes, au capitalisme d'Etat (1921), par exemple, ou à l'industrie socialiste (1923), mais comme quelque chose de constant et d'immuable, comme " une chose en soi ".

De là les erreurs de l'opposition dans la question de la coopération, de là son manque de foi dans l'évolution socialiste de la campagne au moyen de la coopération, de là son retour à l'ancienne voie du développement capitaliste de la campagne. Telle est, en somme, la " plate-forme " de la nouvelle opposition dans les questions pratiques de l'édification du socialisme.

La ligne de l'opposition, si tant est qu'elle en ait une, ses hésitations et ses errements, son scepticisme et sa crainte des difficultés mènent à la capitulation devant les éléments capitalistes de notre économie. Car, si la Nep est principalement une retraite, si la nature socialiste de l'industrie d'Etat est douteuse, si le koulak est presque tout-puissant, si l'on ne peut guère espérer en la coopération, si le rôle du paysan moyen diminue progressivement, si la nouvelle voie du développement de la campagne est problématique, si le parti dégénère presque et si la révolution en Occident est encore loin, quelles armes l'opposition conserve-t-elle dans son arsenal, comment compte-t-elle lutter contre les éléments capitalistes de notre économie ? On ne peut pourtant pas aller au combat uniquement avec la " philosophie de l'époque " de Zinoviev.

Il est clair que l'arsenal de la nouvelle opposition est plutôt démuni. Ce n'est pas un arsenal pour la lutte, et, à plus forte raison, pour la victoire.

Il est clair qu'avec un pareil arsenal le parti serait perdu en un rien de temps ; s'il engageait la bataille il n'aurait qu'à capituler immédiatement devant les éléments capitalistes de notre économie.

C'est pourquoi le XIVe congrès a eu raison de décider que " la lutte pour la réalisation du socialisme en U.R.S.S. est la tâche à l'ordre du jour du parti " ; qu'une des conditions indispensables pour l'accomplissement de cette tâche, c'est " la lutte contre l'incroyance à la possibilité de réaliser le socialisme dans notre pays et contre les tentatives de considérer nos entreprises " de type socialiste progressif " (Lénine) comme des entreprises capitalistes d'Etat " ; que " de tels courants idéologiques, qui empêchent les masses de se comporter de façon consciente envers l'édification du socialisme, et en particulier de l'industrie socialiste, ne peuvent qu'entraver la croissance des éléments socialistes de notre économie, et faciliter la lutte du capital privé " ; que " le Congrès estime qu'un grand travail d'éducation est nécessaire pour vaincre ces déformations du léninisme ".

Le XIVe congrès du P. C. de l'U. R. S. S. a eu une grande importance historique, car il a su dévoiler entièrement les erreurs de la nouvelle opposition, montrer que son scepticisme et ses lamentations étaient sans fondement, indiquer de façon claire et précise la lutte à mener pour le socialisme, faire apparaître au parti la perspective de la victoire et armer ainsi le prolétariat d'une foi inébranlable dans le triomphe du socialisme.

 

LES BASES DU LÉNINISME

Conférences faites à l'Université Sverdlov au début d'avril 1924

Dédié à la " Promotion léninienne " - J. Staline

Les bases du léninisme : le sujet est vaste. Pour le traiter à fond, il faudrait tout un ouvrage, plusieurs même. Aussi mes conférences ne sauraient-elles y suffire. Elles ne seront, dans le meilleur des cas, qu'un exposé succinct des hases du léninisme. Néanmoins, cet exposé aura son utilité, car il servira dans une certaine mesure de point de départ à une étude sérieuse du marxisme.

Exposer les bases du léninisme, ce n'est pas encore exposer les bases de la philosophie de Lénine. Lénine est marxiste et le marxisme, certes, est à la base de sa philosophie. Mais il ne s'ensuit pas que l'exposition du léninisme doive être commencée par l'exposition des bases du marxisme. Exposer le léninisme, c'est exposer ce qu'il y a de spécial dans les travaux de Lénine, ce que Lénine a apporté de nouveau au marxisme, ce qui est lié spécialement à son nom. C'est dans ce sens seulement que je parlerai ici des bases du léninisme.

Qu'est-ce que le léninisme ?

D'après les uns, c'est l'application du marxisme aux conditions spéciales de la Russie. Cette définition renferme une part de vérité, mais une part seulement. Lénine a, en effet, appliqué, et supérieurement appliqué, le marxisme à la situation russe. Mais si le léninisme n'était que l'application du marxisme à la situation spéciale de la Russie, il aurait un caractère purement national, uniquement russe. Or, le léninisme n'est pas seulement un phénomène russe, mais un phénomène international. Voilà pourquoi cette définition est trop étroite.

D'autres déclarent que le léninisme est la résurrection des éléments révolutionnaires du marxisme de 1850 qui, soi-disant, dans les années suivantes, est devenu modéré, a perdu de son caractère révolutionnaire. Abstraction faite de cette division stupide de la doctrine de Marx en deux parties : la partie révolutionnaire et la partie modérée, il faut reconnaître que cette définition, malgré toute son insuffisance, renferme une part de vérité. Cette part de vérité, c'est que Lénine a, en effet, ressuscité le contenu révolutionnaire du marxisme, étouffé par les opportunistes de la IIe Internationale. Mais ce n'est là qu'une parcelle de la vérité. La vérité intégrale, c'est que le léninisme non seulement a ressuscité le marxisme, mais a fait encore un pas en avant en le développant dans les nouvelles conditions du capitalisme et de la lutte de classe du prolétariat.

Qu'est-ce, en fin de compte, que le léninisme ?

Le léninisme, c'est le marxisme de l'époque de l'impérialisme et de la révolution prolétarienne, ou, plus exactement, c'est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat en particulier. Marx et Engels vivaient à une époque prérévolutionnaire où l'impérialisme était encore à l'état embryonnaire, où les prolétaires ne faisaient encore que se préparer à la révolution, où la révolution prolétarienne n'était pas encore une nécessité directe, pratique. Lénine, disciple de Marx et d'Engels, a vécu à une époque d'épanouissement de l'impérialisme, de développement de la révolution prolétarienne, à une époque où cette révolution, triomphante dans un pays, y détruisait la démocratie bourgeoise et ouvrait l'ère de la démocratie prolétarienne, l'ère des soviets.

Voilà pourquoi le léninisme est le développement du marxisme.

On souligne ordinairement, et avec raison, le caractère exceptionnellement combatif et révolutionnaire du léninisme. Mais cette particularité du léninisme s'explique par deux raisons : tout d'abord parce que le léninisme est sorti de la révolution prolétarienne dont il ne pouvait pas ne pas garder l'empreinte; ensuite, parce qu'il a grandi et s'est fortifié dans la lutte contre l'opportunisme de la IIe Internationale, lutte qui était et reste la condition nécessaire du succès de la lutte contre le capitalisme. Il ne faut pas oublier qu'entre Marx et Engels d'une part, et Lénine de l'autre, s'étend toute une période de domination illimitée de l'opportunisme de la IIe Internationale. Cet opportunisme, il fallait le combattre, et c'était là une des tâches les plus importantes du léninisme.

I – Les racines historiques du léninisme.

Le léninisme a grandi et s'est constitué dans les conditions de l'impérialisme, alors que les contradictions du capitalisme avaient atteint leur plus haut point d'acuité, que la révolution prolétarienne était devenue une question pratique immédiate, que la période de préparation de la classe ouvrière à la révolution était terminée et faisait place à la période de l'assaut direct contre le capitalisme.

Lénine a appelé l'impérialisme le " capitalisme dépérissant ". Pourquoi ? Parce que l'impérialisme porte les contradictions du capitalisme jusqu'à leurs limites extrêmes, après lesquelles commence la révolution. Parmi ces contradictions, il en est trois particulièrement importantes.

La première, c'est la contradiction entre le travail et le capital. L'impérialisme, c'est l'omnipotence des trusts et syndicats monopolisateurs, des banques et de l'oligarchie financière dans les pays industriels. Pour lutter contre cette omnipotence, les méthodes habituelles de la classe ouvrière : syndicats et coopératives, partis et lutte parlementaire, étaient tout à fait insuffisantes. Se mettre à la merci du capital, végéter et dégénérer de plus en plus, ou bien adopter une nouvelle arme et engager la lutte directe : telle est l'alternative que l'impérialisme pose à l'innombrable armée du prolétariat. L'impérialisme amène ainsi la classe ouvrière à la révolution.

La deuxième contradiction est l'antagonisme des différents groupes financiers et puissances impérialistes dans leur lutte pour les sources de matières première, pour les territoires ' étrangers. L'impérialisme, c'est l'exportation du capital vers les sources de matières premières, la lutte acharnée pour la possession exclusive de ces sources, pour un nouveau partage du monde, lutte de nouveaux groupes financiers et puissances voulant leur place au soleil contre les anciens qui ne veulent pas lâcher leur proie. Cette lutte entre capitalistes renferme inévitablement l'élément de guerres impérialistes, de guerres pour l'annexion de territoires étrangers. Or, cet état de choses lui-même entraîne l'affaiblissement des impérialistes les uns par les autres, l'affaiblissement de la position du capitalisme en général, accélère la révolution prolétarienne et impose pratiquement cette révolution.

La troisième contradiction, c'est la contradiction entre quelques nations " civilisées " puissantes et les petites nations faibles et les peuples coloniaux. L'impérialisme, c'est l'exploitation la plus éhontée et, en même temps, l'oppression la plus inhumaine de centaines de millions d'hommes des colonies et des pays dépendants. Tirer les profits les plus considérables de ces pays : tel est le but de cette exploitation et de cette oppression. Mais pour exploiter ces pays, l'impérialisme est obligé de construire des chemins de fer, des fabriques et des usines, de créer des centres commerciaux et industriels. Apparition d'une classe de prolétaires, formation d'une classe d'intellectuels indigènes, éveil de la conscience nationale, renforcement du mouvement libérateur : tels sont les résultats inévitables de cette " politique ", résultats attestés par le renforcement du mouvement révolutionnaire dans les colonies et les pays asservis. Or, ce mouvement a une très grande importance pour le prolétariat, car il sape la position du capitalisme en transformant les colonies et les pays asservis, réserve de l'impérialisme, en réserve de la révolution prolétarienne.

Telles sont les principales contradictions de l'impérialisme qui ont amené la décrépitude de l'ancien capitalisme " florissant ". La dernière grande guerre impérialiste a groupé toutes ces contradictions en un faisceau unique et les a jetées dans le plateau de la balance, accélérant et facilitant ainsi les batailles révolutionnaires du prolétariat.

En d'autres termes, l'impérialisme a fait de la révolution une nécessité pratique ; en outre, il a créé des conditions favorables pour l'assaut des citadelles du capitalisme.

Telle est la situation internationale qui a engendré le léninisme.

Tout cela est parfait, dira-t-on, mais que vient faire ici la Russie, qui n'était pas et ne pouvait pas être le pays classique de l'impérialisme ? Que vient faire ici Lénine, qui a travaillé avant tout en Russie et pour la Russie ? Pourquoi est-ce la Russie qui a été le foyer du léninisme, la terre où ont surgi la théorie et la pratique de la révolution prolétarienne ?

Parce que la Russie était en quelque sorte le nœud de toutes ces contradictions de l'impérialisme.

Parce que la Russie était, plus que tout autre pays, grosse de la révolution et que, seule, elle était en état de résoudre ces contradictions par la voie révolutionnaire.

En effet, la Russie tsariste était le foyer de l'oppression sous toutes ses formes : capitaliste, coloniale et militaire, et cette oppression s'y manifestait sous son aspect le plus barbare. L'omnipotence du capital s'y alliait au despotisme, l'agressivité du nationalisme à l'oppression féroce des peuples non-russes, l'exploitation économique de régions entières de la Turquie, de la Perse et de la Chine à la conquête militaire de ces régions par le tsarisme. Lénine avait raison de dire que le tsarisme était un " impérialisme féodal militaire ". Le tsarisme était la quintessence des côtés les plus négatifs de l'impérialisme.

De plus, la Russie tsariste était une immense réserve pour l'impérialisme européen, non seulement parce qu'elle donnait librement accès au capital étranger (qui détenait des branches aussi importantes de l'économie russe que le combustible et la métallurgie), mais aussi parce qu'elle pouvait fournir aux impérialistes d'Occident des millions de soldats. Ainsi, pendant la guerre, douze millions de Russes ont versé leur sang sur les fronts impérialistes pour assurer les profits effrénés des capitalistes anglo-français.

En outre, le tsarisme était non seulement le chien de garde de l'impérialisme en Europe orientale, mais encore son agence pour la perception des intérêts formidables des emprunts qui lui étaient délivrés à Paris, à Londres, à Berlin et à Bruxelles.

Le tsarisme enfin était, en ce qui concerne le partage de la Turquie, de la Perse et de la Chine, le fidèle allié de l'impérialisme occidental. La guerre impérialiste n'a-t-elle pas été menée par le tsarisme allié aux puissances de l'Entente, la Russie n'a-t-elle pas été le principal agent de cette guerre ?

Voilà pourquoi les intérêts du tsarisme et de l'impérialisme d'Occident étaient ceux de l'impérialisme en général. L'impérialisme d'Occident pouvait-il se résigner à la perte de ce puissant appui en Orient et de cette source de forces et de richesses qu'était l'ancienne Russie bourgeoise sans essayer tous les moyens, y compris la guerre contre la révolution russe, pour défendre et maintenir le tsarisme ? Evidemment, non !

Il s'ensuit que, si l'on voulait frapper le tsarisme, il fallait aussi frapper l'impérialisme, que, si l'on avait véritablement l'intention de déraciner le tsarisme, il fallait, après l'avoir renversé, renverser également l'impérialisme. Ainsi donc, la révolution contre le tsarisme devait aboutir au renversement du capitalisme. Les communistes russes ne pouvaient agir autrement, leur voie était la seule qui leur permît d'espérer dans la situation internationale des changements susceptibles de garantir la Russie contre la restauration du régime bourgeois.

Voilà pourquoi la Russie est devenue le foyer du léninisme ; voilà pourquoi le chef des communistes russes, Lénine, est devenu le créateur du léninisme.

Il est arrivé à la Russie et à Lénine à peu près ce qui est arrivé à l'Allemagne et à Marx et Engels vers 1850. Comme la Russie du début du xxe siècle, l'Allemagne était grosse alors de la révolution bourgeoise. Dans le Manifeste communiste, Marx écrivait :

C'est vers l'Allemagne surtout que se tourne l'attention des communistes, parce que l'Allemagne se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise, et parce qu'elle accomplira cette révolution avec une civilisation européenne plus avancée et avec un prolétariat infiniment plus développé qu'il ne l'était en Angleterre et en France au XVIIe et au XVIIIe siècles, et que, par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne.

En d'autres termes, le centre du mouvement révolutionnaire était reporté sur l'Allemagne.

De même la Russie, au début du XXe siècle, était à la veille de la révolution bourgeoise. Mais alors la civilisation européenne était plus avancée, le prolétariat russe plus développé, et tout portait à croire que cette révolution serait le ferment et le prologue de la révolution prolétarienne. En 1902 déjà, alors que la révolution russe n'était encore qu'à l'état embryonnaire, Lénine, dans Que Faire ? écrivait :

L'histoire impose aux marxistes russes une tâche immédiate, la plus révolutionnaire de celles qui incombent au prolétariat des différents pays, l'accomplissement de cette tâche, c'est-à-dire la destruction du rempart le plus puissant de la réaction européenne et asiatique, fera du prolétariat russe l'avant-garde du prolétariat révolutionnaire international.

Autrement dit, le centre du mouvement révolutionnaire devait être reporté en Russie.

Le cours de la révolution, on le sait, a justifié entièrement cette prédiction de Lénine.

Est-il étonnant, après cela, qu'un pays qui a accompli une telle révolution et qui dispose d'un tel prolétariat ait été la patrie de la théorie et de la tactique de la révolution prolétarienne ?

Est-il étonnant que le chef du prolétariat, Lénine, soit devenu le créateur de cette théorie et de cette tactique et le chef du prolétariat international ?

II - La méthode

J'ai dit plus haut qu'entre Marx et Engels d'une part, et Lénine de l'autre, s'étendait toute une période de domination de l'opportunisme de la IIe Internationale. Pour préciser, j'ajouterai qu'il ne s'agit pas de la domination formelle, mais uniquement de la domination effective de l'opportunisme. Formellement, la IIe Internationale était dirigée par des marxistes orthodoxes comme Kautsky et autres. En réalité, son travail fondamental s'effectuait dans la ligne de l'opportunisme. Petits-bourgeois de nature, les opportunistes s'adaptaient à la bourgeoisie ; quant aux " orthodoxes ", ils s'adaptaient aux opportunistes pour " conserver l'unité " avec ces derniers, pour maintenir " la paix dans le parti ". En définitive, l'opportunisme dominait, car, par les opportunistes, les " orthodoxes " étaient liés indissolublement à la politique de la bourgeoisie.

Ce fut une période de développement relativement pacifique du capitalisme, une période d'avant-guerre pour ainsi dire, où les contradictions de l'impérialisme ne s'étaient pas encore révélées dans toute leur ampleur, où les grèves économiques et les syndicats se développaient plus ou moins " normalement ", où les partis socialistes remportaient de" succès électoraux et parlementaires foudroyants, où les formes légales de lutte étaient portées aux nues et où l'on espérait " tuer " le capitalisme par la légalité ; en un mot, une période où les partis de la IIe Internationale, grossissaient, s'empâtaient et ne songeaient plus à la révolution, à la dictature du prolétariat, à l'éducation révolutionnaire des masses.

Au lieu d'une théorie révolutionnaire intégrale, des thèses contradictoires, des fragments de théorie sans liaison avec la lutte révolutionnaire effective des masses, des dogmes abstraits et surannés. Formellement, on se référait encore à la théorie de Marx, mais uniquement pour la dépouiller de son esprit révolutionnaire.

Au lieu d'une politique révolutionnaire, un philistinisme amorphe, une politique mesquine, des combinaisons parlementaires. De temps à autre, des décisions et des mots d'ordre révolutionnaires, enterrés aussitôt qu'adoptés.

Au lieu d'apprendre au parti la tactique révolutionnaire véritable, par l'étude de ses propres fautes, on évitait soigneusement lés questions épineuses. Quand, par hasard, on y touchait, c'était pour les estomper et terminer la discussion par une résolution élastique.

Tels étaient la physionomie, la méthode de travail et l'arsenal de la IIe Internationale.

Pourtant, on entrait dans une nouvelle période : la période des guerres impérialistes et des combats révolutionnaires du prolétariat. Les anciennes méthodes de lutte s'avéraient nettement insuffisantes devant l'omnipotence du capital financier.

II fallait réviser tout le travail, toute la méthode de la IIe Internationale, en expulser le philistinisme, l'étroitesse mesquine, la politique à combinaisons, le social-chauvinisme, le social-pacifisme. Il fallait faire l'inventaire de l'arsenal de la IIe Internationale, en rejeter tout ce qui était rouillé et désuet, forger de nouvelles armes. Sans ce travail préliminaire, il était impossible d'engager la guerre contre le capitalisme. Sans ce travail, le prolétariat risquait de se trouver insuffisamment armé ou même complètement désarmé dans les batailles révolutionnaires futures.

C'est au léninisme qu'allait incomber cette révision générale. Tout d'abord à l'épreuve des dogmes de la IIe Internationale.

Voilà dans quelle situation est née et s'est formée la méthode du léninisme.

A quoi se ramène cette méthode ?

Tout d'abord à l'épreuve des dogmes de la IIe Internationale dans le creuset de la lutte révolutionnaire des masses, dans le creuset de la pratique, c'est-à-dire à la restauration de l'unité entre la théorie et la pratique, car ce n'est qu'ainsi que l'on peut former un parti véritablement prolétarien, armé d'une théorie révolutionnaire.

En second lieu, à la vérification de la politique des partis de la IIe Internationale, non pas d'après leurs mots d'ordre et résolutions, mais d'après leurs œuvres, car ce n'est qu'ainsi que l'on peut conquérir et mériter la confiance des masses prolétariennes.

En troisième lieu, à la réorganisation de tout le travail du parti dans l'esprit révolutionnaire, à l'éducation des masses, à leur préparation à la lutte révolutionnaire et à la révolution prolétarienne.

En quatrième lieu, à l'autocritique des partis prolétariens, à leur éducation par l'expérience de leurs propres fautes, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut former des cadres et des leaders véritables du parti.

Telles sont les bases et l'essence de la méthode du léninisme.

Comment cette méthode fut-elle appliquée ? Les opportunistes de la IIe Internationale ont une sériel de dogmes sur lesquels pivote toute leur action. Voyons-en quelques-uns.

Premier dogme : le prolétariat ne peut pas et ne doit pas prendre le pouvoir s'il n'est pas la majorité dans le pays. A cette assertion, les opportunistes n'apportent aucune preuve, car ni théoriquement, ni pratiquement, cette thèse absurde ne saurait se justifier. Admettons-la pour un instant, répond Lénine. Mais s'il se produit une situation (guerre, crise agraire, etc.) dans laquelle le prolétariat, minorité de la population, a la possibilité de grouper autour de lui l'immense majorité des masses laborieuses, pourquoi alors ne prendrait-il pas le pouvoir ? Pourquoi ne profiterait-il pas de la situation intérieure et internationale favorable pour percer le front du capital et précipiter le dénouement ? Marx n'a-t-il pas dit, vers 1850, que la révolution prolétarienne en Allemagne serait en excellente posture si on pouvait l'aider par " une réédition pour ainsi dire de la guerre paysanne " ? Or, à cette époque, le nombre des prolétaires en Allemagne était comparativement moindre que dans la Russie de 1917. La pratique de la révolution prolétarienne russe n'a-t-elle pas montré que ce dogme, cher aux hommes de la IIe Internationale, est dénué de toute signification vitale pour le prolétariat ? N'est-il pas clair que la pratique de la lutte révolutionnaire des masses sape de plus en plus ce dogme suranné ?

Deuxième dogme : le prolétariat ne peut pas garder le pouvoir s'il ne dispose pas de cadres suffisants d'intellectuels et de techniciens capables d'organiser l'administration du pays ; il faut commencer par former ces cadres sous le capitalisme et ensuite s'emparer du pouvoir. Admettons-le, répond Lénine, mais pourquoi ne pourrait-on tout d'abord prendre le pouvoir et créer des conditions favorables pour le développement du prolétariat, quitte ensuite à mettre les bouchées doubles, à élever le niveau culturel des masses laborieuses et à former rapidement des cadres de dirigeants et d'administrateurs recrutés parmi les ouvriers ? La pratique russe n'a-t-elle pas montré que ces cadres ouvriers se forment mieux et plus vite sous le pouvoir prolétarien que sous le pouvoir du capital ? N'est-il pas clair que la pratique de la lutte révolutionnaire des masses réfute victorieusement ce dogme des opportunistes ?

Troisième dogme : la méthode de la grève politique générale est inacceptable pour le prolétariat, car elle est théoriquement inconsistante (voir la critique d'Engels) et pratiquement dangereuse (elle peut troubler le cours de la vie économique du pays, vider les caisse des syndicats) ; elle ne peut remplacer la lutte parlementaire, qui représente la forme principale de la lutte de classe du prolétariat. Parfait, répondent les léninistes. Mais, premièrement, Engels n'a critiqué qu'une certaine sorte de grève générale : la grève économique générale que préconisent les anarchistes au lieu de la lutte politique du prolétariat ; et alors, pourquoi se référer à Engels pour condamner la grève politique générale ? Deuxièmement, qu'est-ce qui prouve que la lutte parlementaire est la principale forme de lutte du prolétariat ? L'histoire du mouvement révolutionnaire ne démontre-t-elle pas que la lutte parlementaire n'est qu'une école, qu'un point d'appui pour l'organisation de la lutte extra-parlementaire du prolétariat, que les questions essentielles du mouvement ouvrier en régime capitaliste sont résolues par la force, par la lutte directe, la grève générale, l'insurrection des masses prolétariennes ? Troisièmement, où a-t-on vu que nous voulions remplacer la lutte parlementaire par la méthode de la grève politique générale ? Où et quand les partisans de la grève politique générale ont-ils essayé de substituer aux formes parlementaires de lutte les formes de lutte extra-Parlementaires ? Quatrièmement, la révolution en Russie n'a-t-elle pas montré que la grève politique générale est la plus grande école de la révolution prolétarienne, en même temps qu'un moyen unique de mobilisation et d'organisation des masses prolétariennes à la veille de l'assaut des citadelles du capitalisme ? Alors, que viennent faire ici les lamentations sur la désorganisation de la vie économique et sur les caisses des syndicats ? N'est-il pas clair que la pratique de la lutte révolutionnaire réfute également ce dogme des opportunistes ?

Voilà pourquoi Lénine disait que " la théorie révolutionnaire n'est pas un dogme ", " qu'elle ne se constitue définitivement qu'en liaison étroite avec la pratique du mouvement révolutionnaire de masse véritable " (Maladie infantile), car elle doit servir la pratique, " répondre aux questions posées par la pratique " (Les amis du peuple), être vérifiée par les données de la pratique.

En ce qui concerne les mots d'ordre et décisions politiques des partis de la IIe Internationale, il suffit de se rappeler le fameux mot d'ordre : " Guerre à la guerre ! " pour comprendre le mensonge, l'abjection de la politique de ces partis qui voilent leur œuvre antirévolutionnaire de mots d'ordre et de résolutions révolutionnaires. Qui ne se souvient du congrès de Bâle où la IIe Internationale menaça les impérialistes des foudres de l'insurrection s'ils osaient entreprendre la guerre et proclama le mot d'ordre ; " Guerre à la guerre " ? Mais, quelque temps après, au début même de la guerre, la résolution de Bâle était jetée au panier et l'on exhortait les ouvriers à s'entre-tuer pour la plus grande gloire de la patrie capitaliste. N'est-il pas clair que les mots d'ordre et résolutions révolutionnaires ne valent pas un rouge liard s'ils ne se traduisent pas par des actes ? Il suffit de comparer la politique léniniste de transformation de la guerre impérialiste en guerre civile à la politique traîtresse de la IIe Internationale pendant la guerre pour comprendre toute la bassesse de l'opportunisme, toute la grandeur du léninisme. Laissez-moi vous citer ici un passage de La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, dans lequel Lénine flagelle rudement Kautsky pour sa tentative de juger des partis non pas par leurs œuvres, mais par leurs mots d'ordre et leurs décisions :

Kautsky pratique une politique petite-bourgeoise typique ; il s'imagine... que le fait d'arborer un mot d'ordre change quelque chose à l'affaire. Toute l'histoire de la démocratie bourgeoise réduit à néant cette illusion : pour tromper le peuple, les démocrates bourgeois ont toujours posé et seront toujours prêts à poser n'importe quel mot d'ordre. Il s'agit de vérifier leur sincérité, de comparer leurs oeuvres à leurs paroles, de ne pas se contenter d'une phraséologie idéaliste ou charlatanesque et de rechercher le contenu de classe réel de leurs mots d'ordre...

Je ne parle pas de la crainte de l'autocritique, caractéristique des partis de la IIe Internationale, de leur parti pris de voiler leurs fautes, d'éluder les questions épineuses, de faire accroire que tout est pour le mieux dans leur organisation, d'étouffer ainsi la pensée vive et d'entraver l'éducation révolutionnaire de leurs membres, procédés tournés en ridicule et flétris par Lénine qui, dans la Maladie infantile, écrivait :

L'attitude d'un parti politique envers ses fautes est un des critériums les plus importants et les plus sûrs de son sérieux, de son aptitude à s'acquitter de ses devoirs envers sa classe et les masses laborieuses. Reconnaître ouvertement une faute, en découvrir les causes, analyser la situation qui l'a provoquée, examiner attentivement les moyens de la réparer, c'est là l'indice d'un parti sérieux, c'est là, pour un parti, ce qui s'appelle faire son devoir, faire l'éducation de la classe et, partant, de la masse.

D'aucuns déclarent que l'autocritique est dangereuse pour un parti qui, dévoilant ses propres fautes, donne ainsi à ses adversaires des armes contre lui. Lénine considérait cette objection comme dénuée de sérieux et de fondement. Voici ce qu'il disait à ce propos, en 1924, dans sa brochure Un pas en avant, alors que notre parti était encore faible, insignifiant :

Ils [les adversaires des marxistes] exultent à la vue de nos discussions ; ils s'efforceront, certes, d'exploiter pour leurs fins certains passages de ma brochure consacrée aux défauts et aux lacunes de notre parti. Les marxistes russes sont déjà suffisamment trempés dans les batailles pour ne pas se laisser émouvoir par ces coups d'épingle, pour continuer leur travail d'autocritique et de dévoilement de leurs propres défauts, qui disparaîtront avec la croissance du mouvement ouvrier.

Tels sont, en somme, les traits caractéristiques de la méthode du léninisme.

Ce qu'il y a dans la méthode de Lénine se trouvait déjà virtuellement dans la doctrine de Marx qui, " dans son essence, est, comme le dit Marx lui-même, critique et révolutionnaire ". C'est précisément de cet esprit critique révolutionnaire qu'est imprégnée toute la méthode de Lénine. Mais cette méthode n'est pas simplement la restauration, elle est la concrétisation et le développement de la méthode critique et révolutionnaire de Marx, de sa dialectique matérialiste.

III - La théorie

Importance de la théorie

D'aucuns estiment que le léninisme est la suprématie de la pratique sur la théorie, en ce sens que le principal dans le léninisme, c'est la traduction en actes des thèses marxistes, leur " accomplissement ". Quant à la théorie, le léninisme soi-disant s'en soucie assez peu. Plékhanov, on le sait, s'est maintes fois moqué de 1' " insouciance " de Lénine pour la théorie, et particulièrement pour la philosophie. La théorie n'est pas non plus très en faveur chez nombre de praticiens léninistes actuels qui, accablés de travail, n'ont guère le temps d'y songer. Cette opinion étrange sur Lénine et le léninisme est radicalement erronée et la tendance des praticiens à faire fi de la théorie contredit tout l'esprit du léninisme et comporte des dangers sérieux pour la pratique.

La théorie est la synthétisation de l'expérience du mouvement ouvrier de tous les pays. Elle perd sa raison d'être si elle n'est pas reliée à la pratique révolutionnaire, de même que la pratique erre dans les ténèbres si elle n'est pas éclairée par la théorie révolutionnaire. Mais la théorie peut devenir la plus grande force du mouvement ouvrier si elle est indissolublement liée à la pratique révolutionnaire, car seule elle peut donner au mouvement l'assurance, l'orientation, l'intelligence de la liaison interne des événements, seule elle peut aider à comprendre le processus et la direction du mouvement des classes au moment présent et dans l'avenir prochain. Lénine lui-même a dit maintes fois que " sans théorie révolutionnaire, il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire ".

Mieux que personne, Lénine comprenait l'importance extrême de la théorie, particulièrement pour un parti comme le nôtre, à qui incombe le rôle d'avant-garde du prolétariat international et qui a à travailler dans une situation intérieure et internationale des plus compliquées. Prévoyant ce rôle spécial de notre parti, il jugeait nécessaire en 1902 déjà de rappeler que " seul un parti dirigé par une théorie avancée peut s'acquitter du râle de lutteur d'avant-garde ". Maintenant que cette prédiction de Lénine sur le rôle de notre parti s'est réalisée, ses vues sur la théorie acquièrent une valeur particulière.

Lénine accordait une importance extrême à la théorie : la preuve en est qu'il a entrepris lui-même, dans le domaine de la philosophie matérialiste, la généralisation de toutes les acquisitions de la science depuis Engels, ainsi que la critique complète des courants antimatérialistes parmi les marxistes. Engels disait que " le matérialisme doit prendre un nouvel aspect à chaque nouvelle grande découverte ". Ce nouvel aspect, Lénine l'a donné pour son époque dans son ouvrage remarquable : Matérialisme et empiriocriticisme. Or, il est à remarquer que Plékhanov, pourtant si enclin à railler l'insouciance de Lénine pour la philosophie, ne s'est pas décidé à entreprendre sérieusement l'accomplissement de cette tâche.

LA THÉORIE DE LA SPONTANÉITÉ

La " théorie " de la spontanéité est la théorie de l'opportunisme. Elle s'incline devant la spontanéité du mouvement ouvrier, nie en somme le rôle dirigeant de l'avant-garde, du parti de la classe ouvrière.

Cette théorie est en contradiction avec le caractère révolutionnaire du mouvement ouvrier. En effet, elle déclare que la lutte ne doit pas être dirigée contre les bases du capitalisme, que le mouvement doit suivre exclusivement la ligne des revendications " possibles ", " admissibles " pour le capitalisme. Elle est en somme pour la " ligne de moindre résistance " ; elle représente l'idéologie du trade-unionisme.

Elle n'admet pas que l'on donne au mouvement spontané un caractère conscient, méthodique ; elle ne veut pas que le parti marche à la tête de la classe ouvrière, qu'il élève la conscience des masses, qu'il mène le mouvement à sa suite. Elle estime que les éléments conscients du mouvement ne doivent pas empêcher ce dernier de suivre sa voie et que le parti doit s'adapter au mouvement spontané et se traîner à sa remorque. Elle est la théorie de la sous-estimation du rôle de l'élément conscient dans le mouvement, l'idéologie des " suiveurs ", la base logique de tout opportunisme.

Pratiquement, cette théorie, qui est apparue avant la première révolution en Russie, conduisait ses partisans, les " économistes ", à nier la nécessité d'un parti ouvrier indépendant en Russie, à s'élever contre la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière contre le tsarisme, à prêcher la politique trade-unioniste dans le mouvement, à mettre en somme le mouvement ouvrier sous l'égide, sous la direction de la bourgeoisie libérale.

La lutte de l'ancienne Iskra et la brillante critique de la théorie des " suiveurs " donnée par Lénine dans Que faire ? ont non seulement terrassé l'économisme, mais créé les bases théoriques du mouvement véritablement révolutionnaire de la classe ouvrière russe.

Sans cette lutte, il était impossible même de songer à la création en Russie d'un parti ouvrier indépendant appelé à jouer le rôle directeur dans la révolution.

Mais la théorie de la spontanéité n'est pas spéciale à la Russie. Elle est extrêmement répandue, sous une forme un peu différente, il est vrai, dans tous les partis de la IIe Internationale. Elle n'est en somme que la théorie des " forces de production ", théorie ravalée par les leaders de la IIe Internationale et qui justifie tout, concilie tout, constate les faits lorsqu'ils sont déjà devenus évidents pour tous et s'arrête, satisfaite, après les avoir constatés. Marx disait que la théorie matérialiste ne peut se borner à expliquer le monde, qu'elle doit encore le transformer. Mais Kautsky et consorts n'ont souci de cette transformation ; ils préfèrent s'en tenir à la première partie de la théorie de Marx.

Voici un des innombrables exemples de l'application de la " théorie " des forces de production. Au congrès de Râle, les partis de la IIe Internationale avaient menacé de déclarer " la guerre à la guerre " en cas de conflagration militaire. Or, au début même de la guerre impérialiste, ces partis mirent au rancart le mot d'ordre : " Guerre à la guerre ! " et le remplacèrent par celui de : " Guerre pour la patrie impérialiste ! " Ce changement de mot d'ordre entraîna la mort de millions d'ouvriers. Mais ce serait, soi-disant, une erreur de croire qu'il y a là des coupables, que certaines personnes ont trahi la classe ouvrière. Tout s'est accompli selon l'ordre naturel des choses. En effet, l'Internationale est un " instrument de paix " et non de guerre.

En outre, étant donné le " niveau des forces de production " qui existait alors, il était impossible de faire autrement. Et ainsi, comme l'explique Kautsky, la faute en est aux " forces de production ". Mais, dira-t-on, et le rôle des partis dans le mouvement ? Un parti, répondent Kautsky et ses adeptes, ne peut rien faire contre un facteur aussi décisif que le " niveau des forces de production ".

On pourrait rapporter une foule d'exemples analogues de cette falsification du marxisme, qui évidemment est destinée à voiler l'opportunisme et n'est en somme qu'une adaptation européenne de la théorie des " suiveurs " que Lénine combattait déjà avant la première révolution.

Il est clair que la destruction de cette théorie essentiellement fausse est la condition préalable de la création de partis véritablement révolutionnaires en Occident.

La théorie de la révolution prolétarienne

La théorie léniniste de la révolution prolétarienne s'appuie sur trois thèses fondamentales.Première thèse. La domination du capital financier dans les pays capitalistes avancés, l'émission d'actions et d'obligations, principale opération du capital financier ; l'exportation du capital vers les sources de matières premières, exportation qui est une des bases de l'impérialisme ; l'omnipotence d'une oligarchie financière, résultat de la domination du capital financier, dévoilent le caractère parasite, brutal du capitalisme monopolisateur, rendent beaucoup plus insupportable le joug des trusts et des syndicats capitalistes, accroissent l'indignation de la classe ouvrière contre le capitalisme, poussent les masses à la révolution prolétarienne dans laquelle elles voient leur unique moyen de salut (L'impérialisme, dernière étape du capitalisme).De là une exacerbation de la crise révolutionnaire dans les pays capitalistes, un accroissement des causes de conflits sur le front prolétarien intérieur, dans les " métropoles ".Deuxième thèse. L'exportation croissante du capital dans les colonies et les pays assujettis, l'extension des " sphères d'influence " et de la colonisation, extension allant jusqu'à la mainmise sur tous les territoires du globe, la transformation du capitalisme en système mondial de l'asservissement financier et de l'oppression coloniale de l'immense majorité de la population du globe par quelques pays " avancés " ont fait des économies nationales isolées les anneaux d'une chaîne unique appelée l'économie mondiale et divisé la population de la terre en deux camps : les pays capitalistes " avancés ", qui exploitent et oppriment de vastes colonies et des pays nominalement plus ou moins indépendants, et l'immense majorité des pays coloniaux et assujettis, contraints de lutter pour s'affranchir du joug impérialiste. (V. Lénine : L'impérialisme, dernière étape du capitalisme.) De là une aggravation de la crise révolutionnaire dans les pays coloniaux, un accroissement de l'esprit de révolte contre l'impérialisme sur le front extérieur, le front colonial. Troisième thèse. Le monopole des " sphères d'influence " et des colonies ; le développement inégal des différents pays capitalistes, qui entraîne une lutte acharnée entre les pays qui se sont déjà partagé les territoires du globe et ceux qui veulent recevoir leur " part " ; les guerres impérialistes, unique moyen de rétablir " l'équilibre ", entraînent la création d'un troisième front, le front intercapitaliste, qui affaiblit l'impérialisme et facilite l'union du front prolétarien et du front colonial contre l'impérialisme.

De là, l'inéluctabilité des guerres sous l'impérialisme, l'inévitabilité de la coalition de la révolution prolétarienne en Europe avec la révolution coloniale en Orient, la formation d'un front mondial unique de la révolution, contre le front mondial de l'impérialisme.

De ces déductions, Lénine tire la déduction générale que " l'impérialisme est le prélude de la révolution socialiste " (Cf. L'impérialisme, dernière étape du capitalisme).Par suite, la façon d'envisager la révolution prolétarienne, son caractère, ses grandes lignes, son ampleur, sa profondeur n'est plus la même qu'autrefois.

Auparavant, on analysait ordinairement les postulats de la révolution prolétarienne du point de vue de la situation économique de tel ou tel pays isolé. Cette méthode est maintenant insuffisante. Maintenant, il faut partir du point de vue de la situation économique de la totalité ou de la majorité des pays, du point de vue de l'état de l'économie mondiale. En effet, les pays et les économies nationales isolées ne sont plus des unités économiques indépendantes, mais des anneaux d'une chaîne unique appelée l'économie mondiale, et l'ancien capitalisme " civilisateur " est devenu l'impérialisme, qui est le système mondial de l'asservissement financier et de l'oppression coloniale de la majorité de la population du globe par quelques pays " avancés ".

Auparavant, on avait coutume de parler de l'existence ou de l'absence des conditions objectives de la révolution prolétarienne dans des pays isolés ou, plus exactement, dans tel ou tel pays avancé. Ce point de vue est maintenant insuffisant. Il faut tenir compte de l'existence des conditions objectives de la révolution dans tout le système de l'économie impérialiste mondiale, qui forme un tout unique. L'existence, dans ce système, de quelques pays insuffisamment développés au point de vue industriel, ne peut être un obstacle insurmontable à la révolution du moment que le système, dans son ensemble, est déjà mûr pour la révolution.

Auparavant, on parlait de la révolution prolétarienne dans tel et tel pays avancé comme d'une grandeur indépendante. Maintenant, ce point de vue est insuffisant. Il faut parler de la révolution prolétarienne mondiale, car les différents fronts nationaux du capital sont devenus les anneaux d'une chaîne unique : le front mondial de l'impérialisme, auquel doit être opposé le front unique du mouvement révolutionnaire de tous les pays.

Auparavant, on voyait dans la révolution prolétarienne uniquement le résultat du développement intérieur d'un pays donné. Maintenant, ce point de vue est insuffisant. Il faut considérer la révolution prolétarienne avant tout comme le résultat du développement des contradictions clans le système mondial de l'impérialisme, comme le résultat de la rupture de la chaîne du front impérialiste mondial dans tel ou tel pays.

Où commencera la révolution ; où, dans quel pays, peut être en premier lieu percé le front du capital ?

Là où l'industrie est le plus perfectionnée, où le prolétariat forme la majorité, où la civilisation est le plus avancée, où la démocratie est le plus développée, répondait-on autrefois.

Non, répond la théorie léniniste de la révolution. Le front du capital ne sera pas nécessairement percé là où l'industrie est le plus développée ; il sera percé là où la (haine de l'impérialisme est le plus faible, car la révolution prolétarienne est le résultat de la rupture de la chaîne du front impérialiste mondial à l'endroit le plus faible. Donc, il peut se faire que le pays qui commence la révolution, qui fait brèche dans le front du capital, soit moins développe au point de vue capitaliste que d'autres qui restent pourtant dans le cadre du capitalisme.

En 1917, la chaîne du front impérialiste mondial s'est trouvée plus faible en Russie que dans les autres pays. C'est là qu'elle s'est rompue et qu'elle a donné issue à la révolution prolétarienne. Pourquoi ? Parce que, en Russie, se déroulait une grande révolution populaire dirigée par le prolétariat qui avait pour lui un allié important : la paysannerie opprimée et exploitée par les grands propriétaires fonciers. Parce que la révolution avait comme adversaire le représentant le plus hideux de l'impérialisme, le tsarisme, privé de toute autorité morale et haï de toute la population. En Russie, la chaîne s'est trouvée plus faible, quoique ce pays fût moins développé au point de vue capitaliste que, par exemple, la France, l'Allemagne, l'Angleterre ou l'Amérique.

Où va se briser prochainement la chaîne ? Là où elle est le plus faible. Il n'est pas impossible, par exemple, que ce soit dans l'Inde. Pourquoi ? Parce qu'il y a là un jeune prolétariat révolutionnaire combatif qui a pour allié le mouvement de libération nationale, mouvement incontestablement très puissant. Parce que, dans ce pays, la révolution a pour adversaire l'impérialisme étranger, privé de toute autorité morale et haï des niasse exploitées et opprimées de l'Inde.

Il est possible, également, que la chaîne se brise en Allemagne. Pourquoi ? Parce que les facteurs qui agissent dans l'Inde commencent à agir également en Allemagne. Evidemment, la différence immense du niveau de développement entre l'Inde et l'Allemagne ne peut pas ne pas mettre son empreinte spéciale sur la marche et l'issue de la révolution en Allemagne.

Voilà pourquoi Lénine dit que :

Les pays capitalistes d'Europe occidentale parachèveront leur évolution vers le socialisme, non pas par la maturation régulière du socialisme dans ces pays, mais au moyen de l'exploitation de certains Etats par d'autres, au moyen de l'exploitation du premier Etat vaincu dans la guerre impérialiste... L'Orient, d'autre part, est entré définitivement dans le mouvement révolutionnaire par suite de cette première guerre impérialiste et a été entraîné dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire mondial.

Brièvement parlant, la chaîne du front impérialiste, en règle générale, doit se briser là où les anneaux sont le plus fragiles et non nécessairement là où le capitalisme est le plus développé, où il y a un pourcentage considérable de prolétaires, relativement peu de paysans, etc.

Voilà pourquoi les données statistiques sur la proportion du prolétariat dans la population d'un pays isolé perdent, dans la solution de la question de la révolution prolétarienne, l'importance exceptionnelle que leur assignaient les statisticiens de la IIe Internationale, qui n'ont pas compris l'impérialisme et craignent la révolution comme le feu.

Les hommes de la IIe Internationale affirmaient (et continuent d'affirmer) qu'entre la révolution démocratique bourgeoise et la révolution prolétarienne il existe un abîme ou, en tout cas, un très long intervalle de temps (des dizaines et même des centaines d'années), au cours duquel la bourgeoisie arrivée au pouvoir développe le capitalisme, tandis que le prolétariat accumule des forces et se prépare à la " lutte décisive " contre le capitalisme. Cette théorie est évidemment dénuée de tout fondement scientifique sous l'impérialisme : elle n'est et ne peut être qu'un moyen de voiler les aspirations contre-révolutionnaires de la bourgeoisie. Il est clair qu'à l'époque où règne l'impérialisme, qui porte en lui le germe de collisions et de guerres ; où l'ancien capitalisme " florissant " n'est plus qu'un capitalisme " dépérissant " ; où le mouvement révolutionnaire croît dans tous les pays du inonde ; où l'impérialisme s'allie à toutes les forces réactionnaires, y compris l'autocratie et le servage, rendant par là même d'autant plus nécessaire le bloc de toutes les forces révolutionnaires, depuis le mouvement prolétarien d'Occident jusqu'au mouvement de libération nationale d'Orient ; au moment où la suppression des survivances du régime féodal devient impossible sans une lutte révolutionnaire contre l'impérialisme, il est clair, dis-je, que la révolution démocratique bourgeoise, dans un pays plus ou moins développé, doit tendre à la révolution prolétarienne, se transformer en cette dernière. L'histoire de la révolution en Russie a démontré péremptoirement la justesse de cette proposition. Aussi Lénine avait-il raison quand, en 1905, à la veille de la première révolution russe, il représentait dans sa brochure : Deux tactiques, la révolution démocratique bourgeoise et la révolution socialiste comme deux anneaux d'une même chaîne, comme les deux stades naturels de la révolution russe :

Le prolétariat doit pousser à fond la révolution démocratique en ralliant à lui la masse paysanne pour écraser par la force la résistance de l'autocratie et paralyser la bourgeoisie instable. Il doit accomplir la révolution socialiste en ralliant à lui les éléments semi-prolétariens pour briser par la violence la résistance de la bourgeoisie et paralyser les paysans et la petite bourgeoisie instables. Telles sont ses tâches, que restreignent considérablement les partisans de la nouvelle Iskra dans leurs raisonnements et résolutions sur l'ampleur de la révolution.

Je ne parlerai pas ici des travaux ultérieurs de Lénine, où l'idée de la transformation de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne est exprimée encore plus nettement et forme une des pierres angulaires de la théorie de la révolution.

Certains communistes croient que Lénine n'est venu à cette idée qu'en 1916, qu'auparavant il estimait que la révolution en Russie resterait dans le cadre bourgeois, que le pouvoir, par suite, passerait à la bourgeoisie et non au prolétariat. Cette opinion, paraît-il, a même pénétré dans notre presse communiste. Or, elle est complètement erronée.

Pour le prouver, je pourrais me référer au discours dans lequel Lénine, au 3e congrès du parti (1905), qualifie la dictature du prolétariat et de la paysannerie, c'est-à-dire la victoire de la révolution démocratique, non pas d' " organisation de l'ordre ", mais d' " organisation de la guerre ".

Je pourrais en outre rapporter les articles sur le Gouvernement provisoire (1905) dans lesquels Lénine, dépeignant le développement de la révolution en Russie, déclare :

Le parti doit faire en sorte que la révolution russe soit un mouvement non pas de quelques mois, mais de plusieurs années ; qu'elle n'amène pas seulement à de légères concessions de la part des autorités, mais au renversement complet de ces autorités.

Développant le tableau de cette révolution, qu'il rattache à celle d'Europe, Lénine continue :

Et si l'on y parvient, l'incendie révolutionnaire embrasera l'Europe ; l'ouvrier européen, incapable de supporter plus longtemps la réaction bourgeoise, se lèvera à son tour et nous montrera comment il faut faire ; et alors, la poussée révolutionnaire en Europe exercera sur la Russie un choc en retour et réduira chez nous la durée de la révolution à quelques années.

Je pourrais également citer l'article publié en novembre 1915 dans lequel Lénine écrit :

Le prolétariat lutte et luttera pour la conquête du pouvoir, la République, la confiscation des terres, la participation des masses populaires non-prolétariennes à la libération de la Russie bourgeoise du joug de cet impérialisme féodal militaire qui a nom le tsarisme. Et il profitera immédiatement de cette libération du joug du tsarisme, du pouvoir des propriétaires fonciers, non pour venir en aide aux paysans aisés dans leur lutte contre les ouvriers agricoles, mais pour effectuer la révolution socialiste en union avec le prolétariat européen (Contre le courant).

Je pourrais enfin rapporter un passage bien connu de La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, où Lénine, se référant à son tableau de la révolution russe dans Deux tactiques, arrive à la conclusion suivante :

Le développement de la révolution a confirmé la justesse de notre raisonnement. Tout d'abord, il faut marcher avec toute la paysannerie contre la monarchie, les propriétaires fonciers, le régime moyenâgeux (et dans cette mesure la révolution reste bourgeoise, démocratique-bourgeoise). Ensuite, il faut marcher avec les paysans pauvres, les demi-prolétaires, tous les exploités, contre le capitalisme et ses représentants à la campagne : richards, koulaks, spéculateurs ; et ainsi la révolution devient socialiste. Tenter d'élever une barrière artificielle entre la première et la seconde révolution, séparées uniquement par le degré de préparation du prolétariat, son degré d'union avec les paysans pauvres, c'est dénaturer le marxisme, le ravaler, le remplacer par le libéralisme.

Mais, nous dira-t-on, s'il en est ainsi, pourquoi Lénine a-t-il combattu l'idée de la " révolution permanente " ?

Parce qu'il voulait utiliser à fond les capacités et l'énergie révolutionnaires de la paysannerie pour la liquidation complète du tsarisme et le passage à la révolution prolétarienne, alors que les partisans de la " révolution permanente " ne comprenaient pas le rôle important de la paysannerie dans la révolution russe, sous-estimaient son énergie révolutionnaire ainsi que la force du prolétariat et son aptitude à entraîner la paysannerie à sa suite et, par là, empêchaient, dans une certaine mesure, cette dernière de se libérer de l'influence bourgeoise et de se grouper autour du prolétariat.

Parce qu'il voulait couronner la révolution par l'avènement du prolétariat au pouvoir, alors que les partisans de la révolution permanente voulaient commencer directement par l'instauration du pouvoir du prolétariat, ne comprenant pas que, par là-même, ils fermaient les yeux sur l'existence des survivances du servage, négligeaient une force aussi importante que la paysannerie et entravaient ainsi le ralliement de cette dernière au prolétariat.

Ainsi donc, Lénine combattait les partisans de la révolution permanente, non pas parce qu'ils affirmaient la permanence de la révolution, thèse qu'il ne cessa jamais lui-même de soutenir, mais parce qu'ils sous-estimaient le rôle de la paysannerie, qui est la plus grande réserve de force du prolétariat, parce qu'ils ne comprenaient pas l'idée de l'hégémonie du prolétariat.

L'idée de la révolution permanente n'est pas nouvelle. Elle a été exposée pour la première fois par Marx, en 1850, dans l'Adresse à la Ligue des communistes. C'est là que nos " théoriciens " russes sont allés la chercher, mais la modification qu'ils lui ont fait subir a suffi à la rendre impropre à l'usage pratique. Il a fallu la main exercée de Lénine pour réparer cette erreur, dégager l'idée de la révolution permanente de ses scories et en faire une des pierres angulaires de la théorie de la révolution. Voici ce que dit Marx sur la révolution permanente, dans son Adresse, après avoir énuméré les revendications démocratiques révolutionnaires que doivent poser les communistes :

Alors que les petits-bourgeois démocrates veulent, par la satisfaction du plus grand nombre des revendications précitées, terminer le plus vite possible la révolution, nos intérêts et notre tâche consistent à rendre la révolution permanente tant que toutes les classes plus ou moins possédantes ne seront pas écartées du pouvoir, que le prolétariat n'aura pas conquis le pouvoir d'Etat, que les associations des prolétaires dans les principaux pays du monde ne se seront pas développées suffisamment pour faire cesser la concurrence entre les prolétaires de ces pays et que les principales forces de production, tout au moins, ne seront pas concentrées entre les mains des prolétaires.

Autrement dit :

1° Marx, quoi qu'en disent nos partisans de la " révolution permanente ", n'a pas proposé de commencer la révolution dans l'Allemagne de 1850 directement par l'instauration du pouvoir prolétarien ;

2° Marx a proposé uniquement de couronner la révolution par le pouvoir politique prolétarien en jetant à bas du pouvoir successivement toutes les fractions de la bourgeoisie pour allumer, après l'avènement du prolétariat au pouvoir, l'incendie de la révolution dans tous les pays.

Or, cela est en conformité parfaite avec tout ce qu'a enseigné Lénine, avec tout ce qu'il a fait au cours de notre révolution prolétarienne sous l'impérialisme.

Ainsi, nos partisans russes de la " révolution permanente " non seulement ont sous-estimé le rôle de la paysannerie dans la révolution russe, mais ont modifié l'idée de la révolution permanente de Marx et lui ont enlevé sa valeur pratique.

Voilà pourquoi Lénine raillait leur théorie et les accusait de ne pas vouloir " réfléchir aux raisons pour lesquelles la vie, durant des dizaines d'années, avait passé à côté de cette magnifique théorie ".

Voilà pourquoi il considérait cette théorie comme semi-menchéviste et disait qu'elle " emprunte aux bolcheviks l'appel à la lutte révolutionnaire décisive et à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, et aux menchéviks la négation du rôle de la paysannerie ". (V. l'article : Deux lignes de la révolution.)Voilà donc comment Lénine concevait la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution prolétarienne, l'utilisation de la révolution bourgeoise pour le passage " immédiat " à la révolution prolétarienne.

Auparavant, on considérait que la victoire de la révolution dans un seul pays était impossible, car, croyait-on, pour vaincre la bourgeoisie, il faut l'action combinée des prolétaires de la totalité ou, tout au moins, de la majorité des pays avancés. Ce point de vue ne correspond plus à la réalité." Il faut maintenant partir de la possibilité de la victoire sur la bourgeoisie dans un seul pays, car le développement inégal, saccadé des pays capitalistes sous l'impérialisme, l'aggravation des contradictions internes de l'impérialisme, qui aboutissent fatalement à des guerres, la croissance du mouvement révolutionnaire dans tous les pays du globe, entraînent non seulement la possibilité, mais la nécessité de la victoire du prolétariat dans des pays isolés. L'histoire de la révolution russe en est une preuve éclatante. Seulement, il convient de ne pas oublier que, pour le renversement de la bourgeoisie, il faut certaines conditions indispensables, sans lesquelles le prolétariat ne saurait même songer à la prise du pouvoir.

Voici ce que dit Lénine de ces conditions dans la Maladie infantile du communisme :

La loi fondamentale, confirmée par toutes les révolutions, et en particulier par les trois révolutions russes du XXe siècle, est la suivante : pour la révolution, il ne suffit pas que les masses exploitées et opprimées conçoivent l'impossibilité de vivre comme autrefois et réclament des modifications ; il faut que les exploiteurs ne puissent vivre et gouverner comme autrefois. Ce n'est que lorsque les " basses classes " ne veulent plus et que les " classes supérieures " ne peuvent plus continuer de vivre à l'ancienne manière que la révolution peut triompher. Autrement dit : la révolution est impossible sans une crise nationale (affectant les exploités et les exploiteurs). Ainsi donc, pour la révolution, il faut en premier lieu que la majorité des ouvriers conscients, politiquement actifs, comprennent parfaitement la nécessité de la révolution et soient prêts à mourir pour elle ; en second lieu, que les classes dirigeantes traversent une crise gouvernementale qui entraîne dans la politique les masses, même les plus retardataires, affaiblit le gouvernement et rend possible pour les révolutionnaires son renversement rapide...

Mais renverser le pouvoir de la bourgeoisie et instaurer celui du prolétariat dans un seul pays, ce n'est pas encore assurer la victoire complète du socialisme. Son pouvoir, une fois consolidé, le prolétariat du pays victorieux peut et doit, tout en menant la paysannerie à sa suite, construire la société socialiste. Mais s'ensuit-il qu'il puisse arriver par là à la victoire complète, définitive du socialisme, c'est-à-dire qu'il puisse, réduit aux seules forces de son pays, instaurer définitivement le socialisme et garantir complètement le pays contre l'intervention et, partant, contre la restauration de l'ancien régime ? Non. Pour cela, la victoire de la révolution dans plusieurs pays au moins est nécessaire.

Aussi la révolution victorieuse dans un pays a-t-elle pour tâche essentielle de développer et de soutenir la révolution dans les autres. Aussi ne doit-elle pas se considérer comme une grandeur indépendante, mais comme un auxiliaire, un moyen d'accélérer la victoire du prolétariat dans les autres pays.

Lénine a exprimé lapidairement cette pensée en disant que la tâche de la révolution victorieuse consistait à faire le " maximum dans un pays pour le développement, le soutien, l'éveil de la révolution dans les autres pays " (v. La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.

IV - La dictature du prolétariat

La dictature du prolétariat, instrument de la révolution prolétarienne

La question de la dictature du prolétariat est avant tout la question du contenu essentiel de la révolution prolétarienne. La révolution prolétarienne, son mouvement, son envergure, ses conquêtes ne deviennent une réalité que par la dictature du prolétariat. Cette dictature est le point d'appui principal de la révolution prolétarienne, son organe, son instrument destiné, tout d'abord, à écraser la résistance des exploiteurs terrassés, à consolider les conquêtes de la révolution et, ensuite, à mener cette révolution jusqu'au bout, jusqu'à la victoire complète du socialisme. La révolution pourrait renverser le pouvoir de la bourgeoisie, sans la dictature du prolétariat. Mais elle ne peut écraser la résistance de la bourgeoisie si, à un certain degré de son développement, elle ne se crée pas un organe spécial : la dictature du prolétariat, qui sera son point d'appui fondamental.

" La question essentielle de la révolution est la question du pouvoir " (Lénine). Est- ce à dire que la révolution soit terminée avec la prise du pouvoir ? Non. La prise du pouvoir n'en est que le commencement. Renversée dans un pays, la bourgeoisie, pour une série de raisons, reste encore plus forte que le prolétariat qui l'a renversée. C'est pourquoi il s'agit de garder le pouvoir, de le consolider, de le rendre invincible. Que faut-il pour y arriver ? S'acquitter tout au moins des trois tâches principales suivantes qui s'imposent dès le lendemain de la victoire :a) Briser la résistance des seigneurs terriens et des capitalistes expropriés par la révolution, liquider toutes leurs tentatives de restauration du pouvoir du capital ;b) Organiser la construction socialiste en rassemblant tous les travailleurs autour du prolétariat et en préparant la disparition progressive des classes ;c) Armer la révolution, organiser l'armée de la révolution pour la lutte contre l'ennemi extérieur, contre l'impérialisme.

La dictature du prolétariat est nécessaire pour l'accomplissement de ces trois tâches.

Le passage du capitalisme au communisme — dit Lénine — représente toute une époque historique. Tant qu'elle n'est pas terminée, les exploiteurs conservent toujours l'espoir d'une restauration, et cet espoir se traduira par des tentatives de au travail " vil ")... Or, à la remorque des capitalistes exploiteurs qui ne s'y attendaient pas, qui n'en admettaient même pas la possibilité, s'élancent avec un redoublement d'énergie, une passion furieuse, une haine implacable à la bataille pour recouvrer le " paradis " perdu, assurer le sort de leurs familles, qui vivaient d'une vie si facile et que la " canaille populaire " condamne maintenant à la misère et à la ruine (ou au travail " vil ")... Or, à la remorque des capitalistes exploiteurs se traîne la masse de la petite-bourgeoisie qui, comme l'atteste l'expérience de tous les pays, oscille et hésite perpétuellement, marche aujourd'hui avec le prolétariat, demain s'effraye des difficultés du coup de force, s'épouvante à la première défaite ou au premier échec des ouvriers, est en proie à la nervosité, ne sait où donner de la tête, pleurniche et court d'un camp à l'autre (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

Or, la bourgeoisie a tout lieu de faire des tentatives de restauration, car après son renversement, elle reste, longtemps encore, plus forte que le prolétariat qui l'a renversée.

Si les exploiteurs, écrit Lénine, ne sont vaincus que dans un seul pays — et c'est là le cas le plus fréquent, car la révolution simultanée dans une série de pays est une exception — ils restent plus forts que les exploités (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

En quoi réside la force de la bourgeoisie renversée ? Premièrement :

Dans la puissance du capital international, dans la force et la solidité des liaisons internationales de la bourgeoisie (La maladie infantile du communisme).

Deuxièmement, dans le fait que

Longtemps encore après le coup de force, les exploiteurs conservent inévitablement une série d'avantages énormes : l'argent (qu'il est impossible de supprimer immédiatement), des biens mobiliers, souvent considérables, des relations, des procédés d'organisation et de gestion économique, la connaissance de tous les " secrets " de l'administration, une instruction supérieure, des liaisons avec le haut personnel technique (bourgeois par sa vie et son idéologie), une connaissance approfondie de l'art militaire (ce qui est très important), etc., etc. (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

Troisièmement :

Dans la force de l'habitude, dans la force de la petite production, car cette dernière, par malheur, subsiste encore sur une vaste échelle et constamment, journellement, spontanément, engendre le capitalisme et la bourgeoisie... Supprimer les classes, ce n'est pas seulement expulser les propriétaires fonciers et les capitalistes — ce que nous avons fait relativement facilement — c'est aussi supprimer les petits producteurs de marchandises ; or il est impossible de les expulser, il est impossible de les écraser, il faut faire bon ménage avec eux, il faut (et c'est là chose possible) les transformer, les rééduquer ; mais on ne le peut que par un travail d'organisation lent et prudent (La maladie infantile du communisme).

Voilà pourquoi Lénine déclare :

La dictature du prolétariat est la guerre la plus héroïque et la plus implacable de la nouvelle classe contre son ennemi plus puissant qu'elle, contre la bourgeoisie, dont la force de résistance est décuplée par son renversement... La dictature du prolétariat est une lutte acharnée, avec et sans effusion de sang, une lutte violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, une lutte contre les forces et les traditions de l'ancienne société (La maladie infantile du communisme).

Il est évident qu'il est absolument impossible d'accomplir ces tâches rapidement, dans l'espace de quelques années. C'est pourquoi il faut considérer la dictature du prolétariat, le passage du capitalisme au communisme, non pas comme une période rapide d'actes et de décrets extrêmement révolutionnaires, mais comme toute une période historique remplie d'organisation et de construction économique, d'offensives et de retraites, de victoires et de défaites.

Cette époque historique est nécessaire non seulement pour créer les prémisses économiques et culturelles de la victoire complète du socialisme, mais aussi pour permettre au prolétariat, premièrement, de s'éduquer et de devenir une force capable de diriger le pays et, secondement, de rééduquer et de transformer les couches petites-bourgeoises de façon à assurer l'organisation de la production socialiste.

Il vous faudra — écrivait Marx aux ouvriers — traverser quinze, vingt, cinquante années de guerres civiles et internationales, non seulement pour changer les rapports sociaux, mais aussi pour vous transformer vous-mêmes et vous rendre aptes à la domination politique.

Développant la pensée de Marx, Lénine écrit :

Sous la dictature du prolétariat, il faudra rééduquer des millions de paysans et de petits propriétaires, des centaines de milliers d'employés, de fonctionnaires, d'intellectuels bourgeois, les soumettre à l'Etat prolétarien et à la direction prolétarienne, vaincre en eux leurs habitudes et leurs traditions bourgeoises... rééduquer dans une longue lutte les prolétaires eux-mêmes qui ne s'affranchissent pas de leurs préjugés petits-bourgeois du premier coup, par miracle, par ordre supérieur, par l'injonction de la révolution ou d'un décret quelconque, mais seulement au cours d'une lutte longue et difficile contre les innombrables influences petites-bourgeoises (La maladie infantile du communisme).

LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT, DOMINATION DU PROLÉTARIAT SUR LA BOURGEOISIE

Ce que nous avons dit montre déjà que la dictature du prolétariat ne consiste pas simplement dans le fait de changer les personnes qui sont au pouvoir, de changer le " cabinet " tout en laissant intact l'ancien ordre de choses économique et politique. Les menchéviks et opportunistes de tous les pays, qui craignent la dictature comme le feu et en remplacent la conception par celle de " conquête du pouvoir ", réduisent ordinairement la conquête du pouvoir au changement de " cabinet ", à l'apparition d'un nouveau ministère composé d'hommes comme Scheidemann et Noske, Mac Donald et Henderson. Point n'est besoin de démontrer que de tels changements de cabinet n'ont rien de commun avec la dictature du prolétariat, avec la conquête du pouvoir véritable par le prolétariat. Avec la conservation de l'ancien état de choses bourgeois, le gouvernement des Mac Donald et des Scheidemann servira à voiler les monstruosités de l'impérialisme ; il ne sera qu'un instrument entre les mains de la bourgeoisie contre le mouvement révolutionnaire des masses opprimées et exploitées. De tels gouvernements sont nécessaires au capital en tant que paravent lorsqu'il lui est malséant, désavantageux ou difficile d'opprimer ou d'exploiter ouvertement les masses. Certes, leur apparition est symptomatique ; elle montre que les affaires vont mal chez les capitalistes, mais ils n'en restent pas moins, sous une forme voilée, des gouvernements du capital. Du gouvernement Mac Donald ou Scheidemann à la conquête du pouvoir par le prolétariat, il y a aussi loin que de la terre au ciel. La dictature du prolétariat n'est pas un simple changement de ministère, mais un nouvel Etat avec de nouveaux organes centraux et locaux, l'Etat du prolétariat, qui surgit sur les ruines de l'ancien Etat de la bourgeoisie.

La dictature du prolétariat ne naît pas de l'état de choses bourgeois, mais de sa destruction après le renversement de la bourgeoisie, de l'expropriation des propriétaires fonciers et des capitalistes, de la socialisation des instruments et des moyens essentiels de production, du développement de la révolution prolétarienne par la violence. La dictature du prolétariat est le pouvoir révolutionnaire s'appuyant sur la violence contre la bourgeoisie.

L'Etat est, entre les mains de la classe dominante, une machine pour l'écrasement de la résistance de ses ennemis de classe. Sous ce rapport, la dictature du prolétariat ne se distingue pas de la dictature d'une autre classe quelconque, car l'Etat prolétarien est une machine pour l'écrasement de la bourgeoisie. Mais, différence fondamentale, alors que tous les Etats de classe qui ont existé jusqu'à présent ont été la dictature de la minorité exploiteuse sur la majorité exploitée, la dictature du prolétariat, elle, est la dictature de la majorité exploitée sur la minorité exploiteuse.

Autrement dit, la dictature du prolétariat est la domination du prolétariat sur la bourgeoisie, domination non limitée par la loi, s'appuyant sur la violence et jouissant de la sympathie et de l'appui des masses laborieuses et exploitées (L'Etat et la Révolution).

De là, deux déductions essentielles :Première déduction. La dictature du prolétariat ne peut être la démocratie " intégrale ", la démocratie pour tous, pour les riches et pour les pauvres ; elle " doit être un Etat démocratique, mais uniquement pour le prolétariat et les non-possédants ; un Etat dictatorial, mais uniquement contre la bourgeoisie... " (L'Etat et la révolution). Les discours de Kautsky et consorts sur l'égalité universelle, la démocratie pure, parfaite, ne sont que des phrases bourgeoises voilant l'inadmissibilité d'une égalité entre les exploiteurs et les exploités. La théorie de la démocratie " pure " est celle de l'aristocratie ouvrière apprivoisée et entretenue par les pillards impérialistes. Elle a été élaborée pour couvrir les plaies du capitalisme, farder l'impérialisme et lui conférer une force morale dans sa lutte contre les masses exploitées. En régime capitaliste, il n'y a pas et il ne peut y avoir de libertés véritables pour les exploités, car les locaux, les imprimeries, les entrepôts de papier, etc., nécessaires pour l'utilisation de ces libertés, sont le monopole des exploiteurs. En régime capitaliste, il n'y a et il ne peut y avoir de participation véritable des masses exploitées à l'administration du pays, parce que, dans les pays les plus démocratiques, les gouvernements sont instaurés non pas par le peuple, mais par les Rotschild et les Stinnes, les Rockefeller et les Morgan. En régime capitaliste, la démocratie est une démocratie capitaliste ; c'est la démocratie de la minorité exploiteuse basée sur la limitation des droits de la majorité exploitée et dirigée contre cette majorité. Ce n'est que sous la dictature du prolétariat que sont possibles les libertés véritables pour les exploités et la participation réelle des ouvriers et des paysans à l'administration du pays. Sous la dictature du prolétariat, la démocratie est prolétarienne ; c'est la démocratie de la majorité exploitée, basée sur la limitation des droits de la minorité exploiteuse et dirigée contre cette minorité.Deuxième déduction. La dictature du prolétariat ne peut pas être le résultat du développement pacifique de la société et de la démocratie bourgeoise ; elle ne peut être que le résultat de la destruction de la machine étatique de l'armée, de l'appareil administratif et de la politique bourgeoise.

La classe ouvrière ne peut se borner à s'emparer d'une machine gouvernementale toute faite et à la mettre en mouvement pour ses propres buts. (Marx et Engels : Préface à la Guerre civile.)La révolution prolétarienne ne doit pas, comme on l'a fait jusqu'à présent, transmettre la machine militaire bureaucratique d'une main dans une autre, mais la briser... Telle est la condition indispensable de toute révolution populaire véritable sur le continent. (Marx : Lettre à Kugelmann.)

La restriction de Marx relative au " continent " a fourni aux opportunistes et aux menchéviks de tous les pays un prétexte pour déclarer que Marx admettait la possibilité de la transformation pacifique de la démocratie bourgeoise en démocratie prolétarienne, tout au moins pour quelques pays (Angleterre, Amérique). Marx, en effet, admettait cette possibilité pour l'Angleterre et l'Amérique de 1860, où le capitalisme monopolisateur et l'impérialisme n'existaient pas encore, et où le militarisme et le bureaucratisme n'étaient encore que très peu développés. Mais, maintenant, la situation dans ces pays a changé radicalement, l'impérialisme y a atteint son apogée, le militarisme et la bureaucratie y règnent et, par suite, la restriction de Marx n'a plus de raison d'être.

Maintenant, en 1917, à l'époque de la première grande guerre impérialiste, cette restriction de Marx tombe d'elle-même. L'Angleterre et l'Amérique, qui, jusqu'à présent, par suite de l'absence de militarisme et de bureaucratisme, étaient dans le monde entier les derniers et les plus importants représentants de la " liberté " anglo-saxonne, ont roulé maintenant dans la bourbe sanglante des institutions militaires et bureaucratiques qui se subordonnent tout, qui compriment tout. Maintenant, en Angleterre et en Amérique, la condition préalable de toute révolution véritablement populaire est le bris, la destruction de la machine gouvernementale (L'Etat et la révolution).

En d'autres termes, la destruction de la machine gouvernementale bourgeoise est la condition indispensable de la révolution prolétarienne, la loi fatale du mouvement révolutionnaire des pays impérialistes.

Certes, si plus tard le prolétariat triomphe dans les principaux pays capitalistes et que l'encerclement capitaliste actuel fasse place à l'encerclement socialiste, la voie " pacifique " du développement est parfaitement possible pour certains pays où les capitalistes, devant la situation internationale " défavorable ", jugeront rationnel de faire eux-mêmes des concessions sérieuses au prolétariat. Mais cette supposition ne concerne que l'avenir lointain et problématique. Pour l'avenir prochain, elle n'a absolument aucune raison d'être.

La révolution prolétarienne est impossible sans la destruction violente de la machine gouvernementale bourgeoise et son remplacement par une nouvelle (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).

LE POUVOIR SOVIÉTISTE, FORME ÉTATIQUE DE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

Le triomphe de la dictature du prolétariat, c'est l'écrasement de la bourgeoisie, la destruction de son appareil gouvernemental, le remplacement de la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne. Voilà qui est clair. Mais quelles sont les organisations qui permettront de venir à bout de ce travail colossal ? Il est évident que les anciennes formes d'organisation du prolétariat qui se sont constituées sur la base du parlementarisme bourgeois ne sauraient y suffire. Quelle est donc la nouvelle forme d'organisation du prolétariat susceptible non seulement de briser cette machine gouvernementale et de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie prolétarienne, mais aussi de devenir la base du pouvoir étatique prolétarien ?

Cette nouvelle forme d'organisation du prolétariat, c'est les soviets.

En quoi consiste la force des soviets comparativement aux anciennes formes d'organisation ?

En ce que les soviets sont les organisations de masse les plus vastes du prolétariat, car seules elles englobent tous les ouvriers sans exception.

En ce que les soviets sont les seules organisations englobant tous les opprimés et exploités : ouvriers et paysans, soldats et matelots, et que, par suite, la direction politique de la lutte des masses par leur avant-garde, le prolétariat, peut y être le plus facilement et le plus complètement réalisée.

En ce que les soviets sont les organes les plus puissants de la lutte révolutionnaire des masses, de leurs interventions politiques, de leur insurrection, les organes les plus capables de briser l'omnipotence du capital financier et de ses satellites politiques.

En ce que les soviets sont les organisations directes des masses elles-mêmes, c'est-à-dire les organisations les plus démocratiques et, partant, celles qui ont le plus d'autorité parmi les masses, qui leur facilitent le plus la participation à l'organisation et à l'administration du nouvel Etat, qui développent au maximum leur énergie révolutionnaire, leur initiative, leurs facultés créatrices dans la lutte pour la destruction de l'ancien régime et l'instauration du nouveau régime prolétarien.

Le pouvoir soviétiste est l'unification des soviets locaux en une organisation étatique générale qui est la République des soviets.

Avec le pouvoir soviétiste, les organisations les plus vastes et les plus révolutionnaires des classes opprimées auparavant par les capitalistes et les seigneurs terriens sont maintenant " l'appui permanent et unique de tout le pouvoir étatique, de tout l'appareil gouvernemental ". Les masses auxquelles, " dans les républiques les plus démocratiques ", la loi confère l'égalité intégrale et qui, " par différents moyens et manœuvres, sont évincées en réalité de la participation à la vie politique et ne peuvent jouir de leurs droits et libertés démocratiques, participent maintenant de façon permanente décisive à l'administration démocratique de l'Etat ". Lénine, Œuvres complètes, édition russe, t. XVI.)

Voilà pourquoi le pouvoir soviétiste est une nouvelle forme d'organisation étatique, différant essentiellement de l'ancienne forme démocratique et parlementaire bourgeoise, un nouveau type d'Etat adapté non pas à l'exploitation et à l'oppression des masses laborieuses, mais à leur affranchissement intégral, à l'œuvre de la dictature du prolétariat.

Lénine a raison de dire que l'avènement du pouvoir soviétiste " a marqué le terme du parlementarisme démocratique bourgeois, le début d'une nouvelle ère de l'humanité : l'ère de la dictature prolétarienne ".

En quoi consistent les traits caractéristiques du pouvoir soviétiste ?

En ce que le pouvoir soviétiste est, de toutes les organisations étatiques possibles tant que subsistent les classes, celle qui a le caractère de masse le plus prononcé, celle qui est le plus démocratique. En effet, permettant l'alliance et la collaboration des ouvriers et des paysans exploités dans leur lutte contre les exploiteurs et s'appuyant dans son travail sur cette alliance et collaboration, il est par là même le pouvoir de la majorité de la population sur la minorité, l'Etat de cette majorité, l'expression de sa dictature.

En ce que le pouvoir soviétiste est la plus internationaliste de toutes les organisations étatiques de la société de classes, car supprimant toute oppression nationale et s'ap-puyant sur la collaboration de masses laborieuses de nationalités différentes, il facilite par là même l'union do tes masses en un Etat unique.

En ce que le pouvoir soviétiste, par sa structure, facilite la direction des masses opprimées et exploitées par leur avant-garde, le prolétariat, qui représente l'élément le plus cohérent et le plus conscient des soviets. " L'expérience de tous les mouvements des classes opprimées, l'expérience du mouvement socialiste mondial, dit Lénine, nous apprend que, seul, le prolétariat est capable de grouper les différentes couches retardataires de la population laborieuse exploitée et de les mener à sa suite. " Or, la structure du pouvoir soviétiste facilite l'application des enseignements de cette expérience.

En ce que le pouvoir soviétiste, réunissant le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif en un seul organe et remplaçant les circonscriptions électorales territoriales par des circonscriptions (fabriques et usines) basées sur le principe de la production, relie par là même directement les ouvriers et les masses laborieuses à l'appareil de l'Etat et leur apprend l'administration du pays.

En ce que le pouvoir soviétiste seul est capable de soustraire l'armée au commandement bourgeois et de la transformer, d'instrument d'oppression du peuple, en instrument de son affranchissement du joug de la bourgeoisie indigène et étrangère.

En ce que, comme le dit Lénine, "seule, l'organisation soviétiste de l'Etat peut détruire immédiatement et définitivement l'ancien appareil administratif et juridique bourgeois ".

En ce que, seul, l'Etat soviétiste, permettant la participation constante des organisations des travailleurs à la gestion des affaires publiques, est capable de préparer cette disparition progressive de l'Etat à laquelle tend naturellement le développement de la société communiste.

Ainsi donc, la République des soviets est la forme politique, si longtemps cherchée, dans le cadre de laquelle doit se réaliser l'émancipation économique du prolétariat, le triomphe complet du socialisme.

La Commune de Paris a été l'embryon de cette forme. Le pouvoir soviétiste en est le développement et le parachèvement.

Voilà pourquoi Lénine dit que :

La République des soviets des députés ouvriers, soldats et paysans est non seulement un type plus élevé d'institution démocratique, mais aussi la forme susceptible d'assurer la réalisation la plus indolore du socialisme. (Thèse sur l'Assemblée constituante.)

V - La question paysanne

POSITION DE LA QUESTION

D'aucuns pensent que la base, le point de départ du léninisme est la question de la paysannerie, de son rôle, de son importance. C'est là une opinion erronée. La question fondamentale du léninisme, son point de départ est la question de la dictature du prolétariat, des conditions de son établissement et de sa consolidation. La question paysanne, en tant que question de la recherche d'un allié pour le prolétariat dans sa lutte pour le pouvoir, n'en est qu'un corollaire.

Néanmoins ce fait ne lui enlève rien de son importance pour la révolution prolétarienne. C'est à la veille de la révolution de 1905 que la question paysanne a commencé à attirer sérieusement l'attention des marxistes russes. La question du renversement du tsarisme et de la réalisation de l'hégémonie du prolétariat imposait alors au parti la recherche d'un allié pour le prolétariat dans la révolution bourgeoise imminente. La question paysanne a revêtu un caractère encore plus urgent en 1917, lorsque la question de l'instauration et du maintien de la dictature du prolétariat a posé la question des alliés éventuels de ce dernier dans la révolution prolétarienne imminente. Il est évident, en effet, que, si l'on se dispose à prendre le pouvoir, on a intérêt à connaître les alliés sur lesquels on peut compter.

En ce sens, la question paysanne est partie de la question générale de la dictature du prolétariat et, comme telle, représente une des questions les plus importantes du léninisme.

Si les partis de la IIe Internationale n'ont que de l'indifférence ou même de l'aversion pour la question paysanne, la raison n'en est pas seulement dans les conditions spéciales de l'Occident, mais surtout dans le fait que ces partis ne croient pas à la dictature du prolétariat, redoutent la révolution et ne songent nullement à mener le prolétariat à la conquête du pouvoir. Or, si l'on ne veut pas mener les prolétaires à la bataille, il est évidemment inutile de leur chercher des alliés. La IIe Internationale considère son attitude ironique envers la question paysanne comme l'indice du marxisme véritable. En réalité, il n'y a dans cette attitude rien de marxiste, car l'indifférence pour une question aussi importante, à la veille de la révolution prolétarienne, est une négation indirecte de la dictature du prolétariat, une trahison indubitable au marxisme.

Les possibilités révolutionnaires que recèle la paysannerie sont-elles déjà épuisées et si non, y a-t-il un espoir, une raison de les exploiter pour la révolution prolétarienne, de faire de la masse rurale, qui a été pendant les révolutions d'Occident et reste encore une réserve de forces pour la bourgeoisie, un allié du prolétariat ? C'est ainsi que se pose la question.

Le léninisme y répond affirmativement. En d'autres termes, il reconnaît que, parmi la majorité de la paysannerie exploitée, il existe des capacités révolutionnaires et qu'on peut les utiliser dans l'intérêt de la révolution prolétarienne. L'histoire des trois révolutions russes confirme entièrement ses déductions sur ce point.

De là, la nécessité de soutenir les masses rurales laborieuses dans leur lutte contre leur exploitation et leur oppression. Cela ne signifie pas, certes, que le prolétariat doive soutenir tous les mouvements paysans. Il doit soutenir ceux qui facilitent directement ou indirectement le mouvement émancipateur du prolétariat, profitent à la révolution prolétarienne, contribuent à faire de la paysannerie une réserve et une alliée de la clases ouvrière.

LA PAYSANNERIE PENDANT LA RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE-BOURGEOISE

Durant cette période, qui va de la révolution de 1905 à celle de février 1917 (incluse), la paysannerie s'affranchit de l'influence de la bourgeoisie libérale, se détache des cadets, évolue vers le prolétariat, vers le parti bolchevik. L'histoire de cette période est l'histoire de la lutte des cadets (bourgeoisie libérale) et des bolcheviks (prolétariat) pour la conquête de la paysannerie. La période parlementaire décida de l'issue de cette lutte. Les quatre Douma furent une excellente leçon de choses pour les paysans. Elles leur montrèrent qu'ils ne recevraient des cadets ni la terre, ni la liberté, que le tsar était entièrement pour les grands propriétaires fonciers, que les cadets soutenaient le tsar, que la seule force sur laquelle ils pussent compter était représentée par les ouvriers urbains, par le prolétariat. La guerre impérialiste ne fit que confirmer les enseignements de la période parlementaire ; elle acheva de détacher la paysannerie de la bourgeoisie et d'isoler les libéraux en montrant l'impossibilité d'obtenir la paix du tsar et de ses alliés bourgeois. Sans les leçons de choses de la période parlementaire, l'hégémonie du prolétariat eût été impossible.

C'est ainsi que se constitua l'alliance des ouvriers et des paysans dans la révolution démocratique bourgeoise. C'est ainsi que s'établit l'hégémonie du prolétariat dans la lutte commune pour le renversement du tsarisme, hégémonie qui amena la révolution de février 1917.

Les révolutions bourgeoises d'Occident (Angleterre, France, Allemagne, Autriche) avaient, on le sait, suivi une autre voie. Le rôle directeur y avait appartenu non pas au prolétariat, trop faible pour représenter une force politique indépendante, mais à la bourgeoisie libérale. Ce n'est pas par le prolétariat, peu nombreux et inorganisé, mais par la bourgeoisie, que la paysannerie avait été délivrée du joug de la féodalité. La paysannerie avait marché à l'assaut de l'ancien régime aux côtés de la bourgeoisie libérale. Elle avait été en Occident la réserve de la bourgeoisie. Par suite, la révolution avait eu pour résultat de renforcer considérablement l'importance politique de cette dernière.

En Russie, la révolution bourgeoise donna des résultats diamétralement opposés. Loin de renforcer politiquement la bourgeoisie, elle l'affaiblit et lui enleva sa réserve fondamentale, la paysannerie. Elle mit au premier plan non pas la bourgeoisie libérale, mais le prolétariat révolutionnaire autour duquel se rallia la masse rurale. Par suite, elle se transforma rapidement en révolution prolétarienne. L'hégémonie du prolétariat fut l'embryon de sa dictature.

Pourquoi la révolution russe a-t-elle suivi une voie si différente de celle des révolutions bourgeoises d'Occident ?

Parce qu'au moment où elle a éclaté en Russie, la lutte de classe y était plus développée que naguère en Occident. En 1917, en effet, le prolétariat russe avait déjà réussi à se constituer en force politique indépendante, tandis que la bourgeoisie libérale, effrayée par le révolutionnarisme du prolétariat, avait perdu tout caractère révolutionnaire et fait bloc avec le tsar et les seigneurs terriens contre les ouvriers et les paysans.

Pour bien comprendre le caractère spécial de la révolution bourgeoise russe, il convient de tenir compte des circonstances suivantes :a) A la veille de la révolution, l'industrie était extraordinairement concentrée. Les entreprises de plus de 500 ouvriers chacune occupaient 54 % des ouvriers, alors que, dans un pays aussi développé que les Etats-Unis, elles n'en employaient que 33 %. Ce seul fait, allié à l'existence d'un parti aussi révolutionnaire que celui des bolcheviks, faisait de la clases ouvrière russe la plus grande force politique du pays;b) Avec les formes monstrueuses de l'exploitation dons l'industrie, alliées à un régime policier intolérable, chaque grève sérieuse devenait un acte politique d'une importance immense contribuant à tremper la classe ouvrière et à en faire une force radicalement révolutionnaire;c) Epouvantée par le révolutionnarisme du prolétariat, dépendant en outre étroitement de l'Etat qui lui fournissait des commandes, la bourgeoisie russe s'était faite depuis 1905 la servante du tsarisme;d) Les survivances les plus odieuses du régime féodal dans la campagne, où le seigneur terrien était tout-puissant, ne pouvaient que rendre la révolution populaire parmi les paysans ;e) Comprimant tout ce qu'il y avait de vivant dans la nation, le tsarisme, par son arbitraire, renforçait le joug du capitalisme et du propriétaire foncier — ce qui contribuait à fondre la lutte des ouvriers et des paysans en un torrent révolutionnaire unique ;f) Transformant toutes ces contradictions de la vie politique russe en une crise révolutionnaire, la guerre impérialiste avait donné à la révolution une impulsion formidable.

Où la paysannerie pouvait-elle chercher un appui contre, l'omnipotence du propriétaire foncier, l'arbitraire du tsar, la guerre dévastatrice qui la ruinait ? Auprès de la bourgeoisie libérale ? Mais cette dernière était son ennemie — ce qu'avait prouvé éloquemment l'expérience des quatre Douma. Auprès des s.-r.? Les s.-r., certes, valaient " mieux " que les cadets, leur programme " convenait " à peu près aux paysans ; mais que pouvaient-ils faire puisqu'ils ne s'appuyaient que sur la masse rurale et qu'ils étaient faibles dans les villes, base principale de la puissance de l'adversaire ! Où était la nouvelle force qui ne s'arrêterait devant rien, marcherait hardiment au premier rang dans la lutte contre le tsar et le seigneur terrien, aiderait la paysannerie à s'affranchir, à obtenir la terre, à sortir de la guerre ? Cette force, c'était le prolétariat qui, en 1905 déjà, avait montré sa vaillance, son esprit révolutionnaire, son aptitude à mener la lutte jusqu'au bout.

Voilà pourquoi la paysannerie, qui avait abandonné les cadets pour s'accrocher aux s.-r., comprit la nécessité de se soumettre à la direction d'un chef révolutionnaire aussi valeureux que le prolétariat russe.

Tels sont les facteurs qui ont déterminé le caractère spécial de la révolution bourgeoise russe.

LA PAYSANNERIE PENDANT LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE

Cette période est relativement courte (février-octobre 1917), mais, au point de vue de la formation politique des masses, les huit mois qu'elle englobe équivalent à des dizaines d'années ordinaires, car ce sont huit mois de révolution. De plus en plus, la paysannerie perd confiance dans les s.-r. et se détache de ces derniers pour se rapprocher du prolétariat, qui lui apparaît comme la seule force révolutionnaire véritable capable de donner la paix au pays. L'histoire de cette période est l'histoire de la lutte des s.-r. (démocratie petite-bourgeoise) et des bolcheviks (démocratie prolétarienne) pour la conquête de la majorité des pay- ' sans. Gouvernement de coalition, ministère Kérensky, refus des s.-r. et des menchéviks de confisquer la terre des grands propriétaires, efforts des socialistes pour continuer la guerre, offensive de juin sur le front autrichien, rétablissement de la peine de mort pour les soldats, insurrection de Kornilov, tels furent les facteurs qui décidèrent de l'issue de cette lutte.

La question fondamentale, durant la période précédente, avait été celle du renversement de l'autocratie et du pouvoir des seigneurs terriens. Mais après la révolution de février, le tsar étant détrôné, la liquidation de la guerre, qui minait les forces vives du pays et ruinait les paysans, devenait la tâche essentielle de la révolution. Le centre de gravité n'était plus dans les questions d'ordre intérieur, mais dans la question de la guerre. " Terminons la guerre ", tel était le cri général du pays épuisé et principalement de la masse rurale.

Mais, pour sortir de la guerre, il fallait abattre le Gouvernement provisoire, terrasser les s.-r. et les menchéviks, car c'étaient eux qui voulaient continuer la guerre jusqu'à " la victoire finale". Pratiquement, l'unique moyen de terminer la guerre était de renverser la bourgeoisie.

Ce fut l'œuvre de la révolution prolétarienne, qui enleva le pouvoir à la dernière réserve de la bourgeoisie impérialiste, à sa fraction d'extrême gauche, les s.-r. et les menchéviks, pour le donner au parti du prolétariat révolutionnaire, opposé à la guerre impérialiste. La majorité des paysans soutint la lutte des ouvriers pour la paix et le pouvoir soviétiste.

Ainsi donc, le régime Kérensky fut une excellente leçon de choses pour les masses laborieuses des campagnes, car il montra que les s.-r. et les menchéviks au pouvoir ne donneraient ni la paix au pays, ni la terre ni la liberté au paysan, qu'ils ne se distinguaient des cadets que par leurs discours doucereux et leurs promesses trompeuses, qu'en réalité, ils poursuivaient la même politique impérialiste, que le seul pouvoir capable de tirer la Russie de l'impasse était le pouvoir des soviets. La prolongation de la guerre ne fit que confirmer la justesse de cette leçon ; elle accéléra la révolution et poussa les masses rurales et les soldats à faire bloc avec le prolétariat. L'isolement des s.-r. et des menchéviks devint un fait incontestable. Sans l'expérience de la période de coalition, la dictature du prolétariat eût été impossible.

Tels sont les facteurs qui ont facilité la transformation de la révolution bourgeoise en révolution prolétarienne

LA PAYSANNERIE APRÈS LA CONSOLIDATION DU POUVOIR SOVIÉTISTE

Après le renversement du tsarisme, suivi bientôt du renversement de la bourgeoisie et de la liquidation de la guerre impérialiste, le pouvoir soviétiste a eu à soutenir une longue guerre civile, dont il est sorti victorieux et considérablement affermi. Les questions de l'organisation économique sont alors venues au premier plan. Accroître le rendement de l'industrie nationalisée ; la relier à cet effet avec l'économie paysanne par le commerce régularisé par l'Etat ; remplacer la réquisition des produits alimentaires par l'impôt en nature ; diminuer progressivement ce dernier de façon à réaliser l'échange équitable des produits industriels contre les produits agricoles ; intensifier le commerce et développer la coopération en y faisant participer la masse rurale : telles sont les mesures d'organisation économique préconisées par Lénine pour la pose des fondements de l'économie socialiste.

Mais cette tâche est-elle réalisable dans un pays rural comme la Russie ? Les sceptiques le nient, déclarant que la paysannerie se compose de petits producteurs et, par suite, ne peut être utilisée pour l'organisation des bases de la production socialiste.

Mais ils se trompent, car ils négligent certains facteurs d'une importance capitale en l'occurrence.

En premier lieu, on ne saurait assimiler la paysannerie de l'Union des Républiques soviétistes à la paysannerie d'Occident. Une paysannerie qui a traversé trois révolutions, qui a lutté contre le tsar et le pouvoir de la bourgeoisie avec le prolétariat et sous la direction de ce dernier, qui a reçu la terre et la paix grâce à la révolution prolétarienne et est devenue par suite un auxiliaire fidèle du prolétariat, est forcément différente d'une paysannerie qui a lutté pendant la révolution bourgeoise sous la direction de la bourgeoisie libérale, qui a reçu la terre des mains de cette bourgeoisie et est devenue par suite son appui. Redevable de sa liberté à son alliance politique avec le prolétariat qui l'a soutenue de toutes ses forces, la paysannerie russe ne peut pas ne pas comprendre qu'il est également de son intérêt de collaborer étroitement avec ce dernier dans le domaine économique.

Engels disait que " la conquête du pouvoir politique par le parti socialiste était l'œuvre de l'avenir prochain ", qu'à cet effet " le parti devait aller de la ville au village et devenir fort dans la campagne ".

Les communistes russes ont suivi ce précepte : durant trois révolutions, ils n'ont cessé de travailler la campagne, où ils disposent maintenant d'une influence à laquelle nos camarades d'Occident n'osent même pas songer. Comment nier que ce fait est de nature à faciliter considérablement la collaboration économique des ouvriers et des paysans russes ?

Nos sceptiques affirment que l'existence du petit propriétaire rural représente un facteur incompatible avec l'organisation socialiste. Mais voyez ce que dit Engels à ce propos :

Nous sommes résolument pour le petit paysan. Nous ferons tout notre possible pour lui rendre la vie plus tolérable, pour lui faciliter l'association s'il le désire. Au cas où il ne s'y déciderait pas, nous lui donnerions le temps d'y réfléchir sur son lopin de terre. Nous agirons ainsi non seulement parce que nous considérons que le petit paysan autonome peut parfaitement se ranger de notre côté, mais aussi parce que c'est l'intérêt direct du parti. Plus nombreux seront les paysans que nous laisserons se prolétariser et que nous attirerons à nous lorsqu'ils sont encore des paysans, et plus la transformation sociale sera rapide et facile. Four cette transformation, il est inutile d'attendre le moment où la production capitaliste si sera développée partout jusqu'à ses extrêmes limites; où le dernier artisan et le dernier petit paysan tomberont victimes de la grande production capitaliste. Les sacrifices matériels que, dans l'intérêt des paysans, la société aura à supporter peuvent, du point de vue de l'économie capitaliste, paraître un gaspillage d'argent; pourtant, c'est un excellent emploi du capital, parce que cela économisera une somme peut-être dix fois supérieure dans les dépenses nécessaires à la transformation de la société tout entière. C'est pourquoi, dans ce sens, nous pouvons être très généreux pour les paysans (La question paysanne).

Voilà ce que disait Engels au sujet de la paysannerie d'Occident. Mais n'est-il pas clair que cela ne peut être réalisé nulle part aussi facilement et aussi complètement que dans les pays de dictature du prolétariat ? N'est-il pas évident que c'est uniquement en Russie soviétiste que le " petit paysan autonome " peut passer peu à peu de notre côté, que les " sacrifices matériels nécessaires peuvent être faits, que " la générosité envers les paysans " est possible, que ces mesures en faveur des paysans et d'autres analogues sont déjà appliquées en Russie ? Comment nier que cette circonstance à son tour soit de nature à faciliter et à faire progresser l'organisation économique au pays des soviets ?

En second lieu, l'économie rurale russe ne saurait être assimilée à l'économie rurale d'Occident. Celte dernière se développe dans la ligne du capitalisme, amenant par suite la formation de domaine immenses, parallèlement à des parcelles infimes, et une différenciation profonde de la paysannerie (grands propriétaires terriens, petits cultivateurs, journaliers agricoles).

Il n'en est pas de même en Russie. Dans son évolution, l'économie rurale ne peut y suivre cette voie, par le simple fait de l'existence du pouvoir soviétiste et de la nationalisation des principaux instruments et moyens de production. Elle se développera par l'adhésion de la petite et de la moyenne paysannerie à la coopération, que soutiendra l'Etat en lui octroyant des crédits à des conditions favorables. Dans ses articles sur la coopération, Lénine a indiqué avec justesse que cette dernière devrait désormais suivre une nouvelle voie ; qu'il fallait par son intermédiaire attirer la majorité des paysans à l'œuvre de l'organisation socialiste, inculquer graduellement à la population rurale les principes du collectivisme, tout d'abord dans le domaine de la vente, puis dans celui de la production des produits agricoles.

L'action de la coopération agricole est, sous ce rapport, extrêmement intéressante. Il s'est formé au sein du Selsko-soyouz de nouvelles grandes organisations pour les différentes branches de l'économie rurale : lin, pommes de terre, beurre, etc. Parmi ces organisations qui ont le plus grand avenir, la Coopération Centrale du Lin, par exemple, englobe tout un réseau de sociétés de producteurs de lin. Fournissant aux paysans des graines et des instruments, elle leur achète ensuite toute leur production linière, qu'elle écoule en gros sur le marché, leur assure une participation aux profits et relie ainsi l'économie paysanne par le Selsko-soyouz à l'industrie étatique. Cette forme d'organisation de la production est un des nombreux indices de la voie dans laquelle se développera l'économie rurale en Russie.

Il est évident que la paysannerie s'engagera volontiers dans cette voie, qui la garantira de la restauration de la grande propriété foncière, de l'esclavage salarié, de la misère et de la ruine.

Voici ce que dit Lénine du rôle de la coopération :

Possession par l'Etat des principaux instruments de production, possession du pouvoir politique par le prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense des petits paysans qu'il dirige, n'est-ce pas là tout ce qu'il nous faut pour pouvoir, avec la seule coopération (que nous traitions auparavant de mercantile et que nous avons maintenant jusqu'à un certain point le droit de traiter ainsi sous la Nep), procéder à la construction pratique de la société socialiste ? Ce n'est pas là encore la construction de la société socialiste, mais c'est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette construction (De la Coopération.)

Parlant ensuite de la nécessité de soutenir la coopération par une aide financière et autre, préconisant la coopération comme " nouveau principe de l'organisation de la population " et nouveau " régime social " sous la dictature du prolétariat, Lénine déclare :

Chaque régime social ne surgit qu'avec l'aide financière d'une classe déterminée. Inutile de rappeler les centaines de millions de roubles qu'a coûtés la naissance du capitalisme " libre ". Maintenant, nous devons comprendre que le régime social que nous devons soutenir plus que tout est le régime coopératif. Mais il faut le soutenir au sens véritable du mot; en d'autres ternies, il ne s'agit pas de soutenir un mode quelconque de coopération ; il s'agit de soutenir une coopération à laquelle participe effectivement la masse de la population (De la Coopération.)

Que montrent tous ces faits ?

Que les sceptiques ont tort.

Que le léninisme a raison de considérer les masses paysannes laborieuses comme la réserve du prolétariat.

Que le prolétariat au pouvoir peut et doit utiliser cette réserve pour souder l'industrie à l'économie rurale et poser solidement les fondations de l'économie socialiste.

VI - La question nationale

POSITION DE LA QUESTION

Au cours des vingt dernières années, la question nationale a subi une série de modifications extrêmement importantes. Actuellement, par son ampleur comme par son caractère interne, elle diffère profondément de ce qu'elle était sous la IIe Internationale.

Elle était alors limitée presque exclusivement à la question de l'oppression des nationalités " cultivées ". Irlandais, Hongrois, Polonais, Finlandais, Serbes : tels étaient les principaux peuples plus ou moins asservis dont le sort intéressait la IIe Internationale. Quant aux centaines de millions d'Asiatiques et d'Africains, écrasés sous le joug le plus brutal, presque personne ne s'en souciait. Il semblait impossible de mettre sur le même plan les blancs et les noirs, les " civilisés " et les " sauvages ". L'action de la IIe Internationale en faveur des colonies se bornait à de rares et vagues résolutions où la question de l'émancipation des colonies était soigneusement évitée.

Cet opportunisme dans la question nationale a vécu. Le léninisme l'a démasqué; il a détruit la barrière entre blancs et noirs, Européens et exotiques, assimilé les esclaves " civilisés " aux esclaves " non civilisés " de l'impérialisme et relié ainsi la question nationale à la question coloniale. Par, là même, la question nationale est devenue une question internationale : celle de la libération des peuples opprimés des colonies et des pays asservis par l'impérialisme.

Jadis, le droit des nations à disposer d'elles-mêmes était fréquemment réduit au droit à l'autonomie. Certains leaders de la IIe Internationale allaient même jusqu'à le transformer en droit à l'autonomie culturelle ; autrement dit, ils accordaient aux nations opprimées le droit d'avoir leurs institutions culturelles, mais leur refusaient celui de se libérer du joug politique de la nation dominante. Par suite, le principe du droit des nations à disposer d'elles-mêmes risquait de servir à justifier les annexions. Cette confusion est maintenant dissipée. Le léninisme a élargi la conception du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ; il a reconnu aux colonies et aux pays assujettis le droit de se séparer complètement de l'Etat auquel ils sont rattachés, de se constituer en Etats indépendants. Par là même a été écartée la possibilité de justifier les annexions. Et ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qui, durant la guerre impérialiste, a été aux mains des social-patriotes un instrument de duperie des masses, sert maintenant à dévoiler les tendances impérialistes et les manœuvres chauvines, et représente un instrument d'éducation politique des masses dans l'esprit de l'internationalisme.

Auparavant, la question des nations opprimées était ordinairement considérée comme une question juridique. Proclamation solennelle de l'égalité des citoyens, d'un même pays, déclarations innombrables sur l'égalité des nations ; voilà ce à quoi s'amusaient les partis de la IIe Internationale, voilant soigneusement le fait que, sous l'impérialisme, qui permet à quelques peuples de vivre de l'exploitation des autres, " l'égalité des nations " n'est qu'une fiction. Le léninisme a démasqué l'hypocrisie de ce point de vue juridique dans la question nationale. Il a montré que, sans un appui direct des partis prolétariens à la lutte des peuples opprimés, les déclarations pompeuses sur l'égalité des nations n'étaient que des phrases mensongères. Ainsi, la question des nations opprimées est devenue la question du soutien constant des peuples opprimés dans leur lutte contre l'impérialisme pour leur indépendance nationale.

Pour le réformisme, la question nationale était une question indépendante, sans rapport avec la question de la domination du capital, du renversement de l'impérialisme, de la révolution prolétarienne. On admettait tacitement que la victoire du prolétariat en Europe est possible sans une alliance directe avec le mouvement de libération nationale des colonies, que la solution de la question coloniale peut être trouvée en dehors de la révolution prolétarienne, en dehors de la lutte contre l'impérialisme. Ce point de vue antirévolutionnaire est maintenant démasqué. Le léninisme a prouvé et la guerre impérialiste et la révolution en Russie ont confirmé que la question nationale ne peut être résolue que sur le terrain de la révolution prolétarienne, que la victoire de la révolution en Occident exige l'alliance du prolétariat européen avec le mouvement des colonies et des pays assujettis contre l'impérialisme. La question nationale est partie de la question générale de la révolution prolétarienne, partie de la question de la dictature du prolétariat.

Existe-t-il dans le mouvement d'indépendance nationale des pays opprimés des possibilités révolutionnaires, et, si oui, y a-t-il lieu de les utiliser pour la révolution prolétarienne, de transformer les pays coloniaux et assujettis, de réserve de la bourgeoisie impérialiste, en alliés du prolétariat révolutionnaire ? C'est ainsi que se pose la question.

Le léninisme y répond affirmativement; autrement dit, il reconnaît l'existence de ces possibilités révolutionnaires et juge nécessaire de les utiliser pour le renversement de l'ennemi commun, l'impérialisme. Le mécanisme du développement de l'impérialisme, la guerre impérialiste et la révolution russe confirment entièrement les déductions du léninisme sur ce sujet.

De là, pour le prolétariat, la nécessité de soutenir activement, résolument le mouvement libérateur des peuples opprimés.

Il ne s'ensuit pas évidemment que le prolétariat doive soutenir n'importe quel mouvement national. Il doit appuyer ceux qui tendent à l'affaiblissement, au renversement de l'impérialisme et non à son maintien et à sa consolidation. Il arrive que les mouvements nationaux de certains pays opprimés soient en conflit avec les intérêts du mouvement prolétarien. Dans ces cas, il ne saurait être question de les soutenir. La question des droits d'une nation n'est pas une question isolée, indépendante, mais une partie de la question générale de la révolution prolétarienne. Par suite, elle doit être adaptée, subordonnée à cette dernière. Vers 1850, Marx était pour le mouvement national des Polonais et des Hongrois contre celui des Tchèques et des Slaves du Sud. Pourquoi ? Parce que ces derniers étaient alors des " peuples réactionnaires ", des avant-postes de la Russie autocratique en Europe, alors que les Polonais et les Hongrois étaient des " peuples révolutionnaires ", luttant contre l'autocratie. Parce que soutenir alors le mouvement national des Tchèques et des Slaves du Sud, c'eût été soutenir indirectement le tsarisme, l'ennemi le plus dangereux du mouvement révolutionnaire en Europe.

Les différentes revendications de la démocratie, et entre autres le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ne sont pas un absolu, mais une parcelle du mouvement démocratique (socialiste) mondial. Il est possible que dans certains cas la partie soit en contradiction avec le tout, et alors il faut la rejeter. (Lénine : Le bilan de la discussion.)

Ainsi donc, envisagés non pas au point de vue formel du droit abstrait, mais sous l'angle de la réalité, au point de vue des intérêts du mouvement révolutionnaire, certains mouvements nationaux peuvent avoir un caractère réactionnaire.

De même, le caractère incontestablement révolutionnaire de la plupart des mouvements nationaux est aussi relatif et particulier que le réactionnarisme de certains autres. Pour être révolutionnaire, un mouvement national ne doit pas nécessairement être composé d'éléments prolétariens, avoir un programme révolutionnaire ou républicain, une base démocratique. La lutte de l'émir d'Afghanistan pour l'indépendance de son pays est objectivement une lutte révolutionnaire malgré le monarchisme de l'émir et de ses lieutenants, car elle affaiblit, désagrège, sape l'impérialisme, alors que la lutte de démocrates, de " socialistes ", de " révolutionnaires " et de républicains comme Kérensky et Tsérételli, Renaudel et Scheidemann, Tchernov et Dan, Henderson et Clynes pendant la guerre impérialiste était une lutte réactionnaire, car elle avait pour résultat de farder l'impérialisme, de le consolider, d'amener sa victoire. De même, la lutte des marchands et intellectuels bourgeois égyptiens pour l'indépendance de l'Egypte est une lutte objectivement révolutionnaire, malgré l'origine et la condition bourgeoises des leaders du mouvement national, malgré leur opposition au socialisme, alors que la lutte du gouvernement ouvrier anglais pour le maintien de l'Egypte sous la tutelle de la Grande-Bretagne est une lutte réactionnaire, malgré l'origine et la condition prolétariennes des membres de ce gouvernement, malgré leurs soi-disant convictions socialistes. De même, le mouvement national des autres grands pays coloniaux et assujettis de l'Inde et la Chine n'en est pas moins, si même il contredit les principes de la démocratie formelle, un coup direct contre l'impérialisme, partant un mouvement révolutionnaire.Lénine a raison de dire qu'il faut envisager le mouvement national des peuples opprimés non pas du point de vue de la démocratie formelle, mais du point de vue de ses résultats effectifs dans la lutte générale contre l'impérialisme ; autrement dit, il faut apprécier ce mouvement " non pas isolément, mais sur l'échelle mondiale ".

LE MOUVEMENT LIBÉRATEUR DES PEUPLES OPPRIMÉS ET LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE

Dans la solution de la question nationale, le léninisme part des thèses suivantes :a)   Le monde est divisé en deux camps : d'un côté, une infime minorité de nations civilisées détenant la presque totalité du capital financier et exploitant le reste de la population du globe ; de l'autre, les peuples opprimés et exploités des colonies et des pays assujettis, qui forment la majorité de la population ;b)   Les colonies et les pays assujettis et exploités par le capital financier constituent une immense réserve de forces pour l'impérialisme ;c)   Ce n'est que par la lutte révolutionnaire contre l'impérialisme que les peuples opprimés des pays coloniaux et assujettis arriveront à se libérer du joug et de l'exploitation ;d)   Les principaux peuples assujettis sont déjà entrés dans la voie du mouvement libérateur national, qui doit infailliblement amener la crise du capitalisme mondial ;e)   Les intérêts du mouvement prolétarien dans les pays avancés et du mouvement national dans les colonies exigent que ces deux mouvements révolutionnaires fassent front unique contre l'ennemi commun, l'impérialisme ;f)   La victoire de la classe ouvrière dans les pays avancés et la libération des peuples opprimés par l'impérialisme sont impossibles sans la formation et la consolidation d'un front révolutionnaire commun ;g)   La formation d'un front révolutionnaire commun n'est possible que si le prolétariat des pays oppresseurs soutient directement et résolument le mouvement d'indépendance nationale des peuples opprimés contre l'impérialisme de la métropole, car " un peuple qui en opprime d'autres ne saurait être libre " (Marx) ;h) Ce soutien consiste dans la défense, l'application du principe du droit des nations à se séparer de la métropole, à se constituer en Etats indépendants ;i) Sans l'application de ce principe, il est impossible de réaliser l'union des nations en une économie mondiale unique, base matérielle de la victoire socialiste ;j) Cette union ne peut être que volontaire, fondée sur la confiance mutuelle et les rapports fraternels des différents peuples.

De là, deux tendances dans la question nationale : la tendance à l'émancipation politique du joug de l'impérialisme et à la création d'Etats nationaux indépendants, tendance qui a sa source dans une réaction contre l'oppression impérialiste et l'exploitation coloniale, et la tendance au rapprochement économique des nations, tendance déterminée par la formation d'un marché mondial et d'une économie mondiale.

L'histoire du capitalisme nous montre deux tendances dans la question nationale. La première, c'est l'éveil de la vie nationale et des mouvements nationaux, la lutte contre toute oppression nationale, la création d'Etats nationaux. La seconde, c'est le développement des relations de toute sorte entre les nations, la destruction des barrières nationales, la création de l'unité internationale du capital, de l'unité économique, politique, scientifique, etc. Ces deux tendances sont la loi mondiale du capitalisme. La première prédomine au début de son développement; la seconde caractérise la maturité du capitalisme qui marche à sa transformation en société socialiste. (Lénine : Remarques critiques.)

Pour l'impérialisme, ces deux tendances représentent des contradictions irréductibles, car il ne peut vivre sans exploiter les colonies, sans les maintenir par la force dans le cadre d'un " tout unique " ; il ne peut rapprocher les nations que par des annexions et des extensions coloniales, sans lesquelles il ne saurait se concevoir.

Pour le communisme, au contraire, ces tendances ne sont que les deux phases d'un seul processus : celui de l'émancipation des peuples opprimés du joug de l'impérialisme. Nous savons, en effet, que la fusion économique universelle n'est possible que sur les bases de la confiance mutuelle et en vertu d'un accord librement consenti, que la formation d'une union volontaire des peuples doit être précédée de la séparation des colonies d'avec le " tout " impérialiste " unique ", de la transformation de ces colonies en Etats indépendants.

De là, la nécessité d'une lutte incessante, acharnée contre le chauvinisme des " socialistes " des grandes puissances (Angleterre, France, Amérique, Italie, Japon, etc.) qui ne veulent pas combattre leurs gouvernements impérialistes et soutenir la lutte des colonies opprimées pour leur affranchissement, leur séparation d'avec la métropole.

Sans cette lutte, il est impossible d'éduquer la classe ouvrière des nations dominantes dans l'esprit de l'internationalisme véritable, de la rapprocher des masses laborieuses des colonies et des pays assujettis, de la préparer à la révolution prolétarienne. La révolution n'aurait pas triomphé en Russie, Koltchak et Dénikine n'auraient pas été vaincus si le prolétariat russe n'avait eu pour lui la sympathie et l'appui des peuples opprimés de l'ancien empire tsariste. Mais, pour obtenir leur sympathie et leur appui, il a dû d'abord briser leurs chaînes, les libérer du joug de l'impérialisme russe. Sans cela, il aurait été impossible d'asseoir solidement le pouvoir soviétiste, d'implanter l'internationalisme véritable et de créer cette remarquable organisation de collaboration des peuples qui s'appelle l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques et qui représente le prototype de l'union future des peuples dans une économie mondiale.

De là, la nécessité de combattre dans les pays opprimés l'étroitesse des socialistes qui ne voient que leurs intérêts nationaux directs, se renferment dans leur action locale et ne veulent pas comprendre la liaison du mouvement libérateur de leur pays avec le mouvement prolétarien des pays dominants.

Sinon, il est impossible de maintenir la solidarité de classe du prolétariat des nations opprimées avec celui des pays dominants dans leur lutte contre leur ennemi commun, l'impérialisme ; sinon il est impossible de réaliser l'internationalisme.

Telle est la voie à suivre pour l'éducation des masses laborieuses des nations opprimées et des nations dominantes dans l'esprit de l'internationalisme révolutionnaire. Voici ce que dit Lénine de cette éducation :

Cette éducation peut-elle être identique dans les grandes nations qui en oppriment d'autres et dans les petites nations opprimées, dans les pays qui annexent et dans les pays annexés ?

Evidemment non. La marche vers un but unique : l'égalité complète, le rapprochement étroit, la fusion de toutes les nations, peut emprunter divers chemins. Ainsi, pour arriver à un point situé au centre d'une page, on peut partir du bord gauche ou droit de cette page. Si, prêchant la fusion des peuples, le socialiste d'un grand pays oppresseur oublie que Nicolas II, Guillaume, George V, Poincaré et autres sont aussi pour la " fusion " avec les petites nations (au moyen de l'annexion), que Nicolas II est pour la " fusion " avec la Belgique, etc., il ne sera, en théorie, qu'un doctrinaire ridicule et, en pratique, qu'un auxiliaire de l'impérialisme.

Le centre de gravité de l'éducation internationaliste des ouvriers dans les pays oppresseurs doit résider dans la propagande et le soutien effectif du droit des peuples opprimés de se séparer de la métropole. Sans cela, il n'y a pas d'internationalisme possible. Nous pouvons et devons traiter d'impérialiste et de coquin tout socialiste d'un Etat oppresseur s'il ne fait pas cette propagande. Le droit de séparation d'avec la métropole est une revendication indispensable, quoique jusqu'à l'avènement du socialisme cette séparation ne soit possible que dans un cas sur mille.

Au contraire, le socialiste d'une petite nation doit reporter le centre de gravité de son agitation sur la deuxième partie de noire formule : " union volontaire " des nations. Il peut être, sans violer ses devoirs d'internationaliste, et pour l'indépendance politique de sa nation et pour son inclusion dans un Etat voisin quelconque. Mais, dans tous les cas, il doit lutter contre l'étroitesse nationale, ne pas se renfermer dans son mouvement, envisager l'ensemble du mouvement, comprendre qu'il faut subordonner l'intérêt particulier à l'intérêt général.

Les gens qui n'ont pas approfondi la question voient une " contradiction " dans le fait que les socialistes des Etats oppresseurs doivent réclamer la " liberté de séparation ", et les socialistes des nations opprimées la " liberté d'union " avec un autre peuple. Mais il suffit d'un peu de réflexion pour voir qu'il n'est pas d'autre voie vers l'internationalisme et la fusion des nations que celle que nous indiquons dans notre thèse. (Lénine : Le bilan de la discussion.)

VII - Stratégie et tactique

LA STRATÉGIE ET LA TACTIQUE, SCIENCE DE LA DIRECTION DE LA LUTTE DE CLASSE DU PROLÉTARIAT

La période de la IIe Internationale a été par excellence celle de la formation et de l'instruction des armées prolétariennes à une époque de tranquillité relative Le parlementarisme était alors la forme principale de la lutte de classe. Les grands conflits de classe, la préparation aux batailles révolutionnaires, les moyens d'instauration de la dictature du prolétariat n'étaient pas à l'ordre du jour. On se bornait à profiter des possibilités légales pour la formation et l'instruction des armées prolétariennes, à utiliser le parlementarisme dans le cadre d'un régime qui restreignait et semblait devoir restreindre indéfiniment le prolétariat au rôle d'opposition. Il est évident que dans une telle période et avec une telle conception des tâches du prolétariat, il ne pouvait y avoir ni stratégie ni tactique véritables, mais seulement des fragments de tactique et de stratégie.

La grande faute de la IIe Internationale n'est pas d'avoir utilisé les formes parlementaires de lutte, mais d'en avoir surestimé l'importance, de les avoir considérées presque comme les seules possibles et, quand vint la période des combats révolutionnaires, de la lutte extra-parlementaire, de s'être dérobée, refusée à l'accomplissement de ses nouvelles tâches.

Ce n'est qu'à la période suivante, période de l'action directe, de la révolution prolétarienne, où le renversement de la bourgeoisie s'imposa comme une nécessité, où la question des réserves du prolétariat (stratégie) s'avéra urgente, où les formes de lutte et d'organisation — parlementaires et extra-parlementaires (tactique) — se manifestèrent nettement, que pouvaient s'élaborer une stratégie et une tactique véritables de la lutte du prolétariat. C'est alors que Lénine fit revivre les pensées géniales de Marx et d'Engels sur la tactique et la stratégie, dissimulées par les opportunistes de la IIe Internationale. Mais il ne se borna pas à reprendre leurs thèses. Il les développa, les compléta et les réunit en un système de règles et de préceptes pour la direction de la lutte de classe du prolétariat. Des ouvrages comme : Que faire ? Deux tactiques, L'impérialisme, L'Etat et la révolution, La révolution prolétarienne, La maladie infantile sont incontestablement un apport extrêmement précieux à l'arsenal du marxisme. La stratégie et la tactiques léninistes sont la science de la lutte révolutionnaire du prolétariat.

LES ÉTAPES DE LA RÉVOLUTION

La stratégie consiste à déterminer la direction du coup principal du prolétariat et à régler en conséquence la disposition des forces révolutionnaires au cours d'une étape donnée de la révolution.

Notre révolution a varié dans sa stratégie suivant les étapes qu'elle a traversées.Première étape : 1903-février 1917. But : renverser le tsarisme, abolir les dernières survivances féodales. Force essentielle de la révolution : le prolétariat. Réserve directe: la paysannerie. Coup principal : isoler la bourgeoisie monarchiste libérale qui s'efforçait de gagner la paysannerie et de liquider la révolution par un accord avec le tsarisme. Disposition des forces : alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie. " Le prolétariat doit pousser à fond la révolution démocratique en ralliant à lui la masse de la paysannerie pour écraser la résistance de l'autocratie et paralyser la bourgeoisie instable " (Deux tactiques).

Deuxième étape : mars 1917-octobre 1917. But : renverser l'impérialisme en Russie et sortir de la guerre impérialiste. Force essentielle de la révolution : le prolétariat. Réserve directe : les couches pauvres de la paysannerie. Réserve probable : le prolétariat des pays voisins. Circonstances favorables : la prolongation de la guerre et la crise de l'impérialisme. Coup principal : isoler la démocratie petite-bourgeoise (menchéviks, s.-r.) s'efforçant de gagner les masses rurales laborieuses et de terminer la révolution par un accord avec l'impérialisme. Disposition des forces : alliance du prolétariat et des paysans pauvres.

Le prolétariat doit accomplir la révolution socialiste en ralliant à lui la masse des éléments semi-prolétariens de la campagne afin de briser par la force la résistance de la bourgeoisie et de paralyser la paysannerie et la petite-bourgeoisie instable. (Lénine : Deux tactiques.)

Troisième étape (consécutive à la révolution d'Octobre). But : consolider la dictature du prolétariat dans un pays. La révolution ne reste pas limitée à une seule contrée, elle entre dans sa phase mondiale. Forces essentielles : la dictature du prolétariat dans un pays, le mouvement révolutionnaire du prolétariat dans les autres. Principales réserves : les masses semi-prolétariennes et les petits paysans dans les pays avancés, le mouvement national dans les colonies et les pays asservis. Coup principal : isoler la démocratie petite-bourgeoise, les partis de la IIe Internationale, promoteurs de la politique de conciliation avec l'impérialisme. Disposition des forces : alliance de la révolution prolétarienne avec le mouvement national des colonies et des pays asservis.

La stratégie porte sur les forces essentielles de la révolution et ses réserves. Restant la même durant une étape donnée, elle change à chaque nouvelle étape de la révolution.

LES POUSSÉES ET LES DÉPRESSIONS DU MOUVEMENT ET LA TACTIQUE

La tactique consiste à déterminer la ligne de conduite du prolétariat pendant une période relativement courte de flux ou de reflux, d'ascension ou de dépression du mouvement révolutionnaire, à suivre cette ligne en remplaçant les anciens mots d'ordre, formes de lutte et d'organisation, par de nouveaux, en alliant ces formes les unes aux autres, etc. Si la tragédie a pour but, par exemple, de mener jusqu'au bout et de gagner la guerre contre le tsarisme ou la bourgeoisie, la tactique, elle, s'assigne des objectifs plus restreints. Elle s'efforce de gagner telle ou telle bataille, de faire aboutir telle ou telle campagne, telle ou telle intervention appropriée à la situation pendant une période donnée de poussée ou de dépression révolutionnaire. Elle est partie de la stratégie et, comme telle, subordonnée à cette dernière. La tactique varie selon les périodes de poussée ou de dépression. .Ainsi, dans la première étape de la révolution (1903-fêvrier 1917), elle a varié à maintes reprises, alors que le plan stratégique restait inchangé. De 1903 à 1905, elle était offensive, car alors le mouvement se développait. Grèves politiques locales, manifestations politiques, grève politique générale, boycottage de la Douma, insurrection, mois d'ordre révolutionnaires de combat : telles sont alors les formes successives de la lutte révolutionnaire, parallèlement auxquelles varient les formes d'organisation. Comités d'usines, comités paysans révolutionnaires, comités de grève, soviets des députés ouvriers, parti ouvrier agissant plus ou moins ouvertement: telles sont les formes d'organisation durant cette période.

De 1907 à 1912, le mouvement traversant une phase de dépression, le parti fut oblige d'adopter la tactique de la retraite. Par suite, les formes de lutte et d'organisation changèrent. Le boycottage du Parlement fit place à la participation à la Douma, l'action révolutionnaire directe aux interventions et au travail parlementaires, la grève politique générale aux grèves économiques partielles, ou même au calme complet. Le parti fut réduit à l'action clandestine et les organisations révolutionnaires de niasse remplacées par différentes organisations légales (sociétés d'éducation, coopératives, caisses d'assurance, etc.).

De même, au cours de la deuxième et de la troisième étapes de la révolution, la tactique changea fréquemment alors que la stratégie restait invariable.

La tactique a pour objet les formes de la lutte et de l'organisation du prolétariat, qu'elle allie ou substitue les unes aux autres suivant la situation. Dans une étape donnée de la révolution, elle varie en fonction de la poussée ou de la dépression du mouvement.

LA DIRECTION STRATÉGIQUE

Les réserves de la révolution sont :Directes : a) paysannerie et couches intermédiaires de la population ; b) prolétariat des pays voisins ; c) mouvement révolutionnaire dans les colonies et les pays assujettis ; d) dictature du prolétariat. Le prolétariat, tout en conservant sa suprématie, peut renoncer temporairement à une partie de ces réserves, afin de neutraliser un adversaire puissant ou d'en obtenir une trêve.Indirectes : a) antagonismes et conflits entre les classes indigènes non-prolétariennes, susceptibles d'être utilisés par le prolétariat pour affaiblir l'adversaire et renforcer ses propres réserves ; b) antagonismes, conflits et guerres qui éclatent entre les Etats bourgeois hostiles à l'Etat prolétarien, et que le prolétariat peut utiliser pour mener son offensive ou couvrir sa retraite.

L'importance des réserves directes est évidente. Quant à celle des réserves indirectes, quoiqu'elle n'apparaisse pas toujours clairement, elle est capitale pour la révolution. On ne saurait nier, par exemple, l'importance immense du conflit entre la démocratie petite-bourgeoise (s.-r.) et la bourgeoisie monarchiste libérale (cadets) pendant et après la première révolution, conflit qui a incontestablement contribué à soustraire la paysannerie à l'influence de la bourgeoisie. De même, la guerre à mort que se livraient les principaux groupes impérialistes au moment de la révolution d'Octobre les empêcha de concentrer leurs forces contre la Russie soviétiste et permit au prolétariat d'organiser les siennes, de consolider son pouvoir et de préparer l'écrasement de Koltchak et de Dénikine. Maintenant que les antagonismes entre les groupes impérialistes s'accentuent au point de rendre une nouvelle guerre inévitable, ces réserves indirectes auront pour le prolétariat une importance de plus en plus grande.

La direction stratégique consiste à utiliser rationnellement toutes ces réserves pour atteindre le but essentiel de la révolution au cours d'une étape donnée.

En quoi consiste principalement l'utilisation rationnelle des réserves ?Premièrement, à concentrer le gros de ses forces sur le point le plus vulnérable de l'adversaire au moment décisif, lorsque la révolution est déjà mûre, que l'offensive se développe, que l'insurrection va éclater et que le ralliement des réserves à l'avant-garde est nécessaire pour assurer le succès. Comme exemple, nous prendrons la stratégie du parti, d'avril à octobre 1917. Le point le plus vulnérable de l'adversaire était alors incontestablement la guerre. Aussi le parti, sur cette question, rassembla-t-il autour de l'avantgarde prolétarienne la masse de la population. Sa stratégie consista à former, à entraîner l'avant-garde par des démonstrations, des manifestations et des actions de rue, et, par l'intermédiaire des soviets à l'arrière et des comités de soldats sur le iront, à rallier les réserves autour de l'avant-garde. L'issue de la révolution a montré la justesse de cette stratégie.

Voici ce que, paraphrasant les thèses de Marx et Engels sur l'insurrection, Lénine dit de cette utilisation des forces de la révolution :

Ne jamais jouer avec l'insurrection et, lorsqu'on la commence, être bien pénétré de l'idée qu'elle doit être menée jusqu'au bout. Rassembler, à l'endroit et au moment décisifs, des forces de beaucoup supérieures à celles de l'ennemi; sinon, ce dernier, mieux préparé, mieux organisé, anéantira les insurgés. L'insurrection une fois commencée, agir avec le maximum de vigueur et prendre, coûte que coûte, l'offensive. " La défensive est la mort de l'insurrection. " S’efforcer de prendre l'ennemi au dépourvu, de profiter du moment où ses troupes sont dispersées. Remporter chaque jour des succès, même peu considérables (on pourrait même dire " chaque heure " s'il s'agit d'une seule ville), et conserver à tout prix la " supériorité morale ". (Lénine : Sur la route de l'insurrection.)

Deuxièmement, à bien choisir le moment du coup décisif, le moment de l'insurrection, qui doit être celui où la crise a atteint son plus extrême degré d'acuité, où l'avant-garde, sûre de l'appui de ses réserves, est prête à se battre jusqu'au bout, où le désarroi est le plus fort dans les rangs de l'adversaire.

On peut considérer le moment venu pour la bataille décisive lorsque toutes les forces de classes qui nous sont hostiles se sont suffisamment entre-déchirées, affaiblies dans leur lutte mutuelle; lorsque tous les éléments intermédiaires hésitants et instables, c'est-à-dire la petite bourgeoisie, la démocratie petite-bourgeoise, se sont suffisamment démasqués, déconsidérés par leur faillite dans la pratique; lorsque l'ensemble du prolétariat commence à réclamer les actes révolutionnaires les plus décisifs contre la bourgeoisie. Alors, la révolution est mûre; alors, si nous avons bien tenu compte de toutes les conditions énoncées plus haut et bien choisi le moment, notre victoire est assurée (La maladie infantile du communisme).

L'insurrection d'Octobre peut être considérée comme un modèle de l'application de cette stratégie.

Si le parti n'observe pas cette deuxième condition, il commet, soit en retardant sur le mouvement, soit en le devançant par trop, une faute dangereuse, susceptible d'entraîner un échec. Un exemple de cette faute, c'est-à-dire du choix inopportun du moment de l'insurrection: la tentative d'une partie de nos camarades de commencer l'insurrection par l'arrestation de la Conférence démocratique en août 1917, alors qu'il régnait encore une certaine hésitation dans les soviets, que nous étions à un tournant et que les réserves n'avaient pas encore rallié l'avant-garde.Troisièmement, à suivre invariablement, malgré tous les obstacles, la direction une fois adoptée afin que l'avant-garde ne perde pas de vue le but essentiel de la lutte et que les masses marchent sans dévier vers ce but en s'efforçant de se grouper le plus étroitement possible autour de l'avant-garde. La violation de cette règle est des plus dangereuses, car elle amène la " perte de la direction ". Un exemple : la décision prise par notre parti, immédiatement après la Conférence démocratique, de participer au Pré-Parlement. A ce moment, le parti semblait avoir oublié que la création du Pré-Parlement était uniquement une tentative de la bourgeoisie de faire dévier le pays de la voie des soviets pour l'entraîner dans celle du parlementarisme bourgeois, que sa participation à une telle institution pouvait brouiller toutes les cartes et dévoyer les ouvriers et les paysans menant la lutte révolutionnaire sous le mot d'ordre : " Tout le pouvoir aux soviets ". Cette faute fut réparée par la sortie des bolcheviks du Pré-Parlement.Quatrièmement, à manœuvrer avec ses réserves lorsque l'ennemi est supérieur en force, qu'il est notoirement désavantageux d'accepter la bataille et que la retraite, vu la corrélation des forces, est le seul moyen pour l'avant-garde d'échapper à l'écrasement et de conserver ses réserves

Les partis révolutionnaires doivent parachever leur instruction. Ils ont appris à mener l'offensive. Maintenant, ils doivent comprendre la nécessité de compléter cette science par celle de la retraite. Instruite par une amère expérience, la classe révolutionnaire commence à comprendre qu'il est impossible de vaincre sans connaître à la fois l'art de l'offensive et celui de la retraite (La maladie infantile du communisme).

Le but de cette stratégie est de gagner du temps, de désagréger l'adversaire et d'accumuler des forces pour passer ensuite à l'offensive. Ainsi la conclusion de la paix de Brest permit au parti de gagner du temps, d'exploiter les conflits de l'impérialisme, de désagréger les forces de l'adversaire, de conserver la paysannerie et de préparer l'offensive contre Koltchak et Dénikine.

En concluant une paix séparée, nous nous libérons, autant qu'il est possible à l'heure actuelle, des deux groupes impérialistes belligérants, nous exploitons leur hostilité, leur guerre qui les empêche jusqu'à un certain point de conclure un accord contre nous, nous nous assurons une période de tranquillité qui nous permettra de poursuivre et de consolider la révolution socialiste. (Lénine : Thèses sur la paix.)Maintenant — disait Lénine trois ans après Brest-Litovsk — les imbéciles eux-mêmes voient que la paix de Brest était une concession qui nous a renforcés et a morcelé les forces de l'impérialisme international (Les nouveaux temps).

LA DIRECTION TACTIQUE

La direction tactique est une partie de la direction stratégique, à laquelle elle est subordonnée. Elle consiste à assurer l'utilisation rationnelle de toutes les formes de lutte et d'organisation du prolétariat afin d'obtenir, dans une situation donnée, le maximum de résultats nécessaire pour la préparation de la victoire stratégique.

En quoi consiste principalement l'utilisation rationnelle des formes de lutte et d'organisation du prolétariat?Premièrement, à mettre au premier plan les formes de lutte et d'organisation qui, correspondant le mieux à l'état du mouvement, permettent d'amener et de répartir convenablement les masses sur le front de la révolution.

Il faut que les masses conçoivent l'impossibilité du maintien de l'ancien ordre de choses, la nécessité d'y mettre fin et se montrent prêtes à soutenir l'avant-garde. Mais cette conscience réfléchie ne leur viendra que de leur propre expérience. Leur donner la possibilité de comprendre l'inéluctabilité du renversement de l'ancien pouvoir, mettre en avant des moyens de lutte et des formes d'organisation leur permettant de constater expérimentalement la justesse des mots d'ordre révolutionnaires: telle est la tâche à accomplir.

L'avant-garde se serait détachée de la classe ouvrière et cette dernière aurait perdu contact avec les masses, si jadis les bolcheviks n'avaient pas résolu de participer à la Douma, d'y lutter, de concentrer leurs forces sur l'action parlementaire afin de permettre aux masses de constater la nullité de la Douma, le mensonge des promesses des cadets, l'impossibilité d'un accord avec le tsarisme, la nécessité de l'alliance de la paysannerie et de la classe ouvrière. Sans cette expérience des masses dans la période de la Douma, il eût été impossible de démasquer les cadets et d'assurer l'hégémonie du prolétariat.

La tactique de l’otzovisme était dangereuse parce qu'elle menaçait de détacher l'avant-garde de ses réserves innombrables.

Le parti se serait détaché de la classe ouvrière et celle-ci aurait perdu son influence sur les paysans et les soldats si le prolétariat avait suivi les communistes de gauche qui réclamaient l'insurrection en avril 1917, alors que les menchéviks et les s.-r., partisans de la guerre et de l'impérialisme, n'avaient pas encore eu le temps de se discréditer aux yeux des masses, qui devaient constater à leurs dépens le mensonge des discours menchévico-socialistes-révolution-naires sur la paix, la terre, la liberté. Sans l'expérience des masses sous Kérensky, les menchéviks et les s.-r. n'auraient pas été isolés et la dictature du prolétariat aurait été impossible. C'est pourquoi la seule tactique juste consistait à mettre en lumière les fautes des partis petits-bourgeois et à mener la lutte ouverte au sein des soviets.

La tactique des communistes de gauche était dangereuse parce qu'elle menaçait d'enlever au parti son rôle de chef de la révolution prolétarienne et d'en faire un ramassis de conspirateurs vides et inconsistants.

Il est impossible de vaincre avec la seule avant-garde. La lancer à la bataille décisive avant que les larges masses ne soient prêtes à la soutenir, ou tout au moins n'observent une neutralité bienveillante... serait non seulement une folie, mais un crime. Or, pour que la masse des travailleurs et de ceux qu'opprime le capital adopte une telle attitude, la propagande et l'agitation à elles seules ne suffisent pas ; il faut l'expérience politique des masses elles-mêmes. Telle est la loi fondamentale pour les grandes révolutions, loi confirmée maintenant d'une façon frappante par la Russie comme par l'Allemagne. Aussi bien que les masses russes incultes, souvent illettrées, les masses allemandes, incomparablement plus cultivées, ont dû constater à leurs dépens l'impuissance, la veulerie, la platitude, l'infamie du gouvernement des hommes de la IIe Internationale, l'inévitabilité soit de la dictature de la réaction extrême (Kornilov en Russie, Kapp et consorts en Allemagne), soit de la dictature du prolétariat, pour évoluer résolument vers le communisme (La maladie infantile du communisme).

Deuxièmement, à trouver dans la chaîne des processus l'anneau auquel on pourra se raccrocher au moment donné et dont la possession permettra de tenir toute la chaîne et de préparer les conditions de la victoire stratégique.

Il s'agit de choisir parmi les tâches qui se posent au parti celle qui est la plus urgente, la plus importante et dont l'accomplissement permettra l'exécution des autres.

Nous démontrerons cette proposition par deux exemples empruntés, l'un au passé lointain, l'autre au passé récent.

Lorsque le parti était encore en voie de formation, que les innombrables organisations n'étaient pas reliées entre elles, que le primitivisme, l'esprit de cercle et la confusion idéologique y régnaient en maîtres, l'anneau essentiel de la chaîne, la tâche fondamentale entre toutes était la création d'un journal illégal pour toute la Russie. En effet, dans les conditions d'alors, ce n'était qu'au moyen d'un tel journal que l'on pouvait créer un noyau solide, capable de fondre en un tout unique les innombrables cercles et organisations, de préparer les conditions de l'unité idéologique et tactique et de poser ainsi les bases d'un parti véritable.

Après la guerre, au début de la restauration de l'économie, alors que l'industrie était en proie à la désorganisation, que l'agriculture soutirait du manque de produits industriels, que la soudure de l'industrie étatique avec l'économie paysanne était la condition essentielle de la réalisation du socialisme, l'anneau essentiel, la lâche fondamentale était le développement du commerce. Pourquoi? Parce que, sous la Nep, la soudure de l'industrie et de l'économie paysanne est impossible autrement que par le commerce; parce que la production sans l'écoulement des marchandises est la mort de l'industrie; parce qu'on ne peut élargir cette dernière qu'en développant la vente; parce que ce n'est qu'après s'être consolidé dans le domaine commercial que l'on peut lier l'industrie à l'agriculture, résoudre les autres problèmes à l'ordre du jour et créer par là même les conditions pour la pose des fondements de l'économie socialiste.

Il ne suffit pas d'être révolutionnaire et partisan du socialisme ou du communisme ; il faut savoir trouver à chaque moment donné l'anneau de la chaîne auquel on puisse s'accrocher, qui permettra de tenir fortement toute la chaîne et de s'accrocher à l'anneau suivant... Au moment actuel, cet anneau, c'est le développement du commerce intérieur et sa régularisation par l'Etat. Le commerce, voilà l'anneau auquel, dans la chaîne historique des événements, dans les formes transitoires de notre construction socialiste, il nous faut nous accrocher de toutes nos forces. Lénine : De l'importance de l'or).

RÉFORMISME ET RÉVOLUTIONNISME

En quoi la tactique révolutionnaire se distingue-t-elle de la tactique réformiste ?

D'aucuns pensent que le léninisme est contre les réformes, contre les compromis et les accords. C'est faux. Les bolcheviks savent que, dans un certain sens, " tout est bon à prendre ", que, dans certaines circonstances, les réformes en général, les compromis et les accords en particulier, sont nécessaires et utiles.

Mener la guerre pour le renversement de la bourgeoisie internationale, guerre cent fois plus difficile, plus longue, plus compliquée que la guerre la plus acharnée qui puisse exister entre des Etats quelconques, et renoncer à l'avance à louvoyer, à exploiter (ne serait-ce que temporairement) 1es antagonismes d'intérêt entre ses ennemis, à passer des accords et des compromis (quoique temporaires, conventionnels, instables) avec des alliés possibles, n'est-ce pas ridicule au plus haut point ? N'est-ce pas là la même chose que si dans l'ascension d'une montagne abrupte, inexplorée, on se refusait à l'avance à faire des zigzags, à revenir parfois en arrière, à s'écarter de la direction fixée pour en essayer une autre ? (La maladie infantile du communisme.)

Ce qui importe, évidemment, ce ne sont pas les réformes, les compromis ou les accords, mais l'usage que l'on en fait.

Pour le réformiste, la réforme est tout; quant au travail révolutionnaire, il n'est là que pour la forme. C'est pourquoi, avec la tactique réformiste sous le pouvoir bourgeois, toute réforme tend inévitablement à consolider ce pouvoir, à désagréger la révolution.

Pour le révolutionnaire, au contraire, le principal, c'est le travail révolutionnaire et non la réforme; pour lui, la réforme n'est que le produit accessoire de la révolution. C'est pourquoi, avec la tactique révolutionnaire sous le pouvoir de la bourgeoisie, toute réforme tend inévitablement à désagréger ce pouvoir, à consolider la révolution, à devenir un point d'appui pour le développement du mouvement révolutionnaire.

Le révolutionnaire acceptera une réforme pour allier l'action légale à l'action illégale, dissimuler le renforcement du travail clandestin, faire l'éducation des masses et préparer le renversement de la bourgeoisie.

Le réformiste, au contraire, acceptera des réformes pour se reposer sur ses lauriers, renoncer à tout travail illégal et entraver la préparation des masses à la révolution.

Ainsi en est-il des réformes et des accords sous l'impérialisme.

Sous la dictature du prolétariat, la situation change quelque peu. Dans certains cas, le pouvoir prolétarien peut se trouver forcé de renoncer temporairement à la refonte immédiate totale de l'état de choses existant pour procéder à sa transformation progressive, pour s'engager, comme le dit Lénine, dans la voie réformiste, dans la voie des zigzags, des concessions aux classes non-prolétariennes afin de désagréger ces dernières, de donner à la révolution le temps de respirer, de rassembler ses forces et de préparer une nouvelle offensive. Cette voie, on ne saurait le nier, est dans un certain sens réformiste. Mais il faut se souvenir qu'en l'occurrence la réforme émane du pouvoir prolétarien, qu'elle lui donne la trêve nécessaire, qu'elle est destinée à désagréger non pas la révolution, mais les classes non-prolétariennes. Par suite, elle est utile et nécessaire.

Si le pouvoir prolétarien peut se permettre cette politique, c'est uniquement parce que, dans la période précédente, l'avance de la révolution a été considérable et lui a donné assez d'espace pour reculer temporairement quand la nécessité s'en fait sentir.

Ainsi donc, si auparavant, sous le pouvoir bourgeois, les réformes étaient un produit accessoire de la révolution, maintenant, sous la dictature du prolétariat, elles ont leur source dans les conquêtes révolutionnaires du prolétariat, dans les réserves accumulées par ce dernier.

Ce n'est que par le marxisme, dit Lénine, que le rapport des réformes à la révolution est déterminé exactement et rationnellement. Mais Marx ne pouvait voir ce rapport que sous l'angle de son époque, où le prolétariat n'avait encore remporté de victoire tant soit peu solide et durable dans aucun pays. Dans cette situation, il n'existait pas de base pour un rapport juste, car la réforme est le produit accessoire de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat... Après la victoire du prolétariat, ne serait-ce que dans un seul pays, quelque chose de nouveau apparaît dans le rapport des réformes à la révolution. En principe, rien n'est changé; mais dans la forme, il survient une modification que Marx ne pouvait prévoir, mais que l'on ne peut concevoir que sur le terrain de la philosophie et de la politique du marxisme... Après la victoire, les réformes (tout en restant sur l'échelle internationale un produit accessoire) sont, pour le pays où le prolétariat a vaincu, une trêve nécessaire et légitime lorsque les forces ne sont pas suffisantes pour franchir telle ou telle étape. La victoire donne une telle " réserve de forces " qu'elle permet, même au cours d'une retraite forcée, de tenir bon matériellement et moralement.

VIII - Le parti

Dans la période prérévolutionnaire, période de domination de la IIe Internationale, où les formes parlementaires de lutte étaient considérées comme les principales, le parti n'avait pas et ne pouvait pas avoir l'importance décisive qu'il a acquise dans la suite au cours des grandes batailles révolutionnaires. D'après Kautsky, la IIe Internationale était essentiellement un instrument de paix; par suite, il lui était impossible de rien entreprendre de sérieux pendant la guerre, pendant la période des actions révolutionnaires du prolétariat. Qu'est-ce à dire? Que les partis de la IIe Internationale ne sont pas adaptés à la lutte révolutionnaire du prolétariat, qu'ils ne sont pas des partis de combat menant les ouvriers à la conquête du pouvoir, mais des appareils de campagne électorale et de lutte parlementaire. C'est pourquoi, sous la IIe Internationale, l'organisation politique essentielle du prolétariat était non pas le parti, mais la fraction parlementaire. Le parti était alors l'appendice, le serviteur de la fraction parlementaire. Il est évident que, dans ces conditions, il ne pouvait être question de préparer le prolétariat à la révolution.

Mais il n'en est plus de même dans la nouvelle période, qui est celle des collisions ouvertes de classe, des interventions révolutionnaires du prolétariat, de la préparation au renversement de l'impérialisme et à la conquête du pouvoir. Réorganisation du travail du parti sur la base révolutionnaire, préparation des ouvriers à la lutte directe pour le pouvoir, préparation et ralliement des réserves, alliance avec les prolétaires des pays voisins, instauration d'une liaison solide avec le mouvement colonial: telles sont les principales tâches qui s'imposent au prolétariat. Compter pour leur accomplissement sur les anciens partis social-démocrates formés à l'école du parlementarisme pacifique, c'est se condamner à la défaite. Demeurer sous leur direction, c'est consentir à rester désarmé devant l'ennemi.

Le prolétariat, évidemment, n'a pu se résigner à cette situation. Il a compris la nécessité d'un parti combatif, révolutionnaire, assez courageux pour le mener à la lutte pour le pouvoir, assez expérimenté pour se débrouiller dans la complexité des facteurs et des événements et assez souple pour lui faire contourner les écueils. II s'est rendu compte que, sans un tel parti, il ne pouvait songer à renverser l'impérialisme et à instaurer sa dictature.

Or, ce parti, c'est le parti du léninisme.

Quelles en sont les caractéristiques?

LE PARTI, AVANT-GARDE DE LA CLASSE OUVRIÈRE

Le parti doit être l'avant-garde de la classe ouvrière. Il doit en grouper les meilleurs éléments, incarner leur expérience, leur esprit révolutionnaire, leur dévouement illimité à la cause du prolétariat. Mais pour remplir son rôle, il doit être armé de la théorie révolutionnaire, connaître les lois du mouvement, les lois de la révolution. Sinon, il n'est pas en état d'entraîner le prolétariat à sa suite et de diriger sa lutte. Il ne peut être un parti véritable s'il se borne à enregistrer ce que sent et pense la masse ouvrière et à suivre le mouvement spontané, routinier et indifférent à la politique; s'il ne sait pas s'élever au-dessus des intérêts passagers du prolétariat et inculquer à la masse la conscience de classe. Il doit marcher en tète de la classe ouvrière, voir plus loin que cette dernière, entraîner à sa suite le prolétariat et non se traîner à sa remorque comme les partis de la IIe Internationale, qui font ainsi du prolétariat l'instrument de la bourgeoisie. Seul, un parti conscient de son rôle d'avant-garde et capable d'élever la masse prolétarienne à la conscience de classe est en état de détourner la classe ouvrière de la voie du trade-unionisme et de la transformer en une force politique indépendante. Le parti est le chef politique de la classe ouvrière.

J'ai exposé plus haut les difficultés de la lutte de la classe ouvrière, la nécessité de la stratégie et de la tactique, les règles de la manœuvre et de l'utilisation des réserves, les procédés de l'offensive et de la défensive. Comment la musse innombrable des prolétaires pourra-t-elle se débrouiller dans cette complexité, comment trouvera-t-elle l'orientation juste? Une armée en guerre ne peut se passer d'un état-major si elle ne veut pas être battue. A plus forte raison, le prolétariat ne peut-il s'en passer, s'il ne veut pas se livrer pieds et poings liés à ses ennemis. Mais où trouver cet état-major? Uniquement dans le parti révolutionnaire. Sans lui, la classe ouvrière est une armée privée de direction.

Mais le parti ne peut être seulement l'avant-garde. Il doit être en même temps une partie de la classe, partie intimement liée à cette dernière. La distinction entre l'avant-garde el le reste de la masse ouvrière, les membres du parti et les sans-parti, ne peut cesser tant que les classes n'auront pas disparu, tant que le prolétariat verra affluer dans ses rangs des transfuges d'autres classes, tant que la classe ouvrière tout entière ne pourra s'élever au niveau de son avant-garde. Mais le parti faillirait à son rôle si cette distinction se transformait en rupture, s'il se renfermait en lui-même el se détachait des masses sans-parti. Pour diriger la classe, il faut qu'il soit lié avec les sans-parti, que ceux-ci acceptent sa direction, qu'il jouisse parmi eux d'une autorité morale et politique incontestable. Deux cent mille ouvriers viennent d'entrer dans notre parti. Fait remarquable ils sont moins venus d'eux-mêmes qu'ils n'y ont été envoyés par leurs camarades sans-parti, qui les ont présentés et ont été en général appelés à ratifier leur admission. Cela prouve que la masse des ouvriers sans-parti considère notre parti comme le sien, comme le parti au développement duquel elle est vitalement intéressée et auquel elle confie librement son sort. Il est évident que, sans ces liens moraux invisibles qui la relient à notre parti, ce dernier perdrait considérablement de sa force. Le parti est partie indissoluble de la classe ouvrière.

Nous sommes le parti de la classe, qui, par suite, doit presque totalement (en temps de guerre civile, totalement) agir sous la direction de notre parti, se serrer le plus possible autour de lui. Mais il serait erroné de croire que, sous le capitalisme, toute la classe ou presque soit en état de s'élever à la conscience et à l'activité de son avant-garde, de son parti socialiste. Sous le capitalisme, on le voit, l'organisation professionnelle elle-même (plus primitive, plus accessible aux couches arriérées) peut arriver à englober toute ou presque toute la classe ouvrière. Mais ne pas comprendre l'étendue de nos tâches, les restreindre, ce serait oublier la différence entre l'avant-garde et la masse dont elle est l'aimant, ce serait oublier l'obligation constante de l'avant-garde qui est d'élever progressivement les larges couches prolétariennes à son niveau. (Lénine : Un pas en avant, deux en arrière).

LE PARTI, DETACHEMENT ORGANISÉ DE LA CLASSE OUVRIÈRE

Le parti n'est pas seulement l'avant-garde de la classe ouvrière. S'il veut diriger véritablement la lutte de cette dernière, il doit en être également le détachement organisé. En régime capitaliste, il a des tâches extrêmement importantes et variées. Il doit diriger le prolétariat dans sa lutte parmi les difficultés de toute sorte, le mener à l'offensive lorsque la situation l'exige, le soustraire par la retraite aux coups de son adversaire quand il risque d'être écrasé par ce dernier, inculquer à la masse des ouvriers sans-parti l'esprit de discipline, de méthode, d'organisation, de fermeté nécessaire à la lutte. Mais il ne peut s'acquitter de ces tâches que s'il est lui-même la personnification de la discipline et de l'organisation, que s'il est lui-même le détachement organisé du prolétariat. Sinon, il ne saurait prétendre à la direction de la masse prolétarienne. Le parti est le détachement organisé de la classe ouvrière.

Le premier point de notre statut, rédigé par Lénine, détermine que le parti est un tout organisé; il le considère comme la somme de ses organisations et ses membres comme les membres d'une de ses organisations. Les menchéviks qui, en 1903 déjà, combattaient cette formule, proposaient un "système" d'admission automatique dans le parti. D'après eux, la qualité de membre du parti devait être accordée à tout professeur, collégien, sympathisant ou gréviste soutenant de façon ou d'autre le parti, mais n'adhérant et ne voulant adhérer à aucune de ses organisations. Il est clair que l'adoption de ce système aurait eu pour résultat de remplir le parti de professeurs et de collégiens, d'en faire une institution amorphe, perdue dans la masse des "sympathisants", où il eût été impossible d'établir une distinction entre le parti et la classe et d'élever les masses inorganisées au niveau de leur avant-garde. Avec ce système opportuniste, notre parti n'aurait pu, évidemment, accomplir son rôle d'organisateur de la classe ouvrière au cours de la révolution.

Si l'on admet le point de vue de Martov, les frontières du parti restent indéterminées, car " chaque gréviste " peut " se déclarer membre du parti ". Quelle est l'utilité de cet amorphisme ? L'extension d'une simple " appellation ". Sa nocivité ? La confusion, essentiellement désorganisatrice, de la classe et du parti (Un pas en avant, deux en arrière).

Mais le parti est non seulement la somme, mais aussi le système unique de ses organisations, leur union formelle en un tout unique, comportant des organes supérieurs et inférieurs de direction, où la minorité se soumet à la majorité et où les décisions pratiques adoptées sont obligatoires pour tous les membres. S'il n'en était pas ainsi, le parti ne pourrait réaliser la direction méthodique et organisée de la lutte de la classe ouvrière.

Auparavant, notre parti n'était pas un tout formellement organisé, mais seulement la somme des groupes particuliers. Aussi ces groupes ne pouvaient-ils exercer les uns sur les autres qu'une influence idéologique. Maintenant, nous sommes devenus un parti organisé; autrement dit, nous avons un pouvoir, en vertu duquel les instances inférieures du parti sont subordonnées aux instances supérieures (Un pas en avant, deux en arrière).

Le principe de la soumission de la minorité à la majorité, de la direction du travail par un organisme central, a été souvent attaqué par les éléments instables, qui le qualifiaient de bureaucratisme, de formalisme, etc. Mais sans ce principe, dont le léninisme, en matière d'organisation est l'application stricte, le parti ne pourrait accomplir un travail méthodique, ni diriger la lutte de la classe ouvrière. L'opposition à ce principe est qualifiée de " nihilisme russe " par Lénine, qui déclare qu'il faut en finir avec cet " anarchisme de grand seigneur ".

Voici ce qu'il dit à ce propos dans Un pas en avant, deux en arrière :

Cet anarchisme de grand seigneur est caractéristique, du nihiliste russe, auquel l'organisation du parti semble une monstrueuse " fabrique " ; la soumission de la partie au tout et de la minorité à la majorité, une servitude; la division du travail sous la direction d'un organisme central, une transformation des hommes en " rouages " ; le statut d'organisation du parti, une chose inutile dont on pourrait fort bien se passer... Il est clair que ces protestations contre le " bureaucratisme " ne servent qu'à masquer chez leurs auteurs un mécontentement personnel de la composition des organismes centraux. Tu es un bureaucrate parce que tu as été nommé par le congrès non pas avec, mais contre mon agrément; tu es un formaliste parce que tu t'appuies sur la décision formelle du congrès et non sur mon consentement; tu agis mécaniquement parce que tu te réfères à la majorité du congrès du parti et que tu ne tiens pas compte de mon désir d'être coopté; tu es un autocrate parce que tu ne veux pas remettre le pouvoir aux mains du vieux groupe de copains. [Il s'agit ici d'Axelrod, Martov, Polressov et autres qui ne se soumettaient pas aux décisions du 3e congrès et accusaient Lénine de bureaucratisme.]

LE PARTI, FORME SUPERIEURE DE L’ORGANISATION DE CLASSE DU PROLETARIAT

Le parti est le détachement organisé, mais non la seule organisation de la classe ouvrière. Cette dernière en a une série d'autres qui lui sont indispensables dans la lutte contre le capital: syndicats, coopératives, comités d'usines, fractions parlementaires, unions de femmes sans-parti, presse, associations culturelles, unions des jeunesses, organisations combatives révolutionnaires (au cours de l'action révolutionnaire directe), soviets de députés, Etat (si le prolétariat est au pouvoir), etc. La plupart de ces organisations sont sans-parti; quelques-unes seulement adhèrent au parti ou en sont une ramification. Toutes elles sont, dans certaines conditions, absolument nécessaires à la classe ouvrière, pour consolider ses positions de classe dans les différentes sphères de la lutte et en faire une force capable de remplacer l'ordre bourgeois par l'ordre socialiste.

Mais comment réaliser l'unité de direction avec des organisations aussi diverses ? Comment éviter que leur multiplicité n'entraîne des dissentiments dans la direction ? Ces organisations, dira-t-on, accomplissent chacune leur travail dans leur sphère spéciale et, par suite, elles doivent mener leur action dans une direction unique, car elles servent une seule classe: celle des prolétaires. Qui donc détermine cette direction unique ? Quelle est l'organisation centrale assez expérimentée pour élaborer cette ligne générale et capable, grâce à son autorité, d'inciter toutes ces organisations à la suivre, d'obtenir l'unité de direction et d'exclure la possibilité des à-coups ?

Cette organisation, c'est le parti du prolétariat.

Il a, en effet, toutes les qualités. " Tout d'abord, parce qu'il l'enferme l'élite de la classe ouvrière, élite liée directement avec les organisations sans-parti du prolétariat, que fréquemment elle dirige. En second lieu, parce qu'il est la meilleure école pour la formation de leaders ouvriers capables de diriger les différentes organisations de leur classe. En troisième lieu, parce qu'il est, par son expérience et son autorité, la seule organisation capable de centraliser la lutte du prolétariat et de transformer ainsi toutes les organisations sans-parti de la classe ouvrière en organes desservant ce!le dernière. " Le parti est la forme supérieure de l'organisation de classe du prolétariat.

Ce n'est pas à dire, certes, que les organisations sans-parti: syndicats, coopératives, etc., doivent être formellement subordonnées à la direction du parti. Ce qu'il faut, c'est que les communistes affiliés à ces organisations, où ils jouissent d'une grande influence, s'efforcent par la persuasion de les rapprocher du parti du prolétariat et de leur en faire accepter la direction politique.

Voilà pourquoi Lénine dit que " le parti est la forme supérieure de l'union de classe des prolétaires ", dont la direction politique doit s'étendre à toutes les autres formes (l'organisation du prolétariat.

Voilà pourquoi la théorie opportuniste de l’ " indépendance " et de la " neutralité " des organisations sans-parti, théorie qui engendre des parlementaires indépendants et des publicistes détachés du parti, des syndicalistes étroits et des coopérateurs embourgeoisés, est absolument incompatible avec la théorie et la pratique du léninisme.

LE PARTI, INSTRUMENT DK LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

Le parti est la forme supérieure de l'organisation du prolétariat. Il est le principe directeur de la classe prolétarienne et de ses organisations. Mais il ne s'ensuit pas qu'on doive le considérer comme une fin en soi, comme une force se suffisant à elle-même. Le parti est, en même temps que la forme supérieure de l'union de classe des prolélaires, un instrument entre les mains du prolétariat, tout d'abord pour l'instauration de la dictature, puis pour sa consolidation et son élargissement. Il ne pourrait avoir une telle importance si la question de la conquête du pouvoir ne se posait pas au prolétariat, si l'existence de l'impérialisme, l'inévitabilité des guerres, l'existence d'une crise n'exigeaient la concentration de toutes les forces du prolétariat et de tous les fils du mouvement révolutionnaire entre les mains d'un organe unique.

Le parti est nécessaire au prolétariat tout d'abord comme état-major pour la prise du pouvoir. Il est évident que, sans un parti capable de rassembler autour de lui les organisations de masse du prolétariat et de centraliser au cours de la lutte la direction de tout le mouvement, les ouvriers n'auraient pu réaliser en Russie leur dictature révolutionnaire.

Mais le parti n'est pas nécessaire seulement pour l'instauration de la dictature ; il l'est encore davantage pour maintenir la dictature, la consolider et l'élargir afin d'assurer la victoire complète du socialisme.

On se rend compte maintenant que les bolcheviks n'auraient pu garder le pouvoir, je ne dis pas deux années et demie, mais deux mois et demi, si notre parti n'avait été régi par une discipline de fer et soutenu sans réserve par la masse de la classe ouvrière, c'est-à-dire par tous ses éléments conscients, honnêtes, dévoués et assez influents pour entraîner à leur suite les autres couches (La maladie infantile du communisme).

Mais qu'est-ce que " maintenir " et " élargir " la dictature ? C'est inculquer aux masses prolétariennes l'esprit de discipline et d'organisation, les prémunir contre l'influence délétère de l'élément petit-bourgeois, rééduquer les couches petites-bourgeoises et transformer leur mentalité, aider les masses prolétariennes à devenir une force capable de supprimer les classes et de préparer les conditions pour l'organisation de la production socialiste. Mais tout cela est impossible à accomplir sans un parti fort par sa cohésion et sa discipline.

La dictature du prolétariat est une lutte acharnée, avec et sans effusion de sang, une lutte violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative contre les forces et les traditions de l'ancienne société. La force de l'habitude de millions et de dizaines de millions d'hommes est la plus terrible. Sans un parti de fer, sans un parti trempé dans la lutte, jouissant de la confiance de tous les éléments honnêtes de la classe, sachant observer l'état d'esprit de la masse et millier sur elle, il est impossible de mener une telle lutte (La maladie infantile du communisme).

Le parti est nécessaire au prolétariat pour l'instauration et le maintien de la dictature. Le parti est l'instrument de la dictature du prolétariat.

Par suite, la disparition des classes et de la dictature du prolétariat doit entraîner celle du parti.

LE PARTI, VOLONTÉ UNIQUE, INCOMPATIBLE AVEC L'EXISTENCE DE FRACTIONS

La conquête et le maintien de la dictature du prolétariat sont impossibles sans un parti fort par sa cohésion et sa discipline. Mais la discipline de fer ne saurait se concevoir sans l'unité de volonté, sans l'unité d'action intégrale de tous les membres du parti. Cela ne signifie pas que la possibilité de lutte d'opinions soit exclue au sein du parti. La discipline, en effet, loin d'exclure, présuppose la critique et la lutte des opinions. A plus forte raison, cela ne signifie pas que la discipline doive être " aveugle ". La discipline n'exclut pas, mais présuppose la conscience, la soumission volontaire, car seule une discipline consciente peut être une discipline de fer. Mais lorsque la controverse est terminée et que la décision est prise, l'unité de volonté et l'unité d'action de tous les membres du parti sont la condition indispensable sans laquelle il n'y a ni parti, ni discipline.

A l'époque actuelle d'exacerbation de la guerre civile, le parti communiste ne peut accomplir sa tâche que s'il est organisé sur les bases centralistes, régi par une discipline de fer, presque militaire, dirigé par un organisme central investi d'une forte autorité, disposant de pouvoirs étendus et jouissant de la confiance générale des membres du parti (Conditions d'admission dans l'Internationale communiste).

Telle doit être la discipline dans le parti, non seulement avant, mais après l'instauration de la dictature.

Affaiblir tant soit peu la discipline de fer dans le parti du prolétariat (particulièrement pendant sa dictature), c'est aider effectivement la bourgeoisie contre le prolétariat (La maladie infantile du communisme).

Il s'ensuit que l'existence de fractions est incompatible avec l'unité et la discipline du parti. Il est évident qu'elle amène l'existence de plusieurs centres de direction, par suite l'absence d'une direction générale, le morcellement de la volonté unique qui doit présider à l'accomplissement des tâches du parti, le relâchement de la discipline, l'affaiblissement de la dictature. Certes, les partis de la IIe Internationale qui combattent la dictature du prolétariat et ne veulent pas mener les prolétaires à la conquête du pouvoir peuvent se permettre le luxe des fractions, car ils n'ont pas besoin d'une discipline de fer. Mais les partis de l'Internationale communiste, qui organisent leur action en vue de la conquête du pouvoir et du maintien de la dictature du prolétariat, ne peuvent s'offrir ce luxe. Le parti, c'est l'unité de volonté excluant tout fractionnement, tout morcellement du pouvoir dans son sein.

C'est pourquoi, dans une résolution spéciale du Xe congrès, Lénine montre le " danger du fractionnement pour l'unité du parti et la réalisation de l'unité de volonté de l'avant-garde du prolétariat, unité qui est la condition essentielle du succès de la dictature du prolétariat ".

C'est pourquoi, au même congrès, il réclame " la suppression complète de toute fraction " et la " dissolution immédiate de tous les groupes qui se sont constitués sur telle ou telle plate-forme ", sous peine " d'exclusion immédiate du parti. (V. la résolution : Sur l'unité du parti.)

LE PARTI SE FORTIFIE EN S'ÉPURANT DES ÉLÉMENTS OPPORTUNISTES

Les éléments opportunistes du parti sont la source des fractions. Le prolétariat n'est pas une classe fermée. Paysans, petits-bourgeois, intellectuels prolétarisés par le développement du capitalisme ne cessent d'affluer dans ses rangs. En même temps, ses couches supérieures (dirigeants syndicaux et parlementaires, entretenus par la bourgeoisie avec la plus-value des colonies) ont une tendance continuelle à se désagréger.

Ces ouvriers embourgeoisés, cette " aristocratie ouvrière ", petite-bourgeoise par son genre de vie, ses salaires, son idéologie, est la principale force de la IIe Internationale et, actuellement, le plus sûr rempart social de la bourgeoisie. Ces gens sont de véritables agents de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier, des commis du capitalisme, des propagateurs du réformisme et du chauvinisme (L'impérialisme, dernière étape du capitalisme).

Tous ces groupes petits-bourgeois pénètrent de façon ou d'autre dans le parti, où ils introduisent l'esprit d'opportunisme. Ils représentent la principale source de fractionnement et de désagrégation ; ils désorganisent le parti, le sapent de l'intérieur. Engager la bataille contre l'impérialisme avec de tels " alliés ", c'est s'exposer à être attaqué à la fois par devant et par derrière. C'est pourquoi, il faut combattre impitoyablement ces éléments opportunistes et ne pas hésiter à les expulser du parti.

Prétendre qu'il faut en triompher par une lutte idéologique au sein du parti est une théorie dangereuse qui condamne le parti à la paralysie, à un malaise chronique, qui menace de le livrer à l'opportunisme, de laisser le prolétariat sans parti révolutionnaire, de le priver de son arme principale dans la lutte contre l'impérialisme. Notre parti n'aurait pu prendre le pouvoir et organiser la dictature du prolétariat, il n'aurait pu vaincre dans la guerre civile, s'il avait eu parmi ses membres des Martov et des Dan, des Potressov et des Axelrod. S'il a réussi à créer son unité intérieure et à souder fortement ses rangs, c'est surtout parce qu'il a su s'épurer à temps des scories de l'opportunisme et expulser les liquidateurs et les menchéviks. Pour se développer et se fortifier, les partis prolétariens doivent se débarrasser des opportunistes et des réformistes, des social-impérialistes et des social-chauvins, des social-patriotes et des social-pacifistes. Le parti se fortifie en se libérant des éléments opportunistes.

Avec des réformistes et des menchéviks dans ses rangs, il est impossible à la révolution prolétarienne de vaincre, de se maintenir. Cela est évident a priori. En outre, cela a été confirmé par l'expérience de la Russie et de la Hongrie... En Russie, le régime soviétiste a traversé à maintes reprises des situations difficiles où il aurait été certainement renversé si les menchéviks, les réformistes, les démocrates petits-bourgeois étaient restés dans notre parti. En Italie, de l'avis général, le prolétariat va bientôt engager les batailles décisives avec la bourgeoisie pour la conquête du pouvoir politique. En un pareil moment, il est indispensable d'éloigner les menchéviks, les réformistes, les turatistes du parti; bien plus, il sera peut-être utile d'écarter de tout poste important les communistes tant soit peu hésitants ou enclins à réaliser l'unité avec les réformistes. A la veille ainsi qu'au moment de la bataille pour le triomphe de la révolution, les plus légères hésitations dans le parti peuvent tout perdre, faire échouer la révolution, arracher au prolétariat le pouvoir encore mal assuré et en butte à des attaques furieuses. Si, à ce moment, les chefs hésitants se retirent, il en résulte, non pas un affaiblissement, mais un renforcement du parti, du mouvement ouvrier et de la révolution. (Lénine : Discours mensongers sur la liberté.)

IX - Le style

Il ne s'agit pas ici du style littéraire, mais de ce que l'on pourrait appeler le style du travail. Le léninisme est une école théorique et pratique qui forme un type spécial de militants, un style particulier de travail. Quelles sont les caractéristiques de ce style ?

Il y en a deux : l'envolée révolutionnaire russe et l'esprit pratique américain. Le léninisme consiste dans leur alliance harmonieuse.

L'envolée harmonieuse est l'antidote contre la routine, le conservatisme, la stagnation idéologique, la soumission servile aux traditions ancestrales. Elle est la force vivifiante qui éveille la pensée, pousse en avant, brise le passé, ouvre de vastes perspectives et sans laquelle aucune progression n'est possible. Mais, dans la pratique, elle dégénérerait en phraséologie révolutionnaire si elle n'était alliée au praticisme américain. Nombreux sont les exemples de cette dégénérescence. Qui ne connaît la manie de la construction " révolutionnaire " abstraite, dont la source est une foi aveugle au plan-force, au décret capable de tout créer et de tout arranger ? Dans un récit intitulé : L'homme communiste perfectionné, un écrivain russe, I. Ehrenburg, a très bien décrit, quoique avec quelques exagérations, un type de bolchevik qui, atteint de cette manie, s'est donné pour but de faire le schéma de l'homme idéal et... s'est complètement enlizé dans ce " travail ". Mais personne n'a raillé avec autant de vigueur que Lénine, qui la qualifiait de " vanité communiste ", cette foi maladive en la puissance des plans et la force souveraine des décrets.

La vanité communiste est le fait du communiste qui se figure pouvoir venir à bout de toutes ses tâches au moyen de décrets communistes (Discours au congrès de la Section d'Education politique).

Au révolutionnarisme creux, Lénine opposait généralement les tâches ordinaires, quotidiennes, soulignant par là que la fantaisie révolutionnaire est contraire à l'esprit et à la lettre du léninisme.

Moins de phrases pompeuses — dit-il — et plus de travail journalier... moins de trépidation politique et plus d'attention aux faits les plus simples, mais les plus tangibles de la construction communiste...

L'esprit pratique américain est au contraire un antidote contre la fantaisie " révolutionnaire ". C'est la force tenace pour qui l'impossible n'existe pas, qui surmonte patiemment tous les obstacles et mène à bout toute tâche commencée, même infime. Mais ce praticisme dégénère presque fatalement en affairisme vulgaire s'il ne s'allie à l'envolée révolutionnaire. Cette déformation spéciale a été décrite par B. Pilniak dans sa nouvelle : La Faim. L'auteur dépeint des types de " bolcheviks " russes, volontaires, décidés, énergiques, mais sans horizon, ne voyant pas la portée lointaine de leurs actes, le but à atteindre, et déviant par suite de la voie révolutionnaire. Personne n'a combattu aussi rudement que Lénine cet affairisme. Il le qualifiait de " praticisme étroit, acéphale " et lui opposait ordinairement l'œuvre révolutionnaire inspirée, la perspective révolutionnaire dans les moindres tâches journalières, soulignant par là que ce praticisme est aussi contraire au léninisme véritable que la fantaisie " révolutionnaire ".

Alliance de l'envolée révolutionnaire russe avec l'esprit pratique américain : telle est l'essence du léninisme pratique. Seule, cette alliance nous donne le type achevé du travailleur léniniste.

 

LA RÉVOLUTION D'OCTOBRE ET LA TACTIQUE DES COMMUNISTES RUSSES

Avant-propos à l'ouvrage "Vers Octobre"

 

I. Conditions extérieures et intérieures de la révolution d'Octobre

Trois circonstances extérieures ont déterminé la facilité relative avec laquelle la révolution prolétarienne en Russie a réussi à rompre les chaînes de l'impérialisme et à renverser ainsi le pouvoir de la bourgeoisie.

Premièrement, la révolution d'Octobre a éclaté pendant la lutte acharnée des deux principaux groupes impérialistes anglo-français et austro-allemand, cependant que ces deux groupes, absorbés par leur lutte mortelle, n'avaient ni le temps ni les moyens d'accorder une attention sérieuse à la lutte contre la révolution d'Octobre. Cette circonstance eut une importance énorme pour la révolution d'Octobre : elle lui permit de mettre à profit les furieuses luttes intestines de l'impérialisme pour concentrer et organiser ses propres forces.

Deuxièmement, la révolution d'Octobre a éclaté au cours de la guerre impérialiste, au moment où, torturées par la guerre et avides de paix, les masses des travailleurs étaient amenées, par la logique même des choses, à la révolution prolétarienne, comme à la seule issue de la guerre. Cette circonstance eut la plus grande importance pour la révolution d'Octobre, car elle mit entre ses mains l'arme puissante de la paix, lui donna la possibilité de rattacher la révolution soviétiste au terme de la guerre abhorrée et lui attira de cette façon la sympathie des masses autant parmi les ouvriers d'Occident que parmi les peuples opprimés d'Orient.

Troisièmement, il existait alors un puissant mouvement ouvrier en Europe et l'on pouvait s'attendre que la prolongation de la guerre impérialiste déclenchât bientôt une crise révolutionnaire en Occident et en Orient. Cette circonstance eut, pour la révolution en Russie, une importance inestimable, car elle lui assurait de fidèles alliés en dehors de la Russie, dans sa lutte contre l'impérialisme mondial.

Mais, en dehors des circonstances d'ordre extérieur, la révolution d'Octobre fut encore favorisée par une série de conditions intérieures qui lui facilitèrent la victoire.

Premièrement, la révolution d'Octobre pouvait compter sur le concours le plus actif de l'énorme majorité de la classe ouvrière de Russie.

Deuxièmement, elle avait l'appui certain des paysans pauvres et de la majorité des soldats avides de paix et de terre.

Troisièmement, elle avait à sa tête pour la diriger un parti expérimenté, le parti bolchevik, fort, non seulement, de son expérience et de sa discipline forgée au cours de longues années, mais aussi de ses liaisons étendues avec les masses laborieuses.

Quatrièmement, la révolution d'Octobre avait devant elle des ennemis aussi faciles à vaincre que la bourgeoisie russe, plus ou moins faible, la classe des propriétaires fonciers, définitivement démoralisée par les " révoltes " paysannes, et les partis de conciliation (menchéviks et socialistes-révolutionnaires) en pleine faillite depuis la guerre.

Cinquièmement, elle avait à sa disposition les immenses espaces du jeune Etat où elle pouvait manœuvrer librement, reculer quand la situation l'exigeait, se reprendre, récupérer ses forces, etc.

Sixièmement, elle pouvait compter, pendant la lutte avec la contre-révolution, sur des ressources suffisantes en vivres, en combustibles et en matières premières à l'intérieur du pays.

La combinaison de ces conditions extérieures et intérieures créa la situation particulière qui détermina la facilité relative de la victoire d'Octobre.

Il ne s'ensuit pas, bien entendu, que la révolution d'Octobre n'ait eu ses conditions défavorables à l'extérieur comme à l'intérieur. Rappelons, par exemple, l'isolement relatif de cette révolution, qui n'avait aucun pays soviétiste voisin sur lequel elle pût s'appuyer. Il n'est pas douteux qu'une révolution en Allemagne, par exemple, se trouverait maintenant, sous ce rapport, dans une situation beaucoup plus avantageuse, du fait qu'elle aurait dans son voisinage un pays soviétiste aussi fort que l'U. R. S. S. Une autre condition défavorable à la révolution d'Octobre fut l'absence d'une majorité prolétarienne dans le pays.

Mais ces désavantages ne font que mieux ressortir l'importance énorme de la situation extérieure et intérieure spéciale où se trouvait la Russie au moment de la révolution d'Octobre.

Cette situation spéciale, il ne faut pas l'oublier, et il convient surtout de s'en souvenir lorsqu'on analyse les événements d'automne 1923 en Allemagne. Le camarade Trotsky devrait se la rappeler, lui qui établit une analogie complète entre la révolution d'Octobre et la révolution en Allemagne et flagelle impitoyablement le parti communiste allemand pour ses fautes réelles et prétendues.

Dans la situation concrète, extrêmement originale de 1917, la Russie, dit Lénine, pouvait facilement commencer la révolution socialiste, mais la continuer et l'achever lui sera beaucoup plus difficile qu'aux pays d'Europe. J'ai déjà signalé ' cette circonstance au début de 1918, et l'expérience des deux années qui se sont écoulées depuis a pleinement confirmé la justesse de ma conception. L'originalité de la situation politique russe en 1917 tenait à quatre circonstances spécifiques : 1° la possibilité d'associer la révolution soviétiste à la liquidation d'une guerre impérialiste qui causait des souffrances extrêmes aux ouvriers et aux paysans ; 2° la possibilité de profiter pendant quelque temps de la lutte à mort de deux formidables groupes de rapaces impérialistes qui étaient dans l'impossibilité de s'unir contre l'ennemi soviétiste ; 3° la possibilité de soutenir une guerre civile relativement longue, tant à cause de l'étendue considérable du pays que du mauvais état des voies de communication ; 4° l'existence dans la masse paysanne d'un mouvement révolutionnaire bourgeois-démocratique si profond que le parti du prolétariat adopta les revendications révolutionnaires du parti des paysans (le parti socialiste-révolutionnaire, en grande majorité violemment hostile au bolchévisme) et leur donna aussitôt satisfaction grâce à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Ces conditions spécifiques n'existent pas actuellement en Europe occidentale et la reproduction de conditions identiques ou analogues n'est pas très facile. Voilà pourquoi, notamment, à côté d'autres causes multiples, commencer la révolution socialiste sera plus difficile à l'Europe occidentale qu'à nous (v. La maladie infantile du communisme).

II - Deux particularités de la révolution d'Octobre, ou Octobre et la théorie de la révolution permanente de Trotsky

Il existe deux particularités de la révolution d'Octobre qu'il est indispensable d'éclaircir avant tout, pour comprendre le sens intérieur et la portée historique de cette révolution.

Quelles sont ces particularités ?

C'est tout d'abord le fait que la dictature du prolétariat a surgi chez nous sur la base de l'union du prolétariat et des masses paysannes laborieuses, ces dernières étant guidées par le prolétariat. C'est, d'autre part, le fait que la dictature du prolétariat s'est affermie chez nous comme résultat de la victoire du socialisme dans un pays où le capitalisme était peu développé, tandis que le capitalisme subsistait dans les autres pays de capitalisme plus développé. Cela ne signifie pas, évidemment, que la révolution d'Octobre n'ait point d'autres particularités. Mais ce sont ces deux particularités qui nous importent en ce moment, non seulement parce qu'elles expriment clairement la nature de la révolution d'Octobre, mais aussi parce qu'elles dévoilent merveilleusement le caractère opportuniste de la théorie de la " révolution permanente ".Examinons rapidement ces particularités.

La question des masses laborieuses de la petite bourgeoisie urbaine et rurale, la question de leur ralliement à la cause du prolétariat est une des questions capitales de la révolution prolétarienne. Dans la lutte pour le pouvoir, avec qui sera le peuple travailleur des villes et des campagnes, avec la bourgeoisie ou avec le prolétariat ? De qui sera-t-il la réserve ? De la bourgeoisie ou du prolétariat ? De là dépendent le sort de la révolution et la solidité de la dictature du prolétariat. Les révolutions de 1848 et de 1871 en France furent écrasées surtout parce que les réserves paysannes se trouvèrent du côté de la bourgeoisie. La révolution d'Octobre a vaincu parce qu'elle a su enlever à la bourgeoisie ses réserves paysannes, parce qu'elle a su les attirer du côté du prolétariat, en un mot, parce que le prolétariat s'est trouvé être, dans cette révolution, la seule force directrice de millions de travailleurs de la ville et de la campagne.

Qui n'a point compris cela ne comprendra jamais ni le caractère de la révolution d'Octobre, ni la nature de la dictature du prolétariat, ni les particularités de la politique intérieure de notre pouvoir prolétarien.

La dictature du prolétariat n'est pas une simple élite gouvernementale " intelligemment sélectionnée " par un " stratège expérimenté " et " s'appuyant rationnellement sur telle ou telle couche de la population. La dictature du prolétariat est l'union de classe du prolétariat et des masses paysannes laborieuses pour le renversement du capital, pour le triomphe définitif du socialisme, à condition que la force directrice de cette union soit le prolétariat.

Ainsi, il n'est pas question en l'occurrence de sous-estimer ou de surestimer " quelque peu " les possibilités révolutionnaires du mouvement paysan, comme aiment à s'exprimer les partisans de la " révolution permanente ". Il s'agit de la nature du nouvel Etat prolétarien, né de la révolution d'Octobre. Il s'agit du caractère du pouvoir prolétarien, des bases de la dictature même du prolétariat.

La dictature du prolétariat, dit Lénine, est une forme spéciale d'alliance de classe entre le prolétariat, avant-garde des travailleurs, et les nombreuses couches de travailleurs non-prolétaires (petite bourgeoisie, petits patrons, paysans, intellectuels, etc.) ou leur majorité, alliance dirigée contre le capital et ayant pour but le renversement complet de ce dernier, l'écrasement complet de la résistance de la bourgeoisie et de ses tentatives de restauration, l'instauration définitive et la consolidation du socialisme.

Et, plus loin :

Traduite en un langage plus simple, l'expression latine, scientifique, historico-philosophique de dictature du prolétariat signifie qu'une classe, celle des ouvriers urbains et en général des ouvriers industriels, est capable de diriger toute la masse des travailleurs et des exploités dans la lutte pour le renversement du joug capitaliste, pour le maintien et la consolidation de la victoire, pour la création du nouveau régime social, le régime socialiste, et pour la suppression complète des classes.

Telle est la théorie de la dictature du prolétariat selon Lénine.

L'une des particularisés de la révolution d'Octobre, c'est que cette révolution est une application classique de la théorie léniniste de la dictature du prolétariat.

Certains camarades croient que cette théorie est une théorie purement " russe ", n'ayant de rapports qu'avec la situation russe. C'est là une erreur complète. Parlant des masses laborieuses appartenant aux classes non-prolétariennes, Lénine a en vue non seulement les paysans russes, mais aussi les éléments travailleurs des régions situées aux confins de l'Union soviétique et qui étaient, il n'y a pas encore très longtemps, des colonies de la Russie. Lénine ne se lassait pas de répéter que, sans une union avec ces masses des autres nationalités, le prolétariat de Russie ne pourrait vaincre. Dans ses articles sur la question nationale et dans ses discours aux congrès de l'Internationale communiste, il a souvent répété que la victoire de la révolution mondiale est impossible en dehors de l'union révolutionnaire, en dehors du bloc révolutionnaire du prolétariat des pays avancés avec les peuples opprimés des colonies asservies. Mais qu'est-ce donc que les colonies, sinon ces mêmes masses laborieuses opprimées, et avant tout les masses laborieuses de la paysannerie ? Qui ne sait que la question de la libération des colonies est en fait la question de la libération des masses laborieuses des classes non-prolétariennes de l'oppression et de l'exploitation du capital financier ?

Il faut en conclure que la théorie léniniste de la dictature du prolétariat n'est pas une théorie purement " russe ", mais une théorie valable pour tous les pays. Le bolchévisme n'est pas seulement un phénomène russe. " Le bolchévisme, dit Lénine, est un modèle de tactique pour tous " (v. La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).Tels sont les traits caractéristiques de la première particularité de la révolution d'Octobre.

Quelle est la valeur de la théorie de la " révolution permanente " du camarade Trotsky du point de vue de cette particularité ?

Nous ne nous étendrons pas sur la position de Trotsky en 1905, quand il oublia purement et simplement les paysans comme force révolutionnaire en proposant le mot d'ordre : " Pas de tsar ! Gouvernement ouvrier ! ", c'est-à-dire le mot d'ordre de la révolution sans les paysans. Radek lui-même, ce défenseur diplomate de la " révolution permanente ", est obligé maintenant de reconnaître que la " révolution permanente " en 1905 était un " saut en l'air ", un écart de la réalité (Pravda, 14 décembre 1924). Maintenant on considère à peu près unanimement que ce n'est plus la peine de s'occuper de ce fameux " saut en l'air ".

Nous ne nous étendrons pas non plus sur la position de Trotsky pendant la guerre, en 1915 par exemple, lorsque partant du fait que " nous vivons à l'époque de l'impérialisme ", que l'impérialisme " oppose, non la nation bourgeoise à l'ancien régime, mais le prolétariat à la nation bourgeoise ", il en conclut, dans son article " La lutte pour le pouvoir ", que le rôle révolutionnaire des paysans doit diminuer, que le mot d'ordre de la confiscation de la terre n'a déjà plus l'importance d'auparavant (v. l'ouvrage " 1905 "). On sait que Lénine, critiquant cet article du camarade Trotsky, l'accusait alors de " nier le rôle des paysans ", et disait :

Trotsky, en fait, aide les politiciens ouvriers libéraux de Russie, qui, le voyant " nier " le rôle du paysan, s'imaginent que nous ne voulons pas soulever les paysans pour la révolution.

Passons plutôt aux travaux plus récents de Trotsky sur cette question, aux travaux de la période où la dictature du prolétariat avait déjà eu le temps de s'affermir et où Trotsky avait eu la possibilité de vérifier sa théorie de la " révolution permanente " par les faits et de rectifier ses erreurs. Prenons la préface que Trotsky a écrite en 1922 pour son ouvrage intitulé : " 1905 ". Voici ce qu'il y dit de la " révolution permanente " :

C'est précisément dans l'intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d'octobre 1905 que l'auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l'aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite " de la révolution permanente ". Cette désignation quelque peu abstruse voulait exprimer que la révolution russe, qui devait d'abord envisager, dans son avenir le plus immédiat, certaines fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s'arrêter là-dessus. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se présentaient à elle en première ligne qu'en portant le prolétariat au pouvoir. Et lorsque celui-ci se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait se limiter au cadre bourgeois de la révolution. Tout au contraire, et précisément pour assurer sa victoire définitive, l'avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Cela devait l'amener à des collisions non seulement avec tous les groupes bourgeois qui l'auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, mais aussi avec les larges masses paysannes dont le concours l'aurait poussée vers le pouvoir. Les contradictions qui dominaient la situation d'un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population se composait de paysans, ne pouvaient trouver leur solution que sur le plan international, sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale.

Ainsi s'exprime Trotsky au sujet de sa " révolution permanente ".

Il suffit de rapprocher cette citation de celles que nous avons données de Lénine sur la dictature du prolétariat, pour comprendre l'abîme qui sépare la théorie léniniste de la dictature du prolétariat et la théorie de la " révolution permanente " de Trotsky.

Lénine considère l'alliance du prolétariat et des couches travailleuses de la paysannerie comme la base de la dictature du prolétariat. Trotsky, au contraire, nous fait prévoir des " collisions " entre " l'avant-garde prolétarienne " et " les larges masses paysannes ".

Lénine parle de la direction prolétarienne des travailleurs et des masses exploitées. Trotsky, au contraire, nous montre des contradictions dans " la situation d'un gouvernement ouvrier " instauré " dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population est composée de paysans ".

Selon Lénine, la révolution puise avant tout ses forces parmi les ouvriers et les paysans de la Russie même. D'après Trotsky, les forces indispensables ne peuvent être trouvées que " sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale ".

Et que faire si la révolution mondiale se trouve retardée ? Y a-t-il alors quelque espoir pour notre révolution ? Trotsky ne nous laisse aucune lueur d'espoir, car " les contradictions " dans " la situation d'un gouvernement ouvrier... ne peuvent trouver leur solution que... sur l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale ". On en déduit cette perspective : végéter dans ses propres contradictions et pourrir sur pied en attendant la révolution mondiale.

Qu'est-ce que la dictature du prolétariat selon Lénine ?

La dictature du prolétariat, c'est le pouvoir qui s'appuie sur l'alliance du prolétariat et des masses laborieuses de la paysannerie pour " le renversement complet du capital ", pour l'édification définitive et l'affermissement du socialisme.

Qu'est-ce que la dictature du prolétariat selon Trotsky ?

C'est un pouvoir entrant "en collisions " avec " les larges masses paysannes " et ne cherchant la solution de ses " contradictions " que " sur l'arène de la révolution mondiale du prolétariat ".

En quoi cette " théorie de la révolution permanente " diffère-t-elle de la fameuse théorie du menchévisme sur la négation de l'idée de la dictature du prolétariat ?

En rien.

Nul doute possible. La " révolution permanente " n'est pas une simple sous-estimation des possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. C'est une sous-estimation du mouvement paysan qui mène à la négation de la théorie léniniste de la dictature du prolétariat.

La " révolution permanente " de Trotsky est une des variétés du menchévisme.

Voilà en quoi consiste la première particularité de la révolution d'Octobre.

Quelle est la seconde particularité de cette révolution ?

Etudiant l'impérialisme, surtout pendant la guerre, Lénine est arrivé à la loi du développement économique et politique irrégulier, saccadé des pays capitalistes. D'après cette loi, le développement des entreprises, des trusts, des branches de l'industrie et des divers pays ne s'effectue pas régulièrement, dans un ordre arrêté, de telle façon qu'un trust, une branche de l'industrie ou un pays marche toujours en tête, et que les autres trusts ou pays retardent en conservant constamment leurs distances respectives. Ce développement s'accomplit, au contraire, par bonds, avec des interruptions dans le développement de certains pays et des bonds en avant dans le développement des autres. En outre, l'aspiration " parfaitement légitime " des pays retardataires à la conservation de leurs positions acquises et l'aspiration, non moins " légitime ", des pays avancés à la conquête de nouvelles positions font que les collisions armées des Etats impérialistes sont une inéluctable nécessité. Il en a été ainsi, par exemple, de l'Allemagne, qui, il y a un demi-siècle, était un pays arriéré en comparaison de la France et de l'Angleterre. On peut en dire autant du Japon comparé à la Russie. On sait cependant qu'au début du XXe siècle déjà, l'Allemagne et le Japon avaient pris une telle avance que la première avait évincé la France et commençait à évincer l'Angleterre sur le marché mondial et que le second évinçait la Russie. C'est de ces contradictions qu'est sortie, comme on le sait, la guerre impérialiste.

Cette loi part du fait que :

1° " Le capitalisme s'est transformé en un système mondial d'étouffement colonial et financier des pays de la plus grande partie du globe par une poignée de pays " avancés " (Lénine) ;

2° " Le partage de ce " butin " s'effectue entre deux ou trois puissants rapaces armés jusqu'aux dents (Amérique, Angleterre, Japon), qui, pour régler le partage de leur butin, entraînent le monde entier dans leur guerre " (Lénine) ;

3° La croissance des contradictions à l'intérieur du système mondial d'oppression financière et l'inéluctabilité des collisions militaires font que le front impérialiste mondial devient facilement vulnérable pour la révolution et que la rupture de ce front dans certains pays est probable ;

4° Cette rupture a le plus de chances de se produire sur les points et dans les pays où la chaîne du front impérialiste est le plus faible, c'est-à-dire où l'impérialisme est le moins blindé et où la révolution peut le plus facilement se développer ;

5° C'est pourquoi la victoire du socialisme dans un seul pays, même peu développé au point de vue capitaliste, cependant que le capitalisme subsiste dans les autres pays plus avancés, est parfaitement possible et probable.

Telles sont, en résumé, les bases de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne.

En quoi consiste la seconde particularité de la révolution d'Octobre ?

Elle consiste en ce que cette révolution est un modèle d'application pratique de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne.

Qui n'a pas compris cette particularité de la révolution d'Octobre ne comprendra jamais ni le caractère international de cette révolution, ni sa formidable puissance internationale, ni sa politique extérieure spécifique.

L'irrégularité du développement économique et politique, dit Lénine, est, sans contredit, une loi du capitalisme. Il s'ensuit que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes, voire dans un seul. Le prolétariat victorieux de ce pays, après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se soulèverait contre le reste du monde capitaliste, attirerait à lui les classes opprimées des autres pays, les soulèverait contre les capitalistes, emploierait même, au besoin, la force armée contre les classes exploiteuses et leurs Etats... Car l'union libre des nations dans le socialisme est impossible sans une lutte acharnée, plus ou moins longue, des républiques socialistes contre les Etats retardataires. (Lénine : Contre le courant.)

Les opportunistes de tous les pays affirment que la révolution prolétarienne ne peut éclater — si toutefois elle doit éclater quelque part selon leur théorie — que dans les pays industriellement avancés et que plus ces pays sont développés industriellement, plus le socialisme a de chances de victoire. De plus, ils excluent, comme une chose invraisemblable, la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays, surtout si le capitalisme y est peu développé. Déjà pendant la guerre, Lénine, s'appuyant sur la loi du développement irrégulier des Etats impérialistes, oppose aux opportunistes sa théorie de la révolution prolétarienne sur la victoire du socialisme dans un seul pays, même peu développé au point de vue capitaliste.

On sait que la révolution d'Octobre a entièrement confirmé la justesse de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne.

Que devient la " révolution permanente " de Trotsky du point de vue de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne ?

Prenons la brochure Notre révolution (1906), où l'on trouve ces paroles de Trotsky :

Sans l'appui gouvernemental direct du prolétariat européen, la classe ouvrière de Russie ne pourra se maintenir au pouvoir et transformer sa domination temporaire en dictature socialiste durable. C'est là une chose indubitable.

Que signifient ces paroles de Trotsky ? Que la victoire du socialisme dans un seul pays, la Russie en l'occurrence, est impossible " sans l'appui gouvernemental direct du prolétariat européen ", c'est-à-dire tant que le prolétariat européen n'aura pas conquis le pouvoir.

Qu'y a-t-il de commun entre cette " théorie " et la thèse de Lénine sur la possibilité de la victoire du socialisme " dans un pays capitaliste pris à part " ?

Rien, évidemment.

Mais admettons que cette brochure de Trotsky, éditée en 1906, lorsqu'il était difficile de définir le caractère de notre ponde pas entièrement aux vues adoptées plus tard par Trotsky. Voyons une autre brochure de Trotsky, son Programme de paix, paru à la veille de la révolution d'octobre 1917 et réédité actuellement (1924) dans son ouvrage " 1917 ". Dans cette brochure, Trotsky critique la théorie léniniste de la révolution prolétarienne sur la victoire du socialisme dans un seul pays et lui oppose le mot d'ordre des Etats-Unis d'Europe. Il affirme que la victoire du socialisme est impossible dans un seul pays, qu'elle n'est possible qu'en tant que victoire de plusieurs Etats d'Europe (Angleterre, Russie, Allemagne) groupés en Etats-Unis d'Europe. Il déclare sans ambages qu' " une révolution victorieuse en Russie ou en Angleterre est impossible sans la révolution en Allemagne et inversement ".

L'unique objection tant soit peu concrète au mot d'ordre des Etats-Unis, dit Trotsky, a été formulée dans le Social-Démocrate suisse [organe central des bolcheviks à cette époque] en ces termes : " L'irrégularité du développement économique et politique est la loi absolue du capitalisme. " D'où le Social-Démocrate concluait que la victoire du socialisme était possible dans un seul pays et que, par suite, il n'y avait pas de raison de faire dépendre la dictature du prolétariat dans chaque Etat pris à part de la formation des Etats-Unis d'Europe. Que le développement capitaliste des différents Etats soit irrégulier, cela est indiscutable. Mais cette irrégularité elle-même est très irrégulière. Le niveau capitaliste de l'Angleterre, de l'Autriche, de l'Allemagne ou de la France n'est pas le même. Mais, comparés à l'Afrique ou à l'Asie, tous ces Etats représentent 1' " Europe " capitaliste mûre pour la révolution sociale. Qu'aucun pays ne doive " atteindre " les autres dans sa lutte, c'est là une pensée élémentaire qu'il est utile et indispensable de répéter pour que l'idée de l'action internationale parallèle ne soit pas remplacée par l'idée de l'expectative et de l'inaction internationales. Sans attendre les autres, nous commençons et nous continuons la lutte sur le terrain national, avec l'entière certitude que notre initiative donnera le branle à la lutte dans les autres pays; et si cela n'avait pas lieu, on ne saurait espérer — l'expérience historique et les considérations théoriques sont là pour le démontrer — que, par exemple, la Russie révolutionnaire pourrait résister à l'Europe conservatrice, ou que l'Allemagne socialiste pourrait demeurer isolée dans le monde capitaliste.

Comme on le voit, c'est encore la même théorie de la victoire simultanée du socialisme dans les principaux pays d'Europe, théorie qui exclut la théorie léniniste de la révolution et de la victoire du socialisme dans un seul pays.

Il est indiscutable que, pour être entièrement garanti contre le rétablissement de l'ancien ordre de choses, les efforts combinés des prolétaires de plusieurs pays sont nécessaires. Il est hors de doute que si notre révolution n'avait pas été soutenue par le prolétariat d'Europe, le prolétariat de Russie n'eût pu résister à la pression générale, de même que, sans l'appui de la révolution russe, le mouvement révolutionnaire d'Occident n'eût pu se développer aussi rapidement qu'il l'a fait après l'avènement de la dictature prolétarienne en Russie. Il est hors de doute que nous avons besoin d'appui. Mais qu'est-ce que l'appui du prolétariat d'Europe occidentale à notre révolution ? Les sympathies des ouvriers européens pour notre révolution, leur empressement à déjouer les plans d'intervention des impérialistes constituent-ils un appui, une aide sérieuse ? Oui, sans nul doute. Sans cet appui, sans cette aide non seulement des ouvriers européens, mais aussi des colonies et des pays asservis, la dictature prolétarienne en Russie se fût trouvée en mauvaise posture. A-t-il suffi jusqu'à présent de cette sympathie et de cette aide, qui sont venues s'ajouter à la puissance de notre armée rouge et au dévouement des ouvriers et des paysans russes prêts à défendre de leurs poitrines la patrie socialiste, pour repousser les attaques des impérialistes et conquérir la sécurité nécessaire à un travail de construction sérieux ? Oui, cela a suffi. Cette sympathie va-t-elle en augmentant ou en diminuant ? Elle augmente incontestablement. Existe-t-il chez nous, par conséquent, des conditions favorables non seulement pour mener de l'avant l'organisation de l'économie socialiste, mais encore pour venir en aide aux ouvriers d'Europe occidentale comme aux peuples opprimés de l'Orient ? Oui, ces conditions existent. C'est ce que dit éloquemment l'histoire de sept années de dictature prolétarienne en Russie. Peut-on nier qu'un puissant essor dans le domaine du travail ait déjà commencé chez nous ? Non, on ne peut le nier.

Quelle signification peut avoir, après tout cela, la déclaration de Trotsky sur l'impossibilité pour la Russie révolutionnaire de résister à l'Europe conservatrice ? Elle signifie que Trotsky, premièrement, ne sent pas la puissance intérieure de notre révolution ; deuxièmement, qu'il ne comprend pas l'importance inestimable de l'appui moral apporté à notre révolution par les ouvriers d'Occident et les paysans d'Orient ; troisièmement, qu'il ne saisit pas le mal intérieur qui ronge actuellement l'impérialisme.

Emporté par sa critique de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne, Trotsky, à son insu, s'est confondu lui-même dans son Programme de paix paru en 1917 et réédité en 1924.

Mais peut-être cette brochure de Trotsky est-elle aussi périmée et ne correspond-elle plus à ses vues actuelles ? Prenons les ouvrages plus récents que Trotsky a composés après la victoire de la révolution prolétarienne dans un seul pays, en Russie. Prenons, par exemple, sa Postface. (1922) à la nouvelle édition de sa brochure Programme de paix.Voici ce qu'il y dit :

L'affirmation que la révolution prolétarienne ne peut se terminer victorieusement dans le cadre national, affirmation que l'on trouve répétée à plusieurs reprises dans le Programme de paix, semblera probablement à quelques lecteurs démentie par l'expérience presque quinquennale de notre République soviétiste. Mais une telle conclusion serait dénuée de fondement. Le fait qu'un Etat ouvrier, dans un pays isolé et, en outre, arriéré, a résisté au monde entier, témoigne de la formidable puissance du prolétariat qui, dans les autres pays plus avancés, plus civilisés, sera capable de véritables prodiges. Mais si nous avons résisté politiquement et militairement en tant qu'Etat, nous ne sommes pas encore arrivés à l'édification de la société socialiste et nous ne nous en sommes même pas approchés... Tant que la bourgeoisie est au pouvoir dans les autres Etats européens, nous sommes obligés, pour lutter contre l'isolement économique, de rechercher des ententes avec le monde capitaliste; on peut dire aussi avec certitude que ces ententes peuvent à la rigueur nous aider à guérir telles ou telles blessures économiques, à faire tel ou tel pas en avant, mais que le véritable essor de l'économie socialiste en Russie ne sera possible qu'après la victoire du prolétariat dans les principaux pays d'Europe.

Ainsi s'exprime Trotsky, qui, s'efforçant obstinément de sauver sa " révolution permanente " de la banqueroute définitive, se met en contradiction flagrante avec la réalité.

Ainsi, quoi qu'on fasse, non seulement " on n'est pas arrivé " à instaurer la société socialiste, mais on ne s'en est même pas " approché ". Certains, paraît-il, nourrissaient l'espoir d' " ententes avec le monde capitaliste ", mais ces ententes non plus, paraît-il, n'ont rien donné, parce que, quoi qu'on fasse, le " véritable essor de l'économie socialiste " demeurera impossible tant que le prolétariat n'aura pas vaincu " dans les pays les plus importants d'Europe ".

Et comme il n'y a pas encore de victoire en Occident, il ne reste plus à la révolution russe qu'à pourrir sur pied ou à dégénérer en Etat bourgeois.

Ce n'est pas sans raison que Trotsky parle, depuis deux ans déjà, de la " dégénérescence " de notre parti.

Ce n'est pas sans raison qu'il prédisait l'année dernière la " fin " de notre pays.

Comment concilier cette étrange " perspective " avec celle de Lénine selon laquelle la nouvelle politique économique nous donnera la possibilité de " construire les bases de l'économie socialiste " ?

Comment concilier cette désespérance " permanente " avec ces paroles de Lénine :

Dès à présent, le socialisme n'est plus une question d'avenir lointain, une sorte de vision abstraite ou d'icône... Nous avons introduit le socialisme dans la vie courante et, maintenant, nous devons nous rendre compte de la situation. Voilà notre tâche d'aujourd'hui, voilà le problème de notre époque. Permettez-moi de terminer en exprimant la certitude que, si ardu que soit ce problème, si nouveau qu'il soit en comparaison de l'ancien et quelques difficultés qu'il nous cause, nous allons, tous ensemble et coûte que coûte, le résoudre, non en un jour, mais en plusieurs années, et de telle façon que, de la Russie de la Nep, sorte la Russie socialiste.

Comment concilier cette désespérance " permanente " avec ces autres paroles de Lénine :

Possession par l'Etat des principaux moyens de production, possession du pouvoir politique par le prolétariat, alliance de ce prolétariat avec la masse immense des petits paysans, direction assurée de la paysannerie par le prolétariat, etc., n'est-ce pas là tout ce qu'il nous faut pour pouvoir, avec la seule coopération (que nous traitions auparavant de mercantile et que nous avons maintenant, jusqu'à un certain point, le droit de traiter ainsi sous la Nep), procéder à la construction pratique de la société socialiste intégrale ? Ce n'est pas là encore la construction de la société socialiste, mais c'est tout ce qui est nécessaire et suffisant pour cette construction (De la coopération).

Il est clair que les vues de Trotsky ne peuvent, en l'occurrence, se concilier avec celles de Lénine. La " révolution permanente " de Trotsky est la négation de la théorie léniniste de la révolution prolétarienne, et, inversement, la théorie léniniste de la révolution prolétarienne est la négation de la théorie de la " révolution permanente ".

Manque de foi dans les forces et les capacités de notre révolution, manque de foi dans les forces et les capacités du prolétariat de Russie, tel est sous-sol de la théorie de la " révolution permanente ".

Jusqu'à présent, on ne soulignait ordinairement qu'un côté de la " révolution permanente " : le scepticisme à l'égard des possibilités révolutionnaires du mouvement paysan. Maintenant, pour être juste, il est nécessaire d'en mettre en lumière un autre côté : l'incroyance aux forces et aux capacités du prolétariat de Russie.

En quoi la théorie de Trotsky diffère-t-elle de la théorie courante du menchévisme selon laquelle la victoire du socialisme dans un seul pays, surtout dans un pays arriéré, est impossible sans la victoire préalable de la révolution prolétarienne " dans les principaux pays de l'Europe occidentale " ?

Au fond, ces deux théories sont identiques. Le doute n'est pas possible: la théorie de la " révolution permanente " de Trotsky est une variété du menchévisme.

Ces derniers temps, nombre de diplomates "à la manque" se sont efforcés de montrer dans notre presse que la théorie de la "révolution permanente" était conciliable avec le léninisme. Sans doute, disent-ils, cette théorie ne convenait pas en 1905. Mais l'erreur de Trotsky réside en ce qu'il anticipait, essayant d'appliquer à la situation de 1905 ce qui était alors inapplicable. Mais, par la suite, disent-ils, et notamment en 1917 lorsque la révolution fut arrivée à complète maturité, la théorie de Trotsky se trouva tout à fait à sa place. On devine sans peine que le principal de ces diplomates est le camarade Radek. Lisez plutôt :

La guerre creusa un abîme entre les paysans aspirant à la conquête de la terre et à la paix et les partis petits-bourgeois, elle jeta les paysans sous la direction de la classe ouvrière et de son avant-garde, le parti bolchevik. Alors, ce qui devint possible, ce fut non pas la dictature de la classe ouvrière et de la paysannerie, mais la dictature de la classe ouvrière s'appuyant sur la paysannerie. Ce que Rosa Luxembourg et Trotsky en 1905 avançaient contre Lénine [c'est-à-dire la " révolution permanente "] devint en fait la deuxième étape du développement historique (Pravda, 21 février 1924).

Là-dedans, pas un mot qui ne soit un escamotage.

Il est faux que, pendant la guerre, " ce qui devint possible, ce fut non pas la dictature de la classe ouvrière et de la paysannerie, mais la dictature de la classe ouvrière s'appuyant sur la paysannerie ". En réalité, la révolution de février 1917 fut la réalisation de la dictature du prolétariat et des paysans, combinée d'une façon particulière avec la dictature de la bourgeoisie.

Il est faux que la théorie de la " révolution permanente ", que Radek passe pudiquement sous silence, ait été élaborée en 1905 par Rosa Luxembourg et Trotsky. En réalité, cette théorie est l'œuvre de Parvus et de Trotsky. Maintenant, après dix mois, Radek rectifie, jugeant nécessaire de tancer Parvus pour la " révolution permanente " (voir son article sur Parvus dans la Pravda). Mais la justice exige de Radek qu'il tance également le compagnon de Parvus, le camarade Trotsky.

Il est faux que la théorie de la " révolution permanente ", démentie par la révolution de 1905, se soit avérée juste pour " la deuxième étape du développement historique ", c'est-à-dire pendant la révolution d'Octobre. Tout le développement de la révolution d'Octobre a montré et démontré l'inconsistance de cette théorie et sa complète incompatibilité avec les bases du léninisme.

Ni discours, ni procédés diplomatiques n'arriveront à masquer le gouffre béant qui sépare la théorie de la " révolution permanente " et le léninisme.

III - Quelques particularités de la tactique des bolcheviks pendant la période de préparation de la révolution d'Octobre

Pour bien comprendre la tactique des bolcheviks pendant la période de préparation de la révolution d'Octobre, il est indispensable de se rendre compte tout au moins de quelques particularités importantes de cette tactique. Cela est d'autant plus indispensable que, dans les nombreuses brochures sur la tactique des bolcheviks, il n'est pas rare que ces particularités soient passées sous silence.

Quelles sont ces particularités ?Première particularité. A entendre le camarade Trotsky, on pourrait croire que, dans l'histoire de la préparation d'Octobre, il n'existe en tout et pour tout que deux périodes, la période des reconnaissances avancées et la période insurrectionnelle; quant au reste, c'est de l'invention pure. Qu'est-ce que la manifestation d'avril 1917 ?

La manifestation d'avril, qui avait pris plus " à gauche " qu'il ne fallait, dit Trotsky, était une sorte de reconnaissance destinée à vérifier l'état d'esprit des masses et leurs rapports avec la majorité des soviets.

Et qu'est-ce que la démonstration de juillet 1917? D'après Trotsky, " l'affaire, cette fois encore, se réduisit à une nouvelle reconnaissance plus large et touchant une étape nouvelle et plus avancée du mouvement ". Point n'est besoin de dire que la démonstration de juillet 1917, organisée sur les instances de notre parti, doit, à plus forte raison, selon Trotsky, être qualifiée de " reconnaissance ".

Ainsi, en mars 1917 déjà, les bolcheviks auraient eu une armée politique d'ouvriers et de paysans toute prête, et s'ils ne la lancèrent dans l'insurrection ni en avril, ni en juin, ni en juillet et ne s'occupèrent que de " reconnaissances ", c'est uniquement parce que " ces reconnaissances " ne donnaient pas des " renseignements " satisfaisants.

Point n'est besoin de dire que cette conception simpliste de la tactique politique de notre parti n'est qu'une confusion de la tactique militaire ordinaire avec la tactique révolutionnaire des bolcheviks.

En fait, toutes ces démonstrations furent avant tout le résultat de la pression spontanée des masses, qui s'élançaient dans la rue pour manifester leur indignation contre la guerre.

En fait, le rôle du parti se borna alors à donner à l'action spontanée des masses une forme et une direction conformes aux mots d'ordre des bolcheviks.

En fait, les bolcheviks n'avaient pas et ne pouvaient avoir en mars 1917 d'armée politique toute prête. Ils ne procédèrent à la constitution de cette armée qu'au cours de la lutte et des collisions de classes d'avril à octobre 1917 (ils la constituèrent définitivement en octobre 1917). A cet effet, ils utilisèrent la manifestation d'avril, les démonstrations de juin et de juillet, les élections municipales générales et partielles, la lutte contre Kornilov, la conquête des soviets. L'armée politique n'est pas du tout l'armée proprement dite. Le commandement militaire entre en campagne avec une armée toute prête, mais le parti doit former la sienne au cours de la lutte même, au cours des collisions de classes, à mesure que les masses elles-mêmes se convainquent par leur propre expérience de la justesse des mots d'ordre du parti et de la justesse de sa politique.

Evidemment, chacune de ces démonstrations mettait aussi en lumière la corrélation des forces, jouait dans une certaine mesure le rôle de reconnaissance, mais la reconnaissance n'était point le motif de la démonstration, elle n'en était que le résultat naturel.

Analysant les événements à la veille de l'insurrection d'octobre et les comparant aux événements d'avril-juin, Lénine dit :

La situation, précisément, n'est pas la même qu'à la veille des 20-21 avril, du 9 juin et du 3 juillet, car il s'agissait alors d'une effervescence spontanée que nous ne saisissions pas, en tant que parti (20 avril), ou que nous contenions en lui donnant la forme d'une démonstration pacifique (9 juin et 3 juillet). Car nous savions fort bien alors que les soviets n'étaient pas encore nôtres, que les paysans croyaient encore à la méthode de Lieber-Dan-Tchernov et non à celle des bolcheviks (l'insurrection), que, par conséquent, la majorité du peuple ne pouvait être pour nous et que, partant, l'insurrection serait prématurée.

Il est clair qu'à elle seule une reconnaissance " ne peut mener bien loin.

Aussi, n'est-ce pas de " reconnaissance " qu'il s'agit, mais de ce que:

1° Pendant toute la période préparatoire d'Octobre le parti s'appuyait incessamment dans sa lutte sur l'élan spontané du mouvement révolutionnaire de masses ;

2° En s'appuyant sur cet élan spontané, il s'assurait la direction exclusive du mouvement ;

3° Une telle direction du mouvement facilitait au parti la formation d'une armée politique de masse pour l'insurrection d'octobre ;

4° Une telle politique devait nécessairement aboutir à mettre toute la préparation d'Octobre sous la direction d'un seul parti, le parti bolchevik ;

5° La conséquence d'une telle préparation d'Octobre fut qu'à la suite de l'insurrection d'Octobre le pouvoir se trouva entre les mains d'un seul parti, le parti bolchevik.

Ainsi, le point essentiel de la préparation d'Octobre, c'est que cette préparation fut dirigée par un parti unique, le parti communiste. Telle est la première particularité de la tactique des bolcheviks pendant la période de la préparation d'Octobre.

Est-il besoin de démontrer que, sans cette particularité, la victoire de la dictature du prolétariat en période impérialiste eût été impossible.

C'est par là que la révolution d'Octobre diffère avantageusement de la révolution française de 1871, dans laquelle la direction de la révolution était partagée par deux partis, dont aucun ne pouvait être appelé communiste.Deuxième particularité. La préparation d'Octobre s'effectua ainsi sous la direction d'un parti unique, le parti bolchevik. Mais, dans quel sens le parti mena-t-il cette direction? Il s'attacha à isoler les partis conciliateurs, qu'il considérait à juste titre comme les groupements les plus dangereux dans la période de dénouement de la révolution, il s'efforça d'isoler les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks.

En quoi consiste la règle stratégique fondamentale du léninisme ?

Elle consiste à reconnaître que :

1° L'appui social le plus dangereux des ennemis de la révolution dans la période précédant le dénouement révolutionnaire est constitué par les partis conciliateurs ;2° Il est impossible de renverser l'ennemi (tsarisme ou bourgeoisie) sans isoler préalablement ces partis ;

3° Dans la période de préparation révolutionnaire, il faut, par suite, s'attacher principalement à isoler ces partis, à en détacher les larges masses laborieuses.

Dans la période de lutte contre le tsarisme, dans la période de préparation de la révolution bourgeoise-démocratique (1905-1916), l'appui social le plus dangereux du tsarisme était le parti libéral-monarchique, le parti des cadets. Pourquoi? Parce que c'était un parti conciliateur, un parti de conciliation entre le tsarisme et la majorité du peuple, c'est-à-dire l'ensemble de la paysannerie. Il est naturel que le parti dirigeât alors principalement ses coups contre les cadets, car sans isoler ces derniers, on ne pouvait compter sur la rupture entre la paysannerie et le tsarisme, et sans assurer cette rupture, on ne pouvait compter sur la victoire de la révolution.

Beaucoup ne comprenaient pas alors cette particularité de la stratégie des bolcheviks, qu'ils accusaient de haine excessive pour les cadets et auxquels ils reprochaient de se laisser " détourner " de la lutte contre le principal ennemi, le tsarisme. Mais ces accusations dénuées de fondement trahissaient l'incompréhension complète de la stratégie bolchéviste, qui exigeait l'isolement des partis conciliateurs pour faciliter, accélérer la victoire sur le principal ennemi.

Il n'est guère besoin de démontrer que, sans cette stratégie, l'hégémonie du prolétariat dans la révolution bourgoise-démocratique eût été impossible.

Pendant la période de la préparation d'Octobre, le centre de gravité des forces belligérantes se déplaça. Il n'y avait plus de tsar. De force conciliatrice, le parti des cadets devint une force gouvernante, dominante de l'impérialisme. La lutte n'avait plus lieu entre le tsarisme et le peuple, mais entre la bourgeoisie et le prolétariat. Dans cette période, l'appui social le plus dangereux de l'impérialisme était représenté par les partis démocratiques petits-bourgeois des s.-r. et des menchéviks. Pourquoi ? Parce que ces partis étaient alors des partis conciliateurs, des partis de conciliation entre l'impérialisme et les masses laborieuses. Naturellement, c'est contre eux que les bolcheviks dirigeaient leurs coups les plus formidables, car si on n'avait pas isolé les s.-r. et les menchéviks, on n'aurait pu compter sur la rupture des masses laborieuses avec l'impérialisme, et si l'on n'avait pas assuré cette rupture, on n'aurait pu compter sur la victoire de la révolution soviétiste. Nombreux alors étaient ceux qui ne comprenaient pas cette particularité de la tactique des bolcheviks, qu'ils accusaient de témoigner une " haine excessive" aux s.-r. et aux menchéviks et d' " oublier " le but principal. Mais toute la période de la préparation d'Octobre montre éloquemment que, seule, cette tactique permit aux bolcheviks d'assurer la victoire de la révolution d'Octobre.

Le trait caractéristique de cette période est le révolutionnement croissant des masses rurales, leur désenchantement de la politique des s.-r. et des menchéviks, leur éloignement de ces derniers, leur ralliement autour du prolétariat, unique force intégralement révolutionnaire et capable de mener le pays à la paix. L'histoire de cette période est celle de la lutte qui se déroula entre les bolcheviks, d'une part, les s.-r. et les menchéviks, de l'autre, pour la conquête des masses laborieuses de la paysannerie. L'issue de cette lutte fut décidée par la période de coalition, par la période où Kérensky fut au pouvoir, par le refus des s.-r. et des menchéviks de confisquer les terres des grands propriétaires fonciers, par la lutte des s.-r. et des menchéviks pour la continuation de la guerre, par l'offensive de juillet sur le front, par le rétablissement de la peine de mort pour les soldats, par la révolte de Kornilov. Et cette décision fut en faveur de la stratégie bolchéviste. Sans isoler les s.-r. et les menchéviks, il était impossible de renverser le gouvernement des impérialistes et, partant, d'échapper à la guerre. La politique d'isolement des s.-r. et des menchéviks était donc la seule politique juste.

Ainsi, dans leur direction de la préparation d'Octobre, les bolcheviks s'attachèrent principalement à isoler les partis des menchéviks et des s.-r. Telle est la deuxième particularité de leur tactique.

Il serait superflu de démontrer que, sans cette particularité de la tactique des bolcheviks, l'union de la classe ouvrière et des masses laborieuses de la campagne, eût été impossible.

Fait caractéristique, Trotsky ne dit rien ou presque rien de cette particularité de la tactique bolchéviste dans ses Leçons d'Octobre.

Troisième particularité. Ainsi la direction de la préparation d'Octobre par le parti tendit à isoler les partis des s.-r. et des menchéviks, à détacher les masses ouvrières et paysannes de ces partis. Mais comment cet isolement fut-il réalisé concrètement par le parti ; sous quelle forme, avec quel mot d'ordre ? Il fut réalisé sous forme de mouvement révolutionnaire des masses en faveur des soviets avec le mot d'ordre : " Tout le pouvoir aux soviets ! ", par une lutte dont le but était de transformer les soviets, d'organes de mobilisation des masses, en organes d'insurrection, en organes du pouvoir, en appareil du nouvel Etat prolétarien.

Pourquoi les bolcheviks ont-ils choisi précisément les soviets comme levier fondamental d'organisation, susceptible de faciliter l'isolement des menchéviks et des s.-r., de pousser en avant la révolution prolétarienne et de mener des millions de travailleurs à la victoire de la dictature prolétarienne ?

Qu'est-ce que les soviets ?

Les soviets sont un nouvel appareil étatique qui, en premier lieu, instaure la force armée des ouvriers et des paysans, force qui n'est pas, comme celle de l'ancienne armée permanente, détachée du peuple, mais reliée étroitement à ce dernier, qui, dans le domaine militaire, est incomparablement supérieure à toutes celles qui l'ont précédée et qui, au point de vue révolutionnaire, ne peut être remplacée par aucune autre. En second lieu, cet appareil instaure avec les masses, avec la majorité du peuple, une liaison si étroite, si indissoluble, si facilement contrôlable et renouvelable qu'on en chercherait vainement une semblable dans l'ancien appareil étatique. En troisième lieu, cet appareil qui est électif et dont le peuple peut, à son gré, sans formalités bureaucratiques, changer le personnel, est par là même beaucoup plus démocratique que les appareils antérieurs. En quatrième lieu, il donne une liaison solide avec les professions les plus diverses, facilitant ainsi la réalisation, sans bureaucratie aucune, des réformes les plus différentes et les plus profondes. En cinquième lieu, il donne la forme d'organisation de l'avant-garde des paysans et des ouvriers, c'est-à-dire de la partie la plus consciente, la plus énergique, la plus avancée des classes opprimées, et permet par là même à cette avant-garde d'élever, instruire, éduquer et entraîner dans son sillage toute la masse de ces classes, qui jusqu'à présent était restée complètement en dehors de la vie politique, complètement en dehors de l'Histoire. En sixième lieu, il permet d'allier les avantages du parlementarisme à ceux de la démocratie immédiate et directe, c'est-à-dire de réunir, dans la personne des représentants électifs du peuple, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.Comparativement au parlementarisme bourgeois, c'est là, dans le développement de la démocratie, un pas d'une importance historique mondiale... Si la force créatrice des classes révolutionnaires n'avait pas enfanté les soviets, la révolution prolétarienne serait, en Russie, condamnée, car avec l'ancien appareil le prolétariat ne pourrait certainement pas conserver le pouvoir, et il est impossible de créer du coup un nouvel appareil (Sur la route de l'insurrection, p. 123).

Voilà pourquoi les bolcheviks se sont attachés aux soviets, comme au chaînon fondamental susceptible de faciliter l'organisation de la révolution d'Octobre et la création d'un nouvel et puissant appareil d'Etat prolétarien.

Dans son développement intérieur, le mot d'ordre " Tout le pouvoir aux soviets! " a passé par deux phases, dont la première va jusqu'à la défaite bolchéviste de juillet, et dont la seconde commence après l'écrasement de la révolte de Kornilov.

Dans la première phase, ce mot d'ordre comportait la rupture du bloc des menchéviks et des s.-r. avec les cadets, la formation d'un gouvernement soviétiste de menchéviks et de socialistes-révolutionnaires (car les soviets étaient alors socialistes-révolutionnaires et menchévistes), la liberté de propagande pour l'opposition (c'est-à-dire pour les bolcheviks) et la liberté de lutte pour les partis au sein des soviets, liberté de lutte qui devait permettre aux bolcheviks de conquérir les soviets et de changer la composition du gouvernement soviétiste par le développement lent et pacifique de la révolution. Ce plan, évidemment, ne signifiait point la dictature du prolétariat. Mais il facilitait indubitablement la préparation des conditions indispensables à l'instauration de la dictature car, portant les menchéviks et les s.-r. au pouvoir et les mettant dans la nécessité de réaliser leur programme antirévolutionnaire, il hâtait la révélation de leur véritable nature, précipitait leur isolement, leur rupture avec les masses. Mais la défaite des bolcheviks en juillet interrompit ce développement, en donnant l'avantage à la contre-révolution des généraux et des cadets et en jetant s.-r. et menchéviks dans les bras de cette dernière. C'est pourquoi le parti fut obligé de retirer temporairement le mot d'ordre " Tout le pouvoir aux soviets ! " et d'attendre, pour le lancer à nouveau, une nouvelle recrudescence de la révolution.

L'écrasement de Kornilov ouvrit la seconde phase. Le mot d'ordre " Tout le pouvoir aux soviets ! " fut de nouveau lancé. Mais alors il n'avait plus la même signification que dans la première phase. Il signifiait la rupture complète avec l'impérialisme et le passage du pouvoir aux bolcheviks, étant donné que la majorité des soviets était déjà bolchéviste. Il signifiait la réalisation directe de la dictature du prolétariat par l'insurrection. Bien plus, il signifiait l'organisation de la dictature du prolétariat et son érection en pouvoir d'Etat.

La tactique de transformation des soviets en organes de pouvoir gouvernemental avait une valeur inestimable parce qu'elle arrachait des millions de travailleurs à l'impérialisme, montrait que les partis des menchéviks et des s.-r, étaient des instruments de l'impérialisme et amenait directement, pour ainsi dire, les masses à la dictature du prolétariat.

Ainsi, la politique de transformation des soviets en organes de pouvoir gouvernemental, en tant que condition principale de l'isolement des partis conciliateurs et du triomphe de la dictature du prolétariat, est la troisième particularité de la tactique des bolcheviks dans la période de la préparation d'Octobre.Quatrième particularité. Le tableau ne serait pas complet si nous n'envisagions comment et pourquoi les bolcheviks parvenaient à transformer les mots d'ordre de leur parti en mots d'ordre de masse activant la révolution, comment et pourquoi ils parvenaient à convaincre de la justesse de leur politique non seulement l'avant-garde et la majorité de la classe ouvrière, mais aussi la majorité du peuple.

Pour qu'une révolution soit victorieuse, si elle est vraiment populaire, si elle embrasse les grandes masses, il ne suffit pas que les mots d'ordre du parti soient justes. Une autre condition est indispensable; il faut que les masses elles-mêmes se soient convaincues par leur propre expérience de la justesse de ces mots d'ordre. Alors seulement les mots d'ordre du parti deviennent ceux des masses elles-mêmes. Alors seulement la révolution devient réellement la révolution du peuple. L'une des particularités de la tactique des bolcheviks pendant la période de préparation d'Octobre, c'est d'avoir su déterminer avec justesse les voies menant naturellement les masses aux mots d'ordre du parti, au seuil de la révolution, et d'avoir permis ainsi à ces masses de sentir, de contrôler et d'expérimenter elles-mêmes la justesse de ces mots d'ordre. Autrement dit, l'une des particularités de la tactique des bolcheviks consiste en ce qu'elle ne confond point la direction du parti avec celle des masses, qu'elle distingue clairement la différence qui sépare ces deux directions et qu'ainsi elle est la science, non seulement de la direction du parti, mais aussi de la direction des grandes masses de travailleurs.

L'expérience de la convocation et de la dissolution de l'Assemblée constituante est un exemple frappant de l'application de cette particularité de la tactique bolchéviste.

On sait que les bolcheviks lancèrent le mot d'ordre de " République soviétiste " dès avril 1917. On sait également que l'Assemblée constituante est un parlement bourgeois en contradiction absolue avec les bases de la République soviétiste. Comment se fait-il que les bolcheviks, en marchant vers la République soviétiste, aient en même temps exigé du Gouvernement provisoire la convocation immédiate de l'Assemblée constituante ? Comment se fait-il que les bolcheviks non seulement prirent part aux élections, mais convoquèrent eux-mêmes l'Assemblée constituante ? Comment se fait-il que, un mois avant l'insurrection, les bolcheviks aient admis la possibilité d'une combinaison temporaire de la République soviétiste et de l'Assemblée constituante ? Il en fut ainsi parce que :

1° L'idée de l'Assemblée constituante était une des idées les plus populaires parmi la masse de la population ;

2° Le mot d'ordre de la convocation immédiate de l'Assemblée constituante permettait de dévoiler plus facilement la nature contre-révolutionnaire du Gouvernement provisoire ;

3° Pour ouvrir les yeux aux masses populaires sur l'idée de l'Assemblée constituante, il était indispensable d'amener ces masses jusqu'à l'Assemblée constituante, avec leurs revendications sur la terre, la paix, le pouvoir soviétiste, de les mettre en présence de l'Assemblée constituante réalisée, vivante ;

4° C'était là le seul moyen de permettre aux masses de se convaincre par leur propre expérience de la nature contre-révolutionnaire de l'Assemblée constituante et de la nécessité de sa dissolution ;

5° Tout cela supposait naturellement la possibilité d'admettre une combinaison temporaire de la République soviétiste et de l'Assemblée constituante comme un des moyens destinés à éliminer l'Assemblée constituante ;

6° Une telle combinaison, si elle eût été réalisée, à condition que tout le pouvoir fût passé aux soviets, n'eût pu signifier que la subordination de l'Assemblée constituante aux soviets, sa transformation en annexe des soviets, sa mort sans douleur.

Point n'est besoin de démontrer que, sans cette politique des bolcheviks, la dissolution de l'Assemblée constituante n'eût pas été si facile et que les tentatives ultérieures des s.-r. et des menchéviks avec le mot d'ordre " Tout le pouvoir à l'Assemblée constituante ! " n'eussent pas échoué aussi piteusement.

Nous autres, dit Lénine, nous avons pris part à l'élection du parlement bourgeois de Russie, de l'Assemblée constituante, en septembre-novembre 1917. Notre tactique était-elle juste ou non ?... N'avions-nous pas, nous autres bolcheviks russes, en novembre 1917, plus que n'importe quels communistes d'Occident, le droit d'estimer que chez nous le parlementarisme avait fait son temps politiquement ? Nous l'avions certainement, car il ne s'agit pas de savoir depuis combien de temps les parlements bourgeois existent, mais si les larges masses laborieuses sont prêtes, théoriquement, politiquement, pratiquement, à adopter le régime soviétiste et à dissoudre ou à laisser dissoudre le parlement démocratique bourgeois. Que dans la Russie de septembre-novembre 1917 la classe ouvrière des villes, les soldats, les paysans, par suite de toutes sortes de conditions spéciales, se soient trouvés admirablement préparés à l'adoption du régime soviétiste et à la dissolution du plus démocratique des parlements bourgeois, c'est là un fait historique indéniable et parfaitement établi. Pourtant les bolcheviks n'ont pas boycotté l'Assemblée constituante ; loin de là, ils ont participé aux élections, non seulement avant, mais même après la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, (V. La maladie infantile, p. 62-63.)

Pourquoi les bolcheviks ne boycottèrent-ils pas l'Assemblée constituante ? Parce que, dit Lénine :

Même quelques semaines avant la victoire de la République soviétiste, même après cette victoire, la participation à un parlement de démocratie' bourgeoise, loin de nuire à un prolétariat révolutionnaire, l'aide à prouver aux masses retardataires que ces parlements méritent d'être dissous, facilite la réussite de leur dissolution, rapproche le moment où l'on pourra dire que le parlementarisme bourgeois a " politiquement fait son temps " (La maladie infantile, p. 63).

Fait caractéristique, Trotsky ne comprend pas cette particularité de la tactique bolchéviste et se moque de la " théorie " de la combinaison de l'Assemblée constituante et des soviets, comme d'une théorie à la Hilferding.

Il ne comprend pas que l'admissibilité d'une telle combinaison (avec le mot d'ordre de l'insurrection et la probabilité de la victoire des soviets) liée à la convocation de l'Assemblée constituante était à ce moment l'unique tactique révolutionnaire possible, qu'elle n'avait rien de commun avec la tactique de Hilferding consistant à transformer les soviets en annexe de l'Assemblée constituante et que l'erreur de certains camarades sur cette question ne lui donne pas le droit de dénigrer la position juste de Lénine et du parti sur la possibilité de réaliser, dans certaines conditions, une " forme gouvernementale combinée ".

Il ne comprend pas que, sans la politique originale qu'ils adoptèrent en vue de l'Assemblée constituante, les bolcheviks n'eussent pas réussi à attirer de leur côté les larges masses du peuple et que, si ces masses leur avaient manqué, ils n'eussent pu transformer l'insurrection d'Octobre en profonde révolution populaire.

Fait intéressant, Trotsky se moque même des mots " peuple ", " démocratie révolutionnaire ", etc., qui se rencontrent dans les articles des bolcheviks et qu'il juge inconvenants pour un marxiste.

Trotsky oublie évidemment que, même en septembre 1917, un mois avant la victoire de la dictature, Lénine, marxiste éminent, parlait de la " nécessité de la transmission immédiate de tout le pouvoir à la démocratie révolutionnaire ayant à sa tête le prolétariat révolutionnaire ".

Trotsky oublie évidemment que Lénine, citant la lettre de Marx à Kugelmann (avril 1871) où il est dit que la destruction de l'appareil d'Etat bureaucratique-militaire est la condition préalable de toute révolution vraiment populaire sur le continent, écrit en termes non équivoques :

Ce qui mérite une attention particulière, c'est cette profonde remarque de Marx, que la destruction de la machine bureaucratique et militaire de l'Etat est " la condition préalable de toute révolution populaire ". Cette expression de révolution " populaire " paraît surprenante dans la bouche de Marx, et les plékhanoviens russes et les menchéviks disciples de Strouvé, désireux de passer pour marxistes, pourraient y voir une " méprise ". Ils ont réduit le marxisme à une doctrine si piètrement libérale que, en dehors de l'antithèse : révolution bourgeoise et révolution prolétarienne, rien n'existe pour eux, et encore conçoivent-ils cette antithèse comme une chose tout à fait morte... Dans aucun des pays de l'Europe continentale de 1871, le prolétariat ne formait la majorité du peuple. La révolution capable d'entraîner la majorité dans le mouvement ne pouvait être " populaire " qu'à la condition d'englober le prolétariat et la classe paysanne. Ces deux classes composaient alors le " peuple ". Ces deux classes sont solidaires, du fait que la " machine bureaucratique et militaire de l'Etat " les opprime, les écrase et les exploite. Briser cette machine, la démolir, tel est le but pratique du " peuple ", de la majorité du peuple, ouvriers et paysans, telle est la " condition préalable " de la libre alliance des paysans pauvres et du prolétariat; sans cette alliance, pas de démocratie solide, pas de transformation sociale possible (L'Etat et la révolution, p. 55-56).

Ces paroles de Lénine sont à retenir.

Convaincre les masses, par leur propre expérience, de la justesse des mots d'ordre du parti et les amener aux positions révolutionnaires afin de les conquérir, telle est la quatrième particularité de la tactique des bolcheviks pendant la période de la préparation d'Octobre.

IV - La révolution d'Octobre commencement et facteur de la révolution mondiale

Il est indéniable que la théorie universelle de la victoire simultanée de la révolution dans les principaux pays d'Europe, la théorie de l'impossibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays s'est avérée artificielle, non viable. L'histoire septennale de la révolution prolétarienne en Russie réfute cette théorie. Cette théorie est inacceptable comme schéma du développement de la révolution mondiale, parce qu'elle est en contradiction avec les faits patents. Elle est encore plus inacceptable comme mot d'ordre parce qu'elle entrave l'initiative des pays qui, en vertu de certaines conditions historiques, ont la possibilité de percer seuls le front capitaliste; parce que, loin de stimuler l'offensive contre le capital dans chaque pays pris à part, elle conduit à attendre passivement le moment du " dénouement général " ; parce qu'elle entretient parmi les prolétaires des différents pays non pas l'esprit de décision révolutionnaire, mais l'esprit de doute, la crainte de ne pas être soutenu par les prolétaires des autres pays. Lénine a parfaitement raison de dire que la victoire du prolétariat dans un seul pays est un " cas typique ", que " la révolution simultanée dans plusieurs pays " ne peut être qu'une " rare exception ".

Mais la théorie léniniste de la révolution ne se limite pas à ce seul côté de la question. Elle est en même temps la théorie du développement de la révolution mondiale. La victoire du socialisme dans un seul pays n'est pas une fin en soi. La révolution victorieuse dans un pays doit être considérée, non pas comme une fin en soi, mais comme un appui, comme un moyen pour accélérer la victoire du prolétariat dans tous les pays. La victoire de la révolution dans un pays, en l'occurrence en Russie, n'est pas seulement le résultat du développement irrégulier et de la décomposition progressive de l'impérialisme, elle est en même temps le commencement et le facteur de la révolution mondiale.

Il n'est pas douteux que les voies de développement de la révolution mondiale ne sont pas aussi simples qu'elles pouvaient le paraître précédemment, avant la victoire de la révolution dans un pays, avant l'avènement de l'impérialisme développé, qui marque la " veille de la révolution socialiste ". C'est qu'un nouveau facteur est apparu : la loi du développement irrégulier des pays capitalistes, loi fonctionnant dans les conditions de plein développement impérialiste et qui montre l'inéluctabilité des collisions armées, l'épuisement général du front capitaliste mondial et la possibilité de la victoire du socialisme dans des pays séparés. C'est qu'il est apparu un nouveau facteur comme l'immense pays des soviets, situé entre l'Occident et l'Orient, entre le centre de l'exploitation financière mondiale et l'arène de l'oppression coloniale, pays dont la seule présence suffit à révolutionner le monde.

Ce sont là des facteurs (et je ne cite que les plus importants), dont il est impossible de ne pas tenir compte dans l'étude des voies de la révolution mondiale.

Auparavant, on croyait d'ordinaire que la révolution se développerait par la " maturation " régulière des éléments du socialisme, tout d'abord dans les pays les plus développés, dans les pays " avancés ". Cette façon de voir doit être maintenant considérablement modifiée.

Le système des relations internationales, dit Lénine, est devenu tel qu'en Europe un Etat, l'Allemagne, est asservi par d'autres Etats. D'autre part, plusieurs Etats, précisément les plus anciens Etats d'Occident, se sont trouvés, du fait de leur victoire, dans des conditions qui leur permettent de mettre cette victoire à profit pour faire quelques concessions insignifiantes à leurs classes asservies, concessions qui suffisent cependant à retarder le mouvement révolutionnaire de ces dernières et créent un certain semblant de " paix sociale ".

Cependant, une série de pays : l'Orient, l'Inde, la Chine, etc., Par suite de la guerre impérialiste, sont définitivement sortis de leur voie traditionnelle. Leur développement a définitivement suivi le cours général du capitalisme européen.

L'effervescence qui agite toute l'Europe commence à les travailler. Et il est clair maintenant pour le monde entier qu'ils se sont engagés dans une voie de développement qui ne peut pas ne pas mener à une crise de tout le capitalisme mondial...

Par suite, les pays capitalistes d'Europe occidentale parachèveront leur évolution vers le socialisme... autrement que nous ne le pensions. Ils la parachèveront, non pas par la " maturation " régulière du socialisme dans ces pays, mais au moyen de l'exploitation de certains Etats par d'autres, au moyen de l'exploitation du premier Etat vaincu dans la guerre impérialiste, exploitation jointe à celle de tout l'Orient. L'Orient, d'autre part, est entré définitivement dans le mouvement révolutionnaire par suite de cette première guerre impérialiste et a été entraîné dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire mondial.

Si l'on ajoute à cela que les pays vaincus et les colonies ne sont pas seuls à être exploités par les pays vainqueurs, mais qu'une partie des pays vainqueurs est exploitée financièrement par les pays victorieux les plus puissants, l'Amérique et l'Angleterre ; que les contradictions entre tous ces pays sont les facteurs les plus importants de la décomposition de l'impérialisme mondial ; qu'en dehors de ces contradictions, il en existe d'autres très profondes qui se développent à l'intérieur de chacun de ces pays; que toutes ces contradictions sont aggravées du fait de l'existence de là grande République des soviets aux côtés des pays capitalistes, on a un tableau plus ou moins complet de l'originalité de la situation internationale.

Le plus probable, c'est que la révolution mondiale se développera par la séparation révolutionnaire d'un certain nombre de pays qui se détacheront du système des Etats impérialistes avec l'appui du prolétariat de ces Etats. Le premier pays qui s'est détaché, le premier pays victorieux, a déjà l'appui des masses ouvrières et paysannes des autres pays en général. Il n'aurait pu tenir sans cet appui. Il est hors de doute que cet appui ira se renforçant et s'accroissant. Il est également hors de doute que le développement même de la révolution mondiale, que le processus de la séparation d'une série de nouveaux pays d'avec l'impérialisme sera d'autant plus rapide et profond que le socialisme se sera plus solidement enraciné dans le premier pays victorieux, que ce pays se sera plus rapidement transformé en base de développement de la révolution mondiale, en ferment de la décomposition impérialiste.

S'il est vrai que la victoire définitive du socialisme dans le pays libéré le premier est impossible sans les efforts communs des prolétaires de plusieurs pays, il est également vrai que le développement de la révolution mondiale sera d'autant plus rapide et profond que l'aide apportée par le premier pays socialiste aux masses ouvrières et laborieuses de tous les autres pays sera plus efficace.

En quoi cette aide doit-elle consister ?

Premièrement, le prolétariat du pays victorieux, doit faire chez lui " le maximum de ce qui est possible pour développer, soutenir et éveiller la révolution dans les autres pays " (La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky).Deuxièmement, le " prolétariat victorieux" d'un pays, " après avoir exproprié les capitalistes et organisé chez lui la production socialiste, se soulève... contre le reste du monde capitaliste, attirant à lui les classes opprimées des autres pays, les incitant à l'insurrection contre les capitalistes, employant même au besoin la force armée contre les classes exploiteuses et leurs Etats ".

Non seulement cette aide du pays victorieux accélère la victoire des prolétaires des autres pays, mais encore en facilitant cette victoire, elle assure par là même la victoire définitive du socialisme dans le premier pays victorieux.

Il est plus que probable qu'au cours du développement de la révolution mondiale, il se formera, parallèlement aux foyers impérialistes des pays capitalistes et du système de ces foyers dans le monde entier, des foyers de socialisme dans chaque pays soviétiste et un système de ces foyers dans le monde entier et que la lutte entre ces deux systèmes remplira l'histoire du développement de la révolution mondiale.

Car, dit Lénine, la libre union des nations dans le socialisme est impossible sans une lutte acharnée, plus ou moins longue, des républiques socialistes avec les Etats arriérés.

La révolution d'Octobre a une importance mondiale non seulement parce qu'elle représente la première initiative d'un pays pour rompre le système impérialiste et le premier îlot du socialisme dans l'océan des pays impérialistes, mais aussi parce qu'elle est la première étape de la révolution mondiale et la base puissante de son développement futur.

C'est pourquoi ceux qui, oubliant le caractère international de la révolution d'Octobre, proclament que la victoire de la révolution dans un seul pays est un phénomène purement et exclusivement national, commettent une lourde erreur. En outre, ceux qui, se souvenant du caractère international de la révolution d'Octobre, sont enclins à considérer cette révolution comme quelque chose de passif, destiné uniquement à recevoir un appui de l'extérieur, commettent également une erreur. En réalité, non seulement la révolution d'Octobre a besoin d'être appuyée par la révolution des autres pays, mais la révolution de ces pays a besoin de l'appui de la révolution d'Octobre pour accélérer le renversement de l'impérialisme mondial.

17 décembre 1924.

 

RÉSUMÉ DES TRAVAUX DE LA XIVe CONFÉRENCE DU P.C.R.

Discours prononcé le 9 mai 1925 à l'Assemblée des militants de l'organisation de Moscou

 

Camarades,

Je ne crois pas qu'il soit besoin d'examiner eu détail les résolutions adoptées à la XIVe conférence de notre parti. Il suffira, me semble-t-il, d'en mettre en relief les grandes lignes, ce qui ne sera pas sans utilité pour l'étude ultérieure de ces résolutions.

Les multiples questions envisagées dans ces résolutions peuvent se ramener à six groupes essentiels : 1° situation internationale ; 2° tâches courantes des partis communistes dans les pays capitalistes ; 3° tâches courantes des groupements communistes dans les colonies et pays vassaux ; 4° avenir du socialisme dans notre pays par rapport à la situation internationale actuelle ; 5° politique paysanne de notre parti et tâches de ses dirigeants dans les conditions nouvelles ; 6° métallurgie (branche principale de notre industrie).

I. La situation internationale

Qu'y a-t-il dans la situation internationale de nouveau et de particulier susceptible de définir le caractère essentiel du moment que nous traversons ? C'est le fait encore tout récent, mais dont l'empreinte marque la situation internationale, qu'en Europe la révolution est en voie de recul, qu'une période d'accalmie a commencé, à laquelle nous avons donné le nom de stabilisation temporaire, et que, simultanément, nous assistons à la croissance du développement économique et de la puissance politique de l'Union Soviétique.

Que faut-il entendre par recul de la révolution, par accalmie ? N'est-ce pas là la fin de la révolution mondiale et le commencement de la liquidation de la révolution prolétarienne universelle ? Lénine dit qu'après la victoire du prolétariat russe, une nouvelle époque est née, époque de révolution mondiale, époque de conflits et de guerres, de flux et de reflux, de victoires et de défaites, aboutissant à la victoire du prolétariat dans les principaux pays capitalistes. Or si, en Europe, la révolution est en voie de déclin, ne faut-il pas en conclure que la théorie de Lénine sur la nouvelle époque, sur la révolution mondiale n'a plus de valeur et que, de ce fait, il ne peut plus être question de révolution prolétarienne en Occident ?

Assurément non.

L'époque de la révolution mondiale constitue une nouvelle étape de la révolution, une longue période stratégique, portant sur de nombreuses années, voire sur plusieurs décades. Au cours de cette période il peut et doit se produire des phases de flux et de reflux de la révolution. Il en a été ainsi chez nous. Notre révolution a passé par deux phases de développement, deux périodes stratégiques pour entrer, après Octobre, dans une troisième étape, dans une troisième période stratégique. La première étape, qui va de 1900 à 1917, a duré plus de 15 ans. Notre but était alors l'anéantissement du tsarisme et la victoire de la révolution démocratique bourgeoise. Pendant cette période, nous avons eu de multiples alternatives de flux et de reflux de la révolution. De 1907 à 1912, ce fut le reflux. Puis, de nouveau, nous eûmes le flux de 1912, qui commença avec les événements de la Léna, et, enfin, le reflux provoqué par la guerre. L'année 1917 fut le signal d'un nouveau flux qui se termina par la victoire du peuple sur le tsarisme et la victoire de la révolution démocratique bourgeoise. A chaque reflux, les liquidateurs prophétisaient la fin de la révolution. Et cependant la révolution, à travers de multiples phases d'avance et de recul, aboutit à la victoire finale de 1917.

De ce moment date la deuxième phase de la révolution. Le but fut alors d'arracher le prolétariat russe à la guerre impérialiste, de culbuter la bourgeoisie et d'instituer la dictature du prolétariat. Cette étape, ou plutôt cette période stratégique, dura huit mois. Mais ce furent huit mois de profonde crise révolutionnaire pendant lesquels la guerre et la ruine qui en résultait stimulaient la révolution et en précipitaient le cours.

Ces huit mois de crise révolutionnaire peuvent et doivent être considérés comme équivalant à huit années au moins de développement normal. Cette période stratégique, de même que la précédente, est caractérisée non pas par un mouvement continu d'ascension rectiligne de la révolution, comme se l'imaginent bon nombre de gens, mais par des alternatives de flux et de reflux. Pendant cette période, nous eûmes le formidable flux révolutionnaire des journées de juillet. Après la défaite bolchéviste de juillet, il y eut encore un reflux qui dura jusqu'à la marche de Kornilov sur Pétrograd et qui fit place à la poussée que couronna la révolution d'Octobre. Les liquidateurs de cette période criaient, après la défaite de juillet, à la complète liquidation de la révolution. Et cependant, à travers les épreuves et les phases de recul, la révolution se termina par la victoire de la dictature du prolétariat.

Après la révolution d'Octobre, nous entrons dans la troisième période stratégique, dans la troisième étape de la révolution, dont le but est le renversement de la bourgeoisie internationale. Il est difficile de dire combien de temps durera cette période. Il est certain qu'elle sera longue et tout aussi certain qu'elle sera accompagnée d'alternatives de flux et de reflux. Le mouvement révolutionnaire mondial est, pour le moment, entré dans une phase de reflux. Mais ce reflux, pour de multiples causes dont je parlerai plus loin, doit faire place à un mouvement de flux qui peut se terminer par la victoire du prolétariat, mais qui peut aussi ne pas aboutir à la victoire et auquel dans ce cas succédera une phase de reflux qui, à son tour, sera suivie d'un nouvel afflux révolutionnaire. Les liquidateurs de notre temps prétendent que l'accalmie actuelle marque la fin de la révolution. Mais ils se trompent comme ils se trompaient naguère, au cours de la première et de la deuxième étape de la révolution, quand tout reflux du mouvement révolutionnaire revêtait pour eux le sens d'un écrasement de la révolution.

Telles furent les oscillations inhérentes à chaque étape de la révolution, à chaque période stratégique.

Quel est le sens de ces oscillations ? Signifient-elles que la théorie de Lénine sur la nouvelle époque de la révolution mondiale ait perdu ou soit susceptible de perdre sa valeur ? Pas le moins du monde ! Elles signifient seulement que la révolution se développe généralement non en ligne droite, par un mouvement d'ascension continu, mais en zigzag, par alternatives d'avances et de reculs, de flux et de reflux qui trempent dans la lutte les forces de la révolution et les préparent à la victoire définitive.

Tel est le sens historique de la phase actuelle du reflux de la révolution et de l'accalmie que nous traversons.

Mais le mouvement de reflux n'est qu'un côté de la situation. L'autre côté est représenté par le fait que, parallèlement au reflux de la révolution en Europe, nous assistons à un développement économique extrêmement rapide de l'Union Soviétique et à l'accroissement de sa puissance politique En d'autres termes, nous n'avons pas seulement une stabilisation du capitalisme. Nous avons également une stabilisation du régime soviétiste. C'est donc deux stabilisations que nous avons : stabilisation momentanée du capitalisme et stabilisation du régime soviétiste. Entre ces deux stabilisations, il s'est établi une espèce d'équilibre provisoire qui constitue le trait caractéristique de la situation internationale actuelle.

Mais qu'est-ce que la stabilisation ? Une stagnation ? Et dans ce cas peut-on appliquer cette définition au régime soviétiste ? Pas le moins du monde. Stabilisation ne veut pas dire stagnation. Par stabilisation, il faut entendre consolidation d'une situation donnée et continuation de développement. Le capitalisme mondial ne s'est pas seulement affermi sûr la base d'une situation donnée, il poursuit son développement en étendant la sphère de son influence et en multipliant ses richesses. C'est une erreur de croire que le capitalisme ne peut pas se développer, que la théorie de la décomposition du capitalisme soutenue par Lénine dans sa brochure L'impérialisme, dernière étape du capitalisme exclut le développement du capitalisme. Lénine a parfaitement démontré dans sa brochure que la croissance du capitalisme ne supprime pas, mais présuppose et prédétermine la décomposition du capitalisme. Nous avons donc ainsi deux stabilisations. A l'un des pôles, le capitalisme se stabilise, consolide la situation acquise et poursuit son développement. A l'autre pôle, le régime soviétiste se stabilise, consolide les positions conquises et va de l'avant dans la voie de la victoire.

Toute la question est de savoir qui l'emportera.

Comment se fait-il qu'une stabilisation aille de front avec l'autre ? C'est parce qu'il n'existe plus désormais de capitalisme maître unique du monde. C'est parce que, maintenant, la terre est divisée en deux camps : d'un côté, le capitalisme sous les auspices du capitalisme anglo-américain ; de l'autre, le socialisme ayant à sa tête l'Union Soviétique. C'est parce que la situation internationale sera déterminée par le rapport des forces de ces deux camps adverses.

Ainsi la caractéristique du moment actuel ne réside pas seulement dans le fait que le capitalisme et le régime soviétiste se sont stabilisés, mais aussi dans le fait que leurs forces respectives ont atteint un certain équilibre momentané, avec un léger avantage en faveur du capital et, partant, avec un léger désavantage pour le mouvement révolutionnaire, car l'accalmie actuelle, comparée à la période d'élan révolutionnaire, est un désavantage indubitable, quoique momentané, pour le socialisme.

En quoi ces deux stabilisations diffèrent-elles ? A quoi aboutissent-elles ?

La stabilisation en régime capitaliste, se traduisant par le renforcement momentané du capital, aboutit nécessairement à l'aggravation des contradictions du capitalisme : a) entre les groupes impérialistes des divers pays ; b) entre les ouvriers et les capitalistes de chaque pays ; c) entre l'impérialisme et les peuples coloniaux de tous les pays.

Par contre, renforçant le socialisme, la stabilisation en régime soviétiste doit nécessairement aboutir à l'atténuation des contradictions et à l'amélioration des rapports : a) entre le prolétariat et la paysannerie de notre pays ; b) entre le prolétariat et les peuples coloniaux des pays opprimés ; c) entre la dictature du prolétariat et les ouvriers de tous les pays.

Le fait est que le capitalisme ne peut se développer sans intensifier l'exploitation de la classe ouvrière, sans maintenir dans un état de demi-famine la grande majorité des travailleurs, sans renforcer l'oppression des pays coloniaux et vassaux, sans entraîner des conflits et des chocs entre les divers groupements impérialistes de la bourgeoisie. Le régime soviétiste et la dictature du prolétariat, au contraire, ne peuvent se développer que par l'élévation constante du niveau matériel et moral de la classe ouvrière, par l'amélioration continue de la situation de tous les travailleurs du pays soviétiste, par le rapprochement progressif et l'union des ouvriers de tous les pays, par le ralliement des colonies et des pays vassaux opprimés autour du mouvement révolutionnaire du prolétariat. Le développement du capitalisme est synonyme d'appauvrissement et de misère pour la grande majorité des travailleurs, de situation privilégiée pour une infime catégorie de travailleurs corrompus par la bourgeoisie. Le développement de la dictature du prolétariat, au contraire, est synonyme d'un relèvement continu du bien-être de l'immense majorité des travailleurs.

Ainsi, le développement du capitalisme ne peut pas ne pas engendrer des conditions aggravant les contradictions du capitalisme. Et le capitalisme n'est pas en mesure de surmonter ces contradictions.

Si le capitalisme ne suivait pas un développement anarchique aboutissant aux conflits et aux guerres entre pays capitalistes pour la conquête des colonies ; s'il pouvait se développer sans l'exportation des capitaux dans les pays économiquement arriérés, dans les pays de matières premières et de main-d'œuvre à bon marché ; si l'excédent de l'accumulation capitaliste des " métropoles " était consacré non à l'exportation des capitaux, mais à un sérieux développement de l'agriculture et à l'amélioration des conditions matérielles de la paysannerie ; si, enfin, cet excédent était employé au relèvement du niveau de vie de l'ensemble de la classe ouvrière, il est évident qu'il ne pourrait plus être question d'un renforcement de l'exploitation de la classe ouvrière, de la paupérisation de la paysannerie en régime capitaliste, de l'aggravation de l'oppression des pays coloniaux et vassaux, de conflits et de guerres entre les capitalistes.

Mais alors le capitalisme ne serait plus le capitalisme Le fait est que le capitalisme ne peut pas se développer sans envenimer toutes ces contradictions et sans accumuler par là même les facteurs qui, en définitive, contribuent à sa ruine.

Au contraire, la dictature du prolétariat ne peut continuer à se développer sans engendrer des facteurs élevant le mouvement révolutionnaire de tous les pays à un degré supérieur et préparant la victoire définitive du prolétariat.

Telle est la différence existant entre les deux stabilisations. Dans ces conditions, la stabilisation du capitalisme ne peut être ni solide, ni durable.

Examinons concrètement la stabilisation du capitalisme.

Par quoi se traduit-elle ?

Premièrement, par le fait que l'Amérique, l'Angleterre et la France ont réussi momentanément à s'entendre sur la façon dont elles allaient dépouiller l'Allemagne et sur le montant des sommes qu'elles allaient lui extorquer ; elles sont arrivées à un accord auquel elles ont donné le nom de plan Dawes. Peut-on considérer cet accord comme tant soit peu solide ? Nullement. D'abord, parce qu'il a été conclu en dehors de l'intéressé, en l'occurrence le peuple allemand ; ensuite, parce qu'il signifie que le peuple allemand devra supporter une double oppression, celle de sa propre bourgeoisie et celle de la bourgeoisie étrangère. Et ce serait croire à l'impossible que de s'imaginer qu'une nation aussi cultivée que l'Allemagne, qu'un prolétariat aussi éduqué que le prolétariat allemand se résigneront à ce double joug sans essayer de réagir par des soulèvements révolutionnaires. Il n'est pas jusqu'à ce phénomène de réaction qu'est l'élection de Hindenburg, qui ne démontre combien l'accord de l'Entente contre l'Allemagne est fragile, éphémère.

Deuxièmement, par le fait que le capital anglais, américain et japonais a réussi à se mettre momentanément d'accord sur la répartition des zones d'influence dans ce vaste débouché du capital international qu'est la Chine et sur la façon de mettre ce pays en coupe réglée. Peut-on considérer cet accord comme tant soit peu solide ? Certes, non. D'abord, parce que les parties contractantes se battent et se battront entre elles jusqu'à ce que mort s'ensuive pour le partage du butin ; ensuite, parce que cet accord a été conclu à l'insu du peuple chinois, qui ne veut pas se soumettre aux lois des détrousseurs étrangers. L'extension du mouvement révolutionnaire en Chine ne montre-t-il pas que les machinations des impérialistes étrangers sont d'ores et déjà condamnées ?

Troisièmement, par le fait que les groupements impérialistes des pays avancés ont réussi momentanément à se mettre d'accord en renonçant réciproquement à s'immiscer dans le pillage et l'oppression de " leurs "